CHAPITRE SEPTIEME
Coionie française chez les Hurons— Maison de Sainte-Marie— Meurtre d'un français et mauvais vouloir d'une partie des Hurons — Flottille huronne attaquée par les Iroquois sur le lac Saint-Pierre— La nation neutre menacée— Bourgade de Saint-Joseph détruite ; mort du P. Daniel— Destruction des bourgs de Saint- Ignace et de Saint-Louis— Supplice et mort des Pères De Brebeuf et Gabriel Lalemant — Beau caractère des deux missionnaires — Retraite précipitée des Iroquois.
Outre les établissements français formés à Québec, aux Trois-Rivières et à Montréal, il en était un quatrième qui, avec des circonstances favorables, pouvait devenir important ; c'était celui qui avait été commencé au pays des Hurons. La petite colonie européenne qui s'y trouvait en 1648, était composée de quarante-deux français: dix-huit appartenaient à la compagnie de Jésus, les autres étaient des hommes choisis, dont la plupart s'étaient dévoués à la propagation de l'évangile, et assistaient les missionnaires au moyen de leur travail et de leur industrie. A cette bonne œuvre ils apportaient un courage, une fidélité et une piété qui n'avaient rien de la terre. «Aussi,» écrivait le P. Ragueneau, « n'est-ce que de Dieu seul qu'ils en attendent la récompense, s'estimant trop heureux de répandre leurs sueurs ety s'il en est besoin, tout leur sang, pour contribuer ce qu'ils pourront à la conversion des barbares (1). »
La maison de Sainte-Marie était, comme nous l'avons vu, la principale résidence des missionnaires et de leurs compagnons européens ; c'était aussi un asile pour tous les chrétiens hurons, qui y trouvaient un hôpital pendant leurs maladies, un refuge dans les dangers de la part des Iroquois, et une hôtellerie dans leurs voyages, ou lorsqu'ils allaient visiter les missionnaires. Dans le cours d'une seule année, trois mille pèlerins y avaient trouvé le gite et la nourriture. A chacun des hôtes qui étaient reçus l'on distribuait trois repas par jour; ce qui paraissait magnifique aux sauvages, accoutumés à des jeûnes longs et forcés,
(1) Relation de 1618.
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Les repas, cependant, n'étaient pas somptueux ; car ils ne se composaient que de maïs pilé, bouilli dans l'eau et assaisonné avec du poisson fumé; mais ils convenaient aux habitudes des Hnrons, et suffisaient même aux besoins des missionnaires.
Située dans le cœur du pays, la maison de Sainte-Marie avait jusqu'alors été peu exposée aux attaques des Iroquois. Aussi les Français y vivaient en assurance et aucun d'eux n'avait encore été surpris par les ennemis. Deux ou trois jésuites y résidaient toujours, les autres étaient dispersés pour le service des dix missions du pays. Deux ou trois fois par an, cependant, les missionnaires se réunissaient à Sainte-Marie, pour se retremper dans la retraite et pour conférer ensemble sur les moyens d'étendre le royaume de Dieu.
Si la religion chrétienne faisait des progrès parmi les Hurons, elle trouvait néanmoins des adversaires acharnés, capables d'employer tous les moyens pour lui nuire. Au mois d'avril de l'année 1648, Jacques Douart, jeune homme qui, par zèle s'était attaché gratuitement au service de la mission (1), fut assommé à coupa de hache près de la maison de Sainte- Marie. La mort de ce français, qui était singulièrement estimé pour ses bonnes qualités, causa de l'émoi dans tout le pays. Les hurons chrétiens comprirent que ce mauvais coup avait été commis en haine de la foi. Ils se réunirent en grand nombre à Sainte-Marie, pour protester aux missionnaires qu'ils étaient prêts à mourir pour défendre leur religion contre la conspiration ourdie par quelques mauvais esprits. L'on découvrit que six chefs payens, appartenant aux bourgades voisines, avaient commandé à deux assassins de tuer le premier français qu'ils rencontreraient. Leur but était d'épouvanter les missionnaires, de les obliger à quitter le pays, et d'arrêter ainsi les progrès de l'évangile. Un conseil général des chefs fut convoqué pour prendre cette fâcheuse affaire en considération. Les auteurs du meurtre soutinrent que, bien loin de s'en occuper, il fallait chasser du pays tous les chrétiens; et, dans le conseil, ils trouvèrent des partisans prêts à adopter leur proposition. Mais la fermeté des néophytes triompha de la haine de leurs ennemis. Après deux jours de luttes, les chefs chrétiens réussirent à obtenir qu'on donnât, au nom du pays, une satisfaction complète' pour l'assassinat. Suivant les coutumes des sauvages, les capitaines, dans une grande assemblée, offrirent aux Français des présents pour couvrir le mort,
(1) Relation, du P. Bresaani ; traduction du P. Martin, S. J.
appaiser la douleur de ses amis et effacer toute trace du crime.
Le résultat fut beaucoup plus favorable que ne l'avaient espéré les missionnaires ; leur crédit s'accrut dans la nation, tandis que l'acte des meurtriers fut flétri par une réprobation générale (1).
Cette affaire ayant été heureusement arrangée, les Hurons se décidèrent à faire un voyage aux Trois-Rivières, où ils n'étaient point descendus depuis deux ans. retenus par la crainte de l'ennemi, qui d'un côté menaçait leur pays, et de l'autre infestait tous les chemins. Mais la nécessité d'obtenir des marchandises françaises obligeait à s'exposer aux dangers du voyage (2). Deux cent cinquante hommes, conduits par cinq capitaines et accompagnés du P. Bressani, entreprirent de forcer le passage, qu'ils croyaient fermé par les bandes iroquoises. Ils arrivèrent cependant sans aucun accident jusqu'au lac Saint-Pierre. Comme ils approchaient du fort des Trois-Rivières, ils poussèrent leurs canots au milieu des joncs, afin de faire leur toilette avant de se montrer aux Français. Pendant qu'ils s'occupaient à huiler leurs cheveux et à se peindre le visage de différentes couleurs, ils furent aperçus par des iroquois qui, au nombre de cent, se tenaient en embuscade sur la rive opposée. Ces maraudeurs s'embarquent avec précipitation pour fondre sur leur proie. De leur coté les Français du fort ont remarqué les mouvements rapides des iroquois et ils les ont vus se diriger à force d'avirons vers deux ou trois canots hurons, qui se sont arrêtés en dehors des massifs de joncs. On sonne le tocsin au clocher de la petite chapelle ; à ce signal, les Français et les Algonquins s'arment prornptement et courent, en suivant le rivage, à la rescousse de leurs alliés. Rendus sur les lieux, ils entendent des cris et une vive fusillade dans les bois voisins ; mais ils ne peuvent distinguer les combattants. Déjà accoutumés aux ruses des Iroquois, ils s'imaginent que c'est un piège tendu par ceux-ci pour les surprendre, et ils se retirent lentement vers le fort. A peine y sont-ils rentrés, qu'ils aperçoivent sur le fleuve un canot huron, voguant à toute vitesse vers le fort et chaudement poursuivi par deux canots iroquois. Quelques légères embarcations françaises sont aussitôt poussées à l'eau et s'avancent pour protéger les Hurons. Mais la surprise est
(1) Relation de 1648.
(2) Relation de 1648.
grande du côté des Français, lorsqu'ils reconnaissent le P. Bressani dans le premier canot, et qu'ils sont informés que les deux autres ont été enlevés aux ennemis et sont conduits par des hurons.
En effet la victoire était restée à ceux-ci. Des canots placés en vedette avaient annoncé aux chefs les mouvements des Iroquois. Laissant à la hâte les huiles et les couleurs, les Hurons avaient saisi leurs armes et s'étaient rangés en ordre pour soutenir le choc de l'ennemi. Après avoir essuyé le premier feu, ils s'étaient précipités avec tant de fureur sur les Iroquois, que ceux-ci avaient été culbutés en un instant; fort peu d'entre eux s'étaient échappés, la plupart ayant été tués ou faits prisonniers.
La joie que causa cette victoire fut grande : d'un côté les Français se réjouissaient d'avoir été délivrés d'une troupe d'assassins dont ils ne soupçonnaient pas même la présence ; de l'autre, les Hurons se félicitaient d'avoir terminé heureusement leur voyage, en gagnant une victoire complète sur l'ennemi, presque sous les yeux de leurs alliés.
Les affaires de la traite étant terminées, la flottille huronne remonta, portant les PP. Bressani, Gabriel Lalemant, Bonin, Greslon, Daran et environ trente laïcs français. « C'est une grande bénédiction » dit le P. Jérôme Lalemant, parlant de ce départ, ce de voir le courage et le zèle de ces bons Pères; leur joie paraissait si grande sur leurs visages, qu'on eût dit qu'ils s'en allaient tous prendre possession d'une couronne et d'un empire, et, ce qui me semble encore plus étonnant, c'est que dans ces rencontres il se trouve des jeunes gens qui , . . . veulent entrer dans les mêmes risques, protestant que l'amour du salut des âmes et non pas l'espoir d'un lucre passager leur fait entreprendre un voyage si long, si rude et si dangereux. »
Les cantons iroquois avaient pris un ascendant décidé sur les peuples voisins, et ils poursuivaient leur système d'extermination avec autant d'habileté et d'ardeur que de perfidie et de cruauté. Leurs partis de guerre étaient lancés, non-seulement contre les tribus huronnesqui penchaient vers leur ruine, mais ils s'attaquaient déjà à la nation neutre, qu'ils avaient jusques là respectée. En 1647, les Aondironnons, tribu des Neutres, virent un jour arriver dans leur bourgade trois cents Tsonnontouans, qui furent reçus comme des amis et distribués dans les cabanes. Pendant qu'on leur préparait à manger, les traîtres Iroquois, à un signal convenu, se jetèrent sur leurs hôtes et en firent un massacre général. On s'attendait que la nation neutre
se lèverait tout entière pour venger une si insigne perfidie ; mais elle n'osa encore saisir la hache de guerre, et sembla vouloir conserver son ancien principe de maintenir la paix à tout prix. Cependant, de part et d'autre, les deux peuples s'observaient et se tenaient sur leurs gardes. De leur côté, les Huions tâchaient de détourner l'orage qui menaçait de fondrte sur eux; ils avaient même eu quelques pourparlers avec les Onnontagués dans l'espoir de conclure la paix ; ils avaient aussi envoyé des députés chez les Andastes de la Susquehannah, leurs anciens alliés, pour les engager à favoriser un traité de paix entre les Hurons et' les Iroquois, ou à recommencer la guerre contre les derniers. La négociation traîna en longueur ; les Andastes envoyèrent une députation aux cantons iroquois, afin de les inviter à mettre bas les armes et à s'occuper de faire la paix. Mais les règles de la diplomatie chez les sauvages exigeant de longs préliminaires avant qu'on puisse arriver à traiter les affaires sérieuses, les Iroquois profitèrent de ces délais pour suivre leurs projets de destruction, et attaquer les habitations les plus écartées du pays ennemi.
C'était surtout la terreur qui avait empêché les Hurons de descendre à Québec en 1647 pour y faire le commerce accoutumé. Néanmoins, dans d'autres circonstances, ils montraient beaucoup d'imprudence, et se gardaient avec si peu de soin, qu'ils semblaient marcher volontairement vers leur ruine. Deux bourgs, silués sur les frontières huronnes et formanl la mission de Saint-Joseph, étaient les plus exposés aux attaques des Iroquois ; dans l'été de 1648, ils furent tout à coup assaillis, au moment où presque tous les hommes capables de porter les armes étaient sortis, les uns pour la chasse, les autres pour quelque petite guerre. Le bourg principal renfermait environ quatre cents familles ; l'on y comptait beaucoup de chrétiens, qui avaient été formés par le P. Daniel, et qui vivaient encore sous sa conduite.
Le P. Daniel venait de finir la messe, à laquelle les fidèles de la bourgade avaient assisté en grand nombre, lorsque soudain des cris de guerre se firent entendre. Les ennemis, qu'on ne savait pas en campagne, avaient fait leurs approches pendant la nuit, et attaquaient les palissades. L'alarme devint générale ; les uns fuyaient avec épouvante, les autres marchaient hardiment au combat. Le missionnaire s'avance en hâte vers le lieu où il aperçoit le plus grand danger ; il exhorte à recevoir le baptême les infidèles qu'il a déjà instruits, et il a le bonheur d'en voir beaucoup se rendre à son invitation. Tel en est
le nombre, qu'il est obligé de les baptiser par aspersion au moyen de son mouchoir trempé dans l'eau (1).
Le temps presse, car l'ennemi continue de se ruer avec fureur contre les retranchements de la place ; il les a bientôt renversés, et se répand en un instant dans la bourgade mettant tout à feu et à sang. Le P. Daniel refuse de fuir ; il se retire dans son église, qu'il trouve remplie de chrétiens et de catéchumènes ; il baptise les uns, donne l'absolution aux autres, et les console tous par ces paroles : «Mes frères, nous serons aujourd'hui dans le ciel. »
Averti de ce qui se passe, l'ennemi accourt vers la chapelle en poussant d'effroyables hurlements. « Fuyez, mes frères, » dit le Père à ses nouveaux enfants, « fuyez et préservez votre foi jusqu'au dernier soupir. Pour moi, je dois demeurer ici tant qu'il y aura quelque âme à sauver. Ma vie n'est rien; nous nous reverrons au ciel. » 11 s'avance vers les Iroquois, qui s'arrêtent un instant, étonnés de voir un homme marcher seul à leur rencontre. Bientôt revenus de leur surprise, ils l'environnent de toute part, et ils le couvrent de flèches. Enfin une balle le frappe au milieu de la poitrine ; le bon pasteur tombe, en prononçant le saint nom de Jésus et en recommandant son âme à Dieu. Son corps est haché en pièces par les barbares et jeté au milieu des flammes, qui consument la chapelle de Saint- Joseph.
Son dévouement sauva la vie à un certain nombre de ses chrétiens ; car, tandis que les Iroquois s'acharnaient contre lui, beaucoup de hurons eurent le temps de s'échapper et de se mettre en lieu de sûreté. Plusieurs de ceux qui avaient fui se réfugièrent près de la maison de Sainte-Marie, où ils trouvèrent des secours dans leur extrême misère. Près de sept cents personnes, dont la plupart étaient des femmes et des enfants, furent tuées ou traînées en captivité.
Le Père Daniel fut le premier jésuite qui reçut la couronne du martyre au pays des hurons. Né à Dieppe, d'une famille honnête, il était entré de bonne heure dans la compagnie de Jésus. Il travaillait depuis quatorze ans dans les missions huronnes, avec un courage et une patience que tous admiraient. Depuis neuf ans, il demeurait dans les places frontières les plus exposées aux attaques de l'ennemi, attendant toujours le bonheur de mourir pour la foi.
Au mois de septembre suivant, l'arrivée de la flottille qui
(1) Relation de 1649.
1649] DU CÀHÀDÀ. 373
revenait de la traite ranima les espérances des Hurons ; elle apportait la nouvelle de la défaite des Iroquois près des Trois- Rivières, et elle amenait une trentaine de français, dont la plupart avaient déjà fait la guerre (1). Sur un des canots était une petite pièce de canon destinée à défendre la maison de Sainte-Marie. Ces secours arrivaient fort à propos, mais ils ne suffisaient point pour rétablir les affaires des Hurons. La nation avait perdu confiance dans ses propres forces, et elle semblait déjà résignée à sa destruction par les Iroquois. Le courage de quelques individus ne pouvait tirer les masses de leur inertie, ni les engager à observer les règles que prescrit la prudence la plus ordinaire. Ainsi la providence paraissait avoir décidé la chute de la nation huronne et la dispersion des éléments de foi et de civilisation qu'y avaient introduits les missionnaires. Le P. de Brebeuf avait assisté à l'établissement de la mission ; il avait pris une grande part aux peines et aux travaux qu'il avait fallu endurer pour la fonder; Dieu voulut que sa mort fût le signal de la ruine non-seulement de la mission, mais de la nation tout entière (2).
Les Iroquois, déterminés à profiter des avantages qu'ils avaient déjà obtenus, résolurent de détruire les unes après les autres toutes les bourgades huronnes. Dans l'automne de 1648, mille guerriers, presque tous munis d'armes à feu obtenues des Hollandais, partirent pour cette expédition. Pendant tout l'hiver, ils firent la chasse dans les bois, s'approchant peu à peu du pays huron ; ils parcoururent ainsi plus de cent lieues, sans avoir été découverts. Le seize mars, ils étaient arrivés près du bouig de Saint-Ignace, qu'ils firent reconnaître pendant la nuit. Il était protégé de trois côtés par de profondes ravines et environné d'une palissade de quinze à seize pieds de hauteur. Un seul point était accessible, et ce fut par là qu'à l'aube du jour l'ennemi fit ses approches. L'attaque fut conduite avec tant de silence et de rapidité, que les Iroquois furent maîtres de la place avant qu'aucun des habitants n'eût eu le temps de se défendre. D'ailleurs il s'y trouvait peu d'hommes capables de combattre, la plupart étant allés à la chasse ou à la recherche des ennemis. Aussi la victoire ne coûta que dix guerriers aux Iroquois. Presque tous les habitants, hommes, femmes et enfants, furent massacrés ; ceux qu'on épargna
(1) Journal des Jésuites, Anno 1648.
(2) Relation du P. Bressani, traduction du P. Martin.— Relation des Jésuites
alors étaient réservés à une captivité plus cruelle que la mort. Trois hurons seulement s'échappèrent presque nus ; ils fuirent au milieu des neiges qui couvraient encore la terre, et réussirent à gagner le bourg le plus voisin, où leur récit répandit l'épouvante. Les Iroquois les suivirent de près ; car, ne voulant pas donner à leurs ennemis le temps de se préparer à la résistance, ils poussèrent si vivement vers le bourg de Saint-Louis, qu'ils s'y présentèrent vers le lever du soleil. Des femmes et des enfants venaient d'en sortir, dans la crainte d'éprouver le sort des habitants de Saint-Ignace. Quatre-vingts hurons déterminés se précipitent vers la palissade pour la défendre; ils repoussent deux assauts, et tuent une trentaine de leurs ennemis. Mais enfin le grand nombre l'emporte; les pieux sont renversés à coups de hache; les Iroquois pénètrent par les brèches, et font un horrible massacre de ceux qu'ils rencontrent. Le feu est mis aux cabanes, et bientôt une colonne de fumée, s'élevant au-dessus du bourg de Saint-Louis, avertit les habitants de Sainte-Marie, située à une lieue de là, que les Iroquois ont recommencé leur œuvre de dévastation.
Dans le bourg de Saint-Louis se trouvaient alors les Pères de Brebeuf et Gabriel Lalemant, qui étaient chargés des cinq bourgades voisines (1). Ils avaient refusé de suivre les fuyards, et étaient restés pour secourir ceux des chrétiens qui allaient être exposés aux dangers du combat. Au milieu des horreurs de la mêlée, pendant que les décharges de la mousqueterie, les cris des guerriers, les gémissements des blessés formaient autour d'eux une épouvantable confusion de bruits, qui déchiraient les oreilles et attristaient le cœur, les deux missionnaires se tenaient auprès de la brèche, l'un occupé à baptiser les catéchumènes, et l'autre donnant l'absolution à ceux qui étaient déjà chrétiens. Ils furent bientôt saisis eux-mêmes et envoyés avec les autres prisonniers au bourg de Saint-Ignace. En même temps, les vainqueurs expédiaient des éclaireurs pour examiner les défenses de la maison de Sainte-Marie, et, sur leur rapport favorable, le conseil de guerre décida de l'attaquer le lendemain. De leur côté, les Français se préparaient à une vigoureuse défense, tous étant résolus de mourir plutôt que de se rendre. Deux cents iroquois s'avancèrent en effet ; mais ils furent repoussés par des hurons de la tribu de l'Ours (2), et obligés de se mettre à l'abri derrière ce qui restait des palissades de Saint-Louis. Après plusieurs escar-
(1) Relation de 1649.
,(2) Les Attignaouantans
1649] bu c.\n\u>x, 375
mouches, où tour à tour les deux partis furent vainqueurs et vaincus, les Iroquois restèrent maitres du champ de bataille ; la victoire leur avait cependant coûté cher, car ils avaient perdu près de cent de leurs meilleurs guerriers.
Cependant ceux qui étaient entrés au fort de Saint-Ignace voulurent se donner le plaisir de torturer les deux jésuites. Ceux-ci s'attendaient déjà aux tourments réservés aux prisonniers ; le P. de Brebeut avait même, quelque temps auparavant, annoncé sa mort comme prochaine.
Salués à leur arrivée par une rude bastonnade, ils sont attachés au poteau et tourmentés avec le fer et le feu ; on leur suspend au cou un collier de haches rougies sur des charbons ; on leur met des ceintures d'écorce, enduites de poix et de résine enflammées ; en dérision du saint baptême, on leur verse de l'eau bouillante sur la tète. Quelques hurons transfuges se montrent les plus cruels, et joignent l'insulte à la cruauté : «Tu nous as dit, Echon,» répétaient-ils, « que plus on souffre en ce monde plus on est heureux dans l'autre : eh bien, nous sommes tes amis, puisque nous te procurons un plus grand bonheur dans le ciel. Remercie-nous des bons services que nous te rendons, »
Dans le plus fort de ses tourments, le P. Gabriel Lalemant levait les yeux au ciel, joignant les mains et demandant à Dieu du secours. Le P. de Brebeuf demeurait comme un rocher, insensible au fer et au feu, sans pousser un seul cri, ni même un seul soupir. De temps en temps, il élevait la voix pour annoncer la vérité aux infidèles et pour encourager les chrétiens qu'on torturait autour de lui. Irrités de la sainte liberté avec laquelle il leur parlait, ses bourreaux lui coupèrent le nez, lui arrachèrent les lèvres, et lui enfoncèrent un fer rouge dans la bouche. Le héros chrétien conserva le plus grand calme, et son regard était si ferme et si assuré, qu'il semblait encore commander à ses bourreaux.
On amena alors près du P. de Brebeuf son jeune compagnon couvert décorées de sapin, auxquelles on se préparait à mettre le feu ; celui-ci, se jetant aux pieds du vieux missionnaire, se recommanda à ses prières et répéta les paroles de l'apôtre S. Paul. « Nous avons été mis en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.» En ramenant le P. Lalemant à son poteau, on alluma les écorces qui le couvraient; et ses bourreaux s'arrêtèrent pour goûter le plaisir de le voir brûler lentement ■et d'entendre les soupirs qu'il ne pouvait s'empêcher de pousser.
Rendus furieux par l'odeur du sang, les Iroquois se surpassèrent dans cette occasion par des raffinements de cruauté ; ils arrachèrent les yeux du P. Lalemant, et mirent à la place des charbons ardents ; ils taillaient sur les cuisses et sur les bras des deux missionnaires des morceaux de chair, qu'ils faisaient rôtir sur des charbons et qu'ils dévoraient sous leurs yeux.
Les tourments du P. de Brebeuf durèrent environ trois heures; il mourut le jour même de sa prise, lé seize mars, vers quatre heures du soir. Après sa mort, les barbares lui arrachèrent le cœur qu'ils se partagèrent ; ils espéraient que ceux qui en mangeraient, obtiendraient une portion du courage de leur victime. Les bourreaux s'acharnèrent alors sur le P. Gabriel Lalemant, qui fut torturé sans interruption jusqu'au lendemain à neuf heures du matin. Encore dut-il de voir terminer alors ses maux, à la compassion d'un iroquois, qui, fatigué de le voir languir depuis un jour et une nuit, lui donna un coup de hache pour mettre un terme à ses souffrances.
Le Père Gabriel Lalemant, neveu des deux missionnaires de ce nom, n'était au pays des Hurons que depuis six mois,- Né à Paris d'une famille distinguée dans la robe, il avait professé les sciences pendant plusieurs années. Malgré la faiblesse de son corps et la délicatesse de sa constitution, depuis plusieurs années il demandait la grâce d'être envoyé dans les pénibles missions du Canada. Quoique arrivé un des derniers sur la scène des combats, il eut le bonheur d'être un des premiers à ravir la couronne du martyre. Il n'était âgé que de trenteneuf ans lorsqu'il eut la gloire de mourir en annonçant l'évangile (1).
Dans toute l'histoire du Canaday on ne rencontre pas de plus grande ligure que celle du P. de Brebeuf. Parmi les missionnaires et les courageux laïques qui, pour la cause de Dieu, se sont exposés volontairement à la mort et ont réussi à obtenir la gloire du martyre, plusieurs ont eu autant de mérite que cet homme vénérable -r ainsi le P. Jogues, René Goupil et quelques autres encore étaient bien certainement des héros chrétiens ; mais les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi le martyre du P. de Brebeuf lui donnent un relief tout particulier.
Le Père Jean de Brebeuf, appartenait à une ancienne et noble famille normande des environs de Bayeux, que l'on dit avoir été la souche de celle d'Arundel, en Angleterre. Il était
(1) Relation de 1649.— Relation du P. Bressani.— Charlovoix, Histoire de la Nouvelle- France.
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oncle du traducteur de la Pharsale de Lucain; et lui-même paraît avoir eu pour la littérature d'heureuses dispositions, dont on aperçoit des traces dans ses lettres et ses relations sur la mission huroime. Il a été justement regardé comme l'apôtre des Huronfi; car, lorsqu'il remonta dans leur pays en 1634, il s'y trouvait à peine quelques chrétiens. Dieu répandit de si abondantes bénédictions sur ses travaux, qu'à sa mort l'on y comptait environ sept mille fidèles, et par tout le pays la croix de Jésus-Christ avait été arborée avec gloire. On admirait dans le P. de: Brebeuf un jugement supérieur, une prudence consommée, une douceur inaltérable et un courage que rien ne pouvait ébranler. Mais sa profonde humilité lui cachait les belles qualités que les Français et les Hurons admiraient en lui. «J'ai reconnu,» disait-il dans un mémoire écrit pour luimême, « que je ne possède aucun talent. Je m ) sens cependant porté à obéir; et je crois être propre à garder la porte, à balayer les chambres et à faire la cuisine. Je me conduirai toujours comme un mendiant admis par charité dans la compagnie (1). » Sa douceur était à l'épreuve des plus rudes attaques ; dans les travaux et les fatigues des missions, dans ses rapports avec les barbares les plus grossiers, au milieu des souffrances et des persécutions, jamais on ne remarqua en lui l'apparence même de la mauvaise humeur. Pendant les voyages, il était toujours le premier à se jeter à l'eau pour traîner le canot; dans les portages, il se chargeait ordinairement des plus lourds fardeaux. Appréciateurs des avantages physiques, les sauvages ne pouvaient se lasser d'admirer sa haute taille et sa grande force. Lui-même, avec une touchante bonhomie, rattachait à son nom ses qualités corporelles en disant: « Pour moi, je ne suis qu'un bœuf, bon seulement à tracer un sillon.» Le sillon qu'il traça en effet dans le champ du père de famille fut si profond et si bien arrosé de ses sueurs, qu'il a produit une riche moisson pour le ciel.
Depuis longtemps il s'était ..offert à Dieu pour le martyre, comme le témoignaient quelques lignes trouvées parmi ses résolutions; écrites. « Je vous promets, ô mon Dieu, » y disaitil, « que, si jamais dans votre miséricorde vous m'offrez la grâce du martyre, je tâcherai de ne m'en rendre pas indigne ; de sorte qu'à l'avenir je ne me regarderai point comme libre d'éviter l'occasion de mourir quand elle se présentera. Tous les jours de son apostolat, il s'y élait assidûment préparé,
Relation, de 1649.
en s'accoutumant à se vaincre lui-même : c'est ce qu'après sa mort témoignèrent ses confrères et ce qui est confirmé par les maximes qu'il avait tracées pour régler sa conduite. «Je me laisserai broyer, plutôt que d'enfreindre volontairement une seule règle. Jamais je ne dirai : C'est assez, quand il s'agira de travailler ou de souffrir pour Dieu (1). »
Les corps des missionnaires, mutilés et à demi brûlés, furent recueillis avec respect après le départ des Iroquois, et ensevelis le dimanche suivant, vingt-unième jour de mars. Le crâne du P. de Brebeuf fut apporté à Québec, et placé dans le socle d'un buste d'argent, que la famille du vénérable missionnaire envoya pour cette fin au Canada. Conservée jusqu'à la fin du siècle dernier au collège des Jésuites de Québec, cette précieuse relique fut transportée chez les dames Hospitalières après la mort du P. Casot, dernier membre de la compagnie au Canada; elle y est gardée comme un témoignage du dévouement des premiers missionnaires et une page glorieuse de l'histoire de la Nouvelle-France.
Le courage déployé par les luirons chrétiens de la tribu de l'Ours avait ébranlé la confiance des Iroquois, qui s'étaient imaginés que rien ne leur pourrait résister. Aussi, ils n'osaient aller attaquer la maison de Sainte-Marie, défendue par les Français. Le jour de la fête de Saint Joseph, une terreur panique se répandit si subitement dans leur camp, que les chefs furent forcés de consentir à une retraite précipitée. Ils emmenèrent avec eux un grand nombre de captifs,, qu'ils chargèrent comme des bêtes de somme de tout le butin fait pendant l'expédition. Mais, avant de se mettre en route, ils voulurent se défaire de ceux des prisonniers qui les auraient retardés dans le voyage (2). Ils les attachèrent dans les cabanes, auxquelles ils mirent le feu en sortant du bourg; des familles entières furent ainsi horriblement brûlées au milieu des éclats de joie de leurs bourreaux, dont les oreilles étaient flattées par les cris plaintifs des femmes et des petits enfants.
Embarrassée par le butin et par le nombre des prisonniers,, la marche rétrograde des Iroquois aurait pu être inquiétée et même leur devenir fatale, s'il n'y avait pas eu découragement et trahison parmi les Huions. Sur les trois ou quatre milleguerriers en état de poursuivre l'armée iroquoise, fatiguée,, grandement réduite en nombre et privée de ses meilleurs chefs, sept cents hommes seulement sortirent du bourg de-
(1) Relation de 1649.
(2) Relation dt 1649.
Saint-Michel pour rejoindre l'ennemi. N'ayant pu l'atteindre après deux jours de marche, craignant de manquer de vivres et se défiant peut-être de leurs forces, ils retournèrent sur leurs pas, sans avoir fait autre chose que de recueillir sur le chemin les restes de quelques pauvres prisonniers, qui avaient été assommés à coups de hache ou brûlés au poteau.
Toutes ces mauvaises nouvelles furent portées à Québec par le P. Bressani. Il y descendit au commencement de l'été, avec quelques français et une bande de hurons, qui passèrent l'hiver dans la colonie, après avoir vainement essayé de remonter à deux ou trois reprises.