CHAPITRE QUATRIÈME
La compagnie de Rouen s'occupe peu de la colonie — Les sauvages du Canada insensibles aux vérités du christianisme — Le duo de Montmorency achète la vieeroyauté — Champlain conduit sa famille à Québec — Couvent et église des Récollets bâtis près de la rivière Saint-Charles— Colonies anglaises — Virginie — Les puritains à Plymouth.
En France, Champlain continuait d'employer tout son crédit et celui de ses amis, pour arracher des secours plus abondants à la compagnie. Les prétentions du prince de Condé, soutenues au parlement, .avaient été rejetées par le conseil du roi, qui avait déclaré que les associés ne devaient faire de paiements qu'à M. de Thémines. Malgré le soulagement qu'apportait cette décision à leurs affaires pécuniaires, ils refusèrent d'encourir aucune dépense en faveur de la colonie. Tout ce que Champlain put obtenir, fut d'engager quelques français à tenter fortune, en allant occuper des terres dans la colonie. Attristé, mais non découragé par ce peu de succès, il repartit pour Québec, où il arriva assez tard dans l'été de 1618.
Le P. Dolbeau, pendant le séjour qu'il venait de faire en France, avait reçu du Saint-Siège la permission de célébrer un jubilé au Canada ; le vingt-neuf juillet, on en fit l'ouverture, avec les cérémonies ordinaires, dans la chapelle de Québec. Tous s'y disposèrent soigneusement, et visitèrent avec piété les stations établies par les missionnaires, dans des cabanes servant de chapelles pour l'occasion.
Toujours infatigable, Champlain se prépara à retourner en France dans la même année, et se fit accompagner du P. Paul Huet.
La mission huronne n'avait pu être reprise, depuis que le P. Le Caron en était descendu, dans l'année 1616 ; il aurait voulu y retourner, mais aucune occasion de remonter à Carhagouha ne s'était présentée. Désirant toutefois se consacrer aux missions sauvages, il se déchargea de la supériorité sur le P. Dolbeau, et partit pour Tadoussac au commencement de novembre. Pendant l'hiver qu'il passa en ce lieu, s'il eût bien
des privations à souffrir, il y trouva cependant des amis parmi les Montagnais. Un chef, nommé Choumin, l'adopta comme son frère, et lui donna rang dans sa cabane. C'était une pratique usitée parmi les sauvages à l'égard des étrangers, qui, par l'adoption, entraient de plein droit dans une famille, et se trouvaient y avoir ainsi des parents à tous les degrés.
Choumin, ou en français Raisin, avait reçu ce nom parcequ'il aimait le jus de la vigne. Il était aussi appelé le Cadet, parce qu'il tenait ses habits fort propres, et qu'il imitait de son mieux les manières françaises (1). Il se rendit utile au missionnaire, en lui aidant à construire plus solidement une maison, que les Récollets avaient commencée, sur un beau terrain donné l'année précédente par les associés.
Le Père Paul Huet était chargé de faire connaître l'état de la mission aux supérieurs des récollets de la province de France, et de les consulter sur les précautions à prendre avant de donner le baptême aux sauvages (2). L'assemblée fut étonnée de la différence qui existait entre les naturels de la Nouvelle-France et ceux de l'Amérique Espagnole. Parmi les tribus du sud, les Pères Récollets convertissaient chaque année des milliers d'individus; tandis que cette terre du nord paraissait stérile et inféconde. L'on remarquait chez les peuples du Canada de l'aveuglement, de l'insensibilité, un prodigieux éloignement de Dieu, et une opposition si grande à la foi, que bien des années devaient être sacrifiées pour les préparer à la recevoir. Ceux même qui consentaient à se laisser instruire par les missionnaires ne paraissaient saisir que la partie sensible et matérielle des mystères ; et, à très-peu d'exceptions près, ils demeuraient ensevelis dans une profonde insensibilité touchant les choses de l'autre vie.
Les dispositions des sauvages du Canada furent exposées amplement, et l'on consulta la Sorbonne. Il fut enfin décidé, qu'à l'égard des adultes et des enfants en danger de mort, on pourrait risquer le sacrement de baptême; que, quant aux autres sauvages, on baptiserait seulement ceux qui, après avoir été longtemps éprouvés, paraîtraient touchés, instruits, et détachés de leurs coutumes superstitieuses, ou qui, s'étant fixés parmi les Français, auraient été dressés à la manière de vivre de ceux-ci, et sauraient suffisamment les vérités reli-
(1) Sa femme lui ayant donné tin fils, Choumin consentit à le faire baptiser, mais à condition qu'il serait nommé Père Joseph. Le P. Le Caron se résigna à suirro les idées de civilité auxquelles tenait Choumin.
(2) LeClercq, Etablissement de la Foi.
gieuses. Les enfants appartenant aux familles de la dernière classe seraient aussi indistinctement baptisés. Cette décision fut regardée comme devant servir de règle de conduite aux missionnaires envoyés pour exercer le saint ministère chez les sauvages.
Le Père Jamay, commissaire des missions du Canada, et le Père Huet faisaient dans le même temps des démarches pour obtenir l'autorisation de bâtir à Québec un couvent régulier. La permission en fut accordée avec les formalités requises par les lois. Le prince de Condé fournit quinze cents livres pour aider à la construction des bâtiments; Charles Des Boues, grand-vicaire de Pontoise, ecclésiastique d'une haute piété, prit une large part à la bonne œuvre ; il accepta la qualité de syndic général des missions (1), et donna pour première aumône une somme de six cents livres. Plusieurs autres personnes zélées contribuèrent encore à cette entreprise.
Quoiqu'il n'y eût ordinairement qu'un prêtre à Québec, l'on y entretenait le chant de l'office canonial, surtout les jours de fêles et les dimanches ; néanmoins, pour établir une régularité plus parfaite sur ce point, un autre religieux, le P. Guillaume Poulain, passa dans la colonie, avec le P. Huet, trois Frères donnés et deux ouvriers à gages.
De son côté, Champlain n'oubliait rien pour avancer les affaires temporelles du Canada. Quoique la cour et la compagnie fussent indifférentes à ses bonnes intentions, il réussit à obtenir quelques secours en munitions de guerre, en provisions de bouche, en marchandises de traite. Il fit passer en même temps plusieurs ouvriers, et des laboureurs pour la culture des terres. Comme il n'avait pu encore réussir dans les desseins plus vastes qu'il avait conçus pour l'avancement de la colonie, il jugea à propos de rester un peu plus longtemps en France, et de surveiller lui-même la marche des affaires déjà entamées,
Le vaisseau qui portait les deux religieux et leurs compagnons mouilla devant Québec, au mois de juin 1619. Mais, la joie que causa leur arrivée fut troublée par le décès du bon Frère Pacifique, mort le vingt-trois août; ce fut la première offrande que firent à Dieu les missions du Canada. Simple Frère lai, le F. Pacifique Du Plessis avait cependant concouru à l'avancement spirituel et temporel de la colonie. Comme nous Pavons vu, il l'avait sauvée d'une destruction complète,
(1) Le syndic était un protecteur, choisi soit parmi les laïcs, soit parmi les eccléfiLastiç^ues. M. de S rontenac a été syndic des RécoUets au Canada.
en détournant le coup que les sauvages voulaient faire tomber sur tous les habitants de Québec ; aux Trois-Rivières, il avait tenu la place d'un missionnaire, instruisant les sauvages ainsi que les Français, et baptisant les enfants moribonds. Il avait édifié tous les habitants du pays par sa grande douceur, par sa simplicité et par son zèle. Aussi ses obsèques furent célébrées avec toute la solennité que les circonstances locales pouvaient permettre. Le P. Dolbeau, supérieur,, envoya le P,. Guillaume Poulain aux Trois-Rivières, en le chargeant de veiller à cette mission, rendue importante par le grand nombre de sauvages qui s'y réunissaient.
Les Récollets choisirent, pour l'emplacement de leur couvent, un endroit situé à moins d'une demi-lieue du fort de Québec, et où l'on espérait alors bâtir la ville, lorsque le temps en serait venu. C'est le lieu où est aujourd'hui l'Hôpital-Général.
Ce terrain, traversé par les eaux limpides de plusieurs ruisseaux descendant des hauteurs voisines, était sur les bords de la rivière, nommée par les sauvages Cabir-Coubat, à cause de ses nombreux méandres. Les Récollets l'appelèrent la rivière Saint-Charles, en mémoire du sieur Charles Des Boues, bienfaiteur de la mission.
Jusqu'alors il avait fallu faire venir la chaux de France ; mais, vers ce temps, on découvrit de la pierre calcaire, et le supérieur, voulant profiter de la découverte, fit bâtir un four à chaux. L'on prépara les bois de charpente ; on perça des routes dans laforêt pour faciliter les transports ; l'emplacement du futur couvent fut défriché, et l'on traça de grands jardins. Au printemps, douze ouvriers furent mis à l'œuvre, aidés dans leurs travaux par les Français et les sauvages,, que dirigeait Pontgravé. Tout avança si rapidement, que le trois juin 1620, le supérieur posa solennellement la première pierre du couvent.
Champlain était resté en France pendant toute l'année 1619. Il pressait vivement la compagnie de faire passer à Québec des hommes et des secours. Déjà elle avait décidé d'envoyer, en 1619, quatre-vingts personnes, avec des provisions, des armes, des outils et d'autres objets nécessaires pour un nouvel établissement. Parmi les signatures apposées à cette décision se trouve le nom de M. de Monts, qui avait conservé quelque part dans la compagnie de Rouen (1), L'année 1619 s'écoula, et. de toutes ces promesses de secours et d'hommes, aucune ne fut
(1) Voyages de Champlak», liy. IV, ch. it.
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tenue. Cependant on se plaignait partout de la compagnie, qui, jouissant d'un privilège fort avantageux, ne remplissait point ses engagements envers la colonie. D'une autre part, la concorde était loin de régner parmi les associés. Les huguenots avaient à cœur de ne pas voir la religion catholique s'enraciner dans le Canada, tandis que les catholiques se rejouissaient des efforts qu'on faisait pour l'y établir. De là naissaient des divisions et des procès ; chaque parti se défiait de l'autre, et entretenait son commis particulier, chargé d'examiner tout ce qui se passait à Tadoussac et à Québec.
Franc, loyal et honnête, Champlain ne leur ménageait aucun reproche, au sujet de leur conduite. Ils voulurent se délivrer d'un censeur incommode, en l'obligeant à s'occuper de découvertes, pendant que Pontgravé resterait à Québec revêtu du commandement, et chargé de la traite. Ils espéraient que ce dernier serait plus souple et plus traitable. Champlain leur répondit que, comme lieutenant général du vice-roi, il avait l'autorité sur tous les hommes de l'habitation; qu'il l'exerçait partout, excepté dans leur magasin, où était placé leur premier commis ; que le sieur de Pontgravé était son ami, qu'il le respectait comme son père, à cause de son âge, mais qu'il ne lui céderait jamais aucun de ses droits.
Le prince de Condé, dont la principale gloire est d'avoir été le père du grand Condé, avait recouvré la liberté, et repris sa commission de vice-roi de la Nouvelle-France. Mêlé aux événements qui agitaient alors la France, il s'occupait peu de la colunie lointaine du Canada ; aussi, moyennant une somme de trente-trois mille livres, il remit volontiers la vice-royauté au duc de Montmorency, amiral de France (1). Le nouveau viceroi nomma Champlain son lieutenant général dans la Nouvelle- France, et l'engagea à se rendre à Québec, afin de fortifier l'habitation et de la mettre à l'abri d'une attaque. Le roi Louis XIII voulut reconnaître les services rendus à la religion et à la France par l'intrépide voyageur, en lui adressant la lettre suivante: «Champlain, ayant su le commandement que vous aviez reçu de mon cousin le duc de Montmorency, amiral de France, et mon vice-roi en la Nouvelle-France, de vous acheminer au dit pays, pour y être son lieutenant, et avoir
(1) Henri, duc de Montmorency, filleul de Henri IV, fut fait amiral à l'âge de dixsoptans, et obtint le bâton de maréchal de France en 1629. Entraîné dans la révolte de Gaston, frère de Louis XIII, il fut vaincu à Castelnaudarv, en 1632, après avoir fait des prodiges de valeur. Il fut pris par les troupes du roi, condamné à mort et exécuté, à l'âge de trente-huit ans, l'année même que les Français reprenaient possession de Quebeo.
soin de ce qui se présentera pour mon service, j'ai bien voulu vous écrire cette lettre, pour vous assurer que j'aurai bien agréables les services que vous me rendrez en cette occasion, surtout si vous maintenez le pays en mon obéissance, faisant vivre les peuples qui y sont le plus conformément aux loix de mon royaume que vous pourrez, et y ayant le soin qui est requis de la religion catholique, afin que vous attiriez par ce moyen la bénédiction divine sur vous, qui fera réussir vos entreprises et actions à la gloire de Dieu, que je prie (Champlain) vous avoir en sa sainte et digne garde. Ecrit à Paris, le septième jour de mai 1620. »
Champlain avait engagé plusieurs personnes à passer avec lui dans la Nouvelle-France ; comme il était décidé à s'y établir lui-même, il régla ses affaires particulières à Paris, emporta avec lui tout ce qui lui appartenait en France, et disposa sa femme à le suivre, ainsi que quelques-uns de ses parents. Il arriva vers le commencement de juillet 1620, à Tadoussac, où il rencontra son beau-frère, Bustache Boullé, qui était depuis près de trois ans dans le pays, et qui fut agréablement surpris de voir sa sœur. Champlain fut reçu à Québec avec beaucoup de joie et de respect. 11 n'y avait pas paru depuis une couple d'années; il revenait avec le titre de lieutenant général du vice-roi, accompagné de sa jeune femme et des gens de sa maison. Le nouveau lieutenant général ayant pris possession du pays et de l'habitation au nom du vice-roi, et l'acte en ayant été dressé par le sieur Guers, nommé commissaire, tous se rendirent à la chapelle, où un Te Deum solennel fut chanté. Le P. Jamay profita de l'occasion pour exhorter ses auditeurs à l'obéissance envers Dieu, envers le roi et envers le représentant du roi dans le pays.
Champlain s'empressa d'aller visiter l'habitation et ses jardins. Arrivant avec sa femme, il eût souhaité lui offrir un logement convenable ; mais le jardin, l'habitation et les dépendances étaient dans un triste état (1). Les bâtiments avaient été négligés ; la pluie et le vent y pénétraient de toutes parts ; le magasin menaçait de tomber ; les cours étaient remplies d'ordures. Les ouvriers, qui, pendant son absence avaient été employés à bâtir le couvent des Récollets et une maison pour Hébert (2), furent aussitôt mis à réparer les édifices pu-
(1) Voyages de Champlain.
(2) La maison d'Hébert fut le premier bâtiment élevé sur l'emplacement de la .hauts villa. Ello devait être entre la rue Sainte-Famille et la rue Couillard ; c'est ce qu'indique un contrat passé en 1634, entre Guillaume Huboust et Marie Rollet d'une part, et Guillaume Couillard et Guilleniette Hébert de l'autre.
blics. Les travaux furent conduits si vigoureusement, qu'en peu de temps les appartements étaient prêts pour recevoir Champlain et sa famille. L'on commença aussi sur les hauteurs, au dessus de l'habitation, un fort destiné à la protéger et à commander le fleuve dans toute sa largeur vis-à-vis de Québec. Le lieu qui fut choisi est celui où, pendant près d'un siècle et demi, résidèrent les gouverneurs français du Canada, et d'où les ordres du représentant des rois très-chrétiens étaient portés jusques aux confins du Mexique. Longtemps après la cession du Canada aux Anglais, le drapeau de la Grande-Bretagne a flotté, au même endroit, sur la demeure des gouverneurs généraux de l'Amérique Britannique. « J'établis cette demeure, » dit Champlain, « en une situation très-bonne, sur une montagne qui commandait sur le travers du fleuve Saint-Laurent, qui est un des lieux les plus étroits de la rivière Cette maison ainsi bâtie ne plaisait pas à tous nos associés ; et pour cela il ne faut pas que je laisse d'effectuer le commandement de monseigneur le vice-roi, et ceci est le vrai moyen de ne point recevoir d'affront (1). »
A la suite de ses fatigues, de ses inquiétudes et de ses nombreux voyages, Champlain put goûter quelques jours de repos au sein de sa famille, heureusement réunie près de lui, dans la colonie qu'il avait fondée et qui était devenue sa seconde patrie. Madame de Champlain avait autour d'elle deux ou trois femmes, attachées à son service, et qui lui étaient nécessaires au milieu d'une société presque entièrement composée d'hommes. Alors âgée de vingt-deux ans seulement, elle avait montré beaucoup de courage, en entreprenant un voyage long et pénible à cette époque. Pendant qu'elle demeura au Canada, elle sut se concilier le respect et l'affection des Français et des sauvages. Ceux-ci surtout furent frappés de sa beauté. Ils étaient aussi grandement étonnés de voir qu'elle les renfermait tous dans son cœur; chacun d'eux, en effet, se reconnaissait dans le miroir qu'elle suspendait à sa ceinture, comme c'était alors la coutume parmi les dames (2). Pour leur témoigner encore plus son affection, elle apprit la langue algonquine, et s'occupa à faire le catéchisme aux enfants. Toute sa vie, elle porta beaucoup d'intérêt aux missions du Canada, même après sa retraite dans un couvent de Meaux, où elle devint religieuse ursuline quand elle eut perdu son mari.
Pendant l'automne et l'hiver qui suivirent, les ouvriers furent employés à réparer l'habitation, et à élever le fort que
(1) Voyages de Champlain. Voir appendice, A.
(2) Chroniques des Ursulines, Vie de Marie Hélène Boullé.
Champlain désirait finir au plus tôt. Il comprenait clairement qu'un poste retranché serait nécessaire pour maintenir l'autorité du roi, lorsque des difficultés s'élèveraient entre les compagnies de marchands, et aussi pour défendre les habitants de Québec, s'ils étaient menacés par les ennemis. En effet, la population résidante n'était pas assez considérable pour espérer faire respecter ses droits et ses propriétés dans le cas d'une attaque un peu sérieuse, puisque, pendant l'hiver de 1620-21, il n'y avait à Québec que soixante personnes, en comptant hommes, femmes, enfants, religieux, ainsi que les dix ouvriers occupés au couvent des Récollets. C'était donc rendre service à tous les habitants que de leur procurer un lieu de refuge, où ils pussent se mettre à l'abri et se défendre avec facilité.
Si elle restait exposée à bien des dangers, la population de Québec jouissait d'un précieux avantage; elle s'était acclimatée, et n'était plus sujette aux terribles maladies des premiers temps : «Chacun se porta très-bien, » observe Champlain, « hormis un homme qui fut tué par la chute d'un arbre, qui lui tomba sur la tête et ainsi mourut misérablement. »
Avec le gouverneur étaient arrivés à Québec trois récollets, le Frère Bonaventure, le P. Denis Jamay, qui revenait comme supérieur et commissaire provincial, et le P. George Le Baillif. Le dernier était un homme distingué par sa naissance, remarquable par son mérite personnel, et possédant l'estime de Louis XIII. Le duc de Montmorency, les sieurs de Yillemenon, intendant de l'amirauté, et Dolu, intendant des affaires de la Nouvelle-France, avaient recommandé à Champlain de ne rien entreprendre de considérable sans le concours de ce religieux, assurant qu'ils approuveraient toujours tout ce qui se ferait avec son avis.
Le supérieur des Récollets avait amené des ouvriers ; aussi le couvent fut-il bientôt prêt à recevoir non-seulement des religieux, mais encore de jeunes élèves sauvages. Les travaux furent poussés si vigoureusement, que l'église put être bénite le vingt-cinq mai 1621. Sagard, à son arrivée en 1623, trouva cet établissement fort convenable. «Notre jardin et verger,» dit-il, «est très-beau. Notre logis est fort commode pour ce
qu'il contient Le corps de logis est au milieu de la cour,
comme un donjon ; puis les courtines et remparts faits de bois, avec quatre petits bastions aux quatre coins, élevés de douze à quinze pieds, sur lesquels on a dressé de petits jardins; puis la grande porte avec une tour quarrée au-dessus, qui nous sert
de chapelle, et un beau fossé naturel qui circuit tout à l'entour de la maison et du jardin, qui est joignant l'enclos. » (1)
La petite chapelle bâtie en 1615 près du magasin de la compagnie ne fut cependant point abandonnée ; elle servait d'église paroissiale, et l'on y faisait solennellement l'office divin, les dimanches et les jours de fête.
Pendant que la colonie de la Nouvelle-France recevait des secours, obtenus par l'énergique dévouement de son fondateur et par le zèle éclairé des religieux de Saint François, celle de la Virginie avait pris un accroissement considérable. En 1620, elle renfermait plus de deux mille européens. Un des moyens adoptés pour augmenter sa population fut d'y envoyer une cargaison de filles, jeunes et honnêtes, destinées à épouser des planteurs ; elle furent débarquées à Jamestown au nombre de quatre-vingt-dix. La compagnie fixa le prix de chacune à cent livres de tabac ; or le tabac, qui était la monnaie courante de la Virginie, valait trois schelins la livre ; de sorte qu'une femme, rendue sur les lieux, coûtait à l'acheteur une somme de quinze louis. Bientôt le nombre de filles ayant considérablement diminué, il fallut augmenter le prix et le porter à cent cinquante livres de tabac.
Dans le même temps, une seconde colonie anglaise se fondait sur les côtes de l'océan Atlantique, mais bien plus près du Canada. Pour donner une idée de cet établissement, il faut reprendre les faits d'un peu plus haut,
Henri VIII avait voulu conserver les principaux dogmes de la religion catholique, tout en rejetant la suprématie du pape et en se constituant lui-même chef de l'église anglicane. Sous Edouard VI, le calvinisme s'introduisit en Angleterre; la reine Marie le réprima et travailla à relever le catholicisme. Mais, pendant le règne d'Elisabeth, le protestantisme reprit de nouveau l'ascendant, sous la protection de cette princesse. Avec le concours des évêques anglicans, elle rétablit une liturgie, des cérémonies et une discipline qui déplurent à une partie des ministres protestants. Ceux-ci demandaient des changements plus considérables; ils voulaient une liturgie plus simple, et, suivant eux, plus pure, que la liturgie proposée par la reine. De là ils reçurent, vers l'an 1569, le titre dérisoire de puritains, qui demeura attaché aux partisans de leur secte. Elisabeth les persécuta ; ce qui ne les empêcha pas de croître en nombre et de composer, sous le règne de Jacques I, un parti
(l) Sagard, Grand Voyage au pays des Huront.
nombreux. En 1G06, ils se divisaient, dans le nord de l'Angleterre, en deux groupes, dont l'un était dirigé par le ministre Jolin Robinson et l'autre par William Brewsler. Sans cesse harcelés par léglise de l'état, une partie d'entre eux se décida à passer en Hollande, où ils espéraient jouir d'une plus grande liberté de conscience. Dans les années 1007 et 1608, ils allèrent demeurer à Amsterdam, et peu après à Leyde, sous la conduite du sieur Robinson. Mais bientôt, jugeant le climat malsain, trouvant que les Hollandais n'étaient pas assez rigides observateurs du sabbat, et craignant que leur enfants ne dégénérassent de la ferveur de leurs pères, ils résolurent de s'établir en Amérique, et d'y fonder une église nouvelle. Après des négociations prolongées, ils obtinrent en 1619, de la compagnie de la Virginie, des lettres patentes qui leur devinrent inutiles, car, le trois novembre 1620, peu de temps après leur départ pour l'Amérique, Jacques I, sans faire attention aux chartes précédemment accordées et aux prétentions des autres puissances de l'Europe, créa une nouvelle compagnie, qu'il chargea de gouverner la Nouvelle-Angleterre, et à laquelle il donna tous les territoires situés entre le 40e et le 48e degrés de latitude nord. Cette concession, de huit degrés de largeur, s'étendait en longueur jusqu'à la mer de l'ouest, et embrassait ainsi dans ses limites une grande partie du Canada.
Les puritains de Leyde s'étaient rendus en Angleterre pour y prendre les deux navires, sur lesquels ils devaient traverser l'océan. Après avoir été repoussés une couple de fois par les tempêtes vers les ports anglais, ils furent forcés d'abandonner un de leurs bâtiments qui avait fait plusieurs voies d'eau. Une partie des voyageurs resta en Angleterre, les autres laissèrent le port de Plymouth, le six septembre 1620, sur le Mayflower. Après un assez long passage, leur navire fut porté près des récifs du cap Mallebarre. Fatigués d'une navigation pénible et ennuyeuse, les colons désiraient arriver à terre; ils renoncèrent donc au projet de débarquer à l'entrée de la rivière Hudson et firent voile vers le cap Cod, dans le port duquel la tempête les obligea de se réfugier. Pendant qu'ils étaient mouillés en ce lieu, les chefs s'aperçurent qu'un mauvais esprit régnait parmi les serviteurs: ceux-ci, espérant n'avoir plus de maîtres à craindre lorsqu'ils seraient dans la terre de la liberté, formaient des projets dangereux pour la chose publique. Afin de prévenir les malheurs qui auraient pu fondre sur la colonie naissante par suite d'une indépendance complète, les associés décidèrent de former un corps politique, qui serait régi comformément
aux vœux de la majorité. Le onze novembre 1620, après de longues prières, quarante-un colons, réunis sur le vaisseau, dressèrent et signèrent les articles d'une convention à laquelle eux et leurs familles se soumettaient ; les signataires représentaient cent et une personnes. Suivant les formes républicaines, ils choisirent John Carver pour remplir pendant un an les fonctions de gouverneur.
Des explorateurs furent envoyés pour visiter la côte, et, le six décembre, les chefs de la colonie partirent sur une chaloupe pour faire le tour de la baie, afin de chercher un lieu convenable à l'établissement qu'ils allaient commencer Après une course de quelques jours, pendant laquelle ils eurent une rencontre hostile avec les indigènes, ils arrivèrent au port de Patuxet, auquel ils donnèrent le nom de Plymouth, en l'honneur de la ville d'où ils avaient fait voile pour entreprendre ce voyage.
Les environs paraissant favorables à leurs desseins, ils retournèrent pour en porter avis à leurs amis. Le seize décembre, le Mayflower arriva à Patuxet, et quelques jours après, on résolut de bâtir la future ville sur un terrain élevé, déjà défriché par les sauvages. Le vingt-cinq décembre, jour de Noël, on commença le premier édifice, destiné à servir de maison commune ; le terrain fut divisé en dix-neuf portions, qu'on accorda à autant de tamilles; et, le dernier jour de l'année 1620, le sabbat fut célébré dans la maison, qui était déjà à peu près finie (1).
Les colons qui faisaient partie de cette petite troupe sont honorés aujourd'hui aux Etats-Unis sous le nom de pilgrim fathers; ils furent les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre, et apportèrent avec eux les principes de républicanisme qui se sont perpétués jusqu'à nos jours.
Le premier hiver fut dur pour les nouveaux habitants ; ils souffrirent beaucoup, car ils étaient dépourvus des moyens de se protéger contre la rigueur du climat. Le mal de terre les attaqua, et enleva, pendant les trois premiers mois, plus de la moitié d'entre eux. Ils vivaient aussi dans la crainte de surprises de la part des sauvages, qu'ils ne connaissaient pas encore. Bientôt cependant, ils purent se mettre en rapport avec les tribus voisines et lier amitié avec elles. En effet, au mois de mars 1621, un indien se présenta hardiment dans la rue de Plymouth, et étonna les colons en leur adressant la parole en
(l) Holmoi ; Amtriean Annals, yol,I.
anglais: «Welcome, Yingces; vcelcome, Yingees,» (1) répétaitil à ceux qu'il rencontrait; ïl se nommait Samoset et était chef d'un pays éloigné de quelques journées de marche. Ayant plusieurs fois rencontré des pêcheurs anglais qui visitaient la côte, il avait appris quelques mots de leur langue. Il informa les colons que les anciens habitants du lieu étaient morts, quatre ans auparavant, d'une maladie tout à fait extraordinaire, et que ni homme, ni femme, ni enfant n'avaient survécu. Aussi les nouveaux venus crurent pouvoir s'emparer sans injustice d'une terre dont Dieu avait détruit les maîtres pour leur faire place. Peu de temps après, ils conclurent avec Massassoït, le plus puissant chef des environs, une alliance qui fut gardée fidèlement de part et d'autre pendant un grand nombre d'années.
(1) " Soyez les bienvenus, Anglais; soyez les bienvenus." Le mot, english, trop dur pour la langue des sauvages, était par eux prononcé Yingces ; de là est venu te nom de Yankees donné aux Anglais des Etats-Unis du Nord. Suivant le P. Biard, tes Etchemina et les Souriquois les appelaient Ingrés.