VII. En adoptant l'opinion de Volney suç l'origine
(1) Ç{. D,e ^Vejte , f> f (sser^an r o... qim Pfitycrpnoiqiujfi ç pnoribus PentaLeuçhi libris dwersnm.,. esse manstratur , Jenae 1805. ' §
du Pentateuque , on se trouve naturellement conduit à rabaisser de beaucoup le rôle historique des Juifs ; on supprime d'un seul coup cette unité de souvenirs, qui seule cependant peut expliquer la persistance de ce peuple dans ses institutions religieuses ; on réduit à l'état de roman, cette histoire primitive qui se fonde, non sur desexemples de for ce brutale, comme l'origine héroïque de presque tous les peuples , mais sur les. modèles d'une simple et pacifique vertu. On trouve aussi, par ce moyen, la possibilité d expliquer mille détails surprenants des annales et des institutions juives , sans se voir contraint de faire honneur au peuple prédestiné du progrès social et du perfectionnement moral dont ces livres rendant témoignage. S'il est une fois bien démontré que le Pentateuque a été écrit, soit dans les temps voisins de la captivité, comme Font pensé De Wette et Volney , soit pendant la captivité elle-même, ainsi que le soutiennent d'autres critiques, il doit résulter de laque tout ce que nous admirons chez les Juifs appartient en réalité aux nations qui ont subjugué le royaume de Juda. Aujourd'hui , ce n'est pas seulement cette passion du philosophisme qu'épousent Içs exégé. listes allemands: il faut aussi , pour quelques-uns d'entr'eux, que les livres de Moïse cessent de témoigner de l'état ancien de l'Asie. Depuis que certains systèmes historiques se sont efforcés de rabaisser la date de la civilisation chaldéenne , le développement social dans F Asie occidentale doit à toute force se restreindre à un petit nombre de siècles, et tous, les souvenirs antérieurs sont réprouvés comme
suspects de fiction. C'est dans ce lit de Procruste que l'école exégétiste a placé l'histoire des Juifs , et tout ce qui tend à dépasser les limites assignées par l'esprit de système , est impitoyablement retranché.
Nous croyons d'avance pouvoir nous promettre de rétablir les choses sur un pied tout différent. Nous démontrerons le peu de vraisemblance de l'hypothèse qui place l'arrivée des Chaldéens à Babylone peu d'années avant le règne de Nabuchodonosor; quand nous aurons ainsi rendu à l'Asie occidentale l'antiquité de sa civilisation, la date ordinairement assignée au livre dfe Moïse cessera de paraître invraisemblable. Que si, malgré l'originalité dont ces livres sont empreints , nous trouvons encore sous le sol hébreu une couche babylonienne , nous ne serons pas pour cela forcés d'accuser ces livres de mensonge , mais nous acquerrons une preuve de plus de la vaste influence que la première civilisation (te Babylone, soit après , soit même avant l'arrivée des Chaldéens , avait exercée, non seulement sur les villes de l'Asie, mais encore sur les tribus nomades dispersées dans cette partie du monde.
Ainsi, plus haut, je faisais honneur au chanoine Hartmann d'avoir le premier fait remarquer Tanologie qui existe entre l'Ilos et l'Iaoud Phéniciens, et l'Elohim associé à Jehovah chez les Hébreux; mais le rétrécissement volontaire du terjrain historique dont je parlais tout à l'heure n'a pas permis au docte exégétiste de tirer de son observation tout le fruit qu'elle devait produire.
Pour déterminer l'époque à laquelle les Phériiciens ont pu transmettre : aux Hébreux les noms d'Elohim et de % Jehovah, M. Hartmann n'a point reriionté, comme il aurait dû sans doute le faire, à ce temps où les tribus qui formèrent plus tard la* nation juive , libres encore du joug religieux et accessibles à toutes les impressions étrangères , èrraieiït en nomades au milieu âes peuples de Chanaah.
L'histoire récente dçs Juifs lui montrait le$ Phéniciens en rapport direct de commerce et de voisinage avec David et Salomon , et publiant que les Phéniciens étaient arrivés sur les bords de la Méditerranée plusieurs siècles avant lés Hébreux, ou ne tenant aucun compte de GCtte tradition, il a osé conclure que les Hébreux n'avaient dû connaître Elohim et Jehovah que sous les règnes de David et de Salotnon. Les Phéniciens çux-ifiêmes, antérieure aux Hébreux sur la terre de Chanaanf, faisaient partie démette agglomération de peupléà qui Subit , à une époque désormais impossible à fixer, Finfluerice des institutions babyloniennes. Leur Ilos et leur Iaoud ne leur appartiennent pas plus en propre que leur Astafîté. Qui sait si , lorsejué les Hébreux passèrent pour la première fois TEuphratè, ils ne possédaient pas déjà dans leuf langue ces dénominations de la Divinité , empYuntées d'une source à laquelle les peuples de Chanaan avaient puisé de leur côté ? Dans ce vaste chafap ouvert aux conjectures, fien n'est impossible peut- être, que ce que les exégétiste d'une certaine école soutiennent scveè tatrt de hauteur et d'âpreté.
VIII. Cette répugnance invincible à admettre comme un fait l'antique civilisation de l'Asie n'a pas exercé moins d'influence sur \ç système qui me reste à examiner A et qui se concilie sous quelques rapports avec celui de la, composition tardive du Pentateùque : jeveux dire le systçrne, suivant leqjuel le Pentateùque ne serait autre chose qu'une collection de morceaux isolés, transitas par \sl tradition oralp, dont la masse se serait accrue dé siècle en siècle , à mesure que la nation juive marchait dans une progression sociale et religieuse ; et qui enfyi auraient étç rédigés en un corps d'histoire et de doctrine à l'çpoque fort tardive où Ies | Juifs connurent enfin Fusage de l'écriture. D'abord, il est clair que l'Exégèse à l'origine a été entraînée dans cette voie par un rapprochement plii§ ingénieux qu'exact entre les origines de la civilisation grecque et celles de là civilisation juive. On voyait les Hellènes plongés, pçndaixt une longue suite de siècles , dans les ténèbres de la plus profonde ignorance : point d'arts, point d'écriture f point de lois ; une sorte de constitution- politique qui, sous quelques rapports, se rapproche du gouvernement de la famille patriarcale; et, au milieu de ces ténèbres, la poésie surgissant comme un art naturel, captivant ces imaginations indomptées , dénaturant les faits, à leur naissance, sous les mille couleurs de la fantaisie,, créant une tradition mythologique au lieu d'histoire, composant des cycles héroïques au lieu d'annaïes régulières. Nichtigal esdïe premier (1) qui se soit avisé de sûjSpo-
(1) Fragmente ùbcr die allmaelige Bildung der dcn Israc-
ser une série de faits semblables chez les Hébreux. Depuis ce savant, en voulant juger le Pentateuque, on n'a plus parlé que de mythologie, de siècles héroïques, de chants populaires, de rhapsodes et de diascévastes. 11 a fallu que les monumens se pliassent à la nécessité du parallèle , et ne pouvant faire de Moïse un Homère, on en a presque fait un personnage de fiction.
Pour apprécier tout ce qu'une telle manière de voir a d'erronné, il suffit de comparer la position ' des premiers Hébreux au milieu des nations asiatiques, avec celle des Hellènes pendant les temps héroïques. Dès le départ des enfans d'Heber sous Abraham , on aperçoit en quelque sorte à tous les points de l'horizon des civilisations développées et presque complètes. A l'orient, c'est Babylone, au midi l'Egypte qui, toutes deux luttent d'ancienneté. L'Egypte a ses petits royaumes semés en avant-garde vers l'Asie, et qui doivent participer de ses institutions religieuses et civiles. Babylone a déjà poussé de grandes colonies , soit dans l'Elymaïs, soitàNinive, et jusque dans V Asie- Mineure. L'antiquité de l'écriture chez les Egyptiens est hors de toute contestation ; à Babylone, le typé cunéiforme remonte peut-être à une date aussi reculée. Une telle propagation.de l'écriture suppose déjà des institutions scientifiques, des collèges de prêtres , qui conservent en dépôt les fruits de l'expérience et les souvenirs historiques.
liten heiligen Schriften, dans Henke's Magazinfiir Religions* philosophie , 1794.
Cette culture, développée principalement dans les deux centres du Nil et de l'Euphrate, a dû néanmoins se propager dans les dépendances politiques de ces empires. Chaque ville à la porte de laquelle les enfans d'Heber ont frappé , chaque palais dont Abraham a touché le seuil, ont participé sans doute des lumières dont les foyers principaux jetaient déjà un vif éclat. Conçoit-on que ces tribus qui n'étaient pas nomades par inclination naturelle, mais par nécessité, qui enviaient aux rois leur grandeur-, et aux villes.leur stabilité, qui, au défaut de la demeure fixe pendant la vie, connaissaient déjà le prix d'une habitation durable après la mort (1), con~ çoit-on que des tribus ainsi prédisposées à la civilisation , aient pu vivre des siècles au milieu d'institutions développées , sans en profiter pour leur propre compte? Quand on nous dit que les Hébreux, originaires d'un pays où la culture babylonienne avait dû pénétrer bien avant le départ d'Abraham , et sortant de l'Egypte dont les palais renfermaient déjà des bibliothèques, écrivirent des livres, est-il raisonnable de rejeter une telle assertion, par la seule raison qu'on ignore si ces livres étaient écrits en hiéroglyphes, en clous ou en lettres alphabétiques, s'ils étaient tracés sur papyrus ou sur parchemin ?.
IX. Ce iï'estpoint seulement à cause de la profonde barbarie dans laquelle était plongée l'Europe plusieurs siècles après la guerre de Troie que les
(l)Cf. Gènes. XXIII. Abraham achetant là caverne de Machpela, pour y établir un tombeau de famille.
premiers Grecs ressemblent si peu aux premiers Juifs ? c'est le génie même (les peuples qui cfèûsë un si grand intervalle entre les tribus poétiques Je la Grèce et les tribus patriarcales dé F Asie. Parce que toutes les nations He race japétîqùe ont commencé par des chants populaires , on fait de cette circonstance une théorie univérsélté qu'on applique à toute l'hiimanifë sans distinction j on oublie qu'ily a au moins autant de peuples qui oni commence par la prose , que de peuples qui oni commencé par la poésie.
Chez l'Egyptien, ce peuple géométrique, la prose domina exclusivement; l'antique astronomie de la Chaldée, les patientes observations de ses prêtres semblent nous révéler une disposition naturelle peu différente de celle de l'Egypte. On ne peut refuser aux Hébreux une organisation poétique; mais , chose remarquable, ce peuplé qui s'éfève a une si grande hauteur d'images et de sentiments ne connaît ni le rhydirtie , ni là quantité , ni la rime, ni aucune enfin des formes régulières de la poésie. La coupe des strophes en versets d'une mesure inégale et incertaine ne produit, comme formé de poésie, qu'un résultat tout â-tait grossier et qu'on ne saurait mettre en comparaison avec lés vers des Hellènes, si achevés, dès l'origine, pourlemètreetla prosodie. Quand on veut expliquer cette sitfguiière imperfection de la poésie hébraïque , on ne peut guère sortir de ce dilemme : ou les Hébreux n'avaient qu'une disposition incomplète à la poésie , et alors le parallèle qu'on à étatïi entré eux et les Grecs devient dès le premier pas impossible ; ou
bien, doués pour la poésie, les Hébreux ont été arrêtés x dans leur vocation pnr l'influence d'autres peuples chez lesquels la prose régnait sans partage^ et dans ce cas, la comparaison des Grçcs et des Hébreux qu'une t certaine communauté d'organisatiQn aurait rendue possible, devient illusoire; dès qu'il demeure démontré que les dispositions naturelles des derpiers ont été comprimées par des impressions et des exejnples étrangers.
X. On voit par là qu'à aucun prix les Hébreux n'ont pu être ce qu'étaient les Gre^s des temps héroïques, et qu'entourés de nations lettrées et habituées à tenir des anftales régulières, ils ont dû de bonne heure avoir le sentiment et le besoin de ce qu'on trouve dans le Pentateuque, l'Histoire et la Loi. Les mêmes observations s'appliquent à la supposition que l'Exégèse a voulu faire de la formation progressive de l'esprit sacerdotal chez les Hébreux. Suivant Hartmann, Bohlen(1 ) et beaucoup d'aiutres, il en aurait été du peuple de Moïse, comme de ces peuplades qui errent long- temps dans lés déserts avec leurs marabouts ou leurs sachems. D'abord aussi ignorante que le reste de la tribir et bornée dans son influence , Cette ébauche du sacerdoce prend peu à peu de la consistance et acquiert de l'instruction , à mestire que le peuple hii-iftème s'élève dans l'ordre social. Au dire de ces savants, la formation du sacerdoce parmi lès Hébreux et la consécration de la tribu de Lévi auraient été de ces faits à priori qui se développent isolément par
(1 )Die Genesis historiêeh-kritischerlaûtert } Kçenigsberg, 1 835.
les seules lois delà société humaine, et sans qu'il soit besoin d'admettre comme agent aucune influence extérieure ; c'est-à-dire, que les Hébreux, qui avaient vécu plusieurs siècles au milieu d'une nation éminemment sacerdotale, n'ont pu immédiatement après leur émancipation fonder un sacerdoce; que le législateur des tribus errantes dans le désert, élevé à l'école des prêtres de l'Egypte et instruit dans leur science, devient un être purement mythologique, si le Pentateuque a le malheur de le présenter comme le fondateur d'une puissante hiérarchie sacerdotale.
Les sa vans qui accumulent ces démentis contre le texte sacré ont le tort de prendre toujours pour point de départ l'état misérable et troublé de la nation juive que nous représente le livre des Juges j ils se refusent à croire qu'un peuple habilement discipliné pour la conquête, tel qu'était celui que Josué fit pénétrer en Chanaan , ait pu tomber dans l'état de désordre et de dissolution qui suivit de près l'occupation de la Terre promise ; comme si, au milieu de ces désastres, de cet esclavage prolongé, de cette contagion persévérante des nations étrangères , l'unité de la nation aurait pu résister à de telles secousses , sans le souvenir, et disonsle, la présence même de la Loi.
XI. Ainsi, de quelque côté que nous envisagions la question, cette idée , qui révolte nos exégétistes , de la composition du Pentateuque par Moïse peu après la sortie d'Egypte , nous semble , au contraire, naturelle, raisonnable et justifiée parce que nous pouvons apprécier des faits contempo-
rains. 11 nous sera donc maintenant beaucoup plus facile de juger la portée des arguments que Ton a tirés du texte même du livre en discussion pour en attaquer l'authenticité. Au nombre de ces arguments , cçux qui ont été répétés .avec le plus de force peut-être, étaient principalement tirés de la langue dans laquelle le Pentateuque est écrit. Ainsi, les exégétistes ont d'abord soutenu que les livres attribués à Moïse étaient remplis de locutions chaidéennes , et c'est principalement d'après ce motif, qu'ils ont attribué la composition du Pentateuque aux temps de la Captivité. ^ Ces attaques ne sont pas demeurées sans réponse. A l'école ardente dont j'ai parcouru jusqu'à présent les opinions , et dant les principaux champions ont été jusqu'à ce jour Va ter, (1) De Wette, Hartmann , Bohlen et même Gésénius (2) avec une certaine nuance de réserve, une autre école s'est opposée, qui a défendu avec avantage le terrain de l'authenticité mosaïque. Cette dernière école est bien exégétique, en ce sens qu'elle accepte le combat dans la carrière du libre examen; ses soutiens les plus distingués par la science et la modération n'en ont pas moins été de la part de leurs adversaires l'objet d'imputations virulentes et dans lesquelles les in-
(1) Abhandlung ueber Mose und die Verfasser des F entateuc/is, dans le 3 vol. de son Commentaire sur le Pentateuque, Halle, 1805.
(2) De Pentateucht samaritani origine, Halle, 1815. Les mots , Adam, biblische Geschichte dans TEncyclop. d'Ersch et Gruber.
tentions mêmes n'ont pas été respectées (1 .). Cette violence des hypercritiques n'en donne que plus de prix aux travaux d'un Xahn (2), d'un Eichhôrn (3), d'un Rosenmu^ller (4), et souvent déjà ces savante ont pu voiries opinions sur lesquelles quelques-uns de leurs adversaires souffraient le plu$ impatiemment la contradiction, ruinées par d'autres {le leurs antagonistes.
Ainsi la grande objection tirée d'ype prétendue différence des fragments Êlohim et les fragments jekovak a été battue en brècbç par Harfpanh, l'un des plus grands adversaires de ]Vioïse;demème, dans la question des chaldaïsmes, lès secours nous viennent, en quelque sorte, du parti enncmi.Nous H§Qp§ à ce sujet dans Boblen (5)) le plus récent elle plus violent peut-être des hypercritiques, qup le nombre des chaldaïsmes attribués ail Pentatéuque £| fté singulièrement exagéré : ce qu'on a été opligé de reconnaître, depuis que Hirzeï (6) a donné à ce npjnt de critique une direction plus scientifique que par le passé. Ce service n'est pas le seyï que Hjrzel ait rendu à la cause de Moïse : il ne suffisait pas
(l)Cf. Bohlen, Einleitung. p. XXXYI.
(3) Einleitung in die gœltUchen Buecher des altcn Bu/ides. *Viernc,1803.
(3) Einleitung in das Altc Testament. 4 e Edit.. 1824.
(4) Pwtateucfyus qnnotatwnc perpétua HJustfalus. Leipsig, iÇ^l-24. •
(5ï P. XLVII et suiv.
(p) Historisch Ifrùiscbe Einleitung in saemmtlichc Schriftjcn clcsaUcn imdneuen Testaments , Jaiangen, 1813.
qu'aux listes de chaldaïsmes, accumulés par ses adversaires, Jahn et Éertholdt (1) eussent opposé une série à! archaïsmes ou de locutions anciennes , pro- , près seulement au Pentateuque ; les monuments de la littérature hébraïque sont si peu nombreux , il faut non seulement une habitude si consommée, m^js encore un goût si délicat et si sûr pour juger des questions littéraires et philologiques qui se rapportent à cette langue , que les partis opposés auraient pu batailler lbpg-temps sans se convaincre ptiutuèllement, ce qui va sans dire, et même sans crée^ de convictions d'aucune sorte dans l'esprit des auditeurs impartiaux.
L'explication qu'a donnée Hirzel de la couleur chaldéenne de certaines locutions du Pentateuque nous semble bien autrement digne d'attention. Si 'on considère l'histoire de la langue grecque, (et ici le parallèle de l'hébreu et du Vrec offre beaucoup p|us de chances de succès que dans les occasions précédentes ) l'on est frappé de l'analogie oui exjste entre l'état primitif de Cette langue et la forme qu'elle revêtit à Tépoque (Je la décadence. D'à. bord, c esf; dans Homèreune langue commune qui paraît employer à la fqis toutes les formes, avec une ricnesse surabondante cfe nomenclature et de flexions. Cettç physionomie de l'idiome homérique nous dopne 1 idée d un temps pendant lequel toutes les tribus helléniques, réunies par un lien dont nous ignorons la nature, n'auraient parlé qu'une
(1) De Çhaldaismi biblici origine et aucloritatc crilica, Lqipsig, 1830.
seule et vaste langue, sans distinction de dialectes. Plus tard, la séparation s'opère : chaque partie de la nation imprime à son langage une physionomie différente ; les écrivains Ioniens deviennent peu intelligibles aux Doriens , et réciproquement. Cependant un dialecte d'une nature intermédiaire et postérieure, grâce aux hommes habiles qui l'écrivent, prend peu à peu l'ascendant sur les autres. Après l'époque d'Alexandre, le dialecte at tique, avec une certaine diminution de son originalité et un assez large emprunt fait aux autres variétés de la langue , redevient l'idiome général , la langue commune ; la langue commune elle-même se modifie de plus en plus jusqu'à qu'elle devienne le grec moderne; si l'on compare cette dernière forme à la langue homérique , on est surpris de la ressemblance qui existe entre des productions séparées par tant de siècles d'intervalle.
J'ai déjà fait allusion à la puissante influence de la civilisation babylonienne sur presque toute l'Asie occidentale primitive; -si jamais peuple a pu imposer son idiome particulier à tous les peuples de sa race , ça dû être le peuple de Babylone . Les philologues Sémites et Gésénius (1) en particulier, l'illustre Bopp , dans sa Grammaire comparée (2) ont depuis long- temps observé que la constitution des langues sémitiques , telles qu'elles nous
(1) Lehrgebaende der Hebraéïschen Sprache , 2 e Partie , Chap. I.
(2) fcrglcichendc Grammalik, Berlin, 333, p. 107 et suiv. Cf. un mémoire spécial du même savant; Mém. de l'Acad. de Berlin, 1824, p. 126 et suiv.
sont parvenues , était le résultat artificiel àû système graphique ttiHttéral; et si, pou* savoir à qui attribuer riaveHtion de ce système, on devait choisir entre les Phéniciens, réputés auteurs d'un mode d'écriture qui s'adapte, il est vrai, très bien au système des racines trilittérales, et les Babyloniens qui de leur côté pouvaient avoir trouvé une corn* binaison graphique aussi favorable à ce système, j'avoue que je serais disposé à sacrifier les ïhênil ciens , dont k propagande fut toute maritime, à ceux de Baby lone, qui seuls, «en géographie comme en histoire, ont été assez bien placés pour répandre leur influence sur tout le monde sémitique, depuis la Lydie jusop'à l'extrémité de la péninsule arabique. Quoi qu'il eu soit de ce problème que je me fais que toucher en passai, l'hypothèse d'tine langue commune sémitique s'adapte convenablement à l'ubiquité du système graphique trilittéral ; et si l'on nous accorde ce point, rien ne sera plus facile «t plus simple que de placer la composition du Pentateuque , sinon au milieu , du moins encore sous l'impression de cette langue commune primitive. Par ce moyen , les chaldaïsmes ou plutôt les aramaïsmes , ( car fl est prouvé qu'à l'origine tes dialectes de la Syrie et de la Chaldée n'offraient que des nuances insensibles), s'expliquent de k Maniéré la plus satisfaisante : oe que , dans l'incertitude du critérium philologique, on a pris pour des preuves de la dernière influence chaWéenne, pendant k captivité, remonte au contraire à la primitive influeace babylonienne. Cette ressemblance qu'on observe entre l'origine et la fin de la littérature
hébraïque n'est point nn fait isolé dans l'histoire du monde : on sait que certains mots du grec moderne n'existent parmi tous les textes anciens que dans Homère; on sait que. des locutions familières à l'Italien se retrouvent identiquement, non dans les auteurs corrects du siècle d'Auguste, mais dans les scènes de Plainte et dans les fragments des Atellanes. — Telle est, en peu de mots, l'explication que Hirzel donne des chaldaïsmes du Pentateuque; et si nous sommes hors d'état déjuger la valeur positive de cette opinion , nous pouvons au moins apprécier son caractère sainement philosophique.
XII. Au reste, les savants adversaires de Moïse ne sont pas avares de contradictions avec eux-mêmes, puisque d'une part ils relèvent dans le texte sacré des locutions chaldéennes dont ils exagèrent le nombre, et que de l'autre, ils argumentent contre Moïse de la conformité du style du Pen ta teuque avec celui des autres parties de la Bible. « Eh quoi! disent-ils, le latin de Lucrèce diffère complètement de celui de Lucain , à deux siècles de distance; l'allemand de Luther , qui vivait il y a trois cents ans, est déjà presque une langue morte pour notre âge , et vous pourriez croire qu'un livre écrit en hébreu cinq siècles avant David pût présenter une telle conformité de langage avec les monuments incontestables du règne de David ? »
Cette objection , sur laquelle on insiste obstinénient , repose encore sur un rapprochement erroné entre des éléments d'une nature tout à-fait disparate. On ne peut , il faut le dire, établir aucune
( 163 ) comparaison entre nos langues modernes, soumises à l'action de toutes les variations sociales , et tes langues de l'Asie, aussi peu mobiles que Test , malgré les révolutions, la société dans ces contrées. Déjà, à mesure qu'on se rapproche de l'Orient, les variations sont moins sensibles; le grec de Basile et de Chrysostôme est à très peu de chose près le même que celui de Démosthéne , malgré huit siècles d'intervalle; la littérature romaine, par des causes que nous n'avons pas le temps d'apprécier ici, a donné la première l'exemple de cette mobilité particulière aux nations occidentales. On a fait remarquer aussi que la fixité des idiomes sémitiques, déjà favorisée par le génie des peuples qui parlent ces idiomes, devait paraître plus complète encore qu'elle ne l'est réellement, à cause du système usité de transcription, lequel, ne reproduisant «n quelque sorte que la charpente des mots, laisse inaperçues ces nuances de prononciation auxquelles se réduisent quelquefois les prétendues révolutions du langage ; enfin , on a cité des exemples d'une immobilité de style et de langage dans ie dialecte araméen, qui rendent très vraisemblable la fidélité des Hébreux à leur style primitif. La traduction peschilo du Nouveau Testament, composée deux cents ans après Jésus-Christ, ne diffère aucunement, pour les formes du style et la nature du dialecte, de l'histoire syriaque d'Abulpharage , écrite au treizième siécledenotre ère. — A des preuves aussi claires , les hypercritiques opposent des -exemples tirés de la mobilité de la langue arabe, sans s'apercevoir ou plutôt sans convenir que ces
variations ne s'opèrent que parmi des tribus généralement illettrées, ou à des intervalles qui excédent de dix ou quinze fois l'extension la plus grande du peuple juif en Palestine et dans les provinces environtfantes.
XIII. Un argument plus sérieux est celui qui s'applique , ilon plus à la totalité des livres de Moïse, mais au Deutéronome en particulier. Tout lecteur de bonne foi reconnaîtra, en comparant le Deutéronome aux quatre premiers livres du Pentateuque, même à l'aide de la traduction la plus imparfaite, que l'allure du discours n'est plus la même dans ce livre que dans les autres, que l'auteur y montre plus de penchant à la périphrase et au développement oratoire; et il suffira de rapprocher le Deutéronome des livre» des Prophètes, pour qu'on soit forcé de convenir que les points de comparaison abondent de ce côté. Il serait donc possible que l'Exégèse eût raison contre le Deutéronome, ou seulement contre une partie de ce livre. Nous n'avons pas, du reste, à chercher la solution de ce problème particulier, puisque le texte qui doit particulièrement nous occuper , n'appartient point au moins authentique des livres du Pentateuque.
XIV. L'esprit aventureux des critiques allemands ne s'est point borné à ces objections tirées du contenu matériel des livres de Moïse; il a aussi puisé
, des arguments à une source dont nous sommes loin de contester la richesse , mais qui, pour être employée utilement , demande une rectitude d'esprit moins commune chez nos voisins qu'une abondante et ingénieuse subtilité : je veux dire la
source esthétique. L'observation qu'on a faite sur le style prolixe du Deutéronome, observation à laquelle j'attribuais précédemment (XIII.) une certaine valeur, est déjà un argument esthétique. Au même ordre de preuves appartient le retevé qu'on a fait des répétitions assez nombreuses et des contradictions presque aussi fréquentes, dont est choqué, dans le Pentateuque, un esprit accoutumé à la Régularité de composition des auteurs occidentaux. Cette considération qui , au, premier abprd, semble favorable à l'hypothèse des fragments successifs , ne s'accorde guère toutefois avec le fait admis par tout le monde, d'une révision générale du texte à une époque donnée : car rien n'eût été plus simple pour le réviseur que de faire disparaître ces taches de la composition; et si l'on pense que , suivant le génie des peuples orientaux, ce manque d'une homogénéité absolue n'a pu présenter aux yeux du compilateur des fragments aucun inconvénient notable , il est aisé d'en dire autant de l'écrivain primitif, bien moins soucieux de se répéter et de se contredire , puisqu'il n'avait aucunement à se donner pour ce qu'il n'était pas. Au reste, cette manière d'argumenter qui consiste à noter minutieusement des détails, presque tous d'une intention douteuse, pour présenter ensuite ces remarques en masse, en suppléant par la quantité des objections à leur valeur réelle, peut, comme on sait, s'appliquer à tout et faire douter de tout, quand l'esprit n'est pas de nature à être frappé par des considérations plus hautes et plus générales.
XV. Ainsi, c'est un raisonnement que Eiehhora nous semble avoir développé avec un talent admirable que celui qui consiste à comparer l'individualité de l'auteur du Pentateuque avec celle des grands hommes dont les écrits ont gouverné d'autres nations, tels qu'Homère chez les Grecs et Mahomet chez les Arabes, et à observer les effets persistants de cette influence individuelle. Quand on pénètre dans le cœur du langage des écrivains grecs, quand on analyse avec les lumières du goût la phrase de Pindare, de Sophocle et même de Platon, on reconnaît partout la présence des formes homériques; l'Iliade et l'Odyssée apparaissent comme une source féconde d'où les autres produits de la littérature grecque se sont échappés en mille ruisseaux. Reportée en Orient, cette espèce d'investigation doit produire des résultats encore plus frappants , les Orientaux n'éprouvant pas ce besoin perpétuel de variété, qui est devenu l'aliment des littératures modernes et qu'on remarque déjà dans le génie des Grecs. Aussi , l'Aicoran semble-t-il comme le moule dans lequel ont été jetées toutes les pensées des écrivains arabes ; chaque tour, chaque métaphore , pour ainsi dire, remonte de proche en proche, depuis les auteurs les plus récents jusqu'au livre-mère de toute la littérature. N'en est-il pas ainsi du Pentateuque? et ces conformités sur lesquelles on a tant insisté entre les expressions, les images des prophètes et celles qu'on trouve dans le Pentateuque, ne peuvent-elles pas être considérées comme un argument de la plus grande force en faveur de l'individualité mo-
saïque et de l'influence que les livres du législateur n'ont cessé d'exercer sur tous les produits de la littérature des Hébreux ? Quand on voit, par exemple, dans des Psaumes, que la critique la plus aventureuse n'a pu disputer à David, des allusions évidentes à des expressions du Pentatetique(l), n'est-on point tenté dé donner raison à la tradition vulgaire et de compter pour peu de chose tous ces raffinements de critique, qui, du fond d'un cabinet de Rostockou de Kœnigsberg, viennent chicaner vingt-quatre siècles sur le fond de leur plus solide croyance ?
XVI. L'imprudence de l'Exégèse et l'audace de ses conclusions tiennent aune situation des esprits qui ne peut être que momentanée. La propagande anti-religieuse y a eu beaucoup de part , même à l'insu des graves et religieux auteurs qui ont prêté les mains à cette attaque. L'impatience de tout savoir en un jour sur cet Orient dont on venait de deviner l'importance historique, n'a guère exercé moins d'influence sur les esprits de cabinet, qui, sans voyages et vivant loin des monuments! , n'ont pu s'apercevoir à quel point le secours isolé des documents littéraires était .insuffisant pour arriver à la vérité. Heureusement, ces esprits, limités dans l'application de leur sagacité, ne sont pas les seuls qui s'occupent de l'Orient: l'étude plus lente , mais bien plus certaine des monuments
(1) Comparez , par exemple, Geru VI , 8 , et Ps. (Heb.) XXXII, 6. — Le-Ps. (Heb.) XL , 8, contient une allusion directe à un livre qui ne peut être que celui de Moïse.
avance par degrés; ce qu'on connaît déjà de l'Egypte jette uae vire lumière sur les livres de Moïse. Ou peut désormais apprécier chez l'historien l'exactitude du costume , la sincérité des couleurs; cette naïveté de peinture est tellement frappante que toute supposition d'une supercherie et d'une composition postérieure tombe d'ellemême, et qu'on se prend à sourire, quand on voit le laborieux Hartmann (1) accumuler les rapprochements les plus forcés et les arguments les plus subtils pour démontrer que la couleur égyptienne de la Genèse et de l'Exode peut être le résultat des rapports que les rois de Juda entretinrent avec l'Egypte, pendant les derniers siècles de leur empire» Pour nous, au moins, la majeure partie du Pentateuque nous semble désormais dans un asile inexpugnable, à l'ombre des grands, monuments pharaoniques» Sans doute les monuments de la Chaldée prêteront a Moïse le même secours*, quand le voile qui couvre encore l'écriture babylonienne aura cédé aux efforts de l'esprit d'analyse, comme levoile qui nous cachait le sens des hiéroglyphes.
X\£U« C'est cette connaissance croissante de l'Orient, qui nous fera reconnaître aussi à quel point, l'existence d'un livre tel que le Peu ta teuque était nécessaire au maintien del unité nationale des Juifc* J^e peuple qui revenait de ta captivité, d'autant plus soigneux de conserver ses souvenirs patriotiques que l'unité nationale avait été momentanément dé-
( 169 ) truite, aurait- il accepté pour sa loi une composition pseudonytrië, empreinte des idées chaldéennes les plus feciJes à aémàsquer? Le peuple, comme nous le disions plus haut (Vï.), aurait-il été la dupe d'un livre de circonstance composé parElcias ouJérémie? Le noyau des Hébreux fidèles se serait-il maintenu sans la loi écrite , pendant que les rois imposaient le culte de Baal à la nation ? Le zèle religieux de David et de Salomon peut-il se comprendre sans l'influence de la loi écrite ? Qui eût donné à Samuel la force de reconstituer la société hébraïque après la désorganisation de l'époque des Juges , si ce n'eut été la loi écrite ? Ainsi de proche en proche, et remontant jusqu'aux siècles voisins de Moïse, on est forcé de reconnaître comme une nécessité l'existence de ce livre modèle , auquel les autres livres viennent successivement s'adjoindre connue un supplément progressif. '
Ce livre, dans sa composition même, nous semble porter la preuve du rôle qu'il a dû jouer à toutes les époques., Les trois parties distinctes dont il se compose, k Cosmogonie, l'Histoire particulière du peupie rattachée à l'histoire générale des hommes, et la Loi, ont entre elles desrapports si étroits qu'on ne peut les séparer par la pensée, sans mettreen doutel'existence isolée de chacune de ces parties. Suivant le génie de tous les peuples primitifs, leur histoire partieulière dépend immédiatement des idées cosmogoniques , çt la Loi n'a ni seiis ni valeur, quand elfe n'est pas une conséquence directe de la volonté divine manifestée par la cosmogonie et l'histoire. Si les monuments écrits des Juifs étaient perdus , il
( *70 ) suffirait pour en conclure l'existence, d'observer la profonde individualité de cette nation. Si nous ignorions le nom de Fauteur du Pentateuque et l'époque de sa vie , le simple bon sens nous porterait à faire remonter la date de ce livre à la première constitution du peuple juif en un corps de nation. Que devons-nous donc faire maintenant, quand nous pouvons joindre le témoignage ininterrompu d'une longue suite de siècles , à l'évidence presque absolue de la théorie ? On conçoit combien en présence d'une telle masse de preuves, le système des fragments devient mesquin, incomplet et inapplicable.
XVIII. Telles sont les considérations qui nous rangent du bord des exégétistes modérés > et qui nous font avec Jahn , Eichhorn et Rosenmûller , adopter la croyance vulgaire à l'authenticité des livres de M oïse.Cetteconfianqe, nous l'avonsconqûise comme les doctes exégétistes sur lesquels nous nous appuyons ,- en ne contestapt à la critique aucun de ses droits , en ne lui demandant compte d'aucune de ses témérités. Si donc nous ajoutons maintenant que des traces de restauration apparaissent dans le livre de Moïse , notre témoignpge ne sera pas désormais suspect, et nous ne ferons que rentrer dans l'opinion ingénument énoncée par saint Jérôme il y a déjà quinze siècles. Personne , on vient de le voir, n'accorde plus de confiance que moi à la puissance de la tradition chez les peuples; rien de plus clair et de plus naturel pour mon esprit que la fidélité d'une nation à conserver, malgré les siècles etles bouleversements, ses monuments
littéraires et historiques , surtout quand il s'agit d'une nation qui , comme la juive , a donné de telles preuves de fidélité à ses institutions et à ses souvenirs. Mais je trouverais absurde de supposer que dès monuments littéraires qui ont passé par tant de mains aient pu parvenir jusqu'à nous sans la moindre trace d'altération ; et quand il est si facile d'expliquer les vestiges de remaniement qu'on remarque dans le Pentateuque par les gloses des copistes ou t'influence pressante de certaines circonstances, je pense que la foi religieuse emprunte des armes dont elle n'a pas besoin pour sa défense , en appelant , comme elle le fait sans cesse , à son secours , la croyance au don de prophétie appliqué à des événements particuliers , et d'autres agents surnaturels, qui traduits du génie oriental dans le nôtre, se réduisent la plupart du temps à de simples formes de langage.
Nous admettons donc comme un fait très probable et même comme un fait nécessaire, l'existence d'un certain nombre de vestiges de remaniement dans le texte du Pentateuque. Il appartiendra à l'Exégèse de reconnaître ces vestiges dans les détails et d'en mesurer l'étendue : qu'il nous suffise, à nous, de reconnaître quel doit être en général le caractère deces altérations. Le respect pour le texte sacré, que, malgré tout, on doit supposer de la part des copistes ou des réviseurs, nous interdit de croire en général à des corrections du livre parla substitution d'expressions nouvelles aux anciennes expres-
sions : et, dans le fait, ou ne trouvera peut-être pas dans le Pentateuque un seul exemple certain d'une semblable substitution. Mais ce respect religieux pour le texte n'interdit pas aussi rigoureusement Une *u*re espèce d'altérations que l'on peut ranger en gfoses on scholies , lorsqu'il ne s'agit que de donner d un passage , devenu obscur, une explication tirée des événements postérieurs, et en interpolations , si la politique ou la religion ont conseillé de prêter à de nouvelles menaces ou à de nouvelles prescriptions l'autorité vénérable du premier législateur.
Il est d'autres détails du texte, que des critiques ont relevés comme des témoignages de postériorité, sans que nous soyons disposés à considérer ces détails squs le même point de vue. Ainsi les anti-mosaïstes ont triomphé de ce que partout dans le Pentateuque, l'auteur présumé du livre était désigné à la troisième personne, et les défenseurs de l'authenticité ont été quelque peu embarrassés de répondre à cette objection. Il nous semble, quant à nous , que cette circonstance ne peut faire aucunement difficulté dans la question. Rien de plus conforme au génie du législateur et de l'historien, que de se présenter lui-même dans le livre qu'il écrit pour les générations à venir, comme incorporé à l'histoire qu'il raconte. Les monuments littéraires de l'Occident plus familiers dans le style^ et dépourvus en général de cette ampleur d'attitude et de coutume, qui est le génie de l'Orient, fourreraient au besoin des exemples de l'emploi de la troisième personne appliquée par l'auteur d'un
( U3 ) livre à son propre rôle dans l'histoire qu il écrit. César, comme l'a fait observer Simon, parle toujours de lui-même, dans le récit de ses campagnes» comme s'il parlait d'un étranger. Sully ne s'intixyduit jamais dans ses Economies royales , qu'en se traitant respectueusement à la troisième personne; et je ne sache pas qu'aucun critique se soit armé de cette particularité pour contester au ministre de Henri IV, la propriété de ses mémoires.
Parmi les gloses les plus frappantes et les plus certaines, outre la mention des Rois d'Israël qu'on trouve au chapitre xxxvi de la Genèse , V. 31 , sont les doubles noms des villes ; le premier rappelant la dénomination qu'elles portaient à l'arrivée des Hébreux en Chanaan; le second, celles qu'elles reçurent après la fondation du royaume d'Israël (1). On a remarqué que souvent , quand on voulait expliquer la position d un lieu, on le désignait comme situé au delà du Jourdain , en prenant de la Palestine le point de départ , tandis que dans la bouche de Moïse , vivant encore au milieu du désert, les mêmes lieux auraient dû être considérés comme étant en deçà du Jourdain. Il est évident que ce sont là de ces explications et même de ces corrections qu'un copiste a pu se permettre sans manquer à la religion du texte sacré. Les interpolations sont plus graves et indiquent nécessairement des idées postérieures à Moïse : j'en citerai quelques exemples. Dans la prophétie de Jacob
(1) V. Gen. XIII, 18. - XIV, 7, 8. - XXTII ; 2. -XXXV,
ay\j(
au lit de mort , on trouve des allusions directes à un état de choses que Moïse n'avait pu ni connaître ni préparer; la préférence donnée à Juda sur tous ses frères indique rétablissement postérieur du royaume de Juda : le transport que fait Jacob à Éphraïm du droit d'aînesse, qui devait appartenir à Manassé, ne peut s'expliquer que par la prépondérance de la tribu d 'Ephraïm, prépondérance qui fut l'origine de la séparation des dix tribus et du choix de Samarie , ville d'Ephraïm, comme capitale du royaume d'Israël; enfin, la prophétie de Balaam , dans le livre des Nombres , va jusqu'à parler de la captivité des Cinéens, qui n'eut lieu que dix siècles après , quand les Assyriens minèrent l'indépendance d'Israël. Tels sont les principaux morceaux que l'Exégèse a signalés à la défiance des lecteurs , et dont on ne saurait défendre l'authenticité, qu'au prix de toutes les règles de critique admises désormais dans l'histoire.
Le chapitre X de la Genèse dont nous allons entreprendre l'examen a-t-il échappé à ce danger des gloses et des interpolations ? nous ne le pensons pas : ce texte précieux est un de ceux dans lesquels les Hébreux ont pu faire entrer leurs connaissances géographiques, à mesure qu'ils en acquéraient de nouvelles , sans sortir de i'inten^ tion qu'avait Moïse de donner le tableau des familles humaines , telles qu'il les savait de son temps. Mais ce dont nous pourrons nous convaincre aussi , c'est que le chapitre X tient une place nécessaire dans l'ordre des idées qui ont présidé à la composition de la Genèse; et quand nous ferons
voir après cela que certains noms, déchus de toute importance dès rétablissement du royaume de Juda , se sont néanmoins maintenus dans le texte sacré, il faudra bien qu'on en revienne à Moïse , comme auteur de la version première.