‹ Cours d'histoire moderne (volume 2)Chapitre 38 sur 40 · nisT. mob., 1829. 5a · texte numérisé non relu

nisT. mob., 1829. 5a

de l'histoire de l'Église chrétienne en Gaule , depuis l'accomplissement de l'invasion jusqu'à la chute des rois mérovingiens, c'est-à-dire , du VI* au milieu du VIII e siècle.

La détermination de cette période n'est point arbitraire; l'avènement des rois carlovingiens a marqué une crise dans la société religieuse aussi bien que dans la société civile. C'est une date qui fait époque, et à laquelle il convient de s'arrêter.

' Rappelez- vous , je vous prie, le tableau que j'ai tracé de l'état de la société religieuse en Gaule avant la chute définitive de l'empire romain, c'est-à-dire à la fin du IV" et au commencement du V e siècle. H ous avons considéré l'Église sous deux points de vue: rdans sa situation

extérieure , dans ses rapports avec l'Etat ; 2° dans sa constitution intérieure , dans son organisation sociale et politique. A ces deux problèmes fondamentaux se rallient , nous l'avons vu , toutes les questions particulières , tous les faits.

Ce double examen nous a fait entrevoir, dans les cinq premiers siècles de l'Église , le germe de toutes les solutions des deux problèmes, quelque exemple de toutes les formes, des essais de toutes les combinaisons. Point de système, soit quant aux relations extérieures de l'Église, soit quant

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à son organisation intérieure , qui ne puisse remonter jusqu'à cette époque , et s'y rattacher à quelque autorité. L'indépendance, l'obéissance, la souveraineté ou les transactions de l'Église avec l'État, le presbytérianisme ou l'épiscopat, l'absence complète du clergé ou sa domination presque exclusive , nous avons tout rencontré , tout aperçu.

Nous venons d'examiner l'état de la société civile après l'invasion, dans les VI e et VIP siècles, et nous sommes arrivés au même résultat. Nous y avons également trouvé le germe , l'exemple de tous les systèmes d'organisation sociale et de gouvernement; la monarchie, l'aristocratie et la démocratie; les assemblées d'hommes libres; le patronage du chef de bande sur ses guerriers, du grand propriétaire sur les propriétaires inférieure ; la royauté absolue et impuissante, élective ' et héréditaire, barbare, impériale et religieuse; tous les principes en un mot qui se sont développés dans la vie de l'Europe moderne, nous ont dès lors simultanément apparu.

Remarquable similitude, Messieurs, dans les origines et l'état primitif des deux sociétés : la richesse et la confusion y sont pareilles ; toutes choses y sont ; aucune à sa place et dans sa mesure; l'ordre y viendra avec le développement;

en se développant, les élémens divers se dégageront, se distingueront, déploieront chacun ses prétentions et ses forces propres, d'abord pour se combattre , ensuite pour transiger. Telle sera l'œuvre progressive du temps et de l'homme.

C'est à ce travail que nous allons désormais assister : nous avons saisi , dans le berceau des deux sociétés , tous les élémens matériels . tous les principes rationnels de la civilisation moderne; nous allons les suivre dans leurs luttes, leurs négociations, leurs amalgames, dans toutes les vicissitudes de leur destinée spéciale et commune. C'est là, à proprement parler, l'histoire de la civilisation ; nous n'avons guères fait encore que reconnaître le théâtre de cette histoire , et en nommer les acteurs.

Vous ne vous étonnerez pas , Messieurs, qu'en entrant dans une nouvelle ère, nous rencontrions d'abord la société religieuse; elle était, vous le savez, la plus avancée et la plus forte; soit dans la municipalité romaine, soit auprès des rois barbares , soit dans la hiérarchie des conquérans devenus propriétaires , nous avons partout reconnu la présence et l'influence des chefs de l'Église. Du IV e au XIII e siècle , c'est l'Église qui a marché la première dans la carrière de la civilisation. II est donc naturel que, dans

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cet intervalle, toute» les fois que nous avons fait une halte et que nous nous remettons en mouvement , ce soit par elle que nous ayons à recommencer.

Nous étudierons son histoire du VI e au VIII 1 siècle , sous les deux points de vue déjà indiqués, i ° dans ses relations avec l'État ; 2° dans sa constitution propre et intérieure.

Mais , avant d'aborder l'une ou l'autre de ces questions , et les faits qui s'y rattachent , je dois appeler votre attention sur un fait qui les domine tous, qui caractérise l'église chrétienne en général, et a décidé, pour ainsi dire, de sa destinée.

Ce fait , c'est l'unité de l'Eglise , l'unité de la société chrétienne , indépendamment de toutes les diversités de temps, de lieu , de domination , de langue , d'origine.

Singulier phénomène! C'est au moment où l'empire romain se brise et disparaît , que l'église chrétienne se rallie et se forme définitivement. L'unité politique périt, l'unité religieuse s'élève. Je ne sais combien de peuples divers d'origine , de mœurs, de langage, de destinée, se précipitent sur la scène; tout devient local, partiel; toute idée étendue, toute institution générale, toute grande combinaison sociale s'évanouit ; et c'est

à ce moment que l'Église chrétienne proclame le plus haut l'unité de sa doctrine , l'universalité de son droit.

Fait glorieux et puissant, Messieurs, qui a rendu, du V e au XIII e siècle , d'immenses services à l'humanité. L'unité de l'Église a seule maintenu quelque lien entre des pays et des peuples que tout d'ailleurs tendait à séparer; sous son influence , quelques notions générales , quelques sentimens d'une vaste sympathie ont continué de se développer ; et du sein de la plus épouvantable confusion politique que le monde ait jamais connue , s'est élevée l'idée la plus étendue et la plus pure, peut-être, qui ait jamais rallié les hommes , l'idée de la société spirituelle , car c'est là le nom philosophique de l'Église , le type qu'elle a voulu réaliser.

Quel sens attachaient à ces mots, Messieurs, les hommes de cette époque , et quels progrès avaient-ils déjà faits dans cette voie? Qu'était vraiment, dans les esprits et dans les faits, cette société spirituelle, objet de leur ambition et de leur respect? Comment était-elle conçue et pratiquée ? Il faut répondre à ces questions pour savoir ce qu'on dit quand on parle de l'unité de l'Église, et ce qu'on doit penser de ses principes comme de ses résultats.

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Une conviction commune, c'est-à-dire, une même idée reconnue et acceptée comme vraie , telle est la base fondamentale , le lien caché de la société humaine. On peut s'arrêter aux associations les plus bornées et les plus simples , ou s'élever aux plus compliquées, aux plus étendues; on peut examiner ce qui se passe entre trois ou quatre Barbares réunis pour une expédition de chasse, ou dans le sein d'une assemblée appelée à traiter des affaires d'un grand peuple; partout et dans tous les cas , c'est dans l'adhésion des individus à une même pensée que consiste essentiellement le fait de l'association : tant qu'ils ne se sont pas compris et entendus, ils ne sont que des êtres isolés, placés les uns à côté des autres, mais qui ne se pénètrent et ne se tiennent point. Un même sentiment, une même croyance , quels qu'en soient la nature oul'objet , telle est la condition première de l'état social ; c'est dans le sein de la vérité seulement, ou de ce qu'ils prennent pour la vérité , que les hommes s'unissent et que naît la société. Et en ce sens , un philosophe moderne 1 a eu grande raison de dire qu'il n'y a de société qu'entre les intelligences , que la

1 M. l'abbé de la Mennais.

société ne subsiste que sur les points et dans les limites où s'accomplit l'union des intelligences ; que là où les intelligences n'ont rien de commun , la société n'est pas ; en d'autres termes , que la société intellectuelle est la seule société, l'élément nécessaire et comme le fond de toutes les associations extérieures et apparentes.

Or , le caractère essentiel de la vérité , Messieurs , et précisément ce qui en fait le lien social par excellence , c'est l'unité. La vérité est une, c'est pourquoi les hommes qui l'ont reconnue

dentel ni d'arbitraire , car la vérité ne dépend ni des accidens des choses, ni de l'incertitude des hommes ; rien de passager , car la vérité est étemelle ; rien de borné , car la vérité est complète et infinie. Comme de la vérité, l'unité sera donc le caractère essentiel de la société qui n'aura que la vérité pour objet , c'est-à-dire de la société purement spirituelle. Il n'y a pas , il ne peut y avoir deux sociétés spirituelles ; elle est , de sa nature , unique et universelle.

Ainsi est née l'Eglise ; de là cette unité qu'elle a proclamée comme son principe , cette universalité qui a toujours été son ambition. Plus ou moins claire , plus ou moins rigoureuse , c'est là l'idée qui repose au fond de toutes ses doctrines,

d'histoire moderne. 4 2 7 qui plane au-dessus de tous ses travaux. Bieu avant le VI e siècle , et dès le berceau même du christianisme , elle apparaît dans les écrits et les actes de ses plus illustres interprètes.

1 Mais pour que la société spirituelle naisse et subsiste , l'unité de la vérité en elle-même ne suffit point ; il faut qu elle apparaisse aux esprits et les rallie. L'union des esprits, c'est-à-dire la société spirituelle , est la conséquence de l'unité de la vérité ; mais tant que cette union n'est pas accomplie, la conséquence manque au principe, la société spirituelle n'est pas. Or, à quelle condition s'unissent les esprits dans la vérité? A cette condition qu'ils la connaissent et acceptent son empire : quiconque obéit sans connaître la vérité , par ignorance et non par lumière , ou quiconque , ayant connaissance de la vérité , refuse de lui obéir , n'est pas entré dans la société spirituelle : nul n'en fait partie s'il ne voit et ne veut ; elle exclut d'une part l'ignorance , de l'autre la contrainte; elle exige de tous ses membres l'intime et personnelle adhésion de l'intelligence et de la liberté.

Or, à l'époque qui nous occupe , Messieurs , ce second principe , ce second caractère do la société spirituelle manquait à l'Eglise. 11 y aurait injustice à dire qu'elle le méconnût absolument,

et quelle pensât que la société spirituelle peut subsister entre des hommes sans l'aveu de leur intelligence et de leur liberté. Posée ainsi dam sa forme simple et nue , cette idée est choquante et nécessairement repoussée ; l'exercice plein et hardi de la raison et de la volonté était d'ailleurs trop récent , et encore trop fréquent dans l'Église pour qu'elle tombât dans un si grossier oubli. Aussi n'affirmait- elle point que la vérité eût droit d'employer la contrainte ; sans cesse même elle répétait que les armes spirituelles étaient les seules dont elle pût et dût se servir. Mais ce principe n'était , si je puis ainsi parler , qu'à la surface des esprits, et s'évaporait de jour en jour. L'idée que la vérité , line et universelle , a droit de poursuivre , parla force, les conséquences de son unité et de son universalité , devenait de jour en jour l'idée dominante , active , efficace. Des deux conditions de la société spirituelle , l'unité rationnelle de la doctrine et l'union réelle des esprits, la première préoccupait presque seule l'Église ; la seconde était sans cesse oubliée ou violée.

Il a fallu bien des siècles , Messieurs , pour lui rendre sa place et son pouvoir , c'est-à-dire pour mettre en lumière la vraie nature de la société spirituelle , sa nature complète et l'har-

d'histoire moderne. 4 2 9 mu nie de «es élémens. Ce fut long-temps l'erreur générale de croire que l'empire de la vérité, c'està-dire de la raison universelle , pouvait être établi sans le libre exercice de la raison individuelle , sans le respect de son droit. On méconnaissait ainsi la société spirituelle en la proclamant ; on l'exposait à n'être qu'une illusion mensongère. L'emploi de la force fait bien plus que la souiller, il la tue; pour que son unité soit, non-seulement pure , mais réelle , il faut qu'elle éclate au milieu du développement de toutes les intelligences, de toutes les libertés.

Ce sera l'honneur de notre temps , Messieurs, d'avoir ainsi pénétré dans l'essence de la société spirituelle, bien plus avant que n'avait encore fait le monde ; de l'avoir bien plus complètement connue et revendiquée. Nous savons maintenant qu'elle a deux conditions : i° la présence d'une vérité générale, absolue, règle des croyances et des actions humaines; 2° le plein développement de toutes les intelligences , en face de cette vérité, et la libre adhésion des âmes à son pouvoir. Que l'une de ces deux conditions ne nous fasse jamais oublier l'autre ; que l'idée de la liberté des esprits n'affaiblisse point en nous celle de l'unité de la société spirituelle; parce que les convictions individuelles doivent être éclairées et libres , ne

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nous laissons pas emporter à croire qu'il n'y a point de vérité universelle qui ait droit de commander; en respectant la raison de chacun, ne perdons pas de vue la raison unique et souveraine. L'histoire de la société humaine s'est passée jusqu'ici en alternatives de l'une à l'autre de ces dispositions. A certaines époques les hommes ont été surtout frappés de la nature et des droits de cette vérité universelle , absolue , maître légitime au règne duquel ils aspirent ; ils se sont flattés qu'ils l'avaient entin rencontré , qu'ils le possédaient , et , dans leur folle confiance , ils lui ont accordé le pouvoir absolu , qui bientôt et inévitablement a engendré la tyrannie. Après l'avoir long- temps subie , respectée même , l'homme l'a reconnue ; il a vu le nom , les droits de la vérité usurpés par des forces ignorantes ou perverses; alors il s'est plus irrité contre les idoles qu'occupé de Dieu même ; l'unité de la raison divine , si cette expression m'est permise , n'a plus été l'objet de sa contemplation habituelle; il a surtout songé au droit de la raison humaine dans les relations des hommes , et a souvent fini par oublier que , si elle est libre , la volonté n'est point arbitraire , que , s'il y a droit d'examen pour la raison individuelle , elle est cependant subordonnée à cette raison générale qui sert de mesure , de

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pierre de touche à tous les esprits. Et de même que , dans le premier cas , il y avait eu tyrannie, de même , dans le second , il y a eu anarchie , c'est-à-dire absence de croyances générales, puissantes , absence de principes dans les âmes et de ciment dans la société. On peut espérer que notre temps est appelé à éviter l'un et l'autre écueil, car il est, si je puis ainsi parler , en possession de la carte qui les signale l'un et l'autre. Le développement de la civilisation doit s'accomplir désormais sous l'influence simultanée d'une double foi , d'un double respect ; la raison universelle sera recherchée comme la loi suprême et le dernier but ; la raison individuelle sera libre et provoquée à se développer, comme le meilleur moyen d'atteindre à la raison universelle. Et si la société spirituelle n'est jamais complète et pure , ce que ne permet pas l'imperfection humaine, du moins son unité ne courra plus le risque d'être factice et trompeuse.

Nous avons entrevu, Messieurs , à l'époque qui nous occupe, l'état des esprits sur cette grande idée : ^passons à l'état des faits, et recherchons quelles conséquences pratiques avait déjà produites cette unité de l'Eglise dont nous venons de décrire les caractères rationnels.

Elle éclate surtout dans la législation ecclé-

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sias tique, et elle y éclate d'autaut plus qu'elle est en contradiction avec tout ce qui se passe d ailleurs. Nous avons étudié , dans nos dernières réunions , la législation civile du V e au VIII e siècle; et la diversité, une diversité de plus en plus croissante, nous en a paru le trait fondamental. La tendance de la société religieuse est bien différente; elle aspire à l'unité dans les lois; elle y atteint. Et ce n'est pas qu'elle puise exclusivement ses lois dans les monumens primitifs de la religion , dans les livres saints, toujours et partout les mêmes : à mesure qu'elle se développe , des besoins nouveaux se manifestent ; il faut des lois nouvelles , un nouveau législateur : quel sera-t-il? L'Orient s'est séparé de l'Occident, l'Occident se morcelé chaque jour en États distincts et indépendans. Y aura-t-il, pour l'Eglise ainsi dispersée, plusieurs législateurs? Les conciles de la Gaule , de l'Espagne , de l'Italie , leur donneront - ils des lois religieuses? Non, Messieurs, au-dessus de la diversité des églises nationales, des conciles nationaux , au-dessus de toutes les différences qui s'introduisent nécessairement dans la discipline , le culte , les usages , il y aura , pour l'Église toute entière , une législation générale, unique. Les décrets des conciles généraux seront partout obligatoires et acceptés.

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Il y a eu , du IV e au VIII e siècle , six conciles œcuméniques ou généraux; ils ont tous été tenus en Orient , par les évéques d'Orient, sous l'influence des empereurs d'Orient; à peine quelques évéques d'Occident y ont-ils paru l . Eh bien, malgré tant de causes de mésintelligence et de séparation , malgré la diversité des langues , des gouvernemens, des moeurs, bien plus, malgré la rivalité des patriarches de Rome , de Constantinople et d'Alexandrie , la législation des conciles généraux est partout adoptée; l'Occident s'y soumet comme l'Orient; à peine quelques-uns des décrets du cinquième concile sont- ils momentanément contestés. Tant l'idée de l'unité

1 TABLEAU des conciles généraux du IV* au VIII e siècle.

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