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CHAPITRE SIXIÈME

Affaires de la compagnie des Habitant»— Règlement de 1647 — Hostilités des Iroquois— Mort de Piescaret— Une prisonnière algonquine s'échappe d'entre les mains des Iroquois — M. D'Aillebousr remplace M. de Montmagny dans le gouvernement du Canada — Belles qualités de M. de Montmagny — Règlement de 1648.

La compagnie des Habitants, qui depuis un an jouissait seule des avantages de la traite, reçut dans ses magasins, en 1646, plus de cent soixante poinçons de castor. C'était donc une valeur de plus de trois cent vingt mille livres, le poinçon étant de deux cents livres, et chaque livre de castor valant alors dix francs sur le marché de France. De plus, elle exporta une grande quantité de peaux d'ours, d'orignaux, et de loutres. Ce grand commerce, conduit par une société organisée dans la colonie, donna lieu à des jalousies et à des plaintes qui n'étaient pas toujours sans fondements. Les directeurs voulurent faire augmenter leurs salaires et obtenir des indemnités pour services extraordinaires. Cette tentative de la part des membres du conseil fut repoussée par les associés ; le projet de gratifications fut aussi forcément mis de côté, après que M. de Maisonneuve eut déclaré qu'il ne le signerait point (1).

Les amis <Je la colonie s'adressèrent à la cour pour empêcher que de semblables demandes ne fussent renouvelées. En conséquence, «un règlement pour établir un bon ordre et police en Canada,» fut donné par le roi en son conseil, le vingt-sept mars 1647, sur le rapport des sieurs Laisné, de Morangis et de Mesme, conseillers et commissaires députés pour les affaires de la Nouvelle-France ; ce règlement était une espèce de charte constitutionnelle, octroyant quelques libertés aux habitants du Canada.

Le préambule déclare que, « vu la requête présentée au roi par ses sujets, habitants du Canada, contenant leurs plaintes sur les abus et malversations qui s'y commettent au fait des traites de pelleteries, il doit être promptement pourvu à y mettre un terme. » Puis vient le dispositif renfermant les articles qui suivent.

(1) Journal des Jésuites.

Le roi établissait un conseil composé: 1° du gouverneur du pays; 2° en attendant qu'il y eut un évêque, du supérieur delà maison des Jésuites, résidant à Québec ; 3° du gouverneur particulier de Montréal. En leur absence ils étaient remplacés par leurs représentants. Le conseil se réunissait en la maison commune, au lieu où était établi le magasin de 'Québec.

Par le conseil, à la pluralité des voix, il était pourvu à la nomination du général de la flotte, des capitaines et des autres officiers de vaisseaux, ainsi que des commis et contrôleurs de la traite, tant au Canada qu'en France.

Le conseil nommait un secrétaire pour garder les registres, recevoir et expédier les actes, commissions et résultats des délibérations, les délivrer à qui il appartenait. Le secrétaire pouvait aussi, comme notaire et personne publique, recevoir tous autres actes et contrats entre les particuliers, faisant signer deux témoins avec les parties, conformément aux ordonnances gardées en France.

Au conseil étaient vus, examinés et arrêtés tous les comptes, réglés les gages et appointements des officiers et commis; l'on y pourvoyait généralement à tout ce qui éîait nécessaire pour la traite et le bien du pays, sans que les officiers et commis pussent prétendre aucun profit, directement ou indirectement, autres que leurs appointements accordés par le conseil ; ils ne pouvaient non plus être nourris aux dépens du magasin.

Le général de la flotte et les syndics des habitants de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal avaient entrée et séance au conseil avec voix délibérative pour y représenter seulement ce qui regardait les charges et les intérêts de leurs commettants.

Les officiers comptables étaient tenus de rendre compte au conseil, chaque année après l'arrivée des vaisseaux ; ils ne pouvaient être continués dans le maniement des affaires, ni pourvus d'autres charges qu'après avoir rendu et appuré leurs comptes.

Tous les ans il était procédé dans le conseil, à la nomination des officiers, qui ne pouvaient être continués dans la même charge plus de trois années de suite.

L'on permettait à tous les habitants français du pays de faire le commerce des peaux et pelleteries avec les sauvages mais seulement au moyen des produits fournis par le pays et à la charge d'apporter les dites peaux et pelleteries aux magasins communs pour le prix fixé par le conseil, à peine de confiscation et d'amende arbitraire.

Sur les profits obtenus par la vente des pelleteries en France, vingt-cinq mille francs (levaient être prélevés annuellement, tant pour les appointements du gouverneur et ceux de ses lieutenants à Québec et aux Trois-Rivières, des officiers et des soldats, que pour leur nourriture, pour entretenir les forts de ces lieux, d'armes, de munitions de guerre et de bouche et de toutes choses nécessaires. Sur les mêmes fonds l'on payait une somme de dix mille livres au gouverneur de Montréal, tant pour ses appointements et ceux de ses officiers et soldats, que pour l'entretien du fort de Villemarie, dans lequel était maintenue une garnison de trente hommes.

Les habitants de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal élisaient au scrutin des syndics, qui ne pouvaient être continués plus de trois ans de suite dans leur charge.

L'amirauté ne délivrait de congé pour aller dans le fleuve Saint-Laurent, qu'à ceux de la flotte du pays, et, si d'autres s'y trouvaient, les vaisseaux et marchandises demeuraient confisqués. Chaque année, était envoyé par le secrétaire du conseil aux commissaires députés par sa majesté un court état des affaires du pays, du nombre et de la qualité des hommes placés dans les garnisons et des autres choses requises pour l'information du roi.

Ce règlement devait être lu, publié et registre au greffe du conseil pour y être gardé et observé.

"Vers le commencement du mois d'août, 1647, il fut porté à Québec, où il était attendu avec impatience, car l'on espérait qu'il mettrait fin aux troubles qui agitaient la compagnie des Habitants. Déjà, dans une assemblée générale tenue au mois de juillet, M. Rourdon avait été nommé procureur-syndic ; peu de jours après, il présentait la requête des habitants qui en attendant un règlement définitif, mettaient de côté les anciens directeurs et confiaient le soin des affaires à M. de Montmagny (1). En effet les habitants regardaient le gouverneur comme leur protecteur naturel ; et, pour le remercier de ses services passés, ils lui avaient, peu de temps auparavant, fait présent d'un cheval, le premier qui eût encore été apporté au Canada.

Ce règlement fut publié le onze août, et fut mis de suite en opération. 11 semble cependant n'avoir pas été du goût des principales familles, qui jusqu'alors avaient pris la plus grande part dans le maniement des affaires. Suivant le sieur Aubert de

(1) Jourruil des Jésuites.

la Chesnaye (i), M. D'Ailleboust, alors gouverneur des Trois- Rivières, passa en France avec le titre de commandant de la flotte ; il était chargé de faire des représentations et d'obtenir des changements à plusieurs clauses (2).

Au mois de mars 1647, les Iroquois divisés par petites bandes se mirent en campagne. Un de leurs partis brûla le fort de Richelieu, abandonné dès l'automne précédent (3). D'autres allèrent surprendre les Algonquins, qui, comptant sur la paix, avaient quitté les Trois-Rivières et s'étaient dispersés de côté et d'autre pour faire la chasse.

Avant de prendre congé des missionnaires, Piescaret leur avait dit : « Je m'en vais à la mort ; j'entends une voix qui me répète que les Iroquois vont me tuer. Je suis satisfait : je suis bien avec le bon Dieu, et j'espère aller au ciel. » II avait établi ses quartiers de chasse près de l'embouchure de la rivière Nicolet, pendant qu'une autre troupe des siens s'était arrêtée sur la rivière Wabmachiche. Revenant un jour sur les glaces de la baie de La Vallière, chargé de muffles et de langues d'orignaux qu'il rapportait de sa chasse, il aperçut dix iroquois, qui s'avançaient vers lui, en portant à la main un signe d'amitié. Piescaret les aborda fièrement. Après avoir fumé ensemble le calumet de paix, ils prirent le chemin de sa cabane. Un des iroquois se chargea de son paquet, suivant l'étiquette observée par les sauvages à l'égard des chefs distingués ; en même temps, un autre se glissa par derrière, et, d'un coup de hache, abattit le guerrier algonquin, qu'eux tous n'avaient osé attaquer de front. Le voyant mort, les traîtres allèrent rejoindre leurs compagnons, à qui ils communiquèrent les renseignements arrachés à la bonne foi de Piescaret. Tous ensemble tombèrent alors à ["improviste sur les deux camps algonquins; ils massacrèrent les hommes et traînèrent les femmes en captivité (4). Ces algonquins appartenaient à la nation de l'Ile, dont une partie s'était rapprochée des habitations françaises, et résidait ordi-

(1) Mémoire manuscrit.

(2) Sur la flotte de 1647 retournèrent en France M. Gilles Nicollet, prêtre, premier desservant de la côte de Beaupré, et M. René Chartier, prieur de la Monnaye près d'Angers et chapelain des ursulines de Québec.

Comme presque tous les paiements se faisaient en peaux de castor, M. Chartier avait reçu ses appointements en monnaie du pays. Il se disposait à apporter avec lui en France deux cent soixante livres de castor, lorsque les directeurs de la compagnie des Habitante, en vertu de leur droit, les firent saisir et porter au magasin, où en retour ils dormèrent à M. le chapelain des bons sur leurs agents en France.

(3) Histoire du Montréal.

(4) Mémoire de N. Perrot. Nous le suivons, quoique, sur quelques détails pou importants, il diffère de la Relation de 1647. C'est la rivière Machiche qu'il désigna Bous le nom de Wabmachiche.

nairement autour des Trois-Rivières. Les Wawechkaïrini, ou Algonquins de la Petite-Nation, furent aussi attaqués dans leur pays, situé sur la rive gauche de la rivière des Outaouais, Beaucoup de leurs femmes et de leurs enfants furent enlevés par les Iroquois et conduits en captivité. Toutefois plusieurs des prisonnières trouvèrent le moyen de s'enfuir des villages ennemis et de retourner vers leurs familles, après avoir éprouvé le» plus grandes souffrances. Les aventures d'une de ces femmes méritent d'être rapportées. Elle avait été prise sur l'Outaouais, dont elle ne s'était point éloignée jusqu'alors ; jamais elle n'avait été aux habitations des Français et elle n'en connaissait pas même le chemin.

Prisonnière depuis dix jours, elle était traînée avec ses compagnes d'infortune par une bande d'iroquois, qui chaque soir la liaient par les pieds et les mains à quatre poteaux solidement plantés en terre. Cependant l'espoir de s'échapper ne l'avait pas abandonnée. Une nuit, elle réussit à secouer les liens qui retenaient un de ses bras ; elle vint ensuite à bout de détacher les courroies qui 4ui serraient le reste du corps. Désormais maîtresse de ses mouvements, elle passe par-dessus plusieurs iroquois plongés dans un profond sommeil. A la porte de la cabane, elle pose la main sur une hache,et s'arrête un instant. Ne pouvant résister au plaisir de se venger, elle assène un coup violent sur la tête d'un iroquois étendu près de la porte. Cet homme pousse un cri; ses voisins s'éveillent;, bientôt, à la lueur d'une écoree allumée, ils aperçoivent leur compagnon baignant dans son sang. La prisonnière n'est plus avec eux; elle s'est échappée, et, avant de pleurer le mort, il faut la reprendre pour lui faire expier ce meurtre. Aussi, ses gardiens s'élancent à sa poursuite avec toute l'ardeur de limiers exercés.. D'un arbre creux dans lequel elle s'est réfugiée, elle entend tout le bruit; elle les voit sortir de la cabane, parcourir les alentours et s'éloigner en se dirigeant tous ensemble d'un même côté: elle saisit cette occasion favorable pour fuir dans une direction opposée. Au point du jour, les iroquois, revenus de leur course inutilerétudient soigneusement le terrain et finissent par tomber sur ses pistes, qu'ils suivent pendant deux jours. Ils marchent plus vite qu'elle; déjà elle les entend s'approcher rapidement du fourré épais dans lequel elle vient de se jeter. Un moment, elle se croit perdue; s'avançant encore un peu, elle se trogne sur les bords d'un petit lac, formé par une chaussée que des castors avaient construite afin de retenir les eaux. Elle s'y plonge, et se cache si bien au milieu de quelques touffes de roseaux, que

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ses bourreaux ne peuvent la découvrir malgré toutes leurs recherches. Enfin, complètement dépistés et ennuyés d'une si longue course, ils se décident à rebrousser chemin.

Ainsi délivrée, elle s'éloigna de ces lieux ; pendant trentecinq jours elle marcha dans l'épaisse forêt, n'ayant pour se couvrir qu'une écorce de bouleau, et se nourrissant de fruits sauvages et de racines. Dans sa longue course, elle rencontra plusieurs rivières, qu'elle traversa à la nage; mais elle se guidait si bien au moyen de son expérience sauvage, qu'elle réussit à arriver sur les bords du Saint-Laurent. Pour le passer, elle construisit un radeau avec des pièces de bois, qu'elle trouva au rivage et qu'elle assujettit au moyen de liens faits décorées de tilleul. Malgré sa fragilité, cette embarcation la porta heureusement sur le bord opposé, où elle était moins en danger de rencontrer des iroquois. Parmi ceux de sa nation, elle avait entendu dire qu'on allait chez les Français en suivant le cours du fleuve ; elle continua donc son voyage, se guidant d'après cette observation. Horriblement fatiguée de sa pénible marche, durant laquelle elle était sans cesse tourmentée par les cousins, elle eut le bonheur de ramasser une mauvaise hache, dont elle se servit pour faire un canot d'écorce. Dès lors elle put s'avancer plus aisément vers le terme de son voyage, en se laissant dériver au courant.

Au sortir du lac Saint-Pierre, elle aperçut enfin les maisons et le fort des Trois-Rivières ; presque en même temps elle remarquait un canot conduit par quelques hurons, qui s'avançaient lentement pour reconnaître son embarcation, dont la forme extraordinaire excitait leurs soupçons, tout en piquant leur curiosité. En les voyant approcher, elle gagna précipitamment le rivage et se cacha dans les broussailles, la modestie naturelle aux femmes algonquines l'empêchant de paraître comme elle était devant des hommes. A sa demande, les hurons lui jetèrent quelques couvertures; alors seulement elle consentit à sortir de sa retraite, pour être conduite à l'habitation des Français, où elle fut reçue et traitée avec une bienveillance qu'elle n'aurait pas rencontrée même au sein de sa famille. Aussi, elle témoignait une joie indicible de se voir délivrée de ses bourreaux et accueillie avec tant de charité par ceux qu'elle n'avait auparavant connus que de nom.

La nouvelle des massacres commis en pleine paix par les Iroquois porta la terreur parmi toutes les tribus algonquines, qui cherchèrent à se réunir ensemble pour combattre l'ennemi commun. «Mais,» remarque Nicolas Perrot, «le peu

d'union qui régnait enlre eux rompit toutes leurs mesures et fit avorter tous leurs projets ; car l'Algonquin n'a jamais voulu souffrir de subordination. » De celte année date le commencement de la décadence de ce peuple ; de jour en jour sa puissance baissait sous les coups des Iroquois, moins guerriers,, mais beaucoup plus constants dans leurs projets et plus soumis à leurs chefs dans les expéditions militaires, que ne l'étaient les hommes des tribus algonquines.

L'effroi se répandit bientôt parmi les sauvages de Sillery, qui n'osèrent plus s'éloigner pour faire la chasse. Au commencement de l'été, leurs inquiétudes devinrent si fortes, qu'ils abandonnèrent l'enceinte de pieux dans laquelle était la maison des missionnaires. Pour les mettre à l'abri des attaques de l'ennemi durant le temps des semailles et des moissons, on songea à élever un fort au milieu de leurs champs, et le gouverneur alla lui-même en désigner la position (1).

Sur la flotte, arrivée au mois d'août 1648 (2), se trouvait M. D'Ailleboust, qui venait d'être nommé gouverneur de la colonie, en remplacement de M. de Monlmagny. Dès l'automne précédent, M. de Maisonneuve, venant de France, avait annoncé que la cour était disposée à faire ce changement, en vertu d'une résolution prise au conseil du roi, de ne point laisser les gouverneurs des colonies plus de trois ans en place. M. de Poincy, gouverneur général des Iles de l'Amérique et parent de M. de Montmagny, ayant refusé de livrer son poste au successeur que lui avait nommé le roi, on crut devoir prendre des mesures pour empêcher que pareil exemple ne fût suivi dans les autres colonies (3).

11 aurait été bien désirable qu'une exception eût pu être faite en faveur de M. de Montmagny. Depuis douze ans qu'il était chargé des affaires da Canada, il avait appris à en connaître les besoins et les ressources ; il savait quels dangers l'on avait à redouter, quelles espérances l'on pouvait nourrir,

(1) Journal d<s Jésuites.

(2) Au mois de juin, se noyèrent deux interprètes encore jeunes, qui furent regrettés de tous les colons, tant pour leurs belles qualités que parce qu'ils savaient plusieurs langues sauvages. Jean Amiot et François Marguerie, traversant le fleure vis-à-vis des Trois-Rivières, furent surpris par une violente tempête. Leur canot étant vieux et brisé s'entrouvrit et ils furent engloutis dans les eaux, sans que personne pût leur porter secours. Nous ayons déjà parlé de François Marguerie. Jean Amiot était estimé pour ses qualités morales, pour sa valeur et son adresse. Etant aux Trois-Rivières, l'hiver précédent, il avait provoqué les Français et les sauvages à la course, soit avec des raquettes soit sans raquettes. Il remporta la victoire sur tius ceux qui se mesurèrent avec lui. Son humeur était si gaie et si agréable, que lea vaincus eux-mêmes lui témoignèrent de l'amour et du respect.

(3) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle France, liy. IV.

quelles mesures étaient les plus convenables pour les circonstances. Ayant reçu des mains de Champlain la colonie naissante et à peine établie sur les bords du Saint-Laurent, il l'avait gouvernée et protégée avec toute l'affection d'un père. Suivant soigneusement la marche tracée par son prédécesseur, il s'attacha à asseoir la petite colonie sur les seules bases solides d'un état, la religion et l'honneur. «C'était,» disent les annales de l'Hôtel-Dieu, « un homme fort brave, très-accommodant, plein de compassion pour les pauvres, zélé pour la religion, et tout propre à inspirer l'amour du christianisme par l'exemple de sa piété.»

Avec des ressources très-faibles, M. de Montmagny réussit à conjurer les dangers qui menacèrent la colonie, surtout du côté des Iroquois, devenus plus audacieux depuis qu'ils possédaient des armes à feu. Pendant tout le cours de son administration, il ne cessa de montrer une prudence et un courage qui inspiraient de la confiance aux colons, et tenaient les sauvages dans le respect. 11 est assez commun de trouver des hommes capables de faire face à un danger pressant durant un court espace de temps ; mais il est rare d'en rencontrer qui puissent, pendant la durée de plusieurs années, fournir des preuves journalières de ces belles qualités sans jamais se démentir. M. de Montmagny possédait à un haut degré la persévérante énergie qui ne se lasse jamais devant des difficultés toujours renaissantes. « Aussi, il emporta,» dit le P. Lalemant, «les regrets de la colonie, et laissa une mémoire éternelle de sa prudence et de sa sagesse (1).» Après avoir lui-même fait les honneurs d'une réception officielle à son successeur, il déposa l'autorité entre ses mains, et l'assista de ses conseils. M. de Montmagny s'embarqua pour la France vers la fin du mois de septembre, et se chargea du commandement de la flotte pendant le voyage (2).

M. D'Ailleboust apportait un nouveau règlement royal, donné le cinq mars 1648, et modifiant considérablement celui de l'année précédente. Yoici quelles en étaient les dispositions.

Dans la suite, le gouverneur général devait être nommé pour trois ans ; celui qui sortirait de charge une première fois pouvait être continué dans ses fonctions pendant trois autres années. Le roi créait un conseil composé du gouverneur de la

(1) Relation de 1648.

(2) L'on ne trouve plus rien de bi*»n authentique sur M de Montmagny. M Aubort de La Cnesnaye dit cependant qu'il alla mourir à Saint-Christophe, chez son parent M. de Poincy ; cette assertion n'est appuyée d'aucune preuve.

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colonie, du supérieur des Jésuites de Québec, en attendant qu'il y eût un évèque, du dernier gouverneur sorti de charge, de deux habitants du pays élus de trois ans en trois ans par les gens tenant le conseil et par les syndics des cqmmunautés de Québec, de Montréal et des Trois-Rivières (1). S'il n'y avait point d'ancien gouverneur dans le pays, l'on choisissait le cinquième conseiller parmi les habitants de la colonie.

Le conseil formé en 1648, fut composé de M. D'Ailleboust, du P. Jérôme Lalemant et des sieurs de Chavigny, Godefroy et Giffard (2).

Les gouverneurs des Trois-Rivières et de Montréal avaient entrée, séance et voix délibérative au conseil lorsqu'ils se trouvaient à Québec.

Toutes les autres dispositions du règlement de 1647, étaient maintenues et confirmées.

L'ordre de choses qui résulta du remaniement de l'ancien règlement, semble avoir satisfait aux besoins de la colonie pendant longtemps. Voici les remarques que renferme sur ce sujet un mémoire présenté au roi en 1719 et attribué à M. D'Auteuil. « Ce qui a donné lieu aux dépenses annuelles audelà des dépenses nécessaires, est que messieurs les secrétaires d'état ont abandonné l'exécution du règlement de sa majesté par arrêt du conseil du trois mai 1648. Cet arrêt fixe la dépense annuelle et indispensable à trente-cinq mille livres. Que si, depuis 1666 à 1675, il y a eu augmentation d'emplois et de dépenses, ce changement n'est venu que de l'imagination des ministres du roi, par des vues particulières qu'on ne doit pas imputer au Canada, puisqu'il était pour le moins aussi bien gouverné et conduit sous l'exécution de ce règlement qu'il l'a été depuis En faisant attention à ce règlement on constatera que l'intention du roi était que le gouverneur général du Canada pût être choisi du nombre des habitants du pays, puisqu'il y est dit expressément que l'ancien gouverneur, sortant de charge après trois ou six ans .... sera encore pour trois ans du conseil, que cet arrêt établit à Québec — Ce règlement a été exécuté pendant dix-huit ans sans augmentation de dépenses depuis 1648 en 1666 ; et il le serait encore, si MM. les secrétaires d'état n'avaient pas eu de parents et créatures à placer, auxquels ils ont procuré ce poste en y atta-

(1) Los syndics ou procureurs syndics, dans les affaires et les procès, représentaient les corps qui les avaient élus.

(2) François de Chavigny de Berchereau était né à Créancey dans la Champagne ; Jean-Paul Godefroy, était de Saint-Nicolas-des-Champs à Paris.

chant de gros appointements, outre trois mille livres pour le gouvernement particulier de Québec, des capitaines de gardes, des pensions. »

Ces règlements donnaient une part dans les affaires intérieures de la colonie, aux habitants du pays, regardés comme naturellement intéressés à les bien conduire. Le conseil avait le droit de faire des lois locales ; il réglait les affaires de commerce, décidait de la paix et de la guerre avec les nations sauvages, jugeait les différends entre les particuliers ; il possédait des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires, toujours néanmoins sous la direction du gouverneur général. Les parlements de Paris et de Rouen, qui avaient déjà voulu s'immiscer dans les affaires de la colonie, et dont l'interventiomà une telle distance ne pouvait qu'être nuisible, furent avertis que le roi réservait à son conseil la ré\ision des décisions du conseil de Québec et l'examen des affaires du Canada.

Les règlements de police et les affaires municipales étaient aussi du domaine du gouverneur et de ses conseillers. On conçoit que, dans les premiers temps de la colonie française, l'autorité de ces fonctionnaires devait être fort étendue et s'exercer d'une manière paternelle, sans qu'on s'attachât trop scrupuleusement aux formes suivies alors dans les parlements de France (1). Cet état de choses est sans contredit le plus convenable et le plus avantageux pour une communauté naissante.

Adoptant des pratiques analogues, les assemblées de la Nouvelle-Angleterre s'étaient affranchies des formalités en usage dans les cours et le parlement de la mère patrie, et s'occupaient de matières qui sembleraient aujourd'hui d'une trop mince importance pour attirer l'attention de la législature d'un pays. Après la mort de AVinthrop en 1649, Endicot fut choisi pour le remplacer comme gouverneur (2). Dans ce temps, le rigorisme des honnêtes gens de la colonie était à son apogée. Endicot, le plus sévère de tous les magistrats, étant devenu gouverneur, de concert avec la cour des assistants, commença une croisade contre des innovations qui leur semblaient repréhensibles. Ils s'opposèrent surtout à la coutume de porter les cheveux longs.

(1) Parmi les actes officiels qui nous restent de ce conseil, ou en trouve un en date du 19 septembre 1648, par lequel Jacques Boisdon est établi hûtellier à l'exclusion de tout autre. " Il se logera, " y est-il dit, " sur la grande place près de l'église, afin que tous puissent aller se chauffer chez lui ... . Il ne gardera personne pendant la grand'inesse, le sermon, le catéchisme et les vêpres. Cet acte est signé par M. D'Ailleboust, gouverneur, le P. J. Lalemant et les siours de Chavigny, Godefroy et Giffard.

(2) Hutchinson, History of Massachusetts Bay.

Un texte de Saint Paul servit de base aux arguments qu'ils employèrent pour condamner cet usage comme immoral et digne de la plus sévère censure (1). Peu d'années auparavant, l'emploi du tabac avait été défendu sous peine d'amende. Au soutien de cette loi, quelques savants magistrats du temps crurent devoir écrire pour prouver que la fumée du tabac est semblable à celle qui s'élève du fond de l'abîme. Cependant plusieurs ministres ayant contracté l'habitude de fumer, le gouvernement déclara qu'on pourrait à l'avenir se servir de tabac sans enfreindre les lois de la colonie.

(1) " Vu que la coutume de porter les cheveux longs, à la façon des bandits et des indiens barbares, a commencé à s'introduire dans la Nouvelle-Angleterre, contrairement ans directions de la parole de Dieu, qui dit qu'il est honteux pour un homme de porter de longs cheveux, et en opposition à la louable coutume de toutes les personnes religieuses de notre nation jusqu'à ces dernières années, nous ies magistrats soussignés déclarons et publions que nous réprouvons et détestons la coutume de porter les cheveux longs, la regardant comme étant contre la politesse et indigne d'un homme, puisque par là l'homme se défigure, scandalise les personnes sages et modestes, et corrompt les manières honnêtes. Nous supplions donc les anciens de manifester leur zèle contre cette pratique- •• • et de faire en sorte que les membres de leurs églises respectives n'en soient point souillés ; afin que ceux qui se montreront obstinés et ne se corrigeront point aient Dieu et les hommes comme témoins contre eux.

(Signé) Endicot, Thomas Dtjdley.

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