CHAPITRE HUITIEME
Prétentions des Anglais et des Français sur la Nouvelle-France — Sir William Alexander et sa colonie — Claude et Charle3-Amador de La Tour dans l' Acadie — îh sont nommés baronnets de la Nouvelle-Ecosse— Charles de La Tour rejette les offres des Anglais — Traité de Saint-Germain-en-Laye — L'Acadie et le Canada restitués à la France — Québec est remis aux mains des Français — Les Jésuites retournent au Canada — Razilly établit la Hève— Champlain, nommé lieutenant général du roi, arrive à Québec.
Champlain entretenait toujours l'espoir de voir sa colonie se rétablir. Fonder un empire français dans l'Amérique, appeler les tribus sauvages au christianisme et à la civilisation, voilà les objets auxquels il avait consacré toute son énergie, toutes ses affections, en un mot, sa vie tout entière.
De Rouen, où il s-'était arrêté après avoir quitté-l'Angleterre, il se rendit à Paris, où il fut présenté au roi, au cardinal de Richelieu et aux associés. Sur ses représentations, Louis XIII fit demander au roi d'Angleterre la remise de Québec et des autres forts que les Anglais avaient pris, après la conclusion de la paix entre les deux couronnes. Une réclamation si juste ne pouvait être repoussée, même avec la plus mauvaise volonté; et Charles I fit immédiatement donner l'ordre de remettre le fort et l'habitation de Québec aux mains des Français. Mais comme les affaires d'Italie occupaient l'attention du roi de France et de son ministre, les Anglais ne se hâtaient pas de mettre à exécution les injonctions de leur souverain; ils avaient même envoyé à Québec deux navires avec des vivres et des marchandises pour profiter de la traite, tandis qu'ils le pouvaient (1). De leur côté, les directeurs de la compagnie de la Nouvelle-France expédièrent dt^x vaisseaux au secours des habitations de l'île du Cap-Breton', et deux autres pour établir un poste dans l' Acadie, où étaient toujours restés quelques français, même après la destruction de Port-Royal par Argall.
Pour comprendre la suite des événements, il est nécessaire d'examiner les prétentions respectives de l'Angleterre et de la France.
(1) Voyages de Champlain. •
La compagnie formée par Richelieu avait reçu un immense territoire, dont les bornes n'étaient pas clairement définies, et qui d'ailleurs était en grande partie réclamé par l'Angleterre. Le roi de France accordait aux cent associés « en toute propriété, justice et seigneurie, le fort et habitation de Québec, avec tout le dit pays de la Nouvelle-France, dite Canada, tant le long des côtes depuis la Floride — en rangeant les côtes de la mer jusqu'au cercle Arctique pour latitude, et de longitude depuis l'île de Terre-Neuve tirant à l'ouest jusqu'au grand lac dit la mer Douce et au delà, que dedans les terres et le long des rivières qui y passent et se déchargent dans le fleuve appelé Saint-Laurent, autrement la grande rivière de Canada, etc (1).»
Comme on le voit, Québec était le noyau autour duquel se groupait la moitié de l'Amérique du Nord. Les îles de Terreneuve, du Cap-Breton et de Saint-Jean étaient renfermées dans cette large concession ; il restait ainsi peu de place pour les Anglais. Mais de leur côté ceux-ci avaient taillé aussi largement sur la carte d'Amérique, En 1606, c'està-dire trois ans après l'octroi de lettres patentes au sieur de Monts, le roi d'Angleterre, Jacques I, accordait à sir Thomas Gates et autres, « cette partie de l'Amérique appelée communément Virginie et autres parties et territoires de l'Amérique entre le 34e et le 45e degrés de latitude septentrionale et dans
la terre ferme ainsi que les îles contenues dans un espace
de cent milles de la côte des dits pays. »
En 1621, le même Jacques I octroyait à sir William Alexander, plus tard comte de Sterling, un territoire qui, sous le nom de Nouvelle-Ecosse, devait renfermer les provinces actuelles de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick, les îles Saint-Jean et du Cap-Breton, ainsi que toute la Gaspésie ; cette charte n'ayant pas eu d'effet, une seconde, à peu près semblable, fut donnée en 1625 par Charles I, Outre les avantages déjà accordés à sir William Alexander, le roi fonda en sa laveur l'ordre des chevaliers baronnets. La Nouvelle-Ecosse devait être partagée en cenncinquante fiefs ou seigneuries ; et Alexander reçut le pouvoir d'accorder le titre de chevalier baronnet à chacun de ceux qui achèteraient un de ces fiefs (2).
(1) Acte pour l'établissement de la compagnie des Cent Associés, etc., art. iv.
(2) Sir William Alexander De Menstrie fut fait comte de Sterling. Il était poète, courtisan et écossais; ces qualités lui avaient procuré la faveur de Jacques I. Aa commencement du règne de Charles I, il développa son système de colonisation dans une brochure traitant de l'encouragement à donner aux colonies. Le roi fut si charmé de oe projet qu'il fonda l'ordre des chevaliers baronnets L'on rapporte que sir
En donnant les mômes pays à leurs sujets respectifs, les rois de France et d'Angleterre fournirent le prétexte à des contestations entre les colonies anglaises et les colonies françaises ; mais la cause première de ces longues luttes remontait plus haut. Il était impossible que les deux peuples demeurassent longtemps voisins en Amérique, sans trouver quelque raison de se quereller. Au fond, toutes les brouilleries au sujet du Canada et de l'Acadie ne sont qu'une conséquence naturelle et, en même temps, une épisode de la rivalité traditionnelle de la Franee et de l'Angleterre. La première entreprise des Anglais fut infructueuse. Quelques colons, envoyés en 1622 par sir William Alexander pour chercher un lieu propre à un établissement, hivernèrent au port de Saint-Jean, dans l'île de Terreneuve. S'étant remis en mer en 1623, ils suivirent les côtes de l'Acadie, et firent route ensuite vers l'Angleterre (1) sans avoir réussi à fonder de colonie. Us furent peut-être effrayés par l'hostilité des sauvages, qui n'aimaient point les Anglais, et au milieu desquels demeurait Biencourt, fils de Poutrincourt avec un certain nombre de ses compagnons. Champlain parle de Biencourt comme vivant encore en 1624 ; et il ajoute que, depuis dix-huit ans, il restait dans l'Acadie avec les sauvages (2).
Il est assez probable que Biencourt mourut en 1623, car une lettre, écrite du port de Lomeron en Acadie et portant la date du vingt-cinq juillet 1627, nous apprend qu'il était décédé quatre ans auparavant. Cette lettre était adressée au
William Alexander rendit chaque titre de baronnet au prix de deux cents livres sterling. Il parait avoir eu l'intention d'établir un état féodal, dont il serait devenu le chef sous la suzeraineté du roi d'Angleterre. La charte accordée à sir William Alexander est en latin ; dans les Mémoires des Commissaires, elle ocoupe environ yingt-cinq page*, in-quarto. Elle entre dans une foule de détails et de répétitions propres à fournir un beau champ aux chicanes des avocats. Après avoir énuméré tous les grands titres de propriété, elle descend dans des particularités tout à fait curieuses : " Nous accordons aussi la possession des maisons, édifices construits ou à construire, jardins, plaines, bois, marais, chemins, routes, eaux, étangs, ruisseaux prés, pâturages, moulins, droits des grains moulus, chasse des oiseaux et des bêtes fauves, pèches, tourbes et tourbières, charbons et charbonnières, lapins et garennes colombiers et pigeonniers, ateliers, forges, bruyères, genêt?, forêts, bois de haute futaie, bois tailles, arbrisseaux, carrières, matières à faire de la chaux, avec cours d» justice et leur ressort, droit de seigneur sur les vasseaux, droits de remise droits d'aubaine dans les mariages, droits de fourche et lieux patibulaires, culs-de-fosse droits de franche-court, de sok, de sak, thole, thane, infangthief, outfangthief outwrark, wavi, week, venysone, pit et gallous, etc., etc."
(1) De Laët, Histoire du Nouveau- Monde, liv. II, ch. xxm.
(2) Voyages de Champlain, vol. II, liv. 1, ch. tih. Après la mort de son père le jeune Biencourt prit le nom de Poutrincourt, qui passait au chef de la famille! Il continua d'être appelé tantôt Biencourt, tantôt Poutrincourt.
roi par Charles-Àmador de La Tour, commandant alors dans l'Acadie (1).
Le nom de La Tour occupe une large place dans la première partie de l'histoire de l'Acadie. Claude Turgis de Saint- Etienne sieur de La Tour, avait quitté Paris avec son fils Charles-Àmador, âgé de quatorze ans, pour se fixer dans l'Acadie auprès de Poutrincourt, qui dans ce temps fondait Port-Royal. Quelques revers de fortune paraissent avoir engagé Claude de La Tour à prendre ce parti. Lorsque les établissements français furent détruits par Argall, en 1613, Charles de La Tour s'attacha à Biencourt, qui, avec plusieurs autres français, se réfugia au milieu des Souriquois. Vêtus comme les sauvages, les deux amis vivaient comme eux de la chasse et de la pêche, attendant des secours de la mère patrie. En ayant enfin reçu, ils purent se maintenir dans le pays, et conserver plusieurs postes. Charles de La Tour fut d'abord enseigne, puis lieutenant de Biencourt, qui, en mourant, lui légua ses droits sur Port-Royal, et le nomma son successeur dans le commandement (2).
Pendant les quatre années suivantes, il vécut oublié au fort Saint-Louis du cap de Sable (3). Vers ce temps, les anglais de Kinibeki et de Chouacouët formèrent le dessein de chasser les Français de l'Acadie, afin de les priver de toute part dans les pêcheries et dans la traite des pelleteries. Ce projet était peutêtre lié avec les plans de colonisation de sir William Alexander. A cette occasion, Charles de LaTour adressa à Louis XIII une lettre, dans laquelle il demandait d'être nommé commandant sur toute la côte de l'Acadie. Il espérait réussir à se défendre avec sa petite bande de français et les guerriers d'une centaine de familles souriquoises, qui lui étaient sincèrement attachées.
Cette lettre fut confiée à Claude de LaTour, qui devait plaider la cause de son fils auprès du roi. Malheureusement le coup préparé par les Anglais contre l'Acadie se fit avant l'arrivée des secours de France. Kertk, parti en 1628 avec une flotte de dix-huit vaisseaux, prit possession de Port-Royal au nom de sir William Alexander, et y laissa, à ce qu'il paraît, quelques familles écossaises. Pressé de s'emparer de Québec pour son propre compte, il n'essaya pas de réduire les autres postes de l'Acadie. Cependant il prit, sur un des vaisseaux de
(1) Lettre du sieur de La Tour au roi; Collection de M. P. Margry.
(2) Lettre du sieur de La Tour.
(3) Le port sur lequel était situé le fort Saint-Louis portait le nom de Port La Tour ou Lomeron.
Roquemont, Claude de LaTour, qui revenait de France pour rejoindre son fils dans l'Acadie.
Conduit en Angleterre comme prisonnier, La Tour, qui était huguenot, laissa ébranler sa fidélité envers son souverain. Il trouva à Londres, parmi ceux de sa religion, des amis, qui le poussèrent à trahir son pays, en lui faisant épouser une dame de haute condition, probablement proche parente de sir William Alexander (1). Celui-ci espérait se servir de La Tour pour faire valoir ses droits sur l'Acadie, et entrer en possession des postes occupés jusqu'alors par les Français ; car les Anglais n'avaient pu encore prendre pied dans le pays.
En 1630, sir William Alexander nomma les deux LaTour baronnets de la Nouvelle-Ecosse et leur céda tous ses titres et ses droits aux terres de l'Acadie, se réservant toutefois le droit de seigneurie et le fort de Port-Royal (2). Claude de La Tour croyait que son fils se laisserait gagner à la cause de l'Angleterre, par les avantages nombreux qui lui étaient offerts de ce côté. Ce don était accordé, suivant l'acte de concession, « en considération des grandes dépenses que le sieur Claude Saint- Etienne avait faites en bâtiments et en faisant valoir le pays, pour la grande amitié et les services qu'il avait rendus à sir William Alexander, à condition que les dits sieurs Saint- Etienne continueraient d'être bons et fidèles sujets du roi d'Ecosse. »
Muni de pouvoirs étendus, et ayant à sa disposition deux vaisseaux armés en guerre, sur l'un desquels il s'embarqua avec sa femme, Claude de La Tour se rendit, en 1630, au cap de Sable. Il s'aboucha avec son fils, dans l'espérance de l'engager à remettre son fort aux Anglais, et il lui développa toutes les propositions dont il était porteur. Charles de. La Tour devait garder le commandement de son fort ; il était nommé baronnet, et on lui accordait, pour lui et ses héritiers, la possession des côtes de l'Acadie (3). Son père et sa bellemère s'offraient de rester auprès de lui, comme cautions des bonnes intentions et des promesses du roi d'Angleterre. Ces offres étaient séduisantes sans doute; mais elles ne purent ébranler la fidélité du fils (4).
(1) Deny3, Description Géographique, etc.
(2) Mémoires des Commissaires, etc.
(3) Denys rapporte que Charles de LaTour reçut aussi par les mains de son père l'ordre de la jarretière ; les autres mémoires du temps n'en disent rien. C'est dans une visite qu'il fit à Charles de La Tour que Denys apprit cette circonstance. Il peut se faire qu'il ait confondu avec l'ordre de la jarretière le nouvel ordre de baronnets que venait d'établir le roi d'Angleterro
(4) Denys, Description Géographique, etc.
248 cours d'histoire [163f
Il répondit qu'il avait beaucoup d'obligation au roi d'Angleterre, qui se montrait si bienveillant à son égard, mais que son maître était capable de reconnaître sa fidélité; que, pour lui, il ne pouvait remettre la place, ni recevoir d'autre commission. Les commandants des vaisseaux anglais employèrent inutilement les plus belles paroles pour le persuader; il demeura ferme dans sa résolution, et avertit son père que, vu les circonstances présentes, ni lui ni sa femme n'entreraient dans le fort. Ne pouvant réussir par les promesses à vaincre la fermeté du commandant français, les Anglais entreprirent de lui enlever son fort de vive force. Le lendemain, ils firent descendre à terre une partie de leurs hommes, et commencèrent l'attaque. Le combat dura tout le jour et toute la nuit; il fut peu favorable aux Anglais, qui eurent beaucoup de soldats blessés et tués. Le jour suivant l'attaque fut renouvelée contre le fort par des troupes plus nombreuses ; mais le succès n'ayant pas été meilleur, l'entreprise fut abandonnée par Claude de La Tour, qui, avec les colons écossais, au nombre d'une centaine, se retira à Port-Royal (1).
Ce fut peu de temps après ces événements qu'arrivèrent au cap de Sable les deux vaisseaux envoyés par la compagnie sous les ordres du capitaine MaroL Charles de La Tour fut très-aise de se voir inopinément secouru, après avoir été si longtemps livré à ses seules ressources. Un peu plus tard, il reçut une nouvelle preuve de la confiance qu'avait inspirée sa conduite; car, au mois de février 1631 , il fut nommé lieutenant général de YAcadie, Fort Saint-Louis, Port de la Tour (2). Il écrivit alors à son père pour lui donner avis de sa nomination, et en môme temps pour l'engager à rentrer dans le devoir envers son souverain.
Il n'en fallait pas tant pour ramener Claude de La Tour, N'espérant point faire fortune avec les Anglais, qui n'avaient plus rien à attendre de lui, il se rendit avec sa femme auprès de son fils, à qui il rapporta que de graves maladies avaient régné dans Port-Royal pendant l'hiver, et que trente de ses écossais étaient morts. Suivant une condition qu'il avait acceptée, Claude de La Tour ne fut pas admis au fort, mais il se logea dans une petite maison, que son fils lui fit bâtir à quelque distance, et où le sieur Denys (3) rapporte l'avoir visité
(1) Ce bsau trait de courage et de fidélité a inspiré un jeune poète caBadien, M. Gérin-Lajuie, qui a chanté le siège du fort Saint-Louis. (2; Archives provinciales.
(3) Denys, Description Géographique.
en 1635. La présence de Claude de La Tour à Port-Royal avait contenu les sauvages des environs ; mais à peine fut-il parti pour rejoindre son fils, que les familles écossaises furent attaquées et tenues renfermées dans leur fort. Manquant de tout secours, les malheureux colons moururent du scorbut, ou furent massacrés par les Souriquois. Une seule famille échappa, grâce à la protection de quelques français, et se joignit dans la suite à la colonie du commandeur de Razilly (1).
Cependant Richelieu voulait obtenir raison de l'Angleterre, au sujet de la prise de Québec. Les Anglais convenaient volontiers qu'ils s'en étaient emparés après la conclusion du traité de paix entre les deux cours. Charles I avait ordonné de le restituer au plus tôt à ses maîtres légitimes ; et néanmoins près de deux ans s'étaient écoulés, sans que les Anglais se fussent décidés à remettre le Canada entre les mains de la France. Louis Kertk avait voulu gagner l'amitié des sauvages; mais il n'avait pu encore leur faire oublier les Français (2). Cette circonstance, publiée en France par des navires qui venaient de trafiquer vers Tadoussac, engagea à faire de nouveaux efforts pour reprendre possession du Canada. Les missionnaires sollicitaient en cour la permission de retourner vers leurs ouailles; de son côté la compagnie des Cent Associés adressait des •remontrances au sujet des pertes qu'elle éprouvait par ces retardements. Cependant les ministres étaient partagés d'opinion touchant le rétablissement de la colonie. Le Canada valait-il la peine qu'on entamât des négociations avec l'Angleterre pour le reprendre? Toutes les tentatives faites sous François I, pour fonder des colonies sur les côtes de l'Amérique, avaient complètement échoué; en dirigeant des familles françaises vers le Canada, le royaume était exposé à se dépeupler, comme l'Espagne s'était dépeuplée par ses établissements au Mexique, au Pérou et au Paraguay ; il faudrait de grandes dépenses pour résister aux Hollandais et aux Anglais, qui entretenaient déjà des colonies puissantes, depuis la Floride jusques à l'Acadie, ces peuples réussissant mieux que les Français dans les pays nouveaux; on ne pourrait jamais amener les sauvages à adopter les manières et les mœurs des Européens, ni les engager dans les intérêts de la France. Yoilà quelles étaient les objections
(1) Archives de la marine, Mémoire de La Mothe- Cadillac sur V Acadie, janvier 1720. En 1685, la Mothe-Cadillac vit, à Port-Royal, deux hommes de cette famille, qui s'étaient faits catholiques et avaient épousé des françaises. Leur mère £ était retirée à Boston, où elle vivait encore, âgée de quatre-vingt-dix ans.
t(2) Le Clercq, Etablissement de la foi.
é 250 cours d'histoire [1631
soulevées contre le projet de reprendre l'œuvre de la colonisation (1).
Des hommes plus clairvoyants alléguaient, au contraire, de très-fortes raisons en sa faveur. Les pêcheries de Terreneuve, du Cap-Breton, de l'Acadie et de l'île Percée occupaient déjà de mille à douze cents navires français; elles étaient des mines intarissables pour la France, à laquelle elles appartenaient par droit de première possession ; la pêche des marsouins, des baleines et des loups-marins, faite dans ces parages par les Basques, fournissait une quantité prodigieuse d'huiles, qui étaient nécessaires aux manufactures du royaume. On avait découvert de l'étain, du plomb, du cuivre et du fer en plusieurs endroits de la Nouvelle-France ; il s'y trouvait de riches mines de charbon de terre, et les forêts offraient en abondance des bois propres aux constructions navales. Beaucoup de français étant portés par le goût des aventures à laisser le royaume, il n'y avait guères de pays en Europe où ils ne fussent en grand nombre: or le Canada renfermait de vastes contrées, où ils pourraient satisfaire leur penchant pour les voyages, et fonder des colonies sans que la population du royaume en fût affaiblie. Le commerce des pelleteries prenait une grande valeur, la compagnie ayant rapporté annuellement pour cent mille écus de peaux de castor. Ces raisons étaient fortes, et elles prévalurent.
Le cardinal de Richelieu était jaloux de placer la France au premier rang parmi les nations de l'Europe ; son génie supérieur avait compris que la marine française devait puissamment contribuer à atteindre ce but. Aussi cherchait-il les moyens les plus propres à l'entretenir, à l'augmenter et à la rendre formidable. Les colonies et les pêcheries exigent de nombreux vaisseaux ; elles servent à nourrir et à vivifier le commerce ; les navigations lointaines et hasardeuses sont la meilleure école pour former des matelots hardis et adroits. Ainsi les colonies et les pêcheries procurent le double avantage d'alimenter le commerce, et de fortifier la marine d'un état. La Nouvelle-France, offrant ces deux résultats à la mère pairie, ne pouvait être abandonnée sans qu'on causât un grand tort à la marine française et, par contre-coup, à la puissance du royaume. Cette considération suffit pour engager Richelieu à conserver les vastes régions de l'Amérique, qui appartenaient à la France et par la première possession et par les traités. D'aii-
(1) Lo Clorcq, Etablissement de la foi.
leurs la gloire de la nation y était directement intéressée ;' en pleine paix avec l'Angleterre, le pavillon français avait été insulté par des anglais : il devait être relevé et replacé avec honneur, aux lieux mêmes où l'injure avait été commise. Ainsi, la colonie française du Canada rencontra une source de vie dans les efforts que firent ses ennemis pour la détruire; si elle n'avait été prise par les Anglais, l'on aurait continué à ne s'en pas occuper, et l'on aurait ignoré les avantages qu'elle offrait à la population surabondante de la France.
Les négociations traînaient en longueur depuis deux ans, lorsque le cardinal ministre se décida à employer l'argument le plus capable de convaincre la cour d'Angleterre ; il lit armer en guerre une flotte composée de six vaisseaux et de quatre pataehes, pour aller prendre possession de la Nouvelle-France. Le commandeur de Razilly, homme de conseil et d'énergie, fut chargé de la conduire à Québec. Portée à Londres, la nouvelle de cet armement engagea le roi d'Angleterre à prendre son parti et à restituer la colonie française à ses premiers maîtres.
L'effet voulu par Richelieu ayant été obtenu si promptement, l'ordre donné à Razilly fut contremandé, et, le vingl-neuf mars 1632, un traité entre les deux couronnes fut conclu à Saint-Germain-en-Laye. Par les articles de ce traité, le roi d'Angleterre promettait « de rendre et restituer à sa majesté très-chrétienne tous les lieux occupés par les Anglais en la Nouvelle-France, l'Acadie et le Canada ; » d'ordonner à tous ceux qui commandaient à Port-Royal, au fort de Québec et au Cap-Breton de remettre ces lieux, huit jours après la notification, aux officiers nommés par le roi de France, et de faire réparer les dommages causés au sieur De Caën et aux autres individus, qui avaient des intérêts à Québec lorsque Kertk s'en était emparé.
Quand il s'agit d'envoyer quelqu'un pour prendre possession du Canada, l'on songea d'abord à Cbamplain ; mais la compagnie n'avait ni vaisseaux pour faire le voyage, ni fonds pour en ohtenir (1). Ainsi l'on crut qu'il valait mieux charger de cette affaire Guillaume De Caën, qui, à de grande richesses, joignait de la modération. D'ailleurs, comme la prise de Québec par les Anglais lui avait causé de graves dommages, il semblait juste de lui fournir l'occasion de réparer ses pertes. En conséquence, le roi lui accorda la jouissance des revenus du pays pendant une année, après laquelle Champlain devait
(1) DuCreux, Historia Canadensis.
reprendre son ancienne charge. Emery De Caën fut donc envoyé à Québec, comme commandant non-seulement de la flotte, mais encore de toute la colonie. Sous ses ordres fut placé le sieur Du Plessis Bochart, dont la présence était propre à contrebalancer les tendances calvinistes du chef.
Richelieu n'oublia pas les missions. Pour obtenir des missionnaires, il s'adressa d'abord aux Capucins. Ceux-ci ayant représenté qu'il n'était pas juste de priver les premiers ouvriers du fruit de leurs travaux, le retour des Jésuites fut décidé. Les Pères Anne de Noué et Paul Le Jeune, supérieur de la résidence de Dieppe; partirent sur les vaisseaux qui firent voile du port de Honfieur, le dix-huit d'avril 1632. De Caën arriva à Québec au commencement de juillet; il avait déjà expédié un courrier à Thomas Kertk, qui commandait alors en ce lieu, pour lui communiquer le résultat du traité de Saint-Germain, et lui intimer, de la part des deux rois, l'ordre d'évacuer le fort dans l'espace de huit jours (1). L'officier anglais, ayant lu les ordres signés de la main de son souverain, promit qu'il sortirait dans le temps marqué. Il regrettait sans doute ce changement dans les affaires ; car, dans une seule année, il avait exporté de Québec des pelleteries au montant de trois cent mille livres. Ses gens au contraire furent très-satisfaits ; depuis quelques mois, en eflet, ils avaient beaucoup souffert de la faim et du mal de terre, qui avait enlevé quatorze hommes dans un seul hiver.
Le treize de juillet, Québec fut remis entre les mains d'Emery De Caën et du sieur Du Plessis Bochart ; et, le même jour, les Anglais tirent voile sur deux navires chargés de pelleteries et de marchandises (2). Il y avait déjà près de trois ans qu'ils s'étaient emparés du Canada. Les français restés dans le pays avaient trouvé ce temps bien long ; aussi furent-ils remplis de joie, lorsqu'à la place du pavillon anglais ils virent flotter le drapeau blanc. Leur satisfaction fut complète quand ils purent assister au saint sacrifice de la messe, qui fut célébré dans la demeure de la famille Hébert. Depuis le départ de Champlain, ils avaient été privés de ce bonheur (3) ; et, pour
(1) Mercure Français.
(2) DuCreux, Historia Canadensis.
(3) L'auteur de l'Abrégé chronologique et historique de tous les prêtres etc., prétend que pendant l'occupation de Québec par les Anglais, M. Benoit Duplein, du Séminaire des missions étrangères de Paris, parlant fort bien la langue anglaise, obtint la permission de restera Québec et d'administrer les sacrements aux catholiques; il y a là erreur évidente. Dans la Relation des Jésuites de 1632, le P. La Jeune dit clairement qu'il n'y eut point de prêtre à Québec, pendant que les Kertk en demeurèrent les maîtres; il ajoute que les français, n'avaient pas entendu la messe depuis trois ans, lorsqu'il la dit lui-même, en 1632, dans la maison de Guil-
cause de religion, ils avaient même été maltraités par leurs compatriotes huguenots qui étaient passés au service des ennemis ; mais ils n'avaient eu aucun sujet de se plaindre des Anglais. Ces bons catholiques étaient tellement affligés de ne pouvoir obtenir les secours delà religion, qu'ils s'étaient décidés à abandonner leurs maisons et leurs terres pour se retirer dans la mère patrie. Dieu vint à leur aide, en rendant le Canada- à la France, et en permettant ainsi que les missionnaires catholiques pussent reprendre leurs travaux.
Emery De Caën trouva l'habitation brûlée ; il n'en restait plus que des murailles noircies et bouleversées. Dans l'incendie avaient été détruites neuf mille peaux de castors qui appartenaient à la compagnie de Montmorency (1). La maison des Jésuites tombait en ruines ; les portes, les fenêtres avaient été brisées et enlevées ; le couvent des Récollets était dans un plus triste état: aussi les Français se trouvèrent-ils assez embarrassés pour se loger (2). Ils s'en consolaient par l'espoir d'un meilleur avenir. «Quand on est en un mauvais passage, » remarquait à ce sujet le P. LeJeune, « il s'en faut tirer comme on peut; c'est beaucoup qu'un tel hôte soit sorti de notre maison et de tout, le pays.»
Les Montagnais avaient souffert, beaucoup dans leur foi et dans leurs mœurs, par leurs rapports avec les huguenots ; d'un autre côté, ils revoyaient les Français avec plaisir, car ils avaient appris à leurs dépens que les Anglais étaient plus rudes et moins endurants. Malheureusement, les marchands anglais leur avaient fourni le moyen de satisfaire leur triste passion pour l'ivrognerie ; et, dans ce temps-là même, la tribu entière était plongée dans des inquiétudes mortelles, causées par les suites de l'intempérance.
Unis aux Algonquins, les Montagnais avaient remporté une victoire sur les Iroquois, et fait quelques prisonniers, dont trois
laume Couillard. D'après les registres de Notre-Dame de Québec, une fille de Couillard, née en 1631, fut baptisée, non par un prêtre français, mais par un anglais qui était probablement le ministre. D'ailleurs, si M. Duplein était venu à Québec, de 1629 à 1632, il ne pouvait alors être réputé membre du séminaire des Missions Etrangères, qui ne commença d'exister qu'au mois de juillet 1662. De fait, M. Benoit Duplein n'est pas un être imaginaire ; il est réellement venu au Canada il parlait fort bien l'anglais, il était membre du séminaire des Missions Etrangères ; mais il est bon de remarquer qu'il arriva à Québec en 1672, et qu'il n'était alors âgé que de vingt-neuf ans ; ces circonstances sont consignées dans un mémoire présenté au roi en 1684 par l'évèque de Québec.
(1) Dans une lettre du sept septembre 1632, adressée au cardinal ministre, Guillaume De Caën estime à quarante mille écus la perte que l'incurie des Anglais lui avait causée.
(2) Relation de 1632.