COURS I> HISTOIRE
Les missionnaires s'occupaient à baptiser les enfants, et à jeter au milieu des peuples les premières' semences de la foi catholique. Il fallait beaucoup de temps avant que les vérités sévères du christianisme pussent faire impression sur l'esprit de ces peuples, encore incapables de s'élever au-dessus des idées matérielles, et mettant le bonheur dans la jouissance des plus grossiers plaisirs des sens.
La colonie éprouva une perte réelle, au commencement de l'année 1627, par la mort de Louis Hébert, qui, après Champlain, avait pris la plus grande part à l'établissement de Québec et à l'avancement de la Nouvelle-France. «C'a été,» dit Champlain, «le premier chef de famille résidant au pays, qui vivait de ce qu'il cultivait.» Tandis que les autres habitants perdaient leur temps à faire la traite avec les sauvages, Louis Hébert avait compris que le plus solide fondement de la prospérité d'un pays nouveau, est l:agriculture, qui attache le colon au sol, en lui fournissant les premiers besoins de la vie et le rendant ainsi indépendant de' secours étrangers; Il avait défriché et cultivé avec intelligence une portion de sa terre; et déjà, à sa mort, ses champs fournissaient largement à la subsistance de sa famille (1).
Des hommes, tels que Louis Hébert et son gendre Guillaume Couillard, sont des bienfaiteurs pour un pays nouveau, dont ils développent les sources de richesses par leur bon sens et leur travail sagement dirigé vers la culture de la terre.
Yoilà ce que ne pouvaient point comprendre les différentes compagnies qui se succédaient dans l'exploitation des ressources du Canada ; elles avaient hâte de s'enrichir, et s'occupaient peu de l'avenir du pays. Ainsi le sieur De Caën, de qui Champlain avait espéré plus d'attention aux intérêts réels de la colonie, songeait exclusivement aux avantages que pouvait lui procurer le commerce des fourrures. De leur côté, les Jésuites poursuivaient leur œuvre avec courage et avec intelligence (2). Le P. Noyrot, rentré en France, avait préparé, pour le printemps de 1627, un navire muni de tous les secours nécessaires pour l'établissement de Québec. De Caën prit ombrage de cet armement,, et, comme il croyait avoir à se plaindre du Père, qui
(1) Le Clercq ; Etablissement de la Foi.— On enterra solennellement le corps de Louis Hébert dans le cimetière des Récollets au courent de Saint-Charles. Le terrain ayant été bouleversé plus tard, on trouva ses ossements enfermés dans un cercueil de oèdre. En 1678, le P. Valentin LeRoux, supérieur des Récollets, les fit transporter dans la cave de l'église de ces religieux, à la haute ville de Québec. Le corps d'Hébert fut déposé à côté de celui du F. Pacifique Du Plessis.
(2) Voyages de Champlain.
était procureur des missions, il fit en sorte que le vaisseau des Jésuites fut arrêté, pendant qu'il était encore à l'ancre. Pour mettre le comble aux embarras de la colonie, la compagnie envoya cette année fort peu de provisions à Champlain, qui en avait cependant un besoin extrême.
La conséquence naturelle de ces mauvaises mesures fut que le Père Charles Lalemant reconduisit en France vingt travailleurs ; car il voyait que la colonie aurait à peine assez de vivres pour nourrir pendant l'hiver les cinquante-cinq français qui restaient avec Champlain. Il laissait à Québec les Pères Masse et de Noue; celui-ci venait de descendre du pays des Hurons (1).
Il ne manqua pas, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, de faire connaître l'état précaire dans lequel se trouvait la colonie ; il informa le vice-roi- que Champlain et ses hommes étaient dans un grand besoin de choses nécessaires par la faute de la compagnie, et que, si l'on n'y apportait un prompt remède, bientôt le Canada serait perdu non-seulement pour la religion, mais encore pour la France.
L'affaire avait déjà été portée au conseil du roi, à la tête duquel était alors un des plus grands ministres des temps modernes, le célèbre cardinal de Richelieu. C'était précisément dans le temps que l'armée royale se préparait à assiéger la ville de La Rochelle, devenue le principal foyer de l'agitation calviniste. Emportés par un esprit de révolte incompréhensible, les chefs protestants avaient, en 1627, recommencé la guerre civile ; ils étaient soutenus par l'Angleterre et la Hollande, dont les flottes combinées attaquèrent les côtes de la France sur différents points, avant même que ces deux puissances eussent fait aucune déclaration de guerre. La ville de La Rochelle, orgueilleuse de su puissance sur les mers et de l'entendue de son commerce, songeait à s'ériger en état démocra^tique, tandis que le duc de Rohan, chef du parti, désirait se placer à la tète d'un état indépendant, à l'exemple du prince d'Orange dans les Pays-Bas. Richelieu allait conduire l'armée royale sous les murs de La Rochelle, afin de mettre fin à ces bouleversements périodiques, qu'amenait dans le royaume l'esprit remuant des religionnaires. Or, au moment où il cherchait à arrêter en France les progrès du calvinisme, il ne pouvait permettre qu'on l'implantât, au détriment du catholicisme, dans une colonie française. Dès l'année 1626, l'on avait dressé
(1) Du Creux, Uistoria Canadcnsis.
quelques articles pour l'établissement d'une compagnie de cent associés, destinée «à faire le commerce tant par terre que par mer au ponenl et levant.» Cette société, sous le nom de compagnie du Morbihan, devait entrer en possession de la Nouvelle-France (1). Mais il ne semble pas qu'elle ait jamais reçu une existence légale. Elle parait cependant avoir conduit à la création d'une compagnie qui occupe une large part dans l'histoire du Canada. Devenu grand-maître et surintendant général de la navigation et du commerce de France, Richelieu prit sous sa protection spéciale la colonie de la Nouvelle- France. Après avoir engagé le duc de Ventadour à résigner sa charge de vice-roi (2), il entreprit de former une société puissante, capable de donner de la vie et de l'importance à la colonie, et de procurer en même temps la conversion des nations sauvages. Il trouva des auxiliaires de bonne volonté dans les sieurs de Roquemont, Houel, contrôleur général des salines en Brouage, de Lattaignant, bourgeois de Calais, Dablon, syndic de Dieppe, Du Chesne, échevin de la ville du Hâvrede-Grâce, et Jacques Castillon de Paris. Le vingt-neuf avril 1627, le cardinal de Richelieu et les cinq personnes que nous venons de nommer, signèrent l'acte d'établissement de la compagnie des Cent Associés, ou de la Nouvelle-France.
Cet acte commence par expliquer les causes qui ont entravé jusqu'alors les essais de colonisation (3). «Ceux aussi,» y est-il dit, « qui avaient jusqu'à présent obtenu pour eux seuls tout le commerce es dits pays, ont eu si peu de pouvoir ou de volonté de le peupler et cultiver, que, jusqu'à présent qu'il y a sept ans que les articles en furent dressés, ils ne se sont mis en aucun devoir, ni commencé de satisfaire à ce dont ils s'étaient obligés. Car, bien qu'ils soient tenus de passer pour trente-six livres chacun de ceux qui voudraient aller au dit pays de la Nouvelle-France, ils se sont rendus si difficiles et ont tellement effarouché les français qui y voudraient aller habiter, que, bien qu'on leur permette pour leur usage le commerce avec les sauvages, néanmoins c'est avec telle restriction, que, s'ils ont un boisseau de blé par leur travail plus qu'il ne leur faut pour vivre, il leur est défendu d'en secourir les français et autres qui en pourraient avoir besoin, et sont contraints de
(1) Tniité de la Navigation, de P. Bergeron.
(2) Richelieu fit remettre au duc de Ventadour la somme que celui-ci avait payée au duc de Montmorency pour obtenir sa charge. Ces deux viee-rois ont légué leurs noms, la premier à la Pointe-Lévis ; le second à la rivière et au saut de Montmojency.
(3) Mercure Français, Vol. XIV.
l'abandonner à ceux qui ont la traite ; leur étant de plus la liberté ôtée de le donnera qui leur pourrait apporter de France les commodités nécessaires pour la vie.
« Ces désordres étant parvenus à ce point, mon dit seigneur
le cardinal a cru être obligé d'y pourvoir C'est pourquoi,
ayant examiné diverses propositions sur ce sujet, et ayant reconnu n'y avoir moyen de peupler le dit pays, qu'en révoquant les articles ci-devant accordés à Guillaume De Caën et ses associés, comme contraires à l'intention du roi, mon dit seigneur le cardinal a convié les sieurs de Roquemont, Houel, Lattaignant, Dablon, Du Chesne et Castillon de lier une forte compagnie pour cet effet, s'assembler sur ce sujet et en proposer les mémoires. »
Les associés s'obligèrent à faire passer deux ou trois cents hommes dans la Nouvelle-France, dès l'année 1628, et ils devaient continuer d'en envoyer annuellement, de sorte qu'au bout de quinze ans la colonie renfermât au moins quatre mille français catholiques (1). La compagnie devait les y loger, nourrir et entretenir de toutes choses nécessaires à la vie, pendant trois années ; ce temps expiré, elle assignait à chaque colon une quantité de terre défrichée, suffisante aux besoins de sa famille, et lui fournissait le blé nécessaire pour les premières semences et pour la nourriture jusqu'à la récolte suivante. La compagnie était encore tenue de placer dans chaque habitation trois prêtres, auxquels elle devait donner pendant quinze ans tout ce qu'il faudrait pour la vie et pour l'exercice du saint ministère.
En retour des grandes dépenses qu'elle aurait à encourir, voici les avantages que le roi lui faisait. Il lui accordait à perpétuité le fort et l'habitation de Québec, «avec tout le pays de la Nouvelle-France, y compris la Floride que les rois prédécesseurs de sa majesté avaient fait habiter, et tout le cours des rivières qui passent dans la mer Douce et se déchargent dans le grand fleuve Saint-Laurent, et aussi de celles qui se jettent dans la mer, les mines, ports, havres, fleuves, îles, etc. » Le roi ne se réservait que le ressort de la foi et hommage, avec une couronne d'or de huit marcs à chaque mutation de roi, et la provision des officiers de la justice souveraine, nommés et présentés par les associés, quand il serait jugé à propos d'en établir. 11 donnait aux associés liberté de faire forger toutes sortes
(1) Charlevoix, presque toujours très-exact, s'est ici trompé : il a porté à quinze mille le nombre d'homme6 qu'on devait faire passer en Amérique, dans l'espace de quinze ans. Du Creux, le Mercure Français, les Mémoiies des Commissaires s'accordent tous eur le nombre de quatre mille.
d'armes offensives et défensives, de bâtir et fortifier des places, et de faire toutes choses requises soit pour la sûreté du pays, soit pour la conservation du commerce ; et aussi droit de distribuer les terres du pays avec les titresr honneurs, droits, pouvoirs et facultés que la compagnie jugerait à propos d'accorder, des lettres de confirmation devant être prises de sa majesté, si l'on érigeait des duchés, marquisats, comtés, baronnies..
Toutes les concessions antérieures de terres étaient révoquées. Aux associés étaient remis pour toujours le trafic des cuirs, peaux et pelleteries de la Nouvelle-France, et, pour quinze ans à dater du premier janvier 1628, tout autre commerce par terre ou par mer qui se pourrait faire en quelque manière que ce fût dans l'étendue du pays. L'on réservait la pêche des morues et baleines, déclarée libre pour tous les Français. Néanmoins les habitants du pays qui ne seraient ni nourris, ni entretenus aux dépens de la compagnie pourraient librement faire la traite des pelleteries avec les sauvages, pourvu que les eastors ainsi achetés fussent ensuite livrés aux associés ou à leurs commis, tenus de payer chaque peau bonne, loyale et marchande, sur le pied de quarante sous tournois.
Le roi promettait de faire aux associés don de deux vaisseaux de guerre, armés, équipés et capables de porter deux à trois cents tonneaux. Les associés, manquant de faire passer quinze cents français dans les dix premières années, devaient restituer au roi le prix des deux vaisseaux ; la même peine était imposée dans les cinq autres années, s'ils négligeaient de faire passer le reste des hommes.
La compagnie était autorisée à nommer les capitaines de ces vaisseaux, lesquels prenaient leur commission du roi; elle faisait choix des soldats et des matelots appelés à y servir.
Les commandants des places et des forts déjà construits ou à construire, devaient être nommés par le roi, et choisis parmi ceux qui, de trois en trois ans, lui seraient présentés par la compagnie. Quant aux autres vaisseaux, la- compagnie en donnait le commandement à qui bon lui semblait, en k manière accoutumée.
Pour engager ses sujets à se transporter dans la Nouvelle- France, et favoriser l'établissement de manufactures, le roi déclarait : 1° Que tout artisan, ayant exercé son art ou métier dans la Nouvelle-France pendant six ans, serait réputé maître (1), s'il retournait dans le royaume,, et pourrait tenir
(1) La qualité do maître dans un métier donnait le privilège et le droit d'avoir une boutique soit pour vendre des marchandises, soit pour travailler à quelque manufacture.— derrière, Dictionnaire de Droit.
boutique dans Paris et autres villes, en rapportant un certificat authentique de service ; 2° que, pendant l'espace de quinze ans, toutes les marchandises provenant de la Nouvelle-France seraient exemptées de tous impots et subsides, quoiqu'elles fussent voiturées et vendues dans le royaume; que pareillement « toutes munitions de guerre et autres choses nécessaires pour ravitaillement et embarquement à faire pour la France seraient exemptes et franches de toutes impositions et subsides pendant le même temps ; 3° qu'il serait permis à toutes personnes, de quelque qualité qu'elles fussent, ecclésiastiques, nobles, officiers ou autres, d'entrer dans la dite compagnie, sans déroger aux privilèges accordés à leurs ordres ; que les cent associés pourraient même en recevoir cent autres dans la compagnie ; et en cas qu'il s'en rencontrât parmi eux qui ne fussent point d'extraction noble, le roi en anoblirait jusqu'à douze ; 4° que les descendants des français qui se fixeraient dans le pays, ainsi que les sauvages qui embrasseraient la foi catholique, seraient censés et réputés naturels français, et jouiraient en France de tous Jes droits de sujets français, sans être tenus de prendre aucune lettre de déclaration ou de naturalité.
Par cet arrangement entre le cardinal de Richelieu, grand maître, chef et surintendant général de la navigation et commerce de France d'un côté, et les cent associés, de l'autre, l'on avait défini les obligations dont la compagnie demeurerait chargée et les avantages que le roi accorderait en retour.
Les associés décidèrent de faire un fonds de trois cent mille livres. La société reçut le nom de compagnie de la Nouvelle- France ; le maniement et la conduite des affaires fut remis à douze directeurs, munis de pleins pouvoirs pour nommer les officiers, distribuer les terres, établir à leur gré des facteurs et des commis, faire généralement tout commerce loisible et permis, et disposer des fonds communs (1).
L'acte contenant les articles accordés à la compagnie des Cent Associés est daté du vingtrneuf avril 1027 ; ce ne fut que le six mai de l'année suivante que furent données les lettres patentes du roi ratifiant ces articles.
Bientôt la compagnie réunit plus de cent associés, à la tête desquels étaient le cardinal de Richelieu et le marquis d'Effiat, surintendant des finances ; sur la liste, se trouvent les noms du commandeur de Razilly, de Champlain, du célèbre imprimeur
(1) Ces règlements ont beauooup de ressemblance avec ceux qui, quelques années auparavant, avaient été donnés en Angleterre à une compagnie naissante des Indes Orientales.
Sébastien Cramoisy, de l'abbé de la Magdeleine et de plusieurs des principaux marchands de Paris, de Rouen, de Dieppe et de Bordeaux (1). Fortement organisée et soutenue par de puissants protecteurs, la société nouvelle donnait les plus belles espérances pour l'avenir de la colonie ; si les conditions qui lui étaient imposées eussent été soigneusement observées, la Nouvelle-France aurait grandi rapidement et serait devenue assez forte pour résister à ses ennemis. Les associés se montrèrent pleins de zèle dans les commencements. Dans l'année 1628, ils équipèrent quatre navires, qui furent placés sous le commandement du sieur de Roquemont, l'un des membres de la compagnie. Un bâtiment, frété par le P. Noyrot pour le compte des Jésuites, se joignit à la flotte, qui fit voile de Dieppe le trois mai. Avec le P. Noyrot étaient deux Frères coadjuteurs, tandis que les Pères Charles Lalemant et Ragueneau étaient montés sur les navires de la compagnie. Malheureusement ces secours n'arrivèrent point à Québec ; ils furent enlevés par les ennemis, et ainsi les premiers efforts des associés furent rendus inutiles par des malheurs qu'ils n'avaient pu prévoir.
(1) DuCreux, Historia Canadensis.