‹ Cours d'histoire du CanadaChapitre 37 sur 70 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Dangereuse situation des colons français — Fréquentes alarmes — Attaques des Iroquois contre les habitants de Montréal— Courage des Montréalistes — M. de Maisouneuve va chercher du secours en France— M. de Lauson est nommé gouverneur du Canada — Son arrivée à Québec — Administration de la justice— Grand sénéchal — Mort du P. Buteux — Iroquois autour des Trois-Rivières — Aontarisati, chef iroquois, fait prisonnier — Il est brûlé par les Hurons et les Algonquins— M. Du Plessis- Bochart est tué avec quinze soldats français— Prisonniers français -Normanville brûlé par les Iroquois— Lambert Closse, avec vingt-quatre montréalistes, défait deux cents iroquois— Les Iroquois entreprennent de prendre les Trois-Rivières — Leurs ruses ne réussissant pas, ils demandent à faire la paix— Prise du P. Poncet — Aouéaté défait un parti iroquois — Il est pris et relâché — Le P. Poncet est délivré — Ambassades et paix.

Les familles françaises, éparses sur les bords du Saint- Laurent, se trouvaient exposées à des dangers continuels. Pendant le jour, les hommes étaient attaqués au coin d'un champ, à l'orée d'un bois, sur les eaux du grand fleuve ; pour tomber tout à coup sur leurs victimes, les maraudeurs iroquois se tenaient cachés tantôt derrière un arbre renversé, tantôt dans un marais, ou au milieu des joncs du rivage ; pendant la nuit, ils rôdaient autour des maisons, cherchant à surprendre quelque famille sans défense (1).

L'odeur du sang des Hurons semblait allécher les Iroquois, qui se montrèrent par petites bandes autour de Québec, et surtout à l'île d'Orléans. Pour protéger les habitations et procurer un lieu de refuge aux habitants en cas de surprise, on construisit de petits forts et des palissades sur les points les plus exposés (2).

(1) L'extrait suivant du Journal des Jésuites donne une idée des dnngers auxquels étaient exposés les Français, .aux portes mêmes de Québec ; les personnes qui sont nommées étaient des habitants du Cap-Rouge. " (27 avril 1651). Sur les sept heures du soir, Nicolas Pinel et son fils Gilles furent attaqués dans leur désert par deux iroquois, qui pensèrent les prendre vifs. Boisverdun tira dessus sans les blesser. Maître Nicolas et son fils se précipitèrent de peur, aval la montagne, pour se sauver. Ces iroquois ayant été se joindre à d'autres vers la maison de Nopce, (René Mézeray), ils y tirèrent un coup d'arquebuse dans la porte de la ■maison. La nuit les chiens ne firent qu'aboyer à la côte Sainte-Geneviève (chemin de Sainte-Foye). "

(2) Cette pratique ayant été adoptée plus tard dans plusieurs parties du pays, il est arrivé que, dans bien des endroits, on donne le nom de forts à des villages qui ji'ont jamais été fortifiés.

Un bon effet résultait de ces alarmes fréquentes : exposés chaque jour à tomber sous les coups des Iroquois, les Français lâchaient de se tenir prêts à faire une mort chrétienne ; la paix et l'union régnaient parmi eux; la plupart même fréquentaient les sacrements tous les mois. Ce fut dans ce temps que devint générale une coutume pieuse, qui s'est conservée jusqu'à ce jour au sein de beaucoup de familles. Bans chaque maison, matin et soir, femmes et enfants, maîtres et serviteurs se rassemblaient pour réciter en commun les prières, faire l'examen de conscience et dire les litanies de la Sainte-Yierge; le chef de la famille se chargeait ordinairement de réciter les prières à haute voix (1).

Montréal, qui était le poste le plus avancé de la colonie, et autour duquel rôdaient continuellement des bandes iroquoises, se distinguait surtout par la piété et la valeur de ses habitants. Il n'y restait plus qu'environ cinquante hommes en état de porter les armes ; fréquemment attaqués par des ennemis supérieurs en nombre, ils avaient toujours réussi à repousser les assaillants, et leur avaient fait éprouver des pertes sensibles. La sagesse et la valeur de M. de Maisonneuve avaient grandement contribué à ces heureux résultats. Cependant ces rencontres coûtaient presque toujours la vie à des français. Au mois de mai 1651, Jean Boudart. et sa femme, étant sortis du fort avec un jeune homme, nommé Chicot, furent attaqués par dix iroquois qui se tenaient cachés. Chicot se glissa sous un arbre, tandis que Boudart et sa femme cherchaient à s'échapper par la fuite. Celle-ci fut bientôt arrêtée par les iroquois ; à ses cris, son mari, retournant sur ses pas, engagea contre eux une lutte désespérée, dans laquelle il fut tué. Chicot fut découvert dans sa retraite ; mais, comme il aimait mieux périr que d'être fait prisonnier, il se défendit si vigoureusement, que les iroquois, après l'avoir renversé, lui enlevèrent la chevelure avec un petit morceau du crâne et le laissèrent comme mort sur la place ; ce qui ne l'empêcha pas de vivre encore quatorze ans. La pauvre femme eut moins de bonheur ; car elle fut brûlée avec tous les raffinements de cruauté que les barbares savaient mettre dans ces occasions.

Trois hommes courageux, Charles Le Moine, Archambault et un autre dont le nom n'a pas été conservé, étant accourus pour secourir Boudart, se trouvèrent en face de quarante iroquois, placés en embuscade derrière l'hôpital. Les français

(1) Relation de 1651.

durent rebrousser chemin sous une vive fusillade, et ils se dirigèrent vers l'hôpital, dont ils étaient assez près. Mademoiselle Mance l'avait fait bâtir à quelque distance du fort et sur un terrain un peu plus élevé (1) ; comme il était exposé aux attaques des Iroquois, on l'avait entouré d'une forte palissade. Les trois fuyards, ayant trouvé ouverte la porte de l'enclos, entrèrent précipitamment et eurent le temps de la fermer avant l'arrivée des iroquois qui les suivaient de près. Ils échappèrent ainsi eux-mêmes, et sauvèrent mademoiselle Mance. qui était seule dans l'Hôpital, sans se douter aucunement de la présence des ennemis.

Le dix-huit juin suivant, quatre français attaqués par une bande de cinquante ou soixante iroquois, se jetèrent dans une misérable redoute placée entre le fort de Montréal et la pointe Saint-Charles (2). Résolus de vendre chèrement leur vie, ils répondirent si vivement à la fusillade des ennemis, que l'éveil fut donné aux habitants du fort. Une petite troupe d'hommes déterminés en sortit aussitôt pour voler au secours de leurs frères. En les voyant arriver, les iroquois eurent l'imprudence de faire sur eux une décharge générale de tous leurs fusils. Les français, qui avaient sagement réservé leur feu, les abordèrent l'arme au bras et en tuèrent ou blessèrent une trentaine, parmi lesquels se trouva un chef; les autres effrayés s'enfuirent, et emportèrent avec eux quelques-uns de leurs blessés.

Le vingt-six juillet suivant, le sieur Lambert Closse, major de Montréal, s'étant jeté avec seize hommes dans l'enclos de l'hôpital, le défendit, depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, contre deux cents iroquois, qui furent obligés de se retirer honteusement devant cette poignée de braves (3). Les attaques devenaient si fréquentes, que mademoiselle Mance fut forcée de se réfugier dans le fort, où tous les habitants se retirèrent aussi, après avoir abandonné leurs maisons. Tous les jours on apercevait des ennemis ; personne n'aurait osé ouvrir sa porte pendant la nuit, ni s'éloigner de quelques pas pendant le jour, sans être armé d'un fusil, d'une épée et d'un pistolet (4). La situation de Montréal était triste; le nombre de ses défenseurs diminuait dans les combats qu'il fallait

(1) L'hûpital était à peu près au lieu où l'Hôtel-Dieu a été jusqu'à cette année.

(2) Histoire du Montréal ; Journal des Jésuites.

(3) M. l'abbé Faillon, Vie de mademoiselle Mance, vol. I. Le seul homme dont les Français eurent à déplorer la perte dans ce combat fut Denis Archambault, tué par un canon qui creva.

(4) Histoire du Montréal.

chaque jour livrer, tandis que les pertes des ennemis étaient réparées par l'arrivée de nouvelles bandes. 11 fallait donc ou quitter la position ou obtenir des secours.

Dans cette extrémité, mademoiselle Mance proposa à M. de Maisonneuve de passer en France pour lever des recrues. Elle lui avança pour cet objet une somme de vingt-deux mille francs, placés en France et destinés au soutien de l'hôpital. En retour, elle demandait que les seigneurs lui abandonnassent cent arpents de leur domaine (1) avec une partie des bâtiments. Ces offres furent acceptées, et M. de Maisonneuve partit pour aller chercher des secours en France, où madame de Bullion, fondatrice de l'hôpital de Montréal, approuva les dispositions prises par mademoiselle Mance, et fit remettre à la compagnie une autre somme de vingt-mille francs pour procurer les moyens de lever un plus grand nombre d'hommes.

Les trois années du gouvernement de M. D'Ailleboust étant terminées, la cour nomma M. Jean de Lauson pour le remplacer. M. de Lauson était un des principaux associés de la compagnie de la Nouvelle-France ; il avait pris une grande part dans l'établissement et l'organisation de cette société. Membre du conseil d'état, il y avait toujours soutenu vivement les intérêts de la colonie ; il était enfin un des commissaires qui avaient été choisis dans ce corps pour s'occuper spécialement des affaires de la Nouvelle-France. La compagnie des Habitants avait contracté des dettes à La Rochelle, et ses affaires étaient dans un état assez embarrassé ; M. de Lauson s'offrit alors de passer au pays pour accommoder les difticultés, et, sur sa propre demande, il en fut nommé gouverneur le dix-sept janvier 1651, après avoir été présenté au roi par la compagnie des Cent-Associés.

Des raisons particulières, tout aussi bien que des motifs d'intérêt public, avaient porté M. de Lauson à se rendre au Canada. Ayant plusieurs fils, il désirait y créer pour eux des établissements; et, dans cette vue, il s'était fait concéder la seigneurie de Lauson, l'île de Montréal, qu'il céda à la compagnie de Montréal, et la seigneurie de la Citière qui s'étendait d'abord de la rivière Saint-François, près du lac Saint-Pierre, jusqu'au-dessus du lac Saint-Louis (2).

M. de Lauson débarqua à Québec, le quatorze octobre 1651, accompagné de deux de ses fils, les sieurs de La Citière et

(1) Cette terre, connue sous le nom de fief Nazareth, forme une partie du faubourg Sainte-Anne de Montréal.

(2) De la famille des Lauson, par sir L. H. LaFoataine.

Jean do Lauson, grand sénéchal de la Nouvelle-France (1). Le P. Jérôme Lalemant était aussi venu en môme temps. Ayant remis le gouvernement à son successeur, M. D'Ailleboust se retira à Montréal, où il exerça les fonctions de gouverneur particulier, pendant l'absence de M. de Maisonneuve. M. î)'Ailleboust, est le seul gouverneur du Canada qui soit resté dans le pays après avoir résigné ses fonctions.

M. de Lauson était chargé de placer l'administration de la justice sur un pied plus régulier. La compagnie de la Nouvelle- France avait décidé que la justice ordinaire aurait pour chef un grand sénéchal, institué pour tout le pays ; qu'on nommerait un lieutenant général civil et criminel au siège de Québec, et un lieutenant particulier civil et criminel pour y rendre la justice en première instance ; les appels ressortissaient devant le gouverneur général, qui avait pouvoir de sa majesté de juger souverainement et en dernier ressort. Ce fut M. de Lauson lui-même qui installa les officiers (2). « La charge de grand sénéchal accordée au fils du gouverneur, » observe M. de La Tour (3), « n'était qu'un titre d'honneur, comme elle l'est aujourd'hui dans les provinces de la France. » La justice était administrée au nom du sénéchal par les officiers de la sénéchaussée, c'est-à-dire, par le lieutenant général, le lieutenant particulier et le procureur fiscal (4). Les appels de ce tribunal

(1) Jean de Lauson, fils aîné du gouverneur, servit avec distinction dans les régiments do Navarre et de Picardie, et obtint le grade de capitaine. Un acte de baptême, où il est nommé comme parrain, fait connaître qu'il était venu au Canada en 1644. Le 23 octobre, quelques jours après son arrivée avec son père, M. le sénéchal épousa demoiselle Aune Després, belle-soeur de monsieur Du Plessis, gouverneur des Trois-Riviôres Le second fils, Charles de Lau?on Charny, vint à Québec un an après son père; il portait le titre de grand maître des Eaux et Forêts de la Nouvelle-France. Il épousa, le 12 août 1652, demoiselle Marie-Louise Giffard, fille de Robert Giffard, seigneur de Beauport. Devenu veuf, monsieur de Charny, embrassa l'état ecclésiastique, et fut pendant plusieurs années curé de Beauport et grand vicaire de l'évèque de Québec. Le troisième des fils de monsieur le gouverneur, Louii de Lauson de La Citière, épousa en 1655, demoiselle Catherine Nau, envoyée par la duchesse d'Aiguillon pour être religieuse à l'Ilûtel-Dieu de Québec. " Elle avait beaucoup d'esprit et de piété, mais point de vocation." {Histoire de V Hôtel-Dieu). M. de La Citière se noya on 1659. Il paraît que M. de Lauson avait encore deux fils : François do Lauson, Conseiller au Parlement de Bordeaux, et un autre qui était chanoine de Notre-Dame de Paris. Le P. Ragueneau, dans la vie de la Mère de Saint-Augustin, parle d'une fille du gouverneur, devenue religieuse. Elle était filleule de Saint François de Sales. (Histoire de l'Hùtel-Dieu- — Registres de Notre-Davie de Québec — De la famille des Lauson.)

(2) Archives du Ministère de la Marine, Paris : Requête de M. de Villeray.

(3) Mémoires sur la vie de Mgr. de Laval.

(4) Nicolas Le Vieux, écuyer, sieur D'Aude ville, paraît avoir été le premier lioutenant général. Le grand sénéchal occupa , pendant quelque temps, une partie du bâtiment connu sous le nom de sénéchaussée. S'étant retiré, après le départ de son père, à sa terre de Beaumarchais, il autorisa M. Louis-Théandre Chartier, alors lieutenant général civil et criminel, à occuper les mêmes appartements. M. Chartier de Lotbi-

étaient portés devant le gouverneur, comme le prouvent quelques jugements rendus par M. de Lauson père. Les salles et les bureaux de la sénéchaussée étaient placés dans une maison, située en partie sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le palais de justice à Québec. Lorsque plus tard le palais de l'intendant eut été bâti sur les bords de la rivière Saint-Charles, les bâtiments de la sénéchaussée furent abandonnés ; et en 1681 l'emplacement avec les ruines fut donné par le roi aux Récollets, qui finirent par y transporter leur couvent.

M. de Lauson trouva la colonie dans un étal d'extrême faiblesse et rudement harcelée par les Iroquois, dont les bandes se répandaient plus nombreuses depuis leurs grands succès dans l'ouest. La situation continua aussi mauvaise.

Au mois de mai 1652, le P. Buteux remontait le Saint- Maurice pour se rendre chez les Attikamègues, parmi lesquels il avait jeté avec succès les semences de la foi ; il n'était accompagné que d'un jeune français et d'un huron. Pendant qu'ils faisaient un portage dans un endroit difficile de la rivière, ils furent assaillis par quatorze iroquois qui les attendaient en ce lieu. Le missionnaire et son compagnon français furent tués ; le huron, saisi subitement, fut lié et réservé pour le feu. Mais il réussit à rompre ses liens après quelques jours, et se sauva aux Trois-Rivières, où il fit connaître la mort du missionnaire et du jeune français.

Le P. Buteux était le septième jésuite qui tombait sous les coups des ennemis de la foi. 11 était arrivé au Canada en 1634, et avait été employé surtout auprès des Algonquins etdesMontagnais. Les Attikamègues, sauvages occupant la hauteur des terres où le Saint-Maurice prend sa source, étaient les objets particuliers de sa sollicitude ; aussi la tribu entière avait-elle déjà embrassé le christianisme (1).

Depuis que plusieurs familles huronnes s'étaient arrêtées aux Ïrois-Rivières, les Iroquois observaient ce poste de plus près. Au milieu d'eux se trouvait un assez grand nombre de hurons adoptés. Souvent les Français étaient surpris de voir deux bandes qui s'étaient approchées pour se combattre, s'arrêter soudain, puis s'aborder amicalement et se séparer de

nière, procureur fiscal en 1651, était venu au Canada avec M. de Lauson. Originaire du Poitou, la famille de Lotbiniôre a été une des plus distinguées du pays. René-Louis, fils du précédent, occupa les charges les plus élevées dans la judicatùre et au conseil supérieur. Louise-Elisabeth de Joybert, petite-fille de Louis-Théandre épousa Philippe de Vaudreuil, qui devint gouverneur général de la Nouvelle-France. (1) Relation de 1652.

même après avoir parlementé pendant quelque temps. Dans ces rencontres, des amis et de proches parents, se reconnaissant dans les rangs opposés, ne pouvaient résister à la tentation de se parler. Ces scènes se renouvelaient assez souvent, à la grande inquiétude des Français, qui redoutaient des trahisons.

Le deux juillet, de grand matin, des français et des hurons traversaient le fleuve dans une chaloupe, vis-à-vis le fort des Trois-Rivières, pour aller faire la pêche sur la rive opposée. Des iroquois, cachés en ce lieu, les reçoivent à coups de fusil. La chaloupe s'éloigne rapidement à ïa faveur du vent, mais elle est poursuivie par les ennemis, qui font feu sur elle de toutes parts. Du fort l'on a aperçu ces mouvements, et, sans perdre de temps, des français et des hurons se jettent dans des canots et volent au secours des leurs. Découvrant alors qu'ils sont les plus faibles, les Iroquois changent de rôle. Une de leurs embarcations s'avance à la rencontre d'un canot que conduisent deux hurons et un algonquin; de suite une conférence s'entame entre les deux partis, et se continue pendant une demi-heure, les interlocuteurs se tenant à une portée de pistolet les uns des autres. Les iroquois prétendent qu'il y a eu un malentendu ; qu'ils ne viennent point pourfaire la guerre ; qu'au contraire leur chef Aontarisati est chargé de proposer la paix. Sans mettre beaucoup de confiance dans cette protestation subite d'amitié, les français invitent cependant les prétendus ambassadeurs à descendre près du fort. Bientôt plusieurs canots iroquois s'approchent de terre, portant des hurons, qui veulent voir leurs parents et qui, dans leurs entretiens, tâchent de les détacher du parti des Français.

L'on avait prévu cette manœuvre ; car il était peu probable qu'Aontarisati fût venu avec quatre-vingts guerriers, uniquement pour traiter de la paix. Trois iroquois étaient débarqués près du fort : pendant qu'on les amusait, Anahotaha, ce chef huron qui avait pris les ennemis dans leurs propres filets à l'île de Saint-Joseph, arrivait avec plusieurs des siens portant des pains. Au moment où les iroquois tendent les mains pour les recevoir, Anahotaha saisit leur chef, et les deux autres sont aussitôt faits prisonniers par des hurons et des algonquins. Le chef n'était autre qu'Aontarisati, un des plus célèbres guerriers des cantons iroquois. On donna les prisonniers à des familles qui avaient perdu quelqu'un des leurs à la guerre, et, suivant le code sauvage, ils furent irrévocablement condamnés à la mort. Ne pouvant leur sauver la vie, et vou-

lant du moins les préparer à mourir en chrétiens, les missionnaires les instruisirent et les baptisèrent. Le lendemain, quatre juillet, les Hurons et les Algonquins firent brûler les malheureux prisonniers (1).

La mort d* Aontarisati, chef renommé, irrita les Iroquois ; leurs bandes plus nombreuses rodaient sans cesse autour des Trois-Rivières, pillant les environs et massacrant ceux qui s'éloignaient du fort. Bientôt après, ils prirent une terrible revanche de l'affront qu'ils avaient reçu. Un parti de cent vingt iroquois avait fait quelques prisonniers et enlevé des bestiaux. M. Du Plessis-Bochart, gouverneur des Trois-Rivières, voulant les reprendre et châtier les maraudeurs, fit embarquer sur des chaloupes quarante ou cinquante français avec une douzaine de sauvages. À deux lieues environ au-dessus du fort, il aperçut les iroquois cachés dans des broussailles sur la lisière de la forêt ; il était dangereux d'essayer de les atteindre dans leur retraite, car la grève était bordée de marécages qui rendaient la descente fort difficile. Malgré les représentations que lui adressèrent plusieurs anciens habitants, sur le danger de suivre les Iroquois dans les bois, il donna l'ordre de débarquer et de marcher à l'ennemi. Lui-même s'avança à la tête de ses hommes ; mais, embarrassés par les difficultés du terrain et placés à découvert, les Français tombaient sous le feu d'adversaires qu'ils ne pouvaient ni voir ni approcher. Dans cette tentative désespérée, M. Du Plessis fut tué avec quinze de ses hommes ; plusieurs restèrent prisonniers, et les autres, se jetant dans leurs chaloupes, allèrent porter ces tristes nouvelles aux Trois-Rivières (2).

Le combat avait eu lieu le dix-neuf août:, c'était le plus douloureux échec qu'eussent encore reçu les Français dans leurs guerres contre les Iroquois. Il était à déplorer, nonseulement en lui-même, mais encore à cause de ses conséquences ; car la perte qu'on avait faite en morts et en prisonniers était propre à jeter le découragement parmi les colons, et à rehausser l'orgueil et l'audace des Iroquois. Jusqu'alors ces barbares n'avaient jamais réussi dans leurs attaques contre

(1) Relation des Jésuites, 1652; Journal des Jésuites. Les dates sont données telles qu'on les trouve dans la Journal des Jésuites, écrit par le supérieur, qui arrivait aux Trois-Rivières le cinq juin de cette année. Les registres des Trois-Rivières mettent la mort des chefs iroquois sous la date du quatre juin ; on ne peut guères s'expliquer cette différence de dates.

(2) Le sieur Véron de Grandmesnil fut tué dans ce combat. Sa veuve, Marguerite llayot, épousa Medard Chouart des Groiseliers, qui joua, quelques années après un tOIq important dans les affaires de la Baie d'Hudson.

des soldats français ; mais, après la mort du gouverneur des Trois-Rivières et de ses compagnons, ils se crurent les maîtres de tout le pays (1). La terreur se répandit parmi les habitants des Trois-Rivières, et, si les Iroquois eussent su profiter de leurs avantages, ils auraient causé un grand dommage à la colonie. Par bonheur, ils ne purent résister à la fantaisie de faire parade dans leur pays du succès qu'ils avaient obtenu, et ils partirent avec précipitation pour aller y montrer leurs prisonniers.

M. Du Plessis-Bochart était un gentilhomme plein d'honneur et de courage; depuis plus de vingt ans, il remplissait au Canada des fonctions importantes, dans l'exercice desquelles il s'était acquis le respect et la confiance de toute la colonie (2). Peu de jours après ce désastre, des français, étant allés visiter le lieu du combat, trouvèrent sur un bouclier iroquois ces mots écrits avec du charbon: « Normanville, Francheville, Poisson, La Palme, Turcot, Chaillou, Saint-Germain, Onneiochronnons et Agnechronnons. Je nai encore perdu qu'un ongle. » Normanville, un des prisonniers, avait tracé ces lignes pour faire connaître que les sept hommes ci-dessus désignés avaient été pris par des Onneiouts et des Agniers. Normanville, jeune homme adroit et courageux, entendant bien l'algonquin et l'iroquois, était de tous les partis qui sortaient des Trois- Rivières pour marcher contre les ennemis ; il était réputé un des plus braves soldats de ce lieu qui passait pour renfermer alors les meilleurs guerriers de la colonie. Depuis quelque temps il semblait avoir un pressentiment de sa captivité; mais il n'en était pas moins ardent à poursuivre les Iroquois. « Il est probable, » disait-il quelques jours avant de tomber entre les mains de l'ennemi, « qu'étant tous les jours exposé, je pourrai être pris par les Iroquois ; mais j'espère que Dieu me fera la grâce de souffrir constamment leurs feux et que j'aurai le bonheur de baptiser quelques enfants moribonds et même quelques malades adultes, que j'instruirai dans leur pays avant ma mort. »

On ne sait rien sur le sort des compagnons de captivité du sieur de Normanville ; mais on apprend par les lettres de

(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation ; Journal des Jésuites.

(2) Il est nommé tantôt Du Plessis-Bochart, tantôt Du Plessis-Kerbodot. Il avait épousé Etiennotte DesPrés, fille de " noble homme Nicolas DesPrés et de Damoi- Belle Magdeleine Leblanc. Madame DuPlesais avait dans le pays deux sœurs et ua frère, Guillaume DesPrés ; Anne DesPrés épousa le grand sénéchal, Jean de ■Lauson ; Geneviève DesPrés se maria à Louis Couillard de Lespinay.

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noblesse, accordées en 1685 à la famille Godefroy, que luimême fut brûlé par les Iroquois (1).

Les habitants de Montréal ne tardèrent pas à relever l'honneur des armes françaises, en donnant une rude leçon aux ennemis. Le quatorze octobre, les aboiements furieux des chiens firent connaître que des iroquois étaient en embuscade près du fort. Le major Closse, toujours sur ses gardes, se met à la tète de vingt-quatre hommes, et marche droit vers l'ennemi. Trois éclaireurs jetés en avant, s'étant aventurés un peu trop loin, tombent au milieu des ennemis, qui font une décharge générale de leurs fusils et tuent un français. Les deux autres s'enfuient au milieu d'une grêle de balles et rejoignent le corps de M. Closse. Dès lors le combat s'engage vivement ; les français tiennent ferme ; mais, s'apercevant bientôt que les iroquois, dix fois plus nombreux, les cernent de tous les côtés, Closse, suivi des siens, s'ouvre un passage au milieu des rangs ennemis et se jette dans une chétive cabane. Deux cents iroquois l'environnent et font un feu terrible, sans causer aucun mal à ses hommes, qui de leur côté tuent et blessent un grand nombre d'ennemis. Mais enfin la poudre manque ; Boston, brave soldat et excellent coureur, se dévoue pour la cause commune: il traverse les rangs ennemis, et réussit à arriver au fort quoique vivement poursuivi. Il en revient bientôt avec dix hommes, traînant deux petites pièces de campagne. Arrivé sur un coteau, à l'abri duquel il s'est avancé, il décharge les deux pièces, et, profitant du trouble où les iroquois ont été jetés, il rejoint les assiégés. Le feu des français devient alors si vif, que leurs adversaires ne le peuvent soutenir et s'enfuient portant sur leurs épaules plus de vingt morts et environ quarante blessés ; car c'est une pratique parmi les sauvages, de ne jamais laisser de mort sur la place quand ils peuvent les emporter. Les ennemis avouèrent qu'ils avaient été fort maltraités ; et quelques uns d'entre eux, employant une de leurs expressions

(1) Thomas Godefroy de Normanville, né à Lintot en Normandie, était frère du sieur Jean Godefroy, ancêtre des Tonnancour, des Saint-Paul, des Linctot. Des lettres de noblesse furent accordées à la famille Godefroy en 1668, et adressées au Parlement de Paris. Par quelque accident, elles furent perdues ; de secondes lettres de noblesse furent données en 1685 et enregistrées à Québec en 1721. Il y est dit : " Jean Godefroy a travaillé un des premiers à former la dite colonie, a dépensé beaucoup de biens tant à défricher des terres, qu'au service de sa majesté contre les Iroquois, qui faisaient pour lors une cruelle guerre à nos sujets du dit pays ; il était journellement aux mains avec les sauvages, accompagné d'un de ses frère* et de dix de ses enfants, dont cinq furent tués et son frère prisonnier et brûlé par «es barbares."— Registre des Insinuation», Conseil Supérieur, E.

figurées, disaient, après cette affaire : « Nous sommes tous morts (1).»

Les Iroquois ne trouvaient pas la mort d'Aontarisali suffisamment vengée ; le massacre de M. Du Plessis et de plusieurs des principaux habitants des Trois-Rivières, les supplices qu'ils avaient fait subir à leurs prisonniers, n'avaient pas assouvi la rage de ces barbares. Pour laver le sang d'un si grand chef de guerre, il fallait, suivant eux, faire disparaître la bourgade des Trois-Rivières, raser son fort, et exterminer tous ses habitants, tant français- que sauvages.

Dès le mois de mai 1(553, de petites bandes d'agniers se répandirent autour des Trois-Rivières, et descendirent jusques au Cap-Rouge, près de Québee, surprenant quelque chasseur isolé, ou quelque laboureur travaillant aux champs. Le vingt-huit, ils tuèrent tout près des Trois-Rivières, un jeune homme, nommé François Crevier (2). Le canonnier du fort, voulant donner un signal pour avertir les habitants, mit le feu à une pièce de canon, qui creva et le blessa lui-même si grièvement, qu'il en mourut après quelques jours de souffrances. Ces attaques quotidiennes étaient le prélude de leur grande entreprise, le siège des Trois- Rivières, dont les opérations avaient été combinées avec une certaine habileté. Les Agniers avaient décidé de s'en emparer plutôt par surprise que par force. A cet effet, de petits partis furent détachés vers Montréal et Québec pour occuper les Français et les empêcher de porter secours aux Trois-Rivières. Yers la fin d'août, cinq cents iroquois vinrent se cacher dans une anse, voisine du fort et abritée par une pointe. Pendant la nuit, ils se partagèrent pour faire le coup qu'ils avaient préparé. Un canot monté par dix hommes fut envoyé dans les îles situées à l'embouchure du Saint-Maurice, et sur lesquelles étaient les champs de maïs des sauvages ; onze autres canots allèrent se placer au milieu des grands joncs, à la rive méridionale du Saint-Laurent et vis-à-vis des Trois-Rivières ; le

(1) Relation des Jésuites, 1653. — Histoire du. Montréal par M. Dollier de Casson.

(2) François Crevier était fils de Christopho Crevier La Mesléo, natif de Rouen, nui s'était établi d'abord près de Québec, et qui alla ensuite demeurer près des Trois- Rivières. Une des filles de Christophe épousa le sieur Pierre Boucher, plus tard gouverneur des Trois-Rivières, et fut mère d'une noinbreuso famille. Plusieurs des fils d3 cette dame se distinguèrent dans les guerres contre les Iroquois ; deux embrassèrent l'état ecclésiastique. La famille Bouchor fut anoblie ; elle se divisa en plusieurs branches, qui prirent les noms de leurs fiefs. A cette famille appartiennent les Boucher de Boucherville, do Grosbois, de Niverville, de la Broquerie, de la Bruyère. Des frères de madame Boucher, sont descendus les Crovier de Saint-François, Duvernay et Bellerive.

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gros de la bande iroquoise se retira dans les bois qui couvraient alors le coteau voisin (1).

Le premier canot devait croiser autour des îles, s'emparer de quelqu'un de ceux qui viendraient travailler dans les champs, passer ensuite avec grand bruit devant le fort, et se diriger vers l'embuscade placée sur la rive opposée. Les Français ne pourraient s'empêcher de lui donner la chasse, pour reprendre le prisonnier, et iraient donner au milieu des onze canots. Un combat plus sérieux commencerait alors; les Français sortiraient du bourg et se rendraient sur le rivage, les uns par curiosité, les autres- pour s'embarquer et aller au secours des leurs. Pendant que l'attention des habitants serait fixée sur les combattants, le fort dépourvu de ses défenseurs tomberait facilement aux mains de la bande cachée sur le coteau. La partie était fixée au vingt d'août ; mais le projet manqua par le commencement même. Personne n'alla visiter les champs de maïs, quoiqu'on ne se doutât point de la présence de si redoutables voisins. Le lendemain quelques hurons, étant à la recherche de bestiaux égarés, reconnurent par des pistes nombreuses que l'ennemi n'était pas loin, et en toute hâte ils en portèrent la nouvelle aux Français. Dans le même temps, des moissonneurs accouraient tout épouvantés au fort : ils avaient vu, se glissant derrière les arbres, des hommes inconnus et vêtus d'une manière extraordinaire (2). La mine était éventée, et dès lors elle cessait d'être dangereuse

Ennuyés d'attendre si longtemps, les iroquois envoyés dans les îles laissèrent leur poste pour rejoindre leurs camarades sur l'autre bord du fleuve. M. Boucher leur fit inutilement donner la chasse : inquiet cependant de leurs mouvements, il envoya une chaloupe bien armée vers le lac Saint-Pierre, afin de les reconnaître et de les surveiller. A peine les français avaient-ils fait un quart de lieue, qu'ils aperçurent, au fond de l'anse voisine, un grand nombre de canots tirés sur le sable. Quelques coups de fusil sont échangés avec les iroquois restés à la garde. Ils accourent au rivage, et continuent la fusillade, tandis que les douze canots de l'autre rive font force d'avirons pour prendre la chaloupe entre deux feux. Les français, commandés par le sieur Bellepoire, font des efforts prodigieux pour regagner les Trois-Rivières ; ils essuyent un feu des mieux nourris, qui heureusement ne leur fait presque point de mal, tandis que presque tous leurs coups portent sur les canots

(1) Journal des Jésuites; Relation des Jésuites 1653. £2) Relation de 1653.

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iroquois. Au fort, dans le même temps, les tambours battent,, la trompette sonne, on tire les canons pour arrêter les ennemis, qui s'approchent par eau et par terre. Les boulets ouvrent un passage à la chaloupe, et elle arrive sans accident ; les portes du fort se referment. Les français se tiennent prêts à défendre leurs faibles palissades ; mais les iroquois n'osent s'en approcher ; ils se contentent de se répandre dans la campagne, tuant les bestiaux, détruisant les récoltes et brûlant les maisons.

Le lendemain ils recommencèrent leurs courses et leur œuvre de destruction. Cependant des hurons, désireux de savoir desnouvelles de leurs parents enlevés autrefois et adoptés par les Iroquois,. se glissèrent parmi ceux-ci pour obtenir des informations. Des amis, séparés depuis plusieurs années, se reconnurent avec joie ; une confiance réciproque se manifesta -entre les guerriers des deux partis, les hurons et les iroquois tenant ensemble des conférences propres à inspirer de la défiance. Aussi les français étaient nuit et jour sur leurs gardes, quoiqu'ils, eussent reçu un secours assez considérable. Le vingt-trois août, trente-deux hommes partis de Québec pour poursuivre des iroquois, qui emmenaient le P. Poncet prisonnier^ étaient arrivés aux Trois-Rivières, et, désespérant de rejoindre le parti ennemi, s'étaient arrêtés en ce lieu (l).

Comme on pensait que les iroquois cherchaient l'occasion d'user de surprise, quelqu'un proposa de les prévenir. On discuta la question dans un conseil tenu à la maison de ville ; mais, pour plusieurs raisons, il fut convenu que la proposition ne pouvait être admise.

La confiance des iroquois s'augmentait de jour en jour ; ils se présentaient sans armes, et protestaient de leur désir de faire la paix; ils annoncèrent même qu'ils allaient retourner dans leur pays. Ils tardaient cependant à partir : voici pour quelle raison. Un huron de l'armée iroquoise trouva parmi les français sa fille, dont il avait été séparé depuis longtemps ; il l'amena au camp ennemi, où elle raconta plusieurs choses dont elle avait entendu parler aux Trois-Rivières (2). Elle rapporta qu'il était arrivé des secours de Québec ; qu'à Montréal des iroquois avaient été pris par des hurons, et que, de jour eit jour, on attendait les vainqueurs avec leurs prisonniers. Ces, nouvelles engagèrent les iroquois à demeurer où ils étaient*.

(1) Journal des Jésuiles.

(2) Relation des Jésuites 1653.

Deux faits s'étaient réellement passés qui devaient exercer une certaine influence sur les affaires. Le vingt août, des iroquois surprirent au Cap-Rouge le P. Poncet et un habitant nommé Mathurin Franchetot, qui allaient tous deux travailler à sauver la récolte d'une pauvre veuve. La nouvelle de cette attaque ayant été portée à Québec, trente-deux français se jetèrent dans six canots pour rejoindre l'ennemi et lui enlever les captifs ; mais, comme il a été dit, ils avaient été forcés de s'arrêter aux Trois-Rivières, pendant que les deux prisonniers étaient conduits au canton d'Agnier.

Yers le même temps, près de Montréal, Aouéaté, capitaine huron, accompagné d'une trentaine de guerriers de sa nation, avait défait un parti iroquois, et pris cinq des principaux guerriers, dont l'un était un chef de quelque renom. Tels étaient les faits auxquels la jeune fille avait fait allusion.

L'on semblait être ainsi au plus fort de la guerre, lorsque soudain les Agniers, qui faisaient le siège des Trois-Rivières, se résolurent à demander la paix. Dix ou douze d'entre eux, portant de petits pavillons blancs, parurent sur le fleuve et s'approchèrent du bourg: on envoya vers eux un français à qui ils déclarèrent qu'ils voulaient la paix. Celui-ci leur ayant dit qu'ils étaient des fourbes et qu'ils cherchaient encore à tromper: «Tu es un jeune homme,» lui répondit le capitaine iroquois : « vas trouver tes vieillards et ceux qui règlent les affaires ; tu reviendras nous parler. » Dans le conseil tenu à la maison de ville, on crut que les iroquois voulaient essayer quelque perfidie nouvelle, et on leur fit répondre que, s'ils désiraient la paix, il fallait commencer par renvoyer le P. Poncet et son compagnon. Le chef iroquois, qui n'avait pas entendu parler de ce coup, parut surpris ; mais il déclara qu'il allait envoyer deux canots dans son pays, et que, si les prisonniers vivaient encore, ils seraient promptement délivrés et rendus à leurs amis. Il semblait parler avec franchise, et un incident survenu dans le même temps fit juger qu'il agissait sincèrement.

Pendant ces négociations, Aouéaté descendait avec ses prisonniers et quelques députés onnontagués, qui portaient à Québec des propositions de paix de la part de leur canton. Comme il arrivait près du bourg des Trois-Rivières, qu'il ne savait pas être assiégé, il fut tout surpris de voir venir à sa rencontre plusieurs canots iroquois. « Mon neveu, » dit-il, en s'adressant au chef de ses captifs, « je puis te tuer, et ensuite m'échapper, ou me jeter au milieu des tiens pour en massacrer plusieurs avant de périr. La paix est plus précieuse que

ma vie ; j'aime mieux m'exposer a mourir que de verser ton sang pour venger la mort de mes ancêtres. Si on me tue quand je t'aurai donné la vie, je mourrai honorablement ; et, toi, tu passeras pour un lâche. » « Mon oncle, » répondit le capitaine iroquois, « donne-moi la vie, pour que je te la conserve ; j'aimerais mieux mourir par le feu que de ne pas te délivrer en retour de ma délivrance. » En un moment ils sont investis par dix-huit grands canots (1). Les iroquois ne parlent que de paix; mais, ne croyant point à leur sincérité, Aouéaté se lève et entonne fièrement sa chanson de mort. «Tu n'es ni prisonnier, ni condamné à mort, » lui disent les iroquois ; « tu es au milieu de tes frères ; et tu sauras que le français, le huron et l'iroquois n'ont plus de guerre ensemble. Laisse la chanson de mort, et entonne la chanson de paix ; car la paix commence aujourd'hui pour ne plus jamais finir. » Aouéaté connaissait les Iroquois ; il ne pouvait croire à la sincérité de leurs discours. Il continua néanmoins sa route sans avoir été maltraité ; mais il ne fut rassuré sur leurs intentions que lorsque son canot fut hors de la portée de leurs mousquets.

Les habitants des Trois-Rivières furent étonnés en apprenant les nouvelles qu'apportait Aouéaté. Ils ne savaient s'ils devaient prendre au sérieux les assurances de bonne volonté que donnait l'ennemi ; ils ne furent entièrement convaincus qu'en voyant l'armée iroquoise se dissiper, et quelques-uns de ses chefs descendre à Québec pour parler de paix avec M. de Lauson. De son côté, M. Boucher, capitaine des Trois- Rivières, fit des présents à Téharihogen, premier chef de guerre des Agniers, pour l'engager à aller délivrer le P. Poncet (2). Téharihogen devait aussi proposer à son canton de conclure la paix avec les Français et leurs alliés sauvages, pendant que ses compatriotes descendus à Québec s'occuperaient des préliminaires.

Il remplit fidèlement sa commission. Déjà les deux prisonniers avaient été tourmentés avec la cruauté ordinaire des Iroquois; Mathurin Franchetot avait eu plusieurs doigts brûlés. Pendant ce supplice, qu'il endura patiemment, il chantait Y Ave maris Stella avec le plus grand calme. Quelques jours après, il terminait sa vie par le supplice du feu.

Le P. Poncet avait aussi été soumis aux raffinements de la barbarie iroquoise. Comme son compagnon, il avait subi la bastonnade en passant au milieu de deux files d'hommes et de

(1) Relation de 1653.

(2) Journal des Jésuites.

femmes, armés de gourdins ; on lui avait coupé un doigt, et on avait cautérisé la plaie avec des cendres chaudes et des charbons ardents ; mais sa vie avait été épargnée, et on l'avait donné à une bonne vieille, qui l'adopta comme son frère. Teharihogen fut charmé de le trouver envie, et s'occupa aussitôt des moyens de lui rendre la liberté. Pendant que les conseils se tenaient au sujet de la paix, on envoya le P. Poncet à Orange, où il fut assez mal reçu par le commandant du fort, malgré les lettres de recommandation écrites par M. de Lauson ; mais des personnes plus généreuses vinrent au secours du missionnaire, en faisant panser ses plaies et en lui procurant des habits. Une vieille dame écossaise, qui avait toujours témoigné une grande charité pour les prisonniers français, se distingua surtout par les soins qu'elle prodigua au P. Poncet. A Orange, il trouva des catholiques français, belges et hollandais, qui le secoururent et en faveur desquels il exerça son ministère.

Le conseil d'Agnier ayant décidé de faire la paix avec les Français, le P. Poncet partit en compagnie des ambassadeurs, et arriva à Montréal le vingt-quatre octobre. 11 s'y arrêta pour se débarrasser des habits hollandais dont il était affublé, et continua son voyage vers Québec, qu'il atteignit le quatre novembre, et où il fut reçu avec grande joie par les Français et les sauvages (1).

Le six du même mois, les chefs agniers firent leurs présents; on leur répondit de la même manière, et la paix si ardemment désirée fut regardée comme conclue, les autres cantons l'ayant déjà acceptée.

Les Agniers paraissent avoir été engagés à cette démarche, par l'attitude pacifique qu'avaient prise les autres cantons. Voisins d'Orange, les Agniers faisaient la traite facilement et directement avec la colonie hollandaise ; ils n'avaient par conséquent rien à attendre de la part des Français; tandis que les cantons supérieurs, rapprochés du lac Ontario, trouvaient sur le Saint-Laurent une voie qui leur convenait mieux pour aller chercher des marchandises à Montréal. Aussi ceux-ci étaientils plus enclins à ménager la paix avec les Français. D'ailleurs, ils avaient à soutenir une rude guerre contre les Eriés ou Chats (2). Cette nation, voisine des Tsonnontouans, comptait

(1) Journal des Jésuites.

(2) Les Eriés avaient été nommés Chats parce que leur pays renfermait beaueoup de chats sauvages. Un siècle après l'extinction de la nation des Eriés, dans le petit village français du Détroit, situé à l'extrémité de leur pays, tous les paiements se faisaient encore en peaux de chats sauvages.

deux mille guerriers; elle était fort redoutable par la bravoure et l'adresse de ses guerriers, qui étaient réputés les meilleurs archers parmi les nations sauvages. Les Iroquois de l'ouest étaient donc intéressés à ne pas s'attirer d'autres ennemis sur les bras.

Les Àgniers et les Onnonlagués. pendant leur ambassade, avaient assisté aux exercices du jubilé célébré dans le mois de septembre de cette année. Ils avaient vu avec surprise à la tête de la procession plus de quatre cents f usiniers, fort bien exercés et maniant les armes avec habileté ; ils en avaient conçu du respect pour les troupes de la colonie française (1). M. deLauson leur avait aussi annoncé dans le même temps qu'Annonchiasé, M. de Maisonneuve, allait arriver avec quantité de soldats, pour mettre ses ennemis à la raison. C'en était assez pour les engager à assurer Ononthio qu'ils allaient enterrer la hache des combats, et laisser croître l'herbe dans les sentiers de guerre qui conduisaient chez les Français.

(1) Suivant la Mère de l'Incarnation, il y avait alor3 dans le pays un peu plus do deux mille français. C'était bien peu encore pour une colonie commencée depuis quarante-cinq ans, tandis que les colonies de la Nouvelle-Angleterre, suivant Josselyn, renfermaient cent mille âmes quelques années plus tard. D'après des manuscrits de la sœur Bourgeoys, cités par M. l'abbé Failton, il n'y aurait eu que cinq ou six maisons dans la haute ville de Québec et quelques magasins à la basso ville. La sœur Bourgeoys ne parle sans doute que des maisons qui se trouvaient dans le voisinage des Ursulines ou de l'Hôtel-Dieu ; car, par d'anciens contrats, l'on reconnaît qu'il devait y avoir un plus grand nombre de maisons sur l'étendue de terrain dès lors réservé pour la future ville de Québec — Québec élisait alors son syndic, qui avait des adjoints dans les établissements voisins. Le Journal des Jésuites nous donne les noms du syndic et des adjoints nommés au mois d'août 1653. M. D'Ailleboust, fut élu syndic; M. Thomas Hayot, adjoint au Cap-Rouge et à Sillery ; M. de Tilly, à la côte Sainte-Geneviève ; M. Denis, à Québec ; Crevier de la Mesléo, à la côte Notre-Dame des Anges; Guillaume Peltier, à Bcauport ; François Bellanger, à la Longue-Pointe, Château-Richer et partie de l' Ange-Gardien ; Pierre Picard, au cap Tourmente ; M. Bissot, à la cûte de Lauson.

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