CHAPITRE HUITIÈME
Découragement des Hurons — Plusieurs hurons chrétiens se retirent avec les missionnaires à l'île de Saint-Joseph — Us y éprouvent la famine et des maladies — LeP. Ragueneau les conduit à Québec— Dispersion du reste de la nation — Destruction du bourg de Saint-Jean, chez les Tionnontates — Mort du P. Garnier etdu P. Chabanel — Anahotaha, chef huron, surprend et massacre un parti iroquois— La nation neutre chassée de son pays par les Iroquois — Les hurons chrétiens sont placés dans l'île d'Orléans— Négociations avec les colonies anglaises —Le P. Druillètes sur le Kinibeki et à Boston — Gouvernement et état de la Nouvelle-Angleterre — Le P. Druillètes visite le Rév. John Eliot— Le P. Druillètes et Jean-Paul Godefroy, chargés de proposer aux Anglais une alliance offensive et défensive contre les Iroquois, ne réussissent point dans leur mission — Funestes effets de la décision des autorités anglaises.
Les Hurons demeurèrent complètement découragés à la suite' de ces désastres répétés ; ils se persuadèrent que leur nation était destinée à périr sous les coups des Iroquois, auxquels pendant si longtemps elle avait résisté avec succès. Quinze bourgs furent abandonnés par leurs habitants, qui se dispersèrent, les uns dans les forêts ou sur des rivières et des lacs éloignés, les autres parmi les nations voisines encore assez fortes pour se défendre contre l'ennemi commun. Plusieurs se réfugièrent dans l'île d'Ekaentoton, nommée plus tard Manitoualin, et dans quelques îles voisines alors inconnues aux Iroquois. La résidence de Sainte-Marie se trouva ainsi découverte de tous les côtés, et exposée aux premières attaques de l'ennemi. Demeurer dans ce lieu, d'où les Hurons se retiraient et où les Algonquins n'auraient plus eu intérêt à venir, était s'exposer sans raison et rendre inutile la présence des missionnaires. Trois cents familles, presque toutes chrétiennes, s'étaient réunies dans l'île de Saint-Joseph (1) ; elles envoyèrent une députation de douze capitaines pour prier les missionnaires d'aller s'établir auprès d'elles, afin d'en faire une île de chrétiens.
Incapables de résister aux raisons qu'alléguèrent les députés,
(1) Aujourd'hui Charity ou Christian Ts'and, près de Penetanguishino Le P. P. Martin, jésuite, qui a visité les lieux consacrés par les travaux et les souffrances des anciens missionnaires, a publié des détails d'un grand intérêt sur le pays des Uurons, dans les notes qu'il a jointes à sa traduction de l'ouvrage du P. Bressani.
les missionnaires transportèrent la résidence de Sainte-Marie à l'île de Saint-Joseph. Avant de s'éloigner de leur ancienne demeure, ils mirent le feu à la chapelle, aux maisons et à l'hôpital. Quarante séculiers étaient attachés à la mission par pur dévouement religieux ; s'occupant ordinairement à différents travaux, tous devenaient soldats quand il s'agissait de repousser les Iroquois. Ils suivirent les missionnaires à l'île de Saint- Joseph, et mirent la main à l'œuvre avec tant d'activité, que, dans l'été, la nouvelle habitation fut achevée, et la bourgade huronne environnée d'un retranchement et de quelques redoutes (1).
Les familles arrivées les premières à l'île de Saint-Joseph avaient pu ensemencer la terre, qui produisit abondamment. Mais un très-grand nombre d'autres s'étant ensuite réunies à la petite colonie, la récolte se trouva insuffisante pour tant de personnes. Durant l'été, la plupart avaient vécu de racines, de fruits sauvages et de quelques poissons ; ces secours manquèrent lorsque l'hiver eut glacé les lacs et les rivières, et recouvert la terre d'une épaisse couche de neige. Pendant quelque temps Ton'se procura des glands, que l'on mangeait avec délices ; quand il n'y eut plus moyen d'en trouver, la disette devint extrême et força de dévorer les objets les plus dégoûtants. Bientôt une maladie contagieuse, se joignant à là famine, fit de nombreuses victimes, surtout parmi les enfants. Pour comble de misères, le jour et la nuit, il fallait se tenir sur ses gardes contre les Iroquois, qui avaient menacé d'enlever les postes de l'île et d'en exterminer tous les habitants. Plu-r sieurs hurons, s'étant éloignés pour trouver de quoi soulager leur faim, tombèrent dans les embuscades de l'ennemi, et furent massacrés.
Frappée par des maux multipliés et sans cesse renaissants, la petite colonie se voyait condamnée à périr, si elle s'obstinait à rester dans l'île de Saint-Joseph. Aussi, lorsque le printemps fut arrivé, deux capitaines vinrent, au nom de tous, prier le P. Ragueneau, supérieur de la mission, de les conduire à Québec pour y demeurer. Après avoir consulté ses confrères, il résolut de sauver la petite troupe de chrétiens que la famine et la guerre menaçaient de détruire. La proposition ayant été mûrement pesée, il fut décidé que tous descendraient ensemble à Québec; le projet, une fois arrêté, fut de suite mis ^l exécution, afin d'empêcher les Iroquois d'en avoir connaissance.
(1) Relation de 1650.
Trois cents chrétiens hurons partirent avec les missionnaires pour entreprendre ce long et dangereux voyage. De tous côtés l'on découvrait les marques du passage des Iroquois, des cabanes à demi-brûlées, des champs abandonnés, des restes de bûchers sur lesquels avaient été tourmentées les malheureuses victimes de leur barbarie, plusieurs forts où ils avaient passé l'hiver en faisant la chasse aux hommes aussi bien qu'aux bêtes. Les bords du grand lac des Nipissiriniens étaient devenus une profonde solitude, depuis que tous les habitants des environs avaient été massacrés par les Iroquois.
A mi-chemin, une alarme assez vive fut jetée parmi les voyageurs; l'avant-garde ayant découvert les pistes d'imparti nombreux, on crut que des ennemis étaient dans le voisinage. La joie fut donc grande lorsqu'on reconnut que c'était une bande de vingt hurons et de quarante français, qui remontaient accompagnés du P. Bressani, et qui, attaqués peu de jours auparavant par des iroquois, se tenaient depuis sur leurs gardes. Se confiant dans leur nombre, ils s'étaient laissé surprendre sur la rivière des Outaouais, et voici ce qu'ils rapportaient. Des iroquois, qui avaient hiverné en ces lieux et qui au printemps étaient restés pour attendre le passage des canots, avaient aperçu la fumée s'élevant au-dessus du lieu où étaient campés les compagnons du P. Bressani ; pendant la nuit ils firent une reconnaissance, et bien qu'ils ne fussent que dix guerriers,ils eurent l'assurance d'attaquer ces soixante hommes. S'étant glissés dans le camp pendant que les Hurons et les Français dormaient, ils déchargèrent leurs coups sur les premiers qu'ils rencontrèrent. Eveillé par les plaintes des mourants, le P. Bressani se leva et appela aux armes; dans le même moment il reçut trois blessures. Les alliés, tirés par ces cris de leur profond sommeil, saisirent leurs armes, et, se jetant sur les assaillants, en tuèrent six et en firent deux prisonniers.
Informée des malheurs arrivés au pays des Hurons, la bande du P. Bressani se joignit aux familles qui descendaient, et rebroussa chemin.
Les Hurons arrivaient à Québec avec d'autant plus de confiance, qu'ils connaissaient l'intérêt que leur portaient les Français. Ils comptaient aussi sur la coutume, fidèlement suivie chez les peuples sauvages, de donner l'hospitalité à ceux que des malheurs forcent à abandonner leur patrie. À Montréal, on les invita à s'établir dans l'île ; mais ils refusèrent cette offre généreuse, parce qu'ils redoutaient les visites des Iroquois, et savaient qu'à Québec, ils se trouveraient plus
éloignés de leurs farouches ennemis. Dans ce dernier lieu, on reçut avec charité les pauvres exilés. Les Ursulines et les Hospitalières se chargèrent de nourrir plusieurs familles; le gouverneur et quelques particuliers généreux en firent autant. 11 en resta encore près de deux cents aux soins des Jésuites, qui pour fournir à ces dépenses, renvoyèrent en France plusieurs des missionnaires, rendus disponibles par la destruction des missions huronnes.
Les chrétiens qui s'étaient réfugiés à l'île de Saint-Joseph en 1649, ne formaient qu'une partie de la nation, car plusieurs bandes de luirons s'étaient dispersées de différents côtés. Une d'elles alla se réfugier dans l'île d'Ekaentoton, où les Jésuites avaient d'abord songé à conduire le gros des chrétiens ; une autre se retira à Michillimakinac, île avantageusement située près de l'entrée du lac Michigan et considérée comme sacrée parmi les tribus de l'ouest. Quelques familles se joignirent aux Eriés ou Chats, placés sur la côte méridionale du lac du même nom. Peu d'années après, ces familles huronnes furent enveloppées dans la ruine totale de la nation qui les avait adoptées.
Les habitants des deux villages de Saint-Michel et de Saint- Jean-Baptiste, ne sachant que devenir, en appelèrent à la générosité de leurs ennemis, et furent admis dans le canton de Tsonnontouan. Bon nombre de ces hurons étaient chrétiens; et non seulement ils conservèrent leur foi, mais ils inspirèrent à plusieurs de leurs nouveaux alliés le désir de connaître la religion chrétienne. Lorsque, bien des années après, quelques missionnaires pénétrèrent dans ce canton, ils furent remplis d'étonnement et d'admiration en trouvant, au milieu des désordres de la barbarie, une petite réunion de chrétiens fervents et constants dans la foi.
Enfin, beaucoup de hurons se réfugièrent dans les montagnes de la nation du Petun, où les Jésuites avaient deux missions. Le bourg principal d'une des missions avait reçu le nom de Saint-Jean. Il se trouvait près des frontières du pays, et par conséquent fort exposé ; mais, comme il y restait plus de cinq cents familles, on se croyait en sûreté. Au mois de novembre de l'année 1649, on y apprit que trois cents iroquois rôdaient dans les environsy cherchant à surprendre quelque village. Les habitants du bourg Saint-Jean, hommes de main et de courage (1), les attendirent de pied ferme pendant plu-
(1) Relation de 1650.
sieurs jours ; enfin, voyant que l'ennemi ne se montrait pas, ils partirent pour aller le rencontrer et le détruire, car ils étaient assurés de remporter la victoire.
Les Iroquois avaient fait un détour pour cacher leur marche, et, pendant qu'on les cherchait au loin, ils parurent le sept décembre devant le bourg, qu'ils savaient être dégarni d'hommes. Les portes furent facilement forcées, et les Iroquois, pressés d'en finir dans la crainte d'être surpris, se hâtèrent de massacrer tous ceux qui n'auraient pu facilement les suivre dans leur retraite précipitée. Le Père Charles Garnier, d'une riche famille de Paris, était alors le seul missionnaire résidant dans le bourg. Aux cris des assaillants, il reconnaît tout le danger, et court à l'église, où étaient réunis quelques chrétiens. « Mes frères, » leur dit-il, en entrant, «nous sommes morts; priez Dieu, et prenez la fuite par où vous pourrez vous échapper. » En vain ces bonnes gens le pressent de fuir avec eux; il leur donne sa bénédiction, et se jette au milieu des groupes de vieillards, de femmes et d'enfants qui n'ont point la force de fuir; il les exhorte, les baptise, les absout et les prépare à aller à Dieu. Pendant qu'il exerce ces saintes fonctions, il est atteint de deux balles et renversé baignant dans son sang. Revenu bientôt à lui-même, il se relève un peu pour prier, et aperçoit à quelques pas un pauvre chrétien, qui comme lui a été laissé pour mort. Il se traîne de son côté pour l'assister; mais, ayant été observé par des iroquois dans l'accomplissement de cet acte de sublime dévouement, ces barbares le renversent mort, en lui assénant deux coups de hache sur les tempes.
Deux jésuites étaient dans la mission voisine. Us accueillirent avec charité les pauvres fugitifs. Le lendemain, ayant appris la retraite de l'ennemi, ils allèrent visiter les ruines fumantes du bourg de Saint-Jean, pour porter secours à ceux qui auraient pu échapper et pour donner la sépulture à leur confrère. Ils trouvèrent son corps couvert d'une couche épaisse de sang et de cendres. Se dépouillant d'une partie de leurs habits pour couvrir ces restes précieux, ils les inhumèrent au lieu même où avait été l'église.
Deux jours après la prise et l'incendie du bourg, les guerriers hurons et tionnontates, revenant de leur course inutile, s'arrêtent sur les débris de leurs demeures désolées. Pas une plainte n'est proférée ; pas une larme n'est versée ; car aux femmes seules il appartient de pleurer et de se plaindre. Dans un profond silence, ils allument les feux ; et, assis à l'entour
suivant la façon des sauvages, ils demeurent une demi-journée, sans parler, sans lever les yeux, sans même pousser un soupir: c'était-làle seul'deuil qui fût permis à des hommes.
Deux jours avant la destruction de la bourgade de Saint-Jean, le P. Chabanel compagnon du P. Garnier, était parti sur l'ordre de ses supérieurs pour se rendre à la résidence de Sainte-Marie. Avec lui cheminaient sept ou huithurons chrétiens. Fatigués à la suite d'une pénible marche et surpris par les ténèbres, ils s'étaient un soir arrêtés au milieu des bois pour y passer la nuit. Pendant que les hurons dormaient, le P, Chabanel veillait; vers le milieu de la nuit, il entendit un bruit confus de pas, des cris, des gémissements: c'était l'armée iroquoise revenant victorieuse et traînant à sa suite les malheureux captifs, dont quelques-uns avaient entonné la chanson de guerre. Il comprit ce qui était arrivé, et éveilla ses compagnons ; ceux-ci prirent la fuite avec précipitation, et abandonnèrent le missionnaire, qui ne les pouvait suivre. Comme il n'avait point paru depuis, on crut d'abord qu'il était mort de froid ou de faim; mais plus tard on apprit qu'il avait été tué par un huron apostat, qui s'était vanté qu'il donnerait la mort à quelqu'un des Pères Jésuites (1).
La dispersion des Hurons fut accompagnée de plusieurs épisodes intéressants, dont un des plus remarquables se passa à Sainte-Marie,, dans l'île de Saint-Joseph. En partant pour Québec, le P. Ragueneau y avait laissé plusieurs familles qui devaient le suivre dans l'automne de 1650 ; mais des circonstances imprévues les empêchèrent de tenir leur promesse. Malgré l'éloignement de cette île, les Iroquois n'y laissèrent pas en repos les malheureux qui s'y étaient retirés. Yers la fin de l'automne de 1650, un parti ennemi éleva un fort sur la terre ferme, et attendit patiemment l'occasion de surprendre ceux qui s'éloigneraient de l'habitation. Enfin quelques chasseurs hurons, étant sortis, tombèrent dans une embuscade; parmi eux était Anahotaha, chef célèbre dans les conseils aussi bien que dans les combats, et remarquable par sa prudence et par sa finesse. 11 se préparait à vendre chèrement sa vie, lorsqu'il fut arrêté par les paroles des capitaines iroquois, qui lui déclarèrent qu'ils avaient des pensées de paix, et qu'ils venaient engager les Hurons à se réfugier parmi eux, afin de former un seul peuple. Accoutumé à toute espèce d'aventures et connaissant la fourberie des Iroquois, il s'avança avec assurance
(1) Relation de 1650.
jusques dans leur fort, résolu de les prendre dans leurs propres pièges. Ils étalèrent des présents devant Anahotaha, et lui firent en même temps des propositions. «Ce n'est pas à moi, » leur répondit-il, « qu'on doit offrir ces présents, et faire ces propositions; c'est aux vieilles têtes qui sont le conseil et l'âme de notre pays. Gardez-moi comme otage, et envoyez vers eux quelques hommes de conduite et de courage. » — « Non pas, » lui répondirent-ils ; « tu iras toi-même, et tes compagnons resteront ici comme otages. »
Trois iroquois partent avec Anahotaha, pour traiter de l'union des deux peuples. Un cri de joie, qu'il jette en entrant dans la bourgade, met en émoi tous les Hurons qui accourent auprès des ambassadeurs. « Mes frères, » leur dit Anahotaha, «le ciel nous est favorable ; les Iroquois n'entretiennent plus de pensées de sang contre nous; ce sont nos frères et nos pères : ils nous donnent aujourd'hui la vie, après nous avoir conduits au tombeau. » A ces mots, des acclamations retentissent de toutes parts. Les Iroquois, témoins de cette manifestation, ne peuvent rien attendre de plus favorable. Pendant que chacun les fête de son mieux, Anahotaha tient un conseil secret avec trois ou quatre des meilleures têtes ; on y conclut que, l'ennemi cherchant à tromper, il faut le prévenir et le prendre dans ses propres filets ; et le chef huron est chargé de mettre le projet à exécution. Un cri public annonce à tout le village qu'on va partir avec les Iroquois, afin d'aller demeurer dans leur pays ; les femmes pilent le maïs nécessaire pour le voyage, qu'on doit commencer dans trois jours ; hommes, femmes, enfants, tous se préparent à se mettre en route. Anahotaha est le premier à porter cette nouvelle aux Iroquois ; les visites deviennent fréquentes de part et d'autre, et la confiance semble complètement établie entre les deux peuples.
Trente iroquois étaient dans le fort des Hurons lorsque, à un signal donné, les haches huronnes se lèvent sur leurs têtes, et ils sont tous massacrés, à l'exception de trois, sauvés par Anahotaha, en reconnaissance de ce qu'eux-mêmes lui avaient conservé la vie. L'un des blessés avoua ingénument qu'au moment où ils furent attaqués, ils étaient sur le point de faire main basse sur tous les Hurons. Découragés par la mort de leurs plus braves compagnons, les Iroquois qui étaient restés sur la terre ferme, reprirent précipitamment le chemin de leur pays, et laissèrent tranquilles les chrétiens de Sainte-Marie.
(1) Relation, de 1651.
Ce repos ne pouvait être que momentané ; les Iroquois devaient chercher à laver dans le sang de leurs ennemis l'affront qu'ils venaient de recevoir. Voilà ce que comprirent les Hurons ; aussi, au printemps suivant, ils s'éloignèrent de Sainte- Marie, et allèrent chercher une retraite à soixante lieues de là dans l'ile d'Ekaentoton. Il était temps; car, à peine avaientils laissé l'île de Saint-Joseph qu'une bande d'iroquois y arriva et déchargea sa fureur sur quelques pauvres chrétiens qui n'avaient pu suivre leurs frères.
En même temps qu'ils poursuivaient à outrance les restes de la nation huronne, les Iroquois entreprenaient de détruire la nation neutre, qui jusqu'alors s'était maintenue à force de ménagements ; elle avait porlé la patience si loin, qu'un de ses bourgs ayant été surpris par trahison et complètement détruit, elle avait gardé un honteux silence. En vain s'élait-elle courbée sous l'humiliation; son sort était prononcé. Occupant le beau pays qui s'étend au nord de la rivière de Niagara (1), entre les lacs Ontario et Erié, les Attiouandaronk ou Neutres étaient trop voisins des Iroquois pour se flatter de rester longtemps tranquilles. Ceux-ci, en effet, mirent sur pied des forces considérables, et enlevèrent deux bourgades des Neutres, dans l'une desquelles il y avait plus de seize cents hommes ; la première fut prise dans l'automne de 1650, et la seconde au printemps suivant. Cette perle fut si grande et si douloureuse, qu'elle entraîna la ruine de la nation neutre; car les bourgades éloignées furent aussitôt abandonnées de leurs habitants, qui s'enfuirent pleins d'épouvante et se dispersèrent dans les forêts ou sur les rivières les plus éloignées. Les Hurons qui s'étaient réfugiés chez les Neutres furent encore forcés de s'enfuir ; quelques-uns gagnèrent vers l'ouest, et d'autres se dirigèrent vers le midi, pour se joindre à leurs alliés les Andastes (2). Commencée en 1650, la destruction de la nation neutre fut complétée en 1651.
La politique des Iroquois semble, vers cette époque, avoir été d'entourer leur pays d'une vaste solitude, et d'étendre sans cesse ce cercle de désolation, par la destruction ou la dispersion des tribus environnantes. Vers le midi et l'est, ils éprou-
(1) Le Père Ragueneau est le premier écrivain qui ait mentionné la cataracte do Niagara. Dans la Relation de 1643, il en écrit comme suit : " De la môme nation neutre tirant vers le midi, on trouve un grand lac, quasi de deux cents lieues de tour, nommé Erié, qui se forme de la décharge de la mer Douce, et qui va se précipiter par une chute d'eaux d'une effroyable hauteur, dans un troisième lac nommé Ontario"
(2) Relation de 1651.
vèrent une vigoureuse résistance, qu'ils ne parvinrent jamais à vaincre : les Andastes, les Mahingans et les Abenaquis, puissants et accoutumés à la guerre, étaient des ennemis redoutables; aussi les Iroquois portaient-ils de préférence leurs armes au nord et à l'ouest, contre les tribus algonquines et chez les nations de la langue huronne, alors livrées à cet esprit de vertige qui précède la chute des peuples.
La plupart des missionnaires qui étaient revenus du pays des Hurons, partirent pour la France; plusieurs étaient usés par les fatigues, et trop âgés pour recommencer l'élude de quelque autre langue sauvage. 11 en resta cependant près de trente dans le pays, pour les besoins des Français et des sauvages chrétiens. Les hurons arrivés avec le P. Ragueneau passèrent l'hiver à Québec; au printemps de 1651 on les plaça à la pointe de l'île d'Orléans, dans un lieu aujourd'hui nommé l'anse du Fort ; ils y furent bientôt rejoints par quelques petites bandes qui s'étaient arrêtées aux Trois-Rivières, à Québec et à Reauport (1). Les exilés y trouvèrent une nouvelle patrie, à laquelle ils donnèrent le nom de Sainte-Marie, en souvenir des lieux qu'ils avaient été forcés d'abandonner. Le site était admirablement choisi, près d'une anse du Saint-Laurent, où les canots pouvaient aborder avec sûreté. Le village fut bientôt formé ; autour d'une humble chapelle, la première qui ait été bâtie dans l'île d'Orléans, s'élevèrent les cabanes faites sur le modèle des anciennes (Jemeures huronnes; auprès, étaient les champs dans lesquels la petite colonie cultivait le maïs ; la foret était toute voisine, et le grand fleuve fournissait les moyens de faire la pèche et la chasse.
La destruction de la nation huronne, qui avait toujours été la fidèle alliée des Français, causa dans la colonie une douloureuse sensation, à laquelle se mêlait un sentiment de profonde inquiétude. Débarrassés de leurs redoutables adversaires, les Iroquois ne se tourneraient-ils pas avec une nouvelle fureur contre les habitations françaises, alors qu'ils n'avaient plus à craindre d'être attaqués du côté de l'ouest? Dorénavant ils pourraient réunir toutes leurs forces, pour écraser d'un seul coup les faibles postes de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal. Déjà quelques petits partis iroquois s'étaient avancés
(1) Vie du P. Chaumonot. Demoiselle Eléonore de Grandmaison, veuve du sieur Chavigny de Berchereau, vendit, pour l'établissement huron, une partie des terres cultivées do son- fief, aujourd'hui connu sous le nom de fief Beaulieu ou Gourdeau. La maison de Noël Bowen, écuyer, occupe aujourd'hui le milieu de l'emplacement du fort des Hurons.
jusqu'à trois lieues de Québec au mois de mars 1850, brûlant les maisons et massacrant plusieurs hommes isolés ; ces courses avaient suffi pour jeter l'épouvante parmi les habitants (1). L'on attendait impatiemment de France des secours qui n'arrivaient point. Les affaires paraissaient être dans un état si déplorable, qu'on crut devoir envoyer en Europe le P. Jérôme Lalemant, supérieur des missions, pour faire connaître la position critique de la colonie. Il partit en effet au commencement de novembre avec le P. Bressani et quelques-uns des principaux habitants du pays.
Cependant, au milieu de la consternation générale, il se trouvait des âmes fortes et courageuses, qui, mettant leur confiance dans la providence, attendaient sans crainte le retour de jours meilleurs. «Au reste,» écrivait la Mère de l'Incarnation (2), « pour délabrées que soient les affaires, n'ayez point d'inquiétude à mon égard, je ne dis point pour le martyre, car votre affection pour moi vous porte à me le désirer, mais j'entends des autres outrages qu'on pourrait appréhender de la part des Iroquois; je ne vois aucun sujet d'appréhender, et, si je ne suis bien trompée, j'espère que les croix que l'église souffre maintenant seront son exaltation. Tout ce que j'entends dire ne m'abat point le cœur; et, pour vous en donner une preuve, c'est qu'à l'âge que j'ai, j'étudie la langue huronne et en toutes sortes d'affaires nous agissons comme -si rien ne devait arriver. »
Ecrivant du Havre-de-Grâce à son provincial, le P. Jérôme Lalemant exprimait les mêmes espérances : « Le quatrième sujet de consolation que je voyais dans ce pauvre pays désolé est le courage et la générosité de nos religieuses tant hospitalières, qu'ursulines. ... ; c'est une des espérances que j'ai de la conservation du pays, ne pouvant penser que Dieu abandonne des âmes de cette nature, si saintes et si charitables. Il me semble que tous les anges du paradis viendraient plutôt à leur secours, si tant est que les hommes de la terre manquassent de procurer leur conservation en ce nouveau monde. »
Cette année même, Dieu éprouvait les Ursulines d'une manière terrible. Dans la nuit du trente décembre, le feu prit à leur boulangerie, et, lors qu'on s'en aperçut, il avait déjà gagné l'étage supérieur, où étaient couchées les jeunes pensionnaires. A peine les religieuses et leurs élèves, à demi vêtues,
(1) Lettres Historiques de la M. de l' Incarnation.
(2) Lettre à son file, du 17 septembre 1650.
390 cours d'histoire [165ï
eurent-elles le temps de s'arracher aux flammes et de se jeter sur la neige qui couvrait le sol. En moins d'une heure le monastère fut entièrement consumé; meubles, habits, papiers, tout avait été la proie des flammes. Aussi l'étonnement des Français et des sauvages fut grand lorsqu'ils virent les religieuses, réunies autour de leur supérieure, s'agenouiller sur la neige, pour remercier Dieu en récitant le Te Deum et pour lui faire une nouvelle offrande d'elles-mêmes. Leur seule inquiétude était qu'on ne voulût les faire repasser en France (1). «Mais,» remarque le P. Ragueneau, «tout le pays a intérêt à leur rétablissement, principalement à cause de leur séminaire ; car l'expérience nous apprend que les filles qui ont été aux Ursu-
lines s'en ressentent toute leur \ie, et que dans leur ménage
elles élèvent bien mieux leurs enfants. »
Accueillies par les religieuses de l'Hôtel-Dieu, les Ursulines demeurèrent chez elles pendant trois semaines ; elles allèrent ensuite se loger dans une petite maison, bâtie par Madame de La Peltrie et voisine des ruines de leur monastère (2). Tous les citoyens, même les plus pauvres, s'empressèrent de leur porter' des secours. Elles firent des emprunts, avec lesquels elles commencèrent la reconstruction de leur maison, et, moins de dix-huit mois après l'incendie, elles prenaient possession de leur nouvelle demeure. « C'est une chose admirable, » dit la Mère de l'Incarnation, à cette occasion (3), « de voir de quelle manière Dieu gouverne ce pays ; lorsque l'on y croit tout perdu, il meut de certains ressorts cachés aux yeux du monde, par le moyen desquels il rétablit ou modère toutes choses. »
Dans le même temps que les Ursulines s'occupaient de relever leur séminaire pour les filles, les Pères Jésuites établissaient un pensionnat modeste pour les garçons. Il fut placé sous la direction d'un honnête laïque, qui leur apprenait à lire et à écrire, et qui leur enseignait le plain-chant. Comme ce pensionnat ou séminaire était voisin de l'église et du collège, les élèves servaient comme enfants de chœur, et les plus avancés allaient en classe au collège. « Sans cela, » dit le P.
(1) Lettres Spirituelles et Historiques de la Mère do l'Incarnation; Relation de 1651; Histoire de T Hôtel- Dieu de Québec.
(2) Cette maison servit plus tard de demeure à Mgr. de Laval ; elle existait encoro, il y a vingt-cinq ans. Quelque petite qu'elle fût, il fallut y loger treize religieuses avec leurs pensionnaires, et y pratiquer une chiipolle, un chœur et des écoles.
(3) Lettres Spirituelles de la Mère de l'Incarnation.
Ragueneau, «nos Français deviendraient sauvages et auraient moins d'instruction que des sauvages mêmes (1). »
De son côté, M. D'Ailleboust employait de son mieux les faibles ressources laissées à sa disposition, afin de conjurer les malheurs qui menaçaient la colonie et de relever les espérances de ses habitants.
D'après une lettre du conseil de Québec, datée du vingtième jour de juin 1651, il paraît que les autorités du Massachuset avaient fait des avances pour établir des relations commerciales entre la Nouvelle-Angleterre et le Canada (2). Le P. Druillètes avait du être le porteur de semblables propositions lorsqu'il revint du pays des Abenaquis en 1647; elles étaient alors demeurées sans résultat, quoique le conseil s'en fût occupé en 1648. Des abenaquis vinrent en 1649 à Québec pour inviter le P. Druillètes à aller demeurer parmi eux ; ils portaient en même temps les lettres des marchands anglais, qui désiraient hâter la conclusion du traité de commerce. Les Français n'avaient garde de rejeter les propositions qui leur étaient faites ; mais, comme un simple traité de commerce était tout à l'avantage des Anglais, ils voulurent y annexer la condition, que les deux peuples s'uniraient pour faire la guerre aux Iroquois, et empêcher ces barbares de détruire les tribus attachées aux intérêts des Européens.
Le P. Druillètes fut chargé d'entamer les négociations, et il partit le premier de septembre 1650, conduit par Noël Négabamat, chef des algonquins chrétiens de Sillery, et par Jean Guérin, attaché au service des missionnaires. Par la rivière Chaudière, les envoyés atteignirent les sources du Kinibeki, qu'ils descendirent jusqu'à Narantsouak (3) premier bourg des
(1) Le maître de pension, mentionné par le P. Ragueneau, était très-probablement le sieur ^aint-Martin, sacristain et chantre de l'église paroissiale, où l'on avait commencé à faire l'office.—" La grande église de Québec, dont on commença la bâtisse il y a trois ans, n'est pas encore toute achevée ; toutefois on commença à Noël à y faire l'office avec un ordre et une majesté qui augmentent la dévotion ; il y a huit enfants de chœur, des chantres et des officiers." Relation de 1651.
(2) Les registres des colonies de Boston et de Plymouth gardent le silence sur ces premières avances faites par les autorités de la Nouvelle-Angleterre au conseil de Québec. Hutchinson semble avoir suivi Charlevoix; voici ce qu'il en dit : " Proposais had been made in the year 1643 to monsieur D'Ailleboust, governor of Canada fora free commerce between the Massachusetts and thatcountry. The French kept a correspondence until the year 1650 when he sent a french agent to Boston Hutchinson's Hist: of Massachusetts Bay, vol 1, p. 166 — Le P. Druillètes nous apprend que ce fut le gouverneur Winthrop qui fit d'abord des propositions. Voici ce qu'en dit ce Père. " Le principal magistrat de la colonie de Kénétigouc, nommé monsieur Wintrop, fils de feu M. Wintrop, qui le premier a écrit à Québec pour le commerce, aime fort les Français et probablement fera pour les secourir ce qu'il pourra, ensuite de la lettre que je lui ai écrite, le priant d'achever ce que son père a commencé. "
(3) Aujourd'hui Norridgwock.
Abenaquis ; à quinze lieues plus loin, ils trouvèrent Koussinoc (1), habitation des marchands anglais. La colonie de Plymouth avait pris possession du Kinibeki et des terres voisines, et elle avait autorisé une compagnie de marchands à y faire le trafic avec les sauvages. Le principal commis de cet établissement était le sieur John Winslow (2), homme considéré dans la Nouvelle-Angleterre et pour lui-même, et pour les services rendus par sa famille. Winslow se montra plein de bienveillance envers le jésuite ambassadeur, et voulut le conduire à Boston, où il fut accueilli avec bienveillance et logé chez le major général Gibbons (3). Son caractère d'envoyé du gouverneur de la Nouvelle-France fut pour lui une sauvegarde suffisante, quoique une loi fort sévère eût été passée, quelques années auparavant, contre les Jésuites et tous les ecclésiastiques catholiques (4).
Il fut conduit par les sieurs Winslow et Gibbons à Roxbury, où demeurait le gouverneur Dudley. Yoici comme il rend compte de sa mission dans une lettre adressée à ses supérieurs. « Je lui présentai la lettre de créance de la part de monsieur le gouverneur de Kébec, et lui demandai audience en qualité d'ambassadeur et agent, non-seulement au nom de monsieur
le gouverneur , mais aussi de la part des catéchumènes
abnaquiois qui sont sous la jurisdiction de Plymouth Le
jour de mon audience fut différé jusques au mardi suivant, par ce que M. le gouverneur d'ici devait assembler les magistrats .ce jour-là pour quelque autre occasion
« Avant de vous exposer ce que j'ai fait ici de ma double ambassade, il est nécessaire que je vous donne connaissance de l'état et gouvernement de ce pays.
(\) Taconnock.
(2) Frère d'Edouard Winslow, agent des colonies anglaises en Angleterre.
(3) Le major Gibbons était connu des Français de l'Acadie par suite de ses liaisons de commerce avec Cbarles de La Tour. C'était un homme important à Boston ; quoiqu'il fût engagé dans les affaires de commerce, il était ordinairement chargé de la conduite des affaires militaires. Il fut major général de la colonie depuis 1649 jusqu'à 1654, année de sa mort. Le P. Druillètes dit du sieur Gibbons : " Il me donna une clef d'un appartement en sa maison où je pourrais avec toute liberté faire ma prière et les exercices de ma religion, et me pria de ne point prendre d'autre logis pendant que je séjournerais à Boston. "
(4) Cette loi se trouve dans les registres de la colonie de Massachuset, Anno 1647. " No Jesuit or spiritual or ecclesiastical person ordained by the authority of the Pope or see of Rome shall henceforth, at any time, repair to, or corne within this jurisdiction ; and, if any person shall give just cause or suspicion that he is one of such society or order, he shall be brought before some of the magistrates ; and if he cannot free himself of such suspicion, he shall be committed or bound over to the next xourt of assistants, to be tried or proceeded with by banishment or otherwise, as the 'Court shall see cause ; and, if any person eo banished shall be takon tho second time within this jurisdiction, he shall upon lawful trial and conviction be put to doata. "
« Toute la Nouvelle-Angleterre est une république composée de quatre colonies. La première et la plus considérable est celle de Boston, qui a, dit-on, quarante bourgs ou villages dans son ressort ou district. La deuxième est celle de Plymouth, à quatorze lieues d'ici ; celle-ci a vingt bourgs ou villages, dont Plymouth est le principal, mais beaucoup moindre que celui de Boston, quoiqu'il soit le plus ancien de tous ; il est situé vers le cap de Mallebarre. La troisième est celle de Kenetigouc (1), à trente ou quarante lieues de la deuxième. Celle-ci a environ dix bourgs. Kenetigouc est la rivière des Sokokiois. La quatrième est celle de Rouinopeia (2), à dix lieues de la troisième »
« Toutes ces quatre colonies sont unies par les articles de la confédération, dont l'un porte que nulle colonie en particulier ne pourra rien déterminer pour quelque guerre que ce soit, sans l'aveu et conclusion de l'assemblée des états de tout le pays; on l'appelle le conseil ou la cour des commissaires, qui sont huit en nombre, c'est-à-dire, deux députés de chaque colonie. Us se doivent assembler à Kouinopeia à la première séance, qui ordinairement n'est qu'au mois de septembre. Eux-mêmes, étant assemblés, choisissent un d'entre eux, qui préside (3). »
ce Outre ce conseil des états pour tout le pays, chaque colonie particulière a son conseil composé de son gouverneur, vice-gouverneur et de quelque nombre de conseillers, qu'ils appellent magistrats. Ce conseil particulier donne audience, selon les causes qui se présentent dans l'année. Tous les
(1) Connecticut.
(2) Quinnipiack ou New-Haven.
(3) En 1613, -les colonies de Massachuset, de Plymouth, de Connecticut et de New-Haven formèrent une confédération et prirent le nom de Colonies Unies de la Nouvelle- Angleterre Leur objet était de s'unir pour se défendre contre les nations sauvages, pour résister aux envahissements de leurs voisins les Français, les Hollandais et Suédois, et pour conserver leurs libertés contre les partis qui agitaient alors l'Angleterre. Il paraît même que les chefs de la Nouvelle-Angleterre auraient alors voulu porter les colonies des autres nations à faire partie de la confédération, et à 8:engager par des traités particuliers à maintenir la paix en Amérique parmi les Européens, nonobstant les guerres qui pourraient survenir entre les différents peuples de l'Europe. Ce fut en vertu de ce projet que les colonies anglaises firent des traités de paix avec D'Aulnay et avec La Tour, et qu'elles adressèrent des propositions au gouverneur du Canada.
Chaque colonie nommait deux députés, qui prenaient le nom de Commissaires ; les grandes questions de paix, de guerre, d'alliances, étaient décidées par la cour des commissaires, qui représentait la confédération vis-à-vis des nations étrangères. S'il n'y avait pas unanimité dans les décisions, une proposition ne pouvait être adoptée que si elle était soutenue par les députés de trois colonies. Les affaires intérieures de chaque colonie étaient réglées par sa législature particulière. Cette union subsista pendant plus de quarante ans.
officiers de cette cour particulière sont créés et confirmés au mois de mai, qui est le temps auquel la cour générale de toute la colonie se tient, c'est-à-dire, la chambre haute, composée des plus considérables de la colonie, et la basse, composée des
députés du peuple C'a été cette cour particulière de Boston
qui m'a donné audience, après m'avoir invité à dîner, le treize de décembre (1). »
Ayant appris à Boston que la cour des commissaires, représentant les colonies unies de la Nouvelle-Angleterre, pouvait seule s'occuper de ses propositions, le P. Druillètes écrivit au sieur Winthrop, gouverneur du Connecticut, pour l'engager à achever ce que son père avait commencé à Boston. Il se rendit ensuite à Plymouth, où le gouverneur Bradford le reçut bien et lui donna des espérances (2).
Après avoir exposé les résultats de son ambassade, il ajoutait: « 1° Je suppose comme chose très-assurée que les Anglais des quatre colonies unies, à savoir Boston, Plymouth, Kenetigouc, Kouinopeia, ont fort bonne main pour exterminer les nations sauvages ; ils en ont exterminé deux asque ad mingentem ad parietem; ils sont si puissants en nombre, que quatre mille hommes peuvent être mis sur pied dans la seule colonie de Boston ; ils sont quarante mille âmes dans les quatre colonies pour le moins, et d'ailleurs le chemin pour aller aux Iroquois est fort court et fort facile.
« 2° Je suppose l'article exprès de leur union qui porte que, sans le consentement des commissionnaires ou des députés de ces quatre colonies, aucune ne peut entreprendre aucune guerre offensive ; et partant, il faut que les dits députés s'assemblent pour délibérer là-dessus, et que trois colonies consentent à ce secours, afin que la pluralité des voix l'emporte. Or, cela supposé, je pense que nous avons assez bonne espérance de ce secours par le moyen des Anglais, pourvu que nous ayons une morale assurance que, de quatre colonies, trois sont pour consentir. »
Puis, examinant les dispositions des colonies, il concluait que celles de Boston, de Plymouth et de Connecticut seraient favorables à l'envoi de secours, tandis que celle de New-Haven ne serait pas opposée à la proposition. Il espérait encore beaucoup de l'appui d'Edouard Winslow, qui était agent des
(1) Lettre du P. Druillètes.
(2) Narré du voyage fait pour la mission des Abnaquiois et des connaissances tirées de la Nouvelle-Angleterre et de la disposition des magistrats de cette république pour le secours contre les Iroquois.
colonies à Londres, et dont le crédit était fort grand dans toute la Nouvelle-Angleterre.
En retournant de Plymoath à Boston le P. Druillètes s'arrêta à Roxbury, où résidait te Révérend .lohn Eliot, nommé par ses compatriotes l'apôtre des Indiens, parce qu'il s'occupait, à quelques milles de Boston, de la conversion des sauvages du voisinage. Eliot avait appris la langue des Aberginiens, ou Massachusets ; il leur faisait, des sermons et leur enseignait à lire la bible- Il dut être un peu étonné en voyant ce missionnaire jésuite, qui parlait les langues sauvages aussi bien que les indigènes eux-mêmes ; qui avait passé plusieurs hivers dans les cabanes enfumées des Oumamiouek et des Papinachois, à trois ou quatre cents milles des habitations françaises ; qui venait de traverser d'épaisses et interminables forêts, et dont « l'habit ainsi que l'équipage le rapprochaient plus d'un sauvage que d'un français de médiocre condition (1).»
Eliot traita fort honnêtement le P. Druillètes, comme celui-ci en rend témoignage. « Le ministre,» écrit-il, «nommé maître Ileliot, qui enseignait quelques sauvages, me retint chez lui, à cause que la nuit me surprenait, et me traita avec respect et atfection, et me pria de passer l'hiver avec lui (2). » La voix du devoir appelait ailleurs le missionnaire : ayant, pour le moment, terminé ses fonctions d'ambassadeur, il alla passer le reste de l'hiver au milieu de ses catéchumènes abenaquis, pour les instruire et les confirmer dans la foi. Au printemps, il retourna à Québec, où il arriva le quatre juin 1651. Il rendit compte de ses négociations; et, l'affaire ayant été examinée de nouveau par le conseil, il fut chargé d'aller à Boston avec le sieur Jean-Paul Godefroy, l'un des conseillers, remettre une lettre adressée « aux commissionnaires de la Nouvelle- Angleterre, et discuter avec eux la question du secours demandé contre les Iroquois. »
Dans cette lettre, datée du vingt juin 1651, les conseillers prësentaientdes raisons en faveur d'une alliance entre les Anglais et les Français contre la nation iroquoise. La Nouvelle-Angleterre ayant proposé de lier commerce avec la Nouvelle-France, il était désirable « d'entrer en même temps en une ligne offensive et défensive contre les Iroquois, qui empêcheraient ce commerce ; » de plus les Anglais étaient intéressés à réprimer l'insolence des Iroquois, qui massacraient les Sokokiois et les Abenaquis, alliés et amis de l'Angleterre.
(1) Lettre du P. Druillètes.
(2) Narré du voyage fait pour la mission des Abnaquioif, etc.
Les députés partirent vers la fin de juin (1) ; mais, en arrivant Boston, ils découvrirent que les sentiments avaient changé, La colonie de Plymouth s'opposait à la guerre contre les Iroquois, et refusait même aux Français la permission de passer sur ses terres pour aller combattre l'ennemi (2). Cependant, la cour des commissaires, s'étant assemblée, discuta les propositions des députés, et, après une longue délibération, leur remit une réponse aux demandes du gouverneur et du conseil de Québec. Les commissaires exprimaient le désir d'établir la liberté de commerce entre les colonies anglaises et les colonies françaises; mais ils aimaient mieux y renoncer que de s'engager dans une guerre contre les Iroquois.
Cette décision fut préjudiciable aux intérêts des deux parties. Les colonies anglaises auraient rencontré de grands avantages dans l'échange de leurs produits ainsi que des marchandises anglaises contre les riches fourrures du nord; tandis que le Canada obtenait à Boston un excellent marché pour ses pelleteries, et, dans les disettes, pouvait y trouver facilement les grains et les farines, qui ne lui arrivaient de France que bien tard, en petite quantité et de mauvaise qualité. Ce trafic aurait été poussé avec vigueur par les armateurs anglais; car déjà, sur le bruit qu'un traité de commerce allait avoir lieu, un vaisseau de Boston chargé de marchandises et de provisions remontait le Saint-Laurent au printemps de 1851. Certains d'avoir facilement par la mer une part dans le commerce des pelleteries, les Anglais n'auraient pas été tentés de faire de grandes avances, pour l'attirer par une voie difficile et coûteuse à travers les terres. De leur côté, les Français n'auraient pas été sans cesse aux aguets, pour éloigner leurs dangereux rivaux du commerce de l'ouesL Les deux nations n'auraient pas été réduites à adopter des procédés humiliants, même aux yeux des sauvages, pour attirer le castor chez elles ; les longues et désastreuses guerres suscitées pour ce seul motif n'auraient jamais eu lieu.
Si la Nouvelle-Angleterre eût voulu déclarer aux Iroquois
(1) Les p-.opos-iticms que portaient les députés étaient contenues dans une pièce officielle, signée par le P. Ragueneau, vice-supérieur des Jésuites, et lessieursde Maure, Godefroy et Menoil. Jean- Paul Godefroy, marchand, capitaine de vaisseau et conseiller, avait épousé une fille du Sieur Pierre LeGardeur de Repentigny.
(2) Records ofthe Colony of Plymouth, June 5th 1651. — " Whereas a request was mado tho last winter by a messenger from th? French at Canada to assist them; against the Mowhakes, or at least to hâve liberty to go up through thèse parts for their more comtnodious encountering with the said Mowhakes, the court déclare themselves not to be willing, either to aid them in their design, or to grant therû Jiberty ta go through. their jurisdiction for the aforesaid purpose. "
qu'elle s'unissait à la colonie française pour mettre fin à leurs attaques contre les nations voisines, cette seule menace les aurait arrêtés dans leur carrière de pillage et de meurtres ; car ils se seraient reconnus hors d'état de se maintenir contre tant d'ennemis ligués pour les perdre. La colonie française, n'étant plus obligée de se défendre contre les Iroquois. avait le temps de s'asseoir solidement et de se livrer aux paisibles travaux de l'agriculture ; elle déposait les habitudes de guerre jusqu'alors entretenues par ses luttes journalières contre ses farouches voisins. Si l'abstention des colonies anglaises fut nuisible à la Nouvelle-France, elle le fut peut-être plus à la Nouvelle-Angleterre. Par cette décision, les français duCanada furent forcés de demeurer soldats et explorateurs. En guerroyant et en trafiquant, ils pénétrèrent fort loin dans les régions de l'ouest ; et, pour conserver le monopole du commerce, ils ruinèrent toutes les entreprises que firent les Anglais dans le dessein de s'avancer vers ces pays. Obligés de combattre sans cesse contre la confédération iroquoise, les traiteurs français étendirent quelquefois leurs courses jusques chez les Anglais, alliés de leurs ennemis; et, ne pouvant obtenir eux-mêmes de repos, ils voulurent troubler celui des colonies anglaises, qui se cachaient derrière les Iroquois.
Les autorités du Canada trouvèrent une nation sauvage toute disposée à les seconder, en conséquence de la faute commise par les provinces unies. Les Abenaquis du Rinibeki avaient vécu en paix, se regardant comme placés sous la protection spéciale de la colonie de Plymouth. Attaqués à plusieurs reprises par les Iroquois, ils appelèrent à leur aide ceux qu'ils considéraient comme leurs [amis et leurs alliés ; mais, informés que les Anglais ne voulaient point les secourir, ils se tournèrent vers la France, dont ils devinrent les plus fidèles alliés, et ils jurèrent une haine irréconciliable aux habitants de la Nouvelle -Angleterre. Pendant près d'un siècle^ la nation abenaquise continua de harceler les Anglais, dévastant leurs campagnes, brûlant leurs villages et arrêtant leurs progrès vers le Nord.
Tels furent les funestes résultats de l'excessive prudence que manifestèrent dans cette occasion les commissaires des colonies unies, résultats qui ont inondé le sol de l'Amérique de flots de sang européen.