CHAPITRE ONZIÈME
M. de Lauson retourne en France — Le siour de Charny remplit les fonctions de gouverneur— La tribu de l'Ours laisse l'île d'Orléans pour suivre les Agniers— La tribu du Hocher part avec les Onnontagués— Trahison des Iroquois envers des hurcns— Le vicomte d' Argenson est nommé gouverneur du Canada — M. de Charny passe en France, et M. D' Ailleboust le remplace en attendant l'arrivée de M. d'Argenson —Arrivée à Québec de l'abbé de Queylus— Sulpiciens à Montréal— Sainte- Anne de Beaupré— Filles sauvages élevées par les Ursulinea— Massacre de quelques français à la pointe Saint-Charles — M. B'Ailleboust fait prendre des précautions contre les Iroquois — Conspiration générale des cinq cantons contre les Français et leurs alliés— Les Français abandonnent Gannentaha— Des ambassadeurs agniers, accompagnés du P. LeMoyne, demandent la délivrance de quelques prisonniers — Lc3 hurons de l'île d'Orléans se réfugient près du fort Saint-Louis — Arrivée de M. D' Argenson — Attaques des Agnier3 — Quelques iroquois sont pris aux Trois- Riviàres et envoyés à Québec — Hospitalières de La Flèche conduites à Montréal par Mlle. Mance— Sœur Bourgeoys— Observations de M. D' Argenson sur les Français du Canada — L'abbé deMontigny, nommé évèque de Pétrée, est sacré à Paris — Jurisdiction attribuée à l'archevêque do Rouen — L'évêque de Pétrée arrive à
* Québec— Son caractère — Difficultés au sujet de aa jurisdiction — Arrivée de secour3 pour Montréal — Maladies.
M. deLauson avait compris qu'il ne convenait plus aux circonstances dans lesquelles se trouvait la colonie. Il était arrivé à sa soixante-treizième année, et n'avait jamais été homme de guerre ; il fallait cependant commander à des soldats et à des colons qui étaient presque toujours sous les armes. D'ailleurs il existait contre lui des mécontentements au sujet de la traite. Le gouverneur avait défendu à la compagnie des Habitants de faire la traite du côté de Tadoussac ; il avait créé, dans cette partie du pays, une ferme particulière, dont les produits étaient employés à payer ses appointements et ceux des conseillers, à entretenir la garnison et à fournir une pension annuelle aux Jésuites, aux Hospitalières et aux Ursulines. Ces dépenses étaient nommées les « charges du pays ou l'état des trentemille francs (1). » Il lui avait fallu recourir à ce moyen, après
(1) Mémoire du sieur Aubert de La Chesnaye, aux archives de la marino. — Commo il a déjà été dit, la compagnie des Habitants, en obtenant le privilège de faire seulo le commerce des castors avec la France, s'était chargée de livrer lo quart des castors sortant de ses magasina afin de subvenir aux charges du pays.
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la destruction de la nation huronne, parce que le quart imposé sur les castors ne suffisait plus pour acquitter ces charges. Un peu plus tard, la guerre contre les Iroquois exigeant de grande dépenses, il cessa de payer à la compagnie de la Nouvelle- France les mille livres de castor •qu'elle s'était réservées, en remettant la traite à la communauté des habitants.
D'un autre côté, M. de Lauson était peu aimé des colons, qui lui reprochaient de ne pas faire les dépenses nécessaires pour soutenir sa dignité. Aussi ses amis lui -conseillèrent d'abandonner son gouvernement, et il partit dans Tété de 1656, pour retourner en France, où il servit depuis en qualité de sousdoyen du conseil du roi (1).
La seconde période triennale du gouvernement de M. de Lauson ne devant se terminer qu'en 1657, à son départ, il nomma, pour tenir sa place, son fils le sieur de Charny, lié au pays par les terres qu'il y possédait et par son mariage avec une fille du sieur Gilïard, seigneur de Beauport.
Bien que M. de Charny ne fût point homme de guerre, il était jeune actif et brave ; il payait de sa personne, et ne manquait point de courir, au premier signal, aux lieux que les Agniers menaçaient. Depuis peu, il était devenu évident qu'on ne pouvait se fier aux promesses de cette nation pertide et menteuse, qui n'observait les conditions de la paix que suivant ses caprices et ses intérêts. Des députés se présentèrent de sa part dans l'automne de 1656, avec de grandes protestations d'amitié. Leur but était de conférer avec les Hurons, pour les engager à aller demeurer dans leur canton; mais ces derniers, toujours vacillants dans leurs procédés, firent remettre la partie au printemps suivant.
En conséquence de cette réponse, au mois de mai 1657, des agniers se rendirent à Québec pour sommer les Hurons de leur tenir parole. Dans une assemblée à laquelle assistèrent des français, le chef de l'ambassade prit la parole pour renouveler les invitations de son canton. « Mon frère,» dit-il au Uuron, « c'est à toi que j'adresse la parole. Il y a quatre ans, tu me prias de te prendre par le bras pour te lever et t'emmener dans mon pays. Quand je l'ai voulu faire, tu las retiré ; et pour cela je t'ai frappé de ma hache sur la tête. Ne le retire plus ; lève-toi, il est temps que tu viennes. Je ne te regarde plus comme mon ennemi, mais comme mon parent. »
(1) " Il logeait, " di» M. Aubert, " an cloître Notre-Dame, chez «on fil*, chanoine de la dite église." Le P. Ragueneau dans la Vie de la M. Catherine de Saint- Augustin, dit qu'il mourut à Paris !e teiie ferrie r 1666, âgé de 82 «ni»
Les Hurons auraient bien voulu se retrancher derrière de nouvelles excuses ; maisll n'était plus temps,, il fallait marcher ou périr. Ils passèrent la nuit à délibérer: la tribu de la Corde Tefusait de quitter Québec et de s'éloigner des Français; la tribu du Rocher penchait vers les Onnontagués; la tribu de l'Ours seule se décida à suivre les Àgniers (1).
Le P. LeMoyne, fit connaître cette résolution aux Agniers, et les avertit qu'Ononthio ne s'opposerait pas au départ des Ours. Le capitaine de ces derniers fit ensuite sa harangue : « Mon frère,» dit-il à l'Agnier, « c'en est fait, je suis à toi. Je me jette, les yeux fermés, dans ton canot, sans savoir ce que je fais ; mais peu m'importe, je suis résolu de mourir. Je ne veux pas que mes cousins des deux autres nations s'embarquent cette fois avec moi, afin qu'ils voient comment tu te comporteras à mon égard.» Une première bande de hurons se mit en route, et fut, peu après, suivie d'une seconde avec laquelle le P. LeMoyne retourna chez les Iroquois.
Les Agniers ayant ainsi reçu une portion de la nation huronne, les Onnontagués voulurent obtenir leur part, et cent de leurs guerriers partirent pour Québec, afin de faire réussir leur projet de gré ou de force. Dans un conseil des Hurons convoqué à Québec, l'orateur onnontogué les pressa de remplir leur promesse. «Tu me consoles, mon frère, » répondit l'orateur de la tribu du Rocher, « par la pitié que tu me témoignes. Ne te fâche pas cependant, si je ne m'embarque point aujourd'hui dans ton canot : c'est un canot de guerre, qui me fait peur ; le couteau que tu as laissé dedans pourrait blesser mes enfants, et nos femmes trembleraient à la vue de la hache que tu n'as point cachée. En te voyant, les armes à la main, on dira que tu emmènes des prisonniers et non des amis. Quand les canots français descendront de ton pays, j'en profiterai pour aller avec toi. » Quelques semaines après, la tribu du Rocher faisait ses adieux à Ononthio, et, portée sur des chaloupes françaises, elle se rendait à Montréal, pour y attendre des canots onnontagués (2).
Dans les derniers jours de juillet, les hurons partirent de Montréal, au nombre de cinquante, avec quelques tsonnontouans et des onnontagués, qui les étaient venus chercher. Le Père Ragueneau et plusieurs français les accompagnaient. La brutalité et la perfidie des Iroquois ne tardèrent pas à éclater
(1) Attignenonghac ou tribu do la CorJe ; Arendarrhonon ou tribu du Roclrer; Attignaouantan ou tribu de I'Oure.
(2) Relation dt 1657.
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contre les malheureux hurons. Environ sept jours après le départ, un capitaine onnontagué donna le signal du massacre, en fendant d'un coup de hache la tête d'une femme huronne, qui avait repoussé ses avances inconvenantes. Le farouche meurtrier fit ensuite placer les hurons au milieu de ses guerriers ; à un signe convenu, sept chrétiens sans armes furent massacrés à coups de haches et de couteaux, sous les yeux de leurs enfants et de leurs femmes. Celles-ci furent ensuite dépouillées de leur petit bagage, ainsi que des présents qui leur avaient été faits avant leur départ de Québec ; on les distribua ensuite comme des esclaves aux bourreaux de leurs maris et de leurs pères. Tous les efforts des français pour arrêter ces barbaries furent inutiles ; et aux reproches qui lui furent adressés par le P. Ragueneau, le capitaine eut l'effronterie de répondre qu'Ononthio et les jésuites lui avaient conseillé de se défaire des hurons. Les français eux-mêmes durent pendant plusieurs nuits se tenir sur leurs gardes, car on les avait avertis qu'ils seraient assassinés, s'ils négligeaient de prendre des précautions pour n'être point surpris. Par bonheur pour eux, cinquante onnontagués étaient encore à Québec, cherchant à engager d'autres hurons à les suivre ; ce fut à cette circonstance que les jésuites et leurs compagnons durent leur sûreté pendant le reste du voyage.
Le vicomte d'Argenson avait été nommé le vingt-six janvier 1657 pour remplacer M. de Lauson déjà rentré en France. Comme on l'attendait au Canada dans le cours de l'été, M. de Charny fit ses préparatifs, afin de rejoindre son père (1), et, avant de partir, il nomma M. D'Ailleboust pour commander dans îa colonie jusqu'à l'arrivée du gouverneur. Cependant, au mois d'août, l'on apprit que M. d'Argenson ne devait pas être attendu avant l'année suivante. Le vaisseau qui le portait avait été forcé de relâcher deux fois en Irlande ; ennuyé d'une navigation si longue et si inutile, le nouveau gouverneur était retourné en France avec quelques-uns de ses compagnons de voyage.
Un autre vaisseau, parti de Nantes, avait été plus heureux, et avait fait une traversée assez courte. Il portait M. de Maisonneuve, gouverneur de Montréal, messieurs de Queylus, Souart, Galinier, prêtres, et M. Dallet ecclésiastique. Depuis
(1) Après le décos de sa femme, Mîirîc-Louise Giffard, morte le trente octobre 1656, M. de Charny avait formé le projet d'embrasser l'état ecclésiastique. Une sœur de madame de Charny, Marie-Françoise Giffard de Saint Ignace, religieuse hospitalière, mourut le quinze mars suivant. " C'est la première canadienne qui se soit consacrée à Dieu par la profession religieuse. " Histoire de l'HOtel-Dieu de Québec.
sa fondation, Montréal avait été desservi par les Jésuites; mais comme ces religieux devaient principalement s'occuper des missions sauvages, qui devenaient plus nombreuses et plus étendues, M. de Maisonneuve craignait qu'ils ne pussent continuer de donner leurs soins aux français de sa petite 'colonie ; il se rappelait aussi les desseins qu'avait eus M. Olier de placer à Montréal quelques-uns des prêtres de sa congrégation.
Il se décida donc en 1656 à visiter Paris, pour prier le vénérable fondateur du séminaire de Saint-Sulpice de ne pas tarder plus longtemps à exécuter ses projets. M. Olier, qui lui-même avait désiré passer à Montréal pour y travailler à la gloire de Dieu, et qui était un des principaux bienfaiteurs de cet établissement, se rendit volontiers à la demande de M. de Maisonneuve, et nomma pour la mission de Yille-Marie quatre ecclésiastiques de sa communauté. M. Gabriel de Queylus, abbé de Loc-Dieu, qui venait d'être rappelé par son supérieur des missions du Vivarais, où il avait travaillé avec succès, fut nommé supérieur de la petite compagnie de missionnaires. Cette nomination fut un des derniers actes de M. Olier, qui mourut avant même que les missionnaires eussent laissé la rade de Saint-Nazaire. L'assemblée du clergé de France paraît avoir eu l'intention d'obtenir la mitre pour M. de Queylus. Comme ce projet ne pouvait alors être mis à exécution, il vint au Canada muni des pouvoirs de grand vicaire, qui lui avaient été accordés par l'archevêque de Rouen ; c'était le même prélat qui avait nommé le supérieur des jésuites de Québec, son grand vicaire pour la Nouvelle-France. Le P. Poncet exerçait alors les fonctions de curé à Québec; il remit les clefs de l'église paroissiale à M, de Queylus, qui, après avoir été à Montréal pour y installer ses compagnons, revint se fixer au chef -lieu de la colonie (1).
Peu de temps après son retour à Québec, M. de Queylus fut appelé à visiter un lieu que la protection particulière de Dieu et la piété de nos pères ont rendu célèbre dans tout le pays. Lorsque les premiers établissements se formèrent à la côte de Beaupré, une modeste chapelle fût bâtie sur le rivage du Saint-Laurent; ce fut probablement un souvenir du célèbre pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray en Bretagne qui engagea les habitants du voisinage à demander qu'elle fût placée sous
(1) Histoire du Montréal, par M. Dollierde Casson ; Journal daJésuiUt; Lettres spirituelles et historiques de la Mère do l'Incarnation.
le patronage de la bonne Sainte Anne. Dieu sembla dès lors répandre des grâces spéciales sur ceux qui visitaient l'humble sanctuaire. Malheureusement la chapelle avait été placée trop près du fleuve ; les quelques pouces de terre qui couvraient le roc ayant été emportés par les eaux et par les glaces, il fallut songer à bâtir une église dans un lieu moins exposé aux inon-' dations. M. de Queylus désigna le site de ce nouvel édifice, dans l'automne de 1657; et, dès le printemps suivant, les travaux de construction furent commencés. Terminée en 1660, l'église de Sainte-Anne a été depuis ce temps visitée tous les ans par de nombreux pèlerins, et les ex-voto qui sont suspendus à ses murs témoignent que la protection de la bonne Sainte Anne n'a pas été moins efiicace au Canada, que sur les côtes de l'Armorique (1).
Le trois novembre 1657, mourut à l'Hôtel-Dieu une jeune huronne, nommée Geneviève-Agnès Skannadharoï. Elevée par les hospitalières, elle avait été admise comme novice quelques mois auparavant. La veille de sa mort, elle fit ses vœux, et l'abbé de Queylus lui donna l'habit religieux. Elle fut la première fille sauvage admise comme religieuse, car l'on avait jusqu'alors redouté l'inconstance naturelle aux aborigènes, accoutumés dès l'enfance à jouir d'une liberté presque entière. Déjà cependant l'on avait vu, chez lesUrsulines, deshuronnes et des algonquines pieuses, bien réglées et capables d'enseigner la lecture et l'écriture à leurs compagnes. Attachées à leurs maitresses, et désirant se consacrer au service de Dieu, elles finissaient par solliciter la grâce de devenir religieuses. Mais, comme il fallait les éprouver pendant longtemps avant de les admettre à prononcer des vœux, elles se lassaient d'être renfermées, et finissaient par déclarer qu'elles n'avaient pas assez d'esprit pour demeurer toujours dans le même lieu. On espérait alors que l'amour de la liberté et du changement finirait par diminuer, quand les Hurons et les Algonquins auraient adopté une vie sédentaire et pris les habitudes de la civilisation. Il est cependant digne de remarque que leurs rapports avec les Européens depuis deux siècles ont bien peu modifié leur esprit d'indépendance et de liberté. Plusieurs des filles huronnes et algonquines qui avaient été élevées chez les Ursulines
(1) Les anciens missionnaires avaient inspiré aux sauvages une dévotion toute particulière pour Sainte Anne. Pendant plus d'un siècle, les sauvages chrétiens furent dans l'habitude de se rendre chaque année à Sainte-Anne de Beaupré ; ils y venaient en grand nombre de toutes les parties du Canada pour assister à la fête de la patronne du lieu.
se marièrent avec des français ; ces alliances furent toutefois assez rares à l'intérieur de la colonie (1).
La paix, conclue avec les Iroquois et tant de fois ratifiée par eux, ne les empêchait point d'attaquer les Français, quand ils en trouvaient l'occasion. Vers la fin d'octobre, quelques onneyouts, venus à Montréal sous la garantie des traités, massacrèrent trois français qui travaillaient sans défiance à la pointe Saint-Charles. Deux d'entre eux, Nicolas Godé et son gendre Jean de Saint-Père étaient fort respectés dans la colonie. Le premier était un honnête homme que la compagnie avait fait venir de Normandie avec sa famille en 1641 ; le second, remarquable par une grande piété, avait beaucoup d'esprit et un jugement très-solide (2).
Se fiant sur la paix jurée, les Français avaient cessé de se tenir sur leurs gardes; cet assassinat eut l'effet de les engagera surveiller les démarches de L'ennemi. Dès lors on ne permit plus aux Iroquois de s'approcher du fort, et, en apprenant la nouvelle d'un si fâcheux événement, M. D'Ailleboust ordonna d'arrêter tous ceux d'entre eux qui se présenteraient aux habitations de la colonie, à quelque canton qu'ils appartinssent. Les Français eurent bientôt entre leurs mains douze agniers, qui avaient été faits prisonniers en différentes rencontres. Deux furent renvoyés dans leur pays pour avertir les anciens de ce qui s'était passé; les autres furent gardés comme otages. On avait en effet reconnu que c'était le meilleur moyen de tenir les Iroquois en respect, parce que les parents des captifs, craignant qu'on ne vengeât sur ceux-ci la mort des français, tâchaient ordinairement de conserver la paix.
Trois jeunes gens furent envoyés par les Agniers pour réclamer les prisonniers, et ils arrivèrent à Québec le trois janvier 1658. La réponse de M. D'Ailleboust ne leur fut donnée que vers le milieu du mois suivant, parce que auparavant il avait
(1) Le sieur Pierre Boucher épousa en premières noces une huronne, élève des- Ursulines, nommée Marie Chrétienne. La signature de Marie Chrétienne, apposée au contrat de mariage est tracée d'une main ferme ; c'est une des meilleures de cette pièce. Un sieur Blondeau épousa aux Trois-Riviéres, la fille de Pigarouichr chef algonquin. Maurice Blondeau, issu de ce mariage, obtint une assez grande étendue de terre en vertu des droits de sa mère.
(2) Histoire du Montréal, par M. Dollier de Casson, qui rapporte en ces termesune tradition conservée à Montréal : " Ces mêmes assassinateurs ont assuré que la tète de feu Saint-Père, qu'ils avaient coupée, leur fit quantité de reproches; qu'elle leur disait en fort bon iroquois, quoique ce défunt ne l'entendît point en son vivant : " Tu nous tues ; tu nous lais mille cruautés; tu veux anéantir les Français: tu n'en viendras pas à bout ; ils seront un jour vos maîtres et vous leur obéirez; vous avez beau faire les méchants. " Les Iroquois disent que cette voix se faisait entendre de temps en temps, le jour et la nuit. "
fallu tenir plusieurs assemblées. Elle renfermait des vérités et des reproches, auxquels l'interprète donna une tournure iroquoise (1). « Je m'étonne, Agnier, que tu me regardes
comme un enfant Tu me prends pour un chien. Quand
on frappe un chien, il crie, il s'enfuit; et, si on lui présente à manger, il revient et il flatte celui qui l'a frappé. Toi, Agnier, tu me tues. Moi qui suis français, je crie : on m'a tué; et tu me jettes un collier de porcelaine, comme en me flattant. Tais-toi, me dis-tu : nous sommes bons amis. Ecoute :
le Français entend la guerre il ne souffrira plus que tu le
méprises. Il n'y a qu'un mot qui serve : fais satisfaction, ou dis qui a fait le meurtre. Je ne répondrai plus à tes paroles.... Quitte les trahisons: faisons la guerre, si tu ne veux point la
paix Tu demandes à l'Algonquin et au Huron ce qu'ils ont
dans le cœur. Ton frère l'Onnontagué a tué le Huron, et tu venais pour massacrer l'Algonquin; et tu leur demandes ce qu'ils ont dans le cœur. S'ils ne me respectaient, le collier dont tu leur as fait présent aurait servi de licou pour t'étrangler. »
Pendant qu'à Québec on tenait ces assemblées, les Agniers avaient convoqué un conseil secret, auquel assistèrent les anciens des autres nations iroquoises. L'on y décida que, lorsque les prisonniers auraient été délivrés, on ferait main basse sur les français de Gannentaha ; et que si l'on ne réussissait pas à obtenir l'élargissement des prisonniers, on se contenterait de tuer une partie des français, et que les autres seraient offerts en échange. Déjà, une assemblée avait été tenue à Onnontagué, dans laquelle l'on s'était arrêté aux mêmes conclusions. Quelques chefs, amis des missionnaires, avaient toutefois obtenu que l'exécution du fatal projet serait retardée, et ils avaient donné des avis secrets sur tout ce qui se tramait. Le meurtre des français de Gannentaha n'était que le prélude des desseins qu'ils méditaient; car ils devaient ensuite attaquer les Hurons et les Algonquins, puis se répandre dans la colonie, y détruire tous les établissements et massacrer les Français. Déjà deux cents agniers étaient partis pour passer l'hiver vis-à-vis de Tadoussac, et se préparer à attaquer au printemps les peuplades montagnaises, sur la rive septentrionale du Saint-Laurent ; une autre bande fort nombreuse se dirigeait vers l'ouest, afin de poursuivre jusques sur le lac Supérieur les Outaouais et les Hurons, qui s'étaient réuni^et formaient un grand village à
(1) Relation de 1658.
Chagouamigon. Par suite de ces avis, les cinquante français de Gannentaha résolurent de quitter leur prison et de descendre à Montréal, dès que la saison le permettrait. Il fallait se préparer secrètement pour ce voyage, car il importait de ne pas éveiller les soupçons des Onnontagués. La petite colonie avait quatre canots iroquois et autant de canots algonquins ; mais ces embarcations pouvaient à peine contenir la moitié de son nombre. N'osant s'adresser aux sauvages pour obtenir d'autres canots, les Français entreprirent de faire des bateaux plats, tels qu'ils en avaient vu sur la Loire. Comme leur habitation était sans cesse remplie de sauvages, le travail se faisait dans un grenier tenu soigneusement fermé.
Le vingt mars, les bateaux étaient finis, les canots raccommodés, et les provisions toutes préparées pour le voyage. Le milieu de la rivière par laquelle il fallait descendre au lac Ontario étant dégagé de glaces, il ne restait plus qu'à y transporter les embarcations et le bagage; mais, ce jour-là même, devait se tenir dans le fort de Gannentaha un grand conseil, qui allait grossir la foule des désœuvrés et des curieux, toujours aux aguets autour du fort. Le temps pressait, car l'orage qui se formait depuis longtemps pouvait à chaque instant se déchaîner. Pour éluder les difficultés,l'oneutrecours àuneruse d'autant plus propre à réussir, qu'elle était fondée sur une des superstitions les plus enracinées parmi les sauvages. Un jeune français qui avait été adopté par un chef iroquois, et qui savait bien la langue du pays, déclara à son père qu'il avait eu un songe, par lequel il était averti de faire un festin à tout manger, s'il ne voulait mourir bientôt. « Tu es mon fils, » répondit l'iroquois; « je ne veux point que tu meures; prépare le festin, et nous mangerons tout. » Les Français fournirent les provisions en abondance ; des porcs, des outardes, des poissons furent jetés dans de grandes chaudières, qui ne servaient qu'aux occasions solennelles. Les iroquois qui se trouvaient dans le fort et aux environs furent appelés au festin ; personne ne pouvait y manquer sans commettre une faute qui ne se pardonnait point entre sauvages. Aussi tous se rendirent à l'entrée de la nuit, et commencèrent une vigoureuse attaque sur les pièces du repas. Parmi les invités étaient des français, dont quelques-uns jouèrent des instruments de musique pour amuser l'assemblée (1). Comme les convives avaient apporté beaucoup de bonne volonté, ils continuèrent longuement et courageusement à jouer leur rôle
(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation ; Relation de 1658.
pour la guérison du malade ; mais il leur fallut enfin demander quartier, bien longtemps avant que les provisions fussent épuisées. « Aie pitié de nous,» disaient-ils au jeune homme, « envoie-nous reposer. » — a Yous voulez donc que je meure ?» répondait celui-ci. A ce reproche amer pour eux, ils se remirent à l'ouvrage avec l'énergie du désespoir: il fallait sauver la vie d'un homme, dussent-ils tous en mourir eux-mêmes. Pendant que le festin occupait toute l'attention des convives, les Français avaient mis à l'eau les bateaux et les canots ; ils avaient aussi embarqué les objets qu'ils désiraient emporter. Tout étant prêt pour le départ, l'amphitryon fut informé qu'il pouvait faire grâce du reste du festin. « C'est assez, » s'écria-t-il, « j'ai pitié de vous ; cessez de manger, je ne mourrai point. Je vais faire jouer la musique pour vous endormir. Dormez, et ne vous éveillez que demain, quand on fera l'appel pour la prière.»
Chargés de viandes, les Iroquois furent bientôt plongés dans un profond sommeil ; les convives français en prolifèrent pour rejoindre leur compagnons, qui les attendaient dans un profond silence. La nuitétait si froide, qu'une nouvelle couche de glace se formait sur les eaux, et menaçait d'arrêter la marche des bateaux ; il fallait aussi passer des rapides fort périlleux avant d'arriver au lac Ontario. Quoique les dangers fussent grands, il n'y avait pas à balancer ; la fuite était pour les cinquante français le seul moyen de conserver leurs vies. Les embarcations se mettent en mouvement; elles se suivent les unes à la file des autres, les bateaux les plus forts étant placés en tête du convoi pour ouvrir le chemin. Quelques rapides difficiles se franchissent sans accident, et, après vingt-quatre heures d'une navigation interrompue par un portage qui occupe tous les hommes pendant un temps considérable, le convoi arrive au lac Ontario situé à vingt lieues du point de départ.
De grands dangers menaçaient encore les voyageurs. Craignant d'être poursuivis, ils n'osèrent s'arrêter pour laisser passer les glaces qui se brisaient sous l'action du soleil; ils suivirent donc lentement les progrès de la débâcle, poussant leurs frêles canots au milieu des cascades, dans l'une desquelles trois hommes se noyèrent. Enfin, le trois avril, ils abordèrent à Montréal, où leur arrivée causa de la surprise et de la joie, car on craignait que tous n'eussent péri victimes de la perfidie iroquoise.
Ou ne saurait décrire l'étonnement des Onnontagués, qui s'étaient endormis à la suite du grand banquet, lorsque le lendemain ils reconnurent la situation. Le soleil était déjà sur
l'horizon, quand ils sortirent de la cabane du festin pour rôder autour de l'habitation française ; la porte en était fermée, et un profond silence régnait à l'intérieur. Ils crurent d'abord que la prière se faisait, et se résignèrent à attendre qu'elle fut finie. Découvrant enfin qu'elle se prolongeait outre mesure, ils frappèrent à la porte ; les chiens, laissés exprès à l'intérieur, leur répondirent par des aboiements. Les Onnontagués en conclurent que les maîtres étaient encore là, d'autant plus qu'ils avaient peu auparavant entendu le chant des coqs. Cependant, la journée s'avançant, et personne ne paraissant songer à sortir, ils enfoncèrent les portes, afin de reconnaître la cause de ce lugubre silence. Leur inquiétude se changea en effroi, lorsqu'après avoir visité tous les appartements depuis la cave jusqu'au grenier, ils ne trouvèrent personne. Qu'étaient devenus les Français? Telle était la question qui préoccupait les Onnontagués. Ils n'avaient point vu de bateaux; aucune empreinte de pas n'avait été laissée sur le sol, après le passage d'un si grand nombre d'hommes, car heureusement une neige épaisse, tombée pendant la nuit, avait complètement effacé toutes les traces. Les recherches dans la maison, dans le fort et dans les bois voisins restant inutiles, les sauvages se persuadèrent qu'un puissant manitou avait enlevé les Français dans les airs, et que bientôt ils reviendraient pour se venger.
Ce départ effectué avec succès, au milieu de tant d'obstacles et de difficultés, fit beaucoup d'honneur au sieur Du Puy, qui avait commandé le parti depuis qu'il avait quitté Québec pour Gannentaha ; il lui valut la reconnaissance de ceux qu'il avait ainsi arrachés à une mort presque certaine.
Apprenant ce qui s'était passé à Onnontagué, le P. Le Moyne crut prudent de laisser le pays des Agniers et de se retirer dans la Nouvelle-Hollande ; il espérait retourner de là à Québec, par une barque hollandaise qui devait s'y rendre. Mais le voyage n'ayant pas eu lieu, il revint à Agnicr, où on le chargea d'accompagner trois nouveaux ambassadeurs, qui allaient à Québec solliciter la délivrance des prisonniers iroquois (1). M. D'Ailleboust écouta leurs demandes dans une assemblée convoquée au fort Saint-Louis, mais ne voulut leur
(1) A l'une des assemblées tenues à Québec dans cette occasion, assistèrent des français et des sauvages alliés, qu'on avait convoques pour délibérer. " Ceux qui s'y trouvèrent s'étant glissés en grand nombre de la salle du château dans une galerie qui regarde sur le grand fleuve, cette galerie ne se trouva pas assez foite pour soutenir tant de monde ; si bien qu'elle se rompit, et tous les français et les sauvages, les libres et les captifs, se trouvèrent pêle-mêle hors du fort, sans avoir passé par la porte. Personne, Dieu merci, ne fut notablement endommagé." Relation de 1658.
accorder que deux ou trois de ceux qu'ils demandaient, réservant les autres pour servir d'otages.
La paix cependant existaitplutôt en imagination qu'en réalité ; car, malgré les professions d'amitié souvent renouvelées par les Agniers, ils continuaient leurs courses hostiles, non-seulement contre les sauvages alliés, mais encore eontre les Français. Aussi les hurons de l'île d'Orléans, réduits à un petit nombre par la guerre et par l'émigration, ne s'y crurent plus en sûreté, et demandèrent la permission de placer leurs cabanes à Québec, auprès du fort Saint-Louis, permission que leur accorda volontiers M. D'Ailleboust, et dont ils s'empressèrentde profiter.
M. d'Argenson nommé gouverneur depuis plus d'un an, arriva à Québec le onze juillet 1658 ; il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang par M. D'Ailleboust, qui avait agi en qualité de son lieutenant, depuis le départ de M. de Charny (1). Pierre de Voyer, vicomte d'Argenson, appartenait à une famille distinguée dans la robe. Quoique encore jeune, il avait été recommandé pour le gouvernement de la Nouvelle-France par le premier président, de Lamoignon, qui appréciait sa sagesse et ses mœurs sévères (2). Le lendemain de son arrivée, au moment où il allait se mettre à table, le cri de guerre se fit entendre : une femme montagnaise venait d'être tuée, dans les champs par des iroquois. Sans perdre un instant, il poursuivit les assassins, à la tête de deux cent cinquante nommes ; mais il ne put les rejoindre, parcequ'ils s'étaient enfoncés dans la forêt, où il était inutiLe de les suivre. Il avait pris la résolution de lancer des partis contre les Iroquois, chaque fois qu'ils se présenteraient en armes. Ces expéditions servaient à convaincre les ennemis que les Français étaient sur leurs gardes et ne se laisseraient pas surprendre \ mais elles n'avaient pas d'autres résultats, car ees petites bandes iroquoises, par la rapidité de leur fuite et leur adresse à se cacher, se rendaient insaisissables.
(1) M. D'Ailleboust se retira à Montréal, où il mourut au commencement de juin 166 ', sans laisser d'enfants. 11 avait auprès de lui un de ses neveux, qu'il regardais comme son fils. Ce neveu, Charles D'Ailleboust de Coulonge, se maria dans le pays, efc eut une nombreuse famille. Plusieurs de ses descendants se sont distingués dans la guerre,, et sur terre et sur mer. Quelques-uns ont occupé des postes importants aux Iles Françaises.
(21 " M. de Lamoignon, alors premier président, fit noaimer en la place de M. de Lauson, VI. d'Argenson jeune homme de trente à trente-deux ans, sage au possible." {Mémoire de M. Aubertde La Chesnaye) Le père et le frère aîné de M. d'Argenson avaient été, l'un et l'autre, ambassadeurs. La bibliothèque de l'Arsenal à Paris possède des lettres du gouverneur du Canada, conservées parmi les papiers de son arrièrepetit-naveu, M.. d'Argenson marquis de Paulmey.
Pendant que le gouverneur montait aux Trois-Rivières avec deux cent cinquante hommes pour éloigner les ennemis, vingt agniers vinrent jusques au Cap-Rouge afin d'y surprendre quelques français. N'ayant point réussi de ce côté, ils se rapprochèrent des Trois-Rivières. Vers la fin du mois d'août, dix d'entre eux s'étant cachés dans les bois, les dix autres se présentèrent hardiment dans le bourg, comme des ambassadeurs envoyés par la nation. On savait fort bien qu'ils n'étaient point venus avec le dessein de négocier ; il se trouvait même aux Trois-Rivières un français qu'ils avaient blessé deux jours auparavant. Aussi M. de La Potherie, commandant du lieu, les fit saisir et en envoya sept à Québec ; à leur tête était un chef, nommé Michtaémikouan par les Algonquins, et connu par les Français sous le nom de la Grande-Cuiller. Cette capture amena bien des négociations et des ambassades de la part des Agniers, et les porta à se tenir tranquilles pendant quelques mois.
M. d'Argenson avait apporté des lettres de l'archevêque de Rouen, par lesquelles le supérieur des Jésuites était chargé d'exercer les fonctions de grand vicaire à Québec, tandis que M. de Queylus remplirait les mêmes devoirs à Montréal. Celuici en conséquence remit l'administration de la paroisse de Québec aux Jésuites, et se retira auprès de ses confrères à Montréal. L'hôpital de ce lieu ne possédait pas encore de religieuses hospitalières ; il était dirigé par mademoiselle Mance, qui allait repasser en France pour y consulter les médecins, et pour aviser aux moyens d'obtenir des religieuses de Saint- Joseph, communauté établie à La Flèche, par M. de La Dauversière. L'abbé de Queylus avait connu les hospitalières de Québec pendant son séjour en cette ville, et il avait appris à les estimer. Persuadé que, dans une colonie jeune et faible comme celle de la Nouvelle-France, il valait mieux ne pas multiplier les instituts, il imagina de faire monter deux religieuses de Québec, probablement dans l'espérance que mademoiselle Mance leur remettrait le soin de l'hôpital pendant son absence. Si c'était là son but, il se trompa ; car des arrangements avaient été faits du temps de M. Olier, avec M. de La Dauversière, qui s'était engagé à fournir des filles de Saint-Joseph à la colonie de Montréal. M. de Maisonneuve et mademoiselle Mance, qui avaient eu connaissance des engagements pris de part et d'autre ne les voulurent point rompre ; aussi, cette dernière donna bien l'hospitalité aux religieuses de Québec, mais elle laissa la conduite de sa maison en d'autres mains. Elle partit accompagné de
mademoiselle Bourgeoys, qui allait chercher en France les moyens d'établir une communauté d'institutrices.
M. d'Argenson conserva l'ancien conseil tel qu'il était formé, et évita d'introduire des changements dans les affaires intérieures de la colonie ; cependant, pour assurer les appointements des officiers publics, il organisa une nouvelle compagnie, composée de douze des meilleurs bourgeois du pays, et il lui accorda la ferme de Tadoussac (1). Il s'appliqua beaucoup à étudier les ressources et les besoins de la colonie, et à connaître le caractère de ses habitants. Dans une de ses lettres, il leur reproche l'amour des procès et leur penchant à faire des dépenses inutiles pour les plaisirs de la table. D'un autre côté, il rend témoignage aux bons effets produits par les soins qu'on avait pris de maintenir les mœurs pures (2). Lui-même s'occupa d'éloigner les éléments de corruption. Ainsi il renvoya en France une fille débauchée venue sur un vaisseau de la Rochelle, et il condamna à une amende et à tous les frais le marchand sur le vaisseau duquel elle avait pris passage. On avait adopté des précautions et on les observait encore, pour ne point admettre de femmes débauchées dans la colonie; et sur ce sujet, M. Boucher, gouverneur des Trois-Rivières, remarquait avec raison qu'on ne recevait point dans le pays « de ces marchandises de contrebande (3).»
Depuis plusieurs années, on comprenait en France la nécessité de donner un chef à l'église du Canada, qui commençait à se former, et qu'il importait de soumettre à une seule autorité ecclésiastique. Comme il a été dit, l'on avait d'abord songé à présenter M. de Queylus pour le futur siège épiscopal ; mais, pendant son séjour à Québec, quelques dissentiments étant survenus entre lui et les Jésuites, qui formaient alors la plus grande partie du clergé de la Nouvelle-France, Anne d'Autriche, qui avait déjà voulu présenter à la cour de Rome le P. Le Jeune ou le P. Jérôme Lalemant, s'adressa de nou-
(1) Mémoire de M. Aubert de La Chesnaye.
(2) " J'ai trouvé la paroisse fort bien servie et remplie de beaucoup de peuple ; et j'ai vu aussi les confessionnaux des Pères fort fréquentés." (Lottre de M. d'Argenson, 6 septembre 1653)- •••" Un marchand de La Rocnelloa été assez insolent que de nous envoyer en ce pays une fille débauchée, actuellement grosso, et qu'il savait être en cet état. Je l'ai condamné à la ramener à L^i Rochelle, à tous les dépens qu'il en pouvait avoir faits, et ceux qu'avait faits celui à qui il l'avait donnée en service, et à 150 livros d'amende- ••• cela remettra notre pays en réputation, que l'on confond avec les îles Saint-Christophe, et empêchera les marchands de charger de ce bétail. " (Lettre du 14 octobre 1658.)
(3) Boucher, Histoire naturelle du Canada.
veau aux Jésuites, qui recommandèrent monsieur l'abbé de Montigny (1).
François de Montmorency-Laval de Montigny, connu sous le nom d'abbé de Montigny, appartenait à une branche cadette de la maison de Montmorency, et comptait ainsi parmi ses ancêtres le premier baron chrétien. Né dans le diocèse de Chartres le trente avril 1623 (2), il avait étudié chez les Jésuites à la Flèche. Après être entré dans le clergé, il vécut à Paris pendant quelques années, dans une union étroite avec plusieurs ecclésiastiques remarquables par leur piété et leur zèle ; deux d'entre eux, M. Ango Des Maizerets et M. Dudouyt, vinrent, au Canada pour y travailler de concert avec leur ancien confrère ; d'autres furent les fondateurs du séminaire des missions étrangères. L'abbé de Montigny et plusieurs des membres de cette réunion passèrent ensuite à Caën, où, logés à l'hermitage fondé par M. de Bernières, dont il a été parlé à l'occasion de madame de La Peltrie, ils vécurent dans la solitude la prière et l'étude. Là se trouvait en même temps un ancien militaire, M. de Mézy, qui, quoique laïque, pratiquait les mêmes exercices et menait une vie semblable, afin de réparer les scandales de sa jeunesse. Engagé par ses pieux amis à accepter l'épiscopat, qu'il avait d'abord refusé, l'abbé de Montigny consentit enlin à recevoir le fardeau qu'il redoutait. Il demanda cependant à être nommé vicaire apostolique et non pas évêque titulaire ; en effet, il comprenait qu'avant d'ériger l'église de la Nouvelle-France selon les formes canoniques, il fallait l'ébaucher et étudier un peu le pays. Ses vues furent adoptées ; et le trois juin 1658, le pape Alexandre Vil le nom ma évêque de Pétrée, inpartibus infidelium, et vicaire apostolique de la Nouvelle-France (3). Ce fut le jour de la Conception, 1658, que le nonce du pape, assisté de Mgr. Abelly, évêque de Rodez et de Mgr. du Saussai, évêque de Toul, le sacra dans l'église de Saint-Germain-des-Prés à Paris. On avait choisi
(1) Vie de Mgr. de Laval par l'abbé do La Tour ; Mémoire de M. Aubert de La Chesnaye.
(2) M. la grand vicaire Noyseux, dans la Listo Chronologique dos prêtres, dit qu'il était né à Laval.
(3) Archives de V archevêché de Québec. Vie de Mgr. de Laval, par l'abbé de La Tour. Les évèques qui ne sont point titulaires d'une église reçoivent leur titre de quelque diocèse situé dans les pays devenus aujourd'hui infidèles, et où l'en ne trouve plus de chrétiens. La bulle nomme monseigneur de Laval évêque de Pétrée, dans la province ecclésiastique d'Héliopolis. Or il est assez singulier que dans les listes des anciens évêchés, on ne trouve point d'évêché de Pétrée dans la province d'Héliopolis, mais bien celui de Perrhé. Dans l'Arabie se trouvait l'église de Pétrée, archevêché et métropole de la province.
cette église, parce que l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés était indépendante des archevêques de Paris et de Rouen, et par là on voulait obviera quelques difficultés en matière de jurisdietion religieuse et d'autorité civile.
L'archevêque de Rouen regardait sa jurisdietion comme étant établie par l'usage dans le Canada. En effet, un grand nombre de ses diocésains s'y étaient fixés, et, n'y ayant point d'évêque sur les lieux, ils avaient dû quelquefois recourir à son autorité. En 1648, le P. Yimont revenait à Québec avec le titre de grand vicaire de l'archevêque de Rouen, et, en 1649, le même prélat envoyait au P. Annat des lettres de grand vicaire pour le supérieur des Jésuites dans les missions de la Nouvelle-France. C'était aussi de l'archevêque de Rouen que M. de Queylus avait reçu son titre et ses pouvoirs pour le Canada. L'on s'était ainsi accoutumé peu à peu à regarder le Canada comme faisant partie du diocèse de Rouen. Mais le chef de l'église, qui avait toléré l'exercice de cette jurisdietion lorsqu'elle était utile, avait droit d'y mettre fin, en nommant un vicaire apostolique et le chargeant de prendre soin de la nouvelle chrétienté.
D'un autre côté les parlements de Paris et de Rouen prétendaient aussi avoir des droits de jurisdietion sur la Nouvelle-France, et ils craignaient que la présence d'un évoque à Québec ne portât le roi à y établir un conseil supérieur. Déjà, par l'arrêt de 1648, les appels des jugements prononcés par le gouverneur et ses conseillers étaient réservés au conseil du roi; il ne restait plus qu'un pas à faire pour enlever aux deux parlements tous leurs droits prétendus ou réels sur les affaires de la colonie.
Nonobstant les difficultés suscitées de plusieurs côtés, l'évêque de Pétrée partit de France au printemps de 1659, et arriva le seize juin à Québec, où sa présence causa une grande joie; mais, comme on ne s'attendait pas à cet heureux événement, aucun préparatif n'avait été fait pour recevoir le prélat, qui alla descendre chez les Jésuites. Il était accompagné du P. Jérôme Lalemant, de messieurs Torcapel et Pèlerin, prêtres, et d'un jeune neveu de M. de Dernières qui se destinait à l'état ecclésiastique (1). Sur un autre vaisseau était M. de Charny
(1) Au départ de M de Queylus pour Montréal, il ne resta que deux prêtres séculiers dans le gouvernement de Québec, M. de Saint-Sauveur, ancien chapelain do l'Hôtel-Dieu, alors avancé en âge, et M Vaillant, qui desservait la cô'e de Beaupré Mgr de Laval, après avoir passé quelques jours chez les Jésuites, occupa des appartements neufs à l'Hùtel-Dieu ; il n'y demeura que trois mois, et alla habiter une petite maison bâtie par madame de La Peltrie, et qui servait de séminaire pour
qui rentrait comme simple prêtre, dans le pays où il avait commandé en qualité de lieutenant du gouverneur.
Après avoir reçu les marques de respect que lui prodiguèrent les Français à son arrivée, M. de Laval fut complimenté par les sauvages. Il leur répondit fort à propos, à la tin d'un repas qu'il leur donna dans une des salles de la maison des Jésuites. Ces festins préparés pour les sauvages n'étaient ni splendides, ni coûteux ; mais ils avaient une grande importance aux yeux des convives (1). Ce fut dans cette occasion qu'ils nommèrent l'évêque, Hariwawagui, «ce qui dans la langue huronne signifie : l'homme du grand affaire ; » et le nom, lui convenait parfaitement.
Monseigneur de Laval a exercé une grande influence sur les destinées du Canada, et directement par lui-même , et médiatement par les institutions qu'il a fondées, ainsi que par l'esprit qu'il sut inspirer au clergé de son immense diocèse. Tous ceux qui ont parlé de lui s'accordent à reconnaître qu'il possédait une haute piété et les plus belles qualités du cœur et de l'esprit Appuyée sur de profondes convictions et souvent requise pour étouffer le mal dans sa naissance, pour féconder et développer de nobles projets, sa fermeté ne reculait ni devant les suggestions de l'amitié, ni devant les menaces de la haine. Quelques-uns lui ont reproché d'avoir été ferme jusqu'à l'opiniâtreté. Nulle vertu n'est parfaite sur la terre ; il a pu quelquefois se tromper ; mais il vaut mieux que le fondateur d'une société pèche par excès de fermeté que par faiblesse. Il importait qu'une main vigoureuse fit entrer dans la bonne voie le petit peuple qui venait de naître sur les bords du Saint- Laurent. Si on lui eût permis de prendre une fausse direction à son point de départ, il se serait écarté de plus en plus du sentier de l'honneur et du devoir, à mesure qu'il aurait avancé dans sa carrière; il n'aurait pu être ramené dans la bonne voie, que par un de ces grands châtiments au moyen desquels la providence purifie les nations. « 11 ne sait ce que c'est que
les élèves des Ursulines. " Nous lui avons prêté notre séminaire, qui est à un des coins de notre clôture et tout proche de la paroisse- ••• Et, afin que lui et nous soyons logés selon les canons, il a fait faire une clôture de séparation. Nous en serons incommodées, parce qu'il nous faut loger nos séminaristes dans nos appartements; mais le sujet le mérite." (Lettres de la Mère de l'Incarnation). La maison do madame de La Peltrie a été démolie, il y a environ vingt-cinq ans: l'emplacement est occupé par l'école des élèves externes, bâtie en 18^6.
(1) M. d'Argenson, dans une de ses lettres, décrit ainsi un repas qu'il donna aux sauvages, peu après son arrivée dans le pays : " Ce festin consistait en sept chaudières de communauté, pleines de blé-d'inde, de pois, de prunes, d'esturgeons, d'anguilles et de graisses ; ce qu'ils dévorèrent après avoir chanté à leur mode. Ils se servaient ordinairement d'avirons pour bien mêler toutes les parties de cette pâtée."
respect humain,» écrivait la Mère de l'Incarnation en parlant de l'évoque ; « il est pour dire la vérité à tout le monde, et il la dit librement dans les rencontres. Il fallait ici un homme de cette force (1). »
Le conflit commencé en France au sujet de l'autorité du vicaire apostolique, faillit se continuer au Canada. « Il y eut plusieurs discussions, dit la Mère Juchereau de Saint-Ignace pour savoir à qui les communautés obéiraient .... car M. l'abbé de Queylus avait des pouvoirs de l'archevêque de Rouen, reconnu jusqu'alors pour le supérieur du pays ; bien des personnes disaient qu'il était au-dessus de monseigneur de Laval qui n'était que vicaire apostolique (2). » Tous cependant, après quelques hésitations chez plusieurs, eurent le bon esprit de se soumettre à l'autorité de l'évêque qui était envoyé par le saint siège et dont la mission était approuvée par le roi. Les subtilités de messieurs des parlements de Paris et de Rouen ne pouvaient invalider des titres si sûrs et si légitimes. M. de Queylus avait reçu des lettres de l'archevêque de Rouen ; il parut d'abord vouloir se servir des pouvoirs de grand vicaire qui lui étaient conférés par ce prélat (3) ; mais, après plus mûre considération, il se décida à repasser en France.
Peu après l'arrivée de l'évêque un vaisseau, amena un secours considérable pour Montréal: il portait deux prêtres (4), mademoiselle Mance, la sœur Bourgeoys, trois religieuses hospitalières de La Flèche, quelques institutrices qui venaient se dévouer à l'œuvre des écoles, et environ cent colons, parmi lesquels étaient des nobles et des bourgeois. Ce secours était le plus considérable que la colonie de Montréal eût reçu depuis celui de 1653, et il servit beaucoup à la consolider, dans un temps où elle s'était affaiblie par ses fréquentes luttes avec les Iroquois. La traversée s'était faite dans des circonstances fâcheuses. Le vaisseau avait pendant deux ans servi d'hôpital militaire, et depuis n'avait pas été purifié; aussi des maladies se déclarèrent à son bord pendant le passage, et fournirent à la sœur Bourgeoys, ainsi qu'à ses compagnes, l'occasion de déployer leur charité. Huit ou dix personnes moururent sur la mer. Après l'arrivée du vaisseau à Québec, ces fièvres conta-
(1) Lettres Historiques do la Mère do l'Incarnation.
(2) Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec.
(3) Journal des Jésuites.
(4) Messieurs Vignal et LeMaistre. M. Guillaume Vignal avait été chapelain des Ursulines et vicaire de M. de Queylus, pendant que celui-ci desservait la paroisse de Québec; l'année précédente il était retourné en France et en revenait comme sulpicien.
gieuses se communiquèrent aux habitants, et en enlevèrent plusieurs. «Presque tout le pays a été infecté,» écrivait la Mère de l'Incarnation (1); «et l'hôpital rempli de malades; monseigneur notre prélat y est continuellement pour servir les malades et faire leurs lits. On fait ce que l'on peut pour l'en empêcher et pour conserver sa personne ; mais il n'y a point d'éloquence qui puisse le détourner de ces actes d'humilité. Le R. P. Dequen, par sa grande charité, a pris cemaleten est mort. C'est une perte notable pour la mission; car c'était l'ancien missionnaire des Algonquins, où il avait travaillé depuis vingt-cinq ans avec des fatigues incroyables. »
(1; Lettres de la Mère de l'Incarnation.