ASIE MODERNE
I. Dans le chapitre précédent, pour éclaircirles problèmes que présente la distinction des races et des langues de l'Asie occidentale , j'ai interrogé l'histoire moderne de celte partie du monde, et la comparaison que j'ai établie entre les époques récentes et l'état ancien, m'a conduit sur la voie de quelques vérités importantes. Et, en effet , s'il est vrai de dire que des lois presquejunmuables de climat , de situation , de culture et de communications gouvernent la société humaine dans ces contrées, il doit résulter de cette application continue des mêmes lois, une conformité frappante entre l'histoire ancienne et l'histoire moderne de l'Asie. C'est là, soit dit en passant, en quoi consiste * cette immutabilité de l'Asie, observée parles historiens et les philosophes de notre Europe: opinion
vraie dans le fond , si Ton considère avec quelle constance, et en dépit des révolutions les plus violentes , certains événement d'un caractère semblable se renouvellent sur le sol de l'Asie; préjugé démenti par les faits , si Ton s'imagine que l'Asie a subi des bouleversemens moins nombreux et moins terribles que l'Europe.
Ce serait un travail bien important sans doute , que celui qui consisterait à comparer dans leurs phases essentielles,, dans leurs retours nécessaires, les événements de la moderne et de l'antique Asie. Quand, à l'aide de quelques grandes divisions, de quelques faits immenses par leurs suites, et qui serviraient comme de points de repaire dans le cahos des événements partiels, on serait parvenu à disposer les révolutions de l'Asie musulmane en quelques groupes clairs et tranchés ; quand on aurait marqué l'âge et le caractère de ces révolutions , véritables cataclysmes historiques ; il serait facile alors de reporter le regard , exercé à cette étude , vers les énigmes de l'antiquité. Les renseignements nombreux et circonstanciés que Ton possède sur les époques récentes , pourraient ainsi servir de commentaire perpétuel aux événements dont le temps ne nous a conservé que des fragments sans suite et, le plus souvent, sans causes apparentes.
Je ne sauraisdonc trop recommander aux personnes qui se vouent à l'étude de l'histoire ancienne, la lecture des annales de l'Asie moderne. Sans doute , elles pourront être rebutées d'abord par la monotonie et la confusion des documents originaux. Les lecteurs habitués à la méthode philosophique
(75) des historiens de l'Occident se trouvent singulièrement dépaysés au milieu de cet océan de dates et de noms propres , sans plan , sans repos , sans ré^ flexions , qui constitue l'histoire originale de l'O* rient; et nous devons regretter que jusqu'à ce jour, aucun esprit vraiment supérieur parmi les savatits européens n'ait disposé ces matériaux dans un ordre capable de soulager la mémoire et de frapper vivement les esprits. Au reste , ce n'est pas un mal . si grand pour celui qui s'impose une étude sérieuse et persévérante, que ce défaut d une philosophie toute faite sur l'histoire de l'Orient. Il serait à craindre qu'un livre écrit selon les préjugés particuliers à notre société ne reportât sur l'Asie un reflet trop vif des impressions de v notre proprte "histoire ; tandis que celui qui aura courageusement accompli le voyage des annales de 1 Orient telles que les musulmans les ont écrites , habitué dès-lors à vivre dans cette atmosphère inconnue , se fera à lui-même une philosophie plus nette , plus vive , plus intelligente.
J'aurais voulu du moins , résolu que je suis dans le cours de ce travail d'emprunter souvent des lumières au parallèle du monde antique et du monde moderne de l'Asie , j'aurais voulu , dis-je , indiquer quelques directions propres à faciliter l'étude que je recommande. Cette tâche ne présenterait pas de difficultés trop sérieuses, si je pouvais supposer mon lecteur initié dés à présent^ux principaux événements, aux noms essentiels auxquels je devrai emprunter mes exemples les. plus frappants ; mais je me suis aperçu dans lés leçons ora-
les que j'ai eu l'occasion de faire sur ce sfijet, à quel point l'éducation première était chez nous imparfaite, quant à l'histoire de l'Orient. Souvent j'ai remarqué qu'en prononçant le nom d'un prince dont les conquêtes avaient eu deux ou trois fois plus d'étendue que celles de Gharlemagne ou de Napoléon, mon auditoire restait frappé d'étonnèment, et que, dans le nombre, très peu auraient été capables de transcrire correctement, et d'après la simple audition, le nom que je venais de prononcer* Et moi-même , quand, afin de me rendre plus capable d'appliquer la loi générale dont je pressentais toute l'importance , je m'efforçais d'acquérir une connaissance plus exacte de cette histoire étrangère à mes études ordinaires , je demeurais souvent confondu de ce que des gloires qui avaient ébranlé autrefois le monde n'étaient pas encore parvenues jusqu'à moi;
Souhaitons donc, dans l'intérêt des lumières générales, que l'étude de l'Orient moderne tienne une place plus sérieuse dans les travaux de la première éducation. Notre histoire actuelle, désormais mêlée à celle des états musulmans , nous fait un devoir de combler cette lacune; et, sans qu'on l'ait expressément voulu, la connaissance de l'antiquité en profitera. Souhaitons aussi qu'au nombre des savants voués à la littérature orientale , il s'en rencontre quelques-uns d'un esprit assez ferme pour résister à la contagion du milieu d'idées xlans lequel ces travaux les obligent* à vivre. Car tel est en général l'effet des études spéciales ; il est peu d'hommes qui ne s'assi-
mi lent progressivement avec ce qu'ils étudient d'une manière persévérante. La vocation qui fait réussir dans la carrière de la philologie orientale, consiste en grande partie dans une affinité première d'organisation, qui fait que certaines natures privilégiées se retrouvent en Asie comme si elles y avaient toujours vécu, le lendemain du jour où les rudiments de la science leur en ont ouvert les portes. De là résulte cette couleur asiatique des travaux que nous possédons sur l'histoire de l'Asie, c'est-à-dire , une disposition uniforme , indiffé^ rente, je dirai presque fataliste des matériaux, en vertu de laquelle les détails les moins intéressants étouffent les faits qu'on devrait mettre en saillie. Aussi , n'est-ce pas trop s'avancer que de dire, qu'entre des écrivains si semblables à leur modèle , le meilleur et le plus utile est encore celui quia le moins rais du sien , qui a le plus servilement traduit ou le plus fidèlement extrait les documents originaux*
IL Je considère donc la matière comme mal préparée et pour moi et pour mes lecteurs; je m'abstiendrai en conséquence de renouveler ici le tableau incomplet des révolutions modernes de l'Asie que j'ai tracé dans le cours de mes leçons orales. Toutefois il m'est impossible de m'en tenir sur un sujet si intéressant à des réflexions générales et je dois au moins indiquer quelquesuns des faits essentiels qui font de l'Asie moderne une fidèle contre-épreuve de l'Asie des âges reculés. Je montrerai donc : premièrement comment l'Asie occidentale a toujours gravité
vers un empire unique, une ébauche, une pr&»
tenticm de monarchie universelle ; secondement quelle source a constamment fourni les dominateurs de l'Asie et de quelle espèce, en quelque sorte, sont ces dominateurs ; troisièmement , comment les conquêtes des croyances religieuses et de la civilisation ont presque toujours marché en sens inverse de la direction des conquêtes guerrières.
III. 4. Dans la croyance à la monarchie uni ver* selle qui se manifeste à toutes les époques de l'Asie,, il y a deux choses sans doute : une loi de nécessité matérielle et une tradition. La tradition remonte sans s'interrompre jusqu'aux âges les plus reculés; seulement d'universelle elle de-» vient partielle et locale, et, si chez les modernes on retrouve quelque chose dé l'ancienne pensée de monarchie unique, n'en demandez pas la cause à la puissance des souvenirs : c'est la loi de nécessité naturelle qui seule, alors renouvelle cette pensée. Ainsi quand les Bouïdes rétablissent à Chiras l'indépendance de la Perse, quand le trône des sultans de Ghazna s'élève au bruit des vers de Ferdou&si, célébrant les antiques prouesses des héros Iraniens; la pensée des fondateurs de ces dynasties ne va certainement pas plus loin que la res* tauration de l'empire limité des Sassfcnides. Pans l'espérance qui conduit ces princes guerriers, le sou* venir de l'immense monarchie des Perses ne joue pas tout le rôle qu'il pourrait jouer ; que l'Iran soit libre du joug arabe, et l'œuvre est accomplie. Le vrai monarque universel de cette époque y c'est le khalife, personnage d'abord à double face,
(79) * deprèti^et de-terrier. Or, si le khalife s'annonce comme maître temporel du monde , c'est au nen* de Dieu qu'il conquiert et qu'il parle ; et ce Dieu u'e$t pas celui des antiques monarchies asiatiques. Ce n'est pas ici le lieu d'étudier dans toutes ses causes le grand mouvement religieux qui .au VII* siècle de notre ère rendit à l'Asie son indépendance et une grande partie de sa physionomie primitive. Les causes de l'islamisme se composent des éléments les plus divers. Mosaïque par l'aversion in-* slinctive de l'arabe pour la pluralité* des dieux , chrétienne par l'influence désormais ineffaçable de l'Evangile ; la religion de Mahomet tient aussi de la gentilité par le fatalisme , cette nouvelle forme de la croyance à l'antique Fortune , escortée encore de sa superstitieuse interprète, l'Astrologie. Le peuple de Mahomet se soulève d'abord , comme le peuple de Moïse, au nom du Dieu unique et contre le polythéisme. Le dogme de la Trinité a fait retomber les Chrétiens dons le polythéisme an* tique , et le culte des images complète cette nouvelle idolâtrie ; au nom de ces deux répulsions invincibles qu'éprouve l'esprit arabe, Mahomet parle comme Moïse et combat comme lui. Mais ce n'est pas seulement le nombre des soldats qui distingue l'armée de Mahomet de celle de Moïse , c'est une circonstance toute nouvelle : la puissance décime des Grecs livrant au premier occupant ses plus belles provinces , et le réveil politique de l'Asie marchant en aide à l'enthousiasme religieux; dç là la facilité, la promptitude merveilleuse des : preuaûéjes conquêtes jusqu'à l'Euphrate aux bords
duquel s'accomplît la grande révolution asiatique. Que les sectaires arabes se jettent sur les plus riches vallées de la Syrie , c'est peu de chose encore ; ce n'est qu'un heureux chef de bande , un Wahabite qu'un seul revers peut renverser. Mais que la puissance nouvelle campe sur l'Euphrate, et aussitôt voici quelle prend racine, qu'elle se développe comme un grand arbre à l'ombre duquel vont s'asseoir les peuples de l'Asie , délivrés dirjoug de l'Occident.
Tel est le 'spectacle que nous présente ce grand recours asiatique, comme aurait dit Vico, le père Ile la philosophie de l'histoire. Qui sait si parmi les événements de l'antiquité, enveloppés désormais d'uû éternel oubli, il ne se trouvait pas quelque chose de .semblable aux conquêtes de l'islamisme; si la puis-sance religieuse de Babylone n'était pas émanée d'une conquête guerrière, comme la puissance religieuse de Bagdad ? C'est là une cause auplus ancieà de ces empires que nous n'avons pas même le droit de soupçonner ; la seule analogie qui nous frappe est celle aussi qu'on ne peut se refuser à reconnaître, entre la domination religieuse de Babylone et la domination religieuse de Bagdad. De là une révélation certaine et qui s'accorde d'ailleurs avec les conditions physiques de l'Asie occidentale, telles que nous les avons exposées dans les deux premiers chapitres de cet ouvrage. Le pays de Bagdad et de Babylone , la vallée qu'arrosent le l^igre et l'Euphrate, c'est là le cœur de l'Asie. Quand cet organe nourricier se développe selon les lois de sa nature , alors les artères les plus éloignées du
grand corps asiatique ^commencent à b&ttre; il s'éblit un réseau de communications entre tant de parties disjointes par les déserts, etiordre, cette grande puissance sociale, qui garantit les fruits du laboureur, qui protège le marchand dans la traversée la plus aventurée , se manifeste à l'asiatique sous les: traits du Khalife ou du Grand Roi. Cyrus n'est le Grand Roi que quand il a conquis Babylone et s'est assis sur le trône de Ninus; le Khalife n'est le maître de l'Asie que quand les industrieux Chaldéens ont rouvert dans la plaine lés canaux tracés par l'anti-* qtie culture.
Toutefois ce ne fut -que par une exception unfque que la puissance des khalifes put à la fois se montref guerrière et religieuse» Au bout d'un bien petit nombre d'années, le pontife a déposé l'épée ; comme l'éternel vieillard de Rome , il n'a plus que lefc armes, spirituelles à ojpposer aux lieutenants militaires qui le retiennent captif dans son palais : éar l'Arabe dont il sort n J a.pas long-temps l'haleine guerrière, et déjà les derniers élans de l'enthousiasme, qui lui mit les armes à' la main, se sont éteints dans les oisives voluptés de Bagdad. Mais né craignez pas que cette tyrannie des lieutenants révoltés du khalife affaiblisse déjà l'unité asiatique qui repose sur la culture et le commerce florissants delafiabylonie. En vain le monde islamique semblera s'aflaiblir par des discordes intestines ; au premier éveil donn^ par l'ennemi occidental) la loi religieuse, en se ranimant, rendra au colosse du khalitat toute la puissance et toute l'élasticité de ses
organes.
2. La possession incontestée de fa Babylooie par uae puissance, ou guerrière elle-même, ou soutenue par de bons lieutenans , fait l'unité de. l'Asie occt^ dentale. Long-temps cette partie du monde n'a eu à redouter que le développement d'une puissance supérieure dans l'Occidenté Par l'Occident il faut entendre ici deux choses très distinctes , ou l'Egypte ou la puissance européenne.
3. Qudnt à l'Egypte, le lecteur devra se rappeler ce que nous avons dk dans le premier chapitre, (§ VI.) de la conformité des ressources que présentent les bassins de i'Indus et du Nil, avec la puissance fécondante du sol arrosé par le Tigre et l'Euphrate. Si la plus imposante barrière de déserts et de montagnes n'avait séparé l' Indus de la vallée du Tigre, le domaine de l'Asie occidentale n'aurait pu être si constamment au possesseur de cette dernière vallée. Il n'en est pas de même du Ni) communiquant avec l'Euphrate par des chemins frayés dans un désert toujours accessible. Que la fortune mette l'Egypte aux mains d'un homme d énergie , et le maître de Babylone devua se sentir bien fort luimême , s'il espère résister à la conquête qui le me-*, nace. C'est ainsi que, dés les époques les plus reculées, la loi de l'unité asiatique a été contrariée dans. son accomplissement. Un Sésostris à Thèbes , de même qu'un Saladin au Caire , n'ont point souffert que la Chaldée échappât à leur domination. Ce point de vue rend extrêmement curieuse, pour l'historien, l'étude comparative des révolutions du Caire et de Bagdad dans les temps modernes. Depuis que Touloun , lieutenant du khalife au IX e
siècle, eut levé dans Fostat l'étendard de la révolte , ce fût entre les puissances de l'Ëuphrate et du Nil un véritable jeu de bascule politique dont les oscillations ne furent interrompues que par les attaques d'un autre ennemi occidental, je veux dire la puissance européenne.
4. Ici la foi musulmane rendit plus de services à l'indépendance de l'Asie, que si le khalife eût continué de manier l'épéede Kaled et d'Omar. Quand le torrent des croisades déborda sur l'Asie , ce fut le lien religieux qui rapprocha tout à coup les deux puissantes rivales du Nil et de l'Ëuphrate, et contint, par une double défense, l'invasion chrétienne dans d'étroites limites. Aussi, eu égard à l'importance comparative des événements , les croisades ne sont-elles qu'un bien faible reflet de la conquête d'Alexandre ^ si fatale à l'unité asiatique , et dont toute la puissance des Romains eux-mêmes ne put imiter que d'assez loin les effets. C'est Un sujet d'étonnemetit pour l'esprit des modernes, toujours tentés de *e targuer d une supériorité à toute épreuve , que la grandeur du rôle joué par les Grecs dans leur lutte avec l'Asie, quand on compare cette lutte avec celle que la société chrétienne a soutenue contre l'islamisme dans des circonstan- . ces à peu prés semblables. S'agit-il de la défensive ? la puissance des Perses, mieux organisée qu'aucune puissance guerrière de l'Orient moderne , à. réception de celle des Turks qui n'existait pas aux premiers jours de l'islamisme; cette puissance, dis-je , échoue devant une ligue qui se peut comparer pour l'importance numérique k celle des
cantons suisses. La société chrétienne ati contraire, défendue par les liens encore subsistants de l'unité romaine , se laisse pénétrer jusqu'au cœur, et c'est à peine si l'énergie de ses barbares la sauve d'une entière conquête» Compa/era-t-on maintenant l'attaque d'Alexandre et celle des croisés; d'Akxandre qui découvre plus de pays jusque-là inconnus qu'il n'en soumet peut-être d'anciennement civilisés ; des croisés qui , ail prix de la dépopulation de l'Europe entière, achètent la possession d'une bicoque, telle que Jérusalem, qu'ils ne savent pas même garder un siècle? Et les suites de cette douloureuse entreprise ! et le flot des Turks qui gronde de nouveau sur l'Europe , et l'Europe qui attend trois siècles un Don Juan d'Autriche , et quatre, un Sobieski , pour dormir enfin- rassurée sur sa couche !
Notre objet ici n'est point d'expliquer lés causes de ce désavantage de la société chrétienne dans le parallèle qu'on peut faire de son énergie et de ses ressources avec celles des Grecs , quand elle attaqua ou repoussa l'Orient. On ne peut tirer de Cette infériorité qu'un résultat bien clair pour le sujet qui nous occupe, c'est de faire comprendre que les croisades , pendant toute leur durée, ont plus favorisé qu'ébranlé le maintien de l'unité asiatique : d'où il résulte qu'en dépit de ses révolutions intestines , l'Asie occidentale se présente à nos regards pendant une durée de plus de six siècles, sous un aspect de cohésion assez imposant pour rappeler la grandeur majestueuse des primitives monarchies.