‹ Cours d'histoire ancienne: Introduction à l'histoire de l'Asie OccidentaleChapitre 22 sur 45 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

SUITE DE L EXAMEN DU CHAPITRE X. — KâCE DE JAPHKT. CONCLUSION.

I. La race de Japhet est celle sur laquelle Moïse a dû posséder les renseignements les moins circonstanciés. Moïse-, par lui-même, n'avait pas dû connaître les Japétiques ; quelques Scythes-Pasteurs asservis aux Égyptiens, ou se dérobant encore dans les marais du Delta à la poursuite des Pharaons et de leurs troupes, peut-être aussi quelques tribus sçythiques restées au milieu des populations chananéennes et parmi lesquelles il est permis de compter les Jnakes, qui causèrent tant deffroi aux espions envoyés dans la Terre promise (1); ces bandes isolées et quelques autres semblables réduites au même état de dispersion, purent seules lui donner Vidée de cette race qui dès lors, et

(DNumer. XIII. 21-28-35. Deuter. IX. 2. Josue , XI,

bien que presqu'entièrement sauvage, pesait d'un poids si lourd dans les affaires de l'Asie. Les renseignements , il est vrai , qu'il n'avait pu acquérir par lui-même lui étaient amplement fournis par les monuments égyptiens sur lesquels il avait pu voir, pendant le cours de ses études sacerdotales , les principaux peuples japétiques représentés d'une manière qui ne manquait ni de vérité ni d'énergie. A cette source de connaissances il faut joindre celle que le législateur devait puiser dans le souvenir même des Hébreux; et bien qu'un certain nombre de siècles se fussent écoulés depuis que les Hébreux avaient quitté les confins de l'Arménie , la force de la tradition avait dû maintenir parmi eux la mémoire de quelques-unes des nations qui environnaient la patrie d'Abrahaip, On comprend donc qu'instruit, plus encore par la renommée que par le témoignage de ses propres yeux, Moïse ait dressé un tableau de la race de Japhet , comme il en avait dressé de celles de Cham et de Sem; mais l'esprit se refuse à admettre que ce tableau ait été aussi circonstancié que nous le lisons actuellement dans la Genèse.

Si donc l'intégrité du monument a pu souffrir quelque part de l'indiscrétion des interpolateurs, c'a dû être dans le tableau d& la race de Japhet. Nous saisissons même d'une, manière positive la trace de ce remaniement qui se sera renouvelé à diverses reprises , et à mesure que les Hébreux acquéraient de nouvelles connaissances géographiques, ou qu'un nouveau peuple fondait une puissance jusque-là inaperçue. Dans le texte hébreu

( 284 ) de la Genèse, on voit déjà figurer les Ioniens, et de ceux-ci sortent les Hellènes ; une telle généalogie, peut-être peu exacte en fait, est pourtant de celles que les Asiatiques ont dû composer d'après les éléments qu'ils possédaient. La traduction grecque des Septante nous montre la trace du développement de la puissance des Grecs : Élisa, le père des Hellènes, n'est plus seulement comme dans le (exte hébreu , le fils de Javan , père des Ioniens ; il est son frère et marche sur la même ligne que lui.

II. Tout nous porte à croire que nous ne possédons pas la liste des enfants de Japhet 'dans la simplicité présumée du travail de Moïse. Il en était sans doute de cette partie de l'ouvrage comme de la génération de Phut dans la race de Cham : Moïse, faute de renseignements, s'était contenté d'indiquer le point de départ sans y ajouter la dérivation. Néanmoins, nous devons convenir que, sur ce point comme sur tant d'autres , les éléments de notre critique sont extrêmement imparfaits. Nous ignorons complètement quel était , à ces âges primitifs, l'état du commerce par terre dans l'Asie occidentale. Les Exégétistes ont fait observer avec raison que le tableau du négoce de Tyr, tel qu'on le lit dans le vingt-septième chapitre d'Ézéchîel, offrait, pour les noms des peuples qui y figurent comme affluant dans la ville phénicienne, une grande analogie avec le texte du chapitre X. Mais qui oserait assurer que bien des siècles auparavant, les mêmes peuples n'avaient pas déjà l'habitude de correspondre, soit avec Babylone, soit avec

( 285 ) la Phénicie? Hérodote nous donne (1) sur la navigation de l'Euphrate, des renseignements qui nous font àoiipçonner que, dès une époque très reculée, la haute Arménie correspondait très facilement avec Babylone. Il n'est donc pas impossible que la notion d'un certain nombre de ces peuples commerçants soit parvenue à Moïse, bien que le séjour de ces peuples fût placé dans des contrées dont, géographiquement, Moïse ne pouvait avoir aucune idée.

Nous devons aussi prévenir le lecteur contre une manière de raisonner familière aux exégétistes; les noms que Moïse donne aux différents peuples, particulièrement aux Japétiques , se trouvent fort souvent répétés dans les livres postérieurs à ce législateur, et surtout dans les prophètes. La critique en a conclu que la mention originaire de ces noms devait se chercher dans les ouvrages de ces derniers écrivains. A l'en croire, l'auteur de l'imposture littéraire qu'on a décorée du nom de Moïse, n'aurait fait autre chose que de transporter dans les écrits répandus sous le nom de ce législateur les noms employés habituellement parles prophètes : suivant cette manière de voir, il suffit pour expliquer la présence dans la Genèse d'un nom de peuple , de trouver ce nom employé par Jérémie Ou par Ézéchiel.

Sans cette .disposition, malheureuse à chercher par tous les moyens la preuve de la non-authenticité des ouvrages de Moïse, on serait , je pense ,

naturellement jconduit à croire que si quelqu'un, en pareille circonstance , a dû être l'imitateur* ça été plutôt le prophète que Moïse. Les prophètes , en effet , dont le but était de ranimer la foi ancienne et de raviver les souvenirs nationaux , devaient être portés de préférence à employer dans leur langage les expressions qui appartenaient aux textes les plus révérés. Il en est, pour les noms géographiques et pour une foule d'autres mots, de la langue de Moïse comme de celle d'Homère : les Grecs ont continué pour les poètes d'être les Athèens du père de la poésie.

Nous rencontrons souvent dans les prophètes des noms dont peut-être ceux-ci ne connaissaient plus précisément la valeur, et qu'ils n'employaient que parce que Moïse eft avait fait usage, pour désigner des contrées à peu près semblables à celles que le /prophète voulait indiquer. Le* livres d'un âge récent nous éclairent positivement sur les habitudes d'archaïsme que nous prétons aux prophètes.

L'auteur du livre des Machabées connaissait parfaitement bien le vrai nom de la Grèce : tellement qu'il emploie ce nom et celui de la patrie d'Alexandre, dès le second verset de son ouvrage; et néanmoins, dans le même verset, quand il veut indiquer la contrée dont est sorti le conquérant macédonien, il emploie un mot de la langue de Moïse , celui de Ketim. Ce mot sans doute à l'époque où le Kvredes Machabées fut écrit, était déjà parmi le* Juifs instruits l'objet d'une controverse ; on ne savait pas précisément quelle contrée Fauteur de la Genèse avait voulu désigner par le nom de Ketim ; mais

( 2SÏ )

ce nom indiquait dés Japétiques placés au nordouest de la Palestine, au-delà de la mer, et cette notion suffisait pour que Fauteur du livre , employant, une expression toute primitive, fit partir Alexandre de la terre de Ketim.

III. Hérodote (î) raconte qu'au septième siècle avant nôtre ère, les Scythes qui chassaient les Cimmériens de l'Europe, firent une irruption dans l'Asie j la conclusion qu'on tire de ce récit présente, pour notre inanière de voir, une grave difficulté. Comme là domination des Scythes qui suivit cette invasion fut de quarante années, et que même quelques hordes de ce peuple franchirent le Liban et vinrent piller le temple de Vénus à Ascalon (2), les Exégétistçsont conclu de cette circonstance qu'à cette occasion seulement les Hébreux avaient dû connaître et les Scythes et les Cimmériens ; que , jusque-là, sans doute, les Cimmériens avaient été complètement étrangers à l'Asie; et que s'ils figuraient sous le nom de Gomer dans les généalogies de la Genèse , la mention de ce peuple devait avoir été empruntée aux prophètes contemporains de l'invasion des Scythes.

La difficulté que je viens d'exposer ne saurait être résolue sans que nous ayons jeté uncoup-d'œii d'etisemble sur la race de Japhet , sans que nous ayons précisé le caractère de cette race et montré à quel point renonciation de Moïse s'accorde avec les données admises aujourd'hui par la science

(1)1. 15 et 103.

(2) Hérodot. I. 105.

( 288 ) ethnographique. Ici , toutefois , notre cadre est beaucoup trop restreint : car nous n'avons encore à notre disposition que les traditions transmises par un peuple qui n'a dû avoir de la race japétique qu'une idée confuse.et bornée; et pour établir solidement notre opinion , il nous faudrait , dès à présent , puiser à des sources plus directes, c'està-dire , aux archives même de la tradition chez ceux des Japétiques qui ont conservé les plus anciens souvenirs. La seconde partie de cet ouvrage qui a pour objet principal de mettre en relief tout ce qu'on peut distinguer de vraiment historique dans les légendes du peuple Zend , éclaircira beaucoup , je l'espère , cette partie jusqu'à présent peu explorée de mon sujet. Aujourd'hui, me reservant de fournir en leur lieu toutes les preuves nécessaires; je ne puis m'empécher néanmoins d'anticiper sur cette partie de mon travail en faisant voir dés à présent l'idée bien nette que je me suis formée de l'étendue et de l'importance de la race japétique ; je dois montrer surtout que Moïse , en rassemblant dans la même famille des peuples aussi divers pour la critique des derniers siècles , que les Scythes, les Me des , les Gmmériens et les Ioniens, n'a fait pourtant que se conformer au sentiment que plusieurs de ces peuples pouvaient avoir de leur commune origine, et préparer les voies à la connaissance que nous avons de la grande famille humaine, désignée maintenant sous le nom d' Indo- Germanique.

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