‹ Cours d'histoire du CanadaChapitre 31 sur 70 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Prise du P. Jogues et de ses compagnons— Leur captivité et leurs tourments— M de Montmagny fait bâtir le fort de Richelieu, près de l'embouchure de la rivière des Iroquois — Ce fort est attaqué par les ennemis, qui sont repoussés— Van Corlaer cherche à obtenir la délivrance du P. Jogues et des autres captifs français— Mort de René Goupil — Délivrance du P. Jogues— Mort du cardinal de Richelieu— Jean Nicollet — Première attaque des Troquois contre Montréal — Arrivée de M. D'Ailleboust — Il est chargé de fortifier l'habitation de Montréal — Belle défense de M. de Maisonaeuve contre ua parti iroquois.

Les heureux événements qui? au printemps de 1642, avaient réjoui la colonie, furent, peu de temps après, suivis de malheurs capables de la renverser, si Dieu n'eût étendu sur elle une protection particulière. Pendant l'hiver précédent, les Iroquois avaient surpris et massacré quelques partis d'Algonquins, qui se croyaient en sûreté dans leurs pays de chasse vers le nord, où jamais ne s'étaient montrés leurs farouches ennemis. Les bandes iroquoises n'avaient cependant point emjfêché les Ilurons de se rendre à l'ordinaire aux Trois-Rivières, pour y faire la traite. Avec eux étaient descendus les Pères Jogues et Raymhault, qui, l'année précédente, avaient pénétré jusqu'au saut Sainte-Marie, afin d'y annoncer la parole de Dieu aux Ojibewais ou Sauteurs ; le premier venait à Québec pour conférer sur les affaires des missions, le second pour y mourir au milieu de ses frères.

Le deux d'août, les Ilurons, avec douze canots, reprenaient le chemin de leur pays, ramenant avec eux le P. Jogues, Guillaume Cousture, interprète, et René Goupil, jeune chirurgien, qui allait exercer son art auprès des chrétiens. La petite flotte portait les approvisionnements des missionnaires et de leurs compagnons, ainsi que les objets nécessaires pour les chapelles. Les voyageurs avaient laissé les Trois-Rivières depuis deux jours et étaient très-probablement arrivés aux îles du lac Saint-Pierre, lorsqu'ils découvrirent sur le rivage l'empreinte des pas de quelques hommes (1). Situé près de l'embouchure de la rivière des Iroquois et traversé par des canaux

.(1) Relation du P. Bressani ; traduction du P. Martin, S. J.

nombreux et étroits, ce groupe d'îles offre bien des points où l'on peut facilement dresser des embuscades. Aussi les Aguiers s'y tenaient ordinairement lorsque la navigation était ouverte ; car, outre la facilité d'y surprendre les canots hurons et algonquins, ils y trouvaient le gibier et le poisson en abondance. Eustache Ahatsistari, chef de guerre huron, ranima le courage de ses gens, et leur représenta qu'étant quarante hommes, ils n'avaient rien à craindre d'une poignée d'iroquois. A peine avaient-ils fait encore un mille de chemin, qu'ils furent enveloppés par une bande de près de quatre-vingts iroquois, qui, par une décharge d'arquebuses, forcèrent les canots à prendre terre. En touchant le rivage, presque tous les hurons s'enfuirent dans la forêt. Quelques-uns seulement restèrent fermes, et, soutenus par quatre français, se défendirent vaillamment ; mais enfui;, écrasés par le nombre des ennemis, qui recevaient des renforts, ils furent contraints de fuir, en laissant au pouvoir des Iroquois, René Goupil et plusieurs hurons. Le P. Jogues aurait pu les suivre ; toutefois, ne voulant pas abandonner les prisonniers, il alla se rendre à l'un de ceux qui étaient chargés de les garder, Bientôt après, le chef chrétien Eustache Ahatsistari et d'autres hurons furent amenés pour grossir le nombre des captifs. Le dernier qui revint auprès du P. Jogues fut Guillaume Cousture. Jeune, plein de feu et d'agilité, il s'était enfoncé dans les bois, laissant les ennemis bien loin derrière lui, lorsque, s'apercevant que le Père Jogues ne l'avait point suivi, il vint de lui-même s'offrir pour partager sa captivité. Fiers de leur victoire, les Iroquois commencèrent aussitôt à tourmenter leurs victimes ; et Cousture, qui dans le combat avait tué un de leurs chefs, fut exposé à toute leur fureur ; ils lui arrachèrent les ongles, lui broyèrent les doigts avec les dents, et lui passèrent une épée à travers la main. Quelque atroce que fût la douleur, il la supporta avec calme et sangfroid (1).

Les Iroquois reprirent le chemin de leur pays, chargés de butin ; chaque soir, ils se délassaient des fatigues de la journée en tourmentant les captifs. Dans deux occasions surtout, à la rencontre de guerriers qui allaient en course, les supplices

(1) Guillaume Cousture, né à Rouen, fut fréquemment employé dans les négociations avec les sauvages; il se distingua dans toutes les occasions par son intelligence et par son courage. En 1649, il épousa Anne Aymart, et s'établit à la Pointe-Lévis, où il fut sénéchal et capitaine de la côte. Il mouruten 1702, âgé de 94 ans. Ses descendants sont très-nombreux dans le district de Québec et dans celui de Gaspé. Monseigneur; Turgeon, archevêque de Québec, et Mgr. Bourget, évoque de Montréal, descendent, par les femme?, de ce martyr de la foi.

devinrent plus longs et plus terribles. La première fois, dans une petite île du lac Champlain, les prisonniers furent caressés, suivant l'expression des sauvages, par une bande de deux cents bourreaux, qui mêlaient à leur barbarie une sorte de bienveillance pleine d'ironie. Comme ils partaient pour la guerre, ces hommes se croyaient obligés de préluder à leurs exploits par la cruauté. Après avoir rendu grâces au soleil, dieu des combats, et félicité leur frères vainqueurs par une bruyante fusillade, ils se jetèrent dans la forêt voisine pour y couper des bâtons. En mettant pied à terre, les prisonniers eurent à passer au milieu des guerriers, rangés sur deux lignes et frappant de toutes leurs forces avec leurs bâtons. Le P. Jogues, qui marchait le dernier, tomba écrasé sous les coups et ne put se relever. A demi mort, il fut saisi et porté sur un éebafaud, où, pendant la plus grande partie de la nuit, on continua à le déchirer et à le brûler, ainsi que ses compagnons (1). Eustache Ahatsistari eut les deux pouces coupés, et, par la plaie de la main gauche, on enfonça jusqu'au coude un bâton très-aigu; en héros chrétien, il supporta courageusement ce supplice, que des démons seuls pouvaient inventer.

A la tête du lac Andiatarocte, aujourd'hui le lac George (2), le parti laissa ses canots, et, pendant quatre jours que dura le reste du voyage, les prisonniers, malgré leur état de faiblesse, furent forcés de porter le bagage.

Ils arrivèrent enfin au premier village des Agniers, où le P. Jogues et René Goupil s'attendaient à voir recommencer leurs tourments. Pendant la route, ils auraient pu fuir, n'étant point liés et se trouvant assez souvent éloignés de leurs gardiens ; mais le jeune chirurgien ne voulait point se séparer de son compagnon, et celui-ci aimait mieux souffrir que d'abandonner les français et les hurons qu'il espérait consoler dans leurs derniers moments.

A l'entrée du village, les captifs furent de nouveau condamnés à passer entre deux lignes de jeunes gens armés de bâtons et de baguettes de fer, qu'ils faisaient tomber à coups redoublés sur les malheureuses victimes. Les mauvais traitements redoublèrent lorsque les français et les hurons furent montés sur le théâtre élevé au milieu du village. Une algonquine chrétienne, captive depuis quelques mois, fut forcée de couper le pouce gauche au missionnaire ; un de ses compagnons

(1) Relation du P. Bressan i, traduction du P. Martin, S. J.

(2) Le P. Jogues, en 1646 lui donna le nom de lac du Saint-Sacrement, parce qu'il y passa au temps où l'on célèbre cette fête de l'église.

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eut à subir la môme opération, rendue plus douloureuse parce qu'elle fut faite non avec un couteau, mais avec une écaille d'huître. La nuit on les réunissait dans une cabane, où les jeunes gens et même les enfants s'amusaient à jeter sur eux des cendres rouges et des charbons ardents. Le P. Jogues fut suspendu par les bras à deux poteaux plantés dans la cabane, et telles étaient ses souffrances, qu'il en serait mort, si un jeune iroquois n'avait eu pitié de lui et ne l'eût délié. Cette charité fut récompensée ; car, quelques mois après, le Père, l'ayant rencontré fort, malade, l'instruisit, le baptisa et lui ouvrit ainsi les portes du ciel, le nouveau chrétien étant mort peu après son baptême.

Pendant sept jours, les prisonniers furent traînés de village en village, ne changeant de lieu que pour trouver des bourreaux plus frais et mieux disposés à continuer l'œuvre de sang. On leur annonça enfin qu'ils allaient périr par le feu ; et le P. Jogues profita des moments qui leur restaient pour exhorter ses compagnons à persévérer dans leurs bonnes dispositions, et à se préparer ainsi à entrer dans une meilleure vie. Cependant un grand conseil fut convoqué, et il y fut résolu d'accorder la vie aux français et à la plus grande partie des hurons, trois de ceux-ci seulement étant condamnés à mourir. L'un d'eux était le brave Eustache Ahatsistari, qui périt au milieu des tortures avec toute la grandeur d'âme et la patience d'un martyr des premiers siècles de l'église. Guillaume Cousture fut donné à une famille sauvage, qui l'adopta et le conduisit dans le village le plus éloigné. Le P. Jogues et Goupil demeurèrent ensemble, jouissant d'un peu de liberté, mais soumis aux mauvais traitements et sans cesse exposés à être assommés par quelqu'un de ces barbares. On les chercha même un jour pour leur donner la mort et venger ainsi les mauvais succès d'un des partis iroquois.

L'on était fort inquiet dans la colonie sur le sort des prisonniers ; mais les Français étaient trop faibles pour aller les réclamer les armes à la main. De leur côté, les sauvages alliés raisonnaient sur les résultats que pouvait produire cette mauvaise affaire dans les rapports entre les Français et les Iroquois. « Sitôt que ton frère sera arrivé dans leur pays,» disait un algonquin au P. Buteux, « les capitaines s'assembleront, et, si le nom français leur fait peur, voici comme ils parleront : Ne mangeons point la chair des Français i cette chair n'est pas bonne à manger; c'est un poison qui nous fera mourir, si nous en goûtons ; ramenons-les à leurs frères et à leurs compatriotes.

Voilà co qu'ils diront s'ils vous craignent, et au printemps ils ramèneront ton frère et les deux français qu'ils tiennent prisonniers. Que si au contraire ils vous ont à mépris, ils s'écrieront à la vue de ton frère et des deux français qui l'accompagnent: Ça, mangeons ; voyons quel goût a la chair des Français, avalons-les tout entiers. Là-dessus ils les brûleront, ils leur feront souffrir mille tourments, ils les mettront en pièces, ils les jetteront par quartiers dans de grandes chaudières, ils les mangeront avec délices; tout le monde voudra en goûter, et quand ils seront bien soûls: Voilà de bonne viande, diront-ils : cette chair est délicate, il en faut manger. Un capitaine haranguant excitera la jeunesse à aller à lâchasse des Français, pour faire de semblables festins dans leur pays. Alors il n'y aura point d'habitation de Français où ils ne viennent dresser des embûches pour les surprendre et les mener à la boucherie.»

C'était de la politique sauvage ; fondée sur les usages et les penchants des Iroquois et des Algonquins, elle avait peut-être au fond autant de valeur que celle des rusés diplomates de l'Europe. Aussi, craignant que les Iroquois ne prissent un goût trop prononcé pour la chair française, M. de Montmagny crut qu'il serait à propos de leur fermer le passage par lequel ils pénétraient, ordinairement dans le pays.

Les deux ou trois cents agniers qui s'étaient arrêtés pour maltraiter le P. Jogues et ses compagnons, avaient ensuite continué leur route vers le Saint-Laurent. Arrivés à l'embouchure de la rivière des Iroquois, qu'ils avaient suivie, ils furent étonnés de trouver qu'on y élevait un fort. En effet M. de Montmagny, ayant visité l'entrée de la rivière par laquelle ils descendaient, jugea à propos d'employer des recrues récemment arrivées de France, pour bâtir un fort, au lieu où plus tard s'éleva celui qui prit le nom de M. de Sorel. Le gouverneur arriva de Québec le treize août avec trois barques portant des ouvriers, des soldats et du canon. Sept jours après, comme tous les hommes s'occupaient à dresser une palissade pour se mettre à couvert, le parti agnier dont nous avons parlé se glissa dans la forêt voisine. Divisés en trois bandes, les Iroquois attaquèrent les ouvriers de plusieurs côtés et avec une furie extrême ; les Français coururent aux armes. Le brave caporal Du Rocher, voyant les ennemis prêts à franchir le retranchement, s'avança avec quelques hommes et les repoussa vigoureusement. Du haut de son brigantin, M. de Montmagny aperçut le danger que couraient ses soldats ; il s'empressa d'aller à

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leur secours eL se jeta dans l'enceinte, qui n'était pas encore terminée. Un grand iroquois, portant autour de la tête un bandeau teint en écarlate, s'avançait à la tête des siens ; il fut frappé d'une balle qui le renversa mort et plusieurs de ses guerriers reçurent des blessures. Malgré leur bravoure, qui étonnait les Français, les Iroquois furent enfin rejetés vers les bois. Forcés de battre en retraite, ils se retirèrent en assez bon ordre dans un abri qu'ils avaient préparé secrètement, à une lieue au-dessus du fort.

Cette affaire eut le bon effet d'inspirer de la crainte aux Iroquois, en leur faisant comprendre qu'un petit mombre de français pouvait résister à leurs bandes nombreuses; de leur côté, les soldats français apprirent à se délier d'un ennemi rapide comme l'aigle, rusé comme le renard et brave comme le lion (1). Ce fut la nouvelle de cette défaite qui faillit causer la mort du P. Jogues et de son compagnon ; plusieurs agniers en effet proposaient de les tuer pour expier la mort des guerriers tombés dans l'attaque du fort de Ricbelieu (2). Sur ces entrefaites arriva- à Agnier Le commandant du fort hollandais ; c'était Arendt Van Corlaer, dont le nom a longtemps servi parmi les sauvages à désigner les gouverneurs d'Orange. Pendant plusieurs jours, il traita avec les Iroquois de la délivrance des prisonniers français, leur faisant beaucoup d'offres et de promesses, mais sans pouvoir rien obtenir de leur part. Dans les conseils qui se tinrent après son départ pour décider si on donnerait la liberté aux captifs, l'opinion du petit nombre, qui leur était favorable, fut mise décote. Vers le même temps, quelques mauvais sujets se chargèrent de les tuer, ce qui fut exécuté en partie. En effet, comme le Père Jogues et son compagnon, le jeune chirurgien, rentraient au village, récitant leurs prières, deux jeunes gens les arrêtèrent, et l'un deux, tirant une hache cachée sous son vêlement, en porta un coup violent sur la tête de René Goupil, qui fut renversé et mourut peu d'instants après, en prononçant le saint nom de Jésus. A la vue de la hache ensanglantée, le P. Jogues se jeta à genoux, ôta son bonnet, et, se recommandant à Dieu, attendit que la hache lui tombât sur la tête. « Lève-toi, » lui dit le meurtrier, « je n'ai point le droit de te tuer, car tu appartiens à une autre famille. »

Plein de piété, de courage et de dévouement, le bon René

(1) Relation de 1612.

(2) Le nom de Richelieu donné au fort bâti par M. de Montmagny s'étendit ensuite à la rivière qui coule auprès.

mourut martyr de son zèle tout chrétien. Ayant un jour fait faire le signe de la croix à un enfant qui vivait dans sa cabane, un vieillard superstitieux prit cette action pour un maléfice, et ordonna à son neveu de tuer le français; le neveu exécuta fidèlement cet ordre barbare.

Resté seul au milieu des Iroquois, le Père Jogues passa encore près d'une année endurant un esclavage pire que la mort. Dans les bois, où il suivait ses maîtres pour la chasse, il eut à souffrir toutes les extrémités de la faim et du froid ; sa seule consolation était de se retirer au fond de la forêt, où il s'entretenait avec Dieu. Chaque fois qu'arrivait une nouvelle, vraie ou fausse, de la défaite d'un parti iroquois, les mauvais traitements redoublaient à son égard.

Au mois d'août 1643, se trouvant avec quelques agniers près du fort de Rensselaèrwiek (1), on l'informa qu'à la suite de revers éprouvés par leurs guerriers, les habitants de son village avaient résolu de le tuer. Le commandant hollandais le fit avertir que, s'il voulait s'échapper, on laisserait une chaloupe, au moyen de laquelle il pourrait pendant la nuit s'embarquer sur un vaisseau mouillé au milieu de la rivière. Le P. Jogues, au grand ét.onnement du commandant et du ministre du lieu, Jean Megapolensis, demanda quelques heures de réflexion. Il voulait peser dans sa conscience les conséquences de sa démarche, par rapport au service de Dieu. Pendant son séjour parmi les Iroquois, il avait baptisé des enfants mourants, il avait soutenu le courage des prisonniers, il avait préparé à la mort ceux qui étaient condamnés au feu, il avait catéchisé de pauvres chrétiennes algonquines mariées à des iroquois, il avait même semé des germes de christianisme chez ses bourreaux: avant de fuir, il voulait connaître si, en vue du bien à faire dans le pays des Iroquois, il ne valait pas mieux y rester, exposé à tous les dangers, que d'accepter la liberté.

D'un autre côté, il voyait de graves raisons qui l'engageaient à s'éloigner. La mort l'attendait sûrement dans son village; or, il ne devait, point sacrifier sa vie inutilement: il valait donc mieux la conserver pour reprendre les mêmes travaux un peu plus tard, lorsqu'ils pourraient devenir utiles à la gloire de Dieu. Cette considération le décida; il accepta L'offre qu'on lui faisait, et, pendant la nuit suivante, il prit la fuite. Quoique blessé grièvement à la jambe par les morsures d'un chien de garde, il se traîna jusqu'à la rivière, et parvint à se réfugier sur le vaisseau.

(1) Plus tard Orange ; aujourd'hui Albany.

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Furieux de voir échapper leur captif, quois le cherchèrent de tous les côtés ; il tapi dans un coin obscur de la cale, où découvrir. Ils menacèrent d'incendier le les besliaux, si on ne rendait le prisonnier ; lègues s'offrait de se livrer lui-même, si cela sairc pour calmer la tempête. Les Hollandais p\ et des présents finirent par appaiser les sauvages il était encore nécessaire de le tenir caché. Il fut alors logé aux frais publics chez un vieil avare, qui le faisait presque mourir de faim et de soif. Séparé, par une cloison de planches mal jointes, de l'appartement où le maître de la maison faisait la traite avec les Iroquois, le Père Jogues passait les jours entiers, accroupi derrière un tonneau et sans oser tousser ou cracher.

Son ami, le ministre Megapolensis, informé de ces faits, en avertit Guillaume Kieft, gouverneur de la colonie, qui lit descendre le jésuite à la Nouvelle-Amsterdam (1), et le fit embarquer sur un vaisseau de cinquante tonneaux, qui aborda la veille de Noël à Falmouth, en Angleterre. Les matelots hollandais, étant tous descendus à terre pour se délasser après leur long voyage, des voleurs trouvèrent le Père seul, lui enlevèrent les habits que Kieft lui avait fait donner, et profitèrent de l'occasion pour piller le vaisseau. Le patron d'un bateau à charbon le transporta sur les côtes de la Bretagne, où il descendit, misérablement vêtu et n'ayant qu'un bonnet de nuit pour se couvrir la tête. Là, un honnête paysan breton lui donna l'hospitalité : les filles de ce brave homme, touchées de compassion, vidèrent dans la main du pèlerin leur bourse renfermant quelques sous, qu'elles avaient ménagés depuis longtemps. Cette charité catholique, à laquelle le P. Jogues n'était plus accoutumé, le toucha jusqu'aux larmes. Il arriva enfin à la maison des Jésuites à Rennes, le cinq janvier 1644, tout disposé à reprendre le chemin de ses chères missions du Canada.

Dans l'année 1642, marquée par les premiers succès des Iroquois contre les Français, le Canada perdit son protecteur le plus puissant. Le cardinal de Richelieu mourut le quatre décembre 1642, n'étant encore âgé que de cinquante-sept ans. Si la France, tout en rendant hommage aux talents et à la capacité supérieure du plus grand ministre qu'elle ait eu, a pu lui reprocher sa sévérité, son ambition, et ses liaisons avec la

(1) New- York.

nuuse protestante en Allemagne, le Canada ne l'a connu que par ses bienfaits, par sa généreuse protection, par son zèle pour la conversion des sauvages et la propagation de la foi catholique. La pieuse duchesse d'Aiguillon, qui avait pris une si grande part dans ses bonnes œuvres au Canada, les continua avec un redoublement de charité après que la mort le lui eut enlevé.

A l'intérieur, la colonie perdit aussi un ami moins puissant, mais encore plus dévoué que le grand homme d'état. Le P. Charles Raymbault, usé par ses travaux apostoliques chez les Hurons et les Nipissiriniens, était, comme nous l'avons dit, descendu à Québec pour se préparer à la mort. Après une longue maladie, il s'endormit paisiblement dans le seigneur, vers la fin du mois d'octobre 1642. Par une marque d'estime toute spéciale, M. de Montmagny le fit inhumer près des restes de Champlain, à qui l'on avait élevé un sépulcre particulier (1). Quelques jours après, périt dans l'exercice d'une œuvre de miséricorde, un des voyageurs les plus entreprenants des premiers temps de la colonie. Jean Nicollet (2) était arrivé dans la Nouvelle-France en l'année 1618 ; encore jeune, d'un caractère heureux, doué d'une excellente mémoire, il donnait dès lors les plus belles espérances. Les détails que rapportent les Relations, sur ses voyages et sur les services qu'il rendit, sont bien propres à nous faire connaître la vie aventureuse des français qui étaient employés au milieu des tribus sauvages pour les concilier et pour veiller aux intérêts des compagnies.

L'année même de son arrivée, on l'envoya chez les Algonquins de l'Ile pour y apprendre eur langue, qui était d'un usage général. Avec ce peuple, il passa deux années, sans voir un seul français; dans toutes les courses, dans tous les voyages de ces barbares, il les accompagnait, ayant à supporter des fatigues et des privations incroyables. Plusieurs fois, il passa sept ou huit jours sans manger, et, pendant sept semaines entières,il n'eut d'autre nourriture que des écorces d'arbres. Quatre cents Algonquins étant allés traiter de la paix avec les Iroquois, Nicollet les accompagna et fit réussir les négociations. A la suite de ce voyage, il demeura pendant huit ou neuf ans chez les Nipissiriniens, où, comme un des membres de la nation, il

(1) Du Creux, Historia Canadensis.

(2) Relation de 1643.— Jean Nieollet né à Cherbourg, était fils de Thomas Nicollet, messager ordinaire de Cherbourg à Pari3, et de Marie La Mer; il épousa, en 1637, Marguerite fille de Guillaume Couillard et de Guillemette Hébert.

était admis aux conseils et avait sa cabane et son établissement particulier. On le rappela enfin au sein de la colonie, et il fut nommé commis de la compagnie et interprète. En celte qualité, il fut député avec sept sauvages pour aller conclure la paix entre les Hurons et la nation des Gens de mer, placée, suivant son rapport, à trois cents lieues au couchant du pays des Hurons. Cette nation était celle des Winepigons ou Puants, qui habitaient les bords du lac Michigan. Nicollet, pendant cette excursion, voyageait avec toute l'étiquette des ambassadeurs sauvages. Il avait à passer au milieu de plusieurs petites nations; afin de n'être point pris pour des ennemis, en arrivant chez un de ces peuples, les députés plantaient en terre deux poteaux, auxquels ils suspendaient des présents; c'était la cérémonie d'introduction. Etant encore à deux journées de la nation des Winepigons, Nicollet dépêcha un de ses hurons pour annoncer qu'un français, homme merveilleux, venait conclure la paix. Plusieurs jeunes guerriers s'avancèrent à sa rencontre afin de lui faire les honneurs du pays. Revêtu d'une étoffe de damas de la Chine, toute parsemée de fleurs et d'oiseaux, et tenant à chaque main un pistolet, ou le tonnerre, suivant l'expression sauvage, il paraissait aux Winepigons un être vraiment supérieur. La nouvelle de son arrivée s'étant répandue dans tout le pays, quatre ou cinq mille hommes se trouvèrent réunis, et la paix fut conclue au milieu des festins donnés par les chefs (1). Ce dut être pendant ce voyage que, suivant la relation de 1640, il remonta une grande rivière ; c'était la rivière aux Renards, qui tombe dans le lac ou la baie des Winepigons. Les sauvages l'informèrent qu'en naviguant encore trois jours, il pourrait arriver à la mer. « Ces paroles, » remarque M. Shea, « prouvent que Nicollet, aussi bien que le lieutenant de De Luna, crut que l'expression, les grandes eaux, employée pour désigner le Mississippi, devait s'appliquera la mer. Il est certain qu'à Nicollet est dû l'honneur d'être arrivé le premier jusqu'aux eaux du Mississippi (2). » En effet, des sources de la rivière aux Renards on arrive facilement à celles du Wisconsin, tributaire du grand fleuve.

Du pays des Hurons, il fut appelé aux Trois-Rivières, où il passa plusieurs années. Dans l'été de 1642, Olivier Le Tardif, commis général de la compagnie, étant allé en France, Nicollet le remplaça à Québec. Un mois ou deux après, on apprit que

(1) Relation de 1640.

(2) Discovery and Exploration qf the Mississippi Valley, by John Gilmnry Shea.

les Algonquins, réunis en grand nombre aux Trois-Rivières, voulaient faire brûler un sokokiois, qu'ils avaient surpris dans une de leurs courses. M. de Montmagny désirait sauver la vie au malheureux prisonnier, et il fallait se hâter pour l'arracher aux mains de ses bourreaux. Au milieu d'une tempête épouvantable, Nicollet se jette dans une chaloupe avec le sieur de Chavigny et deux autres français. Yis-à-vis de Sillery, une rafale de vent renversa la chaloupe ; Chavigny parvint à gagner terre ; mais Nicollet, qui ne savait pas nager, fut englouti sous les eaux, en même temps que ses deux autres compagnons (1).

La perte de Nicollet fut vivement regrettée; car il s'était concilié l'estime et l'affection, non-seulement des Français, mais encore des sauvages, dont il savait manier les esprits avec une dextérité admirable. Souvent déjà il s'était exposé au danger de la mort par des motifs de charité. « 11 nous a

laissé, » observe le P. Yimont, « des exemples qui tiennent

de la vie apostolique, et laissent une envie au plus fervent religieux de l'imiter. »

Cependant le sokokiois qui avait été la cause innocente delà mort de Nicollet fut sauvé par l'intervention des missionnaires, et renvoyé dans son pays. 11 montra une grande reconnaissance pour les Français qui l'avaient délivré, et, à force d'efforts, il engagea ses compatriotes à envoyer une députation chez les Iroquois leurs alliés, afin d'obtenir la délivrance du P. Jogues. L'ambassade n'eut point de succès à la vérité, mais elle prouva que la reconnaissance n'est pas étrangère à tous les cœurs sauvages.

L'habitation de Montréal avait eu le bonheur de n'être point découverte par les Iroquois dans l'année 1642 ; aussi les travaux y furent conduits si heureusement, que, dès le printemps suivant, les colons purent laisser leurs cabanes d'écorce pour entrer dans les maisons qu'ils s'étaient construites. Malheureusement les ennemis ne tardèrent pas à découvrir leur retraite. Dix algonquins, fuyant devant un petit parti iroquois, se réfugièrent à Montréal. Ceux qui les poursuivaient reconnurent la place, et se retirèrent sans donner aucun signe de leur présence ; mais ils ne manquèrent pas de retourner bientôt pour faire des prisonniers. En effet, au mois de juin,

(1) Avant de disparaître sous les eaux, Nicollet recommanda sa femme et sa fille au sieur de Chavigny. Mademoiselle Nicollet épousa dans la suite M. Le Gardeur de Repentigny, et entra ainsi dans une famille qui a été une des plus considérables de l'Amérique française.

ils s'étaient placés en embuscade à quelques milles au-dessus de l'habitation, lorsqu'une flottille huronne, chargée de pelleteries, vint donner au milieu d'eux et fut reçue à coups d'arquebuse. Surpris par cette attaque inopinée, les Hurons ne songèrent pointa se défendre; vingt-trois d'entre eux furent pris, tandis que les autres s'enfuyaient vers le fort français, vivement poursuivis par les Iroquois. Ceux-ci. s'avançant jusqu'au pied des palissades, massacrèrent trois français et en emmenèrent deux autres prisonniers. Après avoir assommé une partie des Hurons, ils reprirent le chemin de leur pays, chargés de butin et conduisant avec eux les captifs. On apprit ces événements par un des prisonniers français, qui réussit à s'échapper et rapporta à ses compatriotes les détails de cette malheureuse affaire,

M. de Montmagny, arrivant à Montréal quelque temps après, communiqua des nouvelles, qui ne pouvaient manquer d'être agréables à la colonie isolée et environnée d'ennemis. Les associés de France ne l'avaient pas oubliée. Sur les vaisseaux arrivaient des secours pour Montréal, conduits par un gentilhomme champenois, M. Louis D'Aill.eboust de Coulonge, qui était accompagné de sa femme et de sa belle-sœur.

Madame de Bullion avait fait une fondation de deux millelivres de rente, pour l'entretien d'un hôpital à Montréal ; elle avait de plus donné douze mille livres, tant pour le bâtir que pour le fournir de meubles (1).

D'un autre côté, Montréal perdit cette année deux personnes qui avaient assisté à sa fondation. Attaqué de paralysie et arrivé à l'âge de soixante-dix ans, M. de Puiseaux demanda à passer en France, pour y chercher les soins dont il avait besoin, M. de Maisonneuve lui procura les moyens de faire ce voyage, et eut soin que jusqu'àsa mort il fût traité avec les plus grandes attentions. Madame de la Peltrie, qui était montée à Montréal dans l'espérance d'y fonder une seconde maison d'Ursulines, ne se trouvant pas en état d'y réussir, et voyant que mademoiselle Mance avait un nombre suffisant de personnes de son sexe pour l'aider, descendit à Québec dans l'intention de se fixer permanemment chez les Ursulines.

Comme M. D' Ailleboust avait quelque connaissance des règles de l'architecture militaire, il fut chargé de fortifier l'habitation de Montréal ; sous sa direction les pieux du premier enclos furent arrachés, et on éleva des retranchements revêtus de bastions

(1.) M. Dollier do Casson, Histoire du Montréal.

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solides. Ces travaux furent exécutés fort à propos pour mettre les colons à l'abri des attaques de leurs ennemis, qui ne cessaient de les harceler, et se tenaient souvent cachés dans les champs voisins, afin de profiter de quelque occasion favorable à leurs mauvais desseins. Ce demi siège durait déjà depuis quelque temps, quand les Français, se lassant d'être chaque jour insultés par leslroquois, demandèrent avec instance la permission de sortir pour attaquer un ennemi si incommode. Ils ne pouvaient comprendre les motifs de prudence qui engageaient M. de Maisonneuve à se tenir sur la défensive, et à ne point exposer inutilement la vie de ses soldats dans les bois, où ils n'étaient pas accoutumés à combattre. Ses raisons pleines de sagesse ne convenaient pas à l'ardeur des Français ; ils se plaignaient hautement et taxaient leur chef de timidité. Informé de tous ces murmures, M. de Maisonneuve résolut de les satisfaire une bonne fois, afin d'arrêter un mécontentement qui aurait causé plus de mal que la perte de quelques hommes. On avait dressé les chiens de l'habitation à découvrir les Iroquois ; sous la conduite d'une chienne, pleine d'intelligence et de courage, ils faisaient chaque jour une grande battue, pour reconnaître les environs du fort et suivre le» pistes des rôdeurs. Le trente mars, ils donnèrent l'alarme par des aboiements furieux et prolongés ; l'ennemi était sans aucun doute dans le voisinage : aussi, comme à l'ordinaire, les Français les plus bouillants demandèrent à marcher contre lui. M. de Maisonneuve y consentit et ordonna de se préparer au combat. A la tête de trente hommes, il s'avança vers le bois où Ton espérait trouver les Iroquois. Ils y étaient, en effet; deux cents de leurs guerriers tombèrent tout à coup sur les Français, qui, après avoir épuisé leurs munitions dans une vigoureuse défense, furent forcés de se retirer vers le fort. La retraite de ses soldats s'étant faite rapidement, M. de Maisonneuve resta seul en arrière ; il se retirait lentement, portant deux pistolets, et se tournant de temps en temps vers l'ennemi pour le tenir à distance. Les Iroquois le reconnurent, et espérèrent réussir à le prendre vivant. Chargé de cette hasardeuse mission, le chef serrait de près le commandant français, lorsque celui-ci, se retournant subitement, d'un coup de pistolet étendit l'iroquois mort à ses pieds. La poursuite cessa ; craignant qu'on n'enlevât leur chef, les sauvages emportèrent son corps dans la forêt, pendant que M. de Maisonneuve rentrait au fort. Dans cette rencontre, plusieurs français avaient été tués, et d'autres blessés -f c'était une perte sensible, mai»

elle eut le bon effet de montrer combien avait été prudente Ha conduite du gouverneur, et de prouver en même temps que, «'il était sage, il était encore plus courageux.

Ce combat fut suivi de bien des attaques pendant tout le cours de l'été ; et, quoique M. de Maisonneuve eût reçu des recrues par les vaisseaux, sa petite garnison n'était guères plus forte dans l'automne, par suite des pertes continuelles qu'elle éprouvait. Les blessés et les malades étaient devenus si nombreux, que la salle qui leur était réservée se trouva à peine suffisante pour les recevoir tous, lorsqu'au mois d'octobre mademoiselle Mance ouvrit son hôpital (1).

(I) Cet hôpital était à l'endrGit, où, jusqu'à ce jour, a été l'Hôtel-Dieu de Montréal.

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