‹ Cours d'histoire ancienne: Introduction à l'histoire de l'Asie OccidentaleChapitre 7 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

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I. Une tradition conservée par les auteurs grées des derniers temps , tradition qui de nos jours a été attacpiée avec quelque sorte de vraisemblance , et dont, cependant, je ferai usage, parce qu'elle a l'avantage de représenter à mes yeux toute une grande époque avec son caractère : cette tradition nous représente Thucvdide assistant à la lecture qu'Hérodote fit de son histoire aux jeux olympiques, en présence des Grecs assemblés (I). Hérodote avait alors 28 ans : Thueydide en aurait eu 1 5. Je n'ai pas examiné k question à fond, mais il paraît que ces notions s'ac-

(1) L'an ¥* de la LXXXP olympiade , 456 ar. J -C. F. CKiKôû,/*rtr hellèniei, p. 4& Ed. Krueger.

cordent mal ensemble ; quant au fait principal, à celui de la lecture publique de l'histoire d'Hérodote, ce fait n'est pas révoqué en doute.

Cette circonstance extraordinaire de la lecture d'un ouvrage en prose , cette substitution > presque subite , de la prose à la poésie dans les plaisirs intellectuels des Grecs , dut produire une étonnante impression sur ce peuple qui se trouvait alors à l'apogée de sa gloire. Il y avait 34 ans que la bataille de Marathon avait été donnée ; on en comptait 24 ans depuis que les Grecs avaient battu Xercès à Salamine ; il y avait 23 ans qu'ils avaient achevé de vaincre les Perses par les batailles de Platée et de Mycale ; et Artaxerce monté sur le trône avait commencé auprès des hommes les plus illustres de la Grèce , en les appelant à ' sa cour et les comblant d'honneurs , ce système de flatterie intéressée dont la première conquête fut celle du vainqueur même de Salamine.

Il est assez intéressant pour nous de nous faire une idée exacte de la place que tient Hérodote dans le tableau des progrès intellectuels et littéraires de la Grèce, et des contemporains qui, tels que Thucydide, ont pu assister à sa lecture. C'est une erreur commune , de considérer Hérodote comme un écrivain primitif. Une des gloires littéraires de ce siècle , Paul-Lôuis Courrier, a avancé à ce sujet des .choses inexactes , et qui doivent d'autant plus nous étonner, qu'elles partent d'un homme qui possédait à fond la littérature grecque; Paul-Louis Courrier a cru pouvoir établir un parallèle entre la diction si achevée d'Hérodote et la

( 37 ) manière vive , mais incertaine de nos auteurs du XVI e siècle : il nous a peint Hérodote comme arrivant au début dune littérature et réunissant tous les avantages et tous les inconvéniens d'une littérature qui commence.

Repassons en peu de mots les faits littéraires qui ont précédé et accompagné la vie d'Hérodote, et nous verrons si l'assertion de Paul-Loijis Courrier était fondée.

11 y avait déjà 132 ans (et remarquez que je laisse de côté tout l'âge traditionnel des épopées , que je parle uniquement des auteurs qui ont fait des livres comme nous les faisons maintenant) il y avait, dis-je, 132 ans qu'Archiloque avait flori lorsqu'Hérodote vint au monde, et plus d'un siècle que Stésichore et Sapho avaient chanté leurs odes, si célèbres quoique presque toutes perdues ; près d'un siècle aussi que Théognis de Mégare avait publié son poème ou le Recueil de ses pensées. L'année où Ton place la lecture de l'histoire d'Hérodote à Olympie, est celle de la mort d'Eschyle; Sophocle, arrivé à 41 ans, avait produit une partie de ses plus beaux ouvrages; Euripide obtint alors la couronne; et Pindare, le plus grand peut-être de tous les poètes, celui au moins dont on peut dire qu'il a élevé le langage humain à sa plus haute puissance d'harmonie et d'expression , Pindare avait 62 ans et assistait à la lecture de l'histoire d'Hérodote ; il était destiné à chanter comme poète le vainqueur de la solennité olympique.

Vous voyez que cette idée qui représente Hérodote comme arrivant au commencement de la lit-

Nature grecque , n'est pas exacte, Oh ne peut * empêcher de lft considérer comme exagérée , même si Ton réduit la question à 1 origine des histoires en prose* Hérodote, fe père de l'histoire , n'avait pas été le premier historien : il y avait eu ayant lui des auteurs qui recueillaient les traditions , et ces topographes, comme on les appelait, avaient écrit dans Une très-bonne langue et avec pureté et correction.

Qu'y avait-il donc de si nouveau dans Tœuvre d'Hérodote? deux choses principalement : une histoire nationale de la Grèce entière , et une histoire critique. C'est ce qui creusait tout d'un coup un si immense intervalle entre Hérodote et le plus habile , le plus abondant de ses devanciers , Héeatée de Milet : c'est surtout cette tentative de soumettre les faits à l'épreuve dun examen ratfconné , d'une méthode certaine d'investigation qui lie d'une manière indissoluble le souvenir de la maturité d'Hérodote à celui de la jeunesse de Thucydide, et nous explique comment la tradition à laquelle nous faisions tout-4-l'heure allusion a pu se former et se répandre.

IL L'œuvre d'Hérodote est , en définitive , Un grand poème en prose en l'honneur des guerres qui avaient fondé l'indépendance de la Grèce, mais, un poème dont le ton est en rapport avfce la décroissance de l'enthousiasme propre aux âges héroïques et avec l'avènement prochain de k philosophie : tout dans le livre d'Hérodote est subordonné à cette pensée constante qui célèbre la gloire acquise et enseigne les moyens de la con-r

server et de Y étendre. Pour garder cette posi-* tîoq dominante dans le monde , il faut aux Grec* une connaissance exacte 4e leurs rivaux eu puissance guerrière y de leurs maîtres eu civilisation : de là * dans le plan de l'auteur } point de digression trop longue > si elle se rapporte à ce besoin que doivent éprouver les Grecs de juger et de mesurer les forcée » les idées étrangères» C'est ainsi qu'en posant la question de l'origine des dissensions des Perses avec les Grecs , Hérodote est amené à parler des Phéniciens t que de ceux-ci il passe aux Perses : qçe le tableau des conquêtes des Perses le conduit en Egypte , et qu'ainsi tous lies souvenirs $ toutes les observations 4' une vie errante et occupés viennent prendre leur place dans les alvéoles 4e cette ruche immense qui doit distiller aux Grecs le raiel de l'expérience et 4e la vérité.

Le but que je me propose dans ce cours ressemble en beaucoup 4e points à celui d'Hérodote : llerigme et les deveioppemens 4e l'intelligence che& les Grecs , 4'abor4 cause et puis récompense glorieuse 4es triomphes militaires 4e ces peuples, ne nous intéressent plus sous le point 4e vue national, mais sous celui 4e l'humanité toute entière : ainsi, quand nous rendons grâce au ciel des biens que la ci vilisaiion grecque nous a légués, B^tre pensée se reporte sur Marathon et Sal^mine. Mais le besoin d'ordre que ressent l'esprit moderne diffère trop des besoins d'émotion qu'éprouvait l'knagiûation des anciens* Nous ne remonterons donc pas coôtfne Hérodote le cours des fleuves :

nous nous placerons à leurs interrogerons les plus anciens souvenirs qui se rapportent à ces Grecs dont nous avons reçu la liberté politique et la liberté d'examen; et comme l'origine des Grecs appartient évidemment à l'Asie, c'est vers les souvenirs les plus reculés del'Asie que nous porterons d'abord nos pas.

III. Ici pour nous , tout est nouveau et inconnu; tout, avant et depuis l'homme, se règle et se gouverne par des lois qu'il nous faut examiner d'abord, si nous voulons comprendre la cause et l'enchaînement des vicissitudes de l'histoire.

Nous devons nous former une idée de la portion du continent asiatique qui, dès les premiers âges du monde, fut habitée par les peuples auxquels l'prigine des Grecs se rattache; état du ciel, configuration du sol , distribution de la terre et des eaux, influence des climats, toutes ces causes naturelles renferment en elles-même une foule d'énigmes que nous ne pourrons résoudre sans avoir battu dans tous les sens la vaste carrière qui s'ouvre à nos regards.

Dans l'examen rapide que nous, allons faire de la géographie de l'Asie , nous nous attacherons aux détails moins qu'aux masses , soit de la disposition du sol, soit des principaux accidens naturels qui ont influé sur le développement des races humaines. Si nous divisons ce continent immense en deux parties inégales/ il ne nous sera pas difficile d'en mettre d'abord de côté la plus grande , celle précisément à l'égard de laquelle nos souvenirs sont les plus récens, et qui

comprend la Russie asiatique, l'empire Chinois, les trois quarts de la Tartarie indépendante , • la péninsule orientale de l'Inde, et plus de la moitié de l'autre presqu'île ; en sorte qu'à vrai dire', il ne nous reste guère qu'un quart de l'Asie pour objet de nos études. Les limites de cette portion restreinte sont fixées d'abord par Hérodote , celui qui nous donne les détails les plus étendus sur l'intérieur de l'Asie, et, ensuite par les auteurs grecs de l'époque des Lagides , lorsque le commerce eut fait connaître une partie de la péninsule occidentale de l'Inde, et Vile de Taprobane. Au nord les limites sont fixées par le Caucase, là mer Caspienne et le désert qui s étend à l'orient de cette mer : ces limites ne paraissent pas avoir été franchies par lès Grecs, excepté par ceux des colonies du Pont-Euxin , qui faisaient un commerce d'échange avec les peuples du nord de l'Asie , et qui avaient par conséquent quelques notions sur l'ordre dans lequel ces peuples s'échelonnaient les uns au-dessus des autres. Vers l'Orient , les limites du monde classique nous semblent un peu plus reculées , pas au-delà néanmoins de cette chaîne perpendiculaire qui réunit lesdeuxgrands rameaux delà chaîne altaïque, au couchant de Kaschgar. Ce qu'il y a de certain , c'est que les connaissances des Grecs n'ont point franchi ces montagnes : à moins qu'on ne prenne pour notion de géographie cette idée vague d'un pays du nom de Sérique, au • centre de l'Asie. Descendons-nous vers l'Inde ? Nous trouvons les Grecs , surtout ceux de l'époque d'Alexandre ; répandus dans les vallées de ce

vaste contre-fort de montagnes , qui relie le bassin de l'Indus à la Perse d'une part et de l'autre à la Bactriane. Quanta l'Inde proprement dite, c'est à peine si, du temps d'Hérodote , les notions des Grecs s'étendaient au-delà de la Pentapotamie où florit aujourd'hui le royaume de Lahore. A partir de là barrière que nous venons de définir , au sud et à l'occident, les limites de l'Asie classique sont celles de l'Asie entière elle-même.

IV, Nous venons dedé terminer les bornes positives du monde grec et classique , bornes dans lesquelles nous devons nous circonscrire en posant la question de l'origine des peuples anciens. Ge terrain, quoiqu'il ne comprenne que le quart de l'Asie , est encore excessivement vaste , et il aurait dû renfermer dès les premiers temps une population immense^ si la plus grande partie n'en eût été couverte de montagnes et de déserts. Les montai gnes et les déserts sont comme les rives infranchissables dans lesquelles le grand fleuve des familles humaines est forcé de se contenir. Pour bien comprendre la marche des races humaines , et les obstacles qu'elles ont dû rencontrer dans leur développement, il faut déterminer d'abord la direction des principales chaînes de montagnes > et ensuite, l'étendue des déserts qui les séparent.

Ainsi donc * si nous considérons la grande pé-* ninsule Arabique , nous eu trouvons tout le centre envahi par le désert , tandis que les bords et surtout uîie large échancrure à la partie occidentale forment des contrées fertiles , où la population a. pu' se développer librement , cernée par des mon-

(43) ■ feigne*, défendue par la solitude, vivant d'une vie sûre et florissante.

Le désert d'Arabie ne se borne pas à la pénin~ ' suie arabique ; il faut remonter jusqu'aux bords de l'Euphrate* les franehir même, et envahir en quelque sorte une grande portion de la Mésopotamie , pour ariver aux limites de ce désert. Parallèletnent à cette Arabie mésopotamienne -, entre la chaîne du Liban et le cours de TEuphrate , s'étend un espace immense et inculte, qui a de tout temps été occupé par des tribus arabes, hostiles au commerce et redoutables aux voyageurs* obstacle dont aucune époque n'a su s'affranchir et dont cette contrée souffre plus que jamais. Ce grand lac "\ de sable à plusieurs golfes, qui frappe de stérilité le cœur de la péninsule arabique, contourne le Liban et dispute fièrement le passage aux deux grands fleuves auxquels la Ghaldéedoit la fécondité de son sol 2 c'est le premier grand désert de l'Asie*

Nous transportant au nord, nous trouvons à Test de la mer Caspienne d'immenses 6olitudd6 également occupées par des Nomades d'une autre race que les Arabe*» mais de mœurs presque semblables, et qui, à certaines grandes époques, inondent Joutes les cultures et jVmt trembler jusque dans ses fondemens la civilisation fondée sur la charrue. Enfin, entre ces deux grands déserts , celui des Arabes et celui des anciens Scythes, dans le centre même des pays cultivés , au cœur de la patrie des civilisations primitives , nous rencontrons encore la solitude et la stérilité ; nous remarquons surtout un désert , qui n'est autre chose que le fond mis à nu

d'une mer intérieure, comme la Caspienne , bassin desséché dont les «fflorescencès salines craquent sous les caravanes, qui passent de la Bactriane en Perse, et de l'Ariane en Médie : autre obstacle indestructible comme la nature elle-même, et qui de tout temps s'est opposé à la fusion des peuples répandus sur les rives de ce désert.

Cette distribution des déserts que je viens d'esquisser est dans un rapport exact avec la direction des principales chaînes demontagnes.Strabon dans sa géographie (1 ) a divisé toute l'Asie qu'il connaissait, en Asie aii-delà et en Asie en-deçàduTaurus. Ef^ fectivement, on ne peutnier l'existence d'une chaîne de montagnes, qui bien qu'interrompue à de fréquentes reprises , n'en divise pas moins l'Asie occidentale dans toute sa largeur; .c'est à ce grand système que Strabon a appliqué le nom de Taurus. On nomme plus particulièrement ainsi la partie occidentale de la chaîne , laquelle traversant en large toute l'Asie mineure se projette en contreforts redoublés dans tout le sud de cette péninsule,et développe dans la même direction , un grand bras qui dessine les sommets delà Syrie et de la Palestine, jusqu'aux dernières ondulations des collines arabiques. Le grand Taurus de Strabon, après avoir donné passage à l'Euphrate, va s'appuyer aux montagnes de l'Arménie, et par ce groupe important d'une part il s'unit avec le Caucase, de l'autre, il se prolonge dans la Médie et le sud de la mer Cas-

(l)Lib.XI. Initia.

( M ) pienne; puis, partant de ce repaire , il étend deux grands bras qui se prolongent autour du désert salé dont je parlais tout-à r l'heure; à l'Est, les chaînes, en s'accumulai\t; produisent les vallées intérieures de Samarcande , de Balk , de Hérat , et finissent par s'appuyer à l'Imaùs indien comme à une forte culée : à l'Ouiest, des sommets de THyrcanie on passe à la chaîne médique, à celles de la Susiane, de la Perse , de la Caramanie, jusqu'à l'embouchure du golfe Persique , d'où remontant vers le nord-est par la Haute-Gedrosie , un imposant boulevard se dessine le long du cours de l'Incluset relie la chaîne descendue de la Médie , à celle qui avait pris à l'Orient une direction parallèle.

VI. L'étendue des déserts, F âpretédes montagnes, déterminent la proportion relative des espaces stériles et de ceux qu'une condition de terra ia plus favorable rend propres à la culture. L'homme de la charrue et de la civilisation n'habite ni le sommet des montagnes , ni le vaste des déserts ; au nomade seul , ou au brigand cantonné dans son fort, il appartient de vivre ou comme l'onagre ou comme l'aigle. Mais, dafis* les" conditions <}u développement paisible de l'espèce humaine , peut-être aurait-elle moins à craindre de la solitude absolue des monts ou des déseits, quede la rencontre de leurs indomptables habitans. Aussi, dans cette histoire, quand je parle de la partie habitable del' Asie, j'entends celle où l'homme a pu cultiverdes champs, exercer l'agriculture et l'industrie, et fonder une société basée sur des rapports mutuels de sécurité et de progrès : telles sont dans cette Asie hérissée

(46) de crêtes effrayantes, les vallées intérieures, semblables à autant de coupes d'où le parfum de la société humaine s'élève en fumée vers le ciel.

De ces vallées , les unes se creusent en ravins , d'autres s'étendent, d'autres se dressent en plateaux . Dans cette riche variété de formes, de hauteur et d*e*posîtk>n, en dépit même des régies de latitude, toutes les variétés de elimats trouvent leur place. Telle haute vallée deFÀfganîstan aux confins même de l'Inde , développe et entretient , par la rfgneur salubre de la température, toute l'énergie dont l'espèce humaine est susceptible : tel repli intérieur du Tabaristan , dont le fond s'abaisse au-cte&èus du niveau de la mer, nourrît des vapeurs ptas molles et plus énervantes que celles de Surate ou deCeylan.

11 suit de là que , quand on parle d'une contrée quelconque de l'Asie , on ne peut, pour se feire une idée et du climat et de la culture des habitans , * s'en rapporter à la règle de la latitude, ni à la position respective des lieux : la situation des pays et leur élévation relative importent davantage ; c'est par là surtout qu'on se représente ce que ces pays ont pu produire , et dans l'ordre de fe nature, ef dans celui des actions humaines.

Que si, laissant aux déserts leur morne uniformité, nous considérons les vallées et les pfotteaux intérieurs de PAsie occidentale comme autant d'oasis autour desquelles les chaînes de montagnes dessinent leurs réseaux irréguliers, entre tous ces récipiens féconds de br société humaine, plus ou moins vastes, pïtrs otr moins favoraMémeàt situés, deux

espaces seulement &e présentent à nous, comparables pour l'étendue aux déserts eux-mêmes, égaux entre eux parleur merveilleuse fertilité. Là tout îious dit que mieux encore que sur les plateaux et dans les vallées intérieures, l'espèce humaine a dû se développer dans toute la liberté de ses causes d'aceroissemfent : là tous les témoignages s'accordent aussi à nous indiquer les véritables berceaux de la société asiatique. Aux caractères que je viens d'énoncer, on reconnaîtra sans peine le bassin del'Indus, connu des Grecs seulement à l'époque d'Alexandre, et le bassin qui réunit le Tigre et l'Eupbrate. A ces deux terres nourrices il faudrait joindre le Gange et le Nil, si le Nil n'était pas en dehors de l'Asie qui nous occupe, et si le Gange appartenait par des monumens incontestables à l'Asie des vieux souvenirs de l'histoire.

VII. Letémoignage universel des anciens peuples nous appelle sur les bords de l'Euphrate et du Tigre. C'est là, que, selon nos traditions religieuses, nous devons interroger la société humaine sur ses développemens tout-à-fait originaires. Ninive, Babylone surtout, ces deux colonnes de reconnaissance élevées dans le désert de l'histoire primitive, s'offrent à nous avec un cortège de phénomènes différents de ceux du reste de l'Asie : une chaleur extrême, insupportable dans une partie de l'année ; et en même temps une fertilité inimaginable, la vie et toutes les conditions de son développement prompt et facile, la vie et les passions qui la corrompent et la consument.

A ces traits naturels nous reconnaissons le sol

( 48 ) où l'homme a dû s'agglomérer, vivre et croître : nous ne devinons pas encore et nous ne saurons jamais sans doute si c'est là ou dans les hautes vallées qu'il a dû naître. Le problême posé par les écoles philosophiques de l'antiquité n'est point résolu. Nous sommes toujours entre l'homme se dégageant sous l'action fécondante du soleil, du limon déposé par les fleuves : ou l'homme habitant un paradis rafraîchi par les vents dans quelque enceinte montueuse. Les deux hypothèses ont existé dans les temps anciens ; mais les titres tle la seconde se sont mieux conservés jusqu'à nous : chose remarquable! si l'historien de Babylone nous parle des premiers établissemens humains dans sa patrie (1), il n'adopte pas la croyance égyptienne à la formation plastique de l'homme avec le limon du fleuve: il fait accourir de toutes parts dans la. plaine qu'arrosent le Tigre et l'Euphrate, les hommes attirés, dit-il, par les qualités fécondes de ce sol. Ainsi nous ne sortons pas de la donnée biblique; et la tradition qui nous représente l'homme, ou né d'abord dans les hautes vallées de l'Arménie, ou échappant aux cataclysmes postérieurs à sa naissance par son refuge sur les sommets des plus hautes montagnes, descendant ensuite de ces sommets à mesure que les flancs s'en ressuient et que la plaine fangeuse s'affermit sous le pied des plus faibles oiseaux, cette tradition se trouve dans un mer-

(1) Berosi fragmenta , p. 48. Ed. Richier.

' ( 49 ) veilleux accord avec la légende de Noé, si c'est l'orient idolâtré qui parle; avec les découvertes de la géologie moderne, si c'est le langage rigoureux de la science qui prévaut.

VIII. Nous pouvons donc dès à présent diviser le territoire de l'Asie occidentale en trois natures de sol ; les sables et la montagne également infé-> conds , où du moins l'homme avec ses troupeaux ne peut trouver qu'une nourriture maigre et clairsemée, où par conséquent l'agglomération fixe de la société humaine est impossible : Yhumus des vallées intérieures et des plaines arrosées par les grands fleuves, cet humus élément de l'agriculture et base de la société; sur lequel néanmoins elle demeure à l'état imparfait et rudimentaire, si les limites de la vallée sont étroites et si la défense n'en est possible qu'au prix d'une séquestration complète d'avec les autres vallées ; qui en favorise au contraire l'entier développement , quand ainsi que dans la vallée de l'Euphrate, l'étendue du sol cultivable et la facilité de la défense au moyen des canaux et des lacs artificiels répondent à sa fertilité.

IX. Une considération que je ne dois pas laisser échapper, c'est que, dans cette distribution des terrains propres à l'établissement de l'homme, et sur lesquels la race humaine a prospéré, rien n'a pu faire des navigateurs des premiers peuples de l'Asie. Les pays occupés d'abord par ces peuples ne touchent directement à la mer que par très peu d'endroits; comme par exemple à l'ouest, sur la Méditerranée : et précisément cettecôte est un des points

qui; d'ajSrè? tes traditions et sacrées et profane*, a ont pas eut les premiers occupé*. Ailleurs > cornue fi lemJbouchure de l'Eoiphràts et de l'indus* sur les côtes de l'Arabie et de la mer Roiig^ l'hâuMna primitif a été frappé du mouvement des marée?, de le violence des mdràné,dee phéfconiants le* plu* propre* à agir sur ion knagtna* tioa t cette mer, pleine de coUrroux et tot^oure dé» sotât y 1 homme a dâ le voir avec plut d'éffim que dfe wfcûanw. Joignes & cela qto de eefte immense étendue de côtes, il y en a trèe peu qdi soient propres à l'établissement de* hoamt^j le jtetit faomlwte qui l'habite n y vit encore que d*a poisson* échoua pat les <#e§es* Lés voyageur* qUi ont revu tes côtes de lenciennfe Gédrosie y oat çettouté les ft^^^/^^^ àvee teure cahaneé é»nt les po«* treësoat dés aréteà de bfteinep, et dtmf la toiture est fiimëe de Urgée coquillage* 2 c'fest& sans doute la ?te la phi* pisérabie qtte fbspécfe htttfcatae ait jamais pu endurer* et on fcotaprsnd qu'aneugt détsfeppetnent seeial ns «oit *ës*iité d'tehe «Èisteittë àttssi prêêalre*

D'autres côtes , il est vrai , comme i&flte dé 1* eattto&anfe , sur te golfe FfcrsiqUe > paraissent pltts fttvwis&s de fet nature : tehh je fee sacta pas qtfon y ait non plus retrofcnté là traee d'anéîehs étabHssemens maritimes. La natigitîbn ptiihittve des Phéniciens sur cette mer, avant M? migration vers la M&literrânée , est tme ptitie hypo&èse qui ne repose sut âtrcuhte ^rente. H y a plus , on peut la nfer par uhe raftôa pêrèmptoîre : c'est te défont absolu de bois de

construetioii sur toute l'étendue de ces côtes, et par conséquent l'impossibilité où l'homme s est trouvé de s'y bâtir des embarcations qui tinssent à la mer.

L'arbre pour ainsi dire unique de ces contrées est le palmier , dont les troncs fibreux et inégaux ne peuvent servir qu'à des barques grossières et dépourvues de solidité. A cej égard la nature est immuable ; depuis Darius jusqu'à Nadir-Schah, il 4 fallu la puissance et la volonté des dominateurs de l'Asie pour doter ces mers de navires construits dans les forêts que baignent les hauts affluens de l'Indus et amenés à grands frais à son . embouchure ; ou bien , comme Alexandre, pour ordonner aux cèdres de la haute Mésopotamie de flotter dans les eaux d'Ormus.

L'homme n'a pu commencer ses essais de navigation sur une échelle aussi gigantesque : les Phéniciens , en arrivant sur les bords de la Méditerranée, n'ont trouvé là ni marées, ni autres phénomènes difficiles à étudier, plus difficiles encore à combattre. L'eau calme murmurait doucement dans des anses profondes ; les bois propres à la construction roulaient, pour ainsi dire; des somfttets du Liban dans la mer : là, durent être tentés les premiers essais; là, lhomme s'enhardit contre la houle et le caprice des tempêtes. Voyez comment les Hébreux, sous le règne- florissant de Salomoa, s'associèrent aux Phéniciens pour la navigation de la mer Rouge et de l'océan Indien : c'est en transportant des matériaux de construction à travers l'isthme qui sépare la Méditerranée

des ports de la mer Rouge. Le commerce des Phéniciens sur les mers de ilnde n'a peut-être pas une date plus ancienne : et si , comme l'ont cru des critiques modernes, les Babyloniens ont reçu sur les quais de leur ville, de véritables vaisseaux, ce n'a pu être que ceux des Phéniciens qui, navigant de côte en côte, se sont, enhardis enfin jusqu'à franchir les remous de l'embouchure du Chât-el-Arab. Et peut-être bien encore qu'ils ne l'ont pas tenté ; peut-être que les marchandises déposées dans le port de Gerrha , la ville de sel , dont parle Strabon (1), étaient transportées par terre, au moyen des caravanes Arabes, jusque dans les barques plates de l'Éuphrate.

Et en effet, les Phéniciens, quoique déjà navigateurs habiles, auraient pu tout affronter plutôt que de franchir l'embouchure des grands fleuves , tels ique le Gange et l'Euphrate. Ici les difficultés ordinaires de la navigation sur l'Océan se compliquent de la lutte entre le fleuve qui descend et la mei^ qui lui dispute le passage : aussi n'est-ce point une des conclusions les moins curieuses et les moins importantes auxquelles nous puissions arriver, que ce soit précisément dans le voisinage des lieux où la société humaine devait recevoir ses plus faciles développemens que les communications avec là mer présentent les obstacles les plus sérieux. "

Ainsi, dans l'Asie occidentale, pour expliquer

(1) XVI, p. 776.

1 les mouvemens de la population, la marche des races humaines , les. 'rapports de guerre et de commerce des nations entr' elles , tout nous éloigne de la mer , tout nous reporte à ces grands chemins nécessaires > que le professeur Heeren a reconnus et indiqués avec une véritable intelligence de la géographie et de l'histoire. Je montrerai bientôt (ch.II), dans quel rapport étroit le tracé de ces routes se trouve avec la configuration du sol, et la distribution des déserts, des montagnes et des terrains cultivés.

X. U me resterait encore dans ce premier chapitre à indiquer les traits essentiels d'un élément bien important de la constitution physique de l'Asie , par l'influence qu'il a dû exercer sur l'imagination des hommes, je veux dire l'élément volcanique. Malheureusement nos connaissances asiatiques sont encore bornées sur cette matière , et je ne puis qu'esquisser à peine le grand tableau que doit offrir l'ensemble des volcans de l'Asie.

Depuis que la théorie du soulèvement des montagnes par l'action du feu intérieur a acquis la valeur d'un fait scientifique , il nous est permis de supposer que là où la géographie* ne mentionne pas de volcans , c'est que les faits n'ont pas été étudiés de près. Ainsi , naguère on niait encore , et d'après une théorie préconçue , que le centre de l'Asie renfermât des volcans , et voici que dans ses importantes Études de climatologie asiatique , M. de Humboldtnous révèle un territoire volcanique de 2500 milles géographiques entre l' Al-

tal et le» ttentagiiM de H Chine t les WttMW thermales de Turkestan , le» fetix célèbres de Bakou entourent le midi de la mer Caspienne d'une ceinture de phénomènes semblables ; au Deinavend* si célèbre dans les traditions épiques des Perses , répond le, Séïban , l'un des sommets de FArarat , tout couvert de laves vitreuses. La Mésopotamie a ses plaines sillonnées de cratères éteints et auxquels s'attachent, comme partout en pareil cas , une tradition mythologique de géants révoltés contre le ciel. La Judée a son lac de 8b^dôme ; Babylone son naphte flottant, allumé sur les eaux de l'Euphrate ; Tarse et la Cilicie , la chimère épique, vomissant les flammes souterraines : et voici que, comme pour ranimer les souvenirs des anciennes catastrophes de l'Asie, le mont Argée, depuis si long-temps assoupi, vient, dans un réveil terrible, de détruire la ville de Césarée, à peu de distance de la Phrygie brûlée , comme la nommaient énergiquement les anciens, non loin du Sip^le, où la mythologie racontait d'antiques catastrophes , et de ces villes dlonie dont la destruction par des tremblemens de terre répandit une telle terreur dans le monde au premier siècle de notre ère.

Gardons-nous bien de nous en tenir, quant aux volcans de l'Asie occidentale , au silence des géo~ graphies vulgaires; les traces des anciennes révolutions, les récits de celles qui se passent encore sous nos yeux nous font reconnaître au contraire l'immense étendue, la puissance presque sans bornes de l'action volcanique sur cette partie de Fancien

monde, et nous devons nous attendre, quand nous interrogerons les souvenirs des nations qui Font d'abord peuplée, quand nous étudierons l'influence que des impressions aussi terribles ont dû exercer sur la direction des idées humaines , à reconnaître dans l'action volcanique , l'agent moral et religieux , peut-être alors le plus puissant.

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