LEÇON LXXIV. VIGILE. AN
la lettre d'Ibas à Maris, lettre pleine d'éloges pour Théodore et de blâmes contre saint Cyrille, enfin les écrits de Théodoret contre le même saint Cyrille et en faveur de Nestorius. Le concile de Chalcédoine, qui avait reçu comme orthodoxes Ibas et Théodoret, et entendu louer Théodore de Mopsueste sans s'émouvoir, semblait avoir approuvé la doctrine de ces trois évoques, avec leurs écrits, qu'on appelle les Trois Chapitres, Tria Capitula, En les condamnant, on paraissait donc condamner le concile lui-même, au moins indirectement, et c'était là le vrai dessein de Théodore de Césarée et de tout le parti des Acéphales. Justinien n'y vit, lui, que le bonheur de s'immiscer dans une nouvelle question de doctrine, et il se mit sans délai à rédiger un édit contre les Trois Chapitres (544). Les patriarches et les autres évêques orientaux souscrivirent de gré ou de force; mais tout l'Occident se souleva contre l'édit impérial, et le repoussa comme gravement injurieux au concile de Chal- , cédoine. Les évêques d'Afrique se prononcèrent surtout, et trois d'entre eux, savoir Pontien, Victor de Tunone et Facundus d'Hermiane, et deux diacres de Carthage, Ferrandus et Libérât, écrivirent vivement pour la défense des Trois Chapitres. Vigile reçut toutes leurs protestations et partit pour Constantinople, où Justinien, qui l'avait mandé, le reçut avec honneur. Quelle difficile position pour ce pape ! L'empereur le presse de se déclarer pour son édit, et l'impératrice Théodora le somme de rétablir les évêques acéphales. Vigile répondit en condamnant de nouveau les Acéphales, et en séparant de sa communion le patriarche Mennas pour avoir entraîné plusieurs évêques à signer l'édit (547). Toutefois les esprits se rapprochèrent, et le pape consentit enfin à condamner les Trois Chapitres dans son décret /wrfiVafum (548), tout en réservant expressément le respect dû en tout point au concile de Chalcédoine : Salva tamen reverentia synodi Chalcedonensis. Cette clause n'empêcha point l'Occident de pousser un cri d'étonnement et de douleur, comme si Vigile eût abandonné le concile.
TROIS CHAPITRES. CONC.DE CONSTANTINOPLB. V« ŒCUM. 597
Les évoques d^Illyrie séparèrent de leur communion ceux qui adhéreraient au Judicatum; les Africains osèrent même prononcer anathème contre le pape, tandis que plusieurs d'entre eux combattaient par écrit; l'acte pontifical fut attaqué, même dans le clergé romain, par deux diacres qui se prononcèrent hautement, et on en vint jusqu'à livrer des combats dans le lieu saint. Les Gaulois, également alarmés, firent plus sagement : ils écrivirent à Vigile même, par Aurélien d'Arles, son vicaire dans les Gaules, et lui députèrent pour connaître plus exactement ce qu'il avait fait. Le pape, dans sa réponse, rassura Aurélien; mais il crut devoir frapper des censures ecclésiastiques les deux diacres romains, ainsi que les évêques d'Afrique et d'IUyrie.
4. Pour remédier à ce trouble universel. Vigile et Justinien songèrent à un concile œcuménique, qui fut convoqué à Constantinople (530). Le pape retira son Judicatum, et défendit, sous peine tf anathème, toute discussion sur les Trois Chapitres avant la réunion des évêques. Comme les Latins s'y trouvaient en petit nombre, Vigile, qui avait mis pour condition du concile que les évêques latins et les grecs y seraient en nombre égal, différait d'agir en les attendant. Justinien, fatigué de ces retards, et d'ailleurs îfiguillonné sans cesse par Théodore Ascidas, publia uu nouvel édit contre les Trois Chapitres. C'était prévenir le concile et manquer au pape; mais le pape ne se manqua pas à lui-même : il prononça une sentence d'excommunication contre quiconque souscrirait l'édit; puis, cherchant un asile contre la colère de l'empereur, il se réfugia d'abord dans l'église de Saint-Pierre, ensuite à Chalcédoine dans celle de Sainte-Euphémie; tellement que Justinien ne put se venger que sur quelques évêques d'Occident, qu'il exila (351). Une telle fermeté étonna le prince, et il retira son édit. Mennas, Théodore Ascidas et les autres évêques qui lui avaient été contraires firent leur soumission, et Vigile quitta son asile.
Tout ayant été renvoyé au concile. Vigile s'en tint inva-
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riablement à ce qui avait été convenu, que les Latins y seraient en nombre égal avec les Grecs. Cette condition n'était pas de simple convenance, mais de nécessité, puisque, sans elle, Vigile manquait son but principal, et que, loin de ramener les Occidentaux, en leur prouvant dans une discussion pacifique que Ton pouvait condamner les Trois Chapitres sans diminuer l'autorité du concile de Chalcé^ doine, un concile des Orientaux ne pouvait que les exaspérer de nouveau et les aigrir plus que jamais. Mais Justinies n'écoutait que son impatience, et le concile s'ouvrit par ses ordres (553). Les deux premières cessions ou conférences {coHationei) furent consacrées à presser Vigile d'assister au concile ; la troisième, à approuver les quatre premiers conciles œcuméniques; les quatrième, cinquième et sixième, à discuter la question des Trois Chapitres ; les septième et huitième, à lire ce que Vigile avait fait ou écrit lui-môme contre les Trois Chapitres, et à prononcer enfin la sentence du concile. Elle condaumait Théodore de Mopsueste et ses écrits, les livres de Théodoret contre saint Cyrille et la lettre d'Ibas à Maris; puis Arius, Eunomius, Macédonius, Apollînaris, Nestorius, Eutychès et enfin Origène.. — Tandis que les Pères du concile tenaient leurs sessions, le pape Vigile donnait de son côté son jugement dans le décret a^ pelé Consiitutum *, qu'il adressa à Justinien. Il y condamne les écrit» de Hiéodore de Mopsueste, mais il épargne sa personne. Il ne condamne dans Théodoret que ses écrits erronés, et enfin il reçoit Ibas sans aucune censure costie sa lettre, qu'Ibas avait rétractée lui-même en se réunissant à saint Cyrille, dont il avait d'abord mal interprété la doctrine.
8. Ainsi se termina le concile, avec deux décrets, Tun des évêques contre les Trois Chapitres, et Tautre du pape, qui était favorable sinon aux écrits dont il condamnait
U Voy, Constituhm Vigilii^ Oans LabU, t. V, et Mansi, t. IX, et Pair* lattn.^ t. LXIX, coï. 7», éd. Higoe.
ÔQNCILÈ DE CONSTANTINOPLE. 59^
toutes les erreurs, du moins aux persotines. Toutefois Vigile, soit pour sortir des mains de Justinien, soit plutôt pour éviter un nouveau schisme imminent dans l'Eglise d'Orient» confirma le. concile indirectement, c'est-à-dire sans le nommer^ six mois après sa conclusion. Il condamna en effet les Trois Chapitres ^^ tant dans une lettre au patriarche Eutychius, successeur dç MennaSa^que dans une constitution plus étendue qu'il publia l'année suivante (554). Cet acte du pape suffit pour donner la vie au concile et le ranger au noml)re des conciles œcuméniques. La discussion et les explications intervenues avaient préparé les esprits en Occident. Ils s'étaient enfin convaincus qu'on pouvait condamner les Trois Chapitres et demeurer ûdèle au eonoiie de Chalcédôine. Ils reçurent donc le concile de Constantînople, à l'exception d'un petit nombre d'évêques qui firent schisme eu Afrique et en Istrie, dans la province d'Aquilée. Les évêques d'Espagne se malatiiiront loBg^ temps dans une sorte de neutralité, que l'Église toléra sans inconvénient,
6. Pour le pape Vigile, il lui fut enfin permis de retour'* ner en Italie, où il ne put arriver, car il mourut en chemin à Syracuse (555), après avoir expié cruellement l'ambition et le crime qui le portèrent au souverain pontificat. Tourmenté pendant sa vie, Vigile n'a cessé de Têtre après sa mort. On l'a surtout accusé d'inconstance, mais injustement. Il n'était question à Constantînople d'aucun point de foi à décider, mais seulement de prononcer sur de$ écrits erronés» que leurs^ auteurs avaient rétractés eux-mêmes, au moins implicitement, par une profession de foi eatholique. Convenait-il de les condamner formellement? Non, en certaines circonstances,, telles que celles où sa trouvaient les Pères de Chalcédoine; oui, en d'autpes.temps. Toute la question pour Vigile revient donc à demander si les circonstances où il se trouvait demandaient de lui cette condamnation ? Or il est évident que la réponse est également ouï ou non : oui, pour ménager les Orientaux et évi-