SAINT JUSTIN. SES ÉCRITS
Dans ces divers écrits, saint Justin s'appliqua à montrer aux Païens que la religion chrétienne est la plus ancienne ou plutôt la première, puisque les poètes et les philosophes anciens ont emprunté aux livres de Moïse ce qu'ils ont dit ' de vrai et de bon; .qu'elle est pure et véritable, ce qu'il j rend plus sensible par la comparaison qu'il en fait avec les I doctrines absurdes et immorales du Paganisme, et en monf trant l'impuissance des philosophes. Ce Père insiste sur les témoignages que lui fournissent les auteurs de l'antiquité révérés des Païens, en faveur de nos dogmes, surtout de l'unité de Dieu. Ces idées de saint Justin forment la base de toute la polémique chrétienne contre le Paganisme, et il faut convenir que cette manière était habile : elle fermait la bouche doublement aux Païens, en appuyant les dogmes chrétiens touchant la nature divine sur les témoignages de leurs propres philosophes, et en ruinant l'autorité de ceux-ci en tout ce qui ne s'accordait pas avec notre sainte doctrine. Saint Justin- ruinait cette autorité nonseulement en révélant la source chrétienne de ce que les anciens avaient dit de vrai, mais en montrant les plus célèbres philosophes en contradiction entre eux et avec euxmêmes, et en mettant à nu leur inapuissance à trouver, à défendre et à propager la vérité. — Ces idées se rétrouvent surtout exposées, et dignement, dans la première Apologie, dont voici le début. — Après avoir déclaré hautement qu'il est un de ces Chrétiens si injustement haïs et persécutés, le généreux apologiste continue ain^i : « La raison, dit-il, « fait un devoir à ceux qui sont vraiment pieux et philo- « sophes d'aimer la vérité, et de l'aimer jusqu'à lui sacri- « fier les préjugés reçus de nos ancêtres et la vie elle-même. « Princes, on vous donne les noms de pieux et de philo- « sophes, on vous appelle les gardiens de la justice et les « amis de la vérité : nous allons voir si vous êtes tels. Car, « si nous vous adressons cet écrit, ne croyez pas que ce « soit pour vous flatter ou vous demander grâce : la seule « chose que nous vous demandons, c'est que vous ordon-
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« niez une enquête sévère, et que si nous sommes trouvés a coupables, nous soyons punis selon la rigueur des lois. « Et ne vous y trompez pas, ajoute Justin : si vous n'é- « coûtez contre nous que le désir de plaire à des bom^ « mes superstitieux, ou qu'we aveugle passion ou de (( vaines rumeurs, votre sentence n'atteindra que vous* « uiênies. Pour nous, tant que vous ne nous convaincre* « pas de quelque crime, vous pouve* bien nous immoler, c< mais vous ne pouvez nous nuire. » Tel fut l'ei^orde de saint Justin. Jamais l'innocence opprimée ne parla un laa? gage plus noble et plus fier, et encore aujourd'hui un ccpur vraiment chrétien ne peut, sans éprouver un certain mou* vement d'orgueil, relire ces belles paroles du philosophe catholique, dette fermeté et cette haute raison se soutien-? nent dans toute la suite, en même temps que l'habile apologiste sait tempérer par de sages ménagements l'énergie de sa parole. Déjà il signale cette criante partialité dont on usait dès lors contre les vrais. Chrétiens, les Catholique», en refusant à eux seuU la paix et la liberté qu'on accordait à toutes les sectes païennes ou hérétiques; en proscrivant chez eux ce qu'pn tolérait partout ailleurs; % et cependant, dit-il, nulle part on ne trouve une doctrine plus sage, une morale plus pure, une soumission plus parfaite à l'autorité civile, en un mot des maximes et une conduite plus con^ formes à l^ tranquillité publique et au bien social. » Parmi les preuves de la religion, il insiste sur les prophéties, qui avaient fait sur lui une si profonde impression; et il aborde enfin la partie la plus délicate, celle des grief« que l'on accumulait contre les Chrétiens., Comment détruire péremptoirement ces atroces calomnies, sans raconter ce qui se passait dans les assemblées, et partant sans blesser la loi du sepret ? Saint Justin ne craignit pas de le faire ; il céda à la nécessité, et il le fit toutefois encore avec réserve, évitant, en parlant du Baptême et de l'Euchariatie, de donner les formules sacramentelles. Sur tout le reste, sur les prières, les exhortations, les lectures, le baiser de paix, la
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quête pour les pauvres, il n'y avait pas d'inconvénient sé-^ rieux, et saint Justin en parle avec toute liberté. En deux mots, la nécessité force saint Justin à lever un coin du voile, et la loi seule du secret explique pourquoi il ne Va pas levé tout entier.
Dans la seconde Apologie, il relève le courage des Chrétiens de tout sexe, de toutes conditions, même de simples ouvriers qui mouraient pour la doctrine de leur maître. « Quel est, ajoute l'apologiste, le disciple de Socrate qui ait consenti à perdre la vie pour l'amour de la philosophie? » Il donne de la supériorité de la doctrine chrétienne cette raison remarqueible, que les Chrétiens possédaient la vérité tout entière, le Verbe parfait dans le Christ, tandis que chaque philosophe, dans ce qu'il a eu de bien, n'en avait possédé que des parcelles, des fragments de vérité; et c'était de là que venaient leurs fréquentes contradictions : Sed quÎQ nm omnia qum sunt Verhi, id est Ckristi, cognoverunt, persKepe $eoum ipm pugnantia dixeruntK Justin y parle aussi de sa dispute avec le sophiste Grescent, « dans lequel, dit-il, j'ai trouvé un ignorant, un amateur d'opinions, et non un philosophe; et si vous ignorez, ajoute-t-il hardiment, les questions que je lui ai adressées et ses réponses, je suis prêt à reprendre la dispute devant vous, afin de mettre en évidence la vérité que je défends. » Il termine en demandant aux empereurs de rendre publique sa requête, afiîi que tous connaissent la vérité sur les Chrétiens,
4. %"" Contre les Juifs, saint Justin écrivit son dialogue avecTrîphpn. Il y reproduit la discussion qu'il eut, en effet, avec ce Juif instruit, et il en fit le plus étendu des ouvrages qui nous restent de lui. L'illustre Père s'attache principalepuent à iftontrer raccoraplissement et l'abrogation de la loi ancienne par rÉvangile, et il prouve cette thèse fondamentale p^r les prophéties qui ont annoncé si
clairement ravénement de Jésus-Christ, la vocation des Gentils et l'établissement de FÉglise.
3** Contre les hérétiques. Tous les écrits de saint Justin contre ces ennemis intérieurs de l'Église sont perdus, entre autres un traité général contre toutes les hérésies, et un livre particulier contre Marcion. On cite encore du même Père d'autres ouvrages qui ne sont point parvenus jusqu'à nous. — Nous renvoyons à la fin de ce siècle l'expoSition de la doctrine de saint Justin et sa justification.
5. Dans le temps où saint Justin plaidait si noblement h Rome la cause de l'Église, les Chrétiens d'Asie, plus vivement persécutés à l'occasion de quelques tremblements de terre, envoyèrent eux-mêmes, de plusieurs villes,' des suppliques à l'empereur Antonin. Ces plaintes, jointes à l'apologie du philosophe chrétien, touchèrent ce prince bon et équitable. Pour y faire droit, il envoya aux États d'Asie le rescrit célèbre dont parle Eusèbe, et dans lequel, après avoir loué la grandeur d'âme des Chrétiens et rappelé la réponse favorable d'Adrien, il décide de nouveau et plus nettement que, si un chrétien était accusé pour le seul fait de sa religion, il soit renvoyé absous, et son accusateur puni.
Le pape Saint Pie mourut en l'an 150, après un pontificat de huit ans, que les catalogues portent la plupart h un plus grand nombre d'années, et font finir plus tard en proportion. Baronius lui donne le titre de martyr d'après quelques martyrologes. Il est dit dans le Liber Poniifiealis qu'il ordonna de faire baptiser ceux qui reviendraient à la foi en quittant l'hérésie des Juifs : Constituit hcereticum vententem ex Judœorum hœresi suscipi et baptizari; ce qui insinue, comme le remarque Baronius, qu'il y avait des sectes où le Baptême s'était conservé et d'autres où il était altéré, et qu'on rencontrait ces dernières même parmi les Juifs : telle était probablement celle des Cérinthiens. — Le même Liber Pontificalis attribue le livre du Pasteur « à un « Hermès, frère de saint Pie, à qui un ange ordonna de
SECTES GNOSTIQUKS. 121
« célébrer la j^âque le jour du dimanche. » Nous l'avons rapporté au premier siècle avec la plupart des critiques. —Saint Anicet succéda à saint Pie.
6. Ce fut sous le pape Anicet que Ton vit sortir des Valentiniens une foule de sectes dont quelques-unes soutin^^ rent la gnose à peu près au degré où Tavait portée Yalentin, tandis que la plupart la ravalèrent à son ancien niveau et même au-dessous. Il nous suffira de nommer ces rejetons impurs du Yalentinianisme. D'abord les Caïnites^ qui honoraient Caïn; les Sodomites, Ésaû, Judas et en général tous ceux qui sont blâmés dans l'Ancien Testament pour avoir agi contre Dieu créateur. Ils avaient en morale le principe des Garpocratiens. — Les Secondiens, de Second, qui n'ajouta guère que des crimes aux erreurs de Yalentin son maître. — Les Ptolémaîtes suivaient Ptolémée. Ce fut lui, au rapport de Tertullien, qui fit au système de Yalentin ce grand changement de considérer les éons comme des substances distinctes. — ^^Les Ophites ou Serpentins y oy^àQnl dans le serpent la sagesse incarnée qui avait enseigné aux hommes la science du bien et du mal, et lui rendaient en conséquence un culte insensé. Ils semblent toutefois, malgré cette singulière imagination, avoir tenu dans le Gnosticisme un rang principal parmi les sectes secondaires. — On croit retrouver plus tard les Ophites dans les Séthiem^ qui se distinguaient par leur vénération pour Seth, fils d'Adam, dans lequel résidait, disaient-ils, une vertu divine. — Marc, le chef des Marcosiens, se fit un nom par ses impostures. Il affecta d'accorder beaucoup aux nombres et aux lettres de l'alphabet, par où il se rattachait aux Basi- Miens, et se livra aux opérations théurgiques, cherchant surtout h séduire les femmes dont l'imagination était plus ardente. Il savait les fasciner au point de leur faire accroire qu'elles faisaient des miracles et prophétisaient. Yoici un de ses tours rapportés par saint Épiphane : au moyen de deux vases préparés, il paraissait changer le vm en sang dans la célébration de TEuchanstie, par où il établissait
If2 LEÇON XVII. SÀIKT ANIOST. AN 150-162.
son sacerdoce éminent aux yeux de ses ignorants sectateurs. Cette jonglerie est du moins un témoignage rendu au dogme de la transsubstantiation, qu'elle suppose. — Cûhrbase se sépara de Marc et fit la petite secte des Colorbasiens. Ce qu'il eut de remarquable, ce fut d'entendre les quatre premiers éons, ou la première tétrade, dans un sens purement idéal : c'était la contre-partie de Ptolémée qui les avait substantialisés.-^Le^ Arckonttques^ sortis plus tard des Marcosiens, reçurent 'ce nom, qui signifie princes ou magistrats, parce qu'ils attribuaient la création à diverses principautés. Ils condamnaient le Baptême, les saints mystères ; disaient que la femme était l'ouvrage de Satan; vivaient la plupart dans de grands dérèglements, et ne laissaient pas d'avoir parmi eux des personnes qui affectaient de mener une vie austère, conforme, pour l'extérieur, h celle de nos moines, afin de tromper les simples. -^he^ Antitactes, ou Contraire», montraient un grand zèle à a'opposer en tout à l'auteur du mal; ils soutenaient que le pécné était digne de récompense, sans doute comme contraire aux lois du Créateur. -^ Enfin Prodicus ou les Prodidem ou Adamites, dignes rejetons des Carpocratiens, priaient ans dans leurs églises, qu'ils faisaient bien chauffer et tenaient les dogmes de Valentin; selon Tertullien, ils chassaient de leur paradis ou lieu d'assemblée ceux , qui tombaient dans ce qu'ils appelaient une faute contre la chasteté, voulant ainsi unir à une énorme licence les apparences du rigorisme. — Ce furent là les principales sectes secondaires qui sortirent, durant la seconde moitié du deuxième siècle, des sectes plus considérables qui s'étaient élevées dans la première moitié de ce même siècle. Mais une grave question de discipline, celle de la Pâque, nous rappelle dans Tintérieur de l'Église elle-même.
QUESTIOK PB LA FÀQUB. 13a
f. Quoique le dimanche eût été substitué au samedi éH k temps des apôtres poup les assemblées des fidèles, 03 n'avait pa^ laissé, par jnéiiagement pour les Juife coa-r rertis, de permettre u^e certaine observation du samedi. L'institution apostolique conduisait naturellement à transférer la célébration de la Pftque du quatorzième jour de h lune du premier mois au dimanche suivant. Les apôtres, qui avaient ^uivi d'abord la coutume des Juifs, substi^ tflèrent en effet T usage chrétien et le firent prévaloir insensiblement. Saint Pierre, quoique Tapôtre des Juifs, ne pouvait ma^W^ï' ^^ rétablir dans TÉglise romaine, qui devait ^tro le modèle des églises , comme elle en était la mère. Cependant, par suite des mômes égards qu'on avait pour Taupienne Synagogue, on n'en fit pas d'abord une loi, et ^aint Jean, qui se trouva h la tète des églises d'Asie, ne crut pas devoir imposer l'usage nouveau : ce fut sans doute pour des raisons locales. Disciple chéri de cet apôtre, saint Polycarpe semblait régner encore en son nom sur les Asiatiques. La coutume ancienne, respectée par saint Jean, devmt sacrée pour lui et pour toutes les églises qui le vénéraient lui-même depuis un demi*siècle comme leur loi vive^nte. Voilà ce qui explique comment les églises <lfi FA&ie Mineure finirent par se trouver, sur ce pomt, en coutradiction ^vea toutes les autres Églises, Qette dissonance parut plus choquante k mesure que l'Ëgli^e devint plus di^cile sur la tolérance des rites mosaïques; et, au temps où nous sommes arrivés, on commençait h les regar* â^r comme illicites.
Cet étatde choses dut répandre sur l'usage des Asiatiques w défaveur qui ne pouvait que se fortifier avec le temps, ^^ il est infiniment probable que ce fut principalement pour en conférer avec Aniçet que saint l^olycarpe vint à Rom«
SOUS son pontificat. Le vieillard apostolique y fut accueîll avec autant d'égards que d'affection par le pape. Néanmoins cette première conférence sur la question de 1î Pâque n*eût point de résultat. Le pontife romain, n'ayan pu persuader à Tévêque de Smyrne d'abandonner une cou tume qu'il avait vu pratiquer à saint Jean, crut devoii laisser les choses sur l'ancien pied, et tolérer même à Roinç l'ancien usage pour les Asiatiques qui s'y trouvaient.
La question de la Pâque ne fut pas sans doute la seule raison du voyage de saint Polycarpe. Rome était déjà h centre des controverses, comme du gouvernement ecclésiastique ; les ennemis comme les défenseurs de la foi s'y rendaient plus volontiers qu'ailleurs, et nous y avons vu arriver de l'Orient les chefs les plus célèbres du Gnosticisme chrétien, Valentin et Marcion. L'Église romaine .se défendait invinciblement par l'enseignement et la tradition des apôtres; toutefois le témoignage de Polycarpe, ce monument vivant et si vénérable de la doctrine apostolique, fit une impression favorable sur un grand nombre de Valentiniens et de Marcionites, qu'il eut le bonheur de ramener à la foi orthodoxe. Marcion lui-même se trouvait encore à Rome. Ayant un jour rencontré le saint vieillard, il osa lui demander s'il le connaissait. « Oui, je te connais, répondit Polycarpe, pour le fils aîné de Satan. »
C'est à ce voyage célèbre de saint Polycarpe qu'il faut rapporter la fondation de l'église d^ Lyon dans les Gaules; car il est probable que saint Pothin et plusieurs autres'del ses disciples le suivirent à Rome, d'où ils furent envoyés par le pape dans cette illustre cité, pour annoncer l'Évangile et établir une église dont saint Pothin fut le premier évoque. A l'église de Lyon se rattachent immédiatement celles de Vienne, de Valence et de Besançon, fondées par les disciples de saint Pothin et de saint Irénée.
2. C'était ainsi que l'Église profitait du calme que lui avait rendu le rescrit d'Antonin, pour étendre le règne de Jésus-Christ; mais ces jours de paix finirent avec ce bon