CHAPITRE CINQUIÈME
Formation de 1b compagnie de Montmorency— Dissensions entre l'ancienne ei la nouvelle compagnie — Requête des habitants de Québec présentée au roi — Union des deux compagnies — Des partis iroquois pénètrent dans la colonie — Une bande iroquoise attaque le couvent des Récollets — Compagnies de l'Aoadie — Deux Pères Récollets et le Frère Sagard au pays des Hurons — Feu de conseil allumé aux Trois-Rivières— Paix conclue entre les Français, les Iroquois, les Hurons et les Algonquins — On propose de civiliser les sauvages - Cette entreprise n'a point de succès.
En accordant un privilège pour la traite des pelleteries à la compagnie des marchands de Rouen et de Saint-Malo, le roi avait obligé les associés à entretenir le fort et l'habitation de Québec, à bâtir de nouveaux forts quand il serait nécessaire , à soutenir un corps de missionnaires dans la Nouvelle-France, et à y envoyer des cultivateurs, des ouvriers, des artisans, enfin à maintenir un nombre d'officiers et de soldats, suffisant pour la protection des Français et des sauvages alliés. Ces engagements avaient été négligés. Les associés prétendaient faire valoir leurs privilèges exclusifs pour la traite ; ils tiraient du pays tous les revenus qu'ils en pouvaient arracher ; mais ils s'occupaient peu des progrès de la religion, ils ne bâtissaient point de forts, et ne faisaient presque rien pour Faccroissement de la colonie. Champlain, qui avait eu beaucoup de peine à former cette compagnie, tâchait inutilement de l'éclairer sur ses devoirs. Cependant, pour empêcher son œuvre de périr, il avait obtenu, de personnes charitables, des secours pour élever un fort et pour faire passer quelques habitants dans le pays.
Les protecteurs du Canada crurent devoir mettre un terme à un pareil état de choses, par un changement qui devenait nécessaire aux intérêts des colons. En 1621, on apprit à Québec, par un navire arrivant de France, que le duc de Montmorency avait formé une autre compagnie, pour l'opposer à l'ancienne. Les chefs de la nouvelle association étaient les sieurs Guillaume De Caën et son neveu, Emery De Caën. Dès le printemps, ils envoyèrent des agents à Québec, avec ordre de prendre posses-
sion du fort et de l'habitation, et d'entrer dans les droits de l'ancienne compagnie, en respectant ses justes réclamations aussi bien que celles des particuliers.
Représentant cette ancienne compagnie, Pontgravé partit de France, et suivit de près le navire des sieurs DeCaën. A son arrivée, on lui refusa l'entrée du fort de Québec, et on se contenta de lui fournir, au magasin, des marchandises avec lesquelles on lui permit de faire la traite aux Trois-Rivières.
Quelque temps après, Guillaume De Cacn arriva de France, portant un arrêt du conseil qui réglait les différends survenus entre les deux compagnies : elles devaient faire la traite ensemble pendant la première année, en partageant les dépenses et les profits. Toutes ces brouilleries excitèrent des troubles, et retardèrent les progrès de la colonie, malgré les remèdes que Champlain tâchait d'y apporter. Au milieu de ces difficultés, le gouverneur, les Récollets et les habitants les mieux intentionnés évitaient de prendre parti soit pour une compagnie, soit pour l'autre ; car ils gémissaient de voir le pays ruiné par des querelles particulières. Ils résolurent donc de porter leurs plaintes au roi, et de députer vers lui un sujet capable de faire valoir les justes droits de la colonie. La présence de Champlain étant nécessaire à Québec, on choisit pour cette mission le P. George LeRaillif, qui, par son état et sa naissance, était plus propre à réussir que tout autre (1). Le Père accepta la commission, et s'embarqua le sept septembre sur le vaisseau de Pontgravé. A son arrivée en France, laissant de côté les prétentions des deux compagnies, il s'appliqua uniquement à procurer le bien général. Il fut présenté par le duc de Montmorency à Louis XIII, à qui il remit la requête des habitants du Canada, ainsi que le cahier énumérant leurs griefs (2).
(1) P. Le Clereq, Etablissement de la foi.
(2) Voici cotte première requête des habitants du Canada, telle qu'elle est donnée par le F. Gabriel Sagard.
" Sachent tous qu'il appartiendra que, l'an de grâce 1621, le dix-huitième jour d'août- ••• par la permission du sieur lieutenant (noble homme Samuel de Cbamplain, capitaine ordinaire pour le roi en la marine, lieutenant général es dits pays et terres), se serait faite une assemblée générale de tous les françois habitants de ce pays d« la Nouvelle-FVance, afin d'aviser des moyens les plus propres sur la ruine et désolation de tout ce pays, et pour chercher les moyens de conserver la religion catholique, apostolique et romaine, l'autorité du roi inviolable, et l'obéissance due au dit seigneur vicc-Toif après que, par les sieurs lieutenant, religieux et habitants, présence du sieur Baptiste Guers, commissaire du seigneur vice-roi, a été conclu el promis do ne vivre que pour la conservation de la dito religion, obéissance inviolable au roi et conservation de l'autorité du dit seigneur vice-roi;- voyant cependant la prochaine ruine de tout le pays, a été d'une pareille voix délibéré que l'on feroit choix d'une personne de l'assemblée pour aller- • • • aux pieds du roi- ••• présenter avec toute humilité le cahier du pays, auquel seront contenus les désordres arrivés eu ce pays et notamment cette année 1621 .... et, pour ce, tous d'us pareil consente
Après avoir décrit la beauté et la fertilité du pays, après avoir parlé des mines de fer, de plomb et de cuivre, des bois, des pelleteries, de la potasse, de la résine qu'on en peut tirer pour de fort grosses sommes, ils ajoutent, en faisant allusion aux entreprises des Anglais : « Il ne faut pas tant s'assurer aux paupières abattues des lions, que l'on ne sache qu'ils mordent en dormant? ... Un autre (peuple) qui posséderait la dite terre pourrait de là tenir en bride et contrainte plus de mille vaisseaux de votre état, qui viennent annuellement aux pèches Ils regretteraient de voir le titre auguste de Nouvelle-France changé en un autre, soit de Nouvelle-Hollande, Flandre, Angleterre. » Us rappellent ensuite les menaces continuelles de l'Angleterre, les sourdes menées des huguenots de La Rochelle, qui, tous les ans, fournissaient des munitions et des armes à feu aux sauvages, en les encourageant à couper la gorge aux Français ; ils demandent que la religion catholique soit maintenue dans le pays; que les prétendus réformés n'y puissent demeurer; qu'un fort soit bâti sur les hauteurs de Québec; qu'un séminaire soit fondé pour cinquante enfants sauvages; que la justice soit administrée avec plus de vigueur; que le roi entretienne pendant six ans une garnison de cinquante hommes ; que Sa Majesté donne des canons, poudres et munitions ; enfin que l'on étende l'autorité du sieur de Champlain, et que l'on augmente ses appointements, qui, n'étant que de deux cents écus, ne pouvaient suffire à ses dépenses (1).
Le roi était occupé à comprimer les troubles de religion que le parti calviniste suscitait de nouveau. La ligue des réformés, voulant soutenir vigoureusement sa levée de boucliers, avait choisi pour généralissime le duc de Rohan. Ses principaux boulevards étaient La Rochelle, Montauban et Montpellier ; de ces centres d'action, elle agitait tout le midi de la France.
ment et do la mémo voix, connaissant la sainte ardeur à la religion chrétienne- ••• qa'a toujours constamment et filèlement témoignée le Rév. P. George LeBaillif, religieux de l'ordre des Récollets- •• • nous l'avons commis et délégué avec plein pouvoir et charge de faire, agir pour et au nom de tous les habitants de cette terre, suppliant avec toute humilité Sa Maj-sté, son conseil et notre dit seigneur vice-roi d'agréer cette nôtre délégation- •• • Et de plus lui donnons pouvoir de nommer et Instituer un ou deux avocats au conseil de Sa Majesté, cours souveraines et juridictions, pour et en son nom et au nôtre écrire, consulter- •• • Donné à Québec en la Nouvelle- France, sous la signature des principaux habitants faisant pour le général • • • ► (Signé) Champlain; F. Denis Jamay, commissaire; F. Joseph LeCaron; Hébert, procureur du roi; Gilbert Courseron, lieutenant du prévôt; Boullé ; Pierre Reyo \. Le Tardif; J. Le Groux ; P. Des Portes ; Nicolas, greffier de la jurisdiction de Québe» et greffier de l'assemblée ; Guers. commissaue de Mgr. le Yioe-roL (1) F. Gabriel Sagard, Histoire- du Canada,, liv. L
Comme néanmoins ils ne reoevaient pas du peuple tout l'appui qu'ils en attendaient, les chefs appelèrent à leur aide l'Angleterre et la Hollande. Réunis à La Rochelle en assemblée générale, le duc de Rohan et ses collègues publièrent, le dix mai, une constitution par laquelle le royaume était transformé en une espèce de république, modelée sur celle des provinces-unies de la Hollande. Tous ces mouvements d'hommes, qui prétendaient former un état dans un état, avaient fini par lasser Louis XIII, qui résolut de pousser vivement la faction, et de suivre en personne les opérations de ses troupes.
Les circonstances étaient sans doute bien peu favorables, pour que le roi prêtât attention aux demandes d'une colonie naissante, située au delà des mers. Cependant, le P. George ne laissa pas d'obtenir les principaux articles de son cahier ; il fit dresser plusieurs règlements très-avantageux à la colonie, et terminer les différends des deux compagnies par un arrêt du conseil d'état, qui les réunissait en une seule. Par cet arrêt, il était réglé que la compagnie des sieurs De Caën, sous le nom de compagnie de Montmorency, pourrait seule faire le commerce et la traite dans la Nouvelle-France; que néanmoins tous les sujets du roi auraient droit d'entrer dans la dite compagnie, et d'être admis aux profits, en prenant leur part des dépenses et des pertes ; que les sieurs De Caën et leurs associés compteraient une somme de dix mille livres à l'ancienne compagnie, qui recevrait de plus la valeur de ses marchandises, barques, canots, et à laquelle on remettrait en France les pelleteries déjà achetées lorsque le premier vaisseau arriverait à Québec (1).
Parmi les privilèges accordés à la compagnie nouvelle, la traite lui était assurée par le duc de Montmorency pour onze ans, auxquels le roi ajoutait onze autres années. Voici quels étaient les principaux articles stipulés entre le vice-roi et les
(1) Les membres de l'ancienne société, savoir: les sieurs Thomas Porée, Lucas Legendre, Louis Vermeulle, Mathieu Dusterlo, Daniel Boyer, et leurs associés, marchands des villes de Rouen et de Saint-Malo, demandaient que, conformément au traité fait avec le prince de Condé, il leur fût permis de jouir du privilège de la traite pendant tout le temps qui leur avait été accordé ; ils voulaient aussi qu'il fût défendu au sieur Jacques Dolu, grand audiencier de France et intendant des affaires de la Nouvelle-France, de faire aucun traité au sujet du trafic des pelleteries, avec d'autres sociétés, pendant les quatre années de privilège qui restaient encore. Cette demande tendait à annuller les droits accordés le huit novembre 1620, à la nouvelle compagnie composée des sieurs Guillaume De Caën, Ezéchiel De Caën, et Guillaume Robin, marchands, Françeis de Troyes, président des trésoriers de France à Orléans, Jacques de Troyes, marchand, Claude Le Ragois, receveur général des finances à Limoges, Arnould de Nouveau, maître de la chambre aux deniers, Pierre de Verton, conseiller secrétaire du roi, et François Hervé, marchand bourgeois de Paria. (Collection particulière de M. P. Margry.)
sieurs De Caén. « Le sieur de Champlain, lieutenant du viceroi, aura la préséance en terre, commandera à l'habitation de Québec et dans toutes les autres habitations et généralement dans toute la Nouvelle-France, aux Français et autres qui y résideront. Pour ce qui sera du travail et ouvrages des Français et habitants au dit pays, le dit lieutenant aura jusques à dix hommes, nourris et gagés de vingt livres par an pour chacun homme, aux dépens du dit De Caën et de sa société, lesquels hommes le dit lieutenant emploiera au bien, service et utilité de l'habitation. . . ,
« Le dit sieur De Caën ou la dite société sera tenue de nourrir six Pères Réeollets à l'ordinaire et comme les ouvriers, compris deux qui seront souvent aux découvertes dans le pays parmi les sauvages.
« La dite compagnie nourrira et entretiendra six familles de laboureurs, charpentiers et maçons, de deux ans en deux ans. » Elle était aussi tenue de payer douze cents francs d'appointements par an au lieutenant du vice-roi.
Sur les offres qui lui en furent faites, l'ancienne compagnie consentit à renoncer aux dix mille francs d'indemnité qui lui avaient été accordés, et à prendre en retour cinq douzièmes de la compagnie de Montmorency : un des cinq douzièmes fut réservé au sieur de Monts, qui vivait alors retiré à son château d'Ardennes, dans la Sainlonge.
Tels furent les arrangements qui mirent fin aux disputes entre les deux compagnies rivales. Le Père George LeBaillif avait beaucoup aidé à obtenir ce résultat, et il eut le plaisir de voir toutes les discussions terminées et la paix faite, dans le printemps de 1622 (1).
Par les vaisseaux qui étaient retournés l'automne précédent, Champlain avait renvoyé en France deux familles, qui n'avaient encore rien fait sur leurs terres, quoiqu'elles eussent été dans le pays depuis plus de deux ans. Il se plaignait amèrement de ce que l'ancienne compagnie avait fait passer dans la colonie des bouchers et des faiseurs d'aiguilles, tandis que l'on avait besoin d'hommes accoutumés aux rudes travaux de la terre, ou sachant quelques métiers utiles (2) Dans le môme temps qu'il éloignait ceux, qui, par leurs désordres ou par leur paresse, étaient devenus une charge pour le pays, il voulut assurer la sécurité des autres par de sages règlements ; à cet effet, le
(1) Dans l'arrêt prononcé par le conseil d'état, il est nommé Père George LeBaillif do la Haye.
(2) Voyages de Champlain.
douze septembre de l'année 1621, il publia quelques ordonnances, propres à maintenir dans le respect ceux qui auraient pu être tentés de troubler l'ordre (1).
C'est à cette année que remontent les premiers registres de baptêmes, mariages et décès, pour Québec, ou plutôt pour la colonie tout entière. On avait sans doute commencé auparavant à tenir des registres, mais l'incendie de l'église et du presbytère, en 1640, les détruisit tous. On fut obligé de dresser une nouvelle liste, d'après les souvenirs conservés dans les familles ; c'est celle qui existe encore, et qui ne renferme point d'actes antérieurs à l'année 1621 (2).
Pendant le cours de l'hiver, Champlain conclut de nouvelles alliances avec quelques tribus sauvages ; les seuls Iroquois demeuraient intraitables. Cette nation orgueilleuse et guerrière, qui depuis longtemps avait entrepris de soumettre les autres peuples, ou de les détruire, s'aperçut que les Français fournissaient des secours et des armes à ses ennemis. Pour se venger, elle mit en campagne ses guerriers, et les partagea en différents corps, afin d'attaquer de tous les côtés en même temps. Le P. Guillaume Poulain fut enlevé par un de ces partis, auprès du saut Saint-Louis, où il était monté avec ceux qui y faisaient la traite; il était déjà attaché au poteau, et on avait commencé à
(1) L'on ne trouve plus de copie des règlements faits par Champlain. II serait fort intéressant do connaître cette première ébauche d'un code canadien.
(2) La première encrée, sur le registre de Notre-Dame de Québec, est cel'e da mariage de Guillaume Couillard avec Guillemette Hébert. Deux mois et demi auparavant, le 12 mai 1621, avait eu lieu à Plymouth le mariage d'Edouard Winslow et de Susannah White, le premier qui ait été célébré dans la Nouvelle-Angleterre. La liste des baptisés commence au mois d'octobre par le baptême d'Eustache Martin, fils d'Abraham Martin dit l' Escossnis, pilote de la rivière Saint-Laurent, et de Mafie Langlois. Abraham Martin a laissé par ses filles une très-nombreuse postérité. Le vieux pilota, mentionné plusieurs fois dans le journal du supérieur des Jésuites, sous le nom de Maistre Abraham, a légué ce nom aux célèbres plaines où se décida, en 1759, le sort de la Nouvelle-France Dans les archives des dames Ursulkes, sont les titres de deux terres qui lui ont appartenu : la première, contenant vingt arpents, lui fut donnée en 1646, par le sieur Adrien DuChesne, chirurgien ; et la second?, da douze arpents, lui fut concédée par la compagnie de la Nouvelle-France Ces deux terres réunies furent vendues aux TJrsulines de Québec, par les héritiers de Maître Abraham D'après un ancien plan, elles étaient comprises entre la rue Sainte- Geneviève à l'est, la rue Claire-Fontaine à l'ouest, le coteau Saint-Louis au sud, et une ligne suivant la crête du coteau Sainte-Geneviève et se terminant à la descente nommée Côte d'Abraham. La terre d'Abraham Martin reçut le nom de plaine d'Abraham, nom ensuite étendu au plateau voisin, sur lequel fut livrée la célèbre bataille entre Wolfe et Montcalm. Un officier anglais, M Beatson, colonel du génie et ci-devant en garnison à Québec, a publié à Gibraltar des notes fort curieuses sur lea plaines d'Abraham et sur les faits d'armes dont elles ont été le théâtre.
Charles- Amador Martin, le seul fils d'Abraham qui lui ait survécu, eut pour parrain le célèbre Charles-Amador de La Tour, qui était à Québec en 1640. Charles- Aundor Martin, distingué par ses heureuses dispositions et ses talents pour la musique, fut le second canadien élevé à la prêtrise ; il fut membre du séminaire des misions étrangères de Québec, et chanoine de la cathédrale.
le tourmenter, lorsque les Français, informés de sa captivité, le firent échanger contre quelques prisonniers iroquois. Ainsi privé du martyr, le Père poursuivit ses courses apostoliques jusques chez les Nipissiriniens.
Une autre bande de ces barbares, montée sur trente canots, passa vis-à-vis du poste des Trois-Rivières, et se rendit aux environs de Québec. Quoique Champlain fût absent, ils n'osèrent cependant pas s'approcher du fort, dans lequel s'étaient réfugiés les femmes et les enfants; mais ils allèrent attaquer l'établissement des Récollets, sur les bords de la rivière Saint- Charles. Heureusement ce couvent était capable de défense, et il était de plus protégé par un petit fort, qui venait d'être terminé. Les Iroquois furent repoussés avec perte de sept ou huit des leurs, par quelques français et des sauvages alliés, qui avaient couru au secours (1).
Les navires sur lesquels De Caën avait fait un chargement considérable, firent voile de Dieppe vers le milieu de mai. Parmi les passagers, étaient le P. Galleran, visiteur et supérieur de la mission du Canada, le P. Irénée Piat et quelques jeunes français, recommandables par leurs belles qualités. Les deux récollets apportaient la permission d'ouvrir un noviciat au couvent de Saint-Charles ; et, dans le mois de septembre 1622, l'on y reçut comme novice, sous le nom de Frère Charles, le sieur Pierre Langoissieux, natif de Rouen. Depuis trois ans, ce jeune homme était employé aux Trois-Rivières, à instruire les sauvages, dont il était aimé et respecté (2).
Guillaume De Caën, quoiqu'il fût huguenot, se montrait plein d'honnêteté pour les religieux ; par ses bonnes manières, il avait su plaire à tout le monde. En partant pour retourner en France, il laissa Pontgravé chargé de la direction de ses affaires. Pendant l'hiver suivant, il ne resta à Québec que cinquante personnes. Dans tout le reste du Canada, il n'y avait que quelques employés des marchands, vivant au milieu des sauvages, ou gardant les postes de traite de Tadoussac et des Trois-Rivières. Le P. Le Caron résidait à Tadoussac, soupirant toujours après la mission du pays des Hurons ; le P. Guillaume Poulain s'était avancé jusque chez les Nipissiriniens, et le P. Huet demeurait aux Trois-Rivières, pour y administrer les sacrements aux Français. Dans le même temps, une autre
(1) " Madame Couillard était dans le fort, où elle admira la protection visible de Dieu sur le Canada, étant certain que, si ces barbares eussent connu leurs forces, ils auraient pu sans difficulté désoler entièrement la colonie, tu l'absence de M. de Champlain." LeClercq, Etablissement de la Foi.
(2) LeClercq, Etablissement de la foi.
résidence des Récollets existait dans l'Àcadie ; ces derniers appartenaient à la province d'Aquitaine. Leur mission principale était établie à la rivière Saint-Jean, d'où ils visitaient les postes habités par des français.
La compagnie formée par Champlain, en 1615, n'avait obtenu du roi que les pays situés le long du fleuve Saint-Laurent. Deux associations de marchands s'organisèrent; en 1619, pour exploiter les ressources de l'Acadie. Elles obtinrent la permission, l'une d"y faire la pêche sédentaire, et l'autre d'acheter les pelleteries et de trafiquer avec les sauvages. Ce fut, afin de subvenir aux besoins religieux de leurs employés que les associés envoyèrent dans leurs établissements trois récollets, qui se chargèrent aussi du soin de quelques anciens habitants de Port-Royal, restés dans le pays avec le sieur de Riencourt. En 1623, un de ces Pères, retournant de la mission de Miscou à la résidence principale, située sur la rivière Saint-Jean, mourut de faim et de fatigues au milieu des bois, martyr de sa charité et de son zèle.
Deux nouveaux ouvriers apostoliques arrivèrent à Québec en 1623 ; c'étaient le P. Nicolas Yiel, qui, depuis trois ans, demandait à passer au Canada, et le Frère Gabriel Sagard, premier historien des missions huronnes (1).
Tous deux furent envoyés au pays des Hurons, sous la conduite du P. Le Caron, qui voyait enfin ses vœux accomplis ; car quoique depuis son premier voyage, en 1615-16, il eût exercé le saint ministère parmi les sauvages, à Tadoussac, à Québec et aux Trois-Rivières, il regrettait toujours cette belle mission des Hurons, sur laquelle il n'avait fait que jeter un regard. Avec les missionnaires et deux donnés (2), montèrent des algonquins accoutumés au maniement des armes à feu, et onze français, que Champlain envoyait à l'aide de ses alliés ; c'était un secours considérable, dans un temps où le Canada renfermait si peu de monde.
Ils arrivèrent au terme de leur voyage sans aucun accident, et furent tout étonnés d'y trouver cinq ou six français, qui demeuraient au milieu des Hurons, où ils étaient peut-être restés depuis l'expédition de Champlain. Le P. Le Caron fut reconnu des sauvages du village de Carrahouga, et en fut bien
(1) Le F. Sagard est l'auteur, d'une Histoire du Canada, et d'un Autre ouvrage intitulé : Grand Voyage au pays des Hurons.
(2) L'on appelait " donnés " ceux qui, sans entrer dans un ordre religieux, se. dévouaient au service de l'ordre, lui donnant leur travail et recevant en retour 1% nourriture et l'habit. Les donnés pouvaient so retirer quand ils le souhaitaient.
accueilli. Son ancienne cabane, située sur un coteau, au pied duquel coulait un beau ruisseau, avait servi de demeure aux Français, et lui fut aussitôt remise. Elle fut rétablie proprement; et, si elle ne ressemblait pas à un palais, elle était plus convenable qu'on n'aurait pu l'attendre dans le pays de la barbarie. C'était une espèce de berceau, ayant vingt-cinq pieds de longueur sur quinze de largeur ; en dehors, elle était couverte d'écorces, et à l'intérieur revêtue de pièces de bois. Le Père la partagea en trois appartements : le premier, près de la porte d'entrée, servait de cuisine, de dortoir, et de chambre de réception ; le second était le réfectoire ; le troisième devint une chapelle.
Le genre de vie des missionnaires était d'une grande simplicité. «Nous prenions notre repas, » dit le Frère Sagard (1), «sur une natte de jonc ; un billot de bois nous servait de chevet pendant la nuit, et nos manteaux de couvertures. Nous n'avions point d'autres serviettes pour essuyer les mains que les feuilles de blé d'Inde. Nous avions bien quelques couteaux, mais ils ne nous étaient aucunement nécessaires pendant le repas, n'ayant pas de pain à couper. La viande, d'ailleurs, nous était si rare, que nous avons souvent passé des six semaines et des deux mois entiers sans en manger un seul morceau, sinon quelque petite portion de chien, d'ours ou de renard, qu'on nous donnait dans les festins. A la réserve du temps de Pâques et de l'automne, que les Français nous donnaient abondamment de leur chasse, nos viandes ordinaires étaient de la sagamité faite à l'eau avec de la farine de blé d'Inde, des citrouilles et des pois, où nous mettions, pour y donner quelque goût, de la marjolaine, du pourpier, d'une certaine espèce de baume, avec des petits oignons sauvages que nous trouvions dans les bois et dans la campagne. Notre boisson était l'eau des ruisseaux et si, dans le temps que les arbres étaient en sève,
quelqu'un de nous se trouvait indisposé ou ressentait quelque débilité de cœur, nous faisions une fente dans l'écorce d'un érable, qui distillait une eau sucrée, qu'on amassait avec un plat d'écorce, et qu'on buvait comme un remède souverain, qtfoiqu'à la vérité les effets n'en fussent pas bien considérables. »
Le vin leur ayant manqué pour la messe, ils en firent avec des raisins sauvages; ce vin du pays leur parut très-bon, et se conserva jusqu'à ce qu'ils en eussent reçu de Québec.
(1) Grand Voyage au pays des Hurono.
Pendant les longues soirées de l'hiver, pour lire ou pour écrire, il fallait, recourir au feu de la cabane, ou se servir de petits flambeaux d'écorce de bouleau, qui avaient l'incommodité de durer fort peu de temps et de répandre beaucoup de fumée. Les missionnaires s'occupaient à apprendre la langue huronne, à ébaucher un dictionnaire et à instruire quelques familles mieux disposées que les autres. Ne se fiant pas cependant aux apparences, ils ne voulurent baptiser que deux adultes, de la sincérité desquels ils se crurent plus assurés.
Au printemps de l'année 1624, une flottille de canots hurons se mit en route pour descendre au saut Saint-Louis et aux Trois-Rivières. Les Hurons allaient vendre les fourrures qu'ils s'étaient procurées par la chasse et par la traite avec leurs voisins. Il s'agissait encore pour eux d'une affaire fort importante, car ils souhaitaient rétablir la paix entre toutes les nations sauvages. Le P. Le Caron se décida à les suivre, avec le Frère Sagard. Depuis bien des années, la guerre régnait dans toutes ces contrées, depuis le pays des Montagnais jusqu'au grand lac des Hurons. Ce n'était pas, il est vrai, une grande guerre que l'on faisait ordinairement; c'était plutôt une chasse aux hommes, qui, à la longue, affaiblissait et détruisait des nations entières. Chaque année, un certain nombre de guerriers se partageaient en bandes de cinq ou six, et allaient se cacher auprès d'un village ennemi pour faire coup; pendant des jours entiers, ils attendaient, avec toute la patience de chasseurs, que quelque femme sortit et se présentât sans défense. Alors le casse-tête frappait; et, lorsque la pauvre victime était tombée, on lui enlevait la chevelure. Quelques trophées de celte espèce suffisaient ordinairement aux guerriers, qui retournaient au village pour y chanter leur victoire.
Les Hurons, les Iroquois et les Algonquins paraissaient enfin disposés à mettre fin à une guerre harassante pour tous, et désastreuse pour les bourgades rapprochées des ennemis ; ils voulurent essayer de la terminer par un traité. La flottille huronne, qui descendait pour faire la paix, était composée de soixante canots; sur la route, elle fut grossie par la rencontre de vingt-cinq canots iroquois et de treize canots algonquins.
Un feu de conseil (1) avait été allumé pour toujours aux Trois-Rivières; ce fut là que se réunirent les députés et leurs escortes. On n'avait jamais vu dans le pays un tel concours de
{l) Le Clercq, Etablissement de la Foi.
peuples différents. Cependant, par les sages arrangements que prit Champlain, il n'y eut point de troubles; chaque nation avait ses interprètes, qui la mettaient en rapport avec les autres. Les cérémonies ordinaires se firent régulièrement ; la chaudière de paix fut suspendue; on donna des festins, et l'on prononça des discours ; les diverses nations assemblées s'offrirent des présents les unes aux autres. Enfin la paix, si longtemps désirée, fut conclue entre les Iroquois, les Français, les Huions et les Algonquins ; suivant le langage figuré des sauvages, les haches de guerre furent jetées à la rivière.
Quelques familles buronnes, au lieu de retourner dans leur pays, descendirent à Québec pour demeurer auprès des missionnaires et se faire instruire. D'autres familles étant venues de différents cotés avec la même intention, on vit ainsi se réunir auprès de Québec un nombre de sauvages bien plus grand qu'à l'ordinaire. On eut. même pendant quelque temps l'espérance de les fixer et de les former à la française. Voici les remarques qu'à cette occasion le P. Joseph adressait à ses supérieurs, sur les croyances des sauvages et sur l'espoir de leur conversion.
« On fait peu de véritables conversions parmi nos sauvages, le temps et la grâce ne sont pas encore arrivés. On les policera par les lois et les manières de vivre à la française, avant de les rendre capables d'entendre raison sur des mystères si élevés. . . . Car tout ce qui regarde la vie humaine et civile sont des mystères pour nos barbares dans l'état présent, et il faudra plus de dépenses et de travaux pour les rendre hommes, qu'il n'en a fallu pour foire chrétiens des peuples entiers.
« Ces peuples ne manquent pas de bon sens, en ce qui regarde l'intérêt public et particulier de la nation et néanmoins ils n'ont rien que d'extravagant et de ridicule, quand il s'agit ou de dogmes de religion, ou de règles de mœurs, de lois
et de maximes Chez les huit ou dix nations dans le bas du
fleuve, l'on entrevoit à travers leur aveuglement quelques sentiments confus de divinité. Les uns reconnaissent le soleil, d'autres un génie qui domine en l'air ; quelques-uns regardent le ciel comme une divinité, d'autres un manitou bon et mauvais. Les nations du haut du fleuve paraissent avoir un esprit universel qui domine partout. ; ils s'imaginent qu'il y a un esprit dans chaque chose, même dans celles qui sont inanimées, et ils s'adressent quelquefois à lui pour le conjurer. . . . Les songes leur tiennent lieu de prophétie, d'inspiration, de lois, de commandements et de règle, dans leurs entreprises de
guerre, de paix, de traite, de pêche, de chasse ; c'est même
une espèce d'oracle Cette idée leur imprime une espèce de
nécessité, croyant que c'est un esprit universel qui les commande.
« S'il y a quelque saut difficile à passer, quelque péril à éviter, ils jetteront dans l'endroit même une robe de castor,
du pptun pour se concilier la bienveillance de l'esprit qui
y préside.
« Ils croient communément une espèce de création du monde, disant que le ciel, la terre et les hommes ont été faits par une femme, qui gouverne le inonde avec son fils ; que ce fils est le principe de toutes les choses bonnes, et que cette femme est le principe de tout le mal ; qu'elle est tombée du ciel enceinte, et qu'elle fut reçue sur le dos d'une tortue, qui la sauva du naufrage
« Ils font profession de croire l'immortalité de l'âme et une vie future, où on trouve même une chasse et une pêche abondante, du blé d'Inde et du petun .... Ils tiennent que l'âme n'abandonne pas le corps aussitôt après la mort ; c'est pourquoi on enterre avec le corps, arc, flèche, blé d'Inde, viande et sagamité, pour la nourrir en attendant .... Ils estiment que les hommes, après la mort, chassent les âmes des castors, élans, renards, outardes, loups-marins, et que l'âme des raquettes
leur sert à se tirer des neiges Ils s'imaginent que les âmes
se promènent invisiblement dans les villages durant un temps, et qu'elles participent à leurs festins et régals, dont ils laissent toujours leur portion.
« Ces pauvres aveugles professent de même une infinité d'autres superstitions Ils ont une manie de ne pas profaner certains os d'élans, de castors et d'autres bêtes, ni de les faire manger à leurs chiens : mais on les conserve précieusement, ou bien on les jette dans le fleuve. Ils prétendent que les âmes de ces animaux viennent voir de quelle manière on traite leur corps, et en vont donner avis aux bêtes vivantes et à celles qui sont mortes, de sorte qu'elles ne voudront plus se laisser prendre, ni dans ce monde-ci, ni dans l'autre.
« Parmi une infinité de superstitions, on ne voit rien à quoi ils s'attachent par principes de religion ; ce n'est qu'une fantaisie toute pure Si on les presse sur nos mystères, ils
écoutent cela avec autant d'indiherence que s'ils vous racontaient leurs chimères. . . . J'en vois plusieurs qui semblent se rendre à cette vérité, qu'il y a un principe qui a tout fait ; mais cela ne fait qu'effleurer leur esprit, qui retombe au même mo-
1624] du taJRAM. 209
ment dans l'assoupissement et dans sa première insensibilité.
« De là vient que communément ils ne se soucient pas d'être
instruits On leur apprend leurs prières, et ils les récitent
comme des chansons, sans aucun discernement de foi . , . . Je ne sais si leurs ancêtres ont connu quelque divinité ; mais il est vrai que leur langue, assez naturelle pour toute autre chose, est tellement stérile en ce point, qu'on n'y trouve point de termes pour exprimer la divinité, ni aucun de nos mystères, pas même les. plus communs.
« Un des plus grands obstacles à leur conversion, c'est que la plupart ont plusieurs femmes, et en changent quand il leur plait, ne comprenant pas qu'on puisse s'assujétir à l'indissolubilité du mariage
«Un autre empêchement est l'opinion, qu'on ne doit contredire personne et qu'il faut laisser chacun dans sa pensée. Ils croiront tout ce que vous voudrez, ou, du moins, ils ne vous contrediront pas, et ils vous laissent aussi croire tout ce que vous voulez. C'est une indifférence profonde, surtout en matière de religion, dont ils ne se mettent pas en peine.
« Ils laissent chacun dans sa croyance ; ils aiment même ce qu'il y a d'extérieur dans nos cérémonies ; et cette barbarie ne fait la guerre que pour les intérêts de la nation. Ils ne tuent les gens que pour des querelles particulières, ou par ivrognerie, ou par brutalité, par vengeance, pour un songe Et
ils sont incapables de le faire en haine de la foi.
« Tout est brutal dans leurs inclinations ; ils sont naturellement gourmands L'opposition est grande au christianisme
du côté de la vengeance, quoiqu'ils aient beaucoup de douceur à l'égard de leur nation ; mais ils sont cruels et vindicatifs au delà de l'imagination, envers leurs ennemis ; ils sont naturellement inconstants, moqueurs, médisants, impudiques ; enfin, parmi une infinité de vices où ils sont absorbés, on ne remarque aucun principe de religion, ni de vertu morale ou payenne
«Il faudrait, pour les convertir, les familiariser parmi nous. . . Il faudra donc les fixer et les porter à défricher et à cultiver les terres, à travailler de différents métiers, comme les Français ; après cela, peu à peu on les civilisera entre eux et avec nous
« Nous avons attiré ici quelques iroquois. J'estime, quoiqu'on dise de la cruauté et de la fierté de cette nation, qu'ils ont plus d'esprit, de raisonnement, de politique que les autres, et sont par conséquent plus capables de concevoir nos vérités. »
Les premiers missionnaires se flattèrent d'amener les sau-
vages à la civilisation, et, par là, au christianisme ; plus tard, ils reconnurent que ces enfants de la forêt, accoutumés à la liberté la plus absolue, ne pourraient jamais être asservis à la gêne qu'impose la vie civilisée. Vainement a-t-on essayé de les engager à cultiver la terre : il fut toujours impossible d'établir parmi eux l'agriculture, avec son travail assidu, avec ses instruments de labourage, avec ses habitudes d'ordre, d'économie et d'assiduité. Les femmes sauvages consentaient à cultiver quelques petits champs de blé d'Inde et de fèves ; mais il ne fallait pas songer à en obtenir davantage. Quant aux hommes, ils dédaignaient ce travail, et le regardaient comme étant au-dessous de leur dignité. Apportant, en venant au monde, l'instinct de l'indépendance, accoutumé dès l'enfance à poursuivre au milieu des bois, l'ours, l'orignal, le chevreuil, à faire glisser son léger canot sur les eaux des lacs et des rivières, à transporter sa demeure d'un lieu à un autre, suivant le caprice du moment, comment le sauvage aurait-il pu demeurer courbé sur la glèbe, retournant un pénible sillon, et parcourant sans cesse l'étroite enceinte du même champ? Dans sa vie errante, libre de toute inquiétude pour le lendemain, pouvait-il se soumettre à l'existence de l'homme civilisé, toute pleine de sollicitudes, de calculs, d'appréhensions? Bien des fois depuis, dans la vue de les former pour le saint ministère, on a essayé de faire faire un cours détudes à de jeunes sauvages doués d'heureuses dispositions, et jamais l'on n'a réussi. A peine avaient-ils subi une ou deux années de captivité au collège, que, poussés par un mouvement irrésistible, ils jetaient bas les habits de l'étudiant, endossaient le capot du chasseur^et s'élançaient, ivres de joie, vers les sentiers de la forêt.
Les métiers européens leur convenaient encore moins que l'agriculture et l'étude. Avant l'arrivée des Français, ils savaient faire leurs canots d'écorce, tailler dans la pierre des têtes de calumets et tresser des paniers; ils n'apprirent rien davantage. On n'a peut-être jamais vu un sauvage du Canada manier le marteau du forgeron, le rabot du menuisier, la truelle du maçon (1). D'où peuvent naître cette inaptitude et ce dégoût pour les arts et les métiers de la civilisation? Est-ce d'une dispensation spéciale de la Providence, qui a voulu que des inégalités existassent entre les familles du genre humain? de l'impossibilité, pour une race tombée dans la barbarie, de re-
(1) Nos remarques ne s'appliquent qu'aux sauvages du Canada. Cependant si l'on excepte la nation des Chérokis aux Etats-Unis, elles conviendraient à toutes Ici dations indigènes de l'Amérique du Nord.
monter au rang dont elle est déchue ? des charmes d'une vie libre, indépendante et sans soucis? Nous ne croyons pas devoir les attribuer à une seule de ces causes en particulier; mais, toutes trois réunies ont concouru à produire, dans le caractère des sauvages, les résultats que signalèrent les premiersmissionnaires.
Malgré tous les essais, qu'ont encouragés, depuis cette époque, la puissance civile et les autorités religieuses, aucune des tribus canadiennes ne s'est avancée au-delà d'une demi-civilisation, et presque toutes se sont éteintes avant d'y parvenir. Aujourd'hui encore, les Monlagnais et les Têtes-de-Boule du Saint- Maurice, malgré leurs rapports fréquents avec les blancs, sont plongés dans l'état sauvage, et se plaisent à y demeurer. Eh bien ! quoiqu'ils n'aient pas adopté les coutumes des Français, ils n'en sont pas moins devenus d'excellents chrétiens. La vie des bois les conserve dans leur attachement à la foi catholique et dans la pureté de leurs mœurs. Moins leurs rapports sont fréquents avec la civilisation, et mieux ils gardent la dignité de caractère et l'innocence de vie qui appartiennent aux vrais disciples du Christ.
Il semble donc qu'il aurait fallu différer trop longtemps l'admission des sauvages du Canada dans le sein de l'église, si l'on avait attendu qu'ils eussent adopté la civilisation européenne, et fussent devenus semblables aux Français. Sans doute, il était nécessaire de donner aux sublimes vérités de l'évangile le temps de germer dans des cœurs barbares et d'y prendre racine; et les premiers missionnaires ont été accusés de précipitation, lorsque leurs néophytes, manquant de persévérance, retombaient dans l'infidélité après avoir reçu le baptême. Mais ces apostasies étaient presque toujours dues au défaut d'instruction, aux inspirations mauvaises des blancs, ou à quelque circonstance extraordinaire; la vie sauvage, par elle-même, n'a jamais été un obstacle à la fidélité des vrais catholiques, soit chez les Hurons, soit chez les Algonquins.