CHAPITRE TROISIÈME
Expédition des Huguenots français dans la Floride — Ribaut — Laudonniôre — De Gourgues.
Après avoir suivi les inutiles efforts d'une poignée de Français catholiques pour fonder un établissement durable sur les bords du Saint-Laurent, jetons les yeux sur un essai de colonisation fait par des huguenots français, dans une des plus belles parties de l'Amérique du Nord.
Sous François I et Henri II, les huguenots avaient tenté quelques soulèvements, promptement réprimés par ces princes. En général, les Français n'éprouvaient point de penchant pour le calvinisme, au fond duquel ils apercevaient un despotisme déguisé sous le masque de la religion. Ils avaient devant eux les résultats produits par les sectes nouvelles, en Angloterre, en Allemagne, en Suède, où les princes, ayant réuni l'autorité spirituelle au pouvoir temporel, étaient devenus papes et rois, maîtres des corps et des consciences de leurs sujets.
D'ailleurs, la France avait vu les huguenots à l'œuvre. Henri II mourait en 1559, laissant sa couronne à François II, qui avait épousé Marie Stuart, reine d'Ecosse et nièce du duc de Guise. Dès lors deux partis s'étaient formés : les Guise étaient à la tête du parti catholique ; les chefs apparents des huguenots étaient les deux frères Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et Louis, prince de Condé. Mais l'âme du parti protestant était Gaspard de Chastillon, sire de Coligny, homme d'une grande capacité et issu d'une des premières familles de France.
La conjuration d'Amboise, ourdie par les protestants, ayant été déjouée par l'habileté et la fermeté du duc de Guise, Louis de Condé se retira dans les états de son frère, où il manifesta l'intention d'embrasser le calvinisme. Une telle démarche, de la part d'un prince du sang, encouragea les réformés ; ils reprirent les armes dans le Dauphiné, la Provence, le Languedoc et la Gascogne ; ils ravagèrent ces provinces, incendièrent les églises, chassèrent les prêtres, exhumèrent et brûlèrent les corps des évoques, et jetèrent leurs cendres au vent. Au milieu de ces dévastations, ils exercèrent leur fureur sur les restes
vénérables de Saint François de Paule. Dans le Béarn, beaucoup de prêtres furent massacrés et les biens des églises pillés. Tant d'atrocités exaspéraient les catholiques, et les préparaient à exercer de terribles représailles. Aussi Coli.gny pressentait les dangers qui menaçaient son parti lorsqu'il se serait épuisé par ses fureurs ; et il songeait à lui procurer un lieu de refuge, pour le cas où il serait forcé de quitter la France. Déjà, en 1555, sous Henri II, il avait essayé de fonder au Brésil une colonie de religionnaires. Nicolas Durand de Yillegagnon, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, devenu calviniste, avait été mis à la tête de celte entreprise, qui n'eut point de succès. Revenu bientôt de ses erreurs et ne recevant aucun secours, Villegagnon fut contraint de tout abandonner en 1558 et de retourner en France.
Coligny n'avait pas renoncé à son projet ; sous Charles IX, il profita d'un moment de trêve entre les deux partis, pour tenter de faire dans la Floride l'établissement qui n'avait pu réussir dans l'Amérique du Sud. Ayant obtenu l'agrément du roi et l'argent nécessaire, il eut recours aux armateurs de Dieppe (1), où le calvinisme comptait alors des adhérents. Pour la conduite de cette expédition, il s'adressa au capitaine Jean Ribaut, huguenot, qui déjà s'était distingué à la tête d'une flotte dteppoise. Ce fut dans le port de Dieppe que se fit l'armement, composé de deux navires. Les équipages, en y joignant les volontaires envoyés par Coligny, s'élevaient à plus de six cents hommes (2), tous calvinistes; parmi eux étaient beaucoup de gentilshommes et de vieux soldats. Au mois de février 1562, Ribaut partit de Dieppe, et, après une heureuse traversée de deux mois, il aborda à la côte de la Floride, sous la latitude de Saint- Augustin (3). Remontant vers le Nord, il reconnut la rivière de May, aujourd'hui nommée Saint-Jean, et continua sa course jusqu'à Port-Royal, qu'il prit pour l'embouchure d'une grande rivière. Charmé de la beauté du lieu, Ribaut y bâtit un petit fort, auquel, en l'honneur du roi Charles IX, il donna le nom de Charlesfort. Il laissa pour le garder une trentaine d'hommes, sous les ordres du capitaine Albert de la Pierria, et mit à la voile pour aller en France rendre compte du succès de son voyage et chercher d'autres colons. Mais comme la guerre civile s'y était rallumée, il ne put obtenir les*ecours qu'il désirait.
(1) Histoire de Dieppe, vol. I.
(2) Histoire de Dieppe, vol. I.
(3) Laudormièro, Histoire de la Floride.
Cependant les hommes de guerre, qui formaient la population de Charlesfort, s'occupèrent fort peu du soin de cultiver la terre pour pourvoir à leurs besoins. Lorsque la famine les menaçait ils recouraient aux caciques des tribus voisines, qui en plusieurs occasions leur fournirent du maïs et des fèves en abondance. Un incendie ayant réduit en cendres les maisons du fort avec tout ce qu'elles renfermaient, les sauvages vinrent encore au secours des Français, et, en moins de douze heures, ils bâtirent des logements presque aussi grands et aussi bien faits que ceux qui avaient été brûlés.
À la famine et à l'incendie succédèrent bientôt les dissensions et le meurtre. Un soldat fut pendu par ordre du capitaine Albert pour une cause assez frivole; les murmures croissant, et les désobéissances devenant plus fréquentes et plus graves, le commandant se livra à des emportements, auxquels ses soldats mirent fin en le faisant mourir. Ils se choisirent ensuite un autre chef nommé Nicolas Barré, homme plus sage que son devancier, et qui réussit à rétablir la paix. Mais s'ennuyant bientôt de ne point recevoir de nouvelles de France, ils résolurent de construire un petit brigantin pour se repatrier. L'entreprise était difficile, car ils n'avaient ni ouvriers, ni matériaux pour gréer un vaisseau. Mais ces hommes, qui avaient préféré l'inaction aux utiles travaux de la culture, se mirent à l'ouvrage avec une ardeur extrême, quand il fut question de retourner en France. Ils étaient devenus charpentiers, forgerons, calfats, et. voulaient tous mettre la main à l'œuvre. Dès que la coque du brigantin fut achevée, ils allèrent dans la forêt chercher de la mousse, qui est fort longue dans le pays, et ils s'en servirent pour calfater ; les chemises et les draps se transformèrent en voiles ; ils obtinrent du goudron en faisant des incisions dans l'écorce des pins et les sauvages fournirent des cordages. Quand le petit vaisseau fut prêt à prendre la mer, ils se hâtèrent d'abandonner le fort et de se mettre en route, sans avoir eu la précaution d'embarquer une provision suffisante de maïs, qu'ils pouvaient facilement obtenir. Des calmes survinrent lorsqu'ils n'étaient qu'au tiers de leur voyage; l'eau douce manqua les vivres étaient épuisés, et chaque homme ne recevait plus que douze grains de maïs par jour. Pour comble de malheur, l'eau pénétrait de toute part dans leur vaisseau. Une partie des nommes mourut de faim et de fatigue ; les autres se décidèrent à égorger l'un d'entre eux, pour se nourrir de sa chair. Le sort tomba sur celui dont la punition avait été cause de la mort du capitaine Albert; son corps fut
dépecé et partagé en portions égaies entre ses compagnons. Après cette longue série de malheurs, ils eurent la bonne fortune d'être rencontrés par un navire anglais, qui les arracha à la mort et les porta en Angleterre. Ainsi se termina, en 1563r la première entreprise des huguenots français pour établir une colonie dans la Floride.
Un calme momentané étant survenu au milieu des agitations de la guerre civile, Coligny s'empressa d'en profiter afin d'obtenir du roi des secours pour rétablir la colonie. En 1564, Charles ÏX ordonna d'équiper trois navires pour cette expédition; et René de Laudonnière fut chargé de la conduire. C'était un homme intelligent, qui avait accompagné Ribaut en 1562, et qui était bon marin quoiqu'assez médiocre soldat. 11 a écrit la relation des voyages faits pour l'établissement de la colonie de la Floride, et comme il était protestant, l'on peut croire que dans son récit, il n'a rien dit de trop contre ses coreligionnaires.
Les souvenirs qui se rattachaient à Port-Royal n'étaient pas de nature à attirer Laudonnière de ce côté. Arrivé sur la côte de la Floride après deux mois de navigation, il se dirigea vers la rivière de May, où il fut bien accueilli par Satouriona, paraousti ou seigneur du canton. Celui-ci aida même les Français dans la construction du fort qu'ils élevèrent; en l'honneur de Charles IX, ce fort reçut le nom de Caroline, qui s'est conservé et a été plus tard donné à deux des états de la république américaine.
Laudonnière, au lieu de chercher à maintenir la paix avec toutes les tribus voisines, s'allia avec Saturiona pour attaquer un cacique de l'intérieur, qui possédait des mines d'argent. Mais, s'apercevantdu danger auquel il s'exposait en se confiant trop à son allié, il voulut s'assurer de sa fidélité et retenir prisonniers quelques-uns de ses sujets. Cette conduite provoqua le ressentiment de Saturiona contre les Français ; et pour surcroit de malheur un esprit de mutinerie s'empara d'une partie des hommes de Laudonnière. A la suite de plusieurs menaces de leur part, ils le saisirent et le retinrent prisonnier pendant quinze jours, sur un vaisseau mouillé au milieu de la rivière ; il ne sauva sa vie des mains de ces furieux, qu'en signant un ordre, par lequel il leur permettait de faire voile vers les colonies espagnoles. Le prétexte qu'ils alléguaient était la crainte de manquer de vivres ; mais le motif véritable de leur voyage était l'amour du pillage. Ils avaient formé le plan de commencer leur campagne à Léogane, dans l'île d'Haïti ; ils y
devaient prendre terre la veille de Noël, entrer dans l'église pendant la messe de minuit, et massacrer tous les assistants.
Le huit décembre, soixante-six hommes partirent avec ce dessein sur deux vaisseaux ; et, sans égard pour les ordres que leur avait donnés Laudonnière d'éviter toute hostilité contre les Espagnols, ils commirent plusieurs actes de piraterie. Les huguenots français furent ainsi les premiers dans le Nouveau- Monde, à donner le signal de la guerre entre des Européens.
Les commencements de la course leur furent favorables. Quoique la dissension eût, au moment du départ, séparé les deux vaisseaux, ils prirent plusieurs bâtiments et s'emparèrent du gouverneur de la Jamaïque. Mais leurs succès furent de peu de durée; par l'espoir de faire un grand butin, ils se laissèrent attirer dans un port, où un corps nombreux d'Espagnols les attaqua. Le gouverneur fut délivré ; plusieurs des pirates furent pris ; les autres s'échappèrent avec peine et furent forcés par la -famine de retourner à la rivière de May. Laudonnière, auprès duquel ils se rendirent, fit fusiller quatre des plus mutins et pardonna aux autres.
Quelques caciques fournissaient des vivres en abondance au capitaine français, de qui ils obtenaient, en retour, des soldats pour les soutenir dans leurs guerres contre les nations plus éloignées. Pendant l'hiver, personne ne s'occupa de ménager les provisions, parce que l'on s'attendait à recevoir des secours au printemps. Aussi, durant l'été, aucun navire n'arrivant, la misère fut extrême ; et Laudonnière; après avoir épuisé toutes les ressources afin d'empêcher ses hommes de mourir de faim, tâchait de faire réparer les vaisseaux pour retourner en France, lorsque Sir Charles Hawkins, qui venait de vendre une cargaison d'esclaves aux Iles, arriva avec sa flotte à l'entrée de la rivière de May. Ayant reconnu les besoins des Français, il leur fournit des vivres et leur laissa même un de ses navires. Pourvus de ce secours, les colons allaient s'embarquer lorsque, le vingt-huit août, ils aperçurent des voiles qui s'approchaient du port (1). C'était Ribaut, qui sur sept navires amenait plusieurs familles, avec des vivres, des instruments d'agriculture et des animaux domestiques. Il était chargé de prendre le commandement de la colonie, et de signifier à Laudonnière l'ordre de repasser en France, pour y rendre compte de sa conduite.
Pendant que l'arrivée de Ribaut ranimait les courages, cinq gros navires espagnols se présentèrent à l'entrée 'de la rivière
(1) Laudonnière, Histoire de la Floride; troisième voyage des Français.
et vinrent mouiller à une petite distance de la flotte française. La cour d'Espagne, informée des pirateries auxquelles s'étaient livrés une partie des hommes de Laudonnière,et croyant peutêtre que la colonie toute entière n'était qu'un repaire de brigands, entreprit de se débarasser de voisins si incommodes. D'ailleurs elle regardait la Floride comme lui appartenant, par suite des expéditions qu'y avaient faitesles Espagnols à plusieurs reprises.
Dès l'année 1512, Ponce de Léon, l'un des compagnons de Colomb, désirant faire des découvertes arma trois navires à Porto Rico, croisa au milieu des îles de Bahama, et s'approcha d'une terre située au 30e degré de latitude septentrionale. Il en prit possession au nom de son souverain, et la nomma Floride, parcequ'il y débarqua le jour de pâques fleuri. Quelques-uns prétendent qu'il était à la recherche de la célèbre fontaine de jouvence, que les Indiens disaient exister dans le pays. Neuf ans plus tard, Ponce de Léon revint sur la côte ; mais il fut attaqué si vigoureusement par les sauvages, qu'il perdit une partie de ses hommes et reçut lui-même une blessure mortelle ; il fut porté sur ses navires et alla expirer à Cuba. En 1525 Yasquez de Àyllon n'eut pas un meilleur succès. L'année suivante Pamphile de Narvaez, muni d'une commission de Charles Quint, alla débarquer avec trois cents hommes sur la côte occidentale de la Floride. S'étant avancé pour s'emparer de la capitale des Apalaches, au lieu d'une ville fort riche qu'il croyait prendre, il ne trouva qu'un amas de cabanes ; et bientôt environné d'ennemis, il fut obligé de se retirer vers le golfe du Mexique. On ne sait ce que devint Narvaez ; mais de toute sa bande trois hommes seulement purent rejoindre leurs compatriotes.
La soif de l'or, qu'on espérait trouver en abondance dans la Floride, y conduisit encore plusieurs troupes d'aventuriers espagnols. Ferdinand de Soto, gouverneur de Cuba, essaya de s'en rendre maître avec neuf cents fantassins et trois cents cavaliers. Il débarqua dans la baie d'Espiritu Santo, d'où il remonta vers le nord-est, sans cesse harcelé par les indigènes. Toujours à la recherche de l'or qu'il ne trouvait point, il retourna vers le golfe, visita la baie de Pensacola, gagna vers le nord ; en 1541, il s'avança jusques sur les bords du Mississipi, puis passa dans les pays de l'ouest, et enfin vint mourir sur les bords du grand fleuve, au mois de mai 1542. Dans le printemps de 1543, Muscoso de Alvarado, qui avait pris le commandement après la mort de Soto, descendit le Mississipi
jusqu'au golfe, avec les débris de sa petite armée, et arriva à Panuco dans l'automne de la même année. Cette expédition avait duré quatre ans, et fut aussi inutile et aussi désastreuse que les précédentes.
Don Pedro Melendez de Avilès, l'un des meilleurs officiers de mer que possédât l'Espagne, avait été chargé de fonder une colonie dans la Floride, lorsque Philippe II fut informé que des huguenots français venaient de s'y établir. Melendez reçut l'ordre de les chercher, et de les chasser du territoire réclamé par la couronne d'Espagne. Lorsqu'il parut dans la rade, les matelots des quatre navires que Ribaut avait laissés coupèrent les cables, abandonnèrent les ancres et s'éloignèrent en toute hâte vers la haute mer. Ils furent inutilement poursuivis par Melendez, qui retourna vers le lieu déjà choisi pour sa colonie, à huit ou dix lieues du fort de la Caroline. Le huit de septembre il prit possession du pays au nom de Philippe II, et il commença les fondations du fort qui devait protéger la nouvelle ville. Elle reçut le nom de Saint- Augustin, parce que les vaisseaux espagnols avaient aperçu les terres de la Floride le jour de la fête de ce grand saint.
Dans la colonie française une discussion orageuse venait de s'élever. Ribaut proposait d'aller attaquer les Espagnols pendant qu'ils étaient occupés au débarquement, et avant qu'ils se fussent fortifiés ; Laudonnière au contraire lui conseillait de commencer par se mettre à l'abri d'une attaque des ennemis. Malheureusement le parti de l'aggression prévalut ; le dix septembre, Ribaut sortit avec sa flotte, ne laissant pour défendre le fort qu'un petit nombre d'hommes avec des femmes et des enfants. Dès qu'il fut en mer, il s'éleva une si furieuse tempête que les sauvages assuraient n'avoir jamais rien éprouvé de plus terrible. Les navires français furent entraînés vers le sud par les vents, et jetés à la côte où ils se brisèrent; presque tous les matelots et les soldats furent sauvés, mais déjà affaiblis par les fatigues de la navigation et exténués de faim, ils manquèrent d'eau et de vivres.
Pendant que la mer détruisait la flotte de Ribaut, les Espagnols conduits par un Français, ancien soldat du parti de Laudonnière, vinrent à travers les forêts et les savanes pour raser le fort de la Caroline. Après trois jours de marche, ils y arrivèrent le vingt septembre 1565. Un brouillard épais, accompagné de pluie, leur permit de s'approcher des portes du fort, avant qu'on les eût aperçus. Au cri d'alarme poussé par le trompette, Laudonnière, suivi d'une poignée des siens,
s'élança au devant des ennemis ; mais il était trop tard. Les Espagnols avaient déjà pénétré dans la place et commencé un massacre général. Presque tous les soldats français furent tués ; Laudonnière et quelques-uns de ses compagnons réussirent à se sauver sur un des vaisseaux ; les femmes et les enfants trouvés dans le fort furent seuls épargnés. Laudonnière ne songea plus qu'à s'éloigner de ce lieu de désolation ; après avoir recueilli plusieurs des siens qui avaient eu le bonheur de gagner les bois, il fit voile vers la France, où il arriva enfin longtemps après son départ ; car pendant quelque temps il avait été retenu en Angleterre par la maladie. Plusieurs Français qui avaient échappé au massacre s'étaient rendus aux Espagnols ; ils furent joints aux prisonniers faits à la prise de la Caroline. Melendez les fit tous pendre à un arbre, auquel on avait attaché un écriteau avec cette incription: «Ceux-ci sont ainsi traités, non pas comme Français, mais comme hérétiques et ennemis de Dieu.))
Après son naufrage, Ribaut se trouva avec sa troupe dans une position déplorable. Ses hommes, malgré leur faiblesse et les difficultés des chemins^ entreprirent de regagner la rivière de May à travers les bois; sans cesse arrêtés au passage des rivières, réduits à un état extrême de faiblesse, n'ayant plus d'espérance d'obtenir de secours, ils consentirent à se rendre aux Espagnols, sur des expressions équivoques par les quelles Melendez semblait leur promettre d'agir avec générosité. Cependant, les Espagnols leur firent traverser la rivière par petites bandes ; à mesure que les Français débarquaient, on leur liait les mains, et on les conduisait ainsi à Saint- Augustin, où, sans pouvoir se défendre, ils furent massacrés de sang-froid, sur un signal donné par le roulement des tambours. Quelques catholiques, qui se trouvaient mêlés parmi les huguenots, furent seuls épargnés dans cette boucherie.
La lâcheté et la cruauté qui avaient signalé la conduite de Melendez, envers les malheureux prisonniers de la Caroline, excitèrent une indignation générale en France. Mais Coligny et les siens, occupés à combattre contre leur souverain, n'avaient pas le temps de songer à venger leurs co-religionnaires. Ce fut un catholique qui s'en chargea. Dominique de Gourgues, né au Mont-de-Marsan en Guienne, avait servi la France dans toutes ses guerres depuis vingt-cinq à trente ans, et s'était acquis une grande réputation de bravoure. Près de Sienne en Toscane, à la tête de trente hommes, il avait arrêté pendant quelque temps une partie de l'armée espagnole. Presque tous ses soldats
ayant été tués pendant l'action, il fut lui même fait prisonnier et, contre les lois de la guerre, condamné aux galères. La galère sur laquelle il avait été jeté fut prise par les Turcs, conduite à Rhodes, puis àConstantinople ; mais, ayant repris la mer, elle tomba entre les mains des chevaliers de Malte, qui rendirent la liberté au brave de Gourgues. Après ces premières aventures, il entreprit plusieurs voyages, passa en Afrique, puis au Brésil, et navigua sur les mers du sud. Dans ces expéditions, il avait acquis la réputation d'un habile marin, et d'un courageux soldat (1).
Ainsi préparé de longue main par de rudes travaux aux entreprises les plus hasardeuses, il résolut de venger les Français, et de punir les Espagnols sur le théâtre même où ils avaient exercé leurs cruautés. Dans ce dessein, il vendit une partie de ses biens, emprunta à ses amis, et réussit à armer trois navires, portant cent cinquante soldats et quatre-vingts matelots choisis. Partie de la Charente le vingt-deux août 1 567, sa petite flotte arriva heureusement sur les côtes de la Floride, et alla mouiller devant la rivière Tacatacourou, à quinze lieues du fort de la Caroline. Il trouva là des amis parmi les sauvages, que les mauvais traitements des Espagnols avaient aigris et éloignés. Plusieurs caciques, à qui il expliqua ses desseins, se joignirent avec leurs guerriers aux soldats français. Aidé des secours de ses alliés, de Gourgues surprit les Espagnols, qui, au nombre de quatre cents, gardaient l'ancien établissement français. Il s'empara d'abord de deux petits forts élevés près de l'embouchure de la rivière de May ; et, comme les fuyards avaient dans leurs rapports grossi le nombre de ses troupes, il profila de la consternation des ennemis pour attaquer le fort principal, situé sur l'emplacement de la Caroline et portant le nom de San Matthéo. Il s'en approcha à l'abri de la forêt, et il se proposait d'attendre au lendemain pour donner l'assaut, lorsque la précipitation des Espagnols vint hâter leur malheur. Un corps de soixante arquebusiers, que le gouverneur fit sortir pour reconnaître les Français, fut attaqué en tête et en queue, et si mal mené que tous les soldats dont il était composé demeurèrent sur la place. Les autres, effrayés, abandonnèrent le fort pour s'enfuir dans les bois, où ils périrent presque tous sous les coups des sauvages. Quelques-uns des Espagnols ayant été faits prisonniers, de Gourgues les fit pendre à des arbres, en retour des cruautés exercées contre Ribaut et sa
(1) Histoire de la Floride; quatrième voyage des Français.
Gp
troupe ; et, à la place de l'écriteau qu'avait placé Melendez, il en mit un autre portant les mots suivants : « Je ne fais ceci comme à Espagnols, ni comme à mariniers, mais comme à traîtres, voleurs et meurtriers.»
De Gourgues ne crut pas devoir demeurer en ce lieu: il avait rempli sa mission, et il n'était -pas disposé à fonder une colonie. Quand il aurait eu cette intention, le voisinage de Saint-Augustin, où les Espagnols étaient en force, aurait rendu sa position fort périlleuse. Il fit donc ruiner les forts par les sauvages, afin que les Espagnols ne pussent y rentrer, et, après avoir récompensé ses alliés, il s'éloigna de la Floride le trois mai 1568. Au mois de juin, il arriva à la Rochelle, d'où la nouvelle de son succès se répandit bientôt dans toute la France. La nation entière, à l'exception de la cour, rendit un hommage bien mérité à la bravoure et au patriotisme de Dominique de
urgues-
II est fâcheux cependant pour sa gloire qu'il ait imité la conduite des Espagnols, en livrant ses prisonniers à la mort; ces tristes représailles ne sauraient être approuvées par la justice, puisque souvent elles tombent sur des innocents, plutôt que sur les coupables.
De Gourgues mourut à Tours en 1582, au moment où il allait prendre le commandement d'une flotte, avec laquelle Don Antoine de Portugal se préparait à conquérir son royaume, tombé au pouvoir des Espagnols depuis la mort de Don Sébastien. Les Français renoncèrent à la Floride, après la malheureuse tentative des huguenots pour s'y établir; et ce beau pays passa sans contestation sous la puissance de l'Espagne.
Le caractère remuant et l'esprit d'insubordination des hommes employés dans les expéditions de Ribaut et de Laudonnière furent les premières causes de leurs malheurs; par leurs pirateries, ils fournirent à l'Espagne des prétextes pour les attaquer; par leurs dissensions intestines, ils s'affaiblirent et se mirent hors d'état de résister à leurs ennemis, qui avaient l'avantage d'être soumis à la direction d'un seul chef.