CHAPITRE QUATRIÈME
Lajaunaye-Chaton et Jacques Noël — Le marquis de La Roche — Chauvin — Le commandeur de Chates — Samuel de Champlain et Pontgravé à Tadoussac— De Monts- Charte de la Virginie — Acadie — Colonie conduite par de Monts à l'Acadie — Etablissement formé à Sainte-Croix, transféré à Port-Royal— De Monts retourne en France — Traité avec Poutrincourt, qui conduit des secours à Port-Royal — Marc Lescarbot— Membertou — Caractère et moeurs des Souriquois — Ils font le signe da la croix pour imiter les Français.
Après le retour de Roberval en France, il s'écoula bien de» années, pendant lesquelles le Canada semble avoir été complètement perdu de vue par la cour des rois très-chrétiens. Néanmoins la grande baie et l'entrée du fleuve Saint-Laurent continuaient d'être fréquentées par les Malouins, les Normands et les Basques, qui remontaient jusqu'à Tadoussac pour y faire la traite des pelleteries. Lajaunaye-Chaton et Jacques Noël, neveux et héritiers de Jacques Cartier, voulurent aussi avoir une part de ce commerce lucratif. Mais plusieurs de leurs pataches ayant été détruites par des compagnies rivales, ils présentèrent une requête au roi, afin d'obtenir une commission semblable à celle dont avait joui leur oncle. Par des lettrespatentes en date du quatorze janvier 1588, ils furent autorisés à faire seuls le trafic des pelleteries, De leur côté, les marchands de Saint-Malo armèrent leurs vaisseaux pour résister à ceux qui tenteraient d'entraver leurs relations avec les sauvages, et ils firent jouer tant de ressorts, que le privilège accordé à Chaton et à Noël fut révoqué (1).
Un homme bien plus important que les neveux de Cartier, s'occupait vers le même temps de fonder des colonies dans le nord de l'Amérique. Troïlus du Mesgouez, marquis de La Roche, issu d'une ancienne famille de la Bretagne, avait été attaché à la cour dès sa jeunesse, comme page de Catherine de Médicis (2). Protégé par la reine, il reçut de nombreuses faveurs des rois Henri II, François II et Charles IX. Mais, soit que ces richesses et ces honneurs ne fussent point suffisants
(1) Bergeron, Traité de la Navigation.
(2) Pol de Courcy, Biographie Générale des hommes illustres de la Bretagne.
pour satisfaire son ambition, soit qu'il y eût dans son esprit un but plus élevé, l'agrandissement de la puissance française, il sollicita une commission, qu'il obtint de Henri III, en 1578. « Nous permettons et accordons,» est-il dit dans cette pièce, « qu'il soit loisible lever, fréter et équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il advisera et verra bon être pour aller aux terres neuves et autres adjacentes, et illec faire descente, s'appatrier, investir et faire siennes, toutes et chacunesdes terres dont il pourra se rendre maître, pourvu qu'elles n'appartiennent à nos amis, alliés et confédérés de cette couronne, lui donnant plein pouvoir et puissance de faire bâtir, construire et édifier et remparer telles forteresses que bon lui semblera, pour les garder et conserver, icelles occuper tenir et posséder sous notre protection et en jouir et user par lui, ses successeurs, etc.» Des lettres du môme roi, en date du trois janvier 1578, établissent le sieur de La Roche gouverneur, lieutenant-général et vice-roi « es dites terres neuves et pays occupés par gens barbares qu'il prendra et conquestera.»
Le marquis de La Roche, muni de cette ample commission, qui lui permettait de tout entreprendre, voulut, avant d'armer une flotille, aller lui-même reconnaître le pays avec un seul vaisseau, sur lequel il s'embarqua accompagné de Chédotel, habile pilote normand (1). Indépendamment de son équipage, il avait sur son vaisseau environ cinquante misérables, tirés des prisons de France. La Roche aborda à l'île de Sable, qui ne convenait certainement pas à l'établissement d'une colonie, et, après y avoir débarqué ses cinquante colons, il alla reconnaître les côtes du continent. Ayant pris tous les renseignements dont il avait besoin pour la suite, il repartit pour la France, espérant toucher en passant à l'île de Sable et y embarquer ses gens. Mais une violente tempête s'éleva et le poussa si rapidement vers l'est, qu'en moins de douze jours il abordait en France. A son arrivée, il trouva des obstacles invincibles à un nouveau voyage d'exploration, et il fut momentanément forcé d'abandonner ses projets du côté de l'Amérique.
Les troubles de la ligue étaient commencés ; durant la guerre civile qui agitait alors la France, il prit le parti du roi, et déploya une grande activité dans la Bretagne. En 1588, comme il traversait la ville de Sablé, que les troupes de la ligue menaçaient, il fut arrêté par l'ordre du duc de Mercœur et
(1) Bergeron, Traité de la Navigation.— Biog. des hommes ill. de la Bretagne.
conduit au château de Nantes, où il resta prisonnier jusqu'en 1596, c'est-à-dire pendant huit ans.
Cependant les malheureux abandonnés dans l'île de Sable étaient dans une triste position; sur cette terre aride et désolée, ils avaient bien sujet de regretter la prison dont on les avait tirés. Pour se préserver des intempéries de l'air, ils se creusèrent des tanières dans le sable, ou se construisirent des baraques avec les débris des vaisseaux trouvés au rivage. Heureusement pour eux que les bestiaux et les pourceaux, qu'y avaient, laissés le baron de Léry et les Portugais, s'y étaient multipliés et suffisaient, avec la pêche, à leur fournir de quoi vivre (1). Enfin le marquis de La Roche, étant sorti de prison, raconta à la cour sa malheureuse aventure en Amérique, et parla des hommes restés sur l'île de Sable.. Touché de compassion, le roi ordonna à Chédotel, qui se rendait à Terreneuve pour la pêche, de les recueillir en passant. Selon quelques écrivains, cet ordre fut donné par le parlement de Rouen. Quoiqu'il en soit, Chédotel s'acquitta fidèlement de sa commission ; il trouva sur l'île douze hommes hideux, portant une longue barbe, et couverts de peaux de loups marins. Ou les transporta â la cour dans leur accoutrement sauvage, et ils furent présentés au roi, qui fit donner cinquante écus à chacun d'eux.
La Roche obtint de Henri IY une seconde commission en 1598; mais il n'en put profiter à cause du mauvais état de sa fortune, et peut-être par suite des infirmités de la vieillesse, car il était déjà d'un âge avancé lorsqu'il mourut en l'année 1606 (2).
Lescarbot et Champlain disent que le voyage du marquis de La Roche en Amérique eut lieu en 1598, et en vertu de sa seconde commission ; ces deux auteurs tenaient leurs renseignements du sieur de Poutrincourt (3). Nous préférons suivre Bergeron, qui écrivait vers le même temps, parceque la vérité de son récit est confirmée par une notice sur le marquis de la Roche, insérée dans la Biographie Générale des hommes illustres de la Bretagne. L'auteur de cet article,
(1) Bergeron, Traité de la Navigation et des Voyages de découvertes, etc.
(2) Voici ce que dit Bergeron, des commissions du marquis de La Roche : " Le marquis de La Roche étant allé, suivant sa première commission, dès le temps de
Henri III, en l'île de Sable il fut rejeté par la violence du vent en moins de
douze jours, jusqu'en Bretagne, où il fut retenu prisonnier cinq ans par le Duc de Mercœur Mais le marquis, ayant obtenu sa seconde commission, ne put continuer ces voyages ( Traité de la Navigation, etc.)
(3) Parmi d'autres détails, Poutrincourt racontait que le vaisseau du marquia de La Roche était si petit, que du pont l'on pouvait se laver les mains à la mer.
M. Pol de Courcy, archéologue distingué de la Bretagne, pense que «si La Roche n'a fait, comme il est probable, qu'un voyage en Amérique, ce fut en 1578 et non en 1598.» Charlevoix s'appuyant sur Lescarbot et sur Champlain, rapporte que le marquis de La Roche, au retour de son voyage., fut porté sur les côtes de la Bretagne, et qu'ayant été arrêté, il fut retenu en prison pendant un an par le duc de Mercœur. Or les lettres patentes de Henri IV, au marquis de La Roche, sont du mois de janvier 1598. Si ce seigneur avait fait son expédition en Amérique dans la dite année, il n'aurait pu rentrer en France que fort tard en automne. Cependant dès le mois de février 1598, le duc de Mercœur avait cessé d'être gouverneur de la Bretagne; il avait fait sa soumission au roi, qui nomma César de Vendôme pour le remplacer. La Roche n'a donc pas été fait prisonnier par le duc de Mercœur en 1598; et, s'il a été réellement jeté dans les fers après avoir été en Amérique, ce voyage doit avoir eu lieu peu de temps après 1578.
Malgré le mauvais succès de toutes les entreprises précédentes, il se trouvait toujours en France quelques esprits aventureux, prêts à recommencer des voyages, qui parfois rendaient des retours considérables. Le sieur de Pontgravé, habile navigateur et l*un des principaux négociants de Saint-Malo, avait fait plusieurs voyages à Tadoussac pour la traite des fourrures: il avait compris que si ce commerce pouvait être réuni dans une seule main, les profits seraient considérables. Il proposa donc à Pierre Chauvin, capitaine de vaisseau, de demander le privilège exclusif de la traite des pelleteries, avec les prérogatives attachées à la commission du marquis de La Roche. Chauvin, ayant goûté l'avis, obtint cette commission par l'entremise de ses amis; il fut chargé en même temps de conduire une colonie à Tadoussac et d'y établir la religion catholique. Marchand et prolestant, Chauvin s'occupa peu des deux dernières clauses.
P Pontgravé, qui l'accompagnait au premier voyage, voulut se[rendre jusqu'aux Trois-Rivières, lieu qu'il avait précédemment visité et qu'il regardait comme propre à l'établissement d'un poste. Mais Chauvin refusa de s'occuper d'une semblable entreprise; il se contenta de faire la traite à Tadoussac, et revint avec une provision considérable de pelleteries. Seize de ses hommes y restèrent pendant l'hiver ; comme il connaissait peu le pays, il n'avait construit qu'une petite maison de claies, pour les mettre à l'abri des rigueurs du climat. Champlain dit qu'après le départ de Chauvin, le froid et la famine se
firent sentir; plusieurs Français moururent, et les autres allèrent partager le feu et la nourriture des sauvages leurs voisins.
Le sieur de Monts, qui figura plus tard comme un des fondateurs de Québec, avait été de ce voyage ; et les observations qu'il fit à Tadoussac le dégoûtèrent des pays avancés vers le nord. Les marchands, au contraire, se portaient vers ce point, parce qu'ils y trouvaient du profit. Le Saguenay, à la vérité, ne renfermait ni mines d'or, ni pierres précieuses, comme on l'avait d'abord pensé ; mais il fournissait d'autres sources de richesses. C'étaient des fourrures précieuses, qui avaient dès lors une grande valeur en Europe : la martre, la loutre, le castor, le renard noir (1) surtout, étaient hautement prisés et chèrement payés. Cette côte du nord était donc, malgré la rigueur de son climat et la stérilité de son sol, bien fréquentée par les marchands, qui obtenaient de très-riches fourrures pour des objets de peu de valeur, tels que haches, couteaux, hameçons, dards.
En 1600, Chauvin fit un second voyage, qui fut utile à son commerce, mais qui n'avança point les intérêts de la colonisation. Il mourut dans un troisième voyage entrepris en 1601.
La commission de Chauvin passa au commandeur de Chates, gouverneur de Dieppe. C'était un homme très-honorable, qui avait dignement et fidèlement servi le roi. Quoiqu'il fût déjà âgé, il voulait consacrer ses dernières années au service de Dieu et de son pays, en allant travailler lui-même à fonder une colonie dans la Nouvelle-France. Pour cette fin, il forma une compagnie composée de marchands de Rouen et de quelques autres villes ; il confia ses vaisseaux au sieur de Pontgravé, que le roi chargeait de continuer les découvertes commencées dans le grand fleuve du Canada (2).
Heureusement pour le Canada, le commandeur de Chates rencontra alors un homme d'une grande capacité : c'était Samuel de Champlain, qui consentit avec joie à faire partie de l'expédition. Né à Brouage en Saintonge (3), Champlain avait servi pendant deux ans et demi comme officier de marine, aux Indes Occidentales (4), et ensuite dans le midi de la France contre les Espagnols. Il était depuis peu de temps à la cour
(1) Aujourd'hui une belle peau de renard noir se vend cent piastres, sur la côte du Labrador ; elle en vaut trois cents en Russie.
(2) Les voyages de la Nouvelle France, etc„ par Champlain, liv. I, chap. vu.
(3) Samuel de Champlain était fils d'Antoine de Champlain, capitaine de vaisseau, et de Marguerite le Roy ; on trouve ces noms dans son contrat de mariage.
(4) Champlain a laissé, sur son voyage aux Indes Occidentales, des mémoires, qui sont entre les mains de M. Féret, de Dieppe.
où il jouissait d'une pension. Le voyage fut heureux. Laissant leurs vaisseaux à Tadoussac, Pontgravé et Champlain remontèrent le fleuve en chaloupe jusqu'au saut Saint-Louis. Ils ne purent aller plus loin, et reprirent le chemin de Tadoussac, examinant soigneusement le pays, et recevant des sauvages quelques informations sur les rivières qui tombent dans le grand fleuve ; ils remarquèrent surtout le beau havre au milieu duquel s'avance le promontoire, dès lors connu sous le nom de Kébec.
Mais leurs espérances furent fortement ébranlées, lorsqu'en arrivant à Honfleur, dans l'automne de 1603, ils apprirent la mort du commandeur de Chates, qui n'avait pu accompagner l'expédition. Champlain comprenait que l'œuvre projetée ne pourrait avancer, à moins qu'elle ne fût conduite par quelque seigneur, possédant un assez grand crédit pour réprimer facilement les entreprises de ceux qui voulaient obtenir les avantages de la traite avec les sauvages, sans avoir aucune charge à supporter. L'on n'aurait pas eu à craindre ces inconvénients avec M. de Chates, qui, étant aimé et estimé de Henri IV, jouissait de toute l'autorité nécessaire pour faire respecter ses droits. Champlain, qui fait remarquer toutes les fautes commises dans les expéditions antérieures, reconnaît que dans celle-ci il n'y en avait point eu, M. de Chates ayant pris toutes les précautions pour la faire réussir. Jusqu'alors on avait commencé par réunir des colons, qu'on envoyait avant d'avoir choisi un lieu propre à les recevoir. De là il arrivait qu'on tâtonnait longtemps avant de trouver une position convenable. Pendant ces délais, les provisions s'épuisaient, et, lorsque tout semblait prêt, il fallait retourner en France afin de ne pas s'exposer à mourir de faim. M. de Chates avait tenu une conduite plus raisonnable ; avant d'envoyer des colons, il avait eu la sagesse de faire examiner les lieux pour choisir celui qui serait le plus propre à ses desseins (1).
Sa mort fut donc une perte sérieuse pour le Canada, et un fâcheux contretemps pour Champlain et Pontgravé. Cependant il se présenta un nouveau protecteur, qui, sans donner toutes
(1) Le tombeau de M. de Chates est dans l'église de Saint-Rémi, à Dieppe. L» ehœur de cette église renferme un autre souvenir du Canada ; c'est un morce au d© sculpture représentant des sauvages. Suivant une tradition locale, ces statuettes auraient été placées pour rappeler quelque voyage des Dieppois dans l'Amérique du Nord. Le tombeau du célèbre armateur Ango, bienfaiteur de Dieppe, est dans la belle église de Saint-Jacques. Dieppe est un petit Canada ; un grand nombre de familles canadiennes sont sorties de Dieppe ou de ses environs ; on y trouve les noms les plus connus au Canada ; la prononciation et certaines locutions canadiennes nous sont communes arec les Dieppois.
les garanties qu'offrait le commandeur de Chates, était cependant, sous beaucoup de rapports, digne de lui succéder (1). Pierre du Guast sieur de Monts, natif de la province de Saintonge comme Champlain, offrit à Henri IY de former quelques établissements en Amérique, sans qu'il en coûtât rien à la couronne. Il était gouverneur de Pons, et gentilhomme ordinaire du roi. Pendant tous les troubles de la ligue, il avait rendu d'importants services au roi, qui avait en lui une pleine confiance. Sa demande fut agréée, et, par un édit du huit novembre 1603, il fut nommé lieutenant général «au pays de la Cadie (2), du 40e au 46e, pour peupler, cultiver et faire habiter les dites terres le plus promptement, faire rechercher mines d'or, d'argent, etc., bâtir des forts et des villes, concéder des terres, etc.»
M. de Monts crut devoir conserver la compagnie formée par son prédécesseur; il l'augmenta même en y admettant plusieurs marchands de Rouen et de la Rochelle (3). Afin de fournir aux associés les moyens de subvenir aux dépenses nécessaires pour exploiter le pays, le roi, par des lettres patentes en date du dix-huit décembre de la même année, leur accordait pour dix ans, le privilège exclusif du commerce des pelleteries et autres marchandises, « depuis le cap de Raze, jusqu'au quarantième degré, comprenant toute la côte de l'Acadie, terre et Cap-Breton, baie de Saint-Cler, de Chaleur, Iles Percées, Gaspay, Chichedec, Mesamichi, Lesquemin (4), Tadoussac, et la rivière de Canada, tant d'un côté que d'autre, et toutes les baies et rivières qui entrent au-dedans des dites côtes.»
Ainsi le territoire accordé à de Monts descendait un peu au sud de l'embouchure de la rivière Manhatte ou Hudson ; au nord, il renfermait une partie de l'île du Cap-Breton ; quant au privilège exclusif, il s'étendait sur le golfe et sur le fleuve de Saint-Laurent. De cette date, furent jetés les germes de division qui plus tard entraînèrent la France et l'Angleterre dans une longue suite de guerres.
Yers les années 1602 et 1603, quelques vaisseaux anglais avaient croisé sur ces côtes, et avaient tenté, sans succès, d'y
(1) L escarbot ; Champlain, liv. I, chap. vin.
(2) Les anciens documents portent tantôt Acadie, tantôt Cadie : l'origino do ce nom est inconnue. On le retrouve dans les mots composés : Tracadie, Shubenacadie, Chykabenakdie.
(3) Champlain, liv. I, chap. VIII.
(4) Miramichi, Escoumin.
former des établissements. En 1606, trois ans après la date des lettres patentes accordées au sieur de Monts, Jacques I avait donné une charte pour la colonisation de la Virginie, à laquelle il donnait pour bornes le 36e degré au sud, et le 45e au nord. On voit par là que les deux concessions, se croisant et empiétant l'une sur l'autre, devaient amener des collisions inévitables entre les sujets des deux couronnes. Aussi, sous différents noms et avec des limites mal définies, l'Acadie a-t-elle été pendant un siècle et demi un sujet de contestations toujours renaissantes entre la France et l'Angleterre. La guerre se terminait par un traité, conçu en termes ambigus, et qui laissait une porte ouverte d'abord à des interprétations inconciliables, puis à de nouvelles hostilités. Les autorités de la même nation ne s'accordaient point toujours sur ce qu'il fallait entendre par l'Acadie.
Cependant, d'après l'opinion la plus générale, ce nom s'appliquait à la péninsule de la Nouvelle-Ecosse. Denys, pendant longtemps gouverneur d'une partie de l'Acadie, donne une autre division du pays appartenant à la France. Il le partage en quatre portions. La première commençait à la rivière Pentagouet ou Penobscot, et s'étendait jusqu'à la rivière Saint- Jean (1) ; c'était la province des Etchemins. La seconde renfermait les côtes de la Baie Française, et se terminait au cap Fourchu; il la nomme la province de la Baie-Française (2). La troisième, portant seule le nom d'Acadie, embrassait les côtes depuis le cap de Sable jusqu'au détroit de Canseau. La quatrième, qui formait le gouvernement de Denys, était entre Canseau et Honguedo ou le cap Fourillon ; il appelle cette dernière, la province du Saint-Laurent. Telles sont les divisions données par Denys, qui, mieux que tout autre, connaissait le pays et ses commencements.
Toutes ces contrées étaient encore entre les mains des tribus sauvages. Les Souriquois ou Micmacs occupaient la péninsule acadienne, la Gaspésie et le pays qui s'étend de l'une à l'autre : les Malécites ou Etchemins habitaient entre les rivières Saint- Jean et Pentagouet ; leur pays avait reçu le nom de côte de Norembègue. Au sud du Pentagouet, étaient les Abenaquis (3), qui avaient aussi quelques villages sur la rivière Kinibeki.
(1) Nommée Ouygoudy par les sauvages.
(2) La Baie Française reçut son nom de M. de Monts ; on ne peut deviner pourquoi les Anglais l'ont nommée baie de Fundy. Auraient-ils traduit par Bay qf Fundy les mots que portent d'anciennes cartes : Fond de la Baie ?
(3) Wâbanakki, orientaux, de tcâban, il est aurore ; et ykki, terre. Ces deux mots appartiennent a la langue des Sauteurs. (Note de M. Laflèche, missionnaire.)
L'on rencontrait ensuite, en descendant vers le midi, les Armouchiquois, nation adonnée à la culture de la terre, mais très-méchante ; puis les Massachusets, les Wampanoâgs, les Pequods, les Narragansets (1). Yers le haut de la rivière Connecticut étaient les Socoquiois, qui s'étendaient jusqu'aux sources de la rivière Chouacouet. Entre le Connecticut et la rivière Hudson, se trouvaient les Loups ou Mahingans, appelés Mohicans par les Anglais.
Toutes ces tribus appartenaient à la grande famille algonquine ; leurs langues, ayant une origine commune, devinrent avec le temps si différentes les unes des autres, que deux tribus voisines avaient peine à se comprendre. Plus tard, les trois tribus du nord, c'est-à-dire les Souriquois, les Abenaquis et les Malécites, se rapprochèrent pour se prêter un mutuel secours dans leurs guerres contre les colonies anglaises. Elles ont quelquefois été confondues ensemble, par des écrivains anglais et français, sous la dénomination collective de tribus abenaquises.
Josselyn, écrivain anglais qui visita la Nouvelle- Angleterre en 1638-39, dit que tout le pays, depuis le Cap Coden remontant vers le nord, appartenait aux Aberginiens, qu'il partage en trois tribus : les Massachusets, les Wappanacks ou Abenaquis, et les Tarentines ou Etchemins. Il paraît ne pas avoir connu les Souriquois, ou les avoir confondus avec les Etchemins.
Ayant rencontré, dans son voyage à Tadoussac, des côtes stériles et un climat froid, de Monts crut devoir porter sa colonie vers le sud et s'établir sur une terre plus fertile. Il pensait, comme Lescarbot, «qu'il est bon de se loger dans un doux climat, lorsqu'on peut tailler en plein drap.» Sa compagnie, étant composée de riches marchands de Rouen et de la Rochelle, put préparer un armement plus considérable que ceux qui avaient été faits précédemment. Elle fréta quatre navires, dont un était destiné à faire la traite des pelleteries à Tadoussac ; le second, placé sous les ordres de Pontgravé, devait croiser dans le détroit de Canseau et autour de l'île du Cap-Breton, pour empêcher les marchands étrangers à la compagnie de faire le commerce avec
(1) Les Massachusets s'attaohôrent aux Anglais, qui s'étaient établis au milieu de leur pays. Suivant M. l'abbé Maurault, Massadzosek dans la langue Abenaquise signifie : à la grosse montagne. Ce mot est formé de mass, gros ; wadzo, montagne ; et do la finale sek qui signifie, à, vers, dans, chez. John Smith, dans son ouvrage intitulé : A description of New-England in 1614, dit que de la mer il apercevait la grosse montagne de Massachuset.
Williamson prétend que les Malécites sont des Armouchiquois réfugiés à l'intérieur des terres, et qui s'unirent aux Etchemins. Il y a en effet une certaine ressemblance entre les deux mots.
les sauvages. De Monts conduisit lui-même vers l'Acadie les deux autres navires, dont l'un était de 120 tonneaux et l'autre de 150; il était accompagné de plusieurs gentilshommes, de prêtres (1), de ministres et de cent-vingt artisans et soldats tant catholiques que protestants. Toujours prêt à prendre part aux voyages de découverte, Champlain reçut avec joie l'invitation d'accompagner M. de Monts dans cette expédition; avec eux se joignit un gentilhomme picard, Jean de Biencourt, baron de Poutrincourt, qui désirait établir sa famille dans le nouveau monde, espérant y trouver plus de paix et de tranquillité qu'en Europe.
Dans ce mélange de catholiques et de huguenots, Champlain crut reconnaître la source de grandes difficultés pour la nouvelle colonie: « Il se trouve quelque chose à redire en cette entreprise,» observe-t-il, «en ce que deux religions contraires ne font jamais un grand fruit pour la gloire de Dieu, parmi les infidèles que l'on veut convertir. J'ai vu le ministre et notre curé s'entrebattre à coups de poing sur le différend de la religion. Je ne sais pas qui était le plus vaillant et qui donnait le meilleur coup, mais je sais très-bien que le ministre se plaignait quelque fois au sieur de Monts d'avoir été battu; et vidaient en cette façon les questions de controverse. Je vous laisse à penser si cela était beau à voir. Les sauvages étaient tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et les Français mêlés selon leurs diverses croyances disaient pis que pendre de l'une et de l'autre religion, quoique le sieur de Monts y apportât la paix le plus qu'il pouvait. » Aussi, après avoir été témoin des difficultés qu'entraînent les divisions religieuses dans un établissement naissant, où l'union des individus peut seule procurer le bien général, Champlain fit plus tard tous ses efforts pour éloigner un semblable malheur de sa colonie du Canada.
Le temps fut si favorable que le sept mai 1604, un mois après le départ du Havre-de-Grâce, les deux navires de M. de Monts passaient en vue du cap de la Hève; ils arrivèrent à un port, où ils surprirent le capitaine Rossignol, qui trafiquait avec
(1) " Deux ou trois jours après notre arrivée (à !a baie de Stei Marie), un de nos prêtres, appelé Messire Aubry, de la ville de Paris, s'égara si bien dans un bois,- •• • qu'il ne put retrouver le vaisseau, et fut dix-sept jours ainsi, sans aucune chose pour se substanter, que quelques herbes sures et aigrettes comme do l'oseille, et des petite fruits de peu de substance, gros comme groseilles, qui viennent rampant sur la terre. Etant au bout de son rollet, sans espérance de nous revoir jamais, faible et débile, il se trouva du côté de la Baie Française ainsi nommée par le sieur de Monts, quand l'une de nos chaloupes l'avisa qui faisait signe avec une gaule, au bout de laquelle il avait mis son chapeau. Il fut un longtemps à se remettre en son premier état." — (Champlain.)
les sauvages. Son bâtiment fut confisqué; mais, en dédommagement, son nom resta attaché à ce lieu, qu'on appela le port Rossignol.
Laissant en arrière les beaux ports de la Hève et de Chébouctou, maintenant Halifax, de Monts visita la baie de Sainte- Marie, Port-Royal, l'entrée de la rivière Saint-Jean, et alla s'arrêter au commencement de l'hiver sur la petite île de Sainte-Croix, dans la baie qui porte aujourd'hui le nom dePassamaquoddy. Le lieu était fort mal choisi pour l'établissement d'une colonie ; l'île de Sainte-Croix n'ayant qu'une demi-lieue de tour, on n'y trouva que peu de terre cultivable. L'eau douce y était en si petite quantité, que pendant l'hiver il fallait en aller chercher sur la terre ferme, et bientôt le bois même devint rare. Pour surcroit de malheur, le terrible mal de terre se déclara avec tant de virulence, que trente-six hommes en moururent.
Au printemps, de Monts s'empressa de faire voile vers le sud, pour chercher un lieu plus propre à son établissement; il suivit la côte jusqu'au 41e degré, c'est-à-dire, jusques près de l'endroit ouest aujourd'hui New-York. Dans toute cette étendue de pays, il n'y avait alors aucun Européen ; il n'y en avait pas même en deçà des établissements espagnols de la Floride, car Jamestown, première colonie anglaise dans la Virginie, ne fut fondé qu'en 1607 (1). Après une longue course, de Monts revint à Sainte-Croix, sans avoir trouvé aucun lieu qui lui convînt. Sur ces entrefaites Pontgravé, qui était passé en France l'automne précédent, arrivant avec un secours de cinquante hommes, de Monts se décida à transporter son habitation sur les côtes de l'Acadie. Il visita Port-Royal, et le trouva tellement à son gré, qu'il convint d'y établir sur le champ sa colonie; il chargea de ce soin Pontgravé, qu'il nomma en même temps son lieutenant.
Fondé en 1605, Port-Royal, aujourd'hui Annapolis, est le premier établissement durable formé par les Français dans le nord de l'Amérique, et la plus ancienne ville de cette partie du nouveau monde, après Saint- Augustin. Il présentait des avantages réels pour l'établissement d'une colonie. «La nature,»
(1) Hudson ne découvrit la rivière Manhatte qu'en 1609 ; il était alors au service de la Hollande. Les Hollandais profitèrent de cette découverte pour étendre leur commerce. En 1614, ils remontèrent la rivière, et dans l'automne ils bâtirent un fort sur une île près d'Albany. Le fort Orange, aujourd'hui Albany, ne fut commencé qu'en 1623 ; en 1625, quelques colons furent envoyés pour habiter dans l'île de Manhatte et les Hollandais se mirent à y construis» le fort de New-Amsterdam, maintenant New- York.— (Collect. of the New York Hist. Soc. Vol. III).
dit Charlevoix, «n'a presque rien épargné pour en faire un des plus beaux ports du monde. Il a deux lieues de long, sur une grande lieue de large ; une petite île, qu'on a nommée l'île aux Chèvres, est presque au milieu du bassin, et les vaisseaux peuvent en approcher de fort près Le climat y est tempéré,
l'hiver moins rude qu'en beaucoup d'autres endroits de la côte, la chasse abondante, le pays charmant, de vastes prairies environnées de grandes forêts, et partout des terres fertiles (1).» Ces avantages avaient frappé Poutrincourt, et, avant de retour-, ner en France, dans l'aulomne de 1604, il avait demandé Port- Royal à M. de Monts, qui le lui accorda.
De Monts avait ainsi pris possession de toutes les côtes jusqu'au 41e degré; il avait visité les lieux, et donné des noms aux endroits les plus remarquables. Le droit a été souvent invoqué par les Français et par les Anglais, dans leurs longs démêlés au sujet de la possession de l'Acadie, de l'île du Cap- Breton et de Terreneuve; mais, dans la pratique, la décision a toujours été confiée à la force. Tantôt les Français, tantôt les Anglais s'emparaient d'un territoire contesté; et, dans l'occasion, les uns et. les autres employaient le même argument de la force contre les nations sauvages. Par malheur pour la France, elle n'a pas déployé, pour la conservation de ses colonies, l'obstination que mettait l'Angleterre à s'en emparer, et, après avoir repoussé longtemps la force par la force, aux Indes, en Afrique, au Canada, elle a fini par se retirer de la lutte, abandonnant à sa rivale des pays que les soldats et les colons français avaient arrosés de leurs sueurs et de leur sang.
Vers l'automne de 1605, de Monts, laissant Pontgravé pour commander à sa place, passa en France, où il trouva les choses bien changées. Les pêcheurs bretons, basques et normands s'étaient plaints d'être gênés dans la pêche par les employés de M. de Monts (2). Ils représentèrent au roi que si l'on ne faisait un règlement pour prévenir les abus, la pêche serait interrompue, et par suite les douanes en souffriraient, et euxmêmes, ainsi que leurs familles, seraient réduits à la pauvreté. Le conseil comprit le tort que devaient causer aux pêcheries les précautions prises par M. de Monts pour proléger la traite
(1) Charlevoix, Hist. Générale de la Nouvelle-France, liv. III. Il faut se garder de confondre ce Port-Royal, situé dans l'Acadie, avec celui que visitèrent les huguenots français dans la Floride.
(2) Voyages de Champlain, Ht. I, chap. Tir.
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des pelleteries, et en conséquence le privilège exclusif qui lui avait été accordé fut révoqué.
Sans se laisser décourager par ce contretemps, il fit un nouveau traité avec Poutrincourt, qui se chargea de conduire une expédition à Port-Royal. Le vaisseau partit de la Rochelle au mois de mai 1606, portant des ouvriers et quelques amis de Poutrincourt, parmi lesquels se trouvait Marc Lescarbotr avocat de Paris. Lescarbot a laissé un ouvrage très-précieux sur les découvertes des Français dans l'Amérique du Nord, et sur les premiers établissements qu'ils y firent. Quoique frondeur et peu ami des jésuites, il était religieux et assez bien instruit des vérités chrétiennes pour servir de catéchiste aux sauvages des environs de Port-Royal. Il en remplit les fonctions avec zèle, à défaut de prêtres; car ceux qui étaient venus en 1604 avaient laissé l'Acadie, et M. de Poutrincourt, pressé de partir, n'avait pu en obtenir pour l'accompagner. Homme d'esprit et doué d'un grand bon sens, Lescarbot aida au succès de l'établissement, par sa gaîté et ses bons conseils. Le voyage fut si long, que les habitants de Port-Royal, voyant la saison s'avancer sans qu'il arrivât de secours, se crurent abandonnés. Fontgravé, qui avait commandé pendant l'hiver, ne pouvant plus résister aux instances de ses gens, partit pour la France et laissa deux hommes à la garde du fort. Heureusement il rencontra, avant de sortir de la Raie-Française, une chaloupe qui lui annonça l'arrivée de Poutrincourt. 11 retourna à Port- Royal, où l'abondance avait été ramenée par les secours venus de France.
Durant l'automne, Poutrincourt et Champlain, désireux de connaître encore mieux le pays, entreprirent une course vers le midi. Ils visitèrent ensemble les côtes de la Raie-Française, puis s'avancèrent jusqu'au-delà du cap Malebarre, se mettant en rapport avec les naturels, donnant des noms aux lieux les plus remarquables, et prenant des renseignements sur les tribus sauvages et sur l'état du pays. A leur retour, ils trouvèrent leurs compagnons qui se préparaient pour les approches de l'hiver; les travaux avaient été poussés avec activité, parce qu'on s'y livrait avec entrain et avec de grandes espérances pour l'avenir. La saison des neiges et des froids se passa gaîment, sans que l'on eût beaucoup à se plaindre du terrible mal de terre. Autour de Poutrincourt, se trouvait réunie une bonne et joyeuse compagnie de gentilshommes, parmi lesquels se distinguaient son fils le jeune Biencourt, Champlain, Lescarbot, Louis Hébert, et probable-
ment Claude de La Tour, ainsi que son jeune fils, Charles Amador de La Tour. Champlain établit la société deBontemps, dont les membres servaient de maîtres-d'hôtel, chacun à son tour, et devaient, pendant le temps qu'ils occupaient cette charge, veiller aux besoins et aux amusements de la compagnie. La pèche et. la chasse, extrêmement abondantes, fournissaient des ressources inépuisables à ce fonctionnaire public. Le printemps venu, l'on ensemença les terres, qui produisirent heureusement le froment et les autres grains. Plusieurs des principaux personnages de la colonie prenaient une part active aux travaux de la terre ; Champlain prépara un jardin et le cultiva avec beaucoup de soin ; Louis Hébert sema du bled et planta des vignes. Quant à Lescarbot, il réussissait à l'agriculture et à la mécanique, tout aussi bien qu'à la poésie- il construisit un moulin pour broyer le grain, il arrangea un alambic pour faire du goudron, et dressa des fourneaux afin de préparer le charbon de bois. «Tous les jours,)) dit Charlevoix, «il inventait quelque chose de nouveau pour l'utilité publique, et jamais on ne comprit mieux de quelle ressource peut être, dans un nouvel
établissement, un esprit cultivé par l'étude 11 eût été aussi
capable d'établir une colonie que d'en écrire l'histoire.»
Les Français entretenaient les meilleurs rapports avec les Souriquois, dont le sagamo ou chef, Membertou (1), jouissait d'une grande réputation parmi les siens. Il était fort avancé en âge, et il prétendait qu'il était déjà père de famille, lorsque Jacques Cartier visita les côtes du golfe Saint-Laurent. Cependant,en 1607, il avait tellement conservé ses forces et sa vigueur, qu'on ne lui aurait pas donné plus de cinquante ans. « C'était un homme,)) dit Lescarbot, « qui avait de la dignité, d'une haute taille et portant une grande barbe.» Il était intelligent et comprenait facilement les vérités chrétiennes. Membertou dans sa longue carrière avait appris bien des choses ; il avait été auimoin, c'est-à-dire, jongleur ou prophète, et avait pratiqué la médecine sauvage ; de plus il était causeur, et intéressait les Français par ses récits.
Denys remarque qu'en général les chefs souriquois étaient grands conteurs et grands rieurs. Comme ils voyageaient beaucoup, et tenaient souvent des conseils avec les sagamos des Villages voisins, ils s'accoutumaient à parler longuement en public. Après les repas, accompagnement obligé des conseils, le petunoir ou calumet était mis en jeu, et, pendant qu'on se
(1) Lescarbot; Champlain; P. Biard.
livrait à cet exercice favori du sauvage, les plus habiles discoureurs racontaient des histoires, dans lesquelles les animaux jouaient ordinairement le rôle principal. Tous écoutaient dans un grand silence ; mais, si l'un se mettait à rire, le rire devenait général. Quelquefois un récit commencé le matin se continuait jusqu'au soir, sans que l'attention des auditeurs en partit fatiguée, et sans qu'on cessât de petuner.
Le calumet était toujours aux mains des sauvages lorsqu'ils n'étaient pas en marche. Le fourneau était formé d'un pouce de homard ; on en faisait aussi de pierres vertes ou rouges. Le tuyau était souvent travaillé avec soin et orné de poils de porc-épic. Ils cultivaient un tabac vert dont la feuille n'était pas plus longue ni plus large que le doigt : ils le faisaient sécher et le mettaient en petits pains. Ce tabac était fort bon et fort doux.
Les Souriquois étaient si gais et si communicatifs, qu'ils se lièrent facilement avec les Français, dont ils devinrent les amis fidèles; aussi, de leur côté, les Français s'étaient-ils attachés à ce peuple. Lorsque plus tard l'Acadie fut tombée au pouvoir des Anglais, les Aeadiens refusèrent obstinément de faire la guerre à leur anciens alliés. « Nous avons véeu ensemble, » disaient-ils ; « nous avons prié ensemble, nous avons partagé les mêmes dangers, ce sont nos frères : nous ne les attaquerons jamais.» Cette nation sauvage a presque entièrement disparu ; il n'en reste plus que quelques villages dans la Nouvelle- Ecosse, le N(^iveau-Brunswick et le Bas-Canada; dans un siècle, on n'en trouvera peut-être plus de trace.
Les \icillards ne conservaient que des idées vagues et incertaines sur leur origine et leur histoire. « Nous sommes nés sur cette terre comme les arbres, comme les plantes du pays,» disait un vieux chef à un missionnaire ; « c'est tout ce que nous savons sur l'origine de nos pères. »
Avant l'arrivée des Français, suivant l'abbé Maillard (1), une de leurs grandes inquiétudes était de conserver le feu du village. La garde en était confiée à la femme d'un chef, qui devait l'entretenir; elle se servait pour cela d'une grosse bûche de sapin, qu'elle couvrait de cendres. Si elle le conservait pendant trois lunes, le feu était sacré, et la gardienne recevait de grands honneurs; elle avait le droit de paraître dans l'assemblée deS guerriers, où chacun, après avoir allumé son calumet au foyer, devait, en signe de respect et de reconnaissance, lui lancer une ^bouffée de fumée au visage.
(1) Manuscrit conservé aux archives du Séminaire de Québec.
Les Souriquois n'étaient pas exposés à souffrir de la famine comme les Algonquins et les Hurons. Les lacs et les rivières leur fournissaient du gibier, les bêtes sauvages étaient nombreuses dans leurs forêts, et la mer renfermait une multitude de poissons. Aussi, c'était à force d'imprévoyance qu'il leur arrivait de manquer de vivres. Leur cuisine ressemblait un peu à celle des temps héroïques de la Grèce; ils faisaient rôtir les viandes au feu, et, avant qu'elles fussent complètement cuites, la partie grillée était mangée, et le reste se replaçait devant le feu. Quelquefois aussi, on mettait bouillir les viandes dans des chaudières de bois qui étaient fixes. Ils brûlaient un arbre à une hauteur de deux ou trois pieds, puis creusaient la souche avec des tisons ardents et des outils de pierre, et la chaudière était prête. Le plus grand inconvénient d'un tel système était qu'il leur fallait avoir une souche creusée, dans tous les lieux où ils allaient passer quelque temps. Quand ils s'en voulaient servir, ils emplissaient le bassin d'eau, y mettaient la viande; puis ils y jetaient des pierres rougies au feu.
Des remèdes simples et efficaces suffisaient à guérir presque toutes leurs maladies, qui d'ailleurs étaient fort rares; le plus ordinaire et aussi le plus puissant de tous était la suerie. Beaucoup d'entre eux étaient dans l'habitude de se faire suer tous les mois ; les Français adoptèrent la même pratique dans leurs maladies ou à la suite de grandes fatigues, et ils s'en trouvèrent très-bien (1).
Les idées des Souriquois, sur la morale et sur la croyance à un autre monde, étaient assez embrouillées. Ils avaient cependant adopte un grand principe, qui était le premier et peut-être l'unique article de leurs lois: c'était de faire à autrui ce qu'ils souhaitaient qu'on leur fit à eux-mêmes. Aussi, ils vivaient ensemble en bonne intelligence et ne se refusaient aucun secours les uns aux autres; si une famille manquait de vivres, les voisins lui en donnaient aussi longtemps qu'ils en avaient eux-mêmes. Quoique la polygamie fût pratiquée, les femmes se montraient très-fidèles à leurs maris ; aussi les familles étaient nombreuses. Les filles étaient extrêmement modestes et réservées; parmi elles, l'on ne trouvait rien qui ressemblât aux mauvaises mœurs des hommes.
Les Souriquois avaient l'esprit martial et soutenaient des luttes fréquentes contre leurs voisins du midi ; mais ils regardaient comme leurs plus redoutables ennemis les Esquimaux, chez qui ils portèrent souvent la guerre. Pour aller attaquer ce
(1) Denys, vol. II, chap. xxiv.
peuple dans son pays, ils ne craignaient pas de traverser, sur de frôles canots d'écorce^le bras de mer qui sépare la Gaspésie du Labrador. Avant de partir pour la guerre, ils employaient un singulier moyen pour connaître s'ils réussiraient, ou non, dans leur expédition. Les guerriers attaquaient leurs femmes ; s'ils avaient le dessus dans la lutte, la guerre devait être malheureuse; mais, si les femmes restaient victorieuses, les ennemis devaient courir toutes les chances d'être battus à leur tour. Vainqueurs, ils massacraient les vaincus et leur levaient la chevelure ; mais ils n'avaient pas la barbare coutume de les manger, comme le faisaient les Iroquois et les Algonquins.
Malheureusement, dans leur commerce avec les Européens, les sauvages de l'Acadie prirent beaucoup des vices des peuples civilisés, avant d'avoir le bonheur d'embrasser la religion chrétienne. Comme ils étaient peu accoutumés à réprimer les penchants de la nature, et ne s'occupaient jamais que ces besoins de tous les jours, il fallut du temps et des peines infinies pour élever leur intelligence à la hauteur des idées catholiques, et pour préparer leurs cœurs à goûter les enseignements de la religion chrétienne. Quelques âmes d'élite, toutefois, furent bientôt dignes d'être admises dans le sein de l'église; mais le nombre en fut d'abord petit. Poutrincourt se trompa sur les dispositions des sauvages, et crut qu'on devait les admettre facilement au baptême, parce qu'ils n'avaient point d'objection à le recevoir, et qu'ils adoptaient avec plaisir les pratiques extérieures de la religion. L'expérience prouva qu'ils n'agissaient ainsi que pour faire plaisir aux Français. Lescarbot parle d'un sagamo de la rivière Saint-Jean, qui, afin de passer pour Français, ne mangeait point sans avoir levé les yeux au ciel et fait le signe de la croix, parce qu'il avait vu les Français en agir ainsi. Pour la même raison il avait planté une croix devant sa cabane, et il en portait toujours une sur sa poitrine. Comme d'autres imitèrent ce sagamo, il n'est pas surprenant que, quatre-vingts ans après, Mgr. de Saint- Yallier et les Pères llécollets aient trouvé la croix en vénération chez les sauvages de la rivière Mirainichy, de la baie des Chaleurs et de Gaspé.