CHAPITRE QUATRIÈME
Le P. Bressani est fait prisonnier -Tourments auxquels il est soumis— Il est délivré par les Hollandais— Les religieuses de l'Hôtel-Dieu laissent Sillery pour retourner à Québec — Succès des Hurons et des Algonquins contre leurs ennemis — Hauts faits de Piescaret, capitaine de l'Ile — Guillaume Cousture ramené aux Trois-Rivières par des ambassadeurs iroquois — Grand conseil tenu aux Trois-Eivières ; les Français, les Hurons et les Algonquins confèrent avec la députa tion iroquoise— Discours de Kiotsaeton— La paix est conclue — La compagnie de la Nouvelle-France cède la traite des pelleteries aux habitants du pays — Conditions de cet arrangement — Mort des PP. Masse et De Noue— Négociations — Le sieur Bourdon et le P. Jogues sont députés vers les Agniers — Second voyage du P. Jogues ;. il est tué par les Iroquoi3 — Mort de son compagnon.
La situation de la colonie était critique : l'orgueil et la cruauté des Iroquois croissaient avec leurs succès, et à mesure que les Hollandais leur facilitaient les moyens de continuer la guerre. Les marchands d'Orange et de Manhatte, sans s'occuper beaucoup des résultats, qui auraient pu tourner contre euxmêmes, fournissaient en abondance à leurs alliés des arquebuses, de la poudre et du plomb, tandis que les Français n'en cédaient qu'avec beaucoup de précaution aux Algonquins et aux Monlagnais. Aussi les Iroquois profitaient de cet avantage pour prendre l'ascendant sur leurs ennemis, dont la plupart n'avaient que leurs anciennes armes.
Quelques hurons devaient remonter dans leur pays avec le P. Bressani, jésuite romain, arrivé depuis deux ans au Canada. Pour éviter la rencontre des Iroquois, ils partirent au commencement du printemps, lorsque le fleuve n'était pas encore entièrement libre de glaces. Le jour même du départ, à une petite distance au-dessus des Trois-Rivières, la maladresse d'un huron força le parti de s'arrêter ; en déchargeant son fusil sur une outarde; cet homme fit chavirer le canot dans lequel était le missionnaire. L'accident parut de mauvais augure aux sauvages, qui voulurent retourner aux Trois-Rivières. Craignant qu'il n'y eût quelque idée superstitieuse dans cette proposition, le P. Bressani résolut de passer outre. Cependant, avec une imprudence caractéristique, les Hurons tiraient fréquemment
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sur les outardes et sur les canards sauvages, qui à cette saison foisonnaient sur les eaux. La fusillade donna l'éveil à une bande de trente iroquois, qui dressèrent une embuscade pour surprendre les voyageurs. En effet au moment où les Hurons, après avoir passé l'embouchure d'une rivière, doublaient la pointe voisine, ils furent attaqués par les canots des ennemis (1). La partie n'étant pas égale, le Père Bressani commanda à ses compagnons de mettre bas les armes. Les Iroquois s'emparèrent de lui et de ses compagnons, ainsi que de tous les objets dont il était chargé pour les missions et les missionnaires. Un des Hurons ayant été tué au moment de l'attaque, les Iroquois tirent avec son corps un de leurs horribles festins. Puis, après avoir partagé le butin, ils se hâtèrent de regagner leur pays avec les prisonniers. Le P. Bressani eut à endurer tous les tourments qu'avait subis le P. Jogues ; ses mains furent mutilées et brûlées ; son corps entier fut torturé avec le fer et avec le feu ; et il n'attendait plus de délivrance que de la mort. Dans la relation de sa captivité, il avoue qu'il redoutait de mourir sur le bûcher ; cette horreur bien naturelle l'engagea à demander qu'on changeât le tourment du feu en tout autre supplice, qu'il souffrirait volontiers. « Non-seulement tu ne seras pas brûlé,» lui répondit un des chefs, « mais nous avons pris la résolution de ne te point faire mourir.» En effet, un conseil de deux mille sauvages s'était tenu dans le bourg où était le Père, et, à leur propre étonnement, ils décidèrent de lui conserver la vie.
Avec toutes les cérémonies du pays, il fut donné à une vieille femme pour remplacer son grand-père, autrefois tué dans une rencontre avec les Hurons. Trouvant son nouveau parent trop infirme et trop maladroit pour en tirer des services, elle le céda pour une somme de deux cent cinquante à trois cents francs, à des hollandais, qui le reçurent avec la plus grande bienveillance. Après son rétablissemeut, ils l'envoyèrent à La Rochelle, où il arriva au mois de novembre 1044, plus fort et plus vigoureux qu'il ne l'avait jamais été depuis son entrée dans la compagnie de Jésus. Comme son modèle, le P. Jogues, il repassa au Canada pour y reprendre les durs travaux des missions.
La nouvelle des courses des Iroquois, portée à Sillery, y avait répandu la terreur, et, sur les instances réitérées du gouverneur et des habitants, les religieuses laissèrent Sillery, déjà
(1) La relation de 1644 donne le nom de Marguerie à cette rivière, et la met à six lieues des Trois-Rivières. Ce doit être une des deux rivières Machiche, ou bien la rivière du Loup.
abandonné par la plupart des familles sauvages. Avant d'occuper leur couvent et leur hôpital de Québec qui n'étaient pas encore prêts, elles furent obligées de se réfugier pendant quelques semaines à la basse ville, dans une petite maison abandonnée. Les Ursulines avaient quitté ce lieu depuis l'automne de 1642 pour entrer dans leur monastère, bâtiment grand et solide, où elles pouvaient demeurer en sûreté parce qu'il n'était qu'à cent pas environ du fort Saint-Louis. Elles avaient toujours, depuis leur arrivée, continué d'instruire outre les jeunes françaises, « un assez bon nombre de filles sauvages, tant pensionnaires arrêtées que passagères (1).»
Dans la petite guerre que soutenaient les Hurons et les Algonquins unie contre les Iroquois, il arrivait parfois que les partis se croisaient; ainsi, pendant que les Iroquois étaient en embuscade dans les îles du lac Saint-Pierre, leurs ennemis remontaient la rivière de Richelieu pour les attaquer. Dans une de ces occasions, soixante hurons, s'étant glissés avec quelques algonquins au milieu de la flottille qui les guettait, passèrent inaperçus et allèrent tomber sur un parti iroquois, qui se tenait caché autour du fort de Richelieu. Ils l'attaquèrent résolument au milieu des ténèbres de la nuit et le dispersèrent. Trois de ces iroquois furent faits prisonniers et amenés en triomphe aux Trois-Rivières, où aussitôt les Algonquins commencèrent à tourmenter un des captifs, qui leur avait été donné. Comme c'était un capitaine important dans sa nation, M. de Champflour, commandant aux Trois-Rivières, en fit immédiatement avertir le gouverneur M. de Montmagny, désirant avoir quelques prisonniers afin de s'en servir pour obtenir la paix, se hâta de se rendre sur les lieux, et, à force de présents, il retira des mains des Algonquins, le chef iroquois, qui avait déjà été fort maltraité.
Quant aux Hurons, dans un grand conseil, ils refusèrent de céder les deux prisonniers qu'ils s'étaient réservés ; la vue des présents qu'on leur offrait comme rançon ne put ébranler leur résolution. Se levant pour répondre aux demandes des Français, un de leurs capitaines s'écria tout ému : «Je suis un guerrier et non un marchand; je suis venu pour combattre et non pour faire le commerce. Ma gloire n'est pas de rapporter des présents, mais de ramener des prisonniers. Qu'ai-je à faire de vos haches et de vos chaudières? — Si vous avez tant d'envie d'avoir nos prisonniers, prenez-les; j'ai encore assez de cœur
(1) Relation de 1643.
pour aller en chercher d'autres. Si l'ennemi nous tue, on dira dans le pays qu'Ononthio ayant retenu nosjirisonniers, nous nous sommes jetés à la mort pour en avoir d autres. » «Tu ne vois ici que des jeunes gens, » ajouta avec calme un huron chrétien, « les anciens de notre pays décident les affaires. Si on nous voyait retourner avec des présents, on nous prendrait pour des marchands avaricieux et non pour des guerriers ; nous avons donné parole aux capitaines de notre pays que, si nous pouvions prendre quelques prisonniers, nous les remettrions entre leurs mains. Les soldats qui t'environnent, te rendent, obéissance : et nous obéissons à ceux qui ont droit de
parler Tu veux la paix; tu dis que c'est le bien du pays
que la rivière soit libre ; nous avons les mêmes pensées. C'est pourquoi nous n'avons fait aucun mal à nos prisonniers, nous désirons les avoir pour amis. . . Quand nous dirons à nos capitaines : « nous voulons la paix : » ils ne nous feront pas rougir. Mais ils nous couvriraient de honte si nous parlions de la paix sans présenter nos prisonniers. La rivière, dit-on, est pleine d'ennemis : quand nous retournerons dans notre pays, nos prisonniers seront notre sauvegarde. Ils se lèveront, si nous rencontrons nos ennemis, et diront la bonté d'Ononthio, et les ménagements que nous avons eus pour eux (1). » >
Les raisons des Huions parurent solides à M. de Montmagny; et il comprit que, connaissant les formes usitées parmi les sauvages pour la conclusion des traités, ils réussiraient bien mieux que les Français, à atteindre ce but au moyen de leurs prisonniers. Les Hurons retournèrent dans leur pays, emmenant, les deux captifs. Avec eux partirent les PP. de Brebeuf, Chabanel et Léonard Garreau, ainsi que plusieurs soldats nouvellement arrivés de France.
Une autre expédition fournit à M. de Montmagny le moyen de se procurer encore quelques prisonniers, Piescaret, capitaine des Algonquins de l'Ile, était renommé pour sa bravoure ; chrétien depuis trois ou quatre ans, il s'était fait baptiser sous le nom de Simon. Dès le printemps de l'année 1645, il partit avec six guerriers pour aller couper le chemin à quelque bande iroquoise. Les sept algonquins remontèrent par la rivière de Richelieu jusqu'au lac Champlain, et s'arrêtèrent dans une île, où ils pouvaient commodément attendre leur proie. Un coup d'arquebuse qu'ils entendirent les avertit que des iroquois étaient dans le voisinage ; bientôt en effet, de l'abri où ils se
(1) Relation de 1644.
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tenaient cachés, ils aperçurent deux canots s'avançant vers eux. A l'instant où le premier allait toucher au rivage, six des guerriers qu'il portait, furent renversés morts par les balles des algonquins ; un septième put se jeter à l'eau et s'échapper à la nage. Pendant ce temps, le second canot monté par huit hommes avait été vigoureusement poussé et allait prendre terre à quelque distance, lorsque les algonquins, se présentèrent pour s'opposer à leur débarquement. Un des rameurs fut renversé par une balle, et, en tombant, fit tourner le canot. Ses compagnons furent précipités dans l'eau ; au milieu de la confusion qui suivit, quatre d'entre eux furent tués, deux restèrent prisonniers, le huitième seul s'échappa (1).
Quoique chrétien, Piescaret avait gardé beaucoup de sa rudesse payenne ; il avait cependant appris à ne point maltraiter ses prisonniers. Le plus jeune des deux captifs se plaignit d'être trop fortement lié. « Camarade, » lui répondit un des vainqueurs, « tu semblés ignorer les lois de la guerre. » « Il les connaît bien, » reprit l'autre prisonnier, « car il a vu pleurer plusieurs de vos gens pris et brûlés dans notre pays ; il ne craint ni vos menaces, ni vos tourments. » Deux ou trois coups lui furent portés pour le faire taire ; et ce fut le seul mauvais traitement que les captifs eurent à endurer. Dans une assemblée tenue à Sillery, Piescaret remit ses deux prisonniers à M. de Montmagny, en le priant de les faire servir pour obtenir la paix.
Quelques traditions sur les hauts faits de Piescaret paraissent s'être conservées parmi les Iroquois, aussi bien que chez les Algonquins. Nicolas Perrot, en a recueilli quelques-unes, qui méritent d'être rapportées (2). Peu avant l'expédition dont nous venons de parler, il en avait fait une autre, dans laquelle aucun de ses compatriotes n'osa le suivre. Connaissant parfaitement le pays des Iroquois, il partit donc seul pour s'y rendre, vers le temps de la fonte des neiges. Afin de tromper ceux qui auraient pu rencontrer ses pistes, hVeut le soin de mettre ses raquettes, sens devant derrière. Pour plus grande sûreté, il suivait de temps en temps les coteaux où la neige était déjà fondue, de sorte que sa trace était ainsi perdue. Aux approches d'un des villages iroquois, il se cacha ; et, la nuit suivante entrant dans une cabane, il tua dans leur sommeil tous ceux qui l'habitaient.
(1) Relation de 1645.
(2) Mémoire de Nicolas Perrot. Cadwallader Colden, dans son ouvrage intitulé, History of thefive Indian Nations of Canada, a traduit ces récits de Perrot, ainsi qu'une partie du mémoire de ce célèbre voyageur.
Le lendemain, on chercha inutilement celui qui avait fait ce coup ; il s'était si bien tapi au milieu d'une pile de bois, à côté même de la cabane, que personne n'eût la pensée d'y fouiller. La seconde nuit, une autre famille avait été massacrée. Convaincu que dorénavant tout le monde resterait sur pied pour faire la garde, Piescaret. quitta sa retraite au commencement de la troisièmenuit, emportant soigneusement toutes les chevelures qu'il avait levées. Sur le point de partir, il ne put cependant résister à la tentation de faire encore quelque victime; favorisé par les ténèbres, il passa de cabane en cabane et trouva partout les habitants aux aguets. Enfin il rencontra une sentinelle qui sommeillait ; il l'assomma et prit le temps de lui enlever la chevelure. Mais le bruit qu'il fit ayant donné l'alarme, tout le village fut en un instant sur pied. Piescaret crut qu'il était temps de partir ; il s'éloigna sans trop se hâter, sachant qu'aucun sauvage ne pourrait l'atteindre à la course. Il se laissait approcher par les quelques braves qui osèrent le poursuivre ; puis il s'élançait avec la vitesse du chevreuil, et disparaissait bientôt devant eux : par ce manège il voulait les fatiguer et les éloigner de leurs compagnons. La nuit venue, il se cacha dans le tronc creux d'un vieil arbre. Les iroquois, ayant perdu ses traces, s'arrêtèrent pour se reposer, et, comme ils le croyaient déjà bien loin, ils s'endormirent dans la plus profonde sécurité. Piescaret veillait ; lorsqu'il les vit plongés dans le sommeil, il s'approcha d'eux à pas de loup, et quelques coups de casse-tête le débarrassèrent de ses ennemis, dont il joignit les chevelures à ses autres trophées. « Souvent, » remarque Colden, « un sauvage parcourra seul, trois ou quatre cents milles, et se cachera pendant plusieurs semaines sur le territoire ennemi, dans l'espérance de venger la mort d'un parent ou d'un ami. Ils sont tellement adonnés à la vengeance, que cette passion semble leur ronger le cœur et ne leur laisser aucun repos qu'elle ne soit satisfaite. »
M. de Montmagny, ayant à sa disposition trois prisonniers iroquois, résolut de s'en servir pour engager leurs compatriotes à conclure la paix. Il donna la liberté au chef agnier pris l'année précédente, et le renvoya en son pays, le chargeant de déclarer qu'Ononthio le rendait en retour de la délivrance des deux captifs, Marguerie et Godefroy ; que les Français avaient encore deux prisonniers pleins de santé et qu'ils étaient prêts à leur donner la liberté ; qu'ainsi l'occasion était favorable pour aplanir la terre et procurer une paix universelle. Deux mois après, arrivèrent au fort de Richelieu deux capitaines
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agniers, accompagnés du prisonnier qui avait été relâché. ïls venaient remercier le gouverneur de sa générosité, lui remettre Guillaume Cousture et parler de la paix. On leur fournit une chaloupe pour se rendre aux Trois-Rivières, où Cousture, qui devançait les ambassadeurs pour annoncer leur visite, fut reçu avec une grande joie ; car on l'avait regardé comme mort, ou condamné, du moins, à passer le reste de sa vie dans une dure captivité (1).
Les ambassadeurs furent conduits chez M de Champllour, qui leur fit le meilleur accueil. Le premier d'entre eux, Kiotsaeton, fut généralement admiré pour son intelligence et ses bonnes manières. M. de Montmagny ne tarda pas à arriver avec le P. Vimont, pour recevoir les propositions que les Iroquois avaient à lui faire. Une audience leur fut accordée le douze juillet dans la cour du fort, au-dessus de laquelle avaient été tendues des voiles pour protéger les assistants contre l'ardeur du soleil. A une extrémité, se tenait M. de Montmagny avec sa suite et les ambassadeurs iroquois ; à l'autre, étaient les Algonquins, les Montagnais et les Attikamègues ; les deux côtés étaient occupés par des français et des hurons. Les présents des Iroquois, consistant en colliers de porcelaine, furent exposés au milieu de la cour. Kiotsaeton donnait la signification de chacun, en le présentant au gouverneur (2). Prenant un des colliers, et l'attachant au bras de Cousture : « C'est ce collier, » dit-il, « qui vous ramène ce prisonnier. Je n'ai point voulu lui dire, lorsque nous étions encore dans mon pays: Yas-t-en, mon neveu; prends un canot et retourne à Québec. Mon esprit n'aurait pas été en repos; j'aurais toujours pensé et repensé en moi-même: Ne s'est-il point perdu? En vérité, je n'aurais pas eu d'esprit, si j'eusse agi de la sorte. Celui que vous avez renvoyé seul a eu toutes les peines dans son voyage. » Et, par une pantomine parfaite, il représentait les fatigues et les dangers que ce capitaine iroquois, pendant son voyage solitaire, avait rencontrés dans les rapides, dans les portages et dans les bois.
«Encore, » ajoutait-il, «si vous l'eussiez aidé à passer les sauts et les mauvais chemins, et puis, en vous arrêtant et petunant, si vous l'eussiez regardé de loin, vous nous auriez consolés. Je n'ai point fait de même: Allons, mon neveu, ai-je dit à celuici, suis-moi ; je veux te rendre dans ton pays au péril de ma vie. »
(1) Relation de 1645.
(2) Lettres historiques de la M. de l'Incarnation.
En présentant un collier pour témoigner que le souvenir des Iroquois tués par les Algonquins allait être effacé de la mémoire de ses compatriotes, Kiotsaeton laissa voir que la paix était difficile à conclure entre les deux nations. « J'ai passé, » ditil, « auprès du lieu où les Algonquins nous ont massacrés ce printemps, dans le combat où les deux captifs ont été pris. J'ai passé vite, ne voulant point voir le sang des miens, qu'on a répandu, ni les corps qui sont encore sur la place ; j'ai détourné les yeux pour ne pas exciter ma colère. » Puis, frappant la terre et se penchant comme pour écouter, il continua : « J'ai entendu les voix de mes ancêtres massacrés par les Algonquins. Leurs voix amies m'ont crié : Mon petit-fils î mon petit-fils! Assieds-toi ; n'entre point en fureur ; ne songe plus à nous : il n'y a plus moyen de nous arracher à la mort. Pense aux vivants ; sauve ceux que le fer et le feu poursuivent. Un homme vivant vaut mieux que plusieurs trépassés. J'ai entendu leurs voix; j'ai passé outre, et je suis venu à vous pour délivrer ceux que vous tenez captifs. »
Le premier jour des négociations, on n'entendit que la harangue de Kiotsaeton; ainsi le voulait l'étiquette de la diplomatie sauvage. Avant de répondre à une proposition si importante, il fallait prendre le temps de réfléchir.
S'il y avait du vrai dans les sentiments exprimés par Kiotsaeton, il y avait peut-être encore plus de faux. L'orateur ayant fait allusion au chagrin des Agniers lorsque le Père Jogues leur avait été enlevé, celui-ci, qui était revenu au Canada et qui avait été appelé de Montréal pour assister au traité, ne put s'empêcher de sourire et de remarquer qu'ils avaient déjà préparé son bûcher, quand il s'était sauvé de leurs mains. Malgré ses protestations publiques, Kiotsaeton proposa en secret de laisser les Algonquins en dehors du traité. M. de Montmagny lui répondit que jamais les Français n'abandonneraient les Algonquins chrétiens ; que, pour les autres, il était difficile de les mettre de côté, quoiqu'on ne leur dût rien.
Le gouverneur ayant répondu par des présents à ceux qu'avaient offerts les Iroquois, les articles du traité de paix furent arrêtés. Après les festins et les fêtes qui sont de rigueur dans ces occasions parmi les sauvages, les ambassadeurs, accompagnés de Cousture, partirent pour aller faire ratifier par leur nation les conditions stipulées entre les parties. Le voyage ne fut pas long, et, au mois de septembre, dans une grande assemblée tenue aux Trois-Rivières, la paix si nécessaire à la colonie fut enfin conclue entre les Iroquois d'une part, et, de l'autre,
les Français et leurs alliés. Plus de quatre cents hurons, attikamègues, montagnais, algonquins de l'Ile et autres se trouvaient réunis à celte solennité. Soixante canots hurons, chargés de pelleteries, étaient arrivés fort à propos, peu de jours auparavant. Sur une de ces embarcations était descendu le P. Jérôme Lalemant, se rendant à Québec pour y remplir les fonctions de supérieur, auxquelles il avait été appelé depuis plus d'un an (1).
De grands changements venaient de s'effectuer dans le maniement des affaires de la colonie. Les associés de la compagnie générale avaient cédé le commerce des pelleteries aux habitants du pays, moyennant certaines conditions. Tous les colons avaient le droit d'être admis dans la nouvelle association, qui reçut le nom de société des habitants. Les négociations avec la compagnie de la Nouvelle-France avaient été conduites par M. de Repentigny, qui rapporta lui-même à Québec la nouvelle de leur heureux résultat (2). Il avait obtenu un arrêt en date du six mars 1645, par lequel le roi approuvait .... «le traité fait le quatorzième jour du mois de janvier, entre les dits associés d'une part et le député des habitants de la Nouvelle-France fondé sur leur procuration, de l'autre. »
Le traité renfermait des clauses nombreuses dont voici les principales.
1° La compagnie de la Nouvelle-France conservait son autorité et ses droits de pleine propriété, de justice et de seigneurie sur tout le pays. . .
2° Elle continuait de jouir, dans toute la Nouvelle-France, des droits seigneuriaux et féodaux, etc., etc., selon la coutume de Paris, qui devait être observée dans toutes les jurisdictions du pays.
3° Elle choisissait le gouverneur et lieutenant général du roi ; elle se réservait la faculté de nommer les juges souverains,
(1) A son arrivée à Québec, le P J. Lalemant commença a tenir un journal, où il notait, jour par jour, les principaux événements qui se passaient dans la colonie. Le journal fut continué par ses successeurs ; malheureusement, comme il ;i déjà été dit, il ne nous reste qu'un seul cnhier, de trois ou quatre qui existaient encore au commencement de ce siècle. Quelques courts extraits que nous en avons sont de nature à faire regretter la perte de ces précieux manuscrits.
(2) AudepartdeM.de Repentigny pour la France dans l'automne de 1644, la Mère de l'Incarnation écrivait- à son fils. " Voici l'occasion d'un honnête gentilhomme, lieutenant de M. le gouverneur de la Nouvelle-France, et qui est l'un de nos meilleurs amis- • • • Vous le prendrez pour un courtisan, mais sachez que c'est un. homme d'une grande raison et d'une vertu bien épurée. Sa maison, qui est proche de la nôtre, est réglée comme une maison religieuse • • • • Je vous dis tout ceci, afin que vous honoriez M. de Repentigny, c'est ainsi qu'il se nomme ; et afin de vous faire voir qu'il y a de bonnes âmes en Canada. Il passe en France pour les affaires du pays et de la colonie française. "—Lettres Spirituelles de la Mère de l'Incarnation.
quand il serait trouvé à propos d'en établir, et de pourvoir à ce qui regardait les officiers de la justice ordinaire.
4° Se départant des justes espérances qu'elle avait de se dédommager par la traite des pelleteries, des avances de plus d'un million de livres employées à fonder la colonie, elle cédait aux habitants de la Nouvelle-France la dite traite des pelleteries, et leur en abandonnait la jouissance, à l'exclusion de tous autres, « dans l'étendue des terres, au long du grand fleuve Saint-Laurent et autres rivières se déchargeant en icelui jusques à son embouchure dans la mer, à prendre à dix lieues près de la concession de Miskou du côté du sud ; et, du côté du nord, autant que s'étendaient les bornes de la compagnie. »
5° L'Acadie, Miskou et le Cap-Breton étaient exclus des limites de la concession.
6° et 7° Les habitants associés jouiraient des privilèges accordés, non séparément, mais en communauté. Aucune cession de parts ne pouvait être faite sans l'agrément de la compagnie générale.
8° Les habitants s'obligeaient d'entretenir dans chaque habitation le nombre d'ecclésiastiques requis pour l'administration des sacrements, et de leur payer les pensions annuelles que la compagnie des Cent-Associés avait coutume de payer.
9° La communauté des habitants était chargée de l'entretien du gouverneur, de son lieutenant, des capitaines, officiers et soldats, auxquels elle fournissait les vivres nécessaires et dont elle payait les appointements ; elle réparait les forts,, et entretenait cent hommes au moins pour les garnisons du pays.
10° Les armes et munitions de guerre étaient laissées aux hâtants, à condition qu'elles seraient remplacées au besoin.
11° En retour, les habitants déchargeaient la compagnie générale de toute dépense pour l'entretien de la colonie, et se chargeaient des obligations contractées envers la duchesse d'Aiguillon, les Hospitalières et les Ursulines.
12° La communauté des habitants était tenue de faire passer tous les ans au Canada, vingt personnes de l'un ou de l'autre sexe, etc., etc.
13° Les congés nécessaires pour le départ des vaisseaux devaient être expédiés par la compagnie générale.
14° Pour droits et redevances seigneuriales, les habitants s'obligeaient à payer en France à la compagnie générale un millier pesant de castors assortis.
Les autres articles entraient dans des détails sur la cession que la compagnie générale faisait des vivres et des marchandises
restant dans ses magasins de la Nouvelle-France, et de plus «des barques, chaloupes, agrès, munitions et victuailles (1). »
Aussitôt après l'arrivée de M. de Repentigny, les inventaires des effets contenus dans les magasins furent promptement faits, et ils étaient terminés avant la venue des Hurons; de sorte que, dès cette première année, toutes les pelleteries furent achetées par la nouvelle société.
La Nouvelle-France perdit, dans la première partie de 1646, deux de ses plus anciens missionnaires. Le douze mai décéda, à Saint-Joseph de Sillery, le P. Enmond Masse, âgé de soixantedouze ans. Il avait été le compagnon du P. Biard à Port- Royal et à Saint-Sauveur ; et dès lors il s'était montré le digne prédécesseur de la bande d'hommes apostoliques avec lesquels il évangélisa plus tard les tribus sauvages des bords du Saint- Laurent. Chassé de ses chères missions, une première fois par Argall, et une seconde par les frères Kertk, il s'empressa d'y revenir en môme temps que Champlain en 1633; cette fois, c'était pour y mourir. Trop âgé et trop infirme pour se rendre au pays des Huions, il avait été employé à Québec, puis à Sillery, où il consacra ses dernières années au salut des sauvages.
Au mois de janvier précédent, le P. Anne de Noue avait été trouvé gelé sur le grand fleuve, à quelques lieues du fort de Richelieu. Quoique âgé de soixante-trois -ans, le P. de Noue était encore capable de faire de longues marches. Monté sur des raquettes et accompagné par un huron et deux français, il était parti des Trois-Rivières pour aller donner une mission aux soldats qui passaient l'hiver au fort de Richelieu. Le premier jour, ils n'avaient parcouru que six lieues, environ la moitié de la distance; ils avaient été retardés par les deux jeunes français, nouvellement arrivés dans le pays et peu accoutumés à l'usage des raquettes. La nuit se passa dans un trou creusé sous la neige. Deux heures après minuit, la lune étant fort brillante, le P. De Noue partit seul, pour se rendre au fort et envoyer de là du secours aux deux soldats. Bientôt le ciel se couvrit de nuages; des tourbillons de neige enveloppèrent le pauvre voyageur, lui dérobant la vue du ciel et de la terre. Poursuivant son chemin sur les glaces, il passa vis-à-vis du fort sans s'en apercevoir. Lorsque le jour suivant, le huron, son compagnon de route, y arriva, il fut tout étonné de ne point rencontrer le Père. Des messagers parcoururent les environs
(1) Documents de Paris, seconde série, vol. I.
sans rien découvrir ; enfin un soldat accoutumé au pays, s'étant fait accompagner de deux hurons, trouva le corps gelé du missionnaire, à quatre lieues au-dessus du fort. Il était agenouillé auprès d'un trou qu'il avait commencé à creuser dans la neige avec ses raquettes. Ses deux mains croisées sur sa poitrine témoignaient qu'il priait lorsque la mort était venue mettre un terme aux souffrances causées par la faim, la fatigue et le froid. Le soldat français, ens'approchant du Père, qui conservait l'attitude et le calme de la prière et dont les yeux éteints se tournaient vers le ciel, tomba à genoux sur la neige, saisi de respect et d'admiration. Les restes du courageux missionnaire furent transportés aux Trois-Rivières, où on les ensevelit dans le cimetière public, au milieu des regrets des Français et des sauvages. Fils d'un gentilhomme de Champagne, le P. De Noue avait été à la cour dans sa jeunesse ; les dangers qu'il y avait rencontrés pour son salut l'avaient bientôt engagé à s'en éloigner et à entrer dans la compagnie de Jésus.
La paix n'avait été conclue qu'avec un des cantons iroquois, celui d'Agnier, le plus rapproché de la colonie française ; les quatre autres tenaient encore la hache levée contre les Algonquins et les Hurons. L'on doutait même de la bonne foi des Agniers. Le plus grand nombre d'entre eux étaient cependant sincères, du moins pour le moment ; mais, dans une société si mal organisée, un seul mauvais sujet suffisait pour rallumer le feu de la guerre.
Quelques algonquins ayant été tués pendant l'hiver, on craignit d'abord que ces meurtres ne fussent l'œuvre des Agniers. Deux algonquins, laissés pour morts, mais qui étaient seulement blessés, furent à force de soins rappelés à la vie, et firent connaître que les assassins étaient des sokokiois (1) ; cette nouvelle fut peu après confirmée parCousture,qui, ayant passé l'hiver chez les Agniers, avait assisté à leurs conseils. Il arriva vers le commencement de mai aux Trois-Rivières, avec sept ambassadeurs iroquois, qui y rencontrèrent M. de Montmagny. Ils offrirent des présents pour affermir la paix, pour essuyer les larmes des Français à l'occasion de la mort des Pères Masse et De Noue, pour allumer et entretenir un feu de conseil aux Trois-Rivières.
M. de Montmagny crut devoir profiter de l'occasion pour envoyer une ambassade dans leur pays. Le P. Jogues et le sieur Jean Bourdon furent choisis pour remplir cette mission
(1) Nommés Assokouekik par les Montagnau. Relation de 1646.
délicate et dangereuse ; car, en dépit de leurs protestations d'amitié si souvent réitérées, l'on conservait toujours des doutes sur les dispositions réelles des Agniers. Le P. Jogues consentit à retourner chez ses anciens bourreaux, plutôt comme envoyé de Dieu que comme ambassadeur des hommes. Cependant, à la pensée de revoir les lieux où il avait tant souffert, la nature se révolta en lui, comme il l'avoua ingénument à son supérieur; mais, ce premier mouvement réprimé, il se réjouit d'avoir été choisi pour continuer l'œuvre commencée pendant sa captivité.
Son compagnon, le sieur Jean Bourdon, était un homme énergique, plein de bon sens et de ressources, dévoué à son pays d'adoption et toujours prêt à lui rendre service. Tour à tour ingénieur, arpenteur, légiste, soldat, ambassadeur, découvreur, conseiller, Jean Bourdon se montra toujours digne des fonctions qui lui furent confiées ; mais avant tout il était honnête homme et bon chrétien (1).
Les Algonquins, voyant le missionnaire prêt à partir, et connaissant par leur propre expérience l'effet que les sévères leçons du christianisme devaient produire sur l'esprit des infidèles, lui donnèrent un avis qu'ils croyaient important. « Ne parle point d'abord de la prière,» lui dirent-ils: « car il n'y a rien de si rebutant au commencement que les paroles de la prière, qui semblent détruire tout ce que l'homme a de plus cher ; et, comme ta longue robe noire prêche aussi bien que ta bouche, prends un habit semblable à celui des autres français.» Le P. Jogues suivit cet avis, d'après le conseil de ses supérieurs, qui jugèrent qu'un missionnaire doit se faire tout à tous pour procurer la plus grande gloire de Dieu.
Le seize mai, les deux ambassadeurs partirent des Trois- Rivières avec une escorte de quatre agniers et de deux algonquins. A six lieues au-delà du lac Andiatarocté ou Saint- Sacrement, ils tombèrent sur la rivière Oïogué (2) ; ils poussèrent jusqu'au fort d'Orange, où le P. Jogues put remercier ses anciens amis et ses libérateurs. L'ambassade arriva, le sept de juin, à la première bourgade des Agniers, nommée Oneugiouré (3). Le missionnaire fut bien reçu, et, le dix du même
(1) Né à Rouen, Jean Bourdon vint au Canada en 1633 ou 1634 ; en 1635, il épousa à Québec demoiselle Jacqueline Potel. Il obtint en 1637 et 1639 une seigneurie, à laquelle il donna le nom de Dombourg et qui depuis reçut les noms de Neuville et de Pointe-aux-Trembles. Il s'était lié d'une amitié étroite avec M. Le Sueur, ancien ouré de Saint-Sauveur de Thury, et premier prêtre Béculier qui soit venu au Canada après la fondation de Québec.
(2) C'est la rivière Hudson, alors nommée Van Maurice par le3 Hollandais.
(3) Relation de 1646.
1646] m canxbâ, 343
mois, à une assemblée générale des principaux capitaines et des anciens du pays, il déploya les présents de M. de Montmagny, et les offrit en exhortant les Agniers à maintenir la paix. Il donna aussi un collier à la famille du Loup, par laquelle il avait été adopté, et un autre aux Onnontagués qui étaient présents, afin de leur faire entendre que les Français avaient dessein d'aller jusques dans leur pays. La famille du Loup assura Ondessonk, (ainsi nommaient-ils le P. Jogues,) que les Français seraient toujours les bienvenus, et que luimême aurait toujours sa place dans la cabane pour se reposer, et un feu pour se chauffer.
Passant ensuite aux affaires de son maître, le missionnaire réuuit quelques chrétiens qui se trouvaient là ; il les instruisit, et les fit participer aux sacrements de l'église. Mais il ne put demeurer parmi eux aussi longtemps qu'il le souhaitait, car les Agniers pressaient les Français* de partir, sous le prétexte que les Iroquois des cantons supérieurs gardaient les passages afin de surprendre les Hurons, Au moment de se mettre en route avec son escorte, il confia à son hôte une petite caisse, renfermant des objets qu'il désirait retrouver quand il viendrait se fixer dans le canton. Pour prouver qu'elle ne renfermait aucun maléfice, le P. Jogues l'ouvrit devant plusieurs personnes, et leur montra ce qu'elle contenait. Après avoir rendu compte de son ambassade, il repartit des Trois-Rivières le vingt-quatre septembre, pour retourner chez les Agniers, où il était chargé de travailler à maintenir la paix. Mais, déjà avant son arrivée, les cantons supérieurs avaient été invités par cette perfide tribu à lever la hache contre les Français. La récolte avait été mauvaise, et les maladies s'étaient répandues; de là les Agniers conclurent que le P. Jogues avait jeté parmi eux des maléfices, au moyen desquels les Français les voulaient exterminer. A mesure que le missionnaire approchait, les bruits de guerre arrivaient plus fréquents à ses oreilles ; les hurons, ses compagnons de voyages, s'en effrayèrent et rebroussèrent chemin. Pour lui, il continua sa route avec un jeune homme natif de Dieppe, nommé Lalande." A mi-chemin entre le lac Saint-Sacrement et la première bourgade, les deux français furent arrêtés par des iroquois, qui les dépouillèrent et les battirent cruellement. Conduit avec son compagnon à Gandawagué, lieu de sa première captivité, le P. Jogues entendit prononcer la sentence de mort portée contre eux : « Yous ne serez pas brûlés; nous vous frapperons avec nos haches, » La décision sur le sort des prisonniers était loin
d'être unanime. La famille de l'Ours voulait du sang ; les familles de la Tortue et du Loup cherchaient à sauver la vie des deux captifs. Le soir du dix-huit octobre, le P. Jogues fut invité à se rendre dans une cabane pour y souper. Au moment où il entrait, un homme caché derrière la porte, lui fendit la tête d'un coup de hache. Le lendemain Lalande fut massacré de la même manière, et les deux têtes furent plantées sur les pieux de l'enceinte. Ces tristes nouvelles ne furent apprises à Québec que l'année suivante, au mois de juin, par une lettre que Kieft, gouverneur de Manhatte, adressait à M. de Montmagny, La tribu de l'Ours avait seule préparé et exécuté le double meurtre. Interrogés par le ministre d'Orange sur les raisons qui les avaient engagés à tuer le P. Jogues, les principaux d'entre eux répondirent qu'il avait placé le diable dans un coffre laissé à leur garde, et que par ses maléfices il avait fait périr leur maïs. Leurs préjugés contre le christianisme étaient tels, en effet, qu'ils attribuaient tous leurs contretemps à ceux qui le professaient, et surtout aux missionnaires, qu'ils regardaient comme de grands sorciers.
Le P. Jogues fut généralement regardé comme un martyr de la foi ; aussi ses confrères se sentirent plutôt portés à l'invoquer qu'à prier pour te repos de son âme. Il avait, depuis son retour de France, espéré que ses supérieurs le chargeraient de la mission chez les Iroquois, et il s'en réjouissait, dans la confiance qu'il y pourrait oifrir sa vie pour le service de son maître.
Peu de temps avant d'être choisi pour aller chez les Agniers, il écrivait à un de ses confrères alors en France : « J'ai sujet de croire que j'y serai employé, ayant quelque connaissance de la langue du pays ... Le cœur me dit que, si j'ai le bien d'être employé en cette mission, ibo et non redibo (1) ; mais je serais heureux si notre Seigneur voulait achever le sacrifice où il l'a commencé, et que ce peu de sang que j'ai répandu en cette terre fut comme les arrhes de celui que je lui donnerais de toutes les veines de mon corps et de mon cœur. »
Le P. Jogues était d'une simplicité et d'une douceur admirables dans le commerce ordinaire de la vie ; cependant, s'agissaitil de l'accomplissement d'un devoir, il se montrait ferme et inébranlable. Dans les occasions importantes, avant de se décider à prendre un parti, il examinait l'affaire longuement et devant Dieu ; sa décision une fois prise, il la suivait sans bruit, avec
(1) J'irai et je ne reviendrai pas.
une grande simplicité, mais aussi avec la force et la persévérance que la conscience du devoir peut seule inspirer. «Ondessonk, » lui disaient les Agniers. «tu fais l'enfant quand on te commande quelque chose, mais tu fais bien le maître quand tu veux. Tu te feras tuer ; tu parles trop hardiment. Tu es prisonnier dans notre pays, tu es seul de ton parti, et tu nous tiens tête. Que ferais-tu si tu étais en liberté parmi tes gens ? » Il s'étonnait quelquefois lui-même de la hardiesse avec laquelle il les reprenait. Comme il avait fait par avance le sacrifice de sa liberté et de sa vie, il se montrait élevé au-dessus de toute crainte, et par son courage et sa noble franchise il forçait les plus intelligents de ces barbares à le respecter. Lors de sa mort, le P. Jogues n'avait que quarante-huit ans ; il conservait encore toute sa vigueur, malgré les fatigues et les tourments qu'il avait endurés.
Le compagnon de ses souffrances et de sa mort, le jeune Lalande, se montra le digne émule des Goupil, des Cousture, et des autres laïcs qui, dans ces temps de foi, bravaient la mort pour prendre part aux mérites des missionnaires. Connaissant les dangers auxquels il s'exposait en accompagnant le P. Jogues dans ee voyage pénible, il avait protesté à son départ que le désir de servir Dieu était le seul motif qui l'engageait à •entrer dans un pays où il s'attendait à trouver la mort (1).
<1) Relation de 1647.