CHAPITRE SEPTIÈME
David Kertk s'empare de Tadoussac — Il fait sommer Champlain de lui remettre l'habitation de Québec — Noble réponse de Champlain— La flotte anglaise se retire et s'empare des vaisseaux français oommandés par Roquemont — Triste état de la Colonie— Prise de Québec par les Kertk — Ils s'emparent du vaisseau d'Emery De Caën — Le capitaine Daniel, envoyé au secours de Québec, apprend au Cap Breton la prise de la colonie et retourne en France — Naufrage d'un vaisseau envoyé par les Jésuites— Le P. Noyrot et le Frère Malot se noient — Nouvelle-Angleterre — Compagnie de la Baie do Massachuset — Fondation do Boston — Colons anglais et français.
Des français huguenots se chargèrent de détruire les établissements français du Canada. David Kertk, né à Dieppe, était passé, avec ses frères Louis et Thomas, au service des Anglais, comme le firent aussi dans ce temps beaucoup d'autres calvinistes, qui préféraient l'Angleterre à leur propre patrie. Les trois frères avaient contracté le goût des entreprises hasardeuses, et étaient réputés fort bons navigateurs parmi les Dieppois, alors les plus habiles et les plus hardis marins de la France (1). Grâce à leurs talents et à leur énergie, les Kertk s'avancèrent rapidement en Angleterre.
Le chef de la famille, sir David Kertk, avec le secours de ses frères et de quelques parents qu'ils avaient en Angleterre, équippa à grands frais plusieurs navires (2). Ayant obtenu une commission du roi d'Angleterre, il envoya en croisière d'abord trois vaisseaux, puis une escadre de plusieurs autres, pour s'emparer del'Acadie et chasser les Français de Québec. Suivant Du Creux, il avait été instruit par les sieurs De Caën du nombre de vaisseaux qu'envoyait la nouvelle compagnie, de l'état de la garnison et des magasins, en un mot, de tout ce qui pouvait exciter la cupidité de l'ennemi, animer ses efforts et le prémunir contre les dangers d'une pareille expédition.
Rien ne justifie cependant l'accusation de trahison portée contre les De Caën ; leurs intérêts mômes s'opposaient à un tel acte. Mais l'on ne saurait excuser leur négligence à remplir
(1) Les Kertk étaient, dit-on, nés d'un père écossais et d'une mère française.
(2) Registre du bureau du commerce et des plantation».
les conditions qui leur avaient été imposées, et à fournir au fort de Québec les choses indispensables. Les profits de leur commerce devaient être fort considérables, puisque la traite leur fournissait annuellement de quinze à vingt milliers de castors; la compagnie hollandaise n'en tirait ordinairement que quatre mille de Manhatle, et elle faisait pourtant d'excellentes affaires. Cependant, lorsque les navires du sieur De Caën partirent pour la France dans l'automne de 1627, après une traite des plus lucratives, l'habitation fut laissée fort mal approvisionnée. Cinquante personnes, en comptant les hommes, les femmes et les enfants, allaient hiverner à Québec ; et on les quittait dans un grand dénuement, au commencement de la saison la plus rigoureuse. « Je ne sais d'où en venait la faute,» dit Champlain, « quoique plusieurs discours se tinssent à ce sujet; mais il n'y avait point de remède (1).» Aussi y eut-il pendant l'hiver beaucoup de souffrances parmi les Français, ainsi que parmi les sauvages, et l'on attendait le printemps avec anxiété, dans l'espérance d'obtenir des secours par les premiers vaisseaux.
Malgré leurs engagements envers le roi, les associés du sieur De Caën n'avaient pas encore fait défricher deux arpents de terre; et cependant la culture du sol aurait été le plus sûr moyen de prévenir la famine, qui reparaissait chaque année (2).
Le mois de juillet était commencé, et l'on n'avait pas encore eu de nouvelles des navires ; ce retard extraordinaire était la source de graves inquiétudes pour Champlain, car les provisions étaient épuisées. Il songea donc à envoyer à Gaspé, pour obtenir quelque secours des navires qui y venaient tous les ans, et pour faire repasser en France les bouches inutiles. Un nouvel embarras se présenta: l'on manquait de barques; le commandant des vaisseaux du sieur De Caën les avait toutes laissées à Tadoussac, et n'en avait pas même renvoyé une à Québec. De plus, le magasin ne renfermait ni brai, ni voiles, ni cordages. Plein d'énergie et de ressources dans les conjectures les plus difficiles, Champlain se mit en devoir de surmonter tous les obstacles. Il fit tuer un bœuf, à l'établissement du cap Tourmente, afin de se procurer du suif; l'on ramassa dé vieux cordages pour en tirer de l'étoupe, tandis que quelques hommes
(1) Voyages de. Champlain.
(2) La veuve Hébert et son gendre Guillaume Couillard récoltaient déjà plus de grain au'il n'en fallait pour leurs besoins. Le vingt-sept avril 1628, ils commencè- »nt à labourer avec une charrue traînée par des boeufs. C'était la première fois qu'on employait la charrue au Canada.
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s'occupaient, dans la forêt, à faire du braû Les préparatifs étaient achevés, et l'on se disposait à diriger un canot vers Tadoussac, avec ce qu'il fallait pour radouber et gréer une chaloupe, lorsque deux hommes accoururent en toute hâte du cap Tourmente, rapportant de fâcheuses nouvelles. D'une barque anglaise, arrivée en ce lieu, étaient descendus des soldats, qui avaient tué une partie du bétail, brûlé deux petites maisons et des étables, fait prisonniers cinq des employés, enlevé les objets de quelque valeur, entre autres un calice et des ornements sacrés, dont les Récollets se servaient pour y célébrer la messe (1). Après avoir pillé et détruit, ils s'étaient retirés précipitamment. Plusieurs de ces brigands étaient des français, qui, l'année précédente, avaient visité Tadoussac sur les vaisseaux du sieur De Caën.
Champlain, ainsi assuré de la présence de l'ennemi, fit réparer à la hâte les retranchements de l'habitation, et dresser des barricades autour du fort, dont les remparts n'étaient pas encore terminés; car on n'avait pu y travailler pendant l'hiver, à cause du petit nombre d'ouvriers. Dans la prévision d'une attaque de la part de l'ennemi, il fit connaître à chacun le poste qu'il devait occuper.
Le lendemain, dix juillet, une chaloupe envoyée par les Anglais, apporta à Champlain une lettre dans laquelle sir David Kertk l'invitait à rendre le fort et l'habitation de Québec. L'amiral (2) anglais annonçait qu'il s'était emparé de Tadoussac, où il était resté avec ses vaisseaux, et qu'il avait pris un bâtiment de la nouvelle compagnie, sur lequel se trouvait le sieur Claude de la Tour. « Je m'étais préparé pour vous aller trouver,» ajoutait-il, «mais j'ai trouvé meilleur seulement d'envoyer une patache et deux chaloupes détruire et se saisir du bétail qui est au cap de Tourmente ; car je sais que, quand vous serez incommodé de vivres, j'obtiendrai plus facilement
l'habitation C'est pourquoi voyez ce que désirez faire, si
me désirez rendre l'habitation ou non: car, Dieu aidant, tôt ou tard il faut que je l'aie ; je désirerais que ce fût plutôt de courtoisie que de force Mandez-moi ce que désirez faire ; et, si
désirez traiter avec moi pour cette affaire, envoyez-moi un homme pour cet effet, lequel je vous assure de chérir comme moi-même, avec toute sorte de contentement, et d'octroyer toutes demandes raisonnables que désirerez, vous résoudant
(1) Mémoire des Pères Récollets, 1637.
(2) Il était d'usage, à cette époque, de donner le nom d'amiral à celui aui commandait une flotte, lors même qu'elle n'était composée qu« de navires marchands.
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à me rendre l'habitation. Attendant votre réponse, etc. David Kertk, »
Champlain lut cette lettre en présence des principaux habitants et de Pontgravé, qui était revenu à Québec depuis un an pour suivre les affaires de Guillaume De Caën. L'assemblée comprit que les Anglais menaçaient de trop loin pour être à craindre. En conséquence, Champlain répondit avec honnêteté et dignité, mais en même temps avec assurance; « ,. . Ayant encore des grains, blés d'Inde, pois, fèves, sans ce que le pays fournit, dont les soldats de ce lieu se passent aussi bien que s'ils avaient les meilleures farines du monde ; et sachant trèsbien que rendre un fort et habitation en l'état que nous sommes maintenant, nous ne serions pas dignes de paraître hommes devant notre roi, ... je sais que vous estimerez plus notre courage en attendant de pied ferme votre personne avec vos forces, que si lâchement nous abandonnions une chose qui nous est si chère, sans premier voir l'essai de vos canons, approches Nous attendons d'heure à autre pour vous recevoir et empêcher si nous pouvons les prétentions qu'avez eues sur ces lieux„»
La fermeté de ton que prenait Champlain engagea les ennemis à renoncer au dessein de déloger les Français. Toutefois, s'il eussent attaqué Québec, ils l'auraient pris assez facilement, car il ne s'y trouvait plus que cinquante livres de poudre à canon, et les provisions de toute espèce manquaient. L'amiral Kertk crut qu'il trouverait plus d'avantage à surprendre la flotte qui venait au secours de Québec, chargée de vivres et portant plusieurs familles. Arrivé à Gaspé, Roquemont avait expédié vers Champlain une chaloupe, qui devait, lui donner avis de la prochaine arrivée de secours, et lui remettre un brevet le nommant gouverneur et lieutenant général du roi dans toute la Nouvelle-France (1).
Peu do jours après, Roquemont apprit par des sauvages que d^s vaisseaux anglais étaient à Tadoussac et s'étaient déjà emparés de plusieurs navires français. M aurait alors eu le tort, selon Champlain, d'aller au-devant de l'ennemi, et de l'attaquer, sans considérer qu'il était le plus faible et que, portant toutes les espérances de la colonie, il ne les devait pas exposer inutilement. Le F. Sagard au contraire raconte, d'après deux récollets qui étaient présents, que M. de Roquemont lit ce qu'il put pour ne pas être rencontré par l'ennemi ; mais
(1) Du Creux, Hùtoria Canadensis, liv. 1.
que, sa flotte ayant été aperçue par les anglais, il fut obligé de se défendre contre des forces supérieures aux siennes. Le combat dura avec acharnement pendant plus de six heures; enfin, criblés de boulets, les navires français amenèrent pavillon et se rendirent à l'amiral Kertk. Parmi les prisonniers, étaient les Pères Charles Lalemaht et Ragueneau, trois récollets, le sieur Robert Giffard et le sieur Le Faucheur, bourgeois de Paris, qui avec, sa famille allait résider à Québec (1).
Le seul bâtiment du P. Noyrot réussit à s'échapper, s'étant éloigné dès le commencement du combat ; après bien des dangers, il aborda enfin à un port de France.
La défaite de Roquemont causait de grands embarras à la nouvelle compagnie, et entraînait les suites les plus fâcheuses pour la colonie. Champlain restait privé de tout secours-; les habitants de Québec, dont le nombre s'était augmenté de quelques fuyards venus de Tadoussac et des hommes envoyés de Gaspé par Roquemont, se voyaient menacés de la plus cruelle famine; car, depuis trois ans, l'on n'avait reçu ni provisions, ni poudre, ni balles, et, si les Anglais se présentaient de nouveau, l'on ne pouvait songer à. se défendre.
Depuis longtemps, la ration de chaque homme était réduite à sept onces de pois par jour ; l'on ne pouvait espérer de secours de la mère patrie avant dix mois ; les sauvages n'avaient rien à fournir, ayant peine à pourvoir à leur propre nourriture. Dans un si grand embarras, Champlain ne perdit point courage ; il exhortait ses compagnons à la patience, et leur donnait luimême l'exemple de l'abnégation, en. se réduisant au même genre de vie que les autres. Les récoltes faites par les récollets, les jésuites et les familles Hébert et Couillard, jointes à ce que fournirent la pèche et la chasser procurèrent assez de vivres pour empêcher les habitants de mourir de-faim pendant l'hiver. Au printemps Champlain songea à prendre des mesures pour se mettre en état de conserver la vie à ses gens, si l'on' ne recevait point de secours de France. Il projeta d'en envoyer une partie à Gaspé, où, chaque année, se rendaient des vaisseaux français pour faire la pêche de la morue. Il voulait en faire passer d'autres chez les Abenaquis, et dans ce but un messager fut dépêché vers leurs pays pour préparer les voies ; il eut même la pensée d'aller s'emparer d'un village iroquois, avec une partie des hommes qui avaient hyverné à Québec, et une vingtaine d'autres qui revenaient du pays des
(1) Histoire du Canada; par le F. Gabriel Sagard.
Hurons. Ces plans ne l'empêchèrent pas d'aviser aux»'moyens qu'il avait sous la main. Il lit ensemencer tout le terrain qu'on put préparer autour de Québec ; les uns arrachaient des racines, d'autres faisaient la pêche aux anguilles, ou chassaient dans les bois avec les sauvages. En un mot, encouragés par le chef, tous luttaient vigoureusement pour éloigner la famine.
Sur la fin de juin, Eustache Boullé partit avec douze hommes, sur une misérable barque de dix à onze tonneaux pour se rendre à Gaspé. S'il n'y trouvait point de vaisseaux, il avait ordre de pousser jusqu'en France, pour porter les dépêches de Champlain au roi, au cardinal de Richelieu et aux associés. Pour toutes provisions, l'équipage n'emportait que des racines; mais Boullé avait l'espérance de trouver du poisson à Gaspé, ou, du moins, parmi les bâtiments de pêche sur le grand banc.
La barque, s'étant approchée de Gaspé, rencontra fort heureusement un vaisseau commandé par Emery De Caén, qui allait chercher une partie des hommes employés au service de son oncle, et qui conduisait en même temps des vivres à l'habitation de Québec. Il annonçait que le commandeur de Razilly était en route pour attaquer les Anglais, et les empêcher de s'emparer du pays.
Ainsi assuré d'un prompt secours et ayant chargé sa barque de provisions, Boullé reprit le chemin de Québec. Malheureusement il rencontra, en remontant, un grand navire que ses hommes crurent appartenir à la marine française. S'étant approchés pour le reconnaître, ils découvrirent trop tard qu'ils s'étaient trompés ; car une chaloupe, montée par vingt matelots anglais, se mit à leur poursuite, et, après une course de trois heures, rejoignit la barque française et la prit. Boullé et ses compagnons furent conduits sur le vaisseau, qui faisait partie de la flotte de Kertk. A force de questionner les prisonniers, les officiers anglais réussirent à connaître le triste état de l'habitation et du fort de Québec.
Champlain demeurait très-inquiet: les vivres manquaient; la saison était déjà bien avancée, et l'on n'espérait plus voir arriver de vaisseaux. A l'exception de Choumin, toujours ami des Français, les Montagnais et les Algonquins des environs paraissaient se défier d'eux, depuis qu'un de leurs chefs, Mahigan-Atic-Ouche (1), avait été mis en prison et y était retenu. Deux français avaient été tués l'année précédente, en revenant du cap Tourmente. Leurs corps, traînés au fleuve par
(1) Loup-chevreuil-canot.
les meurtriers, avaient été trouvés et reconnus. Plusieurs circonstances firent planer des soupçons sur Mahigan-Atic-Ouche. Suivant la loi française, contraire aux coutumes sauvages, on le renferma dans la prison, d'où ses parents et ses amis n'avaient pu le tirer, malgré toutes leurs tentatives. De là, parmi eux étaient nés des mécontentements, qui ajoutaient aux embarras de Champlain.
Les missionnaires des Hurons avaient été avertis de revenir, afin qu'ils ne fussent pas exposés à rester sans secours au milieu des barbares, si Québec était enlevé aux Français. Le P. de La Roche-Daillon était descendu en 1628; et le P. de Brebeuf le suivit en 1629, accompagné de quelques français et de sauvages qui venaient faire la traite. Dans le même temps, arriva du pays des Abenaquis celui que Champlain y avait envoyé au printemps ; il en rapportait de bonnes nouvelles. Ces peuples l'avaient fort bien accueilli ; ils offraient dé recevoir et de nourrir pendant Thiver une trentaine de français. Les espérances se ranimèrent,, lorsqu'on eut reconnu qu'il était facile d'obtenir du secours, d'un pays où l'on pouvait se rendre en peu de temps et sans danger (1).
Peu de jours après, Champlain fut surpris d'apprendre que des vaisseaux anglais avaient été vus derrière la Pointe Lévis, à trois milles de Québec. Il se hâta de se prémunir contre une surprise, et fit appeler les principaux habitants pour prendre leur avis. On convint dans cette assemblée qu'étant sans vivres, sans poudre, sans espoir de secours, on ne pourrait se maintenir, et qu'il fallait obtenir de l'ennemi les conditions les plus avantageuses. Bientôt une chaloupe anglaise s'avança au milieu de la rade, portant un drapeau blanc. Elle aborda à l'habitation, quand l'officier qui la commandait eut reçu l'assurance qu'il pouvait débarquer en sûreté. Il présenta à Champlain une lettre écrite par Louis et Thomas Kertk, dans laquelle les deux frères, déclarant connaître le triste état de la colonie, demandaient la remise du fort de Québec entre leurs mains, et promettaient une composition honnête et raisonnable. Champlain accepta, par une lettre du dix-neuf juillet, les termes favorables qu'on lui offrait. Sur la demande, qui lui en était faite, Louis Kertk promit que son frère David, resté à Tadoussac, produirait la commission reçue du roi d'Angleterre. Il assurait aux Français un passage du Canada en Angleterre, et d'Angleterre en France; les officiers au service de la compagnie
(1) Sagard, Histoire du Canada ; Champlain, Voyages.
pouvaient emporter leurs armes, leurs habits et leurs pelleteries ; aux soldats l'on accordait leurs habits avec une robe de castor, et aux religieux leurs robes et leurs livres. Ces conditions, signées de Louis et de Thomas Kertk, furent acceptées le dix-neuf juillet par Champlain et Pontgravé, et approuvées ensuite à Tadoussac par l'amiral David Kertk.
Le lendemain de la capitulation, le vingt juillet, les trois vaisseaux s'approchèrent de Québec ; le plus gros était de cent tonneaux et portait dix canons ; les deux autres n'étaient que de quarante tonneaux et de six canons. Champlain alla à bord rendre visite au capitaine Louis Kertk, qui le reçut avec beaucoup de civilité, et lui accorda une garde de soldats pour protéger la chapelle, les maisons des Jésuites et des Récollets, ainsi que celle de la veuve Hébert et du sieur Couillard. Cent cinquante Anglais descendirent à terre pour prendre possession de la place ; les clefs de l'habitation furent confiées par Louis Kertk à un nommé LeBaillif, d'Amiens, autrefois au service de Guillaume De Caën, comme commis du magasin ; il s'était depuis donné aux Anglais, en même temps que trois autres français, Etienne Brûlé, de Champigny, interprèle des Hurons, Nicolas Marsolet (1) de Rouen, interprète des Montagnais et Pierre Raye, de Paris. Les trois derniers étaient venus tout jeunes au Canada, où ils avaient été conduits par Champlain, quinze ou seize ans auparavant. Le Baillif et Pierre Raye en usèrent plus mal envers leurs compatriotes que ne le firent les Anglais. Louis Kertk, qui devait rester à Québec comme gouverneur, ne voulut point que Champlain laissât ses appartements du fort; il lui permit de faire dire la messe et témoigna beaucoup de bienveillance pour les familles françaises. De fait, «Louis Kertk,» dit Champlain, «était courtois, tenant toujours du naturel français et aimant la nation, bien que fils d'un écossais qui s'était marié à Dieppe; il désirait obliger en tant qu'il pouvait ces familles et autres français à demeurer, aimant mieux leur conversation que celle des anglais, à laquelle son humeur montrait répugner. »
(1) Co Nicolas Marsolet paraît être le même Nicolas Marsolet, interprète montagnais et algonquin, qui, quelques années plus tard, est mentionné dans les registres de Notre-Dame de Québec et dans le Journal des Jésuites. A«ette dernière époque, il était devenu bon bourgeois de Québec, élevant honnêtement avec sa femme, Marie Le Barbier, la nombreuse famille qu'il en avait eue. Il avait obtenu la concession de plusieurs fiefs, sur l'un desquels, les prairies de Marsolet, près des Trois-Ririères, il alla demeurer. Ses descendants sont encore nombreux dans le district desTrois- Rivières. Une de ses filles épousa le sieur Damours, membre du conseil supérieur ; une autre se maria avec Jean LeMire, ancêtre des nombreuses familles de ce nom, à la Baie-du-Febvre et dans les paroisses voisines. Marsolet et Brûlé déclarèrent qu'ils avaient été forcés par les Anglais de rester avec eux.
Les chefs des deux ou trois familles qui avaient commencé à cultiver, se trouvèrent dans un très-grand embarras ; d'une part, il leur coûtait de demeurer dans le pays, privés de tout secours spirituel, et soumis à un souverain étranger. D'un autre côté, en abandonnant leurs maisons et leurs terres couvertes d'une abondante moisson, ils se trouvaient complètement ruinés ; leurs familles, de retour en France, auraient été plongées dans la misère. Louis Kertk leur offrait sa protection, s'ils voulaient rester dans le pays, et leur promettait qu'ils auraient pleine liberté avec les Anglais ; qu'ils pourraient même échanger leurs grains avec les sauvages pour des pelleteries ; il ajoutait que si, l'année suivante, ils n'étaient pas satisfaits de leur sort, ils pourraient quitter la colonie.
Ces offres avantageuses, accompagnées de l'espérance que bientôt Jes Français rentreraient en possession du Canada, les déterminèrent à demeurer à Québec. Champlain lui-même le leur conseillait, en leur recommandant cependant de retourner en France au bout d'un an, si les Anglais retenaient le pays, afin de ne point s'exposer à perdre leur foi. Quelques traiteurs, parmi lesquels étaient les sieurs Nicollet et Godefroy, étaient remontés avec les Hurons vers les contrées de l'ouest, d'où ils revinrent lorsque les Anglais se furent retirés.
Louis Kertk fut laissé à Québec pour l'hiver ; et le vingtquatre juillet, son frère Thomas partit pour rejoindre l'amiral, qui s'était arrêté à Tadoussac, avec cinq grands vaisseaux bien armés. Thomas Kertk amenait avec lui les Jésuites et Champlain, qui préférait attendre à Tadoussac le départ de la flotte.
Pendant que «Québec tombait akisi aux mains des Anglais, Emery De Caën remontait avec hâte pour le ravitailler, et pour prendre possession des pelleteries qui appartenaient à l'ancienne compagnie. Ayant appris avant son départ que la paix était conclue entre la France et l'Angleterre, il naviguait en pleine sécurité. Son navire passa vis-à-vis de Tadoussac, sans être aperçu par les Anglais, grâce à une brume épaisse ; mais, en essayant de doubler la pointe aux Alouettes, il fut poussé sur l'île Rouge., où il resta échoué. Au même moment, la brume disparut, et les Français reconnurent la flotte anglaise. De Caën, se croyant en danger, tira du canon pour demander du secours. « Il les faut laisser, » répondit Kertk à ses officiers qui voulaient aller s'en emparer, « il faut attendre un peu, ils ne pourront nous échapper. » Il se trompait, car le flux de la mer souleva le navire français, qui se tira du danger sans
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avarie considérable. Toutefois il n'échappa à ce péril que pour tomber dans un autre plus sérieux ; car, en remontant, il alla donner au milieu des bâtiments anglais qui descendaient de Québec. Thomas Kertk renferma Champlain et ses compagnonsà fond de cale, et poussa son vaisseau contre celui d'Emery De Caën. Par une mauvaise manœuvre, le beaupré du bâtiment anglais se trouva engagé dans les haubans de son adversaire ; l'abordage était devenu impossible, et l'on se lançait de bord à bord tout ce qui tombait sous la main. L'issue du combat semblait douteuse, lorsqu'un homme de De Caën ayant crié, « Quartier, » Kertk s'empressa de répondre, « Bon quartier. » Ces mots suffirent pour suspendre le combat. Le commandant anglais fit monter Champlain sur le pontr et en sa présence, il renouvela à De Caën la promesse de le bien traiter. Ce dernier consentit à se rendre, au moment même où arrivaient les deux pataches anglaises, qui s'avançaient pour décider le combat.
David Kertk reçut Champlain avec politesse ; il se montra fort aise de la prise de Québec, qu'il voulut aller voir lui-même. A son retour, il exprima de nouveau l'estime qu'il en faisait, ajoutant que : « Si cela leur demeurait, ils feraient bien d'autres fruits que ce qu'on y avait fait, tant aux peuplades qu'aux bâtiments et commerces de ce qui se pouvait faire dans le pays,, par le travail et industrie de ceux que Tony enverrait.» (1)
Champlain trouva à Tadoussac le capitaine Jacques Michel, calviniste dieppois, qui avait conduit les Anglais dans leurs deux expéditions. Il avait, peu d'années auparavant, commandé un vaisseau de De Caën; mais, par suite de quelque mécontentement, il s'était donné aux Anglais. Il était premier officier de la flotte anglaise sous David Kertk, dont il se plaignait amèrement. Selon Michel; Kertk n'était qu'un marchand de vin, sans aucune connaissance de la mer et n'ayant jamais passé en Amérique avant ces deux voyages (2). Michel, bon matelot et soldat courageux, avait fait connaître le pays aux trois frères, et les avait engagés à en prendre possession ; il avait guidé l'attaque contre Roquemont, et, par ses conseils, il avait assuré la victoire aux Anglais. Ses services étaient méconnus, et on le négligeait ; de son côté, il menaçait les Kertk de leur enlever ce qu'il leur avait procuré. « J'ai laissé ma patrie, » disait-il à Champlain, « comme ils l'ont fait, pour servir un. étranger ;
(1) Voyages de Champlain.
(2) Voyages de Champlain.
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jamais je n'aurai l'âme bien contente; je serai en horreur à tout le monde, sans espérance de retourner en France, où Ton a fait mon procès. Puisqu'on me traite ainsi de toute part,, c'est me mettre au désespoir et me forcer à faire plus de mal que je n'en ai jamais fait. »
Champlain cherchait à le consoler et à l'encourager; mais le malheureux transfuge, méprisé comme un traître par les Français et même par les Anglais, avait l'âme rongée par les plus noirs chagrins et se livrait parfois au désespoir. Epuisé par les accès de sa fureur, il tomba dans un profond assoupissement, dont il ne sortit que pour paraître devant son juge.
La mort du traître Michel causa plus déplaisir que de regret aux Anglais ; néanmoins on le fit inhumer à Tadoussac avec les honneurs dus à sa bravoure et à son rang. « Mais, » ajoute Champlain, «le deuil n'en dura guères; au contraire, jamais ils ne se réjouirent tant et principalement en son vaisseau, où il avait quelques barils de vin d'Espagne. » A Tadoussac, David Kertk n'avait point voulu permettre aux catholiques de prier Dieu publiquement à terre, où tous les prisonniers étaient descendus; les huguenots montraient ainsi ce qu'il aurait fallu attendre de leur tolérance, s'ils étaient restés maîtres dans le pays. Les pertes des Français n'avaient pas produit de grands avantages pour les Anglais. Aussi pour se refaire un peu de leurs dépenses, ils chargèrent leurs navires de mâtures, de bois de construction et même de bois de chauffage.
Un rude contretemps attendait Kertk en Angleterre. Il laissa Tadoussac au mois de septembre, et arriva le vingt d'octobre à Plymouth, où il fut très-fâché d'apprendre que la paix avait été conclue entre la France et l'Angleterre, deux mois avant la prise de Québec. Déjà à Tadoussac, il avait été informé de la conclusion de la paix; alors il avait paru mépriser ces bruits. La prise de Québec devait, selon ses espérances, le récompenser des dépenses qu'il avait faites pour armer sa flotte ; mais il s'était trouvé grandement déçu, et il prévoyait que, par la paix, il serait encore obligé de restituer aux compagnies françaises ce qu'il leur avait enlevé. L'ambassadeur de France en Angleterre, à qui Champlain présenta ses mémoires et un procèsverbal de ce qui s'était passé, lui promit de s'occuper de l'affaire, et de travailler à obtenir la restitution du fort de Québec, ainsi qu'un dédommagement pour toutes les pelleteries et marchandises enlevées par les Anglais.
Avant la dernière expédition de Kertk, l'on avait déjà en France pris des mesures pour secourir la colonie. Richelieu
s'était emparé du boulevard du calvinisme. Après un long et pénible siège, La Rochelle avait ouvert ses portes à l'armée royale, le vingt-huit octobre 1 628. A peine eut-il ainsi écrasé les espérances des révoltés soutenus par l'Angleterre, qu'il songea à renverser les desseins des Anglais contre la colonie de la Nouvelle-France, à laquelle il s'intéressait spécialement. Il mit sept vaisseaux du roi sous les ordres du commandant de Razilly, qui s'était distingué au siège de La Rochelle, et il le chargea de convoyer les navires de la compagnie qui devaient porter des secours au Canada.
Pendant que cette petite flotte se rassemblait dans le port même de La Rochelle, d'où le départ devait avoir lieu, et près de trois mois avant la reddition de Québec, un traité de paix fut conclu à Suze, le vingt-quatre avril 1629, entre Louis XIII, roi de France, et Charles I, roi d'Angleterre. Le cardinal de Richelieu fit aussitôt avertir Razilly que, les Anglais étant devenus les alliés de la France, il n'était plus nécessaire de protéger les vaisseaux marchands qui se rendaient au Canada, et que sa flotte serait employée contre le Maroc.
Les navires de la compagnie placés sous la conduite du capitaine Daniel, de Dieppe, avaient été retardés pendant près de quarante jours pour attendre la flotte royale ; ils partirent enfin du Ché de Boys le vingt-six juin, et, par conséquent, trop tard pour être de quelque utilité aux habitants de Québec. Séparé par la brume des vaisseaux qu'il convoyait, le capitaine Daniel se rendit à la rivière du grand Cibou, dans l'île du Cap-Breton, pour obtenir des sauvages quelques informations sur l'état du pays. 11 apprit qu'un sieur James Stuart, écossais, avait bâti un fort, d'où il menaçait d'empêcher les Français de faire la pêche et la traite dans les environs, s'ils ne lui payaient le dixième. Le capitaine Daniel, résolu de s'opposer à de nouveaux empiétements de la part des Anglais, débarqua avec une partie de ses gens, attaqua le fort et l'emporta d'assaut. Il fit prisonnier le sieur Stuart et tous ses hommes, et remplaça 3e drapeau de l'Angleterre par celui de la France. En partant, il laissa dans ce lieu quarante hommes pour le garder, et deux jésuites, les Pères Yimont et de Yieuxpont. Le P. Yimont avait traversé la mer avec le capitaine Daniel. Le P. de Yieuxpont l'avait rejoint à la suite d'un naufrage ; il était parti de France sur un vaisseau qui avait été frété par le P. Noyrot, procureur de la mission, et qui alla se briser sur un rocher, près de l'île du Cap-Breton. Le Père Noyrot et le Frère Malot se BoyèrenL, tandis que les Pères Charles Lalemant et de Yieux-
pont réussissaient à se sauver avec une partie de l'équipage. Ils furent recueillis par un bâtiment basque, qui faisait la pêche, et restèrent dans ces parages jusque vers le commencement du mois d'octobre, que le capitaine menacé par les Anglais crut prudent de retourner en France. Mais, au moment où ils allaient mettre à la voile, ils apprirent que le capitaine Daniel était, à vingt-cinq lieues de là, au port des Baleines. Le P. Lalemant permit à son compagnon, qui désirait travailler au salut des sauvages, d'aller rejoindre le P. Yimont pour passerl'hiver avec lui dans le fort. Quant au P. Lalemant lui-même, il fit un second naufrage, le bâtiment sur leqnel il retournait étant allé se perdre à la côte d'Espagne. Le Père parvint encore à s'échapper et à gagner la maison des jésuites de Saint-Sébastien. Des deux autres navires de la compagnie qui étaient partis sous le commandement du capitaine Daniel, l'un fut repoussé vers un port de France par les vents contraires, l'autre fut porté vers l'Espagne. Ainsi, pour la seconde fois furent détruits les secours que la compagnie envoyait à la Nouvelle-France, dans le temps où celle-ci en avait le plus pressant besoin.
Pendant que la colonie française, fondée au milieu de tant de difficultés sur les bords du Saint-Laurent, éprouvait des échecs réitérés et semblait condamnée à périr pour toujours, les Anglais étendaient leurs établissements vers le nord, et se rapprochaient peu à peu de l'Aeadie, sur laquelle ils jetaient des regards de convoitise. Dès l'année 1627, ils possédaient à l'embouchure du Kinibeki et sur les rivières voisines, quelques postes, d'où ils menaçaient les forts français de l'Aeadie.
Dans l'année 1628, le conseil de la Nouvelle-Angleterre, qui, comme nous l'avons dit, avait reçu de Jacques I toute la partie de l'Amérique du Nord qui est entre le 40e et le 48e degré, accorda à une compagnie particulière une portion de ce territoire, s'étendant, d'un côté jusqu'à trois milles au nord du Merrimac, et de l'autre à trois milles au sud de la rivière Charles (1). Vers le même temps, plusieurs ministres de l'église d'Angleterre, interdits de leurs fonctions parce qu'ils refusaient de se conformer aux prescriptions de l'état et des évoques touchant certaines croyances et cérémonies religieuses, résolurent d'aller chercher, au-delà des mers, un asile où ils pussent être libres de pratiquer et de faire pratiquer aux autres la religion, telle qu'ils l'entendaient. Plusieurs d'entre eux entrèrent avec leurs amis dans la nouvelle compagnie, et pressèrent tellement la
(1) Holmes, American Annah, vol. i.
mesure, que, dès la même année, quelques employés, conduits par le sieur Endicot, allèrent sur les lieux préparer les voies à la future colonie.
Les envoyés s'arrêtèrent à Naumkeak, qui reçut ensuite le nom. de Salem. Endicot visita le territoire, et se rendit jusqu'à Merry-Mount, où son zèle se déploya contre ceux qui trafiquaient en ce lieu. Il fit abattre, comme ne convenant pas à la gravité chrétienne, un -mât qu'ils avaient planté, et leur adressa de sévères réprimandes sur leur conduite peu religieuse.
L'année suivante, Charles I donna un acte d'incorporation à la compagnie, qui reçut le nom de « Compagnie de la Baie de Massachuset dans la Nouvelle-Angleterre.» Par leur charte, les associés étaient autorisés à choisir annuellement parmi eux un gouverneur, un lieutenant gouverneur, et dix-huit assistants; à faire les lois et les règlements jugés nécessaires au bien de la colonie, pourvu toutefois qu'ils ne fussent pas contraires aux lois de la mère patrie. Le conseil de la compagnie siégeait à Londres, et nommait les officiers chargés de gouverner la colonie. Plusieurs personnages importants, attachés aux idées de la secte des indépendants (1), se déterminèrent à passer en Amérique ; mais prévoyant les difficultés qui s'élèveraient, si les lois coloniales étaient faites en Angleterre, ils proposèrent que le siège du conseil fût transporté en Amérique. La proposition fut agréée ; et John Winthrop, nommé gouverneur, fit préparer une flotte considérable pour l'année suivante.
» Douze navires, chargés de tout le matériel requis pour l'établissement d'une colonie, mouillaient dans la baie de Massachuset le six juillet 1630. Ils portaient quinze cents passagers, parmi lesquels étaient le gouverneur Winthrop, le lieutenant gouverneur Dudley et plusieurs autres gentilshommes, distingués par leur rang et par leurs richesses.
Depuis environ un an, quelques maisons s'étaient élevées sur une pointe de terre située au nord de la rivière Charles ; le modeste village avait reçu de ses habitants le nom de Charlestown. Winthrop convoqua en ce lieu la première assemblée des conseillers qui ait été tenue dans la colonie. Désirant y établir le siège du gouvernement, il faisait bâtir une
(1) Les puritains fondèrent la colonie de Plymouth ; celle de la Baie de Massachuset fut établie par les indépendants. Cette secte, sur les épaules de laquelle s'éleva Olivier Cromwell, regardait chaque petite congrégation comme formant une église indépendante, et possédant le droit de choisir et de nommer son pasteur.
maison pour lui-même, lorsqu'une cruelle maladie, attribuée à la mauvaise qualité des eaux, le força à chercher une situation plus favorable. Au sud de la rivière Charles, était une presqu'île, nommée Shawmutpar les indigènes, et Tremontpar les Anglais. Un ministre, du nom de Blackston, y vivait dans une profonde solitude ; il informa le gouverneur qu'à Shawmut se trouvait une source d'eau excellente. On visita le site indiqué, qui fut trouvé convenable ; plusieurs personnes y bâtirent des maisons, et, bientôt après, le gouverneur et les principaux conseillers allèrent y fixer leur résidence. Le conseil décréta que la nouvelle ville porterait le nom de Boston ; et dès lors l'on y convoqua les assemblées générales de la colonie. Les villages de Watertown, de Roxbury et de Dorchester s'élevèrent dans le même temps aux environs du chef-lieu.
Ainsi deux colonies distinctes, celle de Ply mouth, déjà solidement assise, et celle de Boston, étaient placées autour de la baie de Massachuset; chacune possédait sa charte particulière, son conseil, son organisation et ses lois. Toutes deux relevaient de la grande compagnie de la Nouvelle- Angleterre, qui n'avait cependant point à s'immiscer dans leurs affaires intérieures. C'est de ces deux points principaux, de Plymouth et de Boston, que sortirent la plupart des fondateurs des colonies anglaises, qui ont le plus influé sur les destinées de la Nouvelle-France. Les français du Canada et les anglais de la Nouvelle-Angleterre se sont multipliés sur le sol de l'Amérique, vivant quelquefois en paix, mais bien plus souvent se faisant une guerre ouverte, ou se harcelant par de sourdes hostilités. Remuante, hardie, avide d'aventures et de voyages, la population française a pénétré de bonne heure au milieu des nations de l'ouest, elle a découvert tout l'intérieur du continent depuis le golfe du Mexique jusqu'à la baie d'Hudson ; pleine de gaité et de bonhomie, elle s'est attiré et elle a su conserver l'amitié des tribus indigènes ; sincèrement catholique et par conséquent conservatrice, elle a gardé les mœurs, les usages, les croyances de ses ancêtres, et en même temps leur caractère physique. Prudente, sérieuse, habile à deviner et à saisir les chances d'une entreprise commerciale, la population anglaise est devenue riche et commerçante; mais elle n'a jamais été aimée de ses voisins sauvages, envers lesquels elle manifestait trop de flegme et trop de roideur. Le calvinisme lui a imprimé un cachet de sanctimonie et de froideur, dont elle n'a pu encore se débarrasser. Quant au physique, elle a perdu le type que ses ancêtres apportèrent de la vieille Angle-
terre ; le véritable Yankee, avec ses formes longues et minces, sa figure pâle et sa poitrine étroite, ne ressemble plus aujourd'hui à l'anglais pesant, robuste et rubicond. Il est intéressant de remarquer que la Nouvelle-Angleterre a fourni au Canada un bon nombre de ses enfants, qui se sont mêlés à la population française et se sont confondus avec elle. En effet, pendant près d'un siècle après l'établissement des colonies anglaises du nord de l'Amérique, peu d'années s'écoulaient sans que les partis français et sauvages amenassent au Canada des femmes et des enfants, pris dans les villages des ennemis. Les femmes étaient ordinairement rendues, après un certain temps de captivité, tandis que le plus souvent les enfants étaient adoptés dans la colonie. Beaucoup de familles canadiennes de nos jours comptent ainsi, parmi leurs ancêtres, des individus nés et en partie élevés dans la Nouvelle-Angleterre.