CHAPITRE DIXIÈME
M. de Maisoiaieuve amènie des recrues — Sœur Marguerite Bourgeoys — Négociationsdes Agniers et des Onnoatagués avec les Hurons — Le P. Simon Le Moyne est envoyé à Onnontagué — Les Agniers en paraissent offensés — Salines d'Onnontagué — Après avoir négocié, le P. Lo Moyne revient à Québec — Filles choisies par ordred'Anne d'Autriche etenvoyées au Canada — Les courses des Agniers recommencent — Mort du F. Liégeois — Massacre d'uae partie de la famille Moyen, à l'île aux Oies — Le P. Le Moyne chez les Agniers — Des femmes d'Onnontagué descendent à Québec, et visitent le couvent des Ursulines— Les Pères Dablon et Chaumonot à Onnontagué — Guerre des Iroquois contre les Eriés — Défaite et dispersion des Eriés- Des français vont s'établir à Gannentaha, au pays des Onnontagués — Grand conseil tenu à Onnontagué — Lo P. Le Moyne à Agnieret à Manhatte — Paix compromise; attaque des Agniers— Massacre des Hurons dans l'île d'Orléans — Un grand nombre d'entre eux sont emmenés prisonniers par les Iroquois— Deux français conduisent à Québec cinquante cane-ts outaouais — La flottille outaouaiseremonte ; elle est attaquée par les Agniers— Mort du P. Garreau.
M. de Maisonneuve, retardé par des accidents, n'arriva à Québec que le vingt-sept septembre ; il amenait avec lui cent recrues levées dans l'Anjou, le Maine, le Poitou et la Bretagne. C'étaient des hommes bien choisis, capables de rendre service à la colonie, et comme ouvriers et comme soldats. La plupart d'entre eux périrent dans la suite pour la défense du pays (1).
Sur le vaisseau qui avait amené ces secours, était venue une pieuse fille, dont le nom mérite d'être en vénération au Canada. Mademoiselle Marguerite Bourgeoys, née à Troyes en Champagne, d'une famille considérée pour sa vertu et sa probité, avait voulu se consacrer à procurer la gloire de Dieu et le bien du prochain dans la Nouvelle-France. Elle s'était affiliée à une congrégation externe, fondée pour de jeunes filles par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame, de l'institution du Père Fourrier (2). Ayant été nommée préfète peu de temps après son entrée, sa direction fut si judicieuse, que ses com-
(1) Histoire du Montréal, par M. Dollier do Casson.
(2) Vie de la sœur Bourgeoys, par l'abbé Faillon, vol. 1. Une maison, de cet institut, connue sous le nom de couvent des Oiseaux, existe à Paris, où elle jouit d'une réputation bien méritée pour l'éducation des jeunes filles. Les religieuses du couvent dos Oiseaux entretiennent des rapports d'amitié avec les filles de la sœur Bourgeoys.
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pagnes la continuèrent dans cette charge pendant douze ans, Dieu lui ayant fait connaître d'une manière particulière qu'elle était appelée à travailler à l'instruction chrétienne des lilles dans la Nouvelle-France, elle se consacra de tout son cœur à cette œuvre. Par l'entremise d'une sœur de M. de Maisonneuve, elle fut présentée à ce gentilhomme, qui lui procura les moyens de se rendre à Montréal. Elle ne put cependant commencer sitôt à exercer les fonctions d'institutrice, n'y ayant point encore d'enfants en état de fréquenter les écoles. Jusqu'alors en effet, il y avait eu fort peu de personnes mariées à Montréal ; et, pendant les huit premières années après sa fondation, les enfants français qui y naquirent moururent tous en bas âge (1). Après deux ou trois ans d'attente, mademoiselle Bourgeoys put commencer à instruire les jeunes filles, dans un misérable bâtiment situé près de l'hôpital de Montréal. C'était une ancienne étable, que lui accorda M. de Maisonneuve, et qui eut ainsi l'honneur de devenir le berceau de la pieuse et utile société de la congrégation de Notre-Dame.
Peu de temps après le départ des ambassadeurs agniers, les capitaines des Hurons, découvrirent aux autorités françaises de Québec un secret qui était resté caché jusqu'alors. Ils offrirent trois beaux colliers de porcelaine : « Ce sont,» dirent-ils, « des présents venus du fond de la terre, apportés par un démon, qui nous a parlé dans l'horreur d'une nuit obscure. Ce démon nous fait peur, parce qu'il aime les ténèbres (2). » La nuit qui avait suivi la conclusion de la paix, Teharihogen, principal ambassadeur agnier, avait donné ces colliers aux Hurons de l'île d'Orléans, pour les engager à aller s'établir dans son canton ; ii avait déclaré en même temps que c'était là le principal objet de toutes leurs démarches depuis l'hiver.
Des propositions du même genre furent apportées, au mois de lévrier suivant, par des ambassadeurs onnontagués. Tout en amusant les autorités françaises, ils engageaient sourdement les Hurons à monter dans leur canton, le printemps suivant, avec toutes leurs familles et leur bagage.
Informés de toutes ces intrigues, les Français restaient inquiets sur les résultats qu'elles pouvaient avoir par rapporta la paix. Les chefs hurons les plus sensés étaient embarrassés,
(1) Vie de la sœur Bourgeoys, par M. l'abbé Faillon. Toujours pleines de charité, les Ursulines offrirent l'hospitalité à mademoiselle Bourgeoys, qui arrivait à Québec fatiguée d'un long et pénible voyage. La pieuse fille, ne voulant point se séparer de ses compagnes de voyage, préféra se loger au magasin de la compagnie de Montréal, à la basse ville.
(.2) Relation de 1654.
car ils prévoyaient que plusieurs des leurs se laisseraient tenter par les offres séduisantes qui leur étaient faites. Mais ces offres ne cachaient-elles pas quelque nouvelle perfidie ? les Agniers avaient à venger la mort d'Aontarisati, brûlé aux Trois- Rivières ; les Onnontagués n'avaient pas oublié que plusieurs des leurs, se préparant à surprendre l'île de Saint-Joseph, avaient été prévenus et tués par des hurons. Et quand il n'y aurait pas eu de trahison à craindre de la part des Iroquois, si l'on se décidait à accepter les offres d'un canton, l'on s'exposait à exciter le ressentiment de l'autre.
Les Hurons résolurent de gagner du temps, dans l'espérance que le cours des événements pourrait les tirer d'embarras. Ainsi les Onnontagués, invités à présenter leurs demandes ouvertement dans un conseil public, proposèrent à la colonie huronne de se faire une nouvelle patrie, dans un pays autrefois ennemi, mais qui ne l'était plus. Les Hurons répondirent par deux présents, le premier pour renvoyer l'exécution de ce projet à une autre année, le second pour exhorter les Onnontagués à bâtir une cabane aux robes noires. Ils assuraient que si les missionnaires y allaient, la colonie huronne les suivrait volontiers. M. de Lauson déclara au conseil qu'il élait satisfait de cette décision ; les Hurons et les Iroquois parurent contents, et les ambassadeurs reprirent le chemin de leur pays, en promettant que la paix serait inviolable.
Chez les sauvages en général, les traités le plus solidement établis par les hommes publics n'étaient pas considérés comme devant gêner la liberté des individus. Lorsqu'une fantaisie, un songe, un accès de mauvaise humeur saisissait quelque guerrier, il se croyait le droit d'attaquer même les nations amies. En vertu de ce droit, malgré les négociations ouvertes, au printemps de 1654 des onneyouts firent une course vers Montréal, et prirent un jeune chirurgien, qui s'était éloigné pour chasser. Des onnontagués, arrivant à Montréal peu après, parurent craindre que cette trahison ne tuât la paix, suivant leur expression. En conséquence ils firent partir de suite quelques chefs, qui, à force de présents, obtinrent la grâce du chirurgien et le ramenèrent à Montréal.
Les Onnontagués voulaient sincèrement la paix, si l'on en peut juger par les bonnes dispositions qu'ils montraient alors; car ils demandèrent instamment qu'on leur envoyât un des Pères Jésuites. Pour satisfaire à leur désir, le P. Simon Le Moyne, qui avait autrefois été chez les Hurons, partit au commencement de juillet pour visiter ce canton et délivrer des prison-
îiiers français. À peine était-il en route, qu'un chef agnier, connu parmi les Français sous le nom de Bâtard Flamand parce que son père était hollandais, vint à Québec pour y ramener deux captifs français. L'orgueil de Tagnier fut choqué par la préférence accordée aux Onnontagués : « Ne savez-vous pas, » dit-il aux Français, « que les cinq nations iroquoises ne forment qu'une cabane ; nous n'avons qu'un feu, et nous habitons sous le même toit. Pourquoi n'entrez-vous pas dans la cabane par la porte qui est au bas. C'est par nous Agniers, que vous deviez commencer. Vous aimez mieux remonter bien haut chez l'Onnontagué; vous entrez dans la cabane par le toit : n'avez-vous point peur que la fumée ne vous aveugle ? ne craignez vous point de tomber du haut en bas? » M. de Lauson lui donna l'assurance qu'Ondessonk (1) irait aussi visiter les Agniers, s'ils l'y invitaient. Mais le P. LeMoyne était déjà loin, et les envoyés ne purent le rejoindre.
Son voyage se fit heureusement. Il rencontra chez les Onnontagués un grand nombre d'anciens chrétiens du pays des Hurons ; ces bonnes gens témoignèrent une vive joie en revoyant un de leurs missionnaires. Dans ses conversations avec eux, il reconnut qu'ils avaient conservé leur foi au milieu des payens, et qu'ils avaient même répandu quelques connaissances du christianisme parmi les Iroquois. Il se rendit au principal village des Onnontagués, situé à quelques milles de leur lac, et il y fut accueilli avec honneur, au milieu des fêtes et des festins des sauvages.
Le dix août, dans une grande assemblée à laquelle, avec les chefs onnontagués, assistaient des députés onneyouts, goyogouins et tsonnontouans, le P. LeMoyne fit ses présents, pour les inviter à maintenir la paix et à se faire instruire des vérités de la religion. Il termina sa harangue en essuyant les larmes des jeunes guerriers qui avaient été maltraités dans la «ampagnc contre les Eriés, et qui y avaient perdu un de leurs principaux capitaines (2).
Répondant au nom des cinq cantons, un chef onnontagué invita les Français à bâtir un village au milieu du pays et à venir y habiter. Il ajoutait que les Iroquois se rendraient plus aisément pour se faire instruire, et que de là les missionnaires pourraient s'étendre de tous les côtés.
Le retour du P. LeMoyne se fit par la rivière nommée aujour-
(1) C'est le nom que les Iroquois donneront au P. Simon Le Morne après la •mort du P. Jogues, à qui il avait pareillement été conféré.
(2) Relation des Jésuites, 1654.
d'hui Oswégo, En passant près d'un petit lac, on lui fit remarquer un grand bassin à demi desséché, dans lequel une source se déchargeait. Là, suivant, les sauvages, résidait un manitou, qui rendait l'eau si puante, qu'ils n'en pouvaient boire. Le Père voulut goûter cette eau, qu'il trouva fort salée; et, en ayant fait évaporer, il en tira de beau sel qu'il porta avec lui à Québec. Ainsi, bien des années avant l'établissement des Européens dans cette partie de l'état de New-York, un pauvre missionnaire avait découvert ces sources, qui devaient un jour devenir d'une grande valeur pour les populations de l'ouest (1). Les Onnontagués le ramenèrent vers le temps qu'ils avaient marqué, et arrivèrent à Québec le onze du mois de septembre (2).
Le P. LeMoyne remplit la promesse qu'il avait donnée aux Onnontagués ; et il engagea M. de Lauson à envoyer des français s'établir chez eux. Il dépeignit la beauté et la fertilité de leur pays, ainsi que l'abondance de la pêche et de la chasse sur les îles nombreuses qui commencent à la décharge du lac Ontario (3).
Il fut convenu qu'au printemps suivant trente français seraient envoyés chez les Onnontagués. Le P. LeMoyne remontait à Montréal pour préparer les voies, lorsque son canot, que conduisaient deux chefs onnontagués, fut attaqué par des agniers. Un des onnontagués fut tué, et plusieurs hurons reçurent des blessures. Les agniers firent ensuite quelques excuses au Père, en disant qu'ils n'étaient pas ennemis des Français, mais qu'ils voulaient tuer les Algonquins et les Hurons. Cette échauifourée fut attribuée au Bâtard Flamand. « C'est,» dit la Mère de l'Incarnation, « un homme fort bien fait, subtil et
(1) Ces sources sont à Salina, près du lac Onondaga.
(2) Relation des Jésuites, 1654; Lettres de la Mère de V Incarnation Charlevoix dit que le P. LeMoyne fut attaqué près de Montréal par des agniers, lorsqu'il descendait d'Onnontagué ; le P. DuCreux parle de cette attaque comme d'un fait douteux. Il n'y a pas un mot dans le récit du P. LeMoyne qui puisse nous faire soupçonner qu'il fut attaqué par les agniers en descendant d'Onnontagué. Tout porte à croire que cette attaque eut lieu lorsqu'il partit quelques semaines après pour retourner à Montréal. Nous avons suivi la Mère de l'Incarnation qui donne des détails clairs et précis sur ces faits. Nous ferons remarquer qu'il y a peu de documents sur l'histoire du Canada dans les années 1654, 1655 et 1656. En effet les sources ordinaires manquent en tout ou en partie pour ces années. Le Journal des Jésuites fait défaut, depuis février 1654 jusqu'au mois d'octobre 1656, car le P. LeMercier, alors supérieur, avait écrit le journal de ces deux années sur un cahier qui eBt perdu. La relation de 1655 fut enlevée au messager qui la portait de la Rochelle à Paris ; il fut attaqué par des voleurs, qui s'emparèrent des valeurs et des lettres confiées à ses soins. La relation de 1656 ne parie guère que des missions et des sauvages. L'histoire du P. Du Creux se termine au commencement de 1656, et ne renferme pour les années précédentes que les faits rapportés par les Relations. Les eeuls documents qui nous restent pour refaire un peu cette partie de notre histoire sont les lettres de la Mère de l'Incarnation et quelques manuscrits.
(3) Mille-Iles.
vaillant, qui ressemble à un européen, excepté qu'il n'a point de barbe.» La raison véritable de cette attaque était le dépit qu'avaient conçu les Agniers de ce que l'ambassadeur français n'avait pas visité leurs pays.
Cependant, malgré la mauvaise volonté que témoignaient quelques brouillons parmi eux, l'on espérait que la paix serait maintenue, et l'on entrevoyait un meilleur avenir pour la colonie. «Si cette paix dure,» écrivait encore la Mère de l'Incarnation, « comme il y a lieu de l'espérer, ce pays sera très-bon et très-commode pour rétablissement des Français, qui se multiplient beaucoup et font assez bien leurs affaires par la culture des terres, qui deviennent bonnes... Après trois ou quatre années de labour, elles sont aussibonnes et par endroit meilleures qu'en France. Cette paix augmente le commerce, particulièrement celui des castors, dont il y a grand nombre cette année, parce qu'on a eu la liberté d'aller partout à la chasse sans crainte (1). »
Anne d'Autriche prenait beaucoup d'intérêt à l'accroissement de la colonie, aussi bien que plusieurs des principales dames de la cour. « Ce printemps,» écrit le P. Le Jeune (2), «la Reine y envoya quelque nombre de filles fort honnêtes, tirées des maisons d'honneur. On n'en reçoit point d'autres dans cette nouvelle peuplade. Je sais d'assurance que dix-huit
ans se sont écoulés, sans que le maître des hautes-œuvres
ait fait aucun acte de son métier, sinon sur deux vilaines, que l'on bannit après avoir été publiquement fustigées. Tant que ceux qui tiennent le timon, défendront aux vaisseaux d'amener de ces marchandises de contre-bande, tant qu'ils s'opposeront au vice et qu'ils feront régner la vertu, cette colonie fleurira et sera bénie de la main du Très-Haut. »
(1) Lettres, elc , de la Mère de l'Incarnation, 1654 La Relation de 1653 renferme quelques détails intéressants sur les ressources du pays. Voici ce qu'en dit le P. Le Mercier, qui envoyait cette Relation. "Pour ce qui est de la fertilité des terres, elles sont ici de bon rapport. Les grains français y viennent heureusement- •• • Le bestial et les lards sont une douceur au pays, qu'autrefois on n'osait espérer. Lo gibier y foisonne et la chasse aux orignaux n'est pas pour y manquer. Mais l'anguille y est une manne qui surpasse tout ce qu'on en peut croire. L'expérience et l'industrie nous y ont rendus si savants, qu'en une seule nuit un ou deux hommes en prendront des cinq et six milliers, et cette pêche dure doux mois entier. L'anguille est ici d'une excellente garde, soit sechée au feu, soit salée- • • • La pèche du saumon et de l'esturgeon y est très-abondante en sa saison ; et, à vrai dire, c'est ici le royaume de6 eaux et des poissons. Le pays est très-sain ; on y voit fort peu de maladies ; les enfants y sont très-beaux et très-faciles à élever. C'est une bénédiction particulière. "
(2) Relation de 1654. L'Histoire de l'HOtel-Dieu rapporte qu'il s'y trouvait plusieurs demoiselles placées sous la garde d'une religieuse, la M. Renée de la Nativité. En effet vers ce temps lea registres de N. D. de Québec contiennent les actes de mariages de personnes portant de beaux noms. Parmi plusieurs autres est celui de Gabrielle Rolland d'Assonville, fille de Pierre d'Assonville, ancien gouverneur de Nancy.
Vers cette époque, plusieurs des principaux colons s'efforçaient de faire valoir des ressources du pays jusqu'alors négligées. En 1653 on envoya en France du bois merrain. La même année messieurs D' Ailleboust et Jean-Paul Godefroy, directeurs «d'une compagnie pour la pêche de la morue et établissement du commerce en la Nouvelle-France, » expédièrent un vaisseau à Percé pour y pêcher la morue, avec instruction au capitaine de porter à Saint-Christophe le produit du voyage.
Au printemps de 1655, les Agniers, irrités de n'avoir pu réussir dans leurs desseins sur les Hurons, se montrèrent par petites bandes. Le Frère Liégeois, étant occupé à la construction d'un petit fort pour protéger les champs des sauvages près de Sillery, s'avançait vers le bois pour s'assurer qu'il n'y avait point d'ennemis, lorsqu'il tomba dans un parti de huit ou dix agniers, qui le renversèrent d'un coup d'arquebuse, et lui coupèrent la tète. Vers le même temps, une famille algonquine fut prise par cinq agniers, qui lièrent étroitement le père. Profitant d'une occasion favorable, sa femme qui était restée libre, saisit une hache ; de deux coups, portés à droite et à gauche, elle abat deux des ennemis, et pendant le premier moment de surprise elle réussit à délier son mari. Les trois autres sont tellement effrayés de cet acte de courage, qu'ils s'enfuient et la laissent maîtresse du champ de bataille.
Les courses des Iroquois s'étendirent même en aval de Québec, sous la direction de quelques traîtres hurons. Le sieur Moyen, bourgeois de Paris, qui s'était établi à l'île aux Oies avec sa famille, fut surpris dans sa maison par quelques agniers, pendant que ses serviteurs étaient absents. Il fut tué avec sa femme ; ses enfants ainsi que ceux du sieur Macard furent emmenés captifs (1).
Les Agniers dirigèrent aussi leurs attaques contre Montréal et les Trois-Rivières ; mais ils furent si rudement reçus dans ces deux quartiers, qu'ils perdirent un peu de leur fierté. Comme les Montréalistes (2) avaient pris plusieurs agniers dans diverses rencontres, un des premiers chefs de guerre des Iro-
(1) L'île aux Oies avait été concédée par la compagnie de la Nouvelle-France à M. de Montmagny, qui visitait fréquemment ce lieu, pour y jouir du plaisir de la chasse. Après le départ de M. de Montmagny, son procureur en vendit la moitié au sieur Louis-Théandre Chartier, et l'autre moitié au sieur Moyen, qui y conduisait des travaux considérables, lorsqu'il fut tué. (Archives du greffe de Québec, actes de Jean Durand, notaire, 1654.)
(2) Les habitants de Montréal ont été ainsi désignés dès les premiers temps de la colonie; l'usage a consacré ce nom, qui s'est conservé jusqu'à nos jours. Aussi sembkt-il devoir être préféré a celui de Montréalais, qu'on cherche aujourd'hui à lui substituer.
quois, nommé la Grande-Armée, proposa un échange de prisonniers; les Français ne demandaient pas mieux. Les captifs iroquois furent rendus à leurs compatriotes, qui en retour remirent les enfants appartenant aux familles Moyen et Macard, ainsi que plusieurs autres captifs (1). L'échange de prisonniers fut suivi d'un nouveau traité de paix avec les Agniers (2). Ils y mirent cependant certaines restrictions, dont ils ne voulurent point se départir. Ils consentaient volontiers à vivre en paix avec les Français dans toute l'étendue du pays ; ni les Hurons, ni les Algonquins ne seraient attaqués tant qu'ils ne remonteraient pas au-dessus des Trois-Rivières ; mais, s'ils dépassaient cette limite, ils s'exposaient aux chances de la guerre.
Les Agniers demandèrent qu'ûndessonk visitât leur pays en qualité d'ambassadeur, afin de cimenter la paix. Le P. Le Moyne se rendit donc chez eux avec deux français, pour ramener les prisonniers et consolider la paix, du moins autant qu'il était possible avec une nation dont chaque individu se glorifiait de rne reconnaître aucune autorité. Peu après le départ des Agniers, arrivèrent des ambassadeurs onnontagués et tsonnonkmans, qui venaient conclure des traités, non-seulement avec les Français, mais encore avec les Hurons et les Algonquins. Ils invitaient de nouveau le gouverneur à envoyer cinquante français dans leur pays.
Parmi les Onnontagués se trouvaient un grand chef et sa femme, une capitainesse. (3) Les capitainesses obtenaient ce titre soit par droit de naissance, soit pour quelque important service rendu à la nation. Elles possédaient le droit de prendre part aux délibérations dans les conseils, et proposaient leurs avis aussi librement que les hommes ; dans cette occasion elles avaient délégué les ambassadeurs qui venaient parler de la paix. Une des causes qui les avaient portées à appuyer la mesure, était probablement le désir d'accompagner les députés à Québec, pour voir les religieuses, ou les filles vierges, comme les" sauvages les désignaient. Les Hospitalières et les Ursulines étaient en effet un objet de curiosité pour tous les sauvages. La capitainesse d'Onnontagué, avec ses compagnes, assista chez
(1) Par la suite, mademoiselle Mnrîe Moyen épousa le fieur Du Gué, capitaine au régiment de Carignan ; sa sœur Elisabeth se maria avec le sieur Lambert Closso. L'aînée des filles du sieur Macart s'unit en mariage au sieur Barire, Tun des plus riches marchands de la colonie; la cadette devint l'épouso du sieur de Villiers.
(2) -Histoire du Montréal, par M. Dollier de Casson.
(3) C'est ainsi qu'on -appelait dans la colonie les femmes qui jouissaient du droit de commander parmi les sauvages. — Mère de l'Incarnation, Lettres Historiques.
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les Ursulines aux examens publics des petites huronnes ; elle s'attacha surtout à une jeune huronne de dix ou douze ans, nommée Marie, une des élèves les plus distinguées des «00168. Par ses bonnes manières et son intelligence, la petite Marie réussit à capter complètement la bienveillance de la capitainesse, qui se retira charmée, et remporta de bons souvenirs de sa résidence à Québec.
Avec les Onnontagués partirent les Pères Chaumonot et Dablon. Le P. Chaumonot avait fait, sous les Pères deBrebeuf et Daniel, un dur apprentissage de la vie de missionnaire; il avait travaillé avec le P. de Brebeuf à une grammaire huronne, et il parlait fort bien la langue huronne-iroquoise. Comme orateur, il eut de grands succès dans les conseils; il savait si bien allier le langage poétique et figuré des sauvages aux ressources que lui fournissait son instruction classique, qu'il jetait ses auditeurs iroquois dans l'admiration. De son côté, le P. Dablon, qui avait apporté des instruments de musique et qui en jouait fort bien, charmait les loisirs de ses compagnons de voyage. Aussi s'étaient-ils rendus si agréables, que ces hommes grossiers et ignorants écoutaient avec bonne volonté les leçons qui leur étaient adressées sur les vérités du christianisme. Les missionnaires furent reçus avec honneur par les chefs d'Onnontagué et avec grande joie par les hurons chrétiens qui habitaient dans le canton. Tous étaient étonnés de rencontrer dans le P. Chaumonot un français parlant éloquemment la langue du pays, et connaissant fort bien les coutumes de la nation iroquoise.
La chaudière de guerre était sur le feu et devait y rester jusqu'au mois de février; pendant ce temps, les guerriers qui désiraient faire partie de l'expédition se présentaient aux chefs. Le P. Chaumonot fut invité à mettre quelques herbes dans la chaudière. S'accommodant à leur manière de parler, il répondit que c'-était son dessein, et il les assura que les Français placeraient de la poudre sous la chaudière. La guerre étaitannoncée pour le printemps ; les Onnontagués la voulaient faire pour détruire ou éloigner les restes de la nation des Eriés, qui venait d'éprouver une sanglante défaite, et qui allait tomber sous la hache iroquoise pour ne plus se relever (1).
Braves et nombreux, les Eriés habitaient un pays tempéré et fertile, sur le bord méridional du lac qui a gardé leur nom ; ils y avaient reçu d'importants débris de la nation huronne.
(1) Rclatien de* JémUtt, ISoG.
Comme ils étaient voisins des Tsonnontouans et des Goyogouinsr leur puissance était un danger permanent pour la ligue iroquoise. Cependant la guerre entre les deux peuples aurait pu être retardée, si le respect sans bornes pour le droit des individus n'eût entraîné à sa perte la nation entière des Eriés, Cette maxime favorite du droit sauvage était la cause de la plupart des cjuerelles entre les peuples de l'Amérique du Nord.
Les Eriés avaient envoyé trente ambassadeurs à Tsonnontouan pour confirmer la paix qui existait déjà entre les deux nations. Par hasard un érié tua un tsonnontouan, dont les compatriotes indignés firent mourir tous les ambassadeurs, à l'exception de cinq. Ceux-ci s'échappèrent, et portèrent la nouvelle de ces meurtres dans leur pays. De là commença une petite guerre entre les Iroquois et les Eriés ; de part et d'autre, on faisait des prisonniers pour avoir le plaisir de les brûler. Un chef onnontagué, homme de haute considération, ayant été fait prisonnier, fut conduit dans le pays ennemi pour y être brûlé ; mais il plaida si bien sa cause, qu'il fut donné à la sœur d'un des ambassadeurs mis à mort. Cette femme étant absente du bourg, on prépare la fête de l'adoption en attendant son retour: l'onnontagué est revêtu des meilleurs habits; on donne des festins, et on fait comprendre au prisonnier qu'il sera renvoyé aux siens. Sa sœur adoptive est informée, à son arrivée, que son frère va revivre, qu'elle doit le bien régaler et lui rendre sa liberté. Loin d'écouter cette demande, elle pleure et proteste qu'elle veut être vengée. Les anciens lui représentent que la mort d'un homme si important va susciter une guerre d'extermination entre les deux peuples. Aucune raison n'ébranle cette femme ; elle veut user du droit d'assouvir sa vengeance. Les anciens sont enfin forcés de céder et de lui livrer le prisonnier pour qu'elle en dispose à sa volonté (1).
Pendant qu'on délibérait sur son sort, le chef onnontagué prenait part à un festin : on le saisit et on le conduit dans la cabane de cette femme sans lui rien communiquer. Lorsqu'à son entrée on le dépouille de ses habits, il reconnaît avec surprise que sa mort a été décidée, mais il se résigne stoïquement à son sort. Placé sur l'échafaud, il élève la voix i « Ecoutez, Eriés,» s'écrie-t-il : «ma mort sera vengée; en me brûlant,, vous allez brûler un peuple tout entier. »
Sa prédiction fut malheureusement accomplie. La nouvelle de cet événement fut portée chez les Onnontagués, qui coururent aux armes, et se mirent en route pour aller venger la mort de
(1) Relation des Jéeuites, 1656.
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leur chef. C'était, paraît-il, dans l'automne de 1654. Douze cents guerriers s'étaient réunis pour cette expédition, autour de deux chefs renommés, dont l'un fut baptisé par le P. Le Moyne peu de temps avant le départ de l'armée (1). La marche des Onnontagués fut si rapide, qu'ils arrivèrent dans le pays ennemi sans avoir été aperçus. Les Eriés, surpris, abandonnent leurs bourgs et se retirent en désordre. Plus de deux mille combattants et un nombre proportionnel de femmes et d'enfants fuient pendant cinq jours, après lesquels ils s'arrêtent pour élever un fort de bois; ils s'y retranchent de leur mieux, et attendent les Onnontagués. Ceux-ci font leurs approches et essaient de renverser la palissade ; partout ils sont repoussés et perdent beaucoup de monde. Honteux de se retirer devant des hommes qu'ils sont venus chercher si loin, ils s'avisent d'un nouvel expédient: ils prennent leur canots et les portent devant eux comme des boucliers ; quand ils sont rendus au pied de la palissade, ils les dressent et s'en servent en guise d'échelles pour monter à l'assaut. Cette manœuvre déconcerte les Eriés, déjà à bout de leurs munitions de guerre, et les plus alertes d'entre eux cherchent à s'échapper par la fuite. Les autres sont assaillis dans le fort par les Onnontagués, qui tuent un si grand nombre de femmes et d'enfants, qu'eu certain endroits ils marchent jusqu'au genou dans le sang.
La nation des Eriés était brisée; mais les vainqueurs avaient eux-mêmes souffert de grandes pertes, et ils furent forcés de passer deux mois dans le pays ennemi pour enterrer leurs morts et guérir leurs blessés (2). Lorsque les Pères Chaumonot et Dablon arrivèrent à Onnontagué dans l'automne de 1655, les Iroquoïs étaient encore occupés à poursuivre les petites bandes d'Eriés, qui avaient échappé au massacre et qui tâchaient de se réfugier chez des peuples amis.
Malgré les bonnes dispositions qu'on leur témoignait à Onnontagué, il y avait pour les missionnaires des moments d'inquiétude. La malveillance et la crédulité s'unissaient assez souvent pour faire courir des bruits ridicules, dont les chefs venaient demander raison aux missionnaires. Un jour on assurait que des chasseurs onnontagués avaient été arrêtés à Montréal, mal- Ci) Le P. LeMoyné rapporte que dix-huit cents hommes étaient sur le point de paitir pour cette expédition. (Relation de 1654). Le rapport du P. Chaumonot, qui, ayant été fait après l'expédition, doit être regardé comme plus exact, donne le chiffre de douze cents.
£2) Relation, de 1656.
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traités el mis en prison. Le- P. Chaumonot fut accusé devant les anciens d'avoir par ses lettres provoqué ce malheur. IV leur répondit qu'il était incapable d'une semblable fourberie, et que le temps leur ferait connaître la fausseté de cette accusation. 11 profita de l'occasion pour leur proposer de conduire à Montréal l'un des deux missionnaires, afin d'en rapporter desnouvelles assurées. Les sauvages approuvèrent ce plan, et nommèrent deux jeunes gens, appartenant aux premièresfamilles, pour accompagner le P. ûablon, qui devait rendre compte de l'état des affaires à M. de Lauson et lui demander des colons français (1).
Le P. Dablon, accompagné de ses deux conducteurs et de quelques autres sauvages, qui se joignirent à eux, partit d'Onnontagué au commencement du mois de mars, 1656. L^ trajet était pénible dans cette saison, à causede la fonte des neiges et de l'amollissement des glaces. Les députés onnentagués reconnurent à Montréal la fausseté des bruits qu'on avait fait courir sur l'emprisonnement de quelques-uns des leurs. A Québec, M. de Lauson reçut favorablement leurs demandes, et, par les soins du P. Le Mercier, supérieur des missions» dès le commencement de mai, une petite troupe de français était prête à se mettre en route pour le canton d'Onnontagué. Les Hurons, qui avaient promis d'aller s'y établir, furent effrayés des dangers qu'ils courraient parmi un peuple si déloyal ; ils refusèrent donc de quitter 1 île d'Orléans. Cinquante-cinq français, y compris six ou sept jésuites, necraignirent point de partir pour ce pays barbare, où eux aussi savaient que des périls les attendaient. Les laïques avaient répondu à la voix desmissionnaires^ et allaient partager les travaux de ces hommes apostoliques. Le parti marchait sous les ordres de M. Dupuy, commandant du fort de Québec, qui s'était offert de conduire l'entreprise. « Lorsqu'il me fit l'honneur de me- dire adieu,» écrit la Mère de l'Incarnation, « il m'assura, avec une ferveur qui ne sentait point son homme de guerre, qu'il, exposait volontiers sa vie et qu'il s'estimerait heureux de mourir pour un si glorieux dessein. »
En entreprenant ce voyage, o» tentait un parti extrême: les missionnaires et leurs compagnons s'exposaient à périr pour sauver la colonie. Des bruits sinistres se répétaient ; un huron échappé du bourg des Onnonlagués, rapportait qu'ils voulaient
(I) Vie du Pire Chaumonot, écrite par lui-même fur l'ordre de ses supérieurs. Cemanuscrit est conservé à l'IIOtcl- Dieu de Québec. Cette vie du P. Chaumonot a étés imprimée par M. J. G, Shoa, do New-York.
réunir autant de français et de hurc-ns qu'ils le pourraient, afin de les massacrer. De plus les Agniers faisaient paraître une grande jalousie, en apprenant que les Français allaient établir une habitation et un fort dans un des cantons supérieurs. Ils y voyaient une cause d'inquiétude pour leur commerce avec les Anglais et les Hollandais.
D'un autre côté les Onnontagués menaçaient de s'unir aux Agniers, et d'attaquer la colonie, si on leur refusait ce qu'ils demandaient. Or les Français étaient bien faibles pour résister à une attaque générale des Iroquois. L'on représentait encore que le voyage, se faisant pour la gloire de Dieu et pour le bien général, la providence ne manquerait pas de protéger ceux qui exposeraient leur vie, avec de si louables motifs.
Les Agniers, épiant toujours les mouvements de leurs amis comme ceux de leurs ennemis, furent informés des projets des Français, et du moment de leur départ pour Onnontagué; afin d'arrêter le voyage à son début ils s'y prirent avec leur brutalité ordinaire. Trois cents d'entre eux se cachèrent près de la pointe de Sainte-Croix, à douze lieues de Québec (1) ; au passage du convoi, ils se jetèrent sur les derniers canots, assaillirent ceux qui les montaient, les pillèrent et en blessèrent plusieurs. Les Onnontagués ne furent pas plus épargnés que leurs compagnons de voyage ; mais la première fureur étant passée, les Agniers craignirent de soulever les ressentiments des cantons supérieurs; ils recoururent aux excuses et protestèrent qu'ils s'étaient trompés et avaient pris les Onnontagués et les Français pour des Hurons. Il fallut se contenter de ces mauvaises raisons.
Des rapides longs et difficiles retardèrent beaucoup les voyageurs. Les sauvages, avec leur imprévoyance ordinaire, dissipaient les vivres, et il fallait s'arrêter de temps en temps pour renouveler les provisions, au moyen de la chasse et de la pêche. Vers la fin du voyage, le gibier et le poisson manquèrent ; aussi les Français, qui n'étaient pas accoutumés, comme les sauvages, à jeûner pendant plusieurs jours, étaient exténués par la faim et les fatigues. Dans cette extrémité, on se décida à dépêcher un courrier pour annoncer l'arrivée du convoi et demander des vivres.
Le septième jour de juillet, les voyageurs s'arrêtèrent à l'entrée de la rivière d'Oswego ; et, au moment où les Français com-
(1) Pointe du Platon, entre Lotbinière et l'églut de Sainte-Croix.
mençaient à perdre courage, un canot envoyé d'Onnontagué, et chargé de maïs et de poissons, ramena la joie et l'abondance parmi les voyageurs.
Les Français furent reçus par leurs hôtes avec des démonstrations si éclatantes de satisfaction, qu'on ne pouvait douter de leur sincérité. « Si, après tout cela, » dit l'auteur de la Relation, « ils nous trahissent et nous massacrent, je les accuserai non pas de dissimulation, mais de légèreté et d'inconstance, qui peut changer en peu de temps l'amour et la confiance de ces barbares en crainte, en haine et en perfidie (!).)>
De concert avec les chefs onnontagués, les français choisirent, pour y placer leur habitation, une éminence qui domine le lac de Gannenlaha (2) et tous les environs. Le seize juillet, ils en prirent possession par une messe chantée solennellement, à laquelle ils reçurent tous la sainte communion. Ce lieu, situé à cinq petites lieues d'Onnontagué, en était suffisamment éloigné pour qu'on ne fût pas incommodé par les visites des sauvages; de plus, il était susceptible d'être défendu, précaution nécessaire contre un peuple léger et inconstant. On savait qu'à côté des hommes sages et honnêtes qui gouvernaient le canton, il existait une jeunesse folle, inquiète et sans discipline ; on ne voulut donc pas s'exposer à des surprises, et, pour les prévenir, on bâtit un fort destiné à protéger l'habitation.
Un grand conseil composé des envoyés de tous les cantons ayant été convoqué à Onnontagué, le P. LeMercier, supérieur des missions, s'y rendit, accompagné d'une quinzaine de français, et fut reçu avec de grands honneurs.
On tint l'assemblée, le vingt-quatre de juillet, et on y discute trois points principaux. Le premier touchait à la réconciliation des Agniers avec les Tsonnontouans : un capitaine tsonnontouan ayant été tué aux Trois-Rivières par une bande d'agniers, la guerre était près d'éclater entre les deux cantons. Le différend soumis à Achiendasé (3) fut bientôt réglé. Le
(1) Relation de 1657.
(2) " La grandeur du lac de Gannentaha est d'environ deux lieues de longueur et d'une demi-lieue de largeur- • • • On y trouve, du côté du midi, quelques sources ou fontaines d'eau salée on trouve du sel tout fait aux environs de ces sources, et, faisant bouillir l'eau, elle se convertit aisément en sel-»-- au printemps il s'amasse une si grande quantité de tourterelles, qu'on en prend jusques à sept cents dans une
matinée Il se rencontre au même endroit certain serpent, que nous appelons
serpent à sonnettes. Les originaires du pays disent que ses écailles sont excellentes contre le mal de dents, et que sa chair, qu'ils trouvent d'aussi bon goût que celle de l'anguille, guérit de la fièvre. Ils en coupent la queue et la tête, et mangoni la reste. "—Relation de 1657.
(3) Le supérieur des jésuite» était ainsi désigné par les Iroqaois.
second point était l'établissement des Français dans le pays ; les députés l'agréèrent avec les témoignages d'une grande bienveillance. Le troisième était une invitation de mettre des présents dans la chaudière de guerre, c'est-à-dire de fournir aux dépenses communes de la confédération.
De nombreuses harangues furent prononcées dans le conseil ; mais le discours qui eut le plus de succès fut celui du P. Chaumonot. Parlant l'iroquois mieux que la plupart des iroquois eux-mêmes; employant, avec tout l'avantage que lui donnait une instruction supérieure, les allégories et les métaphores habituelles aux sauvages ; jetant dans ses discours une véhémence qui les entraînait malgré eux, il produisait sur les esprits et sur les cœurs une impression profonde qui se traduisait à l'extérieur par des démonstrations plus bruyantes qu'à l'ordinaire (1).
En même temps que les Pères Chaumonot et Dablon montaient à Onnontagué en 1655, le P. LeMoyne, comme il a été. dit, se dirigeait vers le canton d'Agnier, pour affermir la paix contractée avec eux. Ces barbares prodiguèrent de belles promesses, qu'ils confirmèrent par des présents. Les présents étaient jugés nécessaires dans toutes les grandes affaires, car ils servaient de documents officiels; à chaque présent se rattachait une clause d'un traité, ou quelque promesse donnée par une des parties contractantes. Sans se fier beaucoup à la parole des fourbes Agniers, le P. LeMoyne passa quelque temps avec eux; il visita la colonie hollandaise de Manhatte, qui était alors fort inquiétée par les sauvages des environs, et revint à Montréal vers le milieu du mois de novembre.
Cependant la paix, si souvent renouvelée et affermie, paraissait lourde et ennuyeuse aux jeunes guerriers d'Agnier. Au nombre de trois ou quatre cents, ils passaient aux Trois- Rivières le printemps suivant; ils y promettaient de nouveau au P. LeMoyne d'observer fidèlement le traité de paix, c'està-dire, de respecter les Français partout, et de ne jamais attaquer les Hurons au-dessous des Trois-Rivières ; quelques jours après, ils attaquaient, à la pointe de Sainte-Croix, les Onnontagués et les Français, sous le prétexte qu'ils les avaient pris pour des Hurons. Après s'être excusés de leur
(1) Il y aurait bien des rapprochements à faire entre la ligue iroquoise et la fédération des Etats-Unis. Fondées toutes deux sur le principe de la liberté de l'homme, elles en ont largement adopté les conséquences : assemblées do la nation, do l'état, de la commune, conseils fréquents, harangueurs nombreux (stump-orators) ; indépendance de i'homme, de la femme, . des enfants ; et, au milieu de toutes ces libertés, l'esclavage.
prétendue erreur, ils descendirent à l'île d'Orléans, afin d'y surprendre les hurons chrétiens, en donnant pour raison qu'ils voulaient venger la mort d'un des leurs.
Peu de temps auparavant, deux iroquoîs, s'étant glissés aux environs de l'île d'Orléans, déchargèrent leurs fusils sur deux hurons qui abordaient au rivage. L'un tomba mort; l'autre, quoique blessé, se jeta dans son canot, et s'échappa. A cette nouvelle, vingt hurons s'embarquèrent pour poursuivre les meurtriers. Ils en prirent un qu'ils condamnèrent à mourir. Les missionnaires auraient voulu garder cet homme prisonnier, afin de détourner par son moyen l'attaque dont l'île était menacée ; mais les esprits étaient trop échauffés pour qu'on écoutât cette raison. Le jeune huron tué si brutalement était un fils unique et appartenait à la plus riche famille de la bourgade ; plein de belles qualités, destiné à être capitaine, il avait depuis deux ans donné la vie à cinq agniers, qu'il avait pris à la guerre. Aussi le meurtrier fut brûlé, suivant le code de lois reçu parmi les sauvages. Cet acte de justice fut un prétexte que les Iroquois mirent en avant pour couvrir leur perfidie.
Malgré les promesses faites par les Agniers au P. LeMoyne, les Hurons avaient bien encore quelque défiance, mais malheureusement ils ne se tinrent pas sur leurs gardes. L'on était au temps des semailles. Après avoir entendu la messe suivant leur coutume, lès Hurons s'étaient dispersés dans leurs champs ; tout à coup les Agniers, qui pendant la nuit s'étaient cachée dans la forêt voisine, fondirent sur les travailleurs épars et sans armes ; ils en massacrèrent plusieurs sur la place, et emmenèrent plus de soixante prisonniers. Après cet acte de perfidie et de cruauté, les traîtres eurent l'effronterie de ranger leurs canots en ordre de bataille et de passer ainsi en plein jour devant Québec, poussant des cris de triomphe. Les habitants de Québec, quoique peu nombreux, voulurent leur donner la chasse; mais M. de Lauson, qui paraît avoir eu plus de prudence que d'énergie, s'y opposa dans la crainte de compromettre le sort de la colonie, et les Français furent contraints de dévorer le chagrin que leur causait un pareil affront. Les Agniers conduisirent les prisonniers dans leur pays, où les hommes périrent par le feu, et où les femmes et les enfants furent réduits à une dure captivité. Dans cette expédition, les ennemis affectèrent de ne molester aucunement les Français, déclarant à ceux qu'ils rencontrèrent qu'ils désiraient vivre en paix avec eux. Par ces protestations hypocrites, ils cherchaient à voiler le complot déjà formé de se tourner contre
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la population française, quand ils auraient détruit la colonie huronne.
Au mois d'août, pour la première fois depuis deux ans, l'on, vit arriver à Québec cinquante canots outaouais, qui venaient des pays de l'ouest, chargés de castors.. Deux jeunes français conduisaient le convoi. Partis de Québec en 1654 avec la permission du 'gouverneur, ces jeunes gens pleins de courage et d'énergie avaient visité les nations situées autour dulacMichigan, et apportaient des renseignements sur les Nadouessioux,, les Pouanak, les Kiristinons (1). Les Outaouais obtinrent du gouverneur la permission de mener dans leur pays quelques robes noires, et repartirent avec les Pères Léonard Carreau etDruillèles. Trente jeunes français avaient, en quelques jours, fait leurs préparatifs pour les suivre ; mais, rendus aux Trois- Rivières, ils durent remettre la partie au printemps suivant, leurs provisions étant insuffisantes et leurs embarcations trop faibles pour un si long voyage. Quant aux jésuites, ils étaient trop heureux de retourner dans les missions de l'ouest, pour consentir à s'arrêter; ils continuèrent donc leur route, accompagnés seulement de trois français.
Cent vingt agniers, rôdant près des Trois-Rivières, avaient eu connaissance du départ de la flottille ; ils la suivirent avec patience et précaution, se cachant pendant le jour et épiant l'occasion de la surprendre avec avantage. Quoique avertis de se tenir sur leurs gardes, les Outaouais voyageaient avec grand bruit; comme ils avaient acheté des armes à feu, qu'ils n'avaient jamais maniées auparavant, ils prenaient un plaisir singulier à entendre les coups de fusil répétés par les échos. Arrivés à la rivière des- Outaouais, les Agniers prirent les devants, et s'emparèrent d'une éminence près de laquelle devaient passer les canots en remontant. Ils eurent la précaution, selon leur habitude, de fortifier leur camp en l'entourant d'un abattis. Tandis que des sentinelles étaient placées sur des points élevés pour signaler l'approche de la flottille outaouaise, leurs meilleurs tireurs se jetaient dans les joncs au bord dé !'la rivière. L'avant-garde des Outaouais s'avançait sans défiance, lorsqu'elle fut accueillie par une décharge de mousquètetie qui blessa et tua plusieurs personnes,,- un des mis-, sionnaires, le P. Garreau, fut renversé par une balle qui lui rompit l'épine dorsale (2).
(1) L'es Sieur, les Assiniboine?, les Cris.
(2) Relation de 1656.
Les Outaouais sautent à terre, poursuivent les Agniers, et cherchent inutilement à s'emparer de leur camp. Dans l'espérance de les lasser, ils font eux-mêmes un retranchement, et attendent que la soif et la faim fassent sortir les ennemis de leur fort. Mais, bientôt ennuyés, les Outaouais s'esquivent pendant la nuit, laissant dans leur camp les deux jésuites et leurs trois compagnons français, que les Iroquois prirent et conduisirent à Montréal. Là, les traîtres protestèrent qu'ils étaient fâchés de l'accident survenu à la robe noire, et déclarèrent qu'ils étaient toujours les amis des Français.
Peu de jours après, le P. Garreau mourut, avec la consolation d'avoir reçu le coup de la mort dans l'accomplissement de son devoir.