CHAPITRE SECOND
Troisième voyage de Cartier — Roberval, nommé Vice-Roi, se rend dans la Nouvelle- France— Quatrième voyage de Cartier — Mort de Roberval.
Les circonstances n'élaient pas assez favorables pour qu'on songeât aux affaires de la Nouvelle-France ; car le roi avait recommencé, du côté de l'Italie, une guerre qui ne lui laissait point le temps de s'occuper de découvertes lointaines. Cependant il n'avait pas renoncé au projet de former des établissements dans l'Amérique du Nord. Quatre ans plus tard, il entreprit de le réaliser, en dirigeant vers la Nouvelle-France une expédition chargée spécialement, de reconnaître le pays du Saguenay, dont Donnacona lui avait vanté la beauté et les grandes richesses. Il confia cette commission à François de la Rocque sieur de Roberval, quir par ses qualités et par ses goûts, semblait propre à réussir dans une semblable entreprise.
Ce gentilhomme, natif de la Picardie, possédait un tel crédit dans sa province, que François I l'appelait le petit roi de Vimeux. Roberval reçut l'ordre de continuer les découvertes commencées dans la Nouvelle-France, et, par lettres patentes du quinze janvier 1540, il fut déclaré seigneur de Norembègue (1), vice-rot et lieutenant général en Canada, Hochelaga, Saguenay, Terreneuve, Belle-Isle, Carpont, Labrador, la Grande- Baie et Baccalaos.
Ces titres sonores n'étaient pas d'une grande valeur en euxmêmes ; car tout restait encore à faire pour assurer à la France la possession de contrées si nombreuses et si vastes. On voulait d'abord préparer l'établissement d'une colonie ; et, dans ce dessein, le roi donna (2), le quinze juin 1540, un édit autorisant le sieur de Roberval à lever une armée de volontaires u avec victuailles, artillerie, etc., pour aller au pays de Canada et Saguenay.» Le roi lui permettait aussi de choisir des criminels dans les prisons du royaume, afin de les établir dans les pays dont on allait prendre possession.
(1) L'on donnait le nom de Norembègue aux terres arrosées par la rivière Pentagoëfc ou Pénobscot, et aux côtes voisines de son embouchure. (Champlain, Biard, Relations des Jésuites.)
(2) Archives de la Bibliothèque publique de Rouen.
Cette expédition devait être confiée à un capitaine connaissant déjà les lieux et possédant l'habileté nécessaire pour conduire sûrement la flotte, au milieu des dangers de la mer et des difficultés que présentait la navigation sur le grand fleuve ; il lui fallait un chef ferme et vigilant, capable de se faire craindre et respecter de la troupe d'aventuriers que l'on destinait à former le noyau de la colonie. Jacques Cartier réunissait toutes ces qualités; encore dans la force de l'âge (1), il avait fait ses preuves dans ses deux premiers voyages. Aussi le dix-sept octobre 1540, le roi, qui connaissait son mérite,- lui adressa une commission, renfermant un glorieux témoignage pour le pilote breton. «A plein confiant,» dit François I, «de la personne de Jacques Cartier et de ses sens, suffisance, loyauté, prud'hommie, hardiesse, grande diligence et bonne expérience,
icelui avons fait, constitué et ordonné capitaine général
et maître pilote de tous les navires et autres vaisseaux de mer par nous ordonnés être menés pour la dite entreprise et expédition.» Il était en même temps autorisé à prendre, dans les prisons de l'état, cinquante détenus qu'il jugerait utiles pour l'établissement à faire dans la Nouvelle-France. Le choix des colons était une garantie certaine que l'entreprise ne réussirait point : car la fondation d'une colonie demande, dans ceux qu'on y veut employer, la sobriété, l'obéissance, l'amour de l'ordre et du travail ; or il est bien rare qu'on trouve ces qualités dans des repris de justice.
Le roi avait donné quarante-cinq mille livres tournois pour les frais de l'expédition. Le tiers de cette somme, remis à Roberval, devait être employé par lui; Cartier reçut le reste pour acheter ou noliser cinq navires, chacun du port de quatre cents tonneaux, et pour faire les approvisionnements (2). Les préparatifs tramèrent en longueur par suite de difficultés imprévues. Cependant, au printemps de 1541, les cinq navires avaient été équipés à Saint-Malo pour le voyage ; tous les hommes étaient rendus à bord ; l'un n'attendait plus que le sieur de Pioberval pour lever l'ancre. Il arriva sur ces entrefaites ; mais, n'ayant pas encore reçu l'artillerie, les poudres ni les munitions nécessaires qu'il attendait de la Champagne et de la Normandie, il se détermina à rester en France, afin d'y hâter l'embarquement de ces objets . Après avoir fait une revue des gentilshommes, soldats et matelots qui devaient faire le voyage, il donna à Cartier la permission de partir et de prendre les de-
(1) Cartier pouvait alors avoir 46 ans ; il était no le dernier jour de l'année 1494.
(2) Manuscrits de Saint-Malo.
vants. Le vingt-trois mai 1541 (1), la petite flotte fit voile, fournie de provisions pour deux ans.
Des vents contraires et des tempêtes presque continuelles les retardèrent tellement qu'ils n'arrivèrent devant le havre de Sainte-Croix que le vingt-trois août. Ils avaient, dans leur longue traversée, souffert beaucoup par le manque d'eau ; ils furent même obligés d'abreuver avec du cidre les bestiaux, chèvres, porcs qu'ils apportaient pour les répandre dans le
pays.
Les habitants de Stadaconé se hâtèrent de venir demander des nouvelles de ceux qu'on leur avait enlevés cinq ans auparavant. L'agouhanna avait promis de revenir après douze lunes ; ces douze lunes et bien d'autres aussi étaient passées, sans qu'il fût revenu. On leur répondit que Donnacona était mort; que les autres étaient restés en France, où ils vivaient comme de grands seigneurs; qu'ils étaient mariés et n'avaient aucun désir de revenir au Canada. Le successeur de Donnacona ne fut pas trop fâché d'apprendre que l'ancien agouhanna était mort et qu'il ne pouvait plus réclamer la première place, Quoique le nouveau chef témoignât à Cartier beaucoup d'amitié, celui-ci crut néanmoins découvrir de la dissimulation dans sa conduite, et il se décida à choisir des quartiers d'hiver différents de ceux qu'il avait pris six ans auparavant. Il remonta donc le fleuve Saint-Laurent jusqu'à une petite rivière, qu'il trouva être plus sûre pour les navires, et plus convenable pour les commencements d'un établissement. La description que donne Cartier de ce lieu convient parfaitement à la rivière du Cap-Rouge (2), et ne serait applicable à aucune autre, a Le capitaine,» est-il dit, « fut avec deux barques à mont la rivière au delà de Canada et du port de Sainte-Croix, pour y voir un havre et une petite rivière qui est environ quatre lieues plus outre .... La dite rivière est petite et n'a pas plus de cinquante pas de largeur, et les navires tirant trois brasses d'eau peuvent y entrer de pleine mer, et à basse mer il ne se trouve qu'un chenal d'un pied ou environ. Des deux côtés de la rivière, il y a de fort bonnes et belles terres, pleines d'aussi beaux et puissants arbres que l'on puisse voir au monde et de
(1) L'auteur du troisième voyage de Cartier dans Hakluyt dit que ce fut en mal 1540 ; ce qui ne s'accorde pas avec d'autres mémoires. L'autorisation de lever une armée de volontaires no fut accordée à M. de Roberval qu'au mois de juin, 1540 ; la commission de Cartier est datée du vingt d'octobre 1540; et, le sept mai 1541, Roberval, de Kermarec et Cartier signaient à Saint-Malo quelques pièces au sujet de l'argent reçu du roi.
(2) Suivant Thévet, les sauvagos la nommaient Senagua.
diverses sortes. De plus, il y a grande quantité de chênes les plus beaux que j'aie vus de ma vie, lesquels étaient tellement chargés de glands, qu'il semblait qu'ils s'allaient rompre ; en outre il y a de plus beaux érables, cèdres, bouleaux et autres sortes d'arbres, que l'on n'en voit en France ; et, proche de cette forêt sur le côté sud, la terre est toute couverte de vignes, que nous trouvâmes chargées de grappes aussi noires que ronces. De plus il y a quantité d'aubépines blanches, qui ont les feuilles aussi larges que celles des chênes, et dont le fruit ressemble à celui du néflier. En somme, ce pays est aussi propre au labourage et à la culture qu'on puisse trouver ou désirer. Nous semâmes ici des graines de notre pays, tel que graines de choux, navéaux, laitues et autres, lesquels fructifièrent et sortirent de terre en huit jours. L'entrée de cette rivière est vers le sud, et elle va en tournant vers le nord; et, à l'entrée d'icelle vers l'est, il y a un promontoire haut et raide, où nous pratiquâmes un chemin en manière de double montée ; et au sommet nous finies un fort pour la garde du fort qui était au bas, ainsi que des navires .... Et, sur cette haute montagne ou promontoire, nous trouvâmes une belle fontaine très-proche du dit fort .... »
Cartier plaça en sûreté trois de ses vaisseaux dans lapetite rivière, où ils étaient protégés par l'artillerie des forts. Les deux autres commandés, l'un par Marc Jalobert, son beaufrère, et l'autre par Etienne Noël, son neveu, mirent à la voile le deux septembre pour retourner à Saint-Malo. Les capitaines étaient chargés de présenter au roi des lettres, pour lui faire connaître ce qui avait été commencé, et pour l'informer que Roberval n'était pas encore arrivé.
Les merveilles racontées à Cartier sur le royaume du Saguenay, pendant son voyage précédent, avaient fait une profonde impression sur son esprit. Suivant Doimacona et les autres voyageurs canadiens, l'on se rendait à ce beau pays par le fleuve du Saguenay et par une autre grande rivière dont l'embouchure se trouvait dans le voisinage de Hochelaga, et que Cartier avait pu apercevoir du haut du Mont-Royal. Les rapports des sauvages renfermaient un peu de vrai et beaucoup de faux. En effet, par la rivière des Outaouais et par ses affluents de l'est, on peut réellement se rendre aux sources du Saguenay ; mais il y avait beaucoup de différence entre l'état réel du pays et la description qu'on en avait faite. D'un autre côté, en suivant les rivières qui viennent de l'ouest tomber dans l'Outaouais, l'on arrivait à une contrée dont la température est douce, et où, à
défaut d'or, le cuivre se trouvait en abondance. L'imagination des sauvages avait créé le reste.
Cartier se décida à remonter une seconde fois à Hochelaga, pour examiner les sauts qu'il fallait franchir avant de prendre la route de l'El Dorado du Saguenay; il espérait faire les préparatifs nécessaires pendant l'hiver, et passer outre au printemps suivant. Le sept septembre, il partit avec deux barques de son fort, qu'il avait nommé Charlesbourg-Royal, y laissant le vicomte de Beaupré chargé du commandement. Il s'arrêta chez son ancien ami, le chef d'Aehelacy, qu'il trouva bien disposé à son égard, du moins extérieurement, et laissa en ce lieu deux jeunes garçons, pour qu'ils apprissent la langue du pays. A Hochelaga, il fut reçu avec bienveillance par les sauvages, dont quelques-uns l'accompagnèrent jusqu'au-dessus du second saut. Après avoir pris des informations précises sur les moyens de naviguer vers l'ouest, il rebroussa chemin. En descendant, il rencontra du refroidissement à Achelacy ; le chef était parti avec la plupart des habitants, vraisemblablement pour éviter sa visite. Rendu à son fort, Cartier reconnut que la petite colonie était inquiète ; les sauvages avaient cessé de visiter les Français et de leur apporter du poisson, et ils paraissaient remplis de défiance. Ce changement était peutêtre dû à certains faits rapportés par Thévet (1). Un jeune gentilhomme ayant maltraité un sauvage, celui-ci, doué d'une grande force, tua le Français en le précipitant du haut d'un cap, et se délit de la même manière d'un soldat qui accourait au secours. Quoiqu'il en soit, Cartier crut devoir redoubler de précautions et mettre le fort en état de résister aux attaques ; mais les sauvages n'en continuèrent pas moins de molester ses gens pendant tout l'hiver. Ces embarras, joints aux incommodités d'un pays nouveau et aux retards de M. de Roberval, qui ne paraissait pas encore, découragèrent les colons et forcèrent Cartier à s'embarquer avec tout son monda pour retourner en France (2).
Cependant le Sieur de Roberval avait obtenu trois grands navires, pourvus 'aux dépens du Roi et portant deux cents personnes, tant hommes que femmes; avec lui s'étaient embarqués plusieurs gentilshommes, parmi lesquels étaient les Sieurs de Saine-Terre, de l'Espinay, de Guinecourt, de Noire-Fontaine, de la Mire et Jean-Alphonse Xaintongeois, excellent pilote; les autres étaient des soldats, des matelots et des gens du
(1) Le Grand Insulaire et Pilotage d'André Thévet.
(2) Voyage du Sieur de Roberval.
commun, dont une partie parait avoir été tirée des prisons. La flotte fit voile de la Rochelle le seize avril 1542; par suite d'accidents et de mauvais temps, elle n'arriva à l'île de Terreneuve que le sept juin. Tandis qu'elle était arrêtée au havre de Saint- Jean, Jacques Cartier y entra, regagnant la France avec les restes de sa colonie. 11 rapporta à Roberval qu'il n'avait pu avec sa petite bande résister aux sauvages, qui l'incommodaient continuellement. Cependant lui et les siens louaient beaucoup la richesse et la fertilité du pays; ils montraient des cristaux ressemblant à des diamants, ainsi que de la poudre d'or, qui, ayant été essayée, fut trouvée bonne (1).
Quelques mémoires ont rapporté que Cartier retourna au Canada avec le Sieur de Roberval; mais la relation du voyage de ce dernier, écrite par un témoin oculaire, dit expressément que Je capitaine malouin continua sa route vers la Bretagne. Il est d'ailleurs constaté par un règlement de comptes, entre Roberval et Cartier, que le voyage de celui-ci ne dura que dix-sept mois. Roberval passa la plus grande partie du mois de juin au havre de Saint-Jean, tant pour s'approvisionner d'eau fraîche, que pour accommoder une querelle qui s'était élevée entre des Français et quelques Portugais. Il partit le dernier jour de ce mois pour entrer dans la grande baie ou golfe de Saint- Laurent. S'il faut en croire Thévet, Roberval fit débarquer, sur une île de la côte du Labrador, une demoiselle de ses parentes ainsi qu'un jeune gentilhomme, qui avaient vécu trop familièrement ensemble ; une espèce de duègne fut laissée avec eux, et on leur donna des vivres pour trois mois. Peu de temps après, la demoiselle Marguerite resta seule, par la mort de ses deux compagnons; elle ne fut délivrée de sa triste position que longtemps après, par un vaisseau qui naviguait dans ces parages. De là serait venu le nom des îles de la Demoiselle, situées près de l'embouchure de la rivière Saint-Paul ou des Saumons. Thévet dit tenir ces faits de Roberval lui-même et de la demoiselle Marguerite (2). Son récit parait néanmoins contenir plus de fables que de vérités.
Dans le cours de juillet, les cinq navires de l'expédition mouillèrent à quatre lieues à l'ouest de l'île d'Orléans, (3) au
(1) Voyage du Sieur de Roberval. L'on trouve beaucoup de cristauxeur la pierre des environs de Québec. Quanta la poudre d'or, perscnne n'en a découvert au lieu où hivernèrent les compagnons de Cartier.
(2) Thévet place la demoiselle Marguerite tantôt dans l'île de la Demoiselle, tantôt dans l'île imaginaire des Démons. Il prétend aussi que la pauvre fille fut sans cesse tourmentée par les démons, qui ne lui donnaient point de repos et qui lui apparaissaient sous la figure d'ours ou d'autres bêtes sauvages.
(3) L'île d'Orléans était, nommée Minigo par les sauvages, qui y tenaient leurs ^prisonniers et s'y réfugiaient pour se mettre i. l'abri do leurs ennemis. (Thévet.)
havre de Charlesbourg-Royal, dont le nom fut changé en celui de France-Roi. Roberval commença aussitôt à faire construire les bâtiments nécessaires pour défendre et loger ses colons ; il dût réparer ceux qu'avait élevés Cartier, quoiqu'il n'en soit fait aucune mention. Bientôt, sur le coteau voisin, il eut un fort renfermant une tour, deux corps de logis, avec chambres, cuisine, offices, un four, des moulins et un puits. Dans la vallée, près de la petite rivière, fut construite une autre tour, qui servait de dépôt pour les provisions (1). Ces premières dispositions faites, l'on renvoya deux dos navires en France, pour y quérir des vivres et des fournitures. L'on organisa ensuite le travail et l'on prépara des expéditions pour reconnaître le pays.
Des précautions si sages ne furent pas couronnées de succès. L'on doit ajouter que ce fut un bonheur pour le Canada; car les éléments de colonisation employés dans ce voyage n'étaient pas de nature à former le noyau d'une population honnête et vigoureuse. Si ces commencements eussent réussi, l'on aurait continué le même système; et Dieu sait quel horrible état de société en serait résulté. Pour maintenir l'ordre, pendant l'hiver, au milieu de cette troupe indisciplinée, il fallut recourir au fouet, au cachot et à la potence ; des hommes et des femmes furent fustigés: «au moyen de quoi,» remarque l'auteur de la relation, «ils vécurent en paix et tranquillité.» Les maladies se mirent de la partie, et plus de cinquante personnes moururent du mal de terre ou scorbut, pendant le cours de l'hiver.
Roberval visita probablement Hochelaga dans l'automne de
1542. Il détacha un vaisseau, commandé par le pilote Alphonse, pour reconnaître les côtes du golfe et les bords du grand fleuve. Comme fruit de son expédition, Alphonse a donné un routier,, qui décrit la navigation depuis l'entrée du détroit de Belle- Isle jusqu'à Québec etàHochelaga. Au commencement de juin
1543, Roberval partit avec huit barques et soixante-dix hommes, pour visiter le Saguenay, laissant trente hommes à la garde du fort. Pendant ce voyage, une barque se perdit, et huit personnes se noyèrent, parmi lesquelles se trouva le Sieur de Noire-Fontaine.
Tant de malheurs étaient suffisants pour lasser la patience
(1) Des excavations récentes, près de l'embouchure de la rivière du Cap-Rouge, ont fait découvrir, à huit ou neuf pieda au-dessous de la surface du sol, un four à chaux encore rempli de pierres calcaires à demi brûlées. L'on dirait que le travail aurait été tout à coup interrompu, car le bois presque réduit en charbon s'est conservé dans lo fourneau, comme si le fou eût été subitement éteint.
d'un homme moins persévérant que Roberval. Malgré la grande diminution causée par la mort dans le nombre de bouches, les provisions manquaient, et la famine aurait été affreuse parmi les Français, si les sauvages ne les eussent secourus (i). Dans des circonstances si déplorables, les Français durent se réjouir grandement de voir arriver l'ordre de rentrer en France. Suivant Lescarbot, François I, ne pouvant envoyer les secours demandés, et désirant se servir de Roberval à la guerre, lui fit signifier sa volonté par Jacques Cartier, qui fut chargé d'entreprendre un quatrième voyage au Canada, pour ramener en France les tristes débris de la colonie. Des pièces officielles nous apprennent que ce voyage dura huit mois (2).
Il ne taut point regretter la fâcheuse issue de cet essai de coloniser un pays au moyen de malheureux qui auraient légué à leur postérité leurs misères tant physiques que morales. Pour l'honneur de la France et du Canada, la tentative échoua complètement; ceux que la mort avait épargnés suivirent leurs chefs; et les tribus algonquines demeurèrent seules en possession de Stadaconé et du royaume du Canada.
Des mémoires affirment que Roberval, après s'être distingué dans les guerres entre François I et Charles-Quint, s'embarqua de nouveau en 1549 avec son frère pour continuer ses découvertes, et qu'il périt misérablement ainsi que tous ses compagnons de voyage. Ces assertions sont contredites par Thévet, qui dit que Roberval fut tué de nuit près de Saint-Innocent à Paris.
Que se passa-t-il sur les bords du Saint-Laurent après le départ des Français ? On ne saurait le dire, les traditions sauvages s' altérant et se perdant bien vite. Lescarbot et Champlain, qui, les premiers ensuite, cherchèrent à les récueillir, n'y purent réussir à leur satisfaction. Lorsque les Français revinrent pour fonder Québec, soixante ans plus tard, ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne ou iroquoise, qui avait si bien accueilli Cartier à Hochelaga. Pressé par les nations algonquines, qui habitaient la rivière des Outaouais et la partie inférieure du Saint-Laurent, il s'était peut-être retiré vers le midi ou l'ouest. *
(1) Thévet, Cosmographie.
(2) " Et, en ce qui est du tiers navire, mettre pour dix-sept mois qu'il a été au ditvoyage (troisième voyage) du dit Cartier; et pour huit mois qu'il a été à retourner quérir le dit lloberval a.u dit Canada." (Règlement de comptes entre Roberval et Cartier, fait au parlement de Rouen, le 21 juin 1544.) Parti dans l'automne de 1543. pour son quatrième voyage, Cartier aurait hiverné au Canada, et l'aurait quitté à la fin d'ayril ou au commencement de mai 1544.
En effet les nations iroquoises paraissent avoir habité, à une certaine époque, les bords du grand fleuve. Suivant le Père Lafitau (1), les Agniers croyaient que, sortis de l'ouest, leurs ancêtres étaient venus demeurer à Stadaconé. Le célèbre Nicolas Perrot, homme parfaitement instruit des traditions et de l'histoire des sauvages, dit que « le pays des Iroquois était autrefois le Montréal et les Trois-Rivières ; que, craignant les suites d'un démêlé avec les Algonquins, ils s'éloignèrent et se réfugièrent vers le lac Erié, où étaient les Chouanons, qui leur firent la guerre et les obligèrent de s'aller établir le long du lac Ontario.» (2)
Cependant d'autres écrivains (3) rapportent que la nation algonquine des Onontchataronons, ou de l'Iroquet, occupait autrefois l'île de Montréal. Lorsqu'on 1642 M. de Maisonneuve et sa petite colonie célébrèrent pour la première fois dans Yillemarie la fête de l'Assomption, une petite bande de ces Algonquins y assistait avec étonnement et admiration- Après la fête, les principaux Français, accompagnés des sauvages, se rendirent à la montagne ; là, deux des Algonquins, s'arrêtant sur le sommet, dirent qu'ils appartenaient à la nation qui avait autrefois habité l'île; puis, étendant le bras vers les collines qui sont à l'est et au sud de la montagne : « Voilà,» ajoutait l'un d'eux, « où il y avait des bourgades très-peuplées. Les Hurons, qui pour lors étaient nos ennemis, ont chassé nos ancêtres de cette contrée ; les uns se retirèrent vers le pays des Abenaquis, d'autres allèrent trouver les Iroquois, et une partie se rendit aux Hurons mêmes et s'unit avec eux. Voilà comme cette terre est restée déserte (4).» Cette tradition fut, à diverses reprises, confirmée par des vieillards dont les parents avaient vécu en ce lieu et en avaient été chassés par les Hurons.
Avec les traditions obscures des anciens habitants du Canada, il est difficile de reconstruire l'histoire des temps qui ont précédé l'arrivée de Champlain. N'ayant pour conserver le souvenir des faits, d'autres moyens que les récits confiés par les pères à la mémoire de leurs enfants, les tribus du Canada
(1) Mœurs des sauvages, vol. I.
(2) Mœurs, coustumes et relligion des sauvages dans P Amérique Septentrionale ; par Nicolas Perrot. C'est un mémoire manuscrit très-intéressant, dont le P. Lafitaa cite des pages entières. Homme courageux, écrivain honnête et bon observateur, Perrot avait longtemps vécu au milieu des nations de l'ouest qui lui étaient fort attachées.
(3) Relation des Jésuites, année 1646, p. 34.
(4) Relation des Jésuites, 1642, p. 38.
1549] du canada; 47
n'avaient gardé que des idées confuses de leur origine, de leurs migrations et de leurs guerres, les faits anciens se mêlant souvent avec les événements d'une date récente. Néanmoins, de la relation de Jacques Cartier et des récits des sauvages, l'on peut inférer qu'un parti de Hurons, après avoir chassé les Onontchataronons, était resté avec quelques-uns décès derniers dans l'île de Montréal, et y avait établi la bourgade que les Français trouvèrent au pied de la Montagne en 1535; que plus tard les Hurons, harcelés par les anciens possesseurs de l'île et peut-être par les Agniers, auront été forcés de se replier vers le gros de la nation. Quelque vraisemblable que paraisse cette opinion, elle demeurera toujours enveloppée dans le doute et l'incertitude.