IV. L'examen de la géographie physique de l'Asie
devrait naturellement nous conduira à l'étude des principales races humaines : mais les élémens de cette étude sont encore trop incertains et trop elahv semés, pour que, dans un coup-d'ceii générai, nous puissions trancher les problèmes que cet ordre de questions a soulevés.
Dans ces dernière temps, on s'est beaucoup occupé de l'étude des races humaines,- on 4 voulu > d'après les Jais d'une méthode basée sur l'examten comparatif des crânes humains , déterminer quelles sont lés principales divisions de notre espèce; mais cette méthode , féconde m aperçus ingénieux et probables, n'a point encore atteint Un degré suffisant de certitude scientifique. Relativement aux races primitives de l'Asie en particulier, ii existé encore de graves difficultés , camées par l'état actuel de ces raèe$ qui se sont mélangées les unes avec les autres, et ont produit les types intermédiaires, devenus pm à peu dominons et presque exclusift. Ici donc, ce n'est point la physiologie qui doit précéda l'histoire ; c'est l'histoire ^ui, eu recherchant l'origine et la date de ces mélanges, doit servir de guide à la physiotogiej cette dernière science ne conserve ses droits in-*taets que sâr ua seul point : 1 influence caftsta&te d#s cUiaats sur l'espèce humaine, quelles que soient lès races qui la composent, leurs tetidan&s premières et leurs modifications successive*,
V. Les bis des climats sont immiftabèes et eertMires , et nous pouvom étudier lencore maiwtenant leur action sur les fiuniftes, ou nouvelles, ou produit de métanges f éceos, qui occupent 3a por-
iifin de TA4Î6 habitée par les ancien»peiipleS' Ainsi, l'homme, indépendamment des lois de su couforjnation, #e subdivise dans ces contrées en quatre variétés distinctes : l'homme des montagnes, celui* des steppe, oelui des déserts de sable, celui des plaines basses et cultivées.
. lie premier , vivant d*ns des régions où Félév^tion du sol entretient une température rigoureuse , accoutumé qu'il est à une v'w de pri-r valions et n'obtenant de subsistance que celle qu'il arrache à la population paisible des vallées infér rieurea, cet homme joi«,t à une organisation énergique et brillante des inclinations de piUagç et de rapacité. L'homme des steppes et celui des tH&erts de sable, sous certains rapports, offrent avec celui des montages , une frappante conformité i eux aussi vivent sur un sol qui leur refuse une Subsistance îtténsie frugale, et sont, par la nécessité de lcmr position, contraints de se jeter sur les contrées de riche culture; mais» comme l'homme des montagnes > ils n'ont point le retour, obligé à h içême demeure, ft l'attachement inné peur le nid
|Hi r$ste , çrrans dans les déserts de glane on &!*? ceux que brûlent le soleil, il* doivent à ces différences de la température habituelle > dm nu* **£#*, plutôt que des opposition*, de rudesse e£d$ langueur , d'hwfttat&w sévère ou riante.
£pdre eu$ et l'I^omme des montagnes, se fer ouve çnfen i'ho&me.de lagricultui^e et du commerce, qui . fitnde des viJtea* qui ce»pe. les m ont a g n e» » qui c o»àtg«}t 1^ baux et les dirige, qui d#*wks
les bois et les vallées; l'homme industrieux , constant et timide, vivant sans cesse dans la crainte que lui causent les incursions du montagnard , •de l'habitant des steppes et des déserts de sable; qui se mure contre eux, entretient des signaux et des vigies et ne néglige pas en même temps de détacher des individus des races énergiques , afin de s'en faire un appui contre la puissance destructive de ces races.
Maintenant que l'homme de la charrue descende à des latitudes plus molles encore, dans des plaines plus vastes et plus chaudes, le long des cours des grands fleuves , et nous arriverons à la population naturellement la plus féconde, Ja plus riche, mais aussi la plus facilement abâtardie au moral, la plus portée aux terreurs de la mollesse et aux excès de la corruption.
VI. Dans le partage que nous venons d'établir, il semble que la force soit toute d'un côté, et la faiblesse de l'autre; il semble que les hommes paisibles de la charrue n'aient aucune compensation à leur position dépendante et remplie d'une frayeur pierpétuelle. Cependant le fait de l'agglomération des hommes dans les villes peut être considéré comme l'agent le plus actif du développement de la civilisation : dans les villes, quelque corrompues qu'on se les figure, le contact des intelligences produit, dès l'origine, une culture bien supérieure à celle qui se développe dans les endroits où l'homme est obligé d'arracher à une nature ingrate, ses vêtements, sa nourriture, et la satisfaction de tous les besoins de sa vie. Ce développement
de l'intelligence agit immédiatement sur le développement des idées religieuses; aussi trouverons-nous que presque partout les idées religieuses sont nées dans les pays qui appartiennent a la quatrième des variétés humaines que nous avons distinguées, c'est-àdire aux agriculteurs des régions tempérées et des contrées basses vers l'embouchure des grande fleuves. L'appareil du culte est de nature à faire une profonde impression sur les hommes des déserts et des montagnes qui mènent une vie si rude et si désordonnée. Les idées religieuses doivent donc être considérées comme le moyen principal dont se servent les hommes paisibles pour réagir contre les barbares des montagnes et des déserts.
C'est encore un résultat frappant de la facilité d'existence qui règne dans les vallées inférieures et sur le cours des fleuves , que le développement de la beauté humaine, dans le sens de la grâce et d'une élégante noblesse; et ce développement agit aussi d'une manière très puissante sur les barbares des montagnes et des déserts.
Dans les luttes qui s'établissent entre les hommes de violence et les hommes de paix , les plus dépourvus du côté de la force ont donc des moyens d'action et de conquête qui leur sont propres, soit dans l'attrait de la beauté physique . soit dans celui du développement intellectuel , soit enfin d^ns l'influence des dogmes religieux. Par ces moyens l'homme des villes , en apparence si faible, réagit contre le barbare, et regagne, par des moyens insinuants et progressifs, tout le terrain que lui ontdabord fait perdre des invasions violentes et instante l. 5
née*. Au reste, je ne fais qu'indiquer ici ces trait» principaux du contraste de la civilisation et de la barbarie. Plus tard, le développement de ces idées nous expliquera bien des mystères dans l'histoire des populations primitives de l'Asie. Quand nous discuterons le débat qui existe , quant à l'origine des religions, entre les peuples du nord et les peuples méridionaux, parce que ces derniers nousap* paraissent dès 1 origine comme soumis à un état des^ elavage et de dépendance politique, nous ne ferons pas pour cela, comme on se Test permis si souvent, du développement intellecteul et religieux, un corollaire obligé de la prépondérance militaire. Nous serons amenés au contraire à rechercher quelle a pu être l'impression produite sur les peuples guerriers et conquérons , par l'état intellectuel et religieux des contrées dont ils faisaient la conquête.
VIL Jeviens d'établir sommairement les divisions qui se prononcent dans les caractères extérieurs et moraux de l'espèce humaine , en raison de Finfluence des climats et des lieux : mais ce serait fausser le mérite de ces observations que d'en exagérer l'importance et surtout de ne pas attribuer à l'influence intrinsèque des races une action tonte aussi certaine, toute aussi décidée. Si donc bous né déterminons pas ici le nombre , les limites et le caractère de ces races , c'est que nous trouvons les élémens physiologiques de cette étude trop imparfaits, pour que nous leur donnions place dan* des prolégomènes historiques. Pourtant on ne petit nier que ce serait déjà un avantage pour k
clarté de nos déductions, que d'être initié par avance aux principaux des problèmes que soulève la question des races asiatiques , et de conjecturer au moins , à mesure que lès noms des peuples passeront sous nos yeux, à quelle grande division des familles humaines chacun de ces peuples appartient. Peut-être la lumière que nous cherchons ne nous est-elle pas refusée .♦ s'il était vrai que le génie des langues fût la traduction exacte des variétés de l'organisation humaine , s'il était permis de risquer comme une sorte d'axiome historique , le rapport général de la division des langues avec la division des races, un coup d'œil jeté sur la distribution des langues de l'Asie et leur parenté mutuelle , dissiperait sans doute Une partie des ténèbres dans lesquelles nous somtûQê encore plongés. Notre axiome est*ii juste ? les exceptions qu'il doit subir n'en détruisent-elles pas d'avance la valeur ? ce sont là des questions auxquelles nous ne pouvons encore répondre i mais le phénomène de la propagation des langues , soit qu'on l'envisage comme une nécessité organique , soit qu'on l'àttrfbue à de gran* dès influenças sociales , n'en est pas moifcs un de ces éléments de notre étude qu'on peut examiner kprkm> sauf à faire plus tard aux causés réelle* des choses une part moins hasardée.
VIII. Cherchons donc, saiis système précotiçu, a dedsiner les traits essentiels de la distribution des knagues dana l'Asie occidentale; et d'abord, remarquons, comUie un fait digne de toute hotreattea-
( 68 ) tion, que cette distribution dans les temps antiques, autant que nous pouvons la connaître, offre une grande analogie avec ce qu'elle est encore de nos jours. Cette observation, loin de paraître inutile, répandra peut-être une lumière inattendue sur le sujet que nous devons traiter.
Si nous jetons un coupd'œil sur l'état actuel de l'Asie occidentale, nous trouvons une conclusion favorable à l'axiome que nous n'avons exprimé plus haut qu'avec tant de réserve : c'est-à-dire trois familles de langues dans un rapport assez exact avec les troisraceshumaines qui figurentdans les révolutions modernes de l'Asie. Les Turks répandus aujourd'hui sur presque toute la surface de l'Asie occidentale , appartiennent à une race dont le rôle n'a dû être que bien secondaire dans l'histoire des temps antiques; le jour où ces peuples sont descendus sur les contrées civilisées , les limites étroites de leur premier établissement , de leurs progrès et de leurs développemens définitifs, tout cela appartient à la partie de l'histoire comparativement la plus récente et la mieux connue. Les Turks parlent une langue qui leur est propre, dont la souche n'est ni sémitique ni indo-germanique, et dont la. trace ne se retrouve pas dans les débris de la linguistique ancienne.
Il n'en est pas de même, des peuples qui parlent ie persan et l'arabe. Les familles de langues que ces idiomes représentent aujourd'hui, sera bleat occuper exactement le même terrain qkic dans lçt siècles les plus reculés. Ainsi le persan, soit sous
sa forme actuelle qu'on croit (sans doute à tort) (1) dérivée immédiatement du pehlvi avec un mélange de quelques mots arabes , soit sous la forme pehlvi que nous retrouvons pendant la monarchie des Sassanides, soit enfin sous la forme Zende qui régnait à l'époque des Achéménides , le persan s'offre à nous comme couvrant la plus grande partie de ces chaînes de l'Asie intérieure dont j'ai esquissé plus ,haut (Ch. I, § iv) le développement. Le persan encore maintenant est parlé dans le territoire qu'oc» cupaientla Parthie, l'Hyrcanie, la Perside f laSusiane et la Caramanie antiques : et même depuis quelques années les travaux de Klaproth ont démontré que le persan formait aussi le fond des idiomes de l'ancienne Bactriane, de l'ancienne Sogdiane et de lar Boukharie actuelle (2). La conquête de* l'Inde par la famille de fiaber a donné au persan une extension ijouvelle ; nous le trouvons parlé dans le Kaboul, et même au-delà de l'Indus, dans l'Hindoslan , où cette langue est celle des classes lettrées.
Tel est à peu près le domaine du persan actuel; et ce sferait un grand hasard si l'étendue de cette langue ne nous donnait pas la preuve de l'extension proportionnée d'une même race humaine •
(1) M. Eug. Burnouf, dans son beau travail sur les iViscriptions cunéiformes 7 a signalé quelques ressemblances frappantes entre le dialecte Zende usité dans la Perside antique , et la langue des Persans modernes. L'opinion de l'auteur est formellement exprimée p. 57.
(2)V. AsiaPolyglotta,y. 162, elle Mémoire sur les Boukharès, publié séparément. Paris y 1823. J.Jsiat. , tow. H, p. 1 54.
En regard du peréan noua trouvons l'arabe sur une étendue de pays presque aussi grande* L'arabe a dû sans doute à l'influence de l'Islam misme et à la pratique du Koraq de ne s'être pas morcelé en une quantité de dialecte*, comme Fa fait la fomille sémitique de l'antiquité. Mats l'arabe a-t-il conquis tous les peuples devenus musuk» tnans ? L'arabe est-il devenu la langue de la Perse, en môme temps que l'Islamisme s'établissait dan* cette contrée ? Les Turks , si ardents disciples de Mahomet, ont-ils pour cela adopté la langue du prophète? Les faits nous fournissent une conclusion diamétralement contraire. Nous remarquons que l'Arabe n'a établi solidement sa conquête que sur des contrées anciennement imprégnées de sémitisme (1) ; en un mot, là où nous trouvons la limite du sémite ancien , comme race , là aussi , la langue arabe s'arrête et ne conquiert pas le r^ng d'idiome populaire.
Telle est, en peu de mots, la distribution actuelle des langues dans l'Asie occidentale : les idiomes qui semblent se dérober aux trois grandes divisions que je viens d'établir, tels que l'Arménien, le Géorgien et les autres langues du Caucase , ne paraissent pas néanmoins renfermer d'éléments étrangers aux sources qui ont fourni les dialectes plus répandus et mieux étudiés. Si nous comparons aux langues modernes de l'Asie celles des temps anciens , les lacunes que
(1) L'Egypte présenterait à cette règle une exception digne d'être discutée : mais le lecteur ne doit point oublier qu'il n'est ici question que de Y Asie occidentale.
• ( T1 ) nous ne saurions combler se multiplient : nous n'avons que de vagues données sur les langues de la Lydie et de la Gappadoce : à peine soupçonnohs-nous, d'après des indices légers, que ces langues ont appartenu à la grande famille sémitique. Là Phrygie , la Carie avaient leurs idiomes probablement voisins lés Uns dés autres, rapprochés aussi parTorigine de ceux des anciens Cimtaériens et des peuples de la Thrace , émanés de là même origine que les dialectes des Pélasges et des Tyrrhéniens : mais ici nous ignorons jusqu'à quel point ce groupe de langues s'éloignait ou se rapprochait dis la souche Indo-Persane , et nous ne saurions dire si des influences sémitiques propagées par les Phéniciens, ne les avaient pas profondément pénétrées.
Nous laissons donc de côté cette matière obscure , et dont la science ne résoudra peut-être jamais les problêmes. Un seul fait domine ce chaos , et comparé à l'état moderne , ce fait nous donne un résultat frappant, dont nous aurions tort néanmoins de forcer les conclusions. Trois éléments principaux gouvernent les idiomes de l'Asie occidentale : de ces éléments , l'un est récent dans l'ancien monde : c'est le turc ; les deux autres sont anciens , et occupent encore précisément les mêmes espaces que dans les temps les plus reculés : celui-ci est le persan, représentant moderne des anciens dialectes indo-persiques ; celui-là est l'arabe , qui couvre tous les anciens pays sémitiques. Au turc, au persan, à l'arabe, répondent trois races distinctes, la Turque, dont l'origine n'est pas
( 72 ) ■ bien éclaircie , mais dont le berceau indique un principe peu éloigné du Mongol; l'Indo-Germaine, qu'on pourrait tout aussi bien appeler llndo-Hellénique : c'est la race blanche et forte qui domine aujourd'hui dans le monde par l'influence de la civilisation européenne ; la Sémitique enfin, à laquelle les souvenirs religieux du monde moderne se rattachent tout entiers. Cette parité des familles de langues et des races est-elle bien complète? Tous les peuples en particulier qui ont parlé des dialectes sémitiques appartenaient-ils à une seule et même origine? C'est là un des nombreux problèmes que nous chercherons à résoudre dans la suite de nos recherches.