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CHAPITRE SECOND

Heureux succès des Hurons contre les Iroquois — Supplice de Pierre Ononkouaïa, chef iroquois— Résidence de Sainte-Marie — Guerres des Iroquois contre les Hurons, les Algonquins et les Français— Captivité de Marguerie et de Thomas Godefroy chea les Agniers — Les deux français sont rendus à leurs compatriotes -Messieurs de la Dauversière, de Fancamp et Olier entreprennent d'établir une colonie dans l'île de Montréal —M. de Maisonneuve— Mademoiselle Mance accompagne les premiers colons de Montréal — Générosité de Madame De Bullion — Fondation de Montréal — Habileté et courage de M. de Montmagny.

La petite colonie des Français au pays des Hurons s'était trouvée, en 1637, dans une situation bien périlleuse par suite de la mortalité qui avait affligé la population. Aux orages, le calme avait heureusement succédé ; mais il était, de temps en temps, troublé par l'inconstance et par les idées superstitieuses des sauvages. Cependant les plus grands dangers étaient passés, et les Jésuites purent étendre le cercle de leurs pénibles travaux. Comme Ihonatiria restait presque désert, par suite de la terreur qu'y avait répandue la maladie, les missionnaires transportèrent leur résidence de Saint-Joseph à Téanaustayaé, l'un des bourgs les plus considérables du pays. Ils eurent le bonheur d'y baptiser dès la première année plusieurs hurons et quelques iroquois prisonniers, parmi lesquels fut un capitaine des Onneiouts, nommé Ononkouaïa, homme d'un courage et d'une vigueur peu ordinaires (1).

Les Hurons n'avaient pas depuis longtemps obtenu autant de succès qu'ils en remportèrent durant l'année 1638, les courses de leurs partis de guerre ayant presque toutes été heureuses. Dans une de ces occasions, une troupe composée de trois cents hommes, tant hurons qu'algonquins, s'étant mise en campagne, jeta en avant quelques éclaireurs, qui tombèrent inopinément au milieu d'une embuscade de cent iroquois. Quoique surpris, les Hurons purent se replier sur le gros de leur parti ; un seul d'entre eux fut fait prisonnier. Le rusé captif, voyant les Iroquois disposés à retourner dans leur pays, leur donna à en-

(1) Relation de 1G39. Dans le récit qui suit, nous avons cité presque textuellement le rapport du P. Jérôme Lalemant.

tendre qu'ils n'avaient rien à craindre, parce que les guerriers hurons étaient peu nombreux, et incapables de forcer un si puissant ennemi. 11 réussit à se faire croire, et les Iroquois commencèrent un abatis, résolus d'attendre les ennemis derrière ce retranchement. Leur surprise et leur rage furent grandes, quand ils se virent environnés par un corps de troupes trois fois plus considérable que le leur ; aussi, sur le champ, le prisonnier paya de sa vie le service qu'il venait de rendre à ses compatriotes. Comme il restait aux Iroquois une voie pour s'échapper, ils tinrent conseil ; plusieurs se déclarèrent prêts à prendre la fuite. Ononkouaïa, jetant les yeux au ciel, leur montra le soleil dans toute sa splendeur : « Frères, » s'écria-t-il, si le ciel était caché, si le soleil était obscurci, nous pourrions suivre votre avis et fuir devant l'ennemi; mais au grand jour, à la clarté du soleil, il n'y faut point songer. Combattons tant qu'il restera quelque chance ; chacun s'échappera ensuite comme il le pourra. » La voix du chef fut écoutée ; tous attendirent de pied ferme l'attaque des Hurons. Ceux-ci donnèrent avec tant de vigueur que les Iroquois furent presque tous tués ou faits prisonniers, quatre ou cinq seulement ayant réussi à s'échapper. Parmi les prisonniers se trouva Ononkouaïa, qui, réservé au supplice du feu, s'y prépara en se faisant instruire de la religion chrétienne. Baptisé sous le nom de Pierre, il sembla se revêtir d'une générosité toute chrétienne, qui donnait un caractère nouveau à la force naturelle et au courage du barbare. Aussi, Pierre Ononkouaïa s'avança sur l'échafaud avec une noble fermeté. Pendant qu'on le tourmentait au moyen de tisons et de fers brûlants, il consolait son compagnon dans les supplices, en lui rappelant le bonheur dont bientôt ils jouiraient tous deux dans le ciel. Celui-ci étant mort trop tôt au gré de ses bourreaux, ils déchargèrent toute leur rage sur Pierre ; et, après l'avoir longtemps brùlé.l'un d'eux, le croyant près de mourir,lui leva la chevelure. Ce corps brisé, mutilé, rôti, semblait privé de vie, lorsque, à la surprise des spectateurs, il se dressa tout à coup. Le sentiment de l'honneur, agissant puissamment sur le cœur de Pierre, avait ranimé ses membres, dont les liens étaient tombés au milieu des flammes. Un capitaine, suivant les idées d'honneur de ces barbares, ne doit pas mourir comme un captif; du moment qu'il est libre de ses mouvements, il lui faut braver ses ennemis et défendre contre leurs outrages les derniers instants de sa vie. Ononkouaïa, en se levant, saisit de ses mains meurtries un tison enflammé, et en menace ses bourreaux. A

cette vue, leurs cris de rage redoublent ; armés de fers rougis au feu, ils se précipitent pour escalader l'échafaud. De son côté, il renverse les échelles, il lance des brandons sur les assaillants, et, tout couvert du sang qui ruisselle de sa tête, il a encore la force de les repousser. Les uns lui jettent des cendres chaudes et des charbons; d'autres, placés sous l'échafaud lui brûlent les pieds et les jambes avec des torches ; partout les feux le suivent. Pendant assez longtemps il se défend, sans que personne réussisse à monter auprès de lui ; mais un faux pas le fait tomber en arrière : ses bourreaux profitent de l'accident pour le saisir ; ils le brûlent de nouveau et le jettent au milieu du feu.

Le guerrier iroquois n'est pas encore vaincu. Du milieu du bûcher, il se lève, revêtu d'une couche de cendres, de charbons ardents et de sang coagulé. Portant à chaque main un tison enflammé, il s'avance vers le gros de ses ennemis, pour avoir la satisfaction de les voir fuir encore une fois devant lui. En effet, personne n'ose l'attendre, pendant qu'il marche fièrement vers le bourg, comme s'il y voulait mettre le feu. Un bâton qu'on lui lance le fait choir. Avant qu'il ait pu se relever, ses ennemis le saisissent; ils lui coupent les pieds et. les mains, et, ayant soulevé ce tronc mutilé, ils le traînent sur plusieurs brasiers; enfin ils le poussent sous un arbre renversé, déjà enflammé dans toute sa longueur. Incapable de se laisser abattre par la cruauté des supplices, cette nature ferme et énergique fait un dernier effort; n'ayant plus ni pieds ni mains, Ononkouaïa se roule sur les charbons ; il se traîne sur les coudes et sur les genoux vers ses bourreaux, et une fois encore il jette l'épouvante au milieu de la foule. La mort seule peut dompter son invincible courage. Lassés de cette lutte désespérée, les Hurons se voient contraints de mettre fin à ses tourments ; un des plus hardis s'approche et lui tranche la tête avec son couteau.

Il y avait eu quelque chose d'extraordinaire dans la constance et la force de Pierre Ononkouaïa au milieu des supplices ; aussi les Hurons païens avouaient hautement que le baptême avait seul pu le soutenir et lui communiquer un tel courage. De là ils prirent la résolution de ne plus souffrir qu'on baptisât les prisonniers condamnés au feu, parce qu'ils auguraient de grands malheurs pour leur pays, lorsqu'ils ne pouvaient arracher des cris de douleur aux captifs qu'ils tourmentaient.

Cependant, en voyant le théâtre de leurs travaux s'agrandir, et le nombre des chrétiens s'accroître sensiblement, les Jésuites reconnurent qu'au lieu de se partager dans plusieurs résidences,

il valait mieux en former une seule, d'où ils s'étendraient dans le pays, et où les missionnaires viendraient de temps en temps se retremper, en se reposant de leurs fatigues. Ne voulant pas s'exposer à changer de demeure tous les sept ou huit ans suivant la manière des sauvages, ils choisirent une place convenable à leur dessein, et qui n'était encore occupée par personne. Ce lieu, situé vers le centre du pays et à peu de distance du grand lac, était baigné par une petite rivière, nommée aujourd'hui Wye (1). Dès l'été de 1639 ils y transportèrent la résidence qu'ils avaient à Ossossane, et le printemps suivant ils y réunirent celle de Saint-Joseph de Téanaustayaé.

Le lieu choisi pour le nouvel établissement de Sainte-Marie réunissait beaucoup d'avantages. De tous les côtés l'on s'y pouvait rendre avec facilité ; de ce point, la rivière conduisait d'un côté au grand lac, de l'autre vers les villages de l'intérieur. La facilité des communications par eau était précieuse dans un pays où l'on n'avait pas d'autres moyens de transport que des canots (2). La terre dans les environs de Sainte-Marie, sans être très-fertile, produisait abondamment le maïs qui formait la nourriture ordinaire des Hurons.

Plusieurs familles chrétiennes s'établirent autour de la demeure des missionnaires, attirées par les secours qu'elles s'attendaient à y rencontrer et pour le corps et pour l'âme Tout près de leur maison, les Jésuites firent bâtir une grande cabane, où chaque voyageur était hébergé gratuitement pendant trois jours, et où l'on recevait les malades pour les traiter. Dans une seule année, l'on y admit plus de trois mille personnes venues de toutes les parties du pays. L'hospitalité si largement donnée n'entraînait point dans des dépenses fort considérables ; car les sauvages n'avaient pas besoin d'un ameublement coûteux; ils étaient accoutumés à se contenter, pour leur nourriture, de maïs assaisonné avec du poisson fumé et broyé. Cependant la générosité chrétienne des missionnaires eut le bon effet d'attirer les infidèles aussi bien que les néophytes, d'affaiblir les préjugés hostiles et de favoriser de nombreuses conversions

Se rapprochant peu à peu de la civilisation par le christianisme, unie plus étroitement dans les liens de la charité, et fortifiée par la présence des Français, la nation huronne serait

(1) Notes du P. F. Martin, S. J. La relation du P. Bressani a été traduite de l'italien en français par le P. Martin, qui l'a enrichie de notes précieuses pour l'histoire des missions huronnes.

(2) Relation de 1640.

arrivée à former un corps solide et durable, si elle n'avait été minée sans cesse par l'ennemi puissant et acharné qui ne lui donnait aucun répit. Les Iroquois avaient entrepris de la ruiner; la persévérance, l'habileté dans les conseils, la perfidie, tout aussi bien que la valeur guerrière, leur avaient acquis dans cette lutte une supériorité, dont ils ne voulaient point déchoir. Aussi s'attachaient-ils à ne laisser aucun repos à la nation huronne ; s'ils semblaient parfois avoir envie d'entrer en accommodement avec elle, c'était seulement pour la tromper, et la frapper plus sûrement. Le contre-coup de leur haine retombait sur les Français, amis et alliés de leurs adversaires. Les cantons supérieurs ou occidentaux étaient particulièrement chargés de harceler les Hurons, tandis que les Agniers, plus rapprochés de la colonie française, avaient entrepris de la détruire. Ce canton renfermait trois bourgades bien peuplées, rapprochées les unes des autres et placées avantageusement sur des collines (1). Se confiant dans la force de leurs petites citadelles et dans la difficulté d'en approcher, les Agniers ne craignaient point de les laisser à la garde des femmes et des vieillards; et, sans inquiétude, ils se répandaient sur les rivières et sur le grand fleuve, afin de surprendre quelque français s'occupant à faire la pêche, voyageant pour ses affaires, ou travaillant à défricher son petit champ. Les attaques de ces barbares étaient d'autant plus dangereuses, qu'ils faisaient la chasse aux hommes, comme ils étaient accoutumés à la faire aux bêtes. Cachés derrière une pointe de terre, couchés à l'orée d'un bois, ou abrités par un pli du terrain, ils guettaient leur proie avec une adresse et une patience incroyables. Si, après avoir frappé un premier coup, ils se sentaient trop faibles pour pousser leur pointe, ils s'enfuyaient dans la forêt, où il aurait été inutile de les suivre; car ils couraient avec la légèreté du cerf, et dépaysaient facilement les français qui les voulaient atteindre.

Sur la fin de l'automne de 1640, quatre-vingt-dix guerriers agniers se répandirent par pelotons sur les bords du Saint- Laurent, depuis l'île de Montréal jusqu'aux Trois-Rivières. Près de cette dernière habitation, François Marguerie, interprète algonquin, et Thomas Godefroy (2), s'étant avancés à quelque

(1) Relation de 1641.

(2) François Marguerie et Thomas Godefroy étaient tous deux remarquables par leur vigueur, leur énergie et leur bonne conduite. MaTguerie fut un beau type des voyageurs, qui dans les contrées de l'ouest ont fait connaître et aimer le titre de Français.

distance pour faire la chasse, furent surpris par des iroquois. Tous deux étaient d'une bravoure reconnue. Ils songèrent d'abord à se défendre; puis, se voyant entourés par tout un parti de guerre, ils se rendirent à discrétion. Les Iroquois les lièrent et les emmenèrent en captivité, sans néanmoins les faire passer par les tourments réservés aux Algonquins et aux Hurons. On les traita même assez doucement chez les Agniers ; mais ayant été privés d'une partie de leurs habits, ils souffraient du froid pendant les rigueurs de l'hiver. Comme quelques chasseurs iroquois allaient porter leurs pelleteries à Orange, Marguerie, se servant d'un bâton trempé dans du noir de fumée délayé, écrivit sur une peau de castor un court exposé de leur situation. Il priait les européens qui liraient ces lignes de vouloir bien leur envoyer les objets dont ils avaient le plus pressant besoin. La lettre était écrite en français, en latin et en anglais. Le stratagème réussit ; la peau tomba entre les mains de quelques hollandais compatissants, et les deux captifs reçurent les habits qui leur étaient le plus nécessaires.

Au mois de juin 1641, plusieurs flottilles de canots chargés d'iroquois parurent devant les Trois-Rivières. Ce grand nombre d'ennemis jeta l'alarme parmi les habitants du lieu. Comme on était à prendre des mesures de défense, un canot, portant un pavillon de paix et conduit par un seul homme, se détacha des autres et tira vers le fort français. Le nocher était habillé comme les sauvages ; mais, à la voix, il fut reconnu pour un des prisonniers ; c'était en effet François Marguerie. Il apprit à M. de Champllour, commandant des Trois-Rivières, que trois cent cinquante iroquois rôdaient autour de l'habitation ; qu'ils venaient pour faire la paix avec les Français, mais non point avec les Algonquins ni avec les Montagnais ; qu'ils avaient parmi eux trente-six arquebusiers complètement armé&, et qu'ils désiraient obtenir trente arquebuses en échange de leurs prisonniers. Marguerie, qui s'était engagé à retourner vers les Iroquois, fut chargé par M. de Champflour de leur annoncer qu'il

Voici ce qu'en 1636 écrivait sur son compte le P. de Brebeuf, du pays des Hurons. " Nous fumes aussi surpris d'étonnement de voir qu'un jeune homme comme lui, âgé de vingt à vingt-deux ans, eût le courage de suivre les sauvages sur les glaces dans les neiges et au travers l'espace de quelques trois cents lieues, portant, traînant et travaillant autant et plus que pas un de sa bande ; car ces barbares, arrivant au gîte lui faisaient faire leur chaudière, tandis qu'eux-mêmes se chauffaient et se reposaient." Une sœur de Marguerie épousa le sieur Hertel, aussi interprète, souche de la famille des Hertel de Rouville. Thomas Godefroy de Normanville était frère de sieur Jean Godefroy, habitant des Trois-Rivières.

ne pouvait rien conclure sans écrire à Ononthio (1) et qu'il allait lui envoyer des messagers.

Pendant qu'on attendait une réponse de Québec, le P. Ragueneau et le sieur Jean INicollet, qui tous deux parlaient la langue huronne, comprise par les Iroquois, s'abouchèrent avec les chefs ennemis. Ils les trouvèrent dans une espèce de fort, qu'ils avaient eu la précaution de construire pour se mettre en sûreté. Aux premières nouvelles de ce qui se passait, M. de Montmagny s'était hâté de partir pour les Trois-Rivières, accompagné du P. Yimont supérieur des Jésuites, et d'une suite assez nombreuse, qui occupait quatre chaloupes. En le voyant arriver, les Iroquois, toujours défiants, se renfermèrent dans leurs retranchements ; mais telle était leur rage contre les Algonquins, que, presque dans le même temps, ils se jetaient sur un canot portant quelques personnes de cette nation. C'était un premier signe de leur mauvaise foi. Après des hésitations, ils consentirent pourtant à rendre Marguerie et Godefroy ; et on leur fit des présents pour les remercier de la liberté donnée aux prisonniers. Cependant ces rusés négociateurs n'étaient pas satisfaits; ils désiraient conclure la paix avec les Français, dont ils craignaient les armes ; mais ils voulaient de plus obtenir des arquebuses, afin de harceler les Hurons et les Algonquins. M. de Montmagny, homme plein de prudence, devinant leurs intentions, leur refusa les armes qu'ils demandaient, et insista pour que ses alliés fussent compris dans le traité de paix.

Cette demande suffit pour rompre les négociations entamées. Afin de prouver leur mauvaise humeur, les Iroquois arborèrent la chevelure d'un algonquin, et tirèrent plusieurs coups d'arquebuse, auxquels on répondit avec le canon d'une barque, arrivée à temps pour prendre part à l'affaire. La canonnade ne leur fit cependant pas beaucoup de mal, car ils avaient d'avance pris leurs précautions. A une petite distance dans l'intérieur de la forêt, ils avaient préparé un autre fort, en état de résister aux balles et même aux boulets. Se voyant chaudement attaqués, ils passèrent presque tous dans ce second fort, y portèrent leurs canots avec les provisions, et laissèrent dans le premier les feux allumés et des arquebusiers, qui continuèrent à tirer sur les chaloupes. Quand la nuit fut avancée, tous se réunirent ; s'embarquant alors sur leurs canots, ils réussirent à s'échapper, à la faveur des ténèbres, et se répandirent

(1) Les Hurons et les Iroquois avaient donné le nom d'Ononthio à M. de Montmagny. Ononthio, comme Montmagny, signifie grande montagne.

de tous côtés autour du lac Saint-Pierre, pour surprendre les embarcations algoiiquines et huronnes, dont plusieurs furent attaquées et pillées (1). Le P. deBrebeuf, qui descendait des missions de l'ouest pour passer un peu de temps parmi ses confrères de Québec, faillit être arrêté par ces pillards, au moment où il arrivait aux Trois-Rivières.

Ainsi menacée par des ennemis redoutables, dont la haine n'était rebutée ni par les dangers, ni par les défaites, la colonie du Canada ne recevait point de la compagnie de la Nouvelle- France la protection qu'elle avait droit d'attendre.. Si plusieurs des associés demeuraient encore fidèles à l'accomplissement de leurs promesses, d'autres, qui avaient en vue des profits immédiats, négligeaient de remplir leurs engagements, et causaient ainsi de graves dommages et à la compagnie et à la colonie. Cependant, la providence avait veillé à envoyer de nouveaux secours par des voies extraordinaires, au moment où l'on en avait le plus pressant besoin.

Une relation de la Nouvelle-France, qui décrivait la position avantageuse de l'île de Montréal, tomba entre les mains de M. Le Royer de La Dauversière, receveur des tailles à La Flèche ; c'était un homme d'une éminente piété et toujours occupé de bonnes œuvres (2). Après l'avoir lue, il conçut de suite la pensée d'établir dans ce lieu une colonie consacrée à la Sainte Vierge. Il en parla à quelques amis pieux, auxquels, comme par inspiration, il donnait des détails circonstanciés, sur la position, sur l'étendue et sur le sol de l'île de Montréal. Ces descriptions furent plus tard reconnues comme étant d'une merveilleuse exactitude. 11 associa à cette entreprise le baron de Fancamp, gentilhomme riche et charitable ; et tous deux se rendirent à Paris pour y former une société. Ils eurent le bonheur d'y rencontrer M. Olier, qui venait de refuser l'épiscopat et qui allait devenir le fondateur du séminaire de Saint- Sulpice. Ce vénérable prêtre crut devoir inviter plusieurs de ses amis à prendre part à la- bonne œuvre; et dès lors il forma le noyau de l'association nommée depuis Société de Notre- Dame de Montréal (3).

(1) Il paraît, par lesdétails donnés sur cette affaire, que le premier fort était sur la rive méridionale du Saint-Laurent, vis-à-vis des Trois-Kivières ; le second était probablement sur la pstite rivière (îodefroi, d'où leurs canots pouvaient facilement sortir pour remonter le fleuve.

(2) Histoire du Montréal, par M Dollier de Casson, prêtre du séminaire de Saint- Sulpice.

(3) Histoire de mademoiselle Mance par M. l'abbé Faillon. Les nombreux ouvrages de M. Faillon sur l'histoire de Villemarie et de ses institutions reli°-ieuses sont favorablement connus de tous les lecteurs catholiqufs du Canada.

L'île de Montréal avait été concédée par la compagnie de la Nouvelle-France à M. de Lauson, qui avait aussi obtenu pour un de ses fils la seigneurie de La Citière, embrassant une grande étendue de pays sur la rive méridionale du Saint-Laurent (1). Il fallait commencer par acheter cette île. M. de La Dauversière, n'ayant point réussi dans sa première tentative, ne se laissa point décourager ; il s'adressa au P. Charles Lalemant, qui, comprenant l'importance de ce projet pour le Canada, consentit à aller négocier l'affaire à Yienne, où demeurait M. de Lauson, alors intendant de la province Le zèle du jésuite et de M. de La Dauversière fut cnfincouronné de succès; car, au commencement d'août de l'année 1040 (2), M. de Lauson signait un contrat par lequel il cédait purement et simplement l'île de Montréal à messieurs de Fancamp et de La Dauversière, aux mêmes conditions qu'il l'avait lui-même obtenue.

Les difficultés étant ainsi heureusement aplanies de ce côté, les associés cherchèrent les moyens de faire un premier armement. Il fallait envoyer, pour fonder le nouvel établissement, des hommes accoutumés au travail et en même temps capables de se défendre contre les attaques des Iroquois. De plus il devenait nécessaire de placer à la tête de la petite bande de travailleurs un chef propre à assurer le succès de l'entreprise, et réunissant aux vertus du bon chrétien les talents militaires et les qualités du fondateur.

Dans ces circonstances, un gentilhomme champenois, homme de guerre et fervent catholique, poussé par l'esprit pieux et chevaleresque du temps, s'adressait au P. Lalemant pour connaître si, dans la Nouvelle-France, il ne pourrait point se rendre utile au service de Dieu et à celui du roi. C'était le sieur de Maisonneuve, dont le nom est intimement lié avec la fondation de Montréal.

Paul de Chaumedey, sieur de Maisonneuve, avait, dès l'âge de treize ans, commencé ses campagnes dans la guerre de Hollande. Au milieu des dangers des camps, sa jeunesse avait toujours été fort sage ; et, afin de n'être pas entraîné par l'ennui dans les mauvaises compagnies, il avait appris à pincer du luth, et passait dans cet amusement ses heures de loisir (3). Persévérant toujours dans ses heureuses dispositions, il songeait

(1) " La seigneurie de La Citière commençait à la rivière Saint-François, qui se décharge dans le lac Saint-Pierre, et s'étendait au-dessus du saut Saint-Louis en remontant le fleuve Saint-Laurent/' Mémoire sur la famille de Lauson, par Sir L. H. LaFontaino, baronnet. /

(2) Histoire du Montréal, par M. Dollier de Casaon.

(3) Histoire du Montréal, par M Dollier de Casson.

•depuis quelque temps à aller dans un pays éloigné se consacrer à la gloire de Dieu en exerçant sa profession, lorsqu'une relation de la Nouvelle-France, tombée par hasard entre ses mains, l'engagea à se mettre en rapport avec le P. Charles Lalemant, qui, du premier coup, sut apprécier son mérite. Aussi, peu de jours après, M. de La Dauversière étant venu trouver le P. Jésuite pour lui exposer l'embarras des associés, celui-ci lui recommanda M. de Maisonneuve comme une personne très-propre à diriger l'entreprise projetée.

La liaison entre ces deux hommes de bien fut bientôt faite ; M. de Maisonneuve offrit ses services à la compagnie, déclarant qu'il n'avait aucune vue d'intérêt, que ses biens suffisaient à ses besoins, et qu'il offrait sa bourse, son épée et sa vie, pour le soutien d'une œuvre où l'on cherchait l'honneur de Dieu et le service du roi.

Les associés, pleinement satisfaits d'une si heureuse rencontre, commencèrent à préparer un envoi d'hommes et de provisions pour le printemps de 1641 . Dès l'été précédent, ils avaient fait transporter à Québec vingt tonneaux de denrées, d'outils et d'autres effets, en priant le P. Le Jeune de les faire conserver. M. de Maisonneuve, ayant été nommé gouverneur de la future colonie par la compagnie de Montréal, suivant le pouvoir qu'elle., en avait reçu du roi, partit pour La Rochelle avec messieurs de La Dauversière et de Fancamp. Là ils tirent hâter les préparatifs du départ ; ils recrutèrent des hommes forts, vigoureux,propres à manier l'épée aussi bien que la houe et la hache; ils achetèrent les approvisionnements nécessaires; enfin ils n'épargnèrent rien pour la réussite de l'entreprise. Aussi cet équipement coûta vingt-cinq mille écus aux six associés qui formaient alors la compagnie.

Leur pénible tâche n'était pas encore terminée; il leur fallait trouver une femme vertueuse, capable de prendre soin des malades, de veiller à la garde et à la distribution des vivres et des marchandises. Outre ces qualités, elle devait posséder assez de courage et de dévouement pour consentir à s'expatrier, et à aller dépenser sa vie dans les privations au milieu d'un pays encore livré à la barbarie. Celle que l'or n'aurait pu leur procurer, la providence la leur amena dans son temps. Depuis un an, Dieu, par des voies mystérieuses, disposait une fille pieuse et sage à prendre part à l'établissement de Montréal. Mademoiselle Jeanne Malice, fille d'un procureur du roi à

(1) Histoire du Montréal, par M. Dollierde Casgon.

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Nogent-lc-Roi, près de Langres en Champagne, avait été conduite à Paris par l'inspiration qu'elle ressentit de se consacrer au service de Dieu dans la Nouvelle-France. Elle s'aboucha avec le P. Lalemant, qui l'engagea à persévérer dans sa vocation. La reine Anne d'Autriche et plusieurs des premières dames de la cour, informées de son mérite et de sa résolution extraordinaire, voulurent la voir et l'interroger ; à leurs questions, elle répondait qu'elle savait bien que Dieu la voulait dans le Canada, mais qu'elle ne savait pas pourquoi.

Cependant sa position future commença à se dessiner un peu plus nettement. Madame de BuUion, veuve d'un surintendant des finances, était restée maîtresse . de grands biens, qu'elle employait en bonnes œuvres. Elle désira voir mademoiselle Mance, à qui elle demanda si elle ne serait pas aise de se charger d'un hôpital dans la Nouvelle-France, ajoutant qu'elle avait l'intention d'y en fonder un. Mademoiselle Mance sa déclara prête à tout entreprendre pour obéir à la volonté de Dieu. Lorsque, au printemps de 1041, elle se mit en route pour aller s'embarquer à La Rochelle, elle reçut de madame de Bullion, une bourse de douze cents francs, pour subvenir à une partie des frais de son voyage. Arrivée à La Rochelle quelque temps avant le départ des vaisseaux de la compagnie de Montréal, elle rencontra M. de La Dauversière chez les Jésuites; il reconnut de suite en elle la personne que ses associés avaient jusqu'alors cherchée inutilement. Aussi la pressa-t-il de se joindre aux colons qui partaient pour Montréal, et de se charger de veiller sur la distribution des vivres et sur les soins à donner aux malades. Elle y consentit de grand cœur, après avoir cependant consulté ses guides ordinaires.

Deux navires furent expédiés de La Rochelle : sur l'un étaient M. de Maisonneuve, un prêtre séculier et vingt-cinq hommes; sur l'autre, mademoiselle Mance, le P. de La Place et douze hommes. Un troisième vaisseau, équipé à Dieppe, portait une dizaine d'hommes et trois femmes. Le navire sur lequel était monté M. de Maisonneuve arriva au terme de son voyage le vingt-cinq août, longtemps après les deux autres. Quelques personnes,- mues par des intérêts particuliers, voyaient d'assez mauvais œil qu'on allait séparer du reste des français ces colons nouvellement arrivés, afin de les envoyer à soixante lieues de Québec, dans un endroit exposé aux incursions des lroquois. «N'y ayant encore que deux cents européens dans tout le pays, ne valait-il pas mieux,» disait-on, «réunir les forces nouvelles aux anciennes pour se mettre en état de

résister plus efficacement aux ennemis?» Cette raison présentée à M. de Montmagny fit impression sur son esprit, et, à l'arrivée de M. de Maisonneuve, il lui proposa d'établir sa colonie dans l'île d'Orléans, qui est à la porte de Québec. « Ce que vous me proposez serait bon,» répondit M. de Maisonneuve, «si on m'avait envoyé pour délibérer et choisir un poste ; mais la compagnie qui m'envoie ayant, déterminé que j'irais au Montréal, il est de mon honneur et vous trouverez bon que j'y monte pour commencer une colonie, quand tous les arbres de cette île se devraient changer en autant d'Iroquois. Quant à la saison, puisqu'elle est trop tardive, je me contenterai avant l'hiver d'aller reconnaître le poste avec les plus alertes de mes gens, afin de voir le lieu où je pourrai camper avec tout mon monde le printemps prochain (1).» Une réponse si noble et si prudente plut tellement à M. de Montmagny, qu'il voulut luimême conduire M. de Maisonneuve à l'île de Montréal, afin de lui en faire prendre possession immédiate. Accompagnés du P. Yimont, ils montèrent jusqu'au lieu où devait s'élever la ville future; et, le quinze octobre 1641, ils firent les cérémonies de la prise de possession au nom de la compagnie de Montréal (2).

M. Pierre de Puiseaux, vénérable vieillard, qui avait acquis une petite fortune aux jles espagnoles, et qui dans l'espérance d'être utile à la conversion des sauvages, était venu joindre Champlain quelques années auparavant, possédait auprès de Sillery le fief de Saint-Michel, et la seigneurie de Sainte-Foye (3). Sur sa terre de Saint-Michel, il avait construit une maison qui passait pour un bijou dans le pays ; c'était là que les religieuses hospitalières avaient habité avant d'aller prendre possession de leur maison de Sillery. Il l'offrît au gouverneur de Montréal, qui l'accepta ; et ce fut là que demeurèrent pendant l'hiver M. de Maisonneuve, mademoiselle Mance, M. de Puiseaux et madame de La Peltrie, qui restait assez souvent en ce lieu pour être plus rapprochée des sauvages. La plupart des employés occupèrent des maisons de Sillery ; les plus habiles charpentiers furent envoyés à la terre de Sainte-Fuye, où ils trouvèrent en abondance du chêne, dont ils se servirent pour bâtir deux barques pendant l'hiver.

(1) Histoire du Montréal.

(2) Histoire du Montréal.

(3) Le fief de Saint-Michel, séparé de la seigneurie de Sillery par uno ligne qui commence à la Pointe-à-Puiseaux, appartient aujourd'hui au séminaire de Québec. La seigneurie de Saiiite-Foye, dont il n'est plus fait mention, paraît avoir occupé

M. de Montmagny craignait probablement que les prérogatives de sa charge ne fassent lésées, et que son autorité, si nécessaire pour le bien du pays, n'en fût diminuée. Pendant l'hiver, il s'éleva à ce sujet, entre lui et M. de Maisonneuve, quelques brouilleries qui furent heureusement bientôt dissipées. Le vingt-cinq janvier, fête de la conversion de Saint Paulr patron de M. de Maisonneuve, ses hommes, en signe de réjouissance, tirèrent plusieurs coups de canon et tirent quelques décharges de mousqueteiïe ; ce qui paraît avoir été contre les règlements établis. Surpris et un peu irrité de ce procédé, M. de Montmagny, après enquête faite, retint en prison pendant quelques heures celui qui avait fait jouer les pièces de canons. L'affaire n'eut pas d'autre suite ; et, comme des deux côtés l'on cherchait le bien, on oublia bientôt ce petit différend, pour travailler à fortifier la colonie et à la défendre contre les Iroquois.

Tout était prêt pour commencer l'établissement de Montréal au printemps de 1642. Une petite flotte, consistant en deux barques, une pinasse et une gabare, partit de Saint-Michel de Puiseaux le huit de mai ; M. de Montmagny voulut conduire lui-même l'expédition, afin d'assister à l'inauguration de la colonie. M. de Puiseaux et madame de La Peltrie montaient en même temps à Montréal, le premier avec le dessein d'y demeurer, la seconde poussée par l'idée de fonder une autre maison d'ursulines. Tous les vaisseaux étant arrivés à leur destination, jjde grand matin, le dix-huit du même mois, les colons prirent possession de leur nouvelle patrie, en assistant à une messe qui fut célébrée par le P. Yimont. C'est de ce jour que date la fondation de Montréal. Le premier soin des habitants fut de bâtir un petit fort en pieux, au lieu même que Champlain avait désigné trente ans auparavant.

L'établissement d'un poste avancé, défendu par des hommes, courageux et déjà faits à la guerre, était propre à raviver les espérances des anciens colons, par l'aide qu'ils en devaient attendre contre l'ennemi commun ; c'était pour eux une nouvelle preuve que le Canada possédait en France de puissants protecteurs et des amis sincères. A l'intérieur de la colonie l'on trouvait aussi des promesses d'un meilleur avenir.

les deux eûtes de la rivière du Cap-Rouge. L'embouchure de cette rivière était, suivant les sauvages, à une journée de- marche de Québec, c'est-à-dire à une dizaine de milles; elle offre une excellente position pour la construction de petits vaisseaux; elle était autrefois bordée de beaux arbres, parmi lesquels on trouvait beaucoup, dô. chênes.

«Chaque famille française,» écrivait le P. Yimont (1), «fait sa petite provision de froment, seigle, pois, orge et autres grains nécessaires à la vie humaine, qui plus, qui moins, les uns pour la moitié de l'année, les autres pour une partie, et commencent à connaître le génie du lieu et les saisons propres à la culture de la terre. L'ouvrage est bien commencé, il a encore besoin de secours ; mais il avance notablement, grâces à Dieu. Vous voyez de plus, en chaque maison, quantité d'enfants bien faits et du bon esprit, et, ce qui est de principal en tous, un ardent désir de leur salut et une étude particulière de la vertu. Il semble que la résolution de se donner entièrement à Dieu

naît avec la pensée de s'établir en la Nouvelle-France Au

reste il serait difficile d'expliquer les soins et les peines, que M. de Montmagny, notre gouverneur, a pris et prend encore tous les jours pour aplanir les difficultés de la colonie ; tout autre aurait cent fois perdu courage (2).»

Il fallait certainement à M. de Montmagny une grande habileté et beaucoup de courage pour faire face à toutes les difficultés de la situation, et pour repousser avec une poignée d'hommes les nombreux partis iroquois qui harassaient sans cesse les habitants du pays. Cependant, au milieu des embarras, la colonie devenait forte et vigoureuse ; peut-être même est-ce à ses nombreuses épreuves qu'elle a dû cette force d'adhérence au sol et la vitalité extraordinaire quelle a conservées jusqu'à présent, i

Peu de temps après l'arrivée de M. de Montmagny au Canada, quelques désordres, causés par les dissensions et par l'ivrognerie, avaient menacé de troubler le repos public. Par bonheur, ils ne furent pas de longue durée ; la concorde et la tempérance furent rétablies par la main ferme et puissante du gouverneur, ainsi que par le zèle et la charité des missionnaires.

(1) Relation de 1643.

(2) Il paraît que la commission de M de Montmagny fut renouvelée en 1639; elle le fut certainement en 1642 et 1645 ; le renouvellement s'en faisait ainsi tous les troia ans. La commission de 1645 est semblable à celle de 1636, quant aux pouvoirs accordés. M. de Montmagny y est chargé du commandement en temps de paix et en temps de guerre ; il est aussi autorisé à juger souverainement et en dernier ressort avec les chefs de la colonie, jusqu'à ce qu'il y ait des juges souverains établis dan3le pays.

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