CHAPITRE SECOND
Champlain retourne en France — Privilège de M. de Monts expiré — Sa compagnie envoie deux vaisseaux à Tadoussac— Champlain et Pontgravé retournant à Québec — Champlain marche contre les Iroquois— Il détruit leur fort, près de l'embouchure de la rivière des Iroquois — Prisonniers tourmentés par les Montagnais — Les Hurons et les Algonquins arrivent — Us apportent du cuivre trouvé près des grands lacs — Libsrté du commerce avec les sauvages nuisible — Champlain outrance épouse Hélène Boullé— Eetourà Québec— Saut Saint-Louis-Place-Royale etîle de Sainte- Hélène — Champlain veut rétablir la compagnie de M. de Monts — Mort du comte do Boissons, nommé gouverneur de la Nouvelle-France — Le prince de Condé vice-roi — Champlain à l'île des Algonquins— Tessouat— Baie du Nord— Terreur paniqua — Compagnie do Rouen formée.
Champlain, au retour de son expédition, résolut d'aller en France rendre compte à M. de Monts des travaux qu'il avait exécutés durant les quinze mois passés dans le pays. Il partit de Tadoussac au mois de septembre, en compagnie de Pontgravé, laissant dans son absence, le capitaine Pierre Chauvin chargé du commandement. L'on craignait que les maladies ne reparussent pendant l'hiver, comme l'année précédente ; on fit donc couper de bonne heure tout le bois de chauffage nécessaire pour les cinq ou six mois de grands îroicls; moyennant cette précaution, par laquelle on épargnait aux hommes un travail pénible pendant la saison la plus rigoureuse, les malheurs de la première année ne se renouvelèrent pas.
Champlain fut reçu favorablement par Henri IV, auquel il présenta une ceinture travaillée en poil de porc-épic. Le roi écouta avec plaisir le récit de ses expéditions, et des détails sur la situation de la Nouvelle-France (1). Toutefois, le privilège de la traite des castors, accordé pour un an à M. de Monts, était expiré, et il lui fut impossible de le faire renouveler, à cause des plaintes élevées contre le monopole par les marchands normands, bretons et basques.
De Monts eut recours à ses anciens associés. La compagnie, dont il était le chef, et au nom de laquelle s'était fait l'établissement de Québec, ne voulut pas l'abandonner. Elle fit armer
(1) Voyages de Champlain, 1613.
deux navires, dont elle remit le commandement à Pontgravé et à Champlain ; le premier était chargé de la traite des pelleteries, et le second du gouvernement de la colonie et de la découverte du pays.
Ayant pris avec eux quelques ouvriers pour travailler à l'habitation de Québec, ils partirent de Honfleur le dix-huit avril 1610, et mouillèrent à Tadoussac le vingt-six mai. Ils y trouvèrent des vaisseaux arrivés depuis le dix-neuf, ce qui, suivant les anciens, ne s'était pas vu depuis plus de soixante ans (1). LesMontagnais, déjà réunis à Tadoussac, attendaient Champlain avec impatience, pour l'emmener avec eux à la guerre. Les Basques, les Normands et les Bretons avaient bien promis aux sauvages de les accompagner dans leur expédition ; mais ceuxci n'avaient confiance ni aux paroles ni à la bravoure des traiteurs, qu'ils désignaient sous le nom général de Mistigoches.
A Québec, Champlain trouva ses hommes pleins de santé. Là aussi, il était attendu par des sauvages, qui lui firent tabagie (2), suivant les coutumes du pays, pour l'engager à aller combattre les Iroquois. On lui annonçait par des émissaires, que dans deux jours les Algonquins et les Hurons se trouveraient à l'entrée de la rivière des Iroquois ; qu'il y aurait là quatre cents guerriers, presque tous sous la conduite du chef Iroquet, qui l'année précédente l'avait accompagné dans son expédition. Parti de Québec le quatorze juin, Champlain s'arrêta aux Trois-Rivières ; il y trouva les Montagnais, qui le suivirent, et avec lesquels il arriva le dix-neuf à une île près de l'entrée de la rivière des Iroquois. En remontant cette rivière, les éclaireurs avaient découvert, à une petite distance, un parti de cent iroquois, qui s'étaient fortement retranchés. Ils avaient formé une enceinte circulaire, en abattant de gros arbres, dont les branches avaient été croisées et enlacées les unes avec les autres. Champlain, accompagné de quatre français, se prépara à suivre les guerriers sauvages ; il invita les marchands réunis au même lieu sur plusieurs barques à se joindre au parti de guerre. Mais les Mistigoches, si ardents à demander la liberté du commerce, étaient trop lâches pour défendre leurs prétendus droits en exposant leur vie.
(1) Voyages de Champlain, 1613. Cette remarque, rapportée par Champlain, prouve que, depuis le dernier voyage de M. de Roberval en 1649, les Basques, les Normands et les Bretons avaient continué de faire le trafic des pelleteries à Tadoussac.
(2) Assemblée convoquée pour fumer le calumet.
Les Algonquins et les Montagnais s'étaient portés en avant avee précipitation. Sans attendre les Français, ils avaient attaqué le retranchement des Iroquois ; mais, ayant été reçus fort chaudement, ils menaçaient de battre en retraite. Aussi, lorsque parut Champlain avec ses compagnons, ses alliés le saluèrent par des cris de joie, et recommencèrent vigoureusement le combat. De leur côté, les Iroquois, quoique étonnés à la vue des Français, se défendaient courageusement, et opposaient une résistance opiniâtre aux efforts des assaillants. Champlain fit tirer plusieurs coups d'arquebuse; mais les balles, arrêtées par les branches, produisaient peu d'effet, tandis que les flèches des ennemis causaient beaucoup de mal à ses gens; lui-même fut légèrement blessé. Le combat se prolongeant au-delà de son attente, déjà il songeait avec inquiétude que la poudre et le plomb allaient lui manquer.
Cependant, de l'entrée de la rivière, où étaient restés les autres français, Ton entendait clairement la fusillade. Un jeune homme de Saint-Malo7 nommé Des Prairies, plus courageux que les autres, les accusa de lâcheté, et, par ses reproches, il en engagea quelques-uns à le suivre pour porter secours à leurs compatriotes. ' Se jetant dans une chaloupe, ils firent force de rames, et arrivèrent bientôt sur le lieu du combat, où leur présence devenait nécessaire. Dans l'intervalle, d'après les conseils de Champlain, quelques-uns des Algonquins avaient attaché dès courroies aux" troncs de l'abattis, qu'ils s'efforçaient d'arracher afin de s'ouvrir un passage, tandis que d'autres renversaient des arbres voisins pour écraser les retranchements. Par ces moyens, une brèche venait d'être pratiquée, quand Des Prairies et ses compagnons arrivèrent fort à propos et firent jouer leurs arquebuses sur les assiégés. Plusieurs iroquois ayant été renversés par des balles, les autres restèrent tellement effrayés que. dès qu'ils étaient touchés, ils se jetaient à terre, se croyant déjà morts.
Les alliés profitèrent de l'épouvante des ennemis pour donner l'assaut. Mais les Iroquois n'attendirent pas la charge ; prenant la fuite ils sautaient, par-dessus l'abattis et se sauvaient dans toutes les directions. Les uns se noyèrent dans la rivière, les autres furent taillés en pièces, et il n'en demeura en vie que quinze, qui furent faits prisonniers (1).
Les vainqueurs portèrent sur leurs canots les corps de trois de leurs compagnons tués dans le combat et cinquante guer-
(l) Voyages de Champlain, 1613.
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riers plus ou moins grièvement blessés. Le cadavre d'un iroquois avait été dépecé; les quartiers, réservés1 pour un grand repas en l'honneur de la victoire, étaient portés en triomphe, ainsi que trois tètes plantées sur des bâtons. Les alliés descendirent ainsi en chantant, jusqu'à une des îles qui sont vis-à-vis de l'embouchure de la rivière Richelieu ; et là ils célébrèrent un de leurs horribles festins, dont les délices étaient rehaussées par l'odeur du sang et de la chair de leurs ennemis. Les prisonniers furent hachés peu à peu et brûlés tout vivants, à l'exception de quelques-uns qui furent réservés pour l'amusement des femmes. Les malheureux n'y avaient rien à gagner; car les femmes sauvages, devenues des furies dans de pareilles occasions, surpassaient les hommes en cruauté et en habileté à inventer des tourments.
Le lendemain, arrivèrent deux cents hurons et algonquins; avec eux était le chef Iroquet qui avait pris part à l'expédition de l'année précédente. îse pouvant Obtenir le plaisir de combattre les Iroquois, ces guerriers se crurent amplement dédommagés par la- vue des Européens, qu'ils rencontraient pour la première fois, et dont les manières, les habits, les armes piquaient étrangement leur curiosité. De son côté, Champlain désirait connaître leur pays et surtout prendre des informations sur les mines qu'on disait y avoir été découvertes. Cette année môme, un des chefs venus du pays des Algonquins supérieurs, lui avait donné une lame de cuivre de la longueur d'un pied. Les sauvages ramassaient, près d'un grand lac, des morceaux de ce métal, qu'ils fondaient et mettaient en lingots. Champlain engagea le chef Iroquet à emmener avec lui un jeune français, qui pourrait visiter les lacs, les rivières, les mines, et en même temps apprendre la langue algonquine. Le chef y consentit et promit de traiter le jeune homme comme son fds ; en retour, Champlain prit avec lui et mena à Paris un liuron, auquel il donna le nom de Savignon (1).
La liberté du commerce, accordée à la demande des marchands basques, bretons et normands, ne leur avait pas été favorable : ils s'étaient présentés en très-grand nombre pour faire la traite des pclleteries/ et le résultat de cette concurrence avait été ruineux pour la plupart d'entre eux. De Monts y avait aussi perdu beaucoup, à cause des fortes dépenses qu'il avait faites pour l'établissement de Québec, dépenses que le retrait de son privilège l'avait empêché de couvrir. Un nou-
(1) Voyagta de Champlain, 1613.
veau malheur l'avait assailli. Henri IV, qui avait toujours protégé et encouragé ses entreprises, venait d'être assassiné par Ravaillac. Cette fâcheuse nouvelle, que Champlain apprit en arrivant à Québec, le décida à partir plus tut qu'à l'ordinaire. Accompagné de Pontgravé, il laissa Tadoussac le treize août, et arriva à Honfleur le vingt-sept septembre.
Dans les derniers mois de l'année 1610, Champlain songea à se marier ; sa vie toujours active l'avait jusqu'alors empêché de s'occuper de cette affaire. Le vingt-neuf décembre, il signa à Paris son contrat de mariage avec demoiselle Hélène Boullé, fille de Nicolas Boullé, secrétaire de la chambre du roi, et de dame Marguerite Alix. A cet acte assistèrent comme témoins, le sieur de Monts, qui portait encore le titre de lieutenantgénéral du roi, et plusieurs membres de sa compagnie qui avaient contribué à la fondation de Québec. Le mariage se fit probablement vers le commencement de l'année 1611 . Hélène Boullé n'avait encore que douze ans, et elle avait été élevée dans le calvinisme ; tandis que Champlain était parvenu à un âge mûr et se faisait gloire d'être catholique sincère ; cette union fut cependant heureuse. Il instruisit lui-même la jeune personne, et eut le bonheur de la convertir à la foi catholique, à laquelle elle demeura toujours fermement attachée pendant le reste de sa vie. A cause de son extrême jeunesse, elle demeura à Paris auprès de ses parents, et ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle suivit son mari au Canada (1).
Au printemps de 1611, Champlain et Pontgravé ayant réussi à armer quelques vaisseaux, repartirent pour Québec. Ils arrivèrent vers la mi-mai à Tadoussac, où ils trouvèrent deux bâtiments qui les avaient devancés pour faire la traite avec les sauvages. Pressé de revoir sa colonie, Champlain ne s'arrêta en ce lieu que fort peu de temps.
A Québec, il apprit que bon nombre de français avaient déjà remonté le fleuve sur des barques, pour aller attendre, près du saut Saint-Louis, les Hurons et les Algonquins, qui devaient descendre avec des pelleteries. Dans la vue d'assurer ses découvertes et de protéger le commerce, Champlain résolut de bâtir un fort au-dessous de ces rapides; le vingt mai, il laissait Québec afin de donner suite à ce projet, et menait avec lui Savignon, qu'il voulait remettre à ceux de sa nation. Il trouva un endroit tout à fait convenable à ses desseins, au lieu même où, trente ans après, l'on bâtit les premières maisons de Mont?
(1) Les Chroniques de V Ordre des Ursulines.
réal ; ses hommes, défrichèrent et applanirent l'emplacement de la ville future, qu'il nomma d'avance Place-Royale. En ce lieu, il sema quelques graines, afin déjuger de la fertilité du sol ; il fit aussi cuire des briques, avec lesquelles il bâtit un mur. A cent-vingt pieds de la terre ferme, un îlot (1) lui offrait un site avantageux, sur lequel il espérait établir un bon fort. Auprès de la Place Royale, coulait une petite rivière, bordée, de chaque côté, de belles et fertiles prairies, autrefois cultivées par les sauvages de Hochelaga, et qui pouvaient devenir très-utiles aux colons.
«Au milieu du fleuve,» dit Champlain, «il y a une île d'environ trois quarts de lieue de circuit, capable d'y bâtir une bonne et forte ville, et l'ai nommée l'île de Sainte-Hélène.» Malgré ses prédilections pour la Place-Royale, il eut, comme on le voit, la pensée d'établir une ville dans l'île à laquelle il venait de donner le nom de baptême de madame de Champlain.
Pour ne point perdre de temps, il alla visiter le lac Saint- Louis, en attendant la venue des sauvages de l'ouest, qui bientôt arrivèrent au nombre de deux cents, tant Hurons qu'Algonquins; ils ramenaient avec eux le français qui leur avait été confié l'année précédente. Ce jeune homme était vêtu à la manière des sauvages ; il avait assez bien appris leur langue pour servir d'interprète à Champlain dans les conseils qui suivirent leur arrivée. Comme il avait été fort bien traité, deux autres français demandèrent à aller passer l'hiver dans les pays de l'ouest, l'un chez les Hurons, et l'autre chez les Algonquins.
Rentré en France dans l'automne de 1611, Champlain chercha un protecteur capable de soutenir à la cour les intérêts de sa colonie ; car, depuis la mort de Henri 1Y, M. de Monts avait perdu le crédit qu'il y possédait auparavant. De plus, après avoir cédé à madame de Guercheville tous ses droits sur la Nouvelle-France, il s'était retiré dans la Saintonge, à Pons, dont il était gouverneur et où Champlain alla le trouver. Mais, malgré tout l'intérêt qu'il portait à la colonie de Québec, de Monts ne pouvait plus s'en occuper comme il l'avait fait. Champlain s'adressa alors à Charles de Bourbon, comte de Soissons. Par zèle pour la religion, ce prince accepta l'offre qu'on lui faisait, et il obtint de la reine régente des lettres qui lui conféraient l'autorité nécessaire pour maintenir l'établissement
(1) Petite île dans le port de Montréal, aujourd'hui unie à la terre ferme par des quais.
de Québec. Appréciant le mérite de Champlain, il le nomma son lieutenant, par commission du quinze octobre 1612. Dans cette pièce, le comte de Soissons ne s'intitulait point viceroi, mais seulement « lieutenant général au pays de la Nouvelle-France.» Ainsi il est à croire qu'il ne reçut point le litre de vice-roi (1). Sa mort étant arrivée quelques semaines après sa nomination, il n'eut point le temps de donner des marques de sa bonne volonté pour la colonie.
Son neveu, le prince Henri de Condé, consentit à accepter sa place ; nommé vice-roi de la Nouvelle-France, il continua la lieutenance à Champlain. Comme Condé jouissait de beaucoup d'autorité à la cour, il aurait pu rendre de grands services ; mais ayant eu le tort d'abuser de son crédit pour susciter des troubles à la régente Marie de Médicis, il devint ainsi inutile au Canada.
Champlain lui exposa qu'il était important d'entretenir plusieurs forts pour protéger les Français et leur assurer les avantages de la traite ; car sans ce moyen de défense, représentait-il, les marchands étrangers viendraient enlever les pelleteries. Un fort existait déjà ; il fallait le maintenir à tout prix, et créer une société assez solide pour supporter les frais de son armement et de sa défense. Mais, d'un autre côté, il était juste de protéger cette société contre la cupidité des marchands, qui refusaient de prendre part aux dépenses requises pour la sûreté de tous (2).
Malgré tous ses soins, Champlain ne put former une association ; mais il obtint du prince le privilège de la traite pour trois navires de Normandie, un de la Rochelle et un de Saint- Malo ; chacun de ces vaisseaux s'engageait à donner pour les besoins de la colonie un vingtième des pelleteries qu'il achèterait, et à fournir six hommes, qui devaient être employés soit à la guerre, soit aux découvertes. Etant parti de bonne heure, Champlain arriva à Québec le sept mai 1613, après une absence de près de deux ans, pendant lesquels il avait été sans cesse occupé des intérêts de la petite colonie. Tous les hommes de l'habitation étaient en bonne santé, preuve de la salubrité du climat. Pendant l'hiver précédent, qui avait été très-doux, la rivière était restée libre de glaces ; déjà les arbres se revê-
(1) Les provisions do la charge de vice-roi, données au duo d'Ampville (d'Anvilte) dans le mois de juillet 1655, rappellent que, par lettres patentes du huit octobre 1612, la comte de Soissons avait été fait gouverneur et lieutenant général du roi dans la Nouvelle-France.
(2) Voyages de Champlain, 1613.
DU CAXADA. 163
taient do feuilles, et les champs étaient émaillés de fleurs. Après avoir fait signifier sa commission aux maîtres des vaisseaux qui arrivaient, il se rendit au saut Saint-Louis (1), où il espérait rencontrer les sauvages de l'ouest. Cependant, ceux-ci, qui Tannée précédente avaient été maltraités, ne vinrent qu'en petit nombre au rendez-vous.
Champlain désirait toujours pénétrer dans les pays de l'ouest. Un de ses hommes, nommé DuVignau, avait passé un hiver avec les Algonquins de l'Outaouais et .du lac Temiscamingue. Parmi eux, il avait entendu parler d'une mer assez voisine ; c'était sans doute la grande baie du nord, que Hudson venait de découvrir, en 1610. En effet, du lac Temiscamingue à la baie d'IIudson, il n'y a guères qu'une centaine de lieues, et les tribus du nord pouvaienl avoir communiqué à DuVignau des renseignements sur la proximité de la mer; peut-être aussi avait-il appris la découverte faite par Hudson. Toujours est-il qu'il déclarait avoir visité lui-même cette baie du nord et en connaître le chemin. Voilà ce qu'il y avait de faux dans ses paroles ; car les renseignements qu'il avait reçus des sauvages étaient à peu près conformes à la vérité. Ebranlé par les discours de DuVignau et fortement entraîné par son propre désir défaire des découvertes, Champlain partit le vingt- sept mai de l'île de Sainte-Hélène, avec deux canots conduits par quatre français et un sauvage. Laissant le lac Saint-Louis derrière eux, ils suivirent la rivière des Oulaouais. Champlain raconte son voyage avec clarté, et entre dans de si grands détails, qu'il est aujourd'hui facile de reconnaître les lieux qu'il a visités (2). Il décrit exactement le site de la ville d'Ottawa. Après avoir remarqué que les Algonquins, pour éviter la rencontre des Iroquois, passent avant d'arriver chez les Français, par une rivière qui les conduit au moyen de quelques portages, jusques à d'autres rivières tombant dans le grand fleuve bien loin en aval du saut Saint-Louis, il ajoute : « A l'embouchure
(1) Voyages de Champlain, 1613.
(2) Plusieurs des noms employés par les sauvages se conservent encore, quoique légèrement altérés. Ainsi Quenechouan, nom d'un rapide à l'entrée do l'Outaouais se retrouve dans celui de Quinchicn, donné à un gros ruisseau et à une pointe de terre qui sont dans le voisinage ; la rivière des Mataouescarini est le Madoueska, ou Madawaska, qui se décharge au-dessus du rapide des Chats. Les sauvages appelaient Asticou, mot qui signifie chaudière, le lieu encore désigné sous le nom do Chaudières. Le nom de Quinchien fournit l'occasion de remarquer qu'en général il faut se défier des étymologies que l'imagination va chercher bien loin, quand elles se trouvent dans les langues de« aborigènes. On a dit, pour expliquer l'origine du nom de Quinohien. que les quinze premiers habitants de ce lieu, normands renforcés, étaient sans cesse en procès, et que de là on avait nommé leur village Quinzechiens. Comme on le voit, tout cet échaffaudage tombe devant le mot sauvage de Quenechouan.
d'icelle, il y en a une autre qui vient du sud, où à son entrée il y a une chute d'eau admirable ; car elle tombe d'une telle impétuosité de vingt ou vingt-cinq brasses de haut, qu'elle fait une arcade ayant de largeur près de quatre cents pas; les sauvages passent par-dessous par plaisir, sans se mouiller que du poudrin que fait l'eau. Il y a une île au milieu de la rivière, qui est, comme tout le territoire d'alentour, remplie de pins et de cèdres blancs.»
Il remonta la rivière des Outaouais jusqu'à la résidence de Tessouat, chef de la nation de l'Isle. D'après le récit de Champlain et la description qu'il fait de ce lieu, il est clair qu'il s'arrêta à l'île des Allumettes, placée dans le lac du même nom, et principale résidence d'une nation algonquine. La carte qu'il a publiée confirme cette opinion, quoiqu'il place la demeure de Tessouat sous la latitude du 47e degré, c'est-à-dire, à un degré plus au nord que n'est l'île des Allumettes. Pareille erreur n'a rien qui doive surprendre, dans une expédition où il lui devait être difficile de faire des observations exactes.
Tessouat fut étonné de voir arriver chez lui le capitaine français, avec qui il avait fait amitié au saut Saint-Louis ; il ne pouvait s'expliquer comment il avait pu surmonter les difficultés de la rivière. Le chef algonquin témoigna toute sa joie de voir dans le pays son ami et son allié. Pour lui souhaiter la bienvenue, il voulut lui donner un grand festin, que Champlain décrit longuement.
Tous les convives arrivèrent, chacun avec son écuelle de bois et sa cuiller de même matière (1) ; tous étant assis par terre, l'amphitryon Tessouat, condamné à jeûner par les règles de la civilité indienne, distribua une espèce de bouillie faite de maïs écrasé, de viande et de poisson. Ce mélange, qui n'était pas môme assaisonné de sel, n'était pas de nature à flatter des palais européens ; aussi Champlain, qui d'ailleurs n'était pas rassuré sur la propreté des cuisiniers indigènes, préféra quelques morceaux de poisson et de viande, qu'il fit rôtir lui-même sur les charbons.
Quand le repas fut fini, c'est-à-dire, quand on eut tout mangé, suivant une règle sévère de l'étiquette, on s'occupa du conseil. Tous les jeunes gens se retirèrent ; et les anciens, restés sur la place, remplirent de tabac leurs petunoirs ou calumets, et commencèrent à fumer. Chacun à son tour venait présenter son calumet au capitaine français, qui, après en avoir
(1) La cuiller de bois est nommée micouanne par les Algonquins. Ce mot a été adopté par les français du Canada.
tiré quelques bouffées de fumée, le rendait à son maître. Une demi-heure se passa ainsi sans que personne parlât. Enfin, rompant le silence, Champlain leur exposa qu'il était venu d'abord pour les visiter, et ensuite pour aller chez les Nipissiriniens, avec le secours desquels il espérait se rendre à la mer du nord. Tous essayèrent de le détourner d'un semblable projet, en lui représentant que les rivières étaient mauvaises, et que les Nipissiriniens étaient des sorciers. Il réfuta leurs objections : « Il ne pouvait y avoir de passages plus dangereux que ceux qu'il avait rencontrés dans le bas de leur rivière; quant aux sorciers, il ne les craignait point, et il connaissait assez leurs charmes pour les déjouer; enfin il s'assurerait de leur bonne volonté par des présents. » Cédant à ces raisons, les chefs consentirent à lui fournir quatre canots avec des hommes pour les conduire. Cependant de nouvelles difficultés furent suscitées ; comme tous renouvelaient rénumération des obstacles qu'il aurait à surmonter pour exécuter son projet, Champlain en appela au témoignage de DuYignau, qui assurait être allé sur les côtes de la mer du nord, y avoir assisté au naufrage d'un vaisseau anglais, et avoir vu les têtes de quatre-vingts hommes de l'équipage, massacrés par les sauvages. Ce discours fut accueilli par une explosion de reproches, adressés à DuYignau. Il fut surtout pris à partie par Tessouat, chez qui il avait passé l'hiver pendant son séjour dans le pays. «Nicolas,» lui dit le chef, «tu es un effronté menteur. Tu sais bien que, tous les soirs, tu couchais à mes côtés avec mes enfants ; et, tous les matins, tu te trouvais à la même place. Si tu as été chez ces peuples, c'a été pendant ton sommeil (1).» Forcé enfin d'avouer ses mensonges, DuYignau déclara à Champlain que tout ce qu'il avait dit touchant la mer du nord était faux; qu'il ne l'avait jamais vue, et qu'il avait fait ces contes afin de revenir au Canada.
Champlain vit ainsi s'évanouir la douce espérance de pénétrer, par la voie du nord, aux pays de la Chine et des Indes; car cet article faisait partie de ses instructions, et lui-même le regardait comme un des points importants de sa mission.
Ne trouvant plus rien à faire dans ce lieu, il se remit en route pour le saut Saint-Louis, accompagné d'une partie de la nation de Tessouat. A mesure que la bande descendait, elle se grossissait de nouveaux canots. A dix ou douze lieues au-dessous de l'île des Allumettes, tous s'arrêtèrent pour renouveler leurs
^1) Voyages de Champlain, 1613.
provisions par la pèche, fort abondante en ce lieu. Vers le milieu de la nuit, des pêcheurs vinrent donner l'alarme, en annonçant qu'ils avaient vu quatre canots de leurs ennemis; le fait était probable, car, quelque écarté que fût le pays, les Iroquois y venaient souvent faire la chasse aux hommes, aussi bien qu'aux bêtes de la forêt. Aussitôt on dépêcha trois canots pour les reconnaître. La recherche ne lit cependant rien découvrir ; mais il resta une certaine inquiétude dans les esprits, et tandis que les hommes dormaient à terre, les femmes, peu rassurées, restaient dans les canots. Un peu avant le jour, un sauvage songea que les ennemis l'attaquaient ; il se leva en sursaut et courut vers la rivière en appelant au secours. Ses compagnons s'éveillèrent, pleins de frayeur, et se précipitèrent à l'eau en criant, de toutes leurs forces. Le bruit alarma les Français, couchés à quelque distance. Ils coururent au secours ; mais leur surprise fut grande quand ils aperçurent les Algonquins sautant et se débattant dans l'eau, sans aucune raison apparente. Ayant reconnu la cause de tout le vacarme, Champlain rétablit le calme parmi les sauvages, et se moqua avec eux de leur terreur panique. Telle était la crainte inspirée par les Iroquois dans tout le pays, que des scènes du même genre se renouvelaient assez souvent parmi les tribus algonquines.
Le lendemain, la flottille se remit en route. Au saut des Chaudières, Champlain assista à une cérémonie que les sauvages n'omettaient jamais. Ce passage était doublement dangereux, et à cause de la violence des eaux qui oblige de faire portage, et parce que les Iroquois profitaient de cette circonstance pour dresser des embuscades dans les environs. Après avoir porté leurs canots au bas du saut, tous les voyageurs s'assemblaient; un plat de bois était porté autour du cercle, et chacun y déposait un morceau de tabac. La quête faite, l'on dansait et l'on chantait autour du plat; une harangue lui était adressée ; on allait ensuite jeter le tabac dans le saut, en accompagnant cette offrande au manitou, d'un cri général et prolongé. Passer au-delà, sans faire le présent accoutumé, aurait été insulter le manitou, et s'attirer de sa part une vengeance certaine.
De retour au saut Saint-Louis, Champlain convaincu qu'il n'avait rien à faire dans le pays pendant l'hiver, se décida à aller en France, où sa présence pouvait être utile aux intérêts de la colonie. Aussi le vingt-six août, il s'embarqua à Tadoussac pour Saint-Malo.
L'on comprend difficilement comment Champlain, à ime
époque si reculée et en fort peu de temps, a pu ainsi explorer le pays dans toutes les directions. II avait, dès l'année 1609, remonté la rivière des Iroquois jusqu'au lac Saint-Sacrement ; en 1613, il pénétrait bien loin vers les sources de la belle rivière des Outaouais ; et, deux ans après, il visitait les grands lacs et les pays voisins, qui sont presque au centre de l'Amérique du Nord. Dans ses voyages, rien n'échappe à ses observations : il décrit le cours des rivières, examine la qualité des terres, observe les arbres, les fruits, les animaux ; il indique les difficultés des entreprises et les moyens de les surmonter ; il étudie les mœurs, le caractère et les goûts des sauvages ; il dresse des cartes fort exactes des contrées qu'il parcourt. Cependant les découvertes ne formaient qu'une faible partie des travaux de Champlaîn ; car il avait à fonder sa colonie, à lui donner de bons règlements, à veiller sur ses employés, et à les diriger dans leurs travaux. Il fallait trouver les moyens de soutenir son établissement, organiser des sociétés pour cette fin, et s'assurer, à la cour, de protecteurs capables de défendre les droits des colons et ceux des associés.
Aussi la persévérance de cet homme remarquable et sa foi dans le succès de son entreprise sont dignes de notre admiration : ses biens, son temps, ses talents, sa vie même sont dévoués à la colonie naissante. Au milieu de toutes les contradictions, il marche courageusement, vers le but qu'il s'est proposé pour l'honneur de la religion et pour la gloire de la France. Tantôt il lutte contre les passions des sauvages ; tantôt il se roidit contre les mille tracasseries que l'égoïsme et la jalousie lui suscitent dans la mère patrie. Il est négligé parles grands ; à leur tour, les marchands, plus empressés à partager les profits qu'à fournir aux dépenses nécessaires, l'abandonnent à ses propres ressources : sa prudence et sa constance surmontent à la longue tous les obstacles, et font enfin réussir la bonne œuvre.
Rentré en France, Champlain travailla, sous la protection du prince de Condé, à former une société puissante, composée des marchands de Saint-Malo, de Rouen et de La Rochelle. Mais cette dernière ville, à laquelle on avait réservé un tiers de l'aventure, mit tant de délais dans ses démarches, que les deux autres durent prendre chacune la moitié des parts. Après de nombreuses difficultés suscitées de tous les côtés, la société fut enfin constituée pour onze années ; Champlain la fit approuver et autoriser par le roi et par le prince de Condé (1).
(1) Voyagtt de Champlain, Ut. IV, ch. T