ROUTES , RACES ET LANGUES DE L ASIE OCCIDENTALE
I. Nous nous sommes, dans ce qui précède, attachés à l'étude du terrain même de l'Asie occidentale, indépendamment de la place que l'esjièçe^iumame a pu y occuper. Nous avons prévu seulement, d'après la nature et l'élévation du sol, quel rôle la population avait dû jouer dans telle ou telle partie. Maintenant il nous reste à compléter le tableau, en fractionnant l'espèce humaine ellemême, selon les influences du sol qu'elle habite : distinguant, pour ainsi dire, autant <le variétés de l'homme qu'il y a de diversités dans les lieux qu'il occupe. Ainsi, en examinant quelle était la portion du sol asiatique propice au développement de notre espèce , nous avons reconnu comme diverses demeures placées à divers degrés de hauteur barométrique, et produisant des climats très différens, dont la loi n'est pas dans la latitude
des lieux , mais dans leur élévation comparative. Nous avons trouvé à une certaine hauteur des montagnes, des plateaux et des vallées ; et v en descendant ces montagnes , nous avons rencontré des vallées un peu plus larges et qui forment comme le terme moyen des climats de l'Asie; enfin le long du cours des grands fleuves, dans ces vastes plaines formées par la rencontre de leurs branches et de leurs nombreux aftluens , sous l'influence d'une humidité chaude , l'espèce humaine a pu se développer avec une inconcevable fécondité. J'ai cité à ce sujet et comme application frappante de la loi naturelle dont j'observais l'influence , la Pentapotamie de l'Inde et la plaine de la Chaldée; j'aurais dû indiquer encore lés plaines basses de l'embouchure du Phase, et celles qui sont arrosées par la réunion duCyrusetde l'Araxe , à l'extrémité opposée du Caucase et le long de la mer Caspienne; enfin j'ai mentionné en passant les vallées de l'Hyrcanie , dont le niveau est considérablement abaissé au-dessous de celui de l'Océan i circonstance qui produit dans ces lieux, sous un parallèle très élevé, les phénomènes les plus énervans des latitudes méridionales.
En parlant de cette grande division de l'Asie en chaines de montagnes' arides, en déserts où l'homme ne peut former que des demeures d'un jour , et en parties constamment favorables à la culture et au progrès de la population , j'ai insisté sur ce fait que les peuples de l'Asie occidentale ont dû être détournés dans l'origine de la pensée d'une navigation maritime et que tous leurs rap-
porto ont dA «établir par dêê communications méditerranées.
Je Compléterai en peu de mots ce que j'ai à dire sur cette curieuse question , en traçant > d'après Heeren , le* principales routes du commerce intérieur de l'Asie* Heeren, qui là-dessus a le mérite / d'avoir appliqué avec justesse une théorie fondée y semble ne s'être p$s aperçu néanmoins qu'il ruinait m propre hypothèse > en accordant une confiance irréfléchie à la supposition d'une navigation primitive dans le golfe Fersique* Je dois d'autant plus insister sur cette erreur de Heeren > que le livre de ce professeur (i ) a plus de crédit dgns les écoles. Souvent nous rencontrerons sur notre chemin les opinions de Heeren , encore plus souvent ses omissions, et rarement «ans doute nom aurons moins à reprendre ou à regretter que dans sa théorie fondamentale des routes dd commerce en Asie.
IL Je vais donc indiquer, d après le professeur de Gœttingen, quelle a été dans tous les temps la direction des grandes communications de l'Asie. Le tracé de ces routes est un résultat absolu de la conformation du sol. En nous conduisant sur les pas des caravanes , elle fious montre le tracé des conquêtes et le frayé des grandes femilles humaines. On compte trois de ces routes principales : il y en a une au nord de la mer Caspien&e, qui abou~ lit, après un long circuit dans les steppes, aux
*- (1) De ta politique et du commerce des peuples de F antiquité, traduit en français parSuckau , 1830 tksuw* ,
(W) colonies greoquss du Pont-Baxinj cette route du nord traverse des pays qui n'ont joué, pour ainsi dire, aucun rôle dans l'histoire primitive de l'Asie; nous n'aurons point à nous en occuper»
Les deu* autres routes établissent un lien entre les confins de l'Inde et l'Europe* La plus méridionale est la plus courte : e'est celle dont Hérodote (4 ) nous donne une description exacte et curieuse , et qui s'étendait depuis Suse jusqu'à Éphése en passant par la Médie , 1 Arménie méridionale , la Cappadoee etlaPhrygie.La troisième route plus longue vient s'embrancher à 1a seconde vers la hauteur d'Ecbâtâne; c'est celle qui, se trouvant à son origf fie en rapport direct avec les provenances de l'Inde et de l'Asie centrale , se développe en un long eir* cuit autour du désert salé : passant d'une oasis dans une autre, traversant FArie, Baotrës> la Sogdiane , aboutissant au sud de FHyrcanie , par le dangereux passage des Portes Caspiennes ? et se rabattant ensuite sur la Médie, afin d'éviter les âpres sommets de TArarat Arménien. En jetant sur la cart v e un coup-d'œil superficiel, on croirait que la route qui aboutit à Suze ne s'est point arrêtée à ce point, et que, fcommfe celle de la Bactriane, ë)te a dû se prolonger jusqu'à l'Inde par les chaînes de la Caramattie et de la haute Gédrosië : mais ici se rencontrentles obstacles naturels, qui, dans les traditions demi-historiques de l'Asie antique , ont arrêté la marche victorieuse de Sémiramis , et > plus . tard, fait du retour de l'Inde pour Alexandre l'époque la plus critique de ses conquêtes. Sur la foi de ces indications, nous pouvons donc hardiment
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affirmer que jamais expédition commerciale n'a pu s'avancer ni descendre par cette voie à l'embouchure de l'Indu s.
Il faut encore établir une distinction importante entre la route de Suse et celle de la Bactriané : celle-ci mieux connue que la route indiquée par Heeren,au nord de la mer Caspienne, est certainement aussi moins périlleuse. Cependant on n'a jamais pu la suivre sans de grands dangers ou au moins sans un accord onéreux avec les populations nomades qui bordent le déserL L'autre route , au contraire , celle de Suse à Ephèse, devait à la nature plus favorable du tracé , circulant sans cesse entre des espaces largement cultivés , et aussi aux soins particuliers de l'administration persane , de ressembler davantage à nos grandes communications européennes.
III. Hérodote décrit la division métrique, les repos , et en quelque sorte les relais de ce grand chemin de l'empire : dans tout son parcours, la sécurité était alors complète : les employés d'administration , les soldats qui rejoignaient leur corps , enfin , tous les voyageurs y circulaient en pleine liberté; mais, ce qui est bien important pour nous, cet état de choses ne survécut pas à la grande époque de la monarchie persane.
Arrien, qui travaille sur des matériaux postérieurs d'un siècle et demi à l'époque d'Hérodote , nous dit(1) que dans les montagnes qui séparaient la Susiane de la Perside, habitaient les JJxiens > ' ' ■ ■ > « ' — —— ^— ■ — ■— ■ — — i^ — »
(1) Ànab. III, 17, 2. *
<61) dans un état permanent' de brigandage , et que quand le grand roi voulait passer de Suse à Persépolis ( deux villes les plus importantes de son empire), il était obligé d'entrer en composition avec ces brigands, et de leur payer' un tribut.
Évidemment , une telle notion ne peut que se rapporter à la décadence de l'empire ; sous Darius , ce type des monarques administrateurs , il n'est pas croyable que la sécurité des communications n'ait pas été mieux assurée ; mais quelle que soit l'opinion qu'on embrasse à cet égard , on voit qu'à l'époque la plus florissante de la Perse , même sous les rois les plus distingés par leur génie d'organisation , il n'y avait guère qu'une grande route qui coupait en deux tout Cet immence empire. En examinant les causes de la défaite des Perses , et de leur infériorité dans leur lutte contre les Grecs, nous retrouverons mille preuves de cette difficulté de communications qui existait entre les différentes provinces de la monarchie persane , et cette difficulté contribuera à nous fôire comprendre comment une aussi puissante monarchie a pu succomber devant un petit peuple, comme étaientles Grecs. Pour le moment , le résultat que nous tirons de ce fait, c'est que, par une loi impérieuse de la nature, les communications dans l'intérieur de l'Asie ont dû toujours se réduire à un petit nombre de lignes, difficiles elles-mêmes à parcourir ; que ces lignes, suivies par le commerce , ont aussi déterminé la marche des expéditions conquérantes et celle des familles primitives de l'humanité.