‹ Cours d'histoire moderne (volume 2)Chapitre 12 sur 40 · COUR · texte numérisé non relu

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Milhau ; Eutrope , aussi préfet des Gaules , platonicien de profession , et qui habitait en Auvergne; Consence, de Narbonne, un des plus riches citoyens du midi , et dont la maison de campagne, dite Octaviana, et située sur la route de Beziers, passait pour la plus magnifique de la province. C'étaient là les grands seigneurs de la Gaule romaine : après avoir occupé les fonctions supé- . rieures du pays , ils vivaient dans leurs terres, loin de la masse de la population, passant leur temps à la chasse, à la pêche, dans des divertissemens de tout genre ; ils avaientde belles bibliothèques, souvent un théâtre où se jouaient les drames de quelque rhéteur, leur client: le rhéteur Paul , faisait jouer chez Ausone sa comédie de Y Extravagant ( Delirus composait lui-même de la musique pour les entractes, et présidait à la représentation. A ces divertisscmens se joignaient des jeux d'esprit , des conversations littéraires ; on raisonnait sur les anciens auteurs ; on expliquait, on commentait; on faisait des vers sur tous les petits incidens de la vie. Elle se passait delà sorte agréable, douce, variée, mais molle, égoïste, stérile, étrangère à toute occupation sérieuse, à tout intérêt puissant et général. Et je parle ici des plus honorables débris de la société romaine, des hommes qui n'étaient ni corrompus, ni désor-

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donné», ni avilis, qui cultivaient leur intelligence, et avaient en dégoût les moeurs ser viles et la décadence de leur temps.

Voici maintenant quelle était la vie d'un évêque, par exemple, de saint Hilaire , évêque d'Arles, et de saint Loup , évêque de Troyes , au commencement du V e siècle.

Saint Hilaire se levait de grand matin : il habitait toujours dans la ville; dès qu'il était levé, quiconque voulait le voir était reçu; il écoutait les plaintes, accommodait les différends, faisait l'office de juge de paix. Il se rendait ensuite à l'église, célébrait V office , prêchait, enseignait, quelquefois plusieurs heures de suite. Rentré chez lui , il prenait son repas , et pendant ce temps on lui faisait quelque lecture pieuse; ou bien il dictait, et souvent le peuple entrait librement et venait écouter. 11 travaillait aussi des mains, tantôt filant pour les pauvres , tantôt cultivant les champs de son église. Ainsi s'écoulait sa journée, au milieu du peuple , dans des occupations graves , utiles, d'un intérêt public, qui avaient , à chaque heure, quelque résultat.

La vie de saint Loup n'était pas tout-àfait la même ; ses mœurs étaient plus austères , son activité moins variée; il vivait durement, et là rigidité de sa conduite , l'assiduité de ses

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prières étaient sans cesse célébrées par ses contemporains. Aussi exerçait-il plus d'ascendant par son exemple général que parle détail de ses actions : il frappait l'imagination des hommes , à ce point que , selon une tradition dont la vérité importe assez peu puisque, vraie ou fausse, elle. révèle également l'opinion contemporaine, Attila , en quittant la Gaule , l'emmena avec lui jusqu'au bord du Rhin , jugeant que la présence d'un si saint homme protégerait son armée.

Saint Loup était d'ailleurs d'un esprit cultivé et portait au développement intellectuel un intérêt actif. 11 s'inquiétait dans son diocèse , des écoles et des lectures pieuses ; il protégeait tous ceux qui cultivaient les lettres ; et lorsqu'il fallut aller combattre dans la Grande-Bretagne les doctrines de Pélage , ce fut sur son éloquence et sa sainteté, en même temps que sur celle de saint Germain d'Auxerre , que le concile de 4 2 9 s'en remit du succès.

Que dirai-je déplus, Messieurs? les faits parlent clairement ; entre les grands seigneurs de la société romaine et les évêques, il n'est pas difficile de dire où était la puissance, à qui appartenait l'avenir.

J'ajouterai un seul fait, indispensable pour compléter ce tableau de la société gauloise auV siècle et de son singulier état.

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Les deux classes d'hommes , les deux genres de vie et d'activité que je vieus de mettre sous vos yeux, n'étaient pas toujours aussi distincts, aussi séparés qu'on serait tenté de le croire, et que leur différence pourrait le faire présumer. De grands seigneurs à peine chrétiens , d'anciens préfets des Gaules , des hommes du monde et de plaisir devenaient souvent évêques. Ils finissaient même par y être obligés , s'ils voulaient prendre part au mouvement moral de l'époque , conserver quelque importance réelle, exercer quelque influence active. C'est ce qui arriva à Sidoine Apollinaire, comme à beaucoup d'autres. Mais , en devenant évêques, ces hommes ne dépouillaient pas complètement leurs habitudes , leurs goûts; le rhéteur , le grammairien , le bel esprit , l'homme du monde et de plaisir, ne disparaissaient pas toujours sous le manteau épiscopal ; et les deux sociétés , les deux genres de moeurs se montraient quelquefois bizarrement rapprochées. Voici une lettre de Sidoine , exemple et monument curieux de cette étrange alliance. Il écrit à son ami Eriphius :

Sidoine, à son cher Eriphius, salut.

Tu es toujours le même, mon cher Eriphius; jamais ni la chasse, ni la ville, ni les champs ne t'attirent si forte-

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ment que l'amour des lettres ne te retienne encore... Tu me prescris de t'en foyer les vers que j'ai faits à la prière de ton beau père», cet homme respectable qui, dans la société de ses égaux, vit également prêt à commander ou à obéir. Mais comme tu désires savoir en quel lieu et à quelle occasion ont été faits ces vers, afin de mieux comprendre cette œuvre de peu de valeur, ne t'en prends qu'à toi-même si la préface est plus longue que l'ouvrage.

Nous nous étions réunis au sépulcre de saint Just*, tandis que la maladie l'empêchait de te joindre à nous. On avait, avant le jour, fait la procession annuelle, au milieu d'une immense population des deux sexes, que ne pouvaient contenir la basilique et la crypte, quoique entourées d'immenses portiques. Après que les moines et les clercs eurent, en chantant alternativement les psaumes avec une grande douceur, célébré Matines, chacun se retira de divers côtés, pas très-loin cependant, afin d'être tout prêts pour Tierce , lorsque les prêtres célébreraient le sacrifice divin. Les étroites dimensions du lieu, la foule qui se pressait autour de nous, et la grande quantité de lumières nous avaient suffoqués; la pesante vapeur d'une nuit encore voisine de l'été, quoiqu'attiédie parla première fraîcheur d'une aurore d'automne, avait encore réchauffé cette enceinte. Tandis que les diverses classes de la société ee dispersaient de tous côtés, les principaux citoyens allèrent se rassembler autour du tombeau du consul Syagrius, qui n'était pas éloigné de la portée d'une flèche. Quelques-uns s'étaient

1 Philimathius.

* Évêque de Lyon , vers la fia du iv* siècle. On célébrait fa fête le 2 septembre.

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assis sous l'ombrage d'une treille formée de pieux qu'avaient recouverts les pampres verdoyans de la vigne ; nous nous étions étendus sur un vert gazon embaumé du parfum des fleurs. La conversation était douce, enjouée, plaisante; en outre, (ce qui est le plus agréable ), il n'était question ni des puissances, ni des tributs; nulle parole qui pût compromettre, et personne qui pût être compromis. Quiconque pouvait raconter en bons termes une histoire intéressante, était sûr d'être écouté avec empressement. Toutefois, on ne faisait point de narration suivie, car la gaîté interrompait souvent le discours. Fatigués enfin de ce long repos, nous voulûmes faire quelque chose. Bientôt, nous séparant en deux bandes, selon les âges, les uns demandèrent à grands cris le jeu de la paume; les autres , une table et des dés. Pour moi, je fus le premier à donner le signal du jeu de paume, car je l'aime, tu le sais, autant que les livres. D'un autre côté, mon frère Domniclus, homme rempli de grâce et d'enjouement, s'était emparé des dés, les agitait, et frappait de son co^et, comme s'il eût sonné de la trompette , pour appeler à lui les joueurs. Quant à nous, nous jouâmes beaucoup avec la foule des écoliers, de manière à ranimer, par cet exercice. salutaire, la vigueur de nos membres engourdis par un trop long repos. L'illustre Philiraathius lui-même, comme dit le poète de Mantoue :

A usas et ipse rtianujuvenum tentafo labovem,

se mêla constamment aux joueurs de paume. II y réussissait très-bien quand il était plus jeune; mais comme il était fort souvent repoussé du milieu, où l'on se tenait debout, par le choc du joueur qui courait; comme, d'autres fois

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