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CHAPITRE TROISIÈME

Quatre récollets passent au Canada — Messe à Québec et aux Trois-Rivières — Eglise du Canada — Côtes de la Nouvelle-Angleterre visitées par John Smith— Champlain et le P. Le Caron au pays des Hurons — Outaouais — Nation huronne — Champlain suit les Hurons à la guerre — Il traverse le lac des Entouoronnons ou lac Ontario — Attaque d'un bourg iroquois— Champlain blessé— Les Hurons sont repoussés et se retirent — Champlain visite les peuples voisins du grand lac des Hurons — Il descend à Québec — Interprètes— Assemblée des habitants de Québec — Leurs plaintes sont portées en France par Champlain —Le prince de Condé emprisonné — Troubles dans la compagnie de Rouen — Louis Hébert conduit sa famille à Québec — Premier mariage français au Canada — Projet des Algonquins contre les Français détourné par le F. DuPlessis.

La colonie de la Nouvelle-France semblait en voie de prendre vigueur : elle était sous la protection d'un prince du sang ; une riche compagnie allait exploiter les ressources du pays etles faire valoir; des artisans, et des laboureurs demandaient la permission d'aller cultiver les terres qui demeuraient inutiles, sur les rives du Saint-Laurent. Le Canada renfermait dans son sein tous les éléments de sa prospérité future. Avec un sol fertile, des pêcheries abondantes, des forêts inépuisables, un climat salubre quoique rude, sous la direction d'un homme qui s'était consacré à l'œuvre de la colonisation, ce pays était appelé à marcher rapidement dans la voie du progrès.

Tant de circonstances favorables convainquirent Champlain qu'il était temps d'exécuter un projet formé depuis longtemps, celui de conduire avec lui des missionnaires, pour raviver et soutenir la foi des Français, ainsi que pour prêcher les vérités de l'évangile aux nations infidèles de l'Amérique. Le sieur Houel, secrétaire du roi et contrôleur général des salines de Brouage, commença dès lors à donner des marques de l'intérêt qu'il porta depuis à la colonie. Il obtint du R. P. Jacques Garnier, premier provincial des récollets de la province de Saint-Denis, quelques-uns de ses religieux comme missionnaires pour la Nouvelle-France (1). Cette démarche futapprou-

(1) Histoire du Canada, par le F. Gabriel Sagnrd, Mineur Récollet de la province de Paris. Les Récdlets formaient une des plus florissantes branches des religieux de Saint-François d'Assise. Ils étaient nombreux en Espagne, d'où ils s'étaient répandue

1615J du caxàdà. 169

vée par le prince de Condé, ainsi que par les cardinaux et les évêques qui étaient alors à Paris pour la tenue des états. Afin de prendre part à la conversion des infidèles, ils firent remettre à Champlain une somme d'argent destinée à l'achat de chapelles portatives, d'ornements d'église et d'autres objets nécessaires à la mission. Le P. Garnier reçut des lettres patentes du roi en faveur de l'établissement projeté ; après quoi le nonce lui accorda la mission, selon l'ordre qu'il en avait eu du souverain pontife, en attendant un bref, qui ne fut donné que le vingt mai 1618 (1) ; les marchands associés s'offrirent de nourrir, d'entretenir et d'embarquer gratuitement, jusqu'au nombre de six, les récollets qui passeraient au Canada comme missionnaires.

Tant de démarches, de négociations et d'affaires différentes avaient retenu Champlain en France pendant toute l'année 1614. Ses préparatifs terminés, il fit voile de Honfleur le vingtquatre avril 1615, conduisant sur son vaisseau quatre récollets, le P. Denis Jamay, nommé premier commissaire de la mission, le P. Jean Dolbeau, le P. Joseph Le Caron et le Frère Pacifique DuPlessis. Après une heureuse navigation de trente-un jours, ils arrivèrent à ïadoussac le vingt-cinq mai. Ils s'y arrêtèrent peu de temps, et remontèrent à Québec. Tandis que le Père commissaire et le P. Le Caron allaient visiter le poste de traite établi aux Trois-Rivières, le P. Dolbeau demeura à Québec, où il se concerta avec Champlain pour l'érection d'une petite

dans l'Amérique ; ils avaient fait de nombreuses conversions chez les nations paycnnes du Mexique et du Pérou. En 1621, les Récollets avaient dans l'Amérique Espagnole cinq cents couvents distribués en vingt-cieux provinces. La réforme des Récollets ne fut introduite en France qu'en l'année 1592, par Louis de Gonzague, duc de Nevera. En 1612, l'on forma la province do Saint-Denis, qui fournit au Canada ses premiers missionnaires.

Dan3 la première partie de son ouvrage, L' Etablissement de la Foi, le P. Chrétien LeClercq a suivi le F. cagard.

(1) Le bref donnait aux religieux récollets, missionnaires au Canada, les privilégei d'administrer tous les sacrements, à l'exception de ceux qui exigent le caractère épiscopal, d'accorder dispense des empêchements de mariage à tous les degrés de consanguinité et d'affinité, excepté au premier degré et au second, ou entre ascendants et descendants; d'avoir des autels portatifs, et de célébrer sur ces autels en lieux décents et honnêtes.

Les lettres du roi, datées de Saint-Gerinain-en-Laye le vingt mars 1615, montrent que les rois de France ne regardaient pas comme un vain titre, celui de Roi Très-Chrétien. " Les feu Rois nos prédécesseurs," est-il dit dans ces lettres, "ayant acquis le titre et qualité de Très-Chrétien, en procurant l'exaltation do la sainte foi Catholique, Ap jstoliquo et Romaine et en la défendant de toutes oppressions. . . et soit ainsi que nous soyons remplis d'un extrême désir de nous maintenir et conserver le dit titre de Très-OhrétieQ, comme le plus riche fleuron de notre couronne et avec lequel nous espérons que toutes nos actions prospéreront, voulant non seulement imiter en tout ce qui nous sera possible nos dits prédécesseurs, mais même les surpasser en désir d'établir la dite foi catholique et icelle faire annoncer, es terres lointaines, barbares et étrangères, où le saint nom de Dieu n'est point invoqué ••••",

chapelle et d'une maison destinée à recevoir les religieux. L'emplacement qui fut choisi était voisin du magasin, c'est-àdire, près du lieu où est, à la basse ville, l'église de Notre- Dame des Victoires. Comme ces bâtiments n'avaient rien que de fort simple, ils furent bientôt terminés, et, le vingt-cinq juin 1615, le P. Dolbeau eut le bonheur de dire la première messe qui ait été célébrée à Québec depuis les voyages de Cartier et de Roberval (1).

« Rien ne manqua, » dit le P. LeClercq, «pour rendre cette action solennelle, autant que la simplicité de cette petite troupe d'une colonie naissante le pouvait permettre Sétant préparés par la confession, ils y reçurent le sauveur par la communion eucharistique. Le Te ï)cum y fut chanté au son de leur petite artillerie, et, parmi les acclamations de joie dont cette solitude retentissait de toutes parts, l'on eût dit qu'elle s'était changée en un paradis, tous y invoquant le roi du ciel, et appelant à leur secours les anges tutélaires de ces vastes provinces. »

Un mois après, la messe se célébrait régulièrement tous les dimanches dans la chapelle de Québec. Le vingt-six juillet 1615, le P. Joseph, chargé de la mission des Trois-Rivièrcs, y célébra le saint sacrifice pour la première fois ; il y avait bâti une maison et une petite chapelle avec le secours des Français et des sauvages.

Ce fut un beau jour pour Champlain et pour les colons réunis autour de lui, que celui où, dans la petite et pauvre chapelle de Québec, ils assistèrent pour la première fois au saint sacrifice de la messe sur les bords du grand fleuve de Saint-Laurent, inaugurant ainsi la foi catholique dans le Canada. Pendant un siècle et demi, l'église de Québec a été le centre et le seul foyer du catholicisme, dans les immenses régions qui s'étendent depuis la baie d'Hudson jusqu'aux possessions espagnoles. Quelques missionnaires, il est bien vrai, visitèrent, en 1633, la colonie de lord Baltimore, et annoncèrent les vérités chrétiennes aux nations voisines ; mais ils ne purent tenir longtemps contre la persécution des protestants, leurs voisins, car, en 1645, leurs compatriotes, après les avoir saisis et maltraités, les conduisirent en Angleterre comme prisonniers (2).

(1) Sagard, Histoire du Canada. Suivant un mémoire présenté au Roi par les Récollets en 1637, une messe avait été célébrée quelques jours auparavant, par un des récollots, à la rivière des Prairies.

(2) Shea, History of the calholic missions, etc., ofthe United Statet. Les ouvrages de M. Shea 0Dt jeté beaucoup de jour sur l'histoire des anciennes missions de l'Amérique du Nord.

Pendant que la colonie française prenait de la .consistance sous la conduite de Champlain, les Anglais songeaient à s'emparer de la côte de Norembègue et des terres des Massachusets. En 1614, John Smith, dont il a été parlé à l'occasion de l'établissement de Jamcstown, fut envoyé avec deux vaisseaux pour prendre possession du pays. Il releva les côtes, et en fit un rapport si avantageux, que le prince Charles donna le nom de Nouvelle-Angleterre à toute celte partie de l'Amérique (1).

Malheureusement, Smith avait laissé un de ses capitaines sur la côte pour s'occuper de la pêche, et celui-ci trouva plus profitable de faire la chasse aux hommes. Ayant invité vingt-quatre sauvages à monter sur son vaisseau, il les renferma à fond de cale, et alla les vendre sur les côtes de l'Espagne. Là des religieux eurent connaissance de l'infâme conduite du capitaine anglais, et tirent enlever les captifs parles autorités espagnoles, qui leur rendirent la liberté. Les sauvages de la Nouvelle- Angleterre gardèrent longtemps dans leur cœur le souvenir de cette trahison ; et, l'année suivante, le capitaine Hobson ayant été envoyé avec des colons, son vaisseau fut attaqué et forcé d'abandonner la cote. Ainsi échoua, en conséquence de la perfidie d'un seul homme, une entreprise qui avait coûté de grandes dépenses aux armateurs, et qui ne put être reprise que beaucoup plus tard.

Quelque temps après l'arrivée des vaisseaux à Québec, l'on tint un conseil, auquel assistèrent Champlain, les Pères Récollets et quelques-unes des personnes les plus intelligentes de la colonie. L'on y convint que les missionnaires seraient placés sur différente points du pays; que le P. Denis Jamay resterait à Québec, d'où il desservirait les Trois-Rivières ; que le P. Dolbeau irait demeurer à Tadoussac, pour instruire les Montagnais et visiter les autres tribus sauvages jusqu'au golfe (2) de Saint- Laurent. Quant au P. Le Caron, son partage fut le pays des Ilurons, où les Français n'avaient pas encore pénétré. Le champ était large ; aussi y avait-on taillé largement, car, depuis le golfe Saint-Laurent jusqu'à l'extrémité occidentale de la mission confiée au P. Le Caron, l'on comptait trois cent cinquante lieues en ligne droite.

Le P. Dolbeau se rendit, au commencement du mois de décembre, à Tadoussac, où il bâtit une cabane ; il y ménagea une sorte de chapelle, afin d'y faire les offices, et d'y réunir les

(1) A description of Ncic-England in 1614, 6y John Smith.

(2) P. LeClercq, Etablissement de la foi.

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Français et les sauvages. 11 ne s'occupa pas seulement des Montagnais, mais il alla encore jusque chez les Belsiamites, les Papinachois et les Esquimaux.

Champlain, se dirigeant du côté opposé, partit avec le P. Le Caron pour visiter les contrées de l'ouest. Au saut Saint- Louis, il rencontra des hurons qui l'attendaient et qui le pressèrent de monter dans leurs pays pour leur porter secours contre les Iroquois. Ils déclaraient qu'ils ne pourraient plus venir faire la traite avec les Français, parce que leurs ennemis acharnés les guettaient partout sur leur passage. Voulant s'attacher cette nation, Champlain leur promit du secours ; et en effet, peu de temps après, douze français partirent pour le pays des Hurons, avec quelques sauvages qui étaient descendus afin de vendre leurs pelleteries (1). Ils furent accompagnés du P. Le Caron, qui avait hâte d'étudier le pays, et de prendre connaissance de la langue et des habitudes des peuples confiés à son zèle. Le voyage fut long et pénible . « Il serait difficile, » écrivait le Père, « de vous dire la lassitude que j'ai souffert, ayant été obligé d'avoir tout le long du jour l'aviron à la main et de ramer de toute ma force avec les sauvages. J'ai marché plus de cent fois dans les rivières, sur des roches aiguës qui me coupaient les pieds, dans la fange, dans les bois, où je

portais le canot et mon petit équipage Je ne vous dirai rien

du jeune pénible qui nous désola, n'ayant qu'un peu de sagamité, espèce de pulment composé d'eau et de farine de bled d'inde que l'on nous donnait soir et matin, en très-petite quantité.» (2)

Peu de temps après, Champlain, à la tête de plusieurs français, se mit en route pour les rejoindre. Ayant remonté la rivière des Outaouais, il passa dans le Matawan, afin d'arriver au pays des Algonquins Nipissiriniens, situés autour du lac Nipissing. Ces sauvages, dont le nombre s'élevait à environ sept cents âmes, ne s'occupaient presque point de la culture, et vivaient de pêche et de chasse. Us reçurent fort bien Champlain, qui se reposa chez eux pendant deux jours. Descendant ensuite la rivière des Français, il arriva sur les bords du lac Huron, qu'il nomma mer Douce. Près de l'embouchure de la rivière des Français, il rencontra un gros parti d'Outaouais, avec qui il fit amitié. Ils étaient occupés à cueillir et à faire sécher des bluets, pour leurs provisions d'hiver (3). Il les

(1) Voyages de Champlain, liv. IV, chap vi.

(2) F. G. Sagard, Histoire du Canada.

(3) Voyages de Champlain, liv. IV, ch.. TI.

appelle la nation des Cheveux-Relevés, parce que les hommes soignaient particulièrement leur chevelure, et la relevaient vers le milieu de la tête avec autant de soin que l'auraient pu faire les courtisans les plus fiers de leur personne.

Le premier août, Champlain aborda au pays des Hurons, qui s'étendait, du nord au sud entre les rivières nommées aujourd'hui Severn et Nottawasaga, et de l'ouest à l'est entre le lac Simcoe et la baie Géorgienne. Sa longueur était de vingt à vingtcinq lieues (1), et sa largeur ne dépassait pas sept ou huit lieues. Quoique le sol fût tout sablonneux, il était néanmoins fertile, et produisait abondamment du maïs, des fèves, des citrouilles, ainsi que l'hélianthe annuel ou soleil, dont on tirait de l'huile. Aussi le pays des Hurons était-il regardé comme le grenier des nations algonquines, qui, des bords du lac Nipissinget de la rivière des Outaouais, venaient s'y approvisionner. Champlain y trouva dix-huit bourgades, qu'habitaient quatre tribus parlant la même langue: les Attignaouantans ou tribu de l'Ours, les Attignenonghacs ou tribu de la Corde, les Arendarrhonnons ou tribu de la Roche et les Tohotahenrats (2). Dans son voyage de 1609, il donne aux Hurons le nom d'Ochasteguins ; il les appelle plus tard Attignaouantans, du nom de la principale tribu. Eux-mêmes se nommaient Wendats. Ils avaient reçu le nom de Hurons vers l'année 1600, lorsque ayant entendu parler des Français qui faisaient la traite à Tadoussac, ils y étaient descendus pour échanger leurs pelleteries.

Chaque tribu était composée de familles plus ou moins étendues, qui conservaient soigneusement le nom et la mémoire de leurs ancêtres. Les Attignaouantans et les Attignenonghacs étaient les deux tribus les plus considérées, parce que le pays leur appartenait, et qu'elles y avaient reçu les autres. Elles étaient aussi les plus nombreuses et avaient adopté beaucoup de familles étrangères (3). Après avoir traversé plusieurs bourgades, Champlain arriva à celle de Carhagouha, qui semble avoir été l'une des plus importantes; elle était entourée d'une triple palissade, qui la protégeait contre les attaques des ennemis. Ainsi que les autres bourgades du pays, elle ressemblait à celle que Cartier avait autrefois trouvée à Hochelaga. Les cabanes, en forme de tunnels, avaient cent quatre-vingts ou deux cents pieds de longueur, sur vingt-cinq ou trente de lar-

(1) Relation des Jésuites, 1639.

(2) Relation des Jésuites, 1639.

(3) Relation des Jésuites, 1639.

geur. Au milieu, régnait un corridor, de chaque côté duquel étaient des logements pour une vingtaine de familles.

Le P. LeCarons'étantarrêté dans la bourgade de Carhagouha, on lui bâtit, avec des perches et des écorces, une cabane séparée, dans laquelle il dressa un autel pour la célébration des saints mystères (1). Champlain arriva assez tôt pour entendre la première messe, à la suite de laquelle une croix fut dressée et bénite, tandis que les Français saluaient, par le chant du Te Daim et au bruit de la mousqueterie, l'érection du signe de salut sur cette terre encore couverte des ténèbres du paganisme.

Champlain profita du temps qui lui restait avant l'ouverture de la campagne, pour visiter quelques villages des Hurons ; il poussa jusqu'à Cahiagué, principale bourgade du pays et renfermant deux cents cabanes. Là devait se réunir l'armée huronne, afin de se préparer au départ. Les chefs et les guerriers levèrent la chaudière de guerre, et firent les festins d'usage. On députa des ambassadeurs, vers une nation puissante qui avait promis aux Hurons un secours de cinq cents hommes ; c'était celle des Àndastes, appartenant à la langue huronne. Autrefois voisine des Iroquois, elle avait soutenu contre eux de longues guerres, et elle avait enfin été forcée de se retirer vers les côtes de la mer, près de la rivière Susquehannah.

La petite armée des Hurons s'ébranla le premier septembre, sous la conduite de Champlain, qui se faisait accompagner de douze français. Pour se rendre chez les Iroquois, les alliés suivirent un pays où le gibier et le poisson étaient si abondanls, que la chasse et la pêche suffisaient à nourrir toute la troupe. Champlain nous décrit bien clairement les mouvements des alliés, et on peut les suivre facilement sur les cartes actuelles. Ils traversèrent la Sevcrn près de sa sortie du lac Simcoe ; remontant ensuite quelques petites rivières, ils passèrent par un portage, à des lacs qui se déchargent dans la rivière ïrent. Us descendirent celle-ci, et par la baie de Quinte ils arrivèrent, après un voyage d'environ trente-cinq jours, au lac Ontario, que Champlain nomme lac des Entouoronnons (2). « Là,» observe-t-il, «est l'entrée de la grande rivière de Saint- Laurent (3). »

(1) E. G. Sagard, Histoire du Canada.

(2) Les Entouoronnons furent, à une époque postérieure, connus sous le nom de Tsonnontouns. Ils occupaient une partie de la côte méridionale du grand lac qui avait pris leur nom.

(3) Voyages de Champlain, liv. IV. ch. vu.

Il restait encore une traversée de quinze ou seize lieues, qui se lit heureusement. Arrivés sur la côte méridionale, les guerriers cachèrent leurs canots et s'avancèrent dans les terres jusques vers un lac, qui est vraisemblement celui de Canandaigua (1).

L'armée avait voyagé lentement ; le neuf d'octobre, les Hurons, s'approchant d'un bourg des Iroquois, rencontrèrent pour la première fois un parti avancé des ennemis, dont onze furent faits prisonniers, les autres ayant pris la fuite. Cette victoire facilita les approches du bourg, qu'on trouva beaucoup mieux fortifié que n'étaient ceux des Hurons. Il était placé au bord d'un étang, qui, pendant le siège, pouvait fournir de l'eau en abondance aux assiégés. Tout autour, se dressaient quatre rangées de palissades, hautes de trente pieds et affermies par de gros arbres, dont les branches s'entrelaçaient les unes avec les autres. Au-dessus de cette espèce de mur, régnait un parapet, ou chemin de ronde, d'où partaient des gouttières, destinées à distribuer l'eau sur tous les points de la palissade, si les assaillants tentaient d'y mettre le feu. Comme le parti s'approchait des ennemis, quelques femmes iroquoises et des enfants tombèrent entre les mains des Hurons, qui commencèrent à les traiter en prisonniers de guerre. Champlain, indigné de ces cruautés, déclara à ses alliés que, s'ils ne cessaient, il les abandonnerait et les laisserait marcher à l'ennemi sans le secours des Français. Tout étonnés, ils lui répondirent qu'on traitait leurs femmes de la même façon, quand elles étaient prisonnières; mais que, puisque cela ne convenait pas, ils ne feraient plus de mal aux femmes, et se dédommageraient sur les hommes (2).

Les Iroquois étaient épars dans leurs champs, récoltant le maïs et les citrouilles, lorsque les Hurons arrivèrent près du bourg. Champlain avait recommandé aux hommes de son parti de demeurer cachés et de différer l'attaque jusqu'au lendemain ; mais ils ne purent se contenir à la vue des ennemis. Ils poussèrent leurs cris de guerre, et s'engagèrent de suite avec si peu d'ordre, qu'ils couraient risque d'être défaits, si les Français ne s'étaient avancés pour les délivrer avec le feu de leur mousqueterie. Le bruit et l'effet de cette arme, nouvelle pour les Iroquois, les effrayèrent tellement, qu'ils s'enfuirent en emportant leurs blessés.

(1) Documentary history of New-York; note de M. E. B. O'Callaghan. Noua avons souvent profité des recherches du savant historien de New- York.

(2) Voyages de Champlain, liv. IV. ch. th. Leclercq, Etablissement de la foi.

Dans un conseil tenu le soir du même jour, Champlain recommanda à ses alliés de garder un peu plus d'ordre dans leurs attaques ; et, pour battre les remparts des ennemis, l'on convint de fabriquer un cavalier en bois, qui fut achevé dans la même nuit. Trois cents hommes des plus vaillants le posèrent près de la muraille, malgré une grêle de flèches et de pierres. L'on essaya alors de mettre le feu aux palissades ; mais le vent contraire repoussait les flammes, et l'eau jetée par les gouttières était si abondante, que les feux furent bientôt éteints.

Cependant les Français, du haut du cavalier, tiraient incessamment sur les ennemis, qui, perdant beaucoup de monde, furent enfin forcés d'abandonner le parapet. La victoire aurait été assurée, si les Hurons avaient pu observer quelque ordre dans l'attaque ; mais il était impossible de maîtriser leurs caprices, chacun agissant à sa guise, sans s'occuper d'obéir à son capitaine. « Les chefs, » remarque Champlain, « n'ont point de commandement absolu sur leurs compagnons, qui suivent leur volonté et font à leur fantaisie, qui est la cause de leur désordre et qui ruine toutes leurs affaires. Car, ayant résolu quelque chose entre eux, il ne faudra qu'un bélitre pour rompre leur résolution et faire un nouveau dessein, » (1)

Champlain ayant reçu deux blessures, les Hurons passèrent de l'excès de la jactance au découragement. Les cinq cents alliés qu'ils attendaient ne venaient point ; beaucoup des leurs étaient blessés : ils se décidèrent, par ces raisons, à faire leur retraite, malgré les Temonlrances des Français. Le seize octobre, ils reprirent le chemin de leur pays, portant leurs blessés dans des hottes. Tout ce qu'il y eut de bon dans leur conduite pendant cette expédition, fut la manière dont ils firent la retraite: les blessés et les vieillards étaient placés au milieu ; les guerriers les plus vigoureux, jetés en avant, à l'arrière garde et sur les ailes, se tenaient toujours prêts au combat. Il fallait parcourir trente lieues, avant d'arriver à l'endroit où les canots avaient été laissés. Une neige abondante, accompagnée d'un vent violent, tombait le dix-huit octobre ; elle rendait la marche doublement fatigante ; aussi les blessés avaient-ils beaucoup à souffrir, et leurs plaies s'envenimaient. Champlain, au contraire, voyait les siennes se guérir, plutôt par le travail de la nature que par l'effet de la médecine sauvage. Lorsque les alliés furent arrivés au lieu de l'embarquement, il demanda qu'on lui donnât un canot avec quelques hommes

(1) Voyagea de Champlain, liv. IV, chap. vil.

pour le conduire à Québec. Le trajet aurait été court ; car ils étaient près de l'extrémité orientale du lac Ontario, d'où, par le grand fleuve, ils pouvaient se rendre en trois ou quatre jours au saut Saint-Louis. Mais les Ilurons, dans la crainte que les Iroquois ne les attaquassent, croyaient avoir intérêt à garder Champlain au milieu d'eux pendant l'hiver. On lui refusa d'abord des hommes ; l'on fit ensuite semblant de ne pouvoir trouver un canot ; si bien qu'il dut se résigner à hiverner au milieu des sauvages et loin de sa colonie. Il prit son parti de bonne grâce, et profita de sa mésaventure pour mieux connaître les Hurons et pour apprendre leur langue. Accueilli dans la tente de Darontal, un des chefs qui lui étaient le plus attachés, pendant le reste de l'automne il se livra à la pêche et à la chasse, autour de quelques lacs situés près de la baie de Quinte.

Leur manière de prendre les cerfs rappelle les chasses que faisaient autrefois les montagnards écossais. Vingt-cinq sauvages s'étaient réunis pour faire une battue en grand. Au moyen de troncs d'arbres, ils élevèrent deux grandes palissades, hautes de huit à neuf pieds, et ayant chacune une longueur de quinze cents pas. Elles formaient deux côtés d'un triangle équilatéral, dont la base restait vide ; le sommet se terminait à un étroit passage de cinq pieds, qui conduisait à un enclos fermé de tous les autres côtés et couvert de branches.

Tout étant disposé, les chasseurs partent, une heure avant le jour, pour prendre leur postes. A une demi-lieue des palissades, ils se forment sur une longue ligne, en se plaçant à quatre-vingts pas les uns des autres. Le signal étant donné, ils s'avancent lentement et font autant de bruit que possible ; devant eux fuient les bêtes sauvages qui se rencontrent sur leur passage. Arrivés à la base ouverte du triangle, les chasseurs se rapprochent, en imitant les mouvements et les cris des loups ; les cerfs sont effrayée et s'avancent entre les deux palissades, toujours poursuivis jusqu'à ce qu'ils se précipitent dans le petit enclos, d'où ils ne peuvent sortir et où les sauvages les tuent à coups de flèches.

Les provisions de viandes étant faites, les chasseurs remontèrent sur les rivières glacées à la bourgade de Carhagouha, où ils arrivèrent le vingt-trois décembre.

Champlain observe qu'il est bon de faire flèche de tout bois ; il n'oublia point ce proverbe, en se voyant condamné à passer le reste de l'hiver dans l'inaction; il en voulut profiter pour l'exécution de ses projets. Yers la mi-janvier, il se rendit

dans les villages de la nation du Petun ou des Tionnontates ; il menait avec lui le P. Le Caron, qui, tout en travaillant à apprendre le huron et à préparer un dictionnaire de cette langue, désirait connaître l'esprit des sauvages et leurs dispositions pour le christianisme. Ne pouvant visiter la nation Neutre sur les bords du lac Erié, Champ] ain alla ensuite chez les Outaouais, il parcourut les bourgades du lac Nipissing, et servit de médiateur entre quelques-unes des tribus algonquines et les Hurons.

Dès que la navigation fut ouverte, malgré les instances des Ilurons pour l'engager dans une seconde expédition contre les Iroquois, il partit avec le P. Le Caron, Darontal et quelques sauvages qu'il s'était attachés ; il arriva à Québec le onze juillet 1616. Tous les membres de la colonie, où on l'avait cru mort, furent fort réjouis de le voir revenir plein de vie et d'ardeur pour l'avancement du pays. Dans le récit de ce voyage chez les nations huronnes, Champlain ne fait aucune allusion aux chutes de Niagara. Il est étonnant qu'étant si soigneux de s'instruire de toutes les particularités du pays, il n'ait pas entendu parler de cette merveille de la nature ; s'il en a eu quelque connaissance, on est surpris qu'il n'ait pas recueilli à ce sujet des renseignements, soit par lui-même, soit par d'autres, car les Ilurons et les Tionnontates devaient en savoir quelque chose. Il est vrai qu'il ne put point visiter les Neutres, qui s'étendaient entre le lac Ontario, et le lac Erié. Il ne paraît pas non plus avoir eu une idée exacte de l'étendue du lac Erié, qu'il dut regarder comme peu important, puisqu'il le resserre considérablement dans sa carte du pays des Ilurons : aussi n'avait-il pas eu occasion de le visiter, s'étant rendu au lac Ontario par les terres.

A cette époque, l'on rencontre pour la première fois dans notre histoire, une classe d'hommes qui par la suite a joué un grand rôle dans la colonie. Les français qui avaient devancé Champlain chez les Ilurons étaient de jeunes gens actifs, intelligents et entreprenants. Après avoir vécu au milieu des sauvages, ils parlaient facilement les langues du pays, et rendirent de grands services à leur compatriotes, en qualité d'interprètes. C'est ainsi que Nicollet, Godefroy, Hertel, Cousture, Marguerie se préparèrent à être utiles dans les négociations avec les sauvages.

Les Récollets, avaient après leur arrivée, visité le pays et étudié les nations sauvages ; ils avaient ainsi reconnu les difficultés que rencontraient les amis de la colonie, pour l'asseoir

solidement et la faire avancer. Dans la vue d'obtenir que la mère patrie apportât quelque remède aux maux qu'ils avaient constatés, ils engagèrent Champlain à tenir un conseil, auquel ils assistèrent, avec six des habitants les mieux intentionnés et les plus intelligents (1).

Dans cette assemblée il fut conclu qu'on n'avancerait rien, si l'on ne fortifiait la colonie en augmentant le nombre des habitants, et si l'on n'obtenait que la liberté de la traite avec les sauvages fut indifféremment permise aux Français et qu'à l'avenir les huguenots en fussent seuls exclus. On convint qu'il était nécessaire de rendre les sauvages sédentaires et de les accoutumer aux manières et aux lois françaises ; qu'on pourrait, avec le secours de personnes zélées de France, établir un séminaire afin d'y élever dans le christianisme de jeunes sauvages ; qu'il fallait puissamment soutenir les missions commencées, ce qui ne se ferait point si les associés ne venaient en aide à cette bonne œuvre. On déclarait enfin que M. le gouverneur et les Pères Récollets n'étaient pas satisfaits des commis envoyés sur les lieux pendant l'année précédente.

Cependant ces articles ne pouvaient valoir qu'après avoir été approuvés de la cour. Pontgravé, qui était arrivé au printemps avec deux vaisseaux chargés de marchandises, allait retourner en France pour y porter les pelleteries achetées au nom de la compagnie. Champlain, devant l'accompagner, engagea le P. Denis Jamay, commissaire, et le P. Joseph Le Caron, à le suivre dans ce voyage. Ils y consentirent, avec le dessein de soutenir les mesures du gouverneur et de l'aider à plaider la cause de la colonie. Ils laissaient dans le pays le P. Jean Dolbeau, et le Frère Pacifique Du Plessis.

Champlain éprouva, comme à l'ordinaire, des difficultés et des oppositions, soulevées dans des vues d'intérêt par les marchands contre les idées patriotiques du fondateur de la colonie. Les associés souhaitaient de prompts retours pour leurs marchandises ; Champlain de son côté voulait, en peuplant la Nouvelle-France, augmenter la puissance de la mère patrie, et faire pénétrer la foi et la civilisation au sein des épaisses ténèbres, dans lesquelles étaient plongées les tribus américaines.

Les troubles de la régence continuaient à agiter la France ; le parti des princes travaillait à renverser du pouvoir l'italien Concini et sa femme, que la reine mère refusait de sacrifier.

(1) LeClercq, EtablUatmtnt de la foi

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Au mois de septembre 1616, elle fit arrêter Henri de Condé. chef de la ligue des princes, et l'envoya d'abord à la BastilleJ puis à Yincennes. Quoiqu'il fût vice-roi de la Nouvelle-France, il s'occupait assez peu du Canada; il se contentait de prêter la protection de son nom à la société, dont il recevait en retour une somme de trois mille livres. Pendant sa prison, le maréchal de Thémines fut chargé de le remplacer dans ses fonctions, et reçut de la reine mère le titre de lieutenant du roi pour la Nouvelle-France. Quelques intriguants profitèrent des circonstances pour essayer d'embrouiller les affaires ; l'un d'eux réclamait quinze cents écus pour M. de Thémines. De son côté, le prince de Condé prétendait conserver ses droits aux trois mille francs que la compagnie s'était engagée à lui remettre annuellement; celle-ci ne voulait faire de paiement qu'à l'une des parties. Enfin, M. de Yillemenon, intendant de l'amirauté, demandait, au nom de l'amiral de Montmorency, qu'une partie des mille écus fut employée à l'avantage de la colonie. Les demandes des nombreux intéressés furent présentées au conseil du roi, et de là renvoyées aux cours du parlement.

Les disputes se continuaient au moment, où, en 1617, Champlain partait pour l'Amérique. 11 avait obtenu un embarquement beaucoup plus considérable que les précédents ; et il faisait surtout une précieuse acquisition dans la personne de Louis Hébert, qui menait avec lui toute sa famille. C'était la première famille qui passait au Canada, où jusqu'alors l'on n'avait vu que des hommes employés pour le commerce des pelleteries, pour la garde des postes, pour conduire les vaisseaux et les barques qui remontaient le fleuve.

Louis Hébert, né à Paris; avait exercé la profession d'apothicaire, mais il témoignait pour l'agriculture un goût tout particulier, qui s'était développé pendant son séjour à Port-Royal (1).

(1) Il existe une requête présentée par Hébert au duc de Ventadour, pour obtenir la concession de quelques terrains. Il y représente " qu'il est le chef de la première famille française qui ait habita en ce pays depuis le commencement du siècle, laquelle il a conduite avec touts ses biens et moyens qu'il avait à Paris, ayant quitté ses parents et amis pour donner ce commencement à une colonie et peuplade chrétienne."

Lescarbot parle de Louis Hébert dans les termes suivante (liv. IV) : " Poutrincourt fit cultiver un parc de terre, pour y semer du blé, à l'aide de notre apothicaire, Louis Hébert, homme qui, outre l'expérience qu'il a en son art, prend grand plaisir au labourage de la terre." Hébert obtint dix arpents de terre: occupés aujourd'hui par cette partie de la haute ville qui s'étend depuis l'ancien palais de l'évèque jusqu'à la rue des Pauvres ; au sud, ce terrain est borné par une ligne qui part do ï'aûgle formé par la rue dos Pauvres et la rue Saint-Jean, et se termine près de l'ancien évêché. Il y a peu de familles un peu anciennes dans le Canada, qui n«

Èuissent remonter par quelques-uns de leurs ancêtres jusqu'à celle de Louis Hébert. [oins de quatre-vingts ans après, le P. Leclereq remarquait que la postérité d'une fille

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Homme persévérant et énergique, il promettait d'être fort utile à Champlain, pour former le noyau d'une population attachée à la culture du sol. Aussi à peine fut-il arrivé à Québec, qu'ayant obtenu un terrain sur lequel s'étend aujourd'hui une partie de la haute ville, il se prépara à l'ensemencer dès le printemps suivant. S'il eût trouvé des imitateurs, la colonie se serait accrue bien plus rapidement, et aurait été en état de résister aux Anglais, lorsqu'ils vinrent l'attaquer en 1629. Mais la compagnie des marchands, qui envoyait de France toutes les provisions nécessaires au nouvel établissement, n'y aurait pas trouvé son compte ; elle aimait à ne voir dans la colonie qu'un nombre d'hommes attachés à son service, soumis à ses volontés et uniquement occupés de ses intérêts.

Champlain était accompagné, dans ce voyage, des Pères Paul Huet et Joseph Le Caron, nommé commissaire à la place du P. Denis Jamay, qui restait en France comme procureur de la mission. La traversée fut longue et dangereuse, et l'on n'arriva au port qu'après avoir épuisé presque toutes les provisions. Pour surcroît d'embarras, les habitants de Québec étaient dans une extrême disette de vivres ; ils ne se soutenaient que par la chasse, et déjà la poudre commençait à manquer (1). Sur les cinquante ou soixante hommes qui avaient passé l'hiver à l'habitation, plusieurs étaient réduits à une grande faiblesse, par le défaut de nourriture et par le scorbut. D'année en année, les mêmes difficultés poursuivaient le fondateur de Québec. En France, tracasseries, lésineries, délais, du côté des associés ; jalousies, procès, empiétements, de la part des marchands étrangers à la compagnie ; indifférence de la cour, qui ne pouvait, ni ne voulait s'occuper de ces possessions lointaines ; sur mer, des voyages longs, pénibles et souvent dangereux ; en Amérique, la disette et les maladies parmi les Français, la légèreté et la malveillance des nations indigènes : voilà les épreuves toujours renaissantes, que Champlain était condamné à subir dans l'accomplissement de sa noble mission. Et cependant sa foi au succès de son œuvre était si ferme, son désir de fonder un empire français en Amérique, et d'appeler les nations sauvages à la civilisation et à la religion chrétienne était si ardent

d'Hébert, Guillemette Hébert, mariée à Guillaume Couillard, était devenue si nombreuse qu'elle comptait plus de deux cent cinquante membres, et que plus de neuf cents personnes étaient alliées à cette famille. Plusieurs descendants do Guillaume ■Couillard ont rendu des services considérables, tant dans la Nouvelle-France que dans l'ancienne. Un de ses petits-fils obtint des lettres de noblesse pour lui-môme et cour ses descendants.

(1) LeClercq, Etablissement de la foi.

et si persévérant, que rien ne pouvait ébranler son dévouement, ni diminuer sa confiance dans la protection de Dieu.

Dès le même automne, il retourna en France avec le P. Jean Dolbeau, pour tâcher d'éclairer les principaux associés sur leurs véritables intérêts. Peu après son départ, le P. Le Caron célébra, avec les cérémonies ordinaires, le premier mariage qui se soit fait au Canada. Les époux étaient Etienne Jonquest, natif de Normandie, et la fdle aînée de Louis Hébert.

Cependant, durant l'hiver, la colonie fut menacée d'une destruction complète (1). Les sauvages alliés des Français prétendirent avoir reçu d'eux quelque sujet de mécontentement, et résolurent de se débarrasser de ces étrangers. Ils commencèrent par décharger leur vengeance sur deux hommes de l'habitation, qu'ils massacrèrent secrètement. Le meurtre fut bientôt découvert, et on leur défendit d'approcher du fort. Craignant alors les châtiments qu'ils méritaient, ils s'assemblèrent aux Trois-Rivières, où, réunis au nombre de huit cents, ils tinrent un grand conseil. Le résultat des délibérations fut qu'il fallait surprendre les Français de Québec, et couper la gorge à tous ceux dont on pourrait s'emparer. Le Frère Du Plessis, qui était aux Trois-Rivières, chargé d'instruire les enfants des sauvages et de quelques français établis en ce lieu, fut averti du projet que l'assemblée avait adopté. Un sauvage, nommé Laforière, y avait assisté, et découvrit au Frère la trame qui s'ourdissait dans l'ombre. Celui-ci se hâta de faire avertir les habitants de Québec, qui étaient retranchés dans un petit fort en bois, peu propre à soutenir une attaque. Cependant, invité à détourner l'orage, Laforière ménagea si bien les esprits de ses compatriotes, qu'ils abandonnèrent leur funeste résolution (1).

Ils députèrent Laforière à Québec, pour effectuer une réconciliation. L'ambassadeur arriva avec quarante canots, chargés de femmesy qui allaient demander la paix et des vivres aux Français. Ceux-ci, réunis en conseil, acceptèrent les articles proposés, à condition pourtant que les chefs et les capitaines de la nation livreraient les coupables. Portée à l'assemblée des sauvages, cette dernière clause les effraya d'abord ; mais, se rappelant la douceur naturelle des Français, ils engagèrent celui des meurtriers qui était le moins gravement inculpé, à descendre à Québec avec les envoyés. Ils eurent soin toutefois de les faire accompagner de guerriers, qui devaient s'arrêter à

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une demi-lieue du fort pour y attendre l'issue de la négociation, et se tenir prêts au combat, si elle ne réussissait point.

Le criminel fut conduit devant le conseil des Français, auxquels les envoyés, suivant leurs coutumes, offrirent des présents de peaux et de grains de porcelaine. Le premier présent adoucissait les Français, à qui ils allaient s'adresser ; le second nettoyait la place, encore toute sanglante ; le troisième fortifiait les bras de ceux qui avaient porté les cadavres, et les délassait après leur travail ; le quatrième lavait et nettoyait ceux qui s'étaient souillés par ce meurtre, et leur rendait l'esprit, qu'ils avaient perdu ; le cinquième effaçait le ressentiment des Français ; le sixième demandait la paix ; le septième perçait les oreilles des Français, et les ouvrait à la douceur de la paix. Les envoyés offrirent ensuite des colliers de porcelaine, pour allumer le feu du conseil aux Trois-Rivières et à Québec, et deux mille grains pour alimenter ces feux (1). Ni l'ordre, ni le nombre de ces présents symboliques ne dépendaient de la fantaisie des particuliers ; mais le tout était réglé par des coutumes que l'on observait religieusement.

Beauchêne, commandant du fort de Québec, aurait voulu punir les meurtriers par la mort, suivant les lois des nations de l'Europe ; comme les sauvages étaient les plus forts et les plus nombreux, il fallut se contenter d'exercer la justice selon l'usage des peuples américains, et ce fut certainement le parti le plus sage et le plus efficace pour tranquilliser les esprits.

Quelques années plus tard, un jésuite, qui connaissait bien les dispositions des nations de ce continent, faisait les réflexions suivantes (2) : « Ce serait tenter l'impossible et même empirer les affaires, plutôt que d'y apporter remède, qui voudrait procéder avec les sauvages selon la justice de la France, qui condamne à la mort celui qui est convaincu de meurtre. Chaque pays a ses coutumes conformes aux divers naturels de chaque nation. Or, vu le génie des sauvages, leur justice est sans doute très-efficace pour empêcher le mal, quoiqu'en France elle parût une injustice : car c'est le public qui satisfait pour les fautes des particuliers, soit que le criminel soit reconnu,, soit qu'il demeure caché. En un mot, c'est le crime qui est puni. »

(1) Comme les sauvages no font presque aucune assemblée sans avoir le calume A la bouche, l'on tenait toujours un feu allumé au milieu des cabanes de conseil, pour la commodité des fumeurs. De là, allumer un /eu de conseii signifie ohoisix an lieu pour y tenir des assemblées.

(2) Relation des Jésuites, 1648.

Pour s'assurer de la bonne conduite des sauvages à l'avenir, on leur demanda deux otages : ils donnèrent deux jeunes garçons, qui furent confiés au P. Joseph Le Caron, afin qu'il les instruisît. Quant aux coupables, ils furent renvoyés, à condition que leur affaire serait décidée plus tard (1), lorsque le gouverneur serait de retour dans le pays.

(1) LeClcreq, Etablissement delà foi.

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