CHAPITRE PREMIER
M de Chaste«ufort remplit les fonctions de gouverneur — M. de Montmagny est nommé gouverneur — Son arrivée à Québec — Il faitconstruire en pierre le fort Saint- Louis, et trace le plan de la ville de Québec — Protecteurs de la colonie — Souffrances des missionnaires parmi les Hurons— Les PP. Daniel et Darost descendent à Québec—Circonstances défavorables pour les colons français— Commerce des pelleteries—La population de la Nouvelle-Angleterre s'accroît rapidement — Son commerce et ses lois— Une colonie catholique établit la liberté religieuse au Maryland— Les jésuites anglais parmi les sauvages— Les Iroquois font la guerre aux Hurons— Voyages des Hurons et des Algonquins supérieurs aux Trois-Rivières et à Québec — Epidémie dans les bourgades huronnes— On accuse les Français d'en être la cause — Conseil tenu à ce sujet par les Hurons— Danger que courent les missionnaires — M. de Sillery fait préparer un asile pour les Algonquins et les Montagnais, à quelques milles de Québec— Tremblement de terre— Des religieuses hospitalières et des ursulines arrivent dans la colonie— Eglise paroissiale brûlée— Fêtes et réjouissances à la naissance d'un dauphin — Les hospitalières vont demeurer près de la Pointe-à-Puiseaux.
Soit que la santé de Champlain fat depuis longtemps chancelante, soit que par prudence la compagnie eût pris des précautions contre les accidents qui pouvaient arriver, il fut immédiatement remplacé dans la charge qu'il laissait vacante. Entre les mains du P. Le Jeune avaient été remises des lettres, qui ne devaient s'ouvrir que si les circonstances le requéraient.
Elles furent présentées et lues publiquement, aussitôt après le service funèbre et dans l'église même où il avait eu lieu. Marc- Antoine Brasdefer de Chasteaufort était appelé à remplir les fonctions de gouverneur jusqu'à l'arrivée du successeur de Champlain (1).
Le dix mars 1630, M. de Montmagny fut nommé au gouvernement de la Nouvelle-France, avec le titre de lieutenant général du roi. Outre les devoirs ordinaires des gouverneurs, il devait aussi exercer les fonctions de juge;. «ar ses provisions l'autorisaient, «jusqu'à ce qu'il y eût des juges souverains établis, à juger souverainement et en dernier ressort, avec les chefs de la compagnie qui se trouveraient là, tant les soldats que les habitants (2). »
Charles Huault de Montmagny, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Jean de Jérusalem, était digne de succéder au fondateur de Québec. Homme distingué par son courage, sa persévérance et son dévouement, il était encore bon chrétien, administrateur fidèle, zélé défenseur des droits et de l'honneur de la France,
Après la mort de Champlain, une sourde inquiétude agitait les esprits dans la colonie; on se demandait si, au milieu des nombreux préparatifs de guerre qui se faisaient dans la mère patrie, on aurait le temps ou la volonté de s'occuper de la Nouvelle-France. Pourrait-on trouver un homme capable de remplacer celui dont tous regrettaient la perte ? L'arrivée des vaisseaux dissipa les craintes ; une flotte considérable, chargée de secours abondants, était un gage de l'intérêt que le ministre et la compagnie portaient aux établissements du Canada. D'un autre côté, la réputation du nouveau gouverneur rassurait pleinement sur l'avenir de la colonie.
M. de Montmagny, arrivé devant Québec le onze juin 1636 fut reçu au débarquement par la population tout entière, désireuse de connaître et de saluer celui à qui étaient confiées ses destinées. Le premier acte du nouveau gouverneur fut d'un favorable augure: il s'agenouilla avec toute sa suite au pied d'une croix élevée sur le chemin qui conduisait du port à. la haute ville, et il fit une courte prière pour demander que la protection de Dieu s'étendît sur lui-même et sur ceux que la
(1) Relation de 1636 — Le nom de M. de Chasteaufort n'est pas mentionné par Charlevoix ; on le trouve cependant dans Du Creux, dans les Relations des Jésuites dans un acte de foi et hommage du sieur Giffard et dans deux autres actes déposés au greffe de Québec. Après l'arrivée de M. de Montmagny, Chasteaufort devint gouverneur des Trois-Rivières, où il était encore en 1638.
(2) Hydrographie du P. Fournier, S. J.
providence confiait à ses soins, A l'église, quand le Te Deum eut été chanté en signe de joie et de reconnaissance, M. de Chasteaufort lui présenta les clefs du fort Saint-Louis, et déposa en même temps entre ses mains le pouvoir qu'il exerçait depuis la mort de Champlain.
M. de Montmagny ne perdit, pas de temps après son arrivée ; il s'occupa immédiatement du séminaire des Hurons, de l'habitation des Trois-Rivières, et surtout du fort Saint-Louis, clef de la colonie. Avant sa mort, Champlain avait fait renouveler la palissade qui formait l'enceinte extérieure de la petite forteresse; il avait encore eu le soin de réparer une batterie placée au niveau du fleuve près du magasin, et dont les canons commandaient le passage entre Québec et la côte opposée. M. de Montmagny, trouvant trop faibles les ouvrages déjà faits, traça lui-môme les lignes d'un nouveau fort qui devait être plus solide que l'ancien, et employa les travailleurs à tirer la pierre de la carrièreT à cuire des briques et à préparer la chaux. 11 dressa aussi le plan de la ville de Québec, ayant le soin d'aligner les rues, afin qu'on pût à l'avenir bâtir régulièrement. A la suite d'un voyage dans lequel il visita les Trois- Rivières, l'habitation de ce poste fut agrandie de deux corps de logis, d'un magasin et d'une plate-forme garnie de canons.
Pendant que le gouverneur s'occupait des travaux publies, les particuliers amélioraient leurs maisons. Québec se dégageait peu à peu de son aspect sauvage; de sorte que ceux qui l'avaient connu dans ses premiers temps étaient tout réjouis de lui voir prendre une physionomie plus régulière et plus animée (1). Plusieurs familles étaient venues peu de temps après M. de Montmagny ; parmi elles étaient celles des sieurs de Repimtigny et. de La Potherie, toutes deux nombreuses et pleines d'avenir (2). L'arrivée de ces nouveaux colons répandit un air de vie sur la petite ville. « Nous avons,» dit le P. Le Jeune, «de très-honnêtes gentilshommes, nombre de soldats de façon et de résolution; c'est un plaisir de leur voir faire les exercices de la guerre dans la douceur de la paix, de n'entendre le bruit des mousquelades et des canons que par
(1) Un signe du progrès de la civilisation fut l'érection d'un poteau destiné à recevoir les affiches et à servir de pilori. Au commencement de 1636, on y attacha un homme convaincu de s-'etre enivré et d'avoir blasphémé.
(2) Relation de 1636. Ces deux familles nobles de Normandie renfermaient quarante-cinq personnes. Pierre Le Gardeur de Repentigny amenait avec lui sa femme, sa mère, son frère Charles Le Gardeur de Tilly, des fœurs et plusieurs enfants ; ils étaient de Thury, sur l'Orne. Le sieur Le Neuf de La Potherie, avait aussi avec lui sa mère et son frère, le sieur Michel Le Neuf du Hérisson. La famille Le Neuf était de Caën. Quelques-uns des descendants du sieur de La Potherie servirent dans l'Acadie, sous les noms de La Vallière et de Beaubassin.
réjouissance, nos grands bois et nos montagnes répondant à ces coups par des échos roulant comme des tonnerres innocents, qui n'ont ni foudres ni éclairs. La .diane nous réveille tous les matins ; nous voyons poser les sentinelles. Le corps de garde est toujours bien muni; chaque escouade a ses jours de faction : en un mot notre forteresse de Québec est gardée dans la paix, comme une place d'importance dans l'ardeur de Ja guerre Nos sauvages, qui ne sont pas de grands admirateurs de l'univers, s'étonnent, disent-ils, de voir tant de capitaines et tant d'enfants de capitaines..»
Les nouvelles apportées de France témoignaient hautement de l'intérêt que beaucoup de personnes pieuses portaient à la colonie. Le jeune duc d'Enghien, qui fut plus tard le grand Condé, écrivait au P. Le Jeune pour l'assurer de ses sentiments de bienveillance, ajoutant qu'on en verrait les effets à mesure que Dieu lui ferait la grâce de croître en âge. Des carmélites, des ursulines, des visitandines, des hospitalières suppliaient de leur donner part aux souffrances qu'avaient à endurer les missionnaires parmi les nations sauvages. « 11 faut que vous sachiez,» écrivait une de ces filles dévouées, « que la Nouvelle- France commence d'entrer dans les esprits de plusieurs personnes; ce qui me fait croire que Dieu la regarde d'un œil favorable. Hélas ! que diriez-vous, mon R. P., si la divine majesté disposait les affaires en sorte que nous eussious bientôt le courage et le moyen de vous aller trouver? Je vous dirai que, si telle est la volonté de Dieu, il n'y a rien en ce monde qui m'en puisse empêcher, quand même je devrais être engloutie des ondes en chemin (1).»
Madame la duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, offrait de fonder un hôpital. Yoicice qu'elle proposait dans une de ses lettres.: « Dieu m'ayant donné le désir d'aider -au salut des pauvres sauvages, après avoir lu la relation que vous en avez faite, il m'a semblé que ce que vous croyez qui puisse le plus servir à leur conversion est l'établissement des religieuses hospitalières dans la Nouvelle-France ; de sorte que je me suis résolue d'y envoyer, cette année, six ouvriers pour défricher des terres et faire quelques logements pour ces bonnes filles. Si je puis contribuer quelque autre chose pour le salut de ces pauvres gens, pour lesquels vous prenez tant de peine, je m'estimerai bien heureuse (2). »
(1) Relation de 1636.
(2) Relation de 1636. — Marie-Madelaine de Wignerod, duchesse d'Aiguillon, était fille de René de Wignerod, seigneur Du Pont de Courlaj3 et de Françoise Du Plessis,
Enfin un autre bienfaiteur se présentait, avec le dessein de bâtir un séminaire pour les petits luirons. En signalant ces offres, le P. Le Jeune ne peut s'empêcher d'exprimer son admiration. « Dieu soit à jamais béni du soin -qu'il a de cette colonie, la favorisant du secours de personnes qui chérissent ces pauvres barbares beaucoup plus qu'ils ne se sont jamais aimés eux-mêmes ! » Encouragés par ces assurances de secours, les Jésuites admirent dans leur maison, comme séminaristes, quelques jeunes gens qu'ils avaient obtenus de leurs parents au pays des Hurons.
Depuis près de deux ans, les missionnaires avaient en effet commencé leurs travaux apostoliques chez ce peuple ; aux Pères de Brebeuf, Daniel et Davost, s'étaient joints les Pères Pijart et Le Mercier. Tous avaient rencontré beaucoup de difficultés en se rendant sur le théâtre de leurs missions, retardés tantôt par les embarras des rapides et des portages, tantôt par la mauvaise volonté de leurs guides et de leurs compagnons de voyage. Souvent il leur fallait jeûner, quand ils ne pouvaient trouver les caches de vivres faites par les sauvages ; et lors même qu'ils les découvraient, ils n'en étaient guères mieux, puisque les meilleurs repas consistaient dans un peu de maïs cassé grossièrement entre deux pierres. Ils couchaient sur la terre nue, exposés aux intempéries de l'air, après avoir pendant toute la journée marché dans 1 eau, dans la boue et dans les marais, ou manié l'aviron comme les sauvages. Et encore, avant de sTendormir, il leur fallait réciter l'office à la clarté de quelques tisons fumants ou de quelques écorces enflammées, distraits fréquemment par le bourdonnement et les piqûres des mouches. Quand ils furent arrivés aux bourgades huronnes, les misères changèrent un peu de forme, sans diminuer considérablement.
A peine la cabane servant de chapelle à Ihonatîria avait-elfe été couverte, que les sauvages s'y rendirent de toutes parts pour
sœur du cardinal de Richelieu. Mademoiselle do Wignerod fut mariée à Antoine du Roure de Coinbalet, dont elle n'eut point d'enfants. Encore jeune quand elle resta veuve, elle demeura auprès de son oncle, qui lui donna en 1638 la terre d'Aiguillon, érigée en duché. Elle partagea ta bienveillance de son oncle pour la colonie de la Nouvelle- France, et ne cessa d'en donner des preuves par les grandes iiumûnes qu'elle y fît distribuer. Sa principale œuvre fut la fondation de l'HGtel-Dieu ds Québec ; elle y consacra des sommes fort considérables. Jusqu'à sa mort, elle continua de veiller sur les intérêts de ci tte institution, et d'entretenir une correspondance régulière avec les religieuses hospitalières. Ses lettres portaient ordinairement là signature de Du Pont, nom de la seigneurie de son père. La duchesse d'Aiguillon consacra sa vie aux pratiques de piété et aux œuvres do charité. Elle mourut le dixsept avril 1675, singulièrement regrettée de ses filles, les hospitalières de Québec. Son oraison funèbre fut prononcée par Fléchier.
admirer l'autel et surtout les peintures et les images. Mais, à rétonnement et à l'admiration succédèrent bientôt les défiances et les mauvais propos -T quelques gens mal-intentionnés firent courir le bruit que les images exposées par les Français avaient été apportées pour la destruction du pays ; l'on en concluait qu'il fallait grandement se défier de ceux qui en étaient les*maîtres. Au milieu des rumeurs malveillantes, qui tantôt s'assoupissaient et. tantôt se réveillaient avec une nouvelle intensité, les missionnaires continuaient leur œuvre : plusieurs chefs de familles avaient été baptisés avec leurs enfants; quelques-uns même consentaient à les envoyer à Québec pour qu'ils fussent instruits avec les Français. Douze petits garçons. s'étaient préparés à descendre avec le P. Daniel; mais, le moment de partir- étant arrivé, les mères ne pouvaient consentir à se séparer de leurs enfants et à leur permettre d'entreprendre un voyage de près de trois cents lieues pour aller demeurer avec des étrangers. Quelques-uns néanmoins s'embarquèrent avec leurs parents, qui allaient vendre leurs pelleteries; ils étaient accompagnés par les Pères Daniel et Davost.
Les canots hurons parurent le dix-neuf août devant les Trois-Rivières, où se trouvaient alors le gouverneur et le supérieur des missions. Les Français les reçurent au rivage: tous les cœurs furent attendris à la vue du P. Daniel. « Il avait la face gaie et joyeuse, mais toute défaite ; il était pieds nus, l'aviron à la main, couvert d'une méchante soutane, son bréviaire pendu au cou, sa chemise pourrie sur son dos Ce
lui était assez d'avoir .baptisé un pauvre misérable qu'on menait à la mort, pour adoucir tous ses travaux (1). »
De nouvelles difficultés surgirent au sujet desenfants hurons qui étaient descendus; les parents hésitaient et donnaient mille excuses pour ne point les laisser après eux. Ils représentaient que le chemin était long et difficile, que les mères avaient le cœur tendre et se chagrineraient. De son côté, le P. Daniel encourageait les uns, reprenait les autres, distribuait des présents ; mais il eut peu de succès, car il ne iui resta qu'un seul écolier qui tint fermement à sa résolution. Cependant, après un peu de réflexion, deux autres se joignirent au premier, et tous trois descendirent à Notre-Dame des Anges, où le séminaire huron s'établit dans la maison des Jésuites, en attendant l'érection d'un édifice convenable.
(1; Relation de 1636.
Pendant les trois dernières années, le Canada avait pris une seconde naissance, qui lui promettait une existence plus vigoureuse et plus prospère. Les vrais éléments de sa force future lui étaient donnés avec ces familles de robustes travailleurs qu'il venait de recevoir. La culture de la terre était en honneur, et l'on espérait qu'avant longues années, le pays fournirait des céréales en assez grande abondance, pour qu'on n'y eut plus à dépendre de l'Europe pour les farines. La population ne s'était cependant pas augmentée aussi rapidement qu'on aurait pu l'espérer, vu le nombre et la puissance des protecteurs de la colonie. Pour s'expliquer les causes de ce peu d'accroissement dans le nombre des colons, l'on doit observer que le français est fortement attaché à sa patrie, et qu'il ne s'en éloigne jamais volontiers, à moins qu'il n'ait l'espoir d'y rentrer bientôt. Pays encore sauvage et peu connu, le Canada ne semblait pas offrir aux paysans de la belle France assez d'avantages, pour les engager à briser les liens qui les attachaient au sol natal. De là, leur peu d'empressement à aller se créer une nouvelle patrie sur les bords du Saint- Laurent.
D'ailleurs les chefs de la compagnie regardaient leur entreprise comme une œuvre religieuse aussi bien que nationale ; leur sollicitude s'étendait non-seulement sur les Français, mais encore sur les sauvages, dont la conversion et la civilisation étaient l'objet de leurs vœux les plus sincères. Aussi s'attachaient-ils plutôt à bien choisir les colons qu'à les rendre nombreux ; avant tout, ils voulaient former une population morale, religieuse et propre à inspirer aux infidèles du respect pour la foi que prêchaient les missionnaires.
L'union qui régnait entre les membres de la compagnie était bien de nature à lui donner de la force ; mais les malheurs dont elle fut assaillie dans ses premières opérations avaient depuis paralysé ses efforts. Les pertes subies par la prise des navires de Roquemont, les compensations accordées aux sieurs De Caën et à leurs associés, en épuisant ses fonds, l'avaient forcée en 1633 à céder le commerce des pelleteries à une association particulière (1). Les membres de celle-ci s'occupaient de leur commerce, bien plus que de l'établissement du pays. Comme ils jouissaient du droit exclusif d'exporter les pelleteries
(1) Il est probable que cotte société particulière était celle des sieurs Rosée et Du Haincl, dont il est fait mention dans quelques pièces de ce temps. Un des associés, le sieur Noël Juchereau des Chastelets, conduisait leurs affaires à Québec, en 1635 ; U y était probablement arrivé l'année précédente.
ils avaient peu de désir d'exploiter les autres ressources du Canada. La traite avec les sauvages leur rendait de beaux profits, et ils s'en contentaient ; toutefois les colons y gagnaient peu. 11 est bien vrai que le commerce des pelleteries était permis dans le pays, où les peaux de castor servaient ordinairement de monnaie ; mais les particuliers n'étaient pas autorisés à les transporter ailleurs. Ainsi le colon, ne pouvant traiter directement avec les marchands des villes de France, devait se soumettre aux exigences des commis de la compagnie.
Dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre, le commerce n'était pas assujetti aux mêmes restrictions. Là les tarifs des douanes, les règlements touchant la navigation et le trafic étaient préparés par les délégués de la communauté des habitants, et avaient force de loi, pourvu qu'ils ne fussent contraires ni aux usages, ni aux statuts de la mère patrie. Dès lors, intéressés à ne pas entraver les opérations commerciales, les législateurs avaient le soin de simplifier ces règlements, et de les rendre aussi peu embarrassants que possible pour les planteurs.
Ces circonstances tendaient à favoriser l'accroissement de la population dans les colonies anglaises ; aussi elle y augmentait rapidement. Suivant un auteur contemporain, dans une période de dix années, probablement de 1627 à 1637, environ vingt mille personnes arrivèrent dans le pays pour s'y établir. Le nombre de ceux qui laissaient l'Angleterre devint si considérable, que Cliarles I, en 1638, fit arrêter dans les ports anglais des vaisseaux chargés demigrants prêts à partir. Parmi les passagers ainsi retenus, se trouvaient Cromwell et Hampden, alors citoyens obscurs, mais qui plus tard renversèrent de son trône l'infortuné monarque.
Avec un commerce actif et une population considérable, il n'est pas étonnant que les arts et les métiers de l'ancien monde aient dès lors fait des progrès dans les colonies de Plymoulh et de Massachuset. Ainsi, en 1634 on commençait à y construire des vaisseaux; en 1639, une imprimerie était établie et on imprimait les psaumes et quelque traités religieux.
Les lois locales étaient souvent dues aux ministres, qui jouissaient d'un grand crédit en vertu de leur rang et de leur instruction supérieure. Aussi, sous l'influence de ces hommes, qui, comme les Juifs, faisaient leur principale étude des livres de l'ancien testament, le code des deux provinces renfermait-il beaucoup de dispositions empruntées à la loi mosaïque, et de graves restrictions à la liberté de conscience.
La tolérance en matière de religion était encore moins admise dans la Nouvelle-Angleterre qu'au Canada. Les annales de Plymoulh et de Boston ont conservé les traces des persécutions suscitées contre les catholiques et les dissidents. Ainsi, en 1647, la cour générale de Boston défendait aux Jésuites et à tout ecclésiastique « ordonné par l'autorité du pape de Rome» d'entrer dans les limites de la jurisdiction de Massachuset, sous peine de bannissement pour la première contravention, et de mort pour la seconde. Les laïcs et les ministres convaincus, ou même fortement soupçonnés de différer d'opinion, en matière de foi, avec le corps des prédicants, étaient admonétés et i bannis de la colonie. Roger Williams, ministre de Salem, ayant émis des idées qui parurent hérétiques et séditieuses à ses confrères, fut chassé du Massachuset en 1634; deux ans après, pour là* même raison, il reçut ordre dû gouverneur Winslow de laisser la colonie de Plymouth. Il finit par se retirer chez les Narragansets, qui lui permirent d'établir chez eux une plantation, à laquelle il donna le nom de Providence. Mais, étant devenu le maître, il se fit à son tour persécuteur, et chassa de sa colonie Samuel Gorton, suivant lui, coupable d'hétérodoxie (1).
Les femmes mêmes n'étaient pas à l'abri des mesures de coercition adoptées pour maintenir l'unité de croyance. Ann Hutchinson, mère de famille, accusée d'avoir fondé la secte des familistiqucs, fut excommuniée par l'église de Boston et forcée de se réfugier sur le territoire hollandais, où, peu d'années après, elle fut massacrée par les sauvages avec seize personnes de sa famille.
La liberté religieuse ne fut reconnue dans l'Amérique anglaise qu'au moment où une colonie catholique vint s'asseoir sur les bords de la baie de Chesapeake.
Cécil Calvert, lord Baltimore, avait quitté le protestantisme pour embrasser la religion de ses pères. Affligé des persécutions que souffraient les catholiques en Angleterre, il forma le projet de fonder une colonie, où les catholiques pussent servir Dieu sans être exposés à perdre leurs biens et leurs vies. Il obtint en 1632 une portion de l'immense territoire qui avait formé la première concession de la Virginie, et il lui donna le nom de Maryland, en l'honneur de Marie-Henriette de France, épouse de Charles I. Ayant réuni environ deux cents catholiques, il les fit embarquer sur deux petits vaisseaux,
(1) Holmes, American Annals, vol. I.
l'Arche et la Colombe (1), et les plaça sous la conduite de deux jésuites, les Pères Andrew White et John Altham; avec eux étaient deux Frères, John Knowles et Thomas Gervase. Partis d'Angleterre le vingt-deux novembre 1633, ils n'arrivèrent dans la baie de Chesapeake que le trois mais de l'année suivante. Le vingt-cinq, fête de l'Annonciation, ils débarquèrent pour prendre possession du pays par l'érection d'une croix. Accompagné d'un des missionnaires, le gouverneur, Léonard Calvert, visita les tribus voisines. Il acheta des sauvages le terrain, où l'on commença à bâtir la ville de Sainte- Marie, au milieu de laquelle s'éleva bientôt une humble chapelle catholique. '
Impatients d'annoncer la parole de Dieu aux pauvres infidèles, les Jésuites pénétrèrent chez les Piseatawas et les Patuxents, parmi lesquels ils établirent quelques missions. Plusieurs sauvages se convertirent à la foi, reçurent le baptême et devinrent les amis des Européens, leurs voisins. Ainsi, à mesure que le nombre des chrétiens s'augmentait, un boulevard d'alliés fidèles s'étendait autour de la colonie.
« Lord Baltimore, » dit Chalmers, « fonda sa province sur les larges bases de la liberté religieuse et de la stabilité des droits de propriété, établissant le christianisme selon l'ancien droit commun, sans accorder de supériorité à aueune secte particulière. » Tant que les catholiques demeurèrent les plus forts, la paix régna dans la colonie ; mais, des puritains y ayant été admis après avoir été chassés de la Virginie, des troubles furent suscités par leurs chefs. Devenus les plus nombreux, ils maltraitèrent les catholiques, saisirent les missionnaires, qu'ils envoyèrent chargés de chaînes en Angleterre, et chassèrent tous les amis de lord Baltimore.
Quoique les missionnaires eussent eu le temps ' d'opérer bien des conversions, pendant qu'ils exerçaient librement leur apostolat, peu à peu cependant les traces de leurs travaux disparurent. Lorsque la persécution et la mort eurent enlevé les zélés apôtres du catholicisme, les tribus sauvages retombèrent dans la barbarie et l'ignorance des vérités chrétiennes. Sur les bords du Potomac, comme sur les rivages du Saint-Laurent, le catholicisme produisit les mêmes œuvres de foi et de charité ; dans deux contrées éloignées et chez deux peuples ennemis, le même principe produisit les mêmes heureux résultats pour la conversion et la moralisation des peuples américains. Mal-
(I) Ark and Dove.
coubs d'histoire [1637
heureusement pour l'honneur du nom chrétien, le protestantisme apporta la persécution dans le Maryland, et empêcha les missionnaires catholiques de continuer leur œuvre de régénération civile et religieuse.
Les mêmes œuvres de patriotisme et de charité, commencées au cœur de l'Amérique sur les bords des grands lacs, y étaient entravées, non par le fanatisme religieux, mais par l'esprit de destruction qui animait la nation féroce des Iroquois. Dans l'année qui suivit son arrivée, l'attention de M. de Montmagnyfut attirée vers le pays des Huions. Les Iroquois, peu de temps après la dernière expédition de Champlain contre eux, avaient fait une paix simulée avec la nation huronne. Plus tard, ils commencèrent à attaquer les villages les plus éloignés du centre de la population sous le prétexte de quelques injures particulières. Les Hurons ne comprirent pas la tactique de leurs rusés adversaires, qui finirent enfin par lever le masque, vers le commencement de l'année 1036. Heureusement les Français qui se trouvaient dans le pays se montrèrent tellement décidés à se défendre, que l'ennemi se retira sans coup férir. Ce fut cependant pour recommencer bientôt après avec plus d'acharnement; car les bandes iroquoises se répandirent sur toutes les rivières par lesquelles les nations de l'ouest descendaient à la colonie. Au mois d'août 1637, cinq cents de ces barbares poussèrent même la hardiesse jusqu'à venir enlever, près des Trois-Rivières, quelques hurons qui portaient leurs pelleteries à Québec.
Les voyages entre le pays des Hurons et Québec étaient trèsfréquents; chaque été partaient, les unes après les autres, des flottilles composées de trente, de cinquante et même de cent canots ; aux Hurons se joignaient les Outaouais, les Nipissiriniens et les Algonquins de l'Isle. Les canots descendaient le fleuve chargés de pelleteries; puis, la traite étant terminée, ils remontaient lentement, portant des marchandises européennes. Les missionnaires suivaient ces caravanes flottantes, lorsqu'elles retournaient aux grands lacs, ou qu'elles en descendaient. Par cette voie, les Jésuites occupés à évangéliser les contrées sauvages de l'ouest entretenaient des rapports avec le monde civilisé, et recevaient annuellement de Québec les objets de fabrique française dont ils ne pouvaient absolument se passer. Aussi ils étaient condamnés à de grandes privations, lorsque les Iroquois réussissaient à enlever les convois. Une année, à la suite de malheurs de ce genre, ils furent réduits à écraser les raisins du pays pour obtenir le vin nécessaire au
1637] BTJ CANADA. 289
saint sacrifice de la messe, et à employer pour les hosti#s une farine grossière, qu'ils avaient eux-mêmes tirée de quelques mesures de froment, récollées dans leurs jardins.
Les Hurons et les Algonquins supérieurs s'étaient accoutumés peu à peu à ces voyages : les jeunes gens satisfaisaient leur curiosité en visitant et examinant les maisons, les chapelles, les grands canots, les gros fusils des Français ; les pères de familles consultaient leurs intérêts matériels; ils échangeaient les riches fourrures dont ils n'avaient pas besoin, pour des objets de fabrique française, qui leur étaient devenus nécessaires ; ils recevaient des chaudières, des haches, des couteaux, des étoffes, qu'ils estimaient beaucoup, dont ils se servaient généralement, et qui étaient aussi pour eux des articles de trafic avec les nations encore plus éloignées. Aussi, les attaques de la nation iroquoise sur leurs flottilles étaient regardés par les sauvages des lacs et de la rivière des Outaouais comme un malheur national.
Aux autres maux, qui vers ce temps affligeaient les Hurons, se joignit, dans l'automne de 1636, une épidémie qui avait les caractères de la petite vérole. Elle suivit les bandes qui remontaient de Québec. Le Père lsaac Jogues, qui arrivait dans le pays, en fut attaqué un des premiers. Après lui, presque tous ses confrères ainsi que les autres Français furent malades ; mais le régime auquel ils se soumirent leur sauva la vie. Les sauvages admiraient l'ordre établi parmi les Français, pour le soin des malades, et ils approuvaient le traitement qu'on employait, sans vouloir cependant s'astreindre à prendre les mêmes précautions, lorsqu'ils étaient attaqués par la maladie. Vn des plus fameux médecins ou jongleurs de toute la nation, Tonnérawanont, se trouvait au village d'Ihonatiria, où il était venu pour souffler deux patients. Ayant entendu parler de la maladie des Français, il crut l'occasion favorable pour se faire valoir. Il alla donc offrir ses services, s'engageant à prier et à faire des sueries pour augmenter la vertu des racines qu'il prescrivait. « C'était, » dit le P. Le Mercier, « un petit bossu, mal fait à l'extrême, ayantsur l'épaule un bout de robe, c'est-à-dire quelques vieux castors gras et rapiécés : voilà un des oracles de tout le pays et qui a fait plier cet hiver les bourgs entiers sous ses ordonnances (1). » Il fut éconduit parle P. de Brebeuf ; mais il ne pardonna guères ce refus, caries Jésuites apprirent plus tard qu'il les accusait d'avoir eux-mêmes causé la maladie des Hurons par leurs sortilèges.
(1) Relation de 1637.
2Ô0 cours d'histoire [1637
En^ffet, l'épidémie s'était étendue de bourgade en bourgade, et, comme les sauvages rejetaient les règles les plus vulgaires de la prudence, un grand nombre de personnes moururent. TonneraAvauont déclara que tout le pays était malade, et qu'il fallait lui donner une médecine ; pour le guérir, il improvisa une grande partie de crosse. Cette ordonnance fut publiée dans toutes les bourgades ; les capitaines ne négligèrent rien pour la faire exécuter, et les jeunes gens déployèrent toute la force de leurs muscles pour lui communiquer plus de vertu et d'efficacité. Le remède resta néanmoins sans effet, et, à la grande confusion du médecin, la maladie continua ses ravages.
Les Jésuites et les laïcs français qui étaient à leur service se portèrent courageusement vers les lieux où l'épidémie sévissait davantage. Par les soins qu'ils donnaient aux malades et les remèdes qu'ils leur distribuaient, ils sauvèrent la vie à plusieurs personnes; mais beaucoup de Hurons aimaient mieux mourir sous le traitement de leurs jongleurs, que de se résigner à suivre les prescriptions des Français.
Accoutumés à attribuer les maladies et la mort à des sortilèges, les sauvages accueillirent facilement les faux bruits répandus par les ennemis des missionnaires ; ils conclurent que , les Français employaient des moyens de ce genre pour exterminer leur nation. Un algonquin publia qu'avant de mourir, Cbamplain avait communiqué à un chef montagnais son intention d'emporter avec lui dans l'autre monde tout le pays des Hurons; c'était un cortège dont le gouverneur voulait s'entourer, pour arriver comme un grand capitaine dans la région des âmes. On crut à ce conte adapté aux mœurs des sauvages ; car souvent parmi eux un chef dangereusement malade, souhaitant avoir quelque compagnon pour son grand voyage, envoyait tuer un homme distingué, soit de sa nation, soit de quelque peuple voisin, dans l'espérance de le rencontrer en entrant dans l'autre monde.
D'autres affirmaient que la maladie était arrivée chez eux par une autre voie .: des français .avaient ensorcelé un capot, et l'avaient enterré près des Trois-Rivières, de manière toutefois que les Huions, grands larrons, fussent tentés de l'enlever. Ils n'y avaient point manqué, et l'avaient emporté dans leur pays avec les maladies contagieuses qu'il renfermait.
Sur ces bruits, les esprits s'alarmèrent, et l'on agita dans les conseils la question du massacre des Jésuites et des autres français. Le coup monté pour satisfaire aux craintes superstitieuses de quelques barbares fut détourné par un chef,
nommé Taratouan. Ayant entendu les propositions de mort contre ses amis les Français, il tira un collier de porcelaine, et le jeta au milieu de l'assemblée en disant : « Voilà pour fermer vos bouches et arrêter vos discours.» Suivant les coutumes sauvages, le présent de Taratouan mit fin à la discussion, et éloigna le danger qui menaçait les missionnaires et leurs compagnons (1).
Cependant, comme la maladie continuait à se répandre, la fermentation dans les esprits s'augmentait, et elle était fomentée par de malheureux jongleurs, qui craignaient de perdre leur autorité auprès de leurs compatriotes. Invité à une assemblée dans laquelle devait être discutée l 'affaire des robes noires, le P. de Brebeuf, supérieur de la mission, s'y rendit avec quelques-uns de ses confrères, pour se défendre contre l'accusation d'avoir jeté sur le pays les germes de la maladie inconnue (2). Le conseil, qui s'ouvrit à huit heures du soir, était composé de trois des nations huronnes: d'un côté de la cabane, étaient les représentants de la nation des Ours, parmi lesquels se placèrent les missionnaires ; vis-à-vis, étaient, les deux autres nations. Les feux du conseil éclairaient tristement cette assemblée morne et lugubre. Après le silence préparatoire exigé par l'étiquette, le maître de la grande fête des morts prit la parole et exagéra l'état déplorable de la nation ; il conclut son discours en accusant les Jésuites d'avoir causé les malheurs publics par leurs sortilèges. 11 s'assit, et, les uns à la suite des autres, les capitaines se levèrent pour faire le dénombrement des morts et des malades; leurs discours étaient entrecoupés de profonds soupirs et de plaintes douloureuses. De tous les côtés, l'on pressait de questions le P. deBrebeuf, et l'on cherchait à lui arracher un aveu de son pacte avec la maladie. L'impression la plus forte et la plus défavorable à sa cause fut produite par le discours d'un vieux chef de guerre, rapporté par le P. Le Mercier. « Mes frères,» dit le vieillard, «vous savez bien que je ne parle quasi jamais que dans les conseils de guerre, et que je ne me mêle que des armes ; néanmoins il faut que je parle ici, puisque tous les autres capitaines sont morts. Avant donc que je les suive, je dois décharger mon cœur, et ce sera peut-être le bien du pays, qui s'en va se perdre. Tous les jours, c'est pis que jamais ; cette cruelle maladie a couru toutes les cabanes dans notre bourg, et a fait un tel ravage dans
(1) Relation de 1637.
(2) Relation de 1633.
notre famille, que nous voilà réduits à deux personnes ; encore ne sais-je si nous échapperons à la furie de ce démon. J'ai vu autrefois des maladies dans le pays: deux ou trois lunes nous en faisaient voir la fin ; et, en peu d'années, nos familles s'étant rétablies, nous en perdions quasi la mémoire. Mais maintenant nous comptons déjà une année depuis que nous sommes affligés, et nous n'entrevoyons point le terme de notre misère. Le plus pénible, c'est que nous ne voyons goutte dans cette maladie, et que nous n'avons encore pu en découvrir la cause. Je vous dirai ce que j'en ai appris depuis peu de jours; mais auparavant il faut que vous sachiez que je parle sans colère et que je dis la vérité. Je ne hais, ni n'aime les Français ; jamais je n'ai eu rien à démêler avec eux, et c'est aujourd'hui que nous nous entrevoyons pour la première fois. Je ne prétends pas leur faire tort ; seulement je rapporterai avec fidélité le discours d'un de notre nation, revenu fraîchement de la traite de Québec. »
Ensuite, présentant les chefs d'accusation, qui tous avaient rapport aux prétendus sortilèges, il parla avec tant d'adresse et de force, qu'il remporta l'approbation générale des assistants. Afin de donner plus de couleur à ses contes, lorsqu'il appela des témoins pour soutenir ses allégués, il mettait de côté les témoignages de ceux qu'il savait être décriés pour leurs mensonges ; mais, s'il rejetait un menteur trop bien connu, il admettait des témoins qui ne valaient guôres mieux.
Ayant obtenu la permission de parler, le P. de Brebeuf renversa cet échafaudage d'accusations, par quelques raisons, auxquelles personne ne put répondre, mais qui n'empêchèrent pas les chefs de l'engager à produire l'étoffe ensorcelée, apportée pour la ruine du pays. Désespérant de rien gagner sur des esprits prévenus, le missionnaire voulut profiter de l'occasion pour leur parler du Dieu qu'ils repoussaient, et des châtiments que sa providence, leur infligeait. Plusieurs écoutèrent avec attention les paroles du P. de Brebeuf; mais la plupart l'interrompaient. Quelques-uns se retirèrent, et, en sortant, un vieillard le salua en lui disant: « Si on te fend la tète, nous n'en dirons mot. » Enfin, après une séance des plus orageuses, on décida qu'il ne fallait rien faire avant l'arrivée des hurons qui étaient descendus à Québec.
Au sortir du conseil, comme le Père s'avançait au milieu de la foule, il vit tomber à ses pieds, frappé d'un coup de hache, un des plus furieux ennemis de la foi. Croyant que dans les ténèbres le meurtrier s'était trompé, il lui demanda avec assu-
rance: «Est-ce à moi que tu destinais ce coup.» «Non,» répondit le sauvage, «tu peux passer ; celui-ci était un sorcier, toi, tu ne l'es pas (1). »
Les Jésuites eurent encore à comparaître dans plusieurs conseils pour se disculper; et un temps arriva où l'opinion générale paraissait si hostile, qu'avant de se rendre à l'assemblée, le P. de Brebeuf dressa une espèce de testament, signé de lui-même et de ses confrères. Il le remit à quelques sauvages fidèles, qui, en cas de malheur, le devaient porter à Québec. Pour témoigner qu'il était prêt à tout et ne craignait point la mort, il célébra son atsataion, ou festin d'adieu, auquel il invita ses amis hurons. La cabane se trouva pleine de gens, qui exprimaient leur tristesse par un morne silence.
Cependant le temps s'écoulait, et l'orage, qui grondait d'une façon si redoutable, ne crevait point. Il parut enfin s'éloigner ; à la suite d'une neuvaine laite en l'honneur de Saint Joseph, les clameurs cessèrent, et une paix incompréhensible succéda aux injures et aux menaces. Les missionnaires, espérant alors reprendre leur œuvre avec plus de succès, résolurent de transporter leur principale résidence d'Ihonatiria à Ossossané, ou La Rochelle, principale bourgade de la nation des Ours; ils mirent ce dessein à exécution en 1638.
Ces mauvaises nouvelles avaient causé de l'inquiétude à Québec ; car, outre les missionnaires, il se trouvait dans le pays des Hurons un assez bon nombre de français, qui étaient aussi exposés au danger, et dont la mort aurait été une perte sensible pour la colonie. La plupart étaient ou de jeunes gens donnant de belles espérances pour l'avenir par leur vigueur, leur activité et leur intelligence, ou des hommes dans la force de l'âge, parlant les langues des sauvages, formés à leurs habitudes, et accoutumés aux voyages les plus rudes.
Pendant le cours de l'été, un établissement en faveur des Algonquins et des Montagnais avait été commencé près de Québec; on espérait y attirer quelques familles, et par là les arracher à la vie nomade, leur faciliter les moyens de s'instruire dans la religion chrétienne et les attacher aux Français. Le promoteur de cette œuvre nationale et religieuse fut Messire Noël Brùlart de Sillery, commandeur de l'ordre de Malte, membre d'une famille puissante à la cour. Il avait été ambassadeur du roi très-chrétien en Espagne et à Rome, où il avait montré tant de sagesse, qu'après son retour, Marie de
(1) Relation du P. Bressani, traduction du R. P. Martin, S. J.
Médicis le nomma ministre d'état. Dégoûté des honneurs et de la gloire du monde, et voulant se consacrer entièrement au service de Dieu, il renonça à ses dignités, embrassa l'état ecclésiastique et fut ordonné prêtre en 1634. Pendant le reste de sa vie, il ne s'occupa plus que de bonnes œuvres. Comme associé de la compagnie de la Nouvelle-France, il voulut contribuer à la conversion des sauvages. Il avait d'abord songé à établir un couvent pour l'instruction des filles; mais, sur l'avis du P. Le Jeune, il se décida à fonder un asile pour les familles sauvages, déjà chrétiennes ou se préparant à le devenir. Pour cette fin il envoya, en 1637, une vingtaine d'ouvriers et des secours en argent, pour construire des bâtiments et commencer le défrichement des terres que la compagnie lui avait promises. Dans ses lettres, il priait le P. Le Jeune de choisir le lieu le plus avantageux pour la colonie, et de surveiller les travaux qu'on y allait faire. En même temps, il écrivait à M. de Montmagny, qu'il avait connu à Malte, pour lui recommander instamment le nouvel établissement (1).
Le P. Le Jeune choisit, comme le site le plus favorable, un lieu distant de Québec de quatre milles, vers le milieu de l'anse appelée auparavant Kamiskoua Ouangachit, et qui porta depuis le nom de Saint-Joseph de Sillery. Les terres voisines avaient été accordées au sieur Derré de Gand, commis-général de la compagnie, qui, ayant été informé du dessein de M. de Sillery, consentit volontiers à les céder pour l'établissement -projeté.
Les ouvriers conduits sur les lieux parle P. Le Jeune, bâtirent d'abord une maison destinée à leur servir de logement, pendant la durée des travaux. Ils élevèrent ensuite une chapelle, une résidence pour les missionnaires, un hôpital, un fort et des maisons pourles néophytes (2). Le P. Le Jeune connaissait bien les
(1) Vie de l'illustre serviteur de Dieu Noël Brùlart de Sillery ; Paris 1843. Vie du même, par M. l'Abbé Bois ; Québec, chez Augustin Cûté.
Dans le premier de ces ouvrages, la lettre adressée à M. de Montmagny porte la date de 1634 ; il y a évidemment erreur, puisque M. de Montmagny est arrivé en 1636 au Canada, où il était inconnu. D'ailleurs les Relations des Jésuites nous apprennent que les faits dont parle M. de Sillery se sont passés en 1637, date réelle de la lettre adressée à M. de Montmagny.
(2) Les murs de la chapelle de Sillery étaient encore debout, il y a un pou plus de trente ans. Maintenant, sur le bord du fleuve, à un mille au-dessus de S. Colomb, on reconnaît encore les fondations de la chapelle et de l'hôpital. La maison des missionnaires est occupée par les bureaux de M. Le Mesurier, à qui appartiennent les terrains voisins. Le site avait été bien choisi ; la bourgade de Sillery était au milieu d'une anse que terminent deux caps ; elle était abritée par les hauteurs contre les vents du nord ; à l'entour, s'étendaient des prairies arrosées par plusieurs ruisseaux, qui fournissent des eaux excellentes. Près des murs de fondation de la chapelle, est une fontaine, dont l'eau est d'une limpidité et d'une légèreté remarquables.
sauvages, et savait que le seul moyen de leur faire apprécier un bienfait, était de le leur faire désirer ; il ne leur communiqua pas d'abord les intentions du généreux fondateur. Il permit cependant à deux capitaines, Negabamat et Nenaskoumat, d'habiter une des maisons, au printemps suivant : mais en leur faisant bien comprendre que cette permission ne serait prolongée que si le propriétaire y consentait. La réponse arriva dans l'été de 1638, et ne manqua pas d'être favorable. Ce délai avait été suffisant pour engager les sauvages à profiter de suite des avantages qu'on leur offrait. Douze familles chrétiennes, fort nombreuses, prirent possession des logements qu'on leur avait préparés, et furent bientôt suivies de plusieurs autres. Dans ce lieu, les Montagnais et les Algonquins se formèrent peu à peu à quelques coutumes françaises, et prirent surtout un esprit et des mœurs convenables à des chrétiens. Le voisinage de Québec, loin de leur nuire, leur fut favorable ; caries habitants de cette ville naissante, menant généralement une vie régulière, ne pouvaient qu'inspirer de l'estime pour la religion aux néophytes de Sillery.
L'année 1638 fut rendue mémorable dans l'histoire américaine, par la fréquence et la durée de ces terribles convulsions de la surface du globe, qui à certaines époques ont répandu la consternation parmi les habitants de notre continent. Les annales des colonies anglaises renferment de longs détails sur des tremblements de terre qui se firent sentir dans toute la Nouvelle-Angleterre, depuis le premier de juin 1638 jusques au vingt-un du même mois. Les maisons étaient ébranlées par des secousses, qu'annonçait un roulement sourd semblable au bruit d'un tonnerre lointain, ou, selon un écrivain du temps, pareil à l'ébranlement causé par le passage d'un grand nombre de carosses sur les pavés de Londres (1). Un de ces tremblements de terre fut ressenti au Canada, le onze juin ; quoique très-fort, il ne paraît pas avoir eu la même violence que ceux qui agitèrent les colonies anglaises (2). Les phénomènes de ce genre ont été autrefois bien plus communs et plus redoutables qu'ils ne le sont maintenant, dans le nord de l'Amérique. Suivant Thévet (3), les sauvages parlaient avec effroi à Cartier et à ses compagnons des bouleversements qu'à
(1) Winthrop' s Journal. — Josselyn, New England. Josselyn dit que, cette année Boston était un village renfermant de vingt à trente maisons.
(2) " Le jour de Saint-Barnabe nous avons eu un tremblement de terre .... Il sa fit si bien sentir que les sauvages étaient étonnés de voir leurs plats d'écorce s'entrechoquer et l'eau sortir de leurs chaudières. " Relation de 1638.
(3) Cosmographie universelle.
296 couks d'histoire [1638
certaines époques les tremblements de terre avaient causés dans le pays. La surface tourmentée de plusieurs localités, au nord de Québec, prouve bien clairement qu'il n'y avait rien d'exagéré dans leurs rapports.
Quelques amis de la colonie projetaient deux établissements d'une grande importance pour un pays nouveau: ils désiraient fonder un hôpital destiné à recevoir les malades, soit français, soit sauvages, et établir une école pour l'instruction des fdles. Ces œuvres trouvaient de puissants protecteurs parmi les personnes pieuses de la mère patrie : car la charité catholique n'est arrêtée dans ses entreprises, ni par l'éloignement des lieux, ni par les difficultés à surmonter ; il suffit qu'il y ait du bien à faire, pour qu'elle se hâte d'y concourir. Madame la duchesse d'Aiguillon s'était chargée de la fondation de l'IIôtel-Dieu, ayant obtenu un terrain à Québec, en 1637, comme nous l'avons dit, elle y envoya des hommes pour défricher l'emplacement de l'hôpital, et commencer à en jeter les fondations. Comme elle voulait confier cet établissement à des religieuses, elle s'adressa, dans ce dessein, en 1638, aux Augustines qui tenaient l'hôpital de Dieppe. Sa demande fut agréée avec un tel plaisir, que toutes les bonnes filles de la communauté s'offrirent à passer dans la Nouvelle-France. On en choisit trois, qui reçurent avis de se préparer à partir par les premiers vaisseaux, au printemps de 1639. C'étaient la Mère Marie Guenet de Saint-Ignace et les Mères Saint-Bernard et Saint-Bonaventure.
La seconde institution fut entièrement l'œuvre de la providence ; ni la compagnie de la Nouvelle-France, ni les protecteurs ordinaires de la colonie ne furent appelés à y prendre part. Plusieurs fois l'on avait été sur le point de lui trouver des patrons, et toujours il était survenu quelque circonstance, qui avait renversé les plans formés par les amis du Canada. Enfin une jeune dame, Marie-Madeleine de Chauvigny, veuve du sieur Charles (irivel de la Peltrie, fut conduite par des voies merveilleuses à faire réussir une entreprise si souvent abandonnée. Après avoir surmonté des difficultés incroyables, elle obtint la grâce de consacrer ses biens et sa personne à la fondation d'une maison religieuse pour l'éducation des jeunes filles de la Nouvelle-France. D'Alençon, lieu ordinaire de sa résidence, elle alla à Paris, où elle consulta le P. de Condren, de l'Oratoire, et S. Vincent de Paul, qui approuvèrent son dessein et l'encouragèrent (1). Par l'entremise de M. de Bernières,
(1) Lettres historiques de la M de l'Incarnation.
qui lui servait de protecteur, elle apprit qu'une religieuse ursuline de Tours avait, depuis plusieurs années, exprimé le désir de se consacrer à l'instruction des filles du Canada, et n'attendait qu'une occasion favorable pour exécuter son dessein. C'était la mère Marie de l'Incarnation, remarquable par ses vertus et par ses talents en tout genre. Munie des lettres de recommandation du commandeur de Sillery et des sieurs de Lauson et Fouquet (1), Madame de la Peltrie se mit en route pour Tours. M. de Bernières voulut encore l'accompagner dans ce voyage, pour l'aider de ses conseils et de son crédit. Homme d'une haute piété, il donna plus tard un nouveau gage de son affection pour le Canada dans la personne de M. de Laval, qui s'était formé auprès de lui à la pratique des vertus les plus relevées. L'archevêque de Tours, sollicité par des avocats si puissants, permit à la Mère de l'Incarnation d'obéir à la voix intérieure qui depuis longtemps l'appelait à Québec. Elle avait besoin d'une compagne, pour la secourir dans sa pénible mission ; la position fut briguée par toutes les religieuses de la communauté, qui, avec la permission de leur supérieure, allèrent, les unes après les autres, se jeter aux pieds de M. de Bernières et lui demander d'être préférées pour cet honneur. Le choix tomba sur une jeune personne appartenant à une famille fort distinguée de l'Anjou, mademoiselle de Savonnière de la Troche, connue chez les ursulines de Tours sous le nom de Marie de Saint-Bernard. Comme elle attribuait à la protection de Saint Joseph la grâce d'avoir été préférée à ses sœurs pour la fondation du couvent de Québec, en partant pour le Canada, elle prit le nom de Marie de Saint-Joseph, qu'elle porta toujours dans ce pays.
Après avoir rencontré un si beau succès à Tours, madame de la Peltrie alla à Paris, pour s'entendre avec les Jésuites chargés des missions du Canada, et pour obtenir encore une religieuse. N'ayant pu en trouver, elle se rendit avec ses compagnes à Dieppe, où une troisième ursuline, la mère Cécile de la Croix, lui fut accordée par le couvent de cette ville. Le quatre mai 1639, les trois ursulines, accompagnées de leur fondatrice et des religieuses hospitalières, s'embarquèrent à Dieppe, sur un' vaisseau que commandait le capitaine Bontemps, et sur lequel prit passage le P. Vimont, nommé supérieur des jésuites de la Nouvelle-France. Le voyage fut
(1) Probablement le fameux Nicolas Fouquet, alors maître des requêtes, et plus tard surintendant des finances.
long et pénible ; le vaisseau faillit être écrasé par une énorme glace, et n'échappa au danger de se perdre que par une protection toute particulière de la providence. Le reste de la traversée fut heureux ; et, le premier août 1639, la colonie de religieuses arriva devant Québec, à la grande joie des habitants. Elles y étaient impatiemment attendues par les Français et les sauvages, qui se portèrent au rivage pour assister à leur débarquement.- En mettant pied à terre, elles baisèrent le sol de leur patrie d'adoption, afin d'en prendre possession au nom de la charité. Environnées des démonstrations de la joie publique, elles furent reçues par M de Montmagny, qui les conduisit à la chapelle de Notre-Dame de Recouvrance, où l'on chanta un Te Deum en action de grâces.
Avant de se séparer, les deux communautés visitèrent le village de Sillery ; elles virent avec une joie indicible les pauvres familles sauvages, au service desquelles elles s'étaient dévouées. Pleine de vivacité et d'ardeur, Madame de la Peltrie ne pouvait contenir sa joie à la vue des petites montagnaises, qui allaient devenir ses élèves et ses enfants. La maison des Ursulines n'était pas encore commencée, et l'on avait à peine jeté les fondations de celle des hospitalières ; il fallut donc leur chercher des logements. Les hospitalières furent placées dans une maison neuve, appartenant à la compagnie des Cent- Associés, et qui se trouvait près du fort Saint-Louis; aux ursulines l'on assigna une petite maison, ne renfermant que deux pièces. Ce bâtiment appartenait à M. Juchereau des Châteletsr associé du sieur Rosée, et était situé sur un quai, près du magasin de la compagnie de la Nouvelle-France.
Dans ce misérable taudis, les ursulines reçurent, comme pensionnaires, six petites filles sauvages, qu'elles instruisaient avec quelques jeunes françaises. Les bonnes institutrices n'étaient pas à l'aise, renfermées avec toutes leurs élèves, dans les deux chambres, qui servaient de dortoir, de cuisine et de classes ; mais elles se trouvaient heureuses, parce qu'elles se voyaient entourées de celles pour l'amour desquelles elles avaient abandonné leur patrie et leurs parents (1).
Durant l'hiver, qui fut fort rigoureux, les hospitalières furent très-occupées à soigner les malades; car la petite vérole s'était répandue parmi les sauvages et les français nés dans le pays. Elle faisait de grands ravages et remplissait l'hôpital de malades. Il est assez remarquable que les français venus de la mère
(1) Lettres de la M. de l'Incarnation.
patrie n'en furent point attaqués. Les religieuses étaient accablées de travail et de privations ; aussi toutes trois tombèrent malades ; comme on ne pouvait trouver personne pour prendre soin de l'hôpital, les Jésuites furent obligés de s'en charger jusqu'au rétablissement des hospitalières.
Au printemps de 1640, le quatorze juin, le feu se déclara dans la maison des Jésuites et la consuma entièrement (1). En peu de temps les flammes envahirent l'église et la chapelle du gouverneur, qui étaient voisines et construites en bois. L'incendie fut si subit, que les Pères perdirent une grande partie de leurs meubles et de leurs papiers, ainsi que les premiers registres de Noire-Dame de Québec (2). « Nous avions ramassé dans cette maison, » écrivait le P. Le Jeune, « comme en un petit magasin, tout l'appui et le support de nos autres résidences et de nos missions. Dieu a réduit tout cela au néant. Le linge, les habits et les autres meubles nécessaires pour vingt-sept personnes que nous avons aux Hurons, étaient tout prêts d'être portés par eau dans ces pays si éloignés — Le vent assez violent, la sécheresse extrême, les bois onctueux de sapin dont ces édifices étaient construits, allumèrent un feu si prompt et si violent, qu'on ne put quasi rien sauver; toute la vaisselle et les cloches et calices se fondirent,» Les Jésuites furent forcés de se réfugier à l'hôpital, où ils occupèrent la grande salle, tandis que la petite chapelle des religieuses servait d'église paroissiale (3).
Ce malheur était grand, vu les faibles ressources de la colonie ; il fut néanmoins supporté avec courage. La paix et la bonne intelligence qui régnaient entre les chefs du pays et les colons inspiraient à tous de la confiance et de la fermeté. Et ces beaux résultats étaient produits par le sentiment chrétien. » Il est vrai,» écrivait-on en France, « qu'en ces contrées on vit dans une grande innocence ; la vertu y règne comme dans son empire, le vice. . . n'y paraît qu'en cachette et à la dérobée, ne se produisant jamais sans confusion. Les principaux habitants de ce nouveau monde, désireux de conserver cette bénédiction du ciel, se sont rangés sous les drapeaux de la Sainte Vierge, à l'honneur de laquelle ils entendent tous les samedis la sainte
(1) Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec— Relation de 1640.
(2) On recueillit de la bouche des habitants du pays tous les détails nécessaires pour rétablir les actes de baptêmes, de mariages et de sépultures.
(3) Le gouverneur ayant ensuite prêté aux Jésuites une maison dans laquelle ils se logèrent, la grande salle qu'ils avaient occupée servit d'église paroissiale, jusqu'à oe qu'une nouvelle église eût été construite sur l'emplacement donné par le sieur Couïllard.
messe, et fréquentent souvent les sacrements de vie. . . . Cette dévotion a banni les inimitiés et les froideurs, elle a introduit de bons discours au lieu des paroles trop libertines, elle a fait revivre la coutume de prier Dieu publiquement soir et matin
dans les familles Au reste nous vivons ici fort contents et
fort satisfaits ; les Français sont en bonne santé. L'air du pays leur est bon, aussi est-il pur et sain ; la terre commence à leur donner des grains abondamment ; les guerres, les procès, les débats et les querelles ne l'empestent point ; en un mot le chemin du ciel semble plus court et plus assuré de nos grands bois que de vos grandes villes (1).»
Des fêtes publiques, qui devaient paraître magnifiques aux sauvages et aux français nés dans le pays, étaient parfois célébrées et réunissaient la population de Québec, qui donnait alors un libre cours aux éclats de sa joie. Lorsque la nouvelle de la naissance d'un dauphin arriva au Canada, en 1639, cet événement si longtemps désiré fut célébré avec enthousiasme, par des processions et par un feu de joie, dont un témoin oculaire fait la description suivante : « On fait voler des feux au ciel, tomber des pluies d'or, briller des étoiles ; les serpenteaux brûlants courent partout, les chandelles ardentes éclairent une belle nuit : bref le canon fait un grand tonnerre dans les échos de nos grands bois. Les Hurons qui se trouvèrent présents se mettaient la main sur la bouche en signe d'admiration et d'étonnemeni. »
L'anniversaire de cette fête fut solennisé l'année suivante. A cette occasion, M. de Montmagny fit jouer une tragi-comédie, en l'honneur du prince nouveau-né ; l'on trouva à Québec des acteurs qui remplirent leurs rôles fort convenablement ; entre tous, se distingua le sieur Martial Piraube, secrétaire du gouverneur et tabellion, qui conduisait l'action et en représentait le premier personnage. Mais, pour les sauvages, la partie la plus émouvante du spectacle fut un mystère du genre de ceux qui, au moyen âge, faisaient une si vive impression sur l'esprit de nos ancêtres. L'âme d'un infidèle, poursuivie par deux démons parlant le plus pur algonquin, tomba entre leurs mains et fut traînée dans une fosse vomissant des flammes. Cette pantomime frappa plus fortement l'esprit des sauvages, que ne l'auraient pu faire les meilleurs discours sur les peines de l'enfer.
Peu de temps après l'incendie de la maison des Jésuites, les
(1) Relation de 1640.
hospitalières reçurent de la duchesse d'Aiguillon des lettres, dans lesquelles elle les invitait à aller demeurer à Sillery, pour l'avantage des sauvages. Afin de faciliter ce changement de domicile, elle ajoutait à ses premiers dons une somme de vingt mille francs. Les religieuses souscrivirent d'autant plus volontiers à l'arrangement proposé, qu'elles s'étaient fort gênées en cédant une partie de leur logement. Une maison fut aussitôt commencée pour elles à Sillery En attendant qu'elle fût préparée, M. de Puiseaux les engagea à habiter celle qu'il avait à l'anse de Saint-Michel, entre Sillery et Québec. Elles acceptèrent avec reconnaissance et y demeurèrent jusqu'au commencement de l'année 1641 ; alors elles purent entrer dans l'hôpital bâti auprès du village des sauvages (1).
(1) " Nous allâmes bientôt reprendre notre maison de Sillery, qui était encore fort peu avancée ; nous y logeâmes comme nous punies, et ce que nous y S"uffrîtnes do froid et de misère ne se peut exprimer." Histoire de l'Hôtel- Dieu de Québec.