CHAPITRE NEUVIEME
Champlain retourne au Canada — Emery de Caën remet Québec à îa compagnie de la Nouvelle-France — Etat de la colonie — Les sauvages de l'ouest descendent pour la traite — Les Nipissiriniens ou Sorciers— Les missionnaires désirent s'établir dana le pays des Hurons— Chapelle de Notre-Dame de Eecouvrance — Le sieur Robert Giffard conduit à Beauport une colonie de Percherons — Le P. de Brebeuf et deux autres jésuites au pays des Hurons — Les missions de l'Amérique Septentrionale — Etablissement du poste des Trois-Rivières — Le marquis de Gamacbe donne seize mille écus d'or pour fonder un collège à Québec — Mort de Champlain — Ses belles qualités — Heureux effets de son caractère sur les premiers colons — Interprètes — Officiers civils —Missionnaires.
Jusqu'à l'époque où Québec fut rendu à la France, la colonie du Canada n'avait jamais renfermé plus de cinquante ou soixante français domiciliés dans le pays ; le nombre des familles ne s'élevait pas à plus de trois ou quatre (1) ; à peine quelques arpents de terre avaient-ils été défrichés autour du cheflieu. « C'était bien peu de chose, » dit Charlevoix, « que l'établissement que nous avions dans l'île du Cap-Breton ; cependant ce poste, le fort de Québec, environné de quelques méchantes maisons et de quelques baraques, deux ou trois cabanes dans l'île de Montréal, autant peut-être à Tadoussac, et en quelques autres endroits sur le fleuve Saint-Laurent pour la commodité de la pèche et de la traite, un commencement d'habitation aux Trois-Rivières et les ruines du Port-Royal, voilà en quoi consistait la Nouvelle-France, et tout le fruit des découvertes de Yérazzani, de Jacques Cartier, de M. de Roberval, de Champlain, des grandes dépenses du marquis de La Roche et de M. de Monts, et de l'industrie d'un grand nombre de français, qui auraient pu y faire un grand établissement s'ils eussent été bien conduits.»
Les compagnies qui s'étaient succédé jusqu'à ce jour n'a-
(1) Il ne paraît pas qu'à la prise de Québec par les Anglais il y soit resté d'autres familles que celles de la veuve Hébert, remarié j à Guillaume Huboust,et celle de son gendre Guillaume Couillard ; les deux familles habitaient la même maison. Il pourrait se faire que la famille d'Abraham Martin ne fût point retournée alors en France. Le chirurgien Adrien Duchesne, oncle do Charles Le Moine, passa alora quelque temps à Québec avec aa femme. Registres de Notre-Dame de Québec.
vaient eu d'autres intérêts à cœur que ceux des leurs associés; elles ne s'étaient point mises en peine d'établir la colonie sur des bases larges et solides, comme elles y étaient obligées. Si quelques hommes supérieurs, comme de Monts et Champlain, avaient cherché la gloire et l'avantage de la France dans la fondation de Québec, beaucoup d'autres n'y voyaient qu'un comptoir pour la vente des marchandises, et un magasin où venaient s'entasser à leur profit les riches fourrures du nouveau monde. La compagnie nouvelle, formée dans des vues plus nobles et plus patriotiques, désirait concourir à la conversion des peuples sauvages, établir une puissante colonie, et assurer au roi la possession de la Nouvelle-France (1). Ses chefs, au moment où ils allaient prendre la direction de la colonie, crurent devoir user de beaucoup de prudence dans le choix de celui qu'on enverrait pour la gouverner. Personne ne parut plus propre que Champlain à remplir cette charge importante. Accoutumé à vivre dans le pays, homme expérimenté, probe et religieux, il était déjà connu et aimé des Français et des sauvages ; il avait sacrifié ses talents et toute son énergie à l'avancement de la colonie, dont il pouvait être regardé à bon droit comme le fondateur et le père. Il fut donc présenté par les associés au cardinal de Richelieu, qui, par une commission en date du premier jour de mars 1633, le nomma son lieutenant en toute retendue du fleuve de Saint-Laurent, et lui accorda d'amples pouvoirs (2).
Champlain fit voile de Dieppe le vingt-trois mars 1633 ; il conduisait trois vaisseaux, le Saint-Pierre, de cent cinquante tonneaux, armé de douze canons, le Saint-Jean, de cent soixante tonneaux et de dix canons, et le Don de Dieu, de six canons et de quatre-vingts tonneaux. La Hotte portait environ deux cents personnes, tant matelots que colons, des marchandises, des armes et des provisions en abondance ; parmi les passagers, étaient les Pères Masse et de Brebeuf, ainsi qu'une femme et deux jeunes filles.
L'équipement avait été fait par les agents de la compagnie, les sieurs Rosée, marchand de Rouen, et Cheffault, avocat de Paris (3). Plusieurs des associés qui étaient des personnes de haute dignité ou des ecclésiastiques, demeurant à Paris, et qui ne pouvaient s'occuper des affaires, jugèrent à propos d'en
(1) Acte pour l'établissement de la compagnie des Cent Associés.
(2) Mercure Français, vol. XIX ; Hydrographie du P. Foumier.
(3) Mercure Français.
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laisser la conduite ainsi que les avantages, à ceux de la compagnie qui étaient déjà engagés dans le commerce, à Dieppe, à Rouen et à Paris. Une association particulière fut composée de ces derniers. Elle se chargea de payer les appointements du gouverneur, de lui procurer des vivres, d'entretenir les garnisons, et de fournir toutes les munitions de guerre. Après avoir prélevé les deniers nécessaires pour couvrir ses dépenses, elle tenait compte du surplus des profits à la grande compagnie, qui avait son bureau à Paris (1).
Pendant plusieurs années les sieurs Rosée et Cheffault, sous la surveillance de M. Jean de Lauson, conduisirent les affaires mercantiles et territoriales de la compagnie.
En se rendant au Canada, Cliamplain relâcha, le cinq mai, à Sainte-Anne du Cap-Breton, où les Français avaient un fort et une habitation, et où se trouvaient deux missionnaires, les Pères Davost et Daniel, qui bientôt après le suivirent à Québec. En remontant le fleuve, il rencontra quelques bâtiments anglais, qui continuèrent leur route jusqu'à Tadoussac, dans la vue de trafiquer avec les sauvages malgré les défenses qui avaient été faites. Comme les Anglais étaient aussi forts que les Français, Champlain ne voulut pas s'exposer à priver la colonie de secours, en allant attaquer des vaisseaux presque léges, avec des bâtiments lourds et chargés de provisions. Cependant, jugeant que les marchands étrangers avaient l'intention» de se rendre à l'île d'Orléans et même jusqu'aux Trois-Rivières, pour rencontrer les sauvages de l'ouest, le gouverneur envoya un canot afin d'avertir le sieur Du Piessis de ne point laisser passer les pinasses anglaises, et d'empêcher les sauvages de descendre vers Tadoussac.
La petite flotte française mouilla devant Québec, le vingttrois mai. En vertu des ordres de Richelieu, Champlain fit sommer Emery De Caën de remettre le fort et l'habitation entre les mains du sieur Du Piessis, qui en prit possession au nom des associés. La joie des habitants du pays fut grande, quand ils virent arriver le fondateur de la colonie ; car tous connaissaient et admiraient son dévouement et son noble caractère.
Peu de jours après, il tint un grand conseil, auquel il avait invité les chefs des Montagnais et d'un parti algonquin venu des Trois-Rivières. Sachant qu'ils avaient dessein d'aller trafiquer avec les Anglais, il leur parla si habilement qu'ils lui promirent de ne faire aucun commerce avec les ennemis des
(1) Mémoire sur le commerce du Canada. Cettej>ièce est attribuée au sieur Aubert de la Chesnaye. — L'association particulière fut établie pour cinq ans, avec un capital de cent mille livres.
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Français. Dans ces occasions, Champlain réussissait à pgner les sauvages, non-seulement par de bonnes raisons, mais encore par sa gaîté et sa belle humeur. «Tu es toujours le même, » lui disait, à la suite de cette assemblée, un chef des plus influents, nommé Capitana : «ta as toujours quelque chose de joyeux à dire pour nous mettre de bonne humeur. (1) »
Afin d'ôter entièrement aux sauvages de l'ouest la pensée de descendre au-dessous de Québec pour y trafiquer avec les Anglais, Champlain résolut d'établir un poste de traite près de la pointe de Sainte-Croix. 11 choisit un îlot, situé vers le bas du rapide de Richelieu et offrant tous les avantages possibles pour l'exécution de son dessein. «La situation du dit îlot,» dit un compagnon de Champlain, (2) « est très-commode et de telle assiette qu'on le peut nommer la clef de toute la rivière, pour être au milieu; il faut que par nécessité tous les vaisseaux en passent à cent cinquante ou deux cents pas au plus, n'y
ayant d'autre lieu pour pouvoir esquiver , le courant d'eau
qui y descend, ne se pouvant passer que de jour ; d'autant qu'il y a une difficulté très-grande pour le nombre de rochers et vase qui s'étendent près d'une demi-lieue d'un côté et d'autre, de telle façon que cela est effroyable à voir de basse mer, hormis le chenal. . . . qui n'a pas plus de cent cinquante pas entre deux battures de rochers très-dangereux.... Ce lieu est comme inaccessible de le pouvoir forcer, si ce n'est par famine ...... L'îlot est à l'uni de l'eau, y ayant quelques arbres dessus, entre autres, force vignes. Il a quelque soixante pas de longueur et trente de largeur, lequel on peut très-bien fortifier, et quinze hommes le pourront conserver. (3)» On y construisit quelques cabanes, et on l'entoura d'une plateforme, sur laquelle furent placés des canons, de manière à balayer le fleuve. Dès le commencement du mois de juin, les sauvages des Trois-Rivières, après avoir fait quelques difficultés, s'arrêtèrent dans l'île pour y faire la traite.
On avait annoncé l'arrivée prochaine d'une flottille huronne.
(1) Relation de 1633.
(2) Mercure Français, vol. xix.
(3) Il ne faut pas confondre ce poste de Richelieu, avec un fort plus important, qui fut construit, plusieurs années après, à l'embouchure de la rivière Richelieu. AI. Faucher, curé de Lotbinière, nous communique les détails suivants : " La petite îla du bas du Richelieu, où il y a maintenant un phare, est précisément la même où se trouvait autrefois un fort pour couper le passage en temps de guerre. Le chena! qui avoisine l'île a été mesuré, et a sept arpents dans sa plus grande largeur ; les vaisseaux passent ordinairement à trois ou quatre arpents de l'île. Dans tout le fleuve, il n'y a pas un lieu plus convenable pour y mettre ua fort. Quand la marée est basse, il no reste d'eau que dans le chenal."
Pour encourager les sauvages à descendre jusqu'à Sainte- Croix, et les protéger contre les Iroquois qui rôdaient toujours, une chaloupe équipée et bien armée fut envoyée, avec ordre de se rendre à l'entrée de la rivière des Prairies et d'y attendre les canots. À peine était-elle partie pour ce voyage, que Manitougatche, montagnais ami des Jésuites, alla les avertir que, pendant son sommeil, un de ses compagnons avait vu massacrer des français. Contre l'ordinaire, le songe se trouva vérifié ; car, trois jours après, un canot arriva avec de tristes nouvelles. Après avoir mis à terre, en amont des Trois-Rivières, les voyageurs se rembarquaient sur leur chaloupe, lorsqu'ils furent surpris par une bande d'iroquois, qui, de la foret voisine, vinrent fondre sur eux et leur décochèrent une volée de flèches ; deux français furent tués et quatre furent blessés. L'équipage, se trouvant trop affaibli pour poursuivre sa route, rebroussa chemin vers Sainte-Croix.
Malgré la crainte qu'inspiraient les embûches des Iroquois, les Nipissiriniens et les Algonquins de la nation de l'Iroquet descendirent pour la traite. Quand ils eurent troqué la plus grande partie de leurs pelleteries, ils forcèrent Champlain de leur permettre d'aller à Québec, où ils voulaient satisfaire leur curiosité, et continuer leur trafic avec les Montagnais. Par prudence, Champlain crut devoir les y suivre. Les Nipissiriniens étaient désireux de tout voir, et leur simplicité les rendait parfois incommodes. L'un d'eux suivait, un jour, avec beaucoup d'attention les mouvements d'un jeune français qui battait la caisse. Comme le sauvage s'approchait trop près au gré du petit tambour, celui-ci lui donna sur la tête un coup de baguette si rudement appliqué, que le sang jaillit en abondance. Une grande rumeur s'éleva aussitôt parmi les compagnons du blessé. « Voilà un des tiens qui a blessé notre frère?» dirent-ils à l'interprète; « tu connais notre coutume : fais-nous un présent, pour guérir la blessure.» — «Il n'en est pas de même parmi les Français,» répondit l'interprète ; « quand quelqu'un de nous fait mal, on le châtie. Cet enfant a blessé un de vos gens : il va être fouetté en ta présence.» Le jeune garçon fut amené; mais, lorsque les Nipissiriniens virent qu'on le dépouillait de ses habits et que les verges étaient toutes prêtes, ils prièrent instamment qu'on lui pardonnât, alléguant qu'il était encore enfant et n'avait point d'esprit. Malgré leurs représentations, on allait infliger la punition, lorsqu'un d'eux se découvre les épaules, jette sa robe sur le dos du petit tambour, puis, se tournant vers celui qui tenait les verges ; « Frappe
sur moi,» lui dit-il; «mais tu ne toucheras pas à cet enfant (1).» Ce trait ne doit pas étonner; car, malgré leurs manières grossières, les Nipissiriniens étaient les plus doux et les meilleurs des sauvages de l'ouest. D'ailleurs toutes les nations américaines ont une grande répugnance à voir châtier les enfants.
Les Hurons n'avaient point voulu descendre, tant que les Anglais étaient restés dans le pays; mais, quand ils eurent appris que leurs amis, les Français, étaient à Québec, ils se décidèrent à s'y rendre ; cinquante de leurs canots descendirent en 1632. L'année suivante les Hurons se mirent de nouveau en chemin; mais ils furent retardés parles Algonquins de l'Ile, qui cherchaient à les arrêter, en leur représentant qu'ils s'exposaient à être maltraités à cause de la mort de l'interprète Brûlé, tué par un huron. Ces rusés entremetteurs ajoutaient que, dans le moment même, un algonquin accusé du meurtre d'un français était retenu en prison, et qu'on avait perdu tout espoir de lui procurer la liberté. Or, pour des hommes accoutumés à une entière liberté, la réclusion est une des peines les plus terribles; aussi plusieurs hurons, effrayés par l'annonce des dangers qu'ils couraient en allant plus loin, vendirent leurs pelleteries à bas prix, et retournèrent sur leurs pas.
Il y avait du vrai et du faux dans les discours des Algonquins. Champlain n'était point disposé à venger la mort d'Etienne Brûlé, transfuge qui, ayant embrassé le parti des Anglais, n'était plus même considéré comme français. Quant au meurtrier, il avait mérité bien pis que la prison. C'était un algonquin de la Petite-Nation, qui avait reçu d'un de ses parents la commission de tuer un homme. Dépositaire d'une mission de sang, il avait inutilement cherché à rencontrer la victime désignée à son couteau ; étant descendu à Québec, il crut accomplir la dernière volonté de son parent en tuant de sang-froid un pauvre français, qu'il rencontrait pour la première fois. Champlain avait fait arrêter le meurtrier, et le retenait prisonnier, bien décidé à en faire un exemple, afin de prévenir le retour de semblables atrocités (2).
Mais le véritable motif qui portait les Algonquins de l'Ile à effrayer les Hurons, était le désir d'obtenir leurs pelleteries à vil prix, pour aller ensuite les revendre eux-mêmes aux Français ou aux Anglais. La nation de l'Ile, une des moins nom-
(1) Mercure Français.
(2) Relation des Jésuites, 1633.
breuses parmi celles de la langue algonquine, s'était rendue remarquable par son orgueil et par ses prétentions extravagantes. Occupant la grande île aujourd'hui connue sous le nom d'île des Allumettes, elle se croyait maîtresse de la rivière des Outaouais, et prétendait avoir le droit d'exiger un tribut, de tousles canots qui remontaient au lac Huron, ou qui en descendaient. Quand elle ne pouvait soutenir ses prétentions par la force, elle recourait à la ruse, comme elle le fit dans l'occasion présente. Elle avait alors pour chef un borgne nommé Oumasatikouaie, ou la Grenouille. Le. goût pour les borgnes paraît avoir été très-prononcé chez elle ; car Oumasatikouaie avait eu pour prédécesseur le borgne Tessouat, et un autre borgne fut son successeur,
L'indécision des Hurons disparut enfin devant les explications que leur donna un de leurs compatriotes, Louis Amantacha, surnommé de Sainte-Foi. Comme il était descendu quelques semaines auparavant, Champlain l'avait dépêché à leur rencontre. Ce jeune homme, baptisé en France et instruit par les Jésuites, était revenu au Canada avant la prise de Québec, et était resté pendant quelque temps avec les Anglais, qui le renvoyèrent au pays des Hurons. Ses manières et son intelligence frappèrent Louis Kertk, qui fut forcé d'admettre que les Jésuites réussissaient admirablement à former la jeunesse.
Louis étant venu à bout de rassurer les Hurons, ils continuèrent leur voyage, au grand regret des Algonquins, qui perdaient ainsi l'occasion de s'enrichir aux dépens de leurs hôtes. A la fin du mois de juillet, les habitants de Québec furent surpris, et réjouis en même temps, de voir arriver cent cinquante canots, chargés de pelleteries et conduits par cinq ou six cents hurons. C'étaient des hommes grands, bien taillés et vigoureux; car, suivant une remarque faite par les écrivains du temps, on ne voyait parmi les sauvages aucune des difformités physiques qui se rencontrent chez les nations civilisées.
Pendant le séjour des Hurons à Québec, Champlain eut à passer par toutes les tribulations des festins, des fêtes et des conseils Une question importante fut le sujet de plusieurs assemblées et de nombreux discours. Les Jésuites désiraient aller reprendre leurs missions; de leur côté, les Hurons n'étaient pas opposés à ce projet. Us revoyaient avec plaisir le P. de Brebeuf, qu'ils avaient connu dans leur pays. Ils l'invitèrent d'abord à les suivre, chacun se disputant l'honneur de l'avoir dans son village; mais les intrigues du chef de l'Ile, qui
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était descendu à Québec pour surveiller ses intérêts, rompit toutes les mesures. Il craignait que la résidence des missionnaires parmi les Hurons n'encourageât ceux-ci à se rendre tous les ans à Québec, ce qui aurait grandement nui au trafic de ses compatriotes. En habile diplomate, il cacha ses véritables motifs, et invoqua les lois et les usages du pays; il eut aussi recours aux menaces ; et enfin il joua si bien son rôle, que les Hurons, au moment du départ, déclarèrent hautement qu'ils ne pouvaient emmener avec eux les missionnaires. Champlain leur ayant demandé la raison d'un changement si subit, un des chefs lui expliqua leur embarras. « C'est fort bien fait de punir un assassin,» dit-il, a mais les parents, les amis, toute la jeunesse du village de celui-ci nous l'ont redemandé, et ils nous attendent au passage, dans l'espérance que nous le remettrons entre leurs mains ; si leur attente est frustrée et qu'ils aperçoivent parmi nous des français, ils se jetteront sur eux, et nous ne pourrons les soustraire à leur fureur, sans engager un combat qui nous fera des ennemis de nos alliés. Pouvons-nous même répondre de l'événement? et quel chagrin pour nous, si nous voyions égorger à nos yeux et entre nos bras des personnes qu'on nous aurait confiées (1) !»
Champlain était décidé à ne point céder aux caprices de ces barbares, qui se seraient montrés plus exigeants à mesure que lui-même aurait été plus facile à leur égard. Il refusa de relâcher l'assassin, et, pour prévenir les conflits qui auraient pu résulter de cette décision, il engagea les Jésuites à remettre leur voyage à une autre année.
Bien des raisons portaient Champlain à désirer que les missionnaires se rendissent au milieu des Hurons. Il connaissait le pays et avait pu apprécier par lui-même les avantages que les Français en retireraient s'ils s'y établissaient. C'était un poste avancé vers l'occident, d'où il était possible de pénétrer au cœur de l'Amérique Septentrionale, et d'arriver aux rivages si désirés de la mer de l'ouest. Les Français y attireraient la traite des pelleteries, et s'empareraient du commerce avec les peuples du nord et ceux de l'intérieur. De plus, il importait de s'attacher la nation huronne, nombreuse, puissante et capable de lutter contre les Iroquois, les seuls ennemis que la colonie eût à craindre parmi les peuples américains. En effet, les Montagnais, les Algonquins, les Outaouais se montraient affectionnés à la France. Réunis avec les Hurons eontre l'ennemi
. (1) Relation des Jésuites, 1633.
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commun, ils pouvaient arrêter ses courses et dompter son orgueil.
Mais, pour rendre cette ligue effective, il fallait promptement soutenir les Hurons, sur lesquels les Iroquois prenaient depuis quelque temps un ascendant marqué dans la guerre; il fallait venir au secours de eette nation alliée, avant qu'elle ne fût trop affaiblie. Quelques forts et cent cinquante français bien armés auraient alors suffi pour réprimer l'audace des cinq nations, qui ne possédaient encore que peu d'armes à feu. Yoilà ce que Champlain marquait au cardinal, dans la dernière lettre que nous avons de lui (1).
Quant aux missionnaires, il était naturel qu'ils choisissent, pour centre de leurs opérations, un pays où habitait un peuple intelligent, et d'où ils pouvaient évangéliser une grande partie des tribus de l'Amérique du Nord. Force leur fut cependant de remettre à une autre année leur campagne évangélique, quoiqu'ils fussent en nombre suffisant pour la commencer. Le P. Le Jeune, voyant la porte fermée du côté des Hurons, et sachant que Québec possédait plus de prêtres qu'il n'en fallait, partit pour aller passer l'hiver avec une petite bande de montagnais, dans la vue d'apprendre plus facilement leur langue. Il s'associa à la famille de Mesligoït, partageant, la maigre pitance et toutes les misères de la cabane, se soumettant aux désagréments d'un genre de vie fort difficile pour un homme accoutumé auxhabitudesetaux commodités de l'Europe.
Dans le temps que Champlain éta't forcément retenu en France par suite de l'expédition des Kertk, il avait promis que, s'il rentrait à Québec, il érigerait une chapelle sous le vocable de Noire-Dame de Recouvrance; il accomplit son vœu, l'année même de son retour. La chapelle qu'il construisit fut bâtie près du fort Saint-Louis (2), et elle devint la première église paroissiale de Québec. On y plaça un tableau recouvré du naufrage dans lequel périt le P. Noyrot. Ballotté par la mer et jeté sur la côte par les flots, ce tableau fut recueilli sans avoir été gâté, et fut envoyé à Québec pour orner la chapelle votive de Champlain (3). Cet édifice ne fut pas longtemps suffisant pour la population française, qui, chaque année s'accroissait par l'arrivée de nouveaux colons, et bientôt après il fallut l'agrandir considérablement. « Véritablement, » écri-
(1) Lettre de Champlain au cardinal de Richelieu, 15 août 1635.
(2) Elle était sur l'emplacement ou dans le voisinage immédiat de la cathédrale anglicane actuelle.
(3) Archives du Séminaire et de la paroisse de Notre-Dame de Québec.
vait en 1636 le P. Le Jeune, « nous avons sujet de bénir Dieu, voyant que l'accroissement de nos paroissiens est l'augmentation de ses louanges. Les premiers sacrifices de la messe que nous présentâmes en ces contrées furent offerts dans un méchant petit taudis, qui maintenant nous ferait honte. Nous nous servîmes par après d'une chambre ; puis on fit bâtir une chapelle ; on a tâché de la changer en église, l'augmentant de moitié ou environ, et avec tout cela, les jours de fêtes, les
deux premières messes sont si fréquentées, que cette
petite église se voit remplie .... d'un bout à l'autre. »
Le retour des Français au Canada avait produit quelque mouvement dans les provinces maritimes de l'ouest de la France, et particulièrement dans la Normandie De plusieurs côtés l'on faisait des offres de service ; des personnes pieuses envoyaient des aumônes, soit pour les missions, soit pour l'instruction des Français et des sauvages; dans plusieurs communautés, des religieuses se présentaient pour aller soigner les malades, ou élever les jeunes filles ; quelques-unes, môme, s'y étaient engagées par vœu. Des familles chrétiennes, désirant chercher la paix dans les solitudes du nouveau monde, demandaient des renseignements sur les avantages que pouvait leur offrir le Canada. Cet intérêt fut excité par les relations que les Jésuites envoyèrent en 1632 et 1633. Imprimées et répandues à Paris et dans les provinces, elles avaient attiré l'attention publique sur la colonie. De Dieppe, de Rouen, de Honfleur et de Cherbourg, partirent quelques jeunes gens pour tenter fortune sur les bords du Saint-Laurent; plusieurs pères de famille les suivirent, et bientôt le mouvement s'étendit au Perche, à la Beauce et à l'Ile-de-France.
Pour rendre l'émigration plus facile, des associations se formèrent. Une des plus heureuses fut établie à Mortagne, en 1634, sous la direction du sieur Robert Giffard, qui connaissait déjà le Canada ; il avait visité Québec, comme médecin attaché aux vaisseaux qui s'y rendaient annuellement. D'après Sagard, il s'y trouvait pendant l'été de 1627, et s'était même bâti une cabane près de la rivière de Beauport, pour y jouir des plaisirs de la chasse. Il retournait à Québec en 1628, lorsqu'il fut fait prisonnier par les Anglais, sur un des vaisseaux de M. de Roquemont. En retour des services qu'il avait rendus, la compagnie de la Nouvelle-France lui concéda la terre de Beauport, le quinze janvier 1634 (1). M. Giffard engagea des arti-
(1) " La compagnie de la Nouvelle-France, ayant reconnu en plusieurs occasions le zèle du sieur Giffard pour l'établissement de la colonie de la NouyeUe-Fraace,.
sans et des laboureurs percherons à s'unir à lui pour aller exploiter sa seigneurie ; par des actes passés à Mortagne, il s'obligea à leur distribuer des terres, en leur imposant des conditions faciles. Dès le printemps de la même année, il se mit en route avec sa famille et ceux d'entre ses censitaires qui se trouvèrent prêts à entreprendre le voyage, les autres devant le rejoindre dans les années suivantes (1). Giiïard, s'embarqua à Dieppe, sur un des quatre vaisseaux qui se rendaient au Canada sous les ordres du sieur Du Plessis-Bochart. Arrivés à Québec au mois de juin, ses colons se mirent vigoureusement à l'œuvre ; ils construisirent un manoir pour le seigneur, quelques modestes maisons pour les censitaires, et défrichèrent la terre pour y jeter les premières semences. Sous l'habile direction du chef, le petit établissement de Beauport s'assit bientôt sur un terrain arraché à la forêt, et, dès l'automne suivant, le village naissant se dressait gaiement en face de Québec, au-dessus de la magnifique nappe d'eau qui forme la rade.
Sur la flotte du sieur Du Plessis étaient aussi les Pères Charles Lalemant et Jacques Buteux, ainsi que le frère Jean Liégeois. C'était un secours opportun pour les missionnaires, qui voulaient étendre le théâtre de leurs travaux. Les Jésuites avaient leur résidence principale à Notre-Dame des Anges sur les bords de la rivière Saint-Charles (2), d'où ils desservirent d'abord l'église de Notre-Dame de Recouvrance. Grâces à l'arrivée des nouveaux ouvriers évangéliques, ils fondèrent en 1634 la résidence de la Conception aux Trois-Rivières, et celle de Saint- Joseph à Ihonatiria, dans le pays des Hurons. Deux missions avaient été commencées sur le golfe Saint-Laurent, l'une à Sainte-Anne du Cap-Breton, l'autre à Saint-Charles de Miscou, près de l'entrée de la baie des Chaleurs.
les grands frais qu'il a faits pour y parvenir, les pertes qu'il a supportées pour ce sujet, même lorsqu'il fut pris par les Anglais avec la flotte en mil six cent vingthuit- ■ • • " Extension de la concession de Beauport, par le sieur Jean de Lauson, eu date du 31 mars 1653.
(1) Zacharie Cloutier, charpentier et JeanGuyon, maçon, accompagnèrent M. Giffard. Ils s'étaient obligés à construire le manoir seigneurial, et les bâtiments des fermes ; en retour ils recevaient une compensation en argent et en provision?, outre des concessions de terre. Cloutier eut le fief de la Clouterie, et Guyon celui du Buisson. Pendant environ trente ans, Robert Giffard exerça les fonctions de médecin du roi dans la colonie ; il prit part aux entreprises qui tendaient à développer les ressources du pays Sa postérité s'est perpétuée par deux de ses filles, qui épousèrent deux fils de Jean Juchereau sieur de More.
(2) Suivant un mémoire dressé en 1637 par les Récollets, ils avaient béni, en 1620, leur chapelle du couvent de Saint-Charles, sous le nom de Notre-Dame des Anges. Les Jésuites adoptèrent le même nom pour leur résidence, établie sur la pointe que forme la rivière Lairet en se jettant dans la rivière Saint-Charles.
L'établissement religieux qu'on préparait pour le pays des Hurons ayant été retardé l'année précédente par suite de circonstances embarrassantes, on se décida à renouer la partie. Quelques hurons étaient descendus pour la traite, dans l'été de 1634. Après bien des difficultés et moyennant de nombreux présents, ils consentirent à conduire dans leur pays les Pères de Brebeuf et Daniel; quelques jours plus tard, le P. Davost les suivit avec une autre bande huronne. Les peines inséparables d'un semblable voyage furent encore augmentées par la mauvaise humeur de leurs compagnons hurons ; mais enfin les trois Pères Jésuites se trouvèrent réunis à Ihonatiria, village de la nation des Ours, où ils furent assez bien reçus. Beaucoup de hurons revoyaient avec plaisir le P. de Brebeuf qui avait déjà vécu au milieu d'eux, et ils l'engagèrent à reprendre le nom d'Echom, qu'il avait porté durant son premier séjour, afin de rattacher à son arrivée parmi eux « la chaîne des anciens souvenirs. » Les missionnaires, avec le secours de leurs amis, bâtirent à Ihonatiria un édifice de trente-six pieds de longueur et de vingt-un pieds de largeur ; ils le partagèrent de manière à y avoir une chapelle, une demeure pour eux-mêmes, ainsi qu'une cuisine, un réfectoire et une boulangerie (1). Les Hurons qui n'avaient encore rien vu de semblable, s'y rendaient pour l'admirer, non-seulement d'ihonatiria, mais encore du bourg voisin d'Oènrio. Ils examinaient avec surprise les objets apportés par les missionnaires, l'aimant attirant le fer, les miroirs à facettes, les outils de menuiserie ; ils étaient fort étonnés de ce que quelques caractères jetés sur le papier portaient au loin la pensée de celui qui les avait tracé?:. A la vue de merveilles si étranges pour eux, ils conçurent une haute idée de l'habilelé et de la puissance des Français. Mais ce qui les plongeait dans l'admiration, c'était l'horloge, ou selon leur expression, le capitaine du jour, marquant les heures et les annonçant avec bruit.
« Quand elle sonne,» écrivait le P. de Brebeuf, « ils disent qu'elle parle ; ils demandent, quand ils nous viennent voir, combien de fois le capitaine du jour a déjà parlé ; ils nous interrogent de son manger. Ils demeurent des heures entières, et quelquefois plusieurs, afin de la pouvoir ouïr parler, ils demandaient, au commencement, ce qu'elle disait. On leur répondit deux choses, qu'ils ont fort bien retenues ; l'une que, quand elle
(1) Du Creux, Historia Canadensis. — Relation des Jésuites, 1635-
sonnait à quatre heures du soir pendant l'hiver, elle disait: Sortez, allez-vous-en, afin que nous fermions la porte; car aussitôt ils lèvent le siège et s'en vont; l'autre qu'à midi elle
disait «Sus! dressons la chaudière. « Et ils ont encore
mieux retenu ce langage, car il y a de ces écornifleurs qui ne manquent point de venir à cette heure-là pour participer à notre sagamité (1). »
La chapelle d'ihonatiria fut le berceau de l'église huronne ; dans cet humble édifice, aussi pauvre que l'étable de Bethléhem, les trois zélés missionnaires commencèrent leurs travaux apostoliques, au moment même où la nation huronne s'affaiblissait rapidement sous les coups vigoureusement répétés des Iroquois. Dès lors s'engageait une lutte pleine de péripéties, entre les apôtres de la vérité et les puissances des ténèbres, entre les lumières de l'évangile et l'ignorance brutale de l'homme dégradé par l'état sauvage, entre la civilisation chrétienne et les barbares superstitions des enfants de la forêt. Pendant plusieurs années la petite bande de missionnaires, conduite par Brebeuf, remporta peu de succès sur la terre qu'elle arrosait de ses sueurs et de son sang ; menacée de la hache et du feu, elle voyait néanmoins grossir ses rangs par l'arrivée de nouveaux combattants, qu'attirait le désir de partager les périls de leurs frères. Aux prêtres se joignaient des laïcs, entraînés à exposer leur vie par les motifs de la plus pure charité. Le dévouement et le courage de ces nobles soldats du Christ finirent enfin par triompher ; la foi fut établie au milieu des bourgades huronnes; elle y jeta de profondes racines, et lorsque, seize ans après l'arrivée de Brebeuf et de ses compagnons, les Hurons furent forcés de se disperser afin d'échapper à la rage des Iroquois, une grande partie de la nation avait eu le bonheur d'embrasser le christianisme.
Les missions du nord ne furent point formées comme celles de l'Amérique Méridionale. Au Paraguay, le missionnaire, après avoir annoncé la parole de Dieu aux sauvages errants, les rassemblait dans une bourgade ou une réduction ; là il devenait en même temps fondateur et législateur. Au contraire, chez les Hurons, qui vivaient réunis, le prêtre allait fixer sa demeure dans un village déjà établi ; il y bâtissait une cabane, et y prêchait l'évangile à ceux qui consentaient à l'entendre. Avec le temps, une petite église se formait autour de lui. Les néophytes ne se séparaient pas de leurs compatriotes pour
(1) Relation des Jésuites, 1635.
aller vivre ailleurs; mais ils demeuraient au milieu des païens, servant Dieu et donnant l'exemple des vertus chrétiennes. Le village, tout en gardant son ancien nom huron, recevait des missionnaires celui de quelque saint, sous la protection duquel il était placé. Ainsi, au milieu d'une bourgade infidèle, une petite communauté chrétienne naissait, grandissait et finissait par occuper une position solide et respectable.
Vers le temps où le P. de Brebeuf montait au pays des Hurons, les Pères Le Jeune et Buteux allaient établir la résidence de la Conception, à trente lieues au-dessus de Québec, près de l'embouchure du fleuve que les sauvages nommaient Métaberoutin, et que les Français appelèrent les Trois-Rivières. Ce lieu était particulièrement agréable aux Algonquins, aux Attikamègues ainsi qu'aux Montagnais, qui s'y rendaient pour y passer une partie de l'été, attirés par son heureuse position et par l'abondance de la chasse et de la pêche dans les environs. Pendant les premières années après l'arrivée des Français, l'on y avait établi un poste de traite, qui était très-fréquenté. LesRécollets y séjournèrent fréquemment alors, pour prendre soin des Français et travailler à la conversion des sauvages. Cet endroit parut offrir tant d'avantages pour un établissement fixe, que Champlain y envoya plusieurs colons, sous la conduite du sieur de La Violette, afin d'y bâtir une habitation et un fort. Ils y arrivèrent le quatre j uillet 1 634, et commencèrent immédiatement les travaux de construction, sur l'emplacement d'une ancienne bourgade algonquine détruite par les Iroquois. Les Pères Le Jeune et Buteux s'y rendirent, au mois de septembre suivant, pour y exercer les fonctions curiales. Ils furent autorisés à tenir des registres de baptêmes, mariages et sépultures (1), qui depuis lors ont été continués sans interruption. En tête de ces registres se trouve une note, qui indique la date précise de la fondation des Trois-Rivières. « Messieurs de la nouvelle compagnie ayant ordonné qu'on dressât une habitation en un lieu nommé les Trois-Rivières, monsieur de Champlain, qui commandait en ce pays, envoya de Kébec une barque sous la conduite de M. de La Violette, lequel mit pied à terre, le quatrième jour de juillet de l'an 1634, avec quelque nombre de nos Français, pour la plupart artisans; et dès lors, on donna commencement à la maison et habitation ou fort en ce lieu.»
(1) Lo premier acte inscrit sur les registres des Trois-Rivières porte la date du 18 février 1635 ; c'est le plus ancien acte de ce genre qui existe dans le pays, les registres originaux de Québec ayant été perdus, on 1640, dans l'incendie de la chapelle de Notre-Dame de Recouvrance.
En France, le Canada comptait des amis et des protecteurs, qui se préoccupaient de l'idée d'y fonder des établissements de bienfaisance et de charité, dignes d'un pays plus avancé. Le marquis de Gamache, le commandeur de Sillery, la duchesse d'Aiguillon, les dames de la Peltrie et de Bullion ne mesuraient pas leurs libéralités sur l'état présent de la colonie ; mais ces âmes grandes et chrétiennes envisageaient l'avenir, et souhaitaient assurer aux descendants des Français, ainsi qu'aux sauvages, les avantages d'une éducation solidement religieuse ; elles voulaient leur procurer les secours les plus abondants de la charité catholique, afin que cette population nouvelle grandît à l'ombre des bienfaits de la religion. Au milieu de tous les mouvements que se donnaient en France des personnes pieuses pour fonder des institutions de bienfaisance au Canada, il est impossible de ne pas reconnaître l'influence des Jésuites, puissamment employée pour inspirer ces projets, les développer et les faire réussir.
Dès l'année 1626, lorsque Québec ne renfermait que cinquante habitants, une somme suffisante pour commencer un collège en ce lieu fut généreusement offerte. Un jeune gentilhomme picard, René Hohault, était sur le point d'entrer dans la compagnie de Jésus. Avant de se séparer de ses parents, il les supplia de consacrer son patrimoine pour procurer le salut des âmes au Canada. Youlant se conformer aux intentions de son fils, le marquis de Gamache offrit la somme de seize mille écus d'or pour la mission du Canada (1). La prise de Québec et les malheurs qui suivirent empêchèrent d'arriver à un arrangement définitif; mais l'affaire ne fut pas oubliée. En 1635, les Père Lalemant et De Quen commencèrent à donner des leçons à quelques jeunes français. Il fallait étendre cette œuvre et lui ouvrir un local plus vaste ; aussi, au mois de décembre de la même année, l'on se mit à préparer des matériaux pour la construction des édifices, après que le P. Vitellechi, général des Jésuites, eût accepté, au nom de la compagnie, la donation faite par le marquis de Gamache. On songea d'abord à le bâtir près de Notre-Dame des Anges ; car l'on n'avait pas encore renoncé à l'intention de placer Québec dans la vallée, sur les bords de la rivière Saint-Charles. Mais ce projet ayant été abandonné, les Jésuites obtinrent en 1637, près du fort Saint-Louis, douze arpents de terre, sur lesquels
(1) Du Creux dit millia aureorum stxdecim. Charlevoix met six mille écus d'ojau lieu de seize mille.
fut bâti le collège de Québec, un an avant celui de Harvard, près de Boston, qui ne fut commencé qu'en 1038 (1).
La nouvelle des mesures que l'on préparait pour fonder à Québec une institution collégiale eut l'efTet d'engager plusieurs familles honorables de la Normandie à passer au Canada, où elles pouvaient désormais procurer à leurs enfants une éducation chrétienne et une instruction convenable à leur état. Dans l'été de 1635, plusieurs de celles qui s'étaient engagées à suivre M. Giffard débarquèrent à Québec, pour aller demeurer à Beauporl.
Ces heureux commencements furent troublés par un événement qui jeta dans le deuil la colonie tout entière. Frappé de paralysie, Champlain était resté, depuis deux mois et demi, dans un état de faiblesse et de malaise, qui l'empêchait de suivre de près les affaires de la colonie (2).
Depuis son retour à Québec, où il restait plus assidûment qu'auparavant, il semblait avoir voulu se tenir prêt pour la mort. Il avait établi un ordre si admirable parmi les soldats, que, suivant le P. Le Jeune, « le fort paraissait une académie bien réglée. » A l'exemple du chef, tous approchaient des sacrements; leur conduite était régulière et édifiante. Aux repas, l'un d'eux faisait la lecture; au dîner, on lisait quelque bonne histoire, et au souper, la vie des saints. Le soir, en véritable père, Champlain les réunissait dans sa chambre pour faire l'examen de conscience et réciter ensuite les prières à genoux. Il établit aussi la coutume, si religieusement conservée jusqu'à présent, de sonner l'Angelus trois fois par jour.
Dans sa dernière maladie, il reçut les secours de la religion du P. Charles Lalemant, pour qui il avait une grande affection. Il mourut le vingt-cinq décembre, témoignant jusqu'à la fin l'intérêt qu'il portait aux familles venues pour peupler le pays. De leur côté, tous les habitants voulurent montrer leur reconnaissance pour lui, en s'efforçant de rendre le convoi funèbre aussi solennel que le permettaient les circonstances. Le P. Le Jeune
(1) La législature de la Baie de Massachuset ayant résolu de fonder un collège à Newtown, John Harvard légua, en 1638, une somme de sept cent soixante-dix-neuf louis dix--ept chelins et quatre sous, pour soutenir cette institution La même année, Newtown fut appelé Cambridge, et le collège reçut le nom de Harvard, pour honorer la mémoire du bienfaiteur. Le premier professeur employé à l'enseignement dans le collège de Harvard fut Nathaoael Eaton, qui, selon Winthrop, avait été formé chez les Jésuites.
(2) Devenu incapable d'écrire, il ne put signer son testament, non plus que quelques autres pièces officielles. Plusieurs actes, faits dans le temps, sont terminés par la déclaration, qu'ils n'ont pu être signés, parce que M. de Champlain était alors malade. Il est étonnant que jusqu'à ce jour l'on n'ait pas encore trouvé à Québec un seul document signé par Cbaiaplain.
prononça l'oraison funèbre ; le corps du fondateur de Québec fut ensuite inhumé dans une chapelle, qui paraît avoir été attenante à Notre-Dame deRecouvranee, et qui fut désignée sous le nom de chapelle de Champlain. Après être rentrée en France, dans l'année 1624, madame de Champlain avait vécu dans la retraite auprès de sa mère ; informée par le P. Charles Lalemant de la mort de son mari, elle en ressentit une vive douleur, et prit aussitôt la résolution d'accomplir un dessein qu'elle avait depuis longtemps nourri, celui d'embrasser la vie religieuse. Comme elle n'avait point eu d'enfants, rien ne la retenait dans le monde ; cependant les affaires qu'elle eut à régler l'arrêtèrent, et ce ne fut que dix ans après la mort de son mari qu'elle entra dans un monastère d'ursulines à Paris. Deux ans plus tard, étant encore novice, elle alla fonder un couvent de son ordre à Meaux. Là elle fit profession, sous le nom de Saint-Augustin, et finit sa vie le vingt décembre 1654 (1).
Champlain mourut, aimé et respecté de tous ceux qui l'avaient connu. Plusieurs années après, un missionnaire jésuite recueillait, parmi les Hurons, les témoignages de leur admiration pour les vertus qu'ils avaient remarquées dans Champlain, pendant l'hiver qu'il passa dans leur pays ; ils avaient conservé pour lui un grand respect. Les mémoires de l'époque s'accordent à lui reconnaître les qualités nécessaires à un fondateur de colonie : constance, fermeté, courage, désintéressement, honneur, loyauté, amour véritable de la patrie, et, par-dessus tout, une foi vive et pratique, qui le portait à regarder le salut d'une âme comme plus précieuse que la conquête d'un royaume (2). A ses profondes convictions religieuses il devait la grandeur de ses vues, sa fermeté au milieu des revers, et sa persévérance dans l'œuvre principale de sa vie.
Trente-deux ans auparavant, il avait visité le Saint-Laurent pour la première fois, et formé le projet de planter le pavillon français sur les hauteurs de Québec. Seul il avait persévéré daus cette glorieuse entreprise, et en avait supporté patiemment toutes les peines et toutes les difficultés. A la guerre, au milieu des conseils, dans ses longs voyages de découverte, il n'avait
(1) Les Chroniques de V ordre des UrSulines : Vie de Marie Hélène Boullé. M. de Champlain ayant par son testament donné tous ses meubles à la maison des Jésuites du Canada, madame de Champlain céda ses droits de grand cœur ; mais madame Hersant, cousine de Champlain, plaida contre les Jésuites, fit casser ie testament, et suscita un procès à la veuve, qui abandonna tous les biens do son mari plutût que de plaider.
(2) Voyages de Champlain, liv. I, ch. il.
cessé de déployer un grand courage, une habileté remarquable et une constance que rien ne pouvait lasser. Il sut choisir avec un rare bonheur les sites où s'élèvent aujourd'hui les villes de Montréal, des Trois-Rivières et de Québec ; il traça lui-même les plans, et surveilla l'exécution des travaux qui se firent dans ce dernier lieu. Il protégeait si soigneusement les intérêts publics et particuliers des Français et des sauvages, que tous le regardaient comme un père, et qu'au milieu des contestations qu'il eut à régler, il ne s'éleva jamais le moindre doute sur la droiture de ses intentions.
« Il était sans contredit, » dit Charlevoix, « un homme de
mérite Ce qu'on admira le plus en lui, ce fut sa constance
à suivre ses entreprises, sa fermeté dans les plus grands dangers, un courage à l'épreuve des contretemps les plus imprévus, un zèle ardent et désintéressé pour la patrie, un cœur tendre et compatissant ... et un grand fonds d'honneur et de charité Mais ce qui met le comble à tant de bonnes qualités, c'est que, dans sa conduite comme dans ses écrits, il parut toujours un homme véritablement chrétien, zélé pour le service de Dieu, plein de candeur et de religion. »
Le beau caractère de Champlain semble avoir exercé une heureuse influence sur celui des premiers colons du Canada ; ou plutôt, l'on doit croire que sa prudence et son esprit religieux l'avaient engagé à n'appeler dans la colonie que des personnes d'une conduite réglée et chrétienne (1).
Les habitants qui se fixèrent au Canada depuis 1621 jusqu'à 1641, paraissent être venus principalement du Perche, de la Normandie, de la Beauce et de l'Ile-de-France ; la Saintonge, le Poitou et le pays d'Aunis ne fournirent alors qu'un petit nombre de colons (1). On eut le soin d'éloigner les huguenots, dont la présence était un sujet de discorde dans la mère patrie. Pendant les vingt premières années de la colonie, on eut occasion de reconnaître que ceux qui furent employés par la compagnie du sieur De Monts, et par celle des De Caën, nourrissaient un penchant marqué pour l'Angleterre ; en con-
(1) C'est ce que donne à entendre le P. Le Jeune dans la Relation de 1636 " Fntrant dans le pays," dit-il, "nous y trouvâmes une seule famille, qui cherchait le passage en France pour y vivre sous les lois de la vraie religion ; et maintenant nous voyons tous les ans aborder bon nombre de très-honorables personnes, qui se viennent jeter dans nos grands bois, comme dans le sein de la paix, pour vivre ici avec plus de piété, plus de franchise et plus de liberté- •• • Les exactions, les tromperies, les vols, les rapts, les assassins, les perfidies, les inimitiés, les malices noires ne se voient ici qu'une fois l'an, sur les papiers et sur les gazettes que quelques-uns apportent dfl 1 ancienne France. "
(2) Voir Appendice C.
séquence la cour de France donna des ordres précis pour empêcher d'en faire passer d'autres dans la Nouvelle-France. Les soupçons entretenus contre les agents des sieurs De Caën, la trahison ouverte des Kertk et de plusieurs calvinistes français qui combattirent sous leurs ordres contre la France, étaient bien propres en effet à prévenir le gouvernement contre l'entrée des religionnaires dans la colonie. Les Français eurent aussi à regretter la défection de Claude de La Tour et de Radisson, qui tous deux étaient huguenots. Cependant, malgré les défenses de la cour, quelques uns pénétraient de temps en temps dans la colonie, et finissaient ordinairement par devenir catholiques. Quelles que soient les opinions qu'on puisse entretenir sur l'article de la tolérance religieuse, il faut avouer que l'exclusion des huguenots a eu pour effet de procurer plus de liaison entre les différents éléments de la société canadienne, et d'empêcher de graves divisions à l'intérieur.
Dans l'histoire des premiers temps de la colonie, l'on remarque une classe d'hommes qui ont joué un grand rôle dans les rapports des Français avec les nations sauvages. Ce sont les interprètes, qui étaient chargés par les gouvernements et par les compagnies de traiter avec les tribus sauvages. La plupart d'entre eux étaient des hommes hardis et intelligents, qui, attirés par l'amour de la liberté et le désir de faire des découvertes, s'étaient avancés dans l'intérieur du pays et avaient vécu au milieu des peuplades indigènes, apprenant leurs langues, se formant à leurs coutumes et adoptant quelquefois la rudesse et la liberté de leurs mœurs. Généralement admis à faire partie de la nation dans les villages de laquelle ils demeuraient, ils étaient regardés comme ses enfants, et acquéraient au moyen de leur adresse et de leur énergie une grande autorité dans les conseils. Lorsque plus tard les circonstances les ramenaient parmi leurs compatriotes, ils devenaient fort utiles par la connaissance des langues sauvages, et par les liaisons qu'ils conservaient avec leurs frères de la forêt. Comme interprètes, ils recevaient un traitement de la compagnie, à laquelle ils rendaient beaucoup de services pour le commerce des pelleteries. Les plus renommés d'entre eux, sous le gouvernement de Champlain, furent Etienne Brûlé, Nicolas Marsolet, Jean Nicollet, François Marguerie,Jean Godefroy et Jacques Hertel. Plusieurs de ceux-là devinrent les fondateurs des meilleures familles du pays.
L'autorité de Champlain était fort étendue, et l'on a bien le droit de lui attribuer le bien qui est résulté de son administra-
tion, puisqu'elle avait un large champ, pour le mal comme pour le bien. Dans sa personne il réunissait les fonctions de législateur, de juge et d'administrateur. D'après la commission qu'il reçut en 1625, il avait le droit « de bâtir des forts, de faire la paix ou la guerre avec les nations sauvages, de confmellre, établir et substituer tels capitaines et lieutenants que besoin serait ; faire observer les lois et règlements mentionnés dans la commission, par ceux qui seraient sous sa charge et son commandement ; de commettre des officiers pour la distribution de la justice et entretien de la police, règlements et ordonnances. »
Dans une communauté du genre de celle qui existait alors à Québec, l'on ne pouvait s'astreindre à suivre les formes régulières des cours de la mère patrie ; l'on est cependant fondé à croire que la coutume de Paris avait été adoptée et était observée autant que le permettaient les circonstances. Bignon, substitut du procureur général, dans le procès suscité à l'occasion du testament de Champlain, observe que « ce testament est impugné comme défectueux en la forme, pour n'être fait selon les solennités prescrites par les coutumes de France, particulièrement celle de Paris, que l'on dit devoir être observée en la Nouvelle-France, jusqu'à ce qu'il y ait d'autres lois légitimement établies.»
Champlain avait nommé des officiers de justice. Dans une pièce conservée par le Frère Sagard, il est fait mention d'un procureur du roi, d'un lieutenant du prévôt et d'un greffier de la jurisdiction de Québec; il nous reste un acte de 1634, qui déclare que cette jurisdiction avait été établie en vertu des commandements du roi et du cardinal duc de Richelieu. Les affaires de quelque importance étaient néanmoins soumises à la décision du gouverneur, qui se faisait probablement assister de quelques assesseurs ou conseillers, comme le fit plus tard M. de Montmagny. Ainsi, dans une discussion qui eut lieu en 1635 entre les sieurs Gaspard Boucher et Thomas Giroust, les plaintes furent adressées à Champlain lui-même ; mais, comme il était alors malade, il ne put entendre la cause, qui ne fut vidée que quelque temps après sa mort (1).
Depuis le retour des Français à Québec, les Jésuites étaient chargés de l'administration du spirituel : les uns donnaient leurs soins aux européens; les autres étaient employés aux missions parmi les sauvages. Dans l'automne de 1635, les
(1) Archives des oours do justice à Québec.
résidences et les missions de la Nouvelle-France renfermaient déjà quinze Pères et quatre Frères de la Compagnie de Jésus. A Québec se trouvaient aussi deux prêtres séculiers. L'un, le sieur Gilles Nicollet, natif de Cherbourg, était venu rejoindre son frère, le célèbre voyageur Jean Nicollet, et pendant sa résidence au Canada jusqu'en 1647, il fut employé à visiter les habitations françaises de la côte de Beaupré, entre Beauport et le cap Tourmente. L'autre, M. Le Sueur de Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury (1), en Normandie, demeurait chez son ami et son compatriote le sieur Jean Bourdon.
L'on n'avait pas encore songé à s'informer de quel diocèse dépendait la mission du Canada; mais les missionnaires recevaient leurs pouvoirs du nonce du Pape à Paris, ou directement de la Congrégation de la Propagande à Rome (2).
(1) Le bourg do Thury porto aujourd'hui le nom de Thury-Harcourt, ou simplement Harcourt.
(2) " Les Récollets n'ont point été au dit pays sans aveu. Le Pape Paul V, requis par M. l'ambassadeur résidant à Rome, l'an 1618, au nom de sa majesté, commanda à son nonce en France, M. de Bentivole, maintenant cardinal, de donner la mission en son nom aux Récollets de Paris. ;' Mémoire des Rêcolléts, en 1637
Lorsque les Récollets voulurent revenir au Canada ils s'adressèrent à Rome pour obtenir de nouveaux pouvoirs, qui leur furent accordés par la Sacrée Congrégation de la Propagande, dans un décret signé du préfet, le cardinal Barberini, et donné le vingt-huit février 1635. Les Jésuites durent recourir à la même autorité.