CHAPITRE CINQUIÈME
Fort de Montréal terminé par M. D'Aitleboust pendant l'absenee de M. de Maisonneuve- Les Abenaquis demandent un missionnaire — Le P. Druiîlètcs les va visiter—Acadie— Rivalité entre Charles de La Tour et D'Aulnay — La Tour & Boston— Discussions à son sujet — Il obtient des secours et attaque D'Aulnay, qui passe en France et revient avec Tordre de vivre en paix avec les Anglais — Madame de La Tour à Boston —M. Marie, envoyé de D'Auhiay, conclut un traité avec les autorités de Boston— Madame de La Tour conduit trois navires au fort La Tour — D'Aulnay attaque le fort La Tour et le prend— Prisonniers mis à mort — Mort de Madame de La Tour — La Tour se réfugie à Boston puis à Québec — Caractère de D'Aulnay — MM. Louis et Marie à Boston.
La paix faite l'automne précédent et qui venait d'être si? honteusement violée, avait donné aux habitants de Montréal le temps de respirer. N'osant cependant se fier aux promesses de leurs perfides ennemis, ils ne sortaient jamais sans être bien armés ; au son de la cloche, ils se réunissaient pour se rendre au travail, et en revenaient avec les mêmes précautions. M. D'Ailleboust, qui commandait en l'absence de M. de Maisonneuve, se hâta, pendant la durée du calme, de faire achever le fort, qu'il réduisit à quatre bastions réguliers. La nouvelle de la mort de son père et le besoin de régler des affaires de famille avaient engagé M. de Maisonneuve à passer en France, dans l'automne de 1645. Au printemps suivant, il s'empressa de revenir au Canada ; mais à peine était-il débarqué à Québec, qu'une lettre, qui l'avait suivi de près, le força de retourner en France, sans lui permettre même de visiter Montréal (1).
Tandis que les Iroquois se montraient si hostiles envers les Français et si peu disposés à recevoir les enseignements du christianisme, la nation guerrière des Abenaquis, sur les terres de laquelle les Anglais avaient établi plusieurs postes, envoyait au Canada trente députés chargés de traiter avec les autorités de Québec, et de demander qu'un chef de la prière les visitât. Désigné pour aller reconnaître les dispositions de ce peuple et muni de recommandations de M. de Montmagny,. le P. Druillètes partit avec les députés abenaquis, au mois d'août de l'année 1646(2). Ils remontèrent vraisemblement la
(1) Histoire du Montréal, M. Dollier de Casson.
(2) Relation de 1646.
rivière Chaudière pour atteindre la hauteur des terres entre le Saint-Laurent et l'Atlantique, et suivirent ensuite le Kinibeki. Le missionnaire visita les villages de Narantsouak et de Koussinoc, (1) puis descendit jusqu'à la mer. Les Anglais, qui avaient plusieurs établissements sur la côte, le traitèrent avec beaucoup de bienveillance. Son guide abenaquis voulut le conduire en canot jusqu'à Pentagouet, résidence ordinaire du sieur D'Aulnay ; le P. Druillètes y fut reçu avec amilié par les Pères Capucins, chargés de cette mission. A son retour, il rencontra le sieur John Winsiow, principal commis de la compagnie de Plymouth au poste de Kinibeki, et les rapports les plus amicaux s'établirent entre le riche marchand anglais et le pauvre missionnaire catholique, qui passa tout l'hiver chez les Abenaquis.
AYinslow avait eu de fréquentes relations avec les chefs des petits établissements français situés au nord de son poste ; en effet les Anglais s'étaient mêlés aux querelles soulevées entre LaTour et D'Aulnay, et plusieurs fois leurs établissements de commerce entre la rivière Pentagouet et le Kinibeki avaient dû souffrir, lorsque La Tour, leur allié, avait eu le dessous. Celui-ci venait enfin d'abandonner l'Acadie après une longue suite de revers, et il s'était réfugié à Québec, deux ou trois semaines avant le départ du P. Druillètes pour le pays des Abenaquis.
Ces dissensions entre les chefs français duraient depuis longtemps. Après la mort du commandeur de Razilly, l'Acadie était restée sous les ordres de ses deux lieutenants, Charles de LaTour et Charles D'Aulnay de Charnisay. Tous deux possédaient de grandes étendues de terre dans le pays ; tous deux s'occupaient du commerce des pelleteries avec les sauvages, et étaient à la tête de compagnies particulières, qui les soutenaient dans leurs contestations et leurs luttes. Des difficultés si vives surgirent entre eux au sujet des limites de leurs gouvernements respectifs, que la cour dut les régler par des lettres du dix février 1638. D'Aulnay fut nommé lieutenant général du roi « en la côte des Etchemins, à prendre depuis le milieu de la terre ferme de la baie Française (2), en tirant vers les Yirginies, et gouverneur de Pentagouet. » Il lui était défendu, néanmoins, de s'immiscer dans les affaires de l'habitation que possédait La Tour sur la rivière Saint-Jean. Celuici demeurait lieutenant général du roi ce en la côte d'Acadie,
(1) Augusta. Les Anglais avaient établi un magasin en co lieu.
(2) Vraisemblablement au cap Chignecto. Mémoires des Commissaires.
depuis le milieu de la baie Française jusqu'au détroit de Canseau,» sans avoir le droit de rien ordonner dans les habitations de La Hève et de Port-Royal, que D'Aulnay administrait au nom de Claude de Razilly, frère et héritier du commandeur, et qu'il finit par acheter en 1642.
Le nouvel arrangement n'apporta point de changement dans les dispositions de ces deux hommes ; ils ne purent garder la paix entre eux, et bientôt leurs différends dégénérèrent en une guerre ouverte, digne des châtelains du moyen âge. D'Aulnay, qui avait à la cour un puissant protecteur dans la personne de son père, le sieur de Charnisay, se fit donner l'ordre d'arrêter son compétiteur et de le faire repasser en France. Attribuant cette mesure à de faux rapports, LaTour se retira dans son fort de Saint-Jean, résolu de s'y défendre vigoureusement. 11 avait été élevé dans le pays par un père huguenot et au milieu des aborigènes : aussi il trouva des amis parmi les Souriquois, parmi les protestants de La Rochelle et même parmi les puritains et les indépendants de la Nouvelle-Angleterre.
Comme le major Gibbons de Boston était devenu un de ses associés pour le commerce, La Tour envoya en cette ville un rochelois protestant, le sieur Rochette, pour proposer aux Bostonnais de s'unir avec lui pour attaquer d'Aulnay, retiré dans le fort de Pentagouet, où il avait placé son principal établissement de commerce. Cette première demande et une seconde, qui fut faite l'année suivante pour le même objet, demeurèrent sans résultat. Enfin, en 1643, le douze avril, La Tour entra dans le port de Boston sur un navire portant cent quarante personnes, parmi lesquelles étaient deux religieux. 11 informa le gouverneur Winthrop que ce bâtiment, frété à La Rochelle par quelques-uns de ses associés, n'avait pu pénétrer dans la rivière Saint-Jean, dont l'entrée était bloquée par les vaisseaux de D'Aulnay, et que lui-même avait trouvé moyen de se rendre à bord, afin de le conduire à Boston, en attendant des circonstances plus favorables (1). La Tour fut reçu avec de grands honneurs par les autorités de la ville, tant à cause de ses liaisons de commerce avec plusieurs des principaux citoyens, que parce qu'il était regardé comme lieutenant général du roi de France dans l'Acadie, le vice-amiral du royaume lui donnant ce titre dans une lettre. Une autre raison se joignait peut-être aux deux premières pour procurer à La Tour une réception favorable. Le gouverneur Winthrop semble l'indiquer dans le passage suivant de ses mémoires. «En cette oeca-
(1) Winthrop's New England, toI. II.
sion, «dit-il,» le Seigneur nous permit de remarquer notre faiblesse ; car, si La Tour eût été mal disposé à notre égard, il avait un avantage que jamais aucun autre n'aura, je l'espère. Passant devant le château et le saluant, il ne se trouva personne pour lui répondre. La dernière assemblée de la cour générale avait ordonné d'abandonner le château de l'île, et une partie des remparts était tombée ; de sorte qu'il aurait pu s'emparer de toute l'artillerie qui s'y trouvait II aurait pu rançonner Boston, et, ayant tant d'hommes armés avec lui, il pouvait par leur moyen s'emparer de deux vaisseaux qui étaient dans le port, et se retirer sans danger et sans résistance (1). » La Tour alla loger chez son associé, le major Gibbons. Cependant le gouverneur Winthrop réunit les magistrats et les députés qui se trouvaient à Boston, et le capitaine du vaisseau français leur présenta sa commission. Elle était signée du viceamiral de France, qui permettait de donner des secours au sieur de La Tour, désigné sous le titre de lieutenant général du roi dans l'Acadie. Le conseil de Boston conclut que, n'étant pas regardé comme un traître par le gouvernement français quoique D'Aulnay eût cherché à le leur faire croire, La Tour pouvait commercer librement dans leur port et y noliser les vaisseaux dont il aurait besoin.
Ces négociations avec un papiste, car Charles de La Tour était catholique quoique presque tous ses employés fussent protestants, déplurent aux plus zélés des ministres, dont quelques-uns les condamnèrent publiquement dans leurs sermons, tandis que d'autres écrivaient au gouverneur pour l'avertir qu'il avait péché. Winlhrop, dont la conscience paraît avoir été un peu inquiétée, convoqua une nouvelle assemblée des magistrats, des députés et des anciens, et leur proposa deux questions.
a Est-il permis à des chrétiens de porter secours à des idolâtres ? »
Telle était la première, qui fut soumise à l'assemblée et longuement discutée. Ceux qui se déclarèrent pour la négative alléguèrent, que Josaphat, s'étant ligué avec Ochosias pour construire des vaisseaux, fut repris par un prophète ; que Josias commit, le mal en secourant le roi de Babylone contre Pharaon Néchao; qu'en aidant des papistes, l'on favorisait et l'on fortifiait le papisme lui-même. Leurs adversaires trouvaient des réponses dans les mêmes passages de l'écriture: «Josaphat s'alliait avec Ochosias pour la navigation et le
(1) Winthrop's New England*
commerce, tandis qu'il s'agissait, dans le moment, de secourir un voisin tombé dans le malheur. Le roi de Babylone n'avait pas besoin de l'assistance de Josias ; d'ailleurs il lui était permis d'empêcher Pharaon Néchao de traverser le royaume de Juda ; mais il pécha parce qu'il ne voulut point croire au message que Dieu lui envoyait par Pharaon dans cette circonstance, ou bien parce qu'il ne consulta pas ses propres prophètes. Les secours qu'on fournirait au sieur de La Tour pourraient servir à affaiblir le papisme, en gagnant à la vérité quelques-uns de ses partisans par le moyen de la reconnaissance ; outre cela, en soutenant un parti contre l'autre, tous deux s'affaibliraient à la fin.»
La seconde question passait du général au particulier. « Convient-il à la sûreté de l'état, de permettre que La Tour reçoive parmi nous des secours contre D'Aulnay?»
« Il ne faut pas se fier aux papistes, » répondaient quelquesuns, «car un des articles de leur doctrine est qu'ils ne doivent point garder les promesses faites aux hérétiques. La France verrait sans doute de mauvais œil l'aide qui serait donnée à La Tour. »
« Salomon dit que celui qui se mêle dune querelle étrangère prend un chien par l'oreille, ce qui est dangereux.»
« Ayant entendu une des parties, si nous n'entendons point l'autre, nous ne suivons point les règles de la justice, et nous nous exposons à soutenir un homme qui s'est engagé dans une querelle injuste.» «Peu importe, » disaient les amis de La Tour, « que les papistes ne se croient, pas obligés de garder leurs promesses envers les hérétiques ; dans cette occasion, nous ne nous appuyons pas sur leur fidélité, mais sur leur propre intérêt. Puisqu'il leur est avantageux de nous rester attachés, nous pouvons nous fier à leur parole. »
« Par la commission et les lettres qui nous ont été présentées, il est évident que La Tour est bien vu de la cour de France et de la compagnie. D'ailleurs, si nos démarches sont conformes aux lois de la justice, nous pouvons remettre notre défense entre les mains de Dieu, lorsque nous employons selon les vues de sa providence les moyens qu'il a placés à notre disposition. De plus cette querelle nous regarde, et parce que La Tour dans ses malheurs a fait appel à notre assistance, et parce qu'il nous importe de soumettre D'Aulnay ou du moins de l'affaiblir. »
«Nous avons ci-devant» ajoutaient-ils, « entendu les accusations de D'Aulnay contre La Tour, et cependant la cause de La
Tour nous paraît juste ; car, étant tous deux sujets du même prince, D'Aulnay devrait laisser passer en paix un vaisseau qui se présente avec la permission des autorités du royaume. D'ailleurs La Tour étant dans une situation désespérée, il faut le secourir avant de s'enquérir des causes de son malheur, suivant l'exemple d'Abraham, qui, apprenant l'affliction de Lot, n'envoya pas demander à Chodorlahomor si la cause était juste, mais marcha immédiatement au secours de son parent, afin de le délivrer. » L'on cita encore l'exemple de Josué secourant les Gabaonites, qui étaient des Chananéens et qui l'avaient trompé; celui de Josaphat aidant, contre Moab, le roi Joram, qui faisait le mal devant le Seigneur.
Ce résumé des débats, qui est rapporté au long par le gouverneur Winthrop lui-même, est bien propre à faire connaître l'esprit des puritains de la Nouvelle-Angleterre. Ils se regardaient comme le peuple choisi de Dieu, tandis que les catholiques étaient des idolâtres; ils appuyaient sur des textes de l'ancien testament, leurs lois, leurs coutumes et leurs pratiques religieuses. Comme les Juifs, ils tenaient aussi les yeux ouverts sur leurs intérêts temporels. Ainsi, dans cette affaire, les principaux citoyens de Boston se sentaient portés à favoriser La Tour, dont presque tous les amis étaient protestants, et dont l'alliance était favorable à leur commerce ; d'un autre côté, ils redoutaient le caractère hardi de D'Aulnay, qui leur avait enlevé un établissement à la rivière Pentagouet, qui protégeait les sauvages et avait menacé les Anglais de prendre leurs vaisseaux s'ils osaient s'approcher de son fort. Pour ne compromettre aucun intérêt, il fut enfin conclu qu'on ne soutiendrait pas directement le parti de La Tour, mais qu'on permettrait à ceux qui le voudraient de lui porter secours (1).
La Tour, fort de cette permission, nolisa quatre vaisseaux, et prit à son service soixante-dix volontaires. ïl se rendit en sûreté à son fort, après avoir forcé D'Aulnay à se retirer à Port-Royal (2), où il alla même bientôt l'attaquer avec ses rochelois et quelques volontaires anglais, mais sans obtenir d'autres succès que de brûler un moulin et de tuer quelques hommes. Se voyant ainsi exposé aux hostilités des Anglais de Boston, dans le temps même où ils protestaient ne point vou-
(1) "Wmthrop's New England; Hutchinson's History ef Massachusets Bay.
(2) Hutchinson dit qu'il se retira à Penobscot ou Pentagouet ; nous suivons Winthrop auteur contemporain. La principale résidence de D'Aulnay était à Pentagouet ; mais il avait aussi pris possession de Port-Royal, où il transféra les trente ou quarante familles que M. de Razilly avait établies à La Hève, et qui furent le premier noyau de la population acadienne.
loir se déclarer contre lui, D'Aulnay passa en France, annonçant qu'il reviendrait l'année suivante avec des forces qui le feraient respecter.
A son retour au printemps de 1644, il annonça au gouverneur de Boston qu'il avait reçu ordre du roi de France de vivre en paix et en bonne intelligence avec les Anglais, qu'il obéirait aux volontés de son souverain, tant que l'intérêt du service public le permettrait, et qu'il enverrait bientôt des personnes chargées de régler les affaires.
Madame de La Tour arriva à Boston au mois de septembre avec des secours pour son mari. Le navire anglais qu'elle montait avait été rencontré par ceux de D'Aulnay, et n'avait réussi à s'échapper qu'en cachant madame de La Tour et ses gens à fond de cale. Le voyage avait duré six mois, pendant lesquels le capitaine anglais avait remonté le Saint-Laurent pour trafiquer avec les sauvages, malgré les énergiques représentations de ses passagers français. Madame de La Tour, femme pleine d'énergie et de courage, en appela aux tribunaux de Boston. Pendant que la cause se discutait, M. Marie, envoyé du sieur D'Aulnay, se présenta avec des lettres de créance ; quoique habillé en laïque, on le soupçonnait d'être religieux, parce qu'il paraissait fort instruit et parlait le latin avec une grande facilité. En effet il y a tout lieu de croire qu'il était un des capucins établis près de M. D'Aulnay à Pentagouet. 11 montra au sieur Endicot, gouverneur (1), ainsi qu'à son conseil, les procédures qui avaient été faites en France contre La Tour et les ordres qui avaient été donnés de le saisir avec sa femme. Il se plaignit du dommage causé par les Anglais, l'année précédente, au fort de Port-Royal.
Les magistrats de Boston s'excusèrent comme ils purent, et ils prièrent l'envoyé de permettre à madame de La Tour d'aller rejoindre son mari. Il répondit qu'elle était la première cause de la révolte de son mari; qu'elle s'était enfuie de France, malgré les défenses qui lui avaient été signifiées, et qu'ainsi il ne pouvait accorder la demande qu'on lui faisait. Enfin, après de longs pourparlers, un traité de paix fut conclu entre « Jean Endicot, écuyer, gouverneur de Massachuset dans la Nouvelle- Angleterre et les autres magistrats, et M. Marie commissaire de M. D'Aulnay, chevalier, gouverneur et lieutenant général de S. M. le roi de France, dans l'Acadie, province de la Nouvelle-France, le huit du mois d'octobre 1644. » Dressé en latin,
(1) John Endicot fut nommé gouverneur pour l'année 1644; il remplaçait Winthrop.
1645] mi canada. 353
ce traité fut signé à Boston, et Tannée suivante ratifié par les commissaires des colonies unies.
Les magistrats de Boston se réjouirent de cet arrangement ; ils étaient délivrés de la crainte de voir D'Aulnay venger sur leurs vaisseaux et sur leurs plantations les dommages qu'il avait éprouvés l'année précédente ; ils étaient surtout satisfaits d'être débarrassés des questions épineuses que cette affaire avait soulevées dans leurs conseils (1).
Madame de La Tour, ayant nolisé à Boston trois navires pour transporter les provisions et les marchandises qu'elle avait apportées pour son mari, réussit à éviter les vaisseaux de D'Aulnay et à arriver au fort La Tour sur la rivière Saint- Jean. Le courage de cette noble femme et son dévouement à son mari ne purent les sauver de la ruine dont les menaçait D'Aulnay. Au mois d'avril de l'année 1645, apprenant que La Tour avait laissé son fort avec une partie de ses hommes pour aller acheter les pelleteries des sauvages, il vint avec quelques navires attaquer le fort de son ennemi. Madame de La Tour était restée avec quelques hommes seulement; quoique surprise, elle se défendit si courageusement pendant trois jours, que D'Aulnay, après avoir perdu plusieurs soldats, fut forcé de s'éloigner hors de la portée des canons. Le quatrième jour, qui était le dimanche de Pâques, un suisse placé en sentinelle se laissa corrompre par les hommes de D'Aulnay, et leur permit d'entrer, sans donner l'alarme. A la tète de ses soldatsy madame de La Tour se défendit aussi longtemps qu'elle le put; elle ne se rendit qu'à l'extrémité, avec la convention expresse que D'Aulnay ferait quartier à tous les prisonniers. La promesse ne fut pas gardée ; car, s'étant rendu maître du fort, il fit pendre les soldats tombés entre ses mains, à l'exception d'un seul, qui fut chargé d'exécuter la sentence. Madame de La Tour, ayant la corde au cou comme une criminelle, fut forcée d'assister à cette cruelle boucherie, digne des bandes iroquoises (2).
Le cœur de la courageuse dame était brisé ; sa santé succomba, et elle mourut trois semaines après, laissant un jeune enfant, qui fut envoyé en France sous les soins d'une femme de chambre. La perte de La Tour fut évaluée à plus de deux cent cinquante mille livres. Hors d'état de résister plus longtemps à son puissant adversaire, il se retira à Boston, d'où pendant l'été il alla visiter sir David Kertk, alors gouverneur de Terre-
(1) Winthrop'g New England.
(2) Denys, Description Géographique etc., des eôles de F Amériqut Septentrionale.
neuve, de qui il espérait obtenir les moyens de renouveler la lutte contre D'Aulnay. Kertk le reçut fort courtoisement, lui témoigna beaucoup de bonne volonté, mais ne put rien faire davantage (1).
L'année suivante, les amis de La Tour à Boston lui fournirent un petit vaisseau pour faire la traite sur la côte de l'Acadie; les circonstances ne lui ayant pas été favorables, il fit voile vers Québec, où son arrivée est ainsi rapportée dans le Journal des Jésuites. « Le huit août, sur le soir, parut le phlibot de M. de La Tour, qui se venait réfugier ici ; ils arrivèrent ici le lendemain matin. On tira à l'arrivée du sieur de La Tour, et, à sa descente, il fut logé au fort ; et M. le gouverneur, le premier jour, lui donna le devant; il l'accepta pour le premier jour et puis le refusa, comme il le devait. »
D'Aulnay arrêta les progrès de la colonisation dans l'Acadie, par la conduite qu'il tint. 11 paraît avoir été d'un caractère dur et hautain ; tandis que La Tour savait se faire des amis chez les sauvages de l'Acadie, chez les Français de Québec, et parmi les Anglais de Boston.
« M. de Razilly, » dit Denys, ne souhaitait que de faire connaître la bonté du pays et de le faire peupler ; D'Aulnay tout au contraire appréhendait qu'il s'habitât ; et aussi n'y a-t-il fait passer personne. Il emmena tous les habitants de La Hève au Port-Royal, les tenant toujours esclaves, sans leur y laisser
faire aucun profit Sa conduite a toujours été de maltraiter
ceux qu'il croyait capables de faire peupler le pays par leur exemple (2). »
Malgré les traités qu'il avait conclus par son envoyé avec les Anglais, D'Aulnay se trouvait fréquemment en collision avec quelques-uns de leurs marchands, et toujours il traitait avec eux sur un ton de supériorité qui leur convenait peu. Lorsqu'on voulut lui faire ratifier les conditions souscrites par M. Marie, il exigea qu'on envoyât à Penlagouet quelque commissaire autorisé à s'entendre avec lui. Le désir de le pacifier était si grand, que le député gouverneur Dudley et deux des principaux habitants de la colonie se rendirent chez lui avec de pleins pouvoirs.
Satisfait d'avoir obtenu cette marque de déférence, D'Aulnay répondit qu'étant alors assuré que les Anglais voulaient la paix, il consentait à envoyer à Boston deux ou trois des siens, pour terminer tous les différends. En effet, au mois de sep-
(1) "Winthrop's New England.
(2) Denys, Detcription, etc., des têtes de l'Amérique Septentrionale,
tembre, messieurs Marie et Louis, accompagnés du secrétaire de D'Aulnay, arrivèrent à Boston dans un petit bâtiment. Ils furent reçus avec les honneurs militaires, et logés chez le major Gibbons, l'ami des Français. Dans les longues entrevues qu'ils eurent avec le gouverneur Winthrop, ils s'efforcèrent de lui prouver que D'Aulnay avait perdu près de deux cent mille livres, par les torts que lui avaient injustement causés les Anglais. Il était cependant prêt à recevoir un fort léger dédommagement, pourvu que les autorités de Boston reconnussent leurs fautes. Les deux parties consentirent enfin à passer l'éponge sur le passé, et à vivre en paix à l'avenir. Pour satisfaire à toutes les demandes de réparation présentées par D'Aulnay, le gouvernement colonial s'obligeait à lui offrir un présent. En effet on lui envoya une chaise à porteur, (sedan) destinée à la sœur du vice-roi du Mexique, et prise sur un vaisseau espagnol par un armateur anglais.
Pendant ce voyage, comme au premier qu'il avait fait, les Anglais crurent reconnaître un religieux dans la personne de M. Marie ; M. Louis lui-même fut exposé, et peut-être à bon droit, aux soupçons qui planaient déjà sur son compagnon. Tous deux passèrent un dimanche à Boston ; le gouverneur les informa que, dans ce jour, chacun devait se rendre aux assemblées religieuses, ou demeurer tranquille au logis. Il les invita à passer la journée chez lui, et l'on remarqua qu'ils s'occupèrent du matin au soir soit à se promener dans son jardin, soit à feuilleter des livres latins (1).
(1) Winthrop's New England.