DEUXIÈME LEÇON
Nécessité de lire une Histoire de France générale avant d'étudier celle de la civilisation. — De l'ouvrage de M. de Sismondi. — Pourquoi il faut étudier l'état politique avant l'état moral, la société avant l'homme. — De l'état social de la Gaule au V* siècle. — Des monumens originaux et des ouvrages modernes qui le font connaître. — Différence de la société civile et de la société religieuse à cette époque. — Administration impériale de la Gaule. — Des gouverneurs de provinces. — De leurs bureaux. — De leur traitement. — Utilité et vices de cette administration. — Chute de l'empire romain.
— De la société gauloise. — 1° Des sénateurs a° Des
curiales. — 3* Du peuple. — 4° Des esclaves. — Relations publiqnes de ces diverses classes. — Décadence èt impuissance de la société civile gauloise. — Ses causes.
— Le peuple se rallie à la société religieuse.
\ =«<3-gQG&«—
Messieurs ,
Permettez qu'avant d'entrer dans l'histoire de la civilisation française, j'engage ceux d'entre vous qui se proposent d'en faire une étude sénisT. mod , 18,28 4
4o COURS
rieuse , à lire avec attention une grande histoire de France, qui puisse, en quelque sorte, servir de cadre aiix faits et aux idées que nous aurons à y placer. Je ne vous raconterai pas les événemens proprement dits; cependant , il est indispensable qiië Vous les connaissiez. De toutes les histoires de France que je pourrais vous indiquer , la meilleure est , sans contredit , celle de M. de Sismondn Elle n'est point encore terminée; les douze volumes publiés ne vont que jusqu'à la fin du règne de Charle* VI ; mais , à coup sûr, nos études de cette année ne dépasseront pas ce terme. Je n'ai garde de prétendre discuter ici les mérites et les défauts de l'ouvrage de M. de Sismondi. Cependant j'ai besoin de vous dire en quelques mots ce que vous y trouverez surtout, ce que je vous conseille spécialement d'y chercher. Considérée comme exposition critique des institutions, du développement politique, du gouvernement de la "France, Y histoire des Français est incomplète , et laisse, je crois , quelque chose à désirer; dans les volumes qui ont paru, les deux époques les plus importantes pour la destinée politique de la France , le règne de Charleniâgne et celui de Saint-Louis , sont au nombre, peut -être, des plus faibles parties du livre. Comme histoire du développement intellec-
d'histoire moderne. 41
tuel , des idées , quelque chose manque également à la profondeur des recherches et à l'exactitude des résultats. Mais soit comme récit des évènemens, soit comme tableau des vicissitudes de l'état social, des rapports des différentes classes entre elles, et de la formation progressive de la nation française, l'ouvrage est très-distingué , et vous y puiserez une riche et solide instruction. Peut-être y souhaiterez- vous encore un peu plus d'impartialité et de liberté dans l'imagination ; peut-être la réaction des évènemens et des opinions contemporaines s'y laisse-t-elle quelquefois trop entrevoir : ce n'en est pas moins un vaste et beau travail , infiniment supérieur à tous ceux qui Font précédé ; et vous serez , en le lisant avec attention , très - bien préparés aux études que nous avons à faire en commun.
Je me propose , Messieurs , à mesure que nous aborderons, soit une époque particulière, soit une crise de la société française, de vous indiqncr et les monumens originaux qui nous en restent, et les principaux ouvrages modernes qui en ont déjà traité. Vous pourrez ainsi éprouver vous-mêmes, au creuset de vos propres études , les résultats que j'essaierai de vous présenter.
Vous vous rappelez que je me suis promis de
considérer la civilisation dans son ensemble, comme développement social et comme développement moral, dans l'histoire des relations des hommes et dans celle des idées; j'étudierai donc chaque époque sous ce double point de vue.
Je commencerai toujours par l'étude de l'état social. Ce n'est pas, à vrai dire, commencer par le commencement : l'état social dérive, entre beaucoup de causes, de l'état moral des peuples; les croyances , les sentimens, les idées , les moeurs précèdent la condition extérieure, les relations sociales, les institutions politiques; la société, sauf une réaction nécessaire et puissante , est ce que la font les hommes. Il faudrait donc, pour se conformer à la vraie chronologie , à la chronologie interne et morale, étudier les hommes avant la société. Mais l'ordre historique véritable , l'ordre dans lequel les faits se succèdent et s'engendrent réciproquement, diffère essentiellement de l'ordre scientifique , de l'ordre dans lequel il convient de les étudier. Dans la réalité, les faits se développent, pour ainsi dire, du dedans au dehors; les causes sont intérieures et produisent les effets extérieurs. L'étude, au contraire, la science , procède et doit procéder du dehors au dedans. C'est du dehors qu'elle est d'abord frappée; c'est le dehors qu'elle atteint du premier
d'histoire moderne. 45
coup , et c'est eu le regardant qu'elle avance , pénètre et arrive, par degrés , au-dedaus.
Nous rencontrons ici, Messieurs, la grande question , la question si souvent et si bien traitée, mais non encore épuisée peut-être, des deux méthodes, l'analyse et la synthèse. Celle-ci est la méthode primitive, la méthode de créalion ; l'autre est la méthode de seconde date , la méthode scientifique. Si la science foulait procéder suivant la méthode de création , si elle prétendait saisir les faits dans Tordre suivant lequel ils se produisent, elle courrait grand risque, pour ne pas dire plus , de ne se point placer en débutant à la source pleine et pure des choses , de n'en pas embrasser le principe tout entier, de ne se prendre qu'à l'une des causes d'où les effets dérivent; et, engagée alors dans une voie étroite et fausse, elle s égarerait de plus en plus; et au lieu d'arriver à la création véritable, au lieu de trouver les faits tels qu'ils se produisent réellement, elle n'enfanterait que des chimères sans valeur, malgré la puissance intellectuelle qu'on aurait dépensée à les poursuivre, mesquines au fond , sous une apparence de grandeur.
D'autre part, si la science, en procédant du dehors au dedans , selon la méthode qui lui est propre , oubliait que ce n'est point là la méthode
primitive et féconde , que les faits en eux-mêmes subsistent et se développent dans un autre ordre que celui où elle les voit , elle pourrait arriver à oublier que les faits la précèdent, à méconnaître le fond même des choses , à s'éblouir d'elle-même, à se prendre, en quelque sorte, pour la réalité , et à n'être bientôt plus qu'une combinaison d'apparences et de termes, aussi vaine , aussi trompeuse que les hypothèses et le* déductions de la méthode contraire.
11 iihporte, Messieurs, de ne jamais perdre de vue cette distinction et ses conséquences ; nous les rencontrerons plus d'une fois sur notre chemin.
Quand j'ai essayé, l'été dernier, de démêler, dans le berceau de la civilisation européenne, ses élémens primitifs et essentiels , j'y ai trouvé d une part, le monde romain, de l'autre, les barbares. 11 faut donc , pour commencer, dans quelque portion de l'Europe que ce soit , l'étude de la civilisation moderne , étudier d'abord l'état de la société romaine, au moment où l'empire romain est tombé , c'est-à-dire vers la fin du IV e et au commencement du V e siècle. Cette étude est particulièrement nécessaire quand il s'agit de la France. Toute la Gaule en effet était soumise à l'env pire; et sa civilisation, dans le midi surtout,
d'histoire moderne. 45
tHait complètement romaine. Dans l'histoire de l'Angleterre ou de l'Allemagne , Rome tient moins de place; leur civilisation, dans son origine, n'a pas été romaine , mais germanique ; ce n'est guères que plus tard qu'elles ont vraiment subi l'influence des lois, des idées, des traditions de Rome, U en est autrement de notre civilisation ; elle est romaine dès ses premiers pas. Elle a de plus ce caractère particulier qu'elle a puisé aux deux sources de la civilisation européenne générale. La Gaule était située sur la limite du monde romain et du monde germanique. Le midi de la Gaule a été essentiellement romain , le nord essentiellement germanique; les mœurs, les ins litutions, les influences germaniques ont dominé dans le nord de la Gaule; les moeurs, les institutions, les influences romaines dans le midi. Nous retrouvons 'déjà ici ce caractère de la civilisation française , que j'ai essayé de faire ressortir à notre dernière réunion; c'est qu'elle est l'image la plus complète, la plus fidèle de la civilisation européenne dans son ensemble. La civilisation de l'Angleterre et de l'Allemagne est surtout germanique ; celle de l'Espagne et de l'Italie surtout romaine; celle de la France est la seule qui participe presque également des deux origines, qui reproduise, dès son début, la 00m-
plexité, la variété des élémens de la société moderne.
L'état social de la Gaule à la fin du IV e et au commencement du V e siècle, c'est donc là le premier objet de notre étude. Voici quels sont, d'un coté, les grands monumens originaux, de l'autre , les principaux ouvrages modernes que je vous engage à consulter.
Parmi les monumens originaux, le plus important est, sans contredit, le Code Théodosien. Montesquieu n'a pas dit f brtnellement , mais il a eu l'air de croire (*) que ce code était, au V* siècle, toute la loi romaine, l'ensemble de la législation romaine. Il n'en est rien. Le Code Théodosien est un recueil des constitutions des empereurs depuis Constantin jusqu'à Théodose le jeune, publié par ce dernier en 438. Indépendamment de ces constitutions, les anciens sénatus-consultes , les anciens plébiscites, la loi des douze tables, les édits des préteurs, enfin les opinions des jurisconsultes faisaient partie du droit romain. Tout récemment même, et par une constitution de Valentinien III , en ^26 , cinq des grands jurisconsultes, Papinien, Ulpien, Paul , Gaïus et Modestin avaient reçu expresse^
( ) Esprit des Lois, liv. xxvm , chap» 4.
ment force de loi. Cependant il est vrai de dire que , sous le point de vue pratique , le Code Théodosien était la loi la plus importante de l'empire; c'est aussi le monument qui répand le plus de lumières sur cette époque ( 1 ).
Le second document original est la Notitia imperii romani, véritable almanach impérial du V e siècle, qui contient le tableau de tous les fonctionnaires de l'empire, de toute l'administration , de tous les rapports du gouvernement avec les sujets (* ). La notitia a été savamment commentée par le jurisconsulte Pancirole; nul ouvrage ne contient autant de faits singuliers et curieux sur l'état intérieur de cette société.
Enfin , je citerai comme troisième source originale, les grandes collections des actes des conciles. 11 y en a deux; la collection des conciles tenus dans les Gaules, publiée par le père Sirmond avec un volume de supplément de Lalande ( 4 ) , et la collection générale des conciles , du père Labbe ( 5 ).
(') Six vol. in-fol. , avec les Commentaires de J.Godefroi. — Édit. de Rilter. — Leipzig, 1738.
(*) La meilleure édition est celle qui se trouve dans le tome vu des Antiquités romaines de Gncvius.
( 3 ) Trois vol. in-fol. — Paris, 162c).
( 6 ) Un vol. in-fol. Paris, 1660.
( 5 ) Dix-huit vol. in-fol. Paris, 1672.
Quant aux travaux moderne», voici d'abord les ouvrage» français que vous pouvez , je crois , consulter avec le plus de fruit :
i° La Théorie des lois politiques de la monarchie française , ouvrage assez peu connu, publié au commencement de la révolution ( 1 ) , et composé par uuc femme, mademoiselle deLézardière; ce n'est guère qu'un recueil des textes originaux , soit législatifs , soit historiques , sur l'état , les mœurs , les institutions gauloises et franques du III e au IX e siècle. Mais ces textes sont recueillis , mis en ordre, et traduits avec une science et une exactitude très-peu communes.
T Je me permettrai de vous indiquer aussi les Essais que j'ai publiés sur l'histoire de France ( l ), et dans lesquels je me suis surtout appliqué à retracer, sous ses diverses faces, l'état de la société immédiatement avant et après la chute de l'empire romain.
Quant à l'histoire ecclésiastique, celle de Fleury me parait la meilleure.
Ceux d'entre vous , Messieurs, qui savent l'allemand, feront bien de lire : .
i° L' Histoire du droit romain dans le moyen âgCj
(•) En 1792; 8 vol. in-8. Paris. (" ) Un vol. in-8. Paris.
d'histoire moderne. 4g
par M. de Savigny ('); ouvrage destiné à montrer que le droitromain n'a jamais péri en Europe, et se retrouve , du V e au XIII e siècle , dans une multitude d'institutions , de lois et de coutumes. L'état moral de la société n'y est pas toujours bien compris, ni représenté avec vérité; mais, quant aux faits , la science et la critique y sont supérieures.
2° V histoire générale de l'église clwétienne , par M. Henke('); ouvrage peu développé, et qui laisse beaucoup à désirer quant à l'intelligence et l'appréciation morale des faits, mais savant, judicieux , et écrit avec une indépendance d'esprit assez rare en pareille matière.
5° lie M anuel d'IUstoire ecclésiastique deM. Gieseler (*); ie dernier et le plus complet, en cette matière, de ces savans résumés, si répandus en Allemagne , et qui servent ■ de guide lorsqu'on veut approfondir une étude.
Vous avez probablement déjà remarqué, Messieurs , que je vous indique ici deux sortes d'ouvrages , les uns relatifs à l'histoire civile, les autres à l'histoire ecclésiastique. C'est qu'en effet, il y
(') Quatre vol. in-8. — Il n'est pas encore terminé. (*) Six vol. in-8, 4 e edit. Brunswick. 1800. ( 5 ) Trois vol. in-8. Bonn, 1827.
avait à cette époque, dans le monde romain, deux sociétés très-différentes, la société civile et la société religieuse. Elles différaient. non-seulement par leur objet, non-seulement parce qu'elles étaient régies par des principes et des institutions diverses , non-seulement parce que Tune était vieilleet l'autre jeune; entre elles existait une diversité bien plus importante et plus profonde. La société civile semblait chrétienne comme la société religieuse ; les souverains , les peuples avaient en immense majorité embrassé le christianisme ; mais , au fond , la société civile était payenne ; elle tenait du paganisme ses institutions , ses lois , ses moeurs. C'était la société que le paganisme avait faite, nullement celle du christianisme. La société civile chrétienne ne s'est développée que plus tard , après l'invasion des barbares; elle appartient à l'histoire moderne. Au V e siècle , malgré les apparences extérieures, il y avait, entre la société civile et la société religieuse , incohérence , contradiction , combat , car elle* étaient d'origine et de nature essentiellement diverses.
Je vous demande , Messieurs , de ne jamais oublier cette diversité; elle fait seule comprendre l'état du inonde romain à cette époque.
Quelle était donc cette société civile, chré-
d'histoire moderne. 5i
tienne de nom, mais au fond payenne encore?
Prenons d'abord ce quelle a de plus extérieur, de plus apparent , son gouvernement , ses institutions, son administration.
L'empire d'Occident était divisé , au V" siècle , en deux préfectures , celle des Gaules et celle , d'Italie. La préfecture des Gaules comprenait trois diocèses : les Gaules, l'Espagne et la Grande- Bretagne. A la tête de la préfecture , était un préfet du prétoire ; à la té te de chaque diocèse , un vice-préfet.
Le préfet du prétoire des Gaules résidait à Trêves. La Gaule était divisée en dix-sept provinces administrées chacune par un gouverneur particulier, sous les ordres du préfet. De ees provinces , six étaient gouvernées par des consulaires ( 1 ) ; les onze autres par des présidens ( 2 ),
11 n'y avait , quant au mode d'administration, aucune différence importante entre ces deux classes de gouverneurs ; ils ne différaient que de
( «) La Viennoise, la i" .Lyonnaise, la i« et la 2<* e Germanie, la r« et la 2 de Belgique.
( • ) Les Alpes maritimes, les Alpes Pennines; la Grande- Séquanoise, la i r e et la 2 de Aquitaine, la Novempopulanie, la ire et la 2 de Narbonnaise, la 2 de et la 3 e Lyonnaise, la Lyonnaise des Senons.
rang , de titre , et exerçaient au fond le même pouvoir.
Dans les Gaules comme ailleurs , les gouverneurs avaient deux sortes de fonctions :
i°. Ils étaient les hommes d'affaires de l'empereur, chargés , dans toute l'étendue de l'empire, des intérêts du gouvernement central , de la perception des impôts , des domaines publics , des postes impériales, du recrutement et de l'administration des armées , en un mot , de tous les rapports que l'empereur pouvait avoir avec les sujets.
2°. Ils avaient l'administration delà justice entre les sujets eux-mêmes. Toute juridiction civile et criminelle leur appartenait, sauf deux exceptions. Certaines villes des Gaules possédaient ce qu'on appelait jus itaticum* le droit italique. Dans les municipes d'Italie , le droit de rendre la justice aux citoyens, au moins en matière civile et en première instance , appartenait à certains magistrats municipaux , duumviri , quatuorviri , quinquennales, œdiles , prœtores > etc. On a souvent cru qu'il en était de même hors de l'Italie et dans toutes les provinces; c'est une erreur : dans quelques villes seulement , assimilées aux municipes d'Italie, les magistrats municipaux exerçaient, toujours sauf l'appel au gouverneur , une véritable juridiction.
d'histoire moderne. 55
11 y avait de plus , dansprcsque toutes les villes, et depuis le milieu du IV e siècle , un magistrat particulier, appelé defe?isor, élu non- seulement par la Curie ou corps municipal, mais par tout le peuple , et chargé de défendre, au besoin contre le gouverneur même , les intérêts de la population. Le défenseur avait en matière civile la juridiction de première instance ; il jugeait même un certain nombre de causes que nous appellerions aujourd'hui de* police correctionnelle.
Sauf ces deux exceptions, les gouverneurs jugeaient seuls tous les procès , et les jugeaient sans^ aucun autre recours que l'appel à l'empereur.
Voici comment s'exerçait leur juridiction.
Dans les premiers siècles de l'empire , et conformément aux anciennes coutumes , celui auquel la juridiction appartenait , préteur , gouverneur de province, ou magistrat municipal, ne faisait, quand un procès arrivait devant lui , que déterminer la règle de droit , le principe légal d'après lequel il devait être jugé. U établissait ce que nous appelons le point de droit , et désignait ensuite un simple citoyen , nommé judex, véritable juré, qui examinait et décidait le point de fait. On faisait l'application du principe posé par le magistrat au fait reconnu par le judex, et le procès était jugé.
Peu à peu, à mesure que le despotisme impérial s'établit , et que les anciennes libertés disparurent, l'intervention du judex devint moins régulière. Les magistrats décidèrent, sans y recourir, certaines affaires qu'on appela extraordinariœ cognitiones. Dioclétien abolit formellement l'institution dans les provinces; elle ne parut plus que comme exception , et Justinien atteste que, sous son règne, elle était complètement tombée en désuétude. La juridiction toute entière appartenait donc aux gouverneurs, d'une part agens et représentans de l'empereur en toutes choses , de l'autre , maîtres de la vie et de la fortune des citoyens, sauf l'appel à l'emperçur.
Voulez- vous , Messieurs , vous faire , par quelqu autre voie , une idée de l'étendue de leur pouvoir et de la manière dont il s'exerçait? j'ai tiré de la Notitia imperii romani le tableau des bureaux d'un gouverneur de province; tableau absolument pareil à celui qu'on pourrait tirer aujourd'hui de XAlmanack royal, sur la composition des bureaux d'un ministère ou d'une préfecture. Je vais le mettre sous vos yeux. Ce sont les bureaux du préfet du prétoire qu'il vous fera connaître ; mais les gouverneurs subordonnés au préfet du prétoire , consulaires , correcteurs ou présidens , exerçaient , sous sa surveil-
lance , les mêmes pouvoirs; et leurs bureaux , sur une moindre échelle , étaient presque absolument les mêmes.
Les principaux employés d'un préfet du prétoire étaient :
i° Princeps ou primiscriniu$ oflicii. Il faisait citer devant le tribunal du préfet ceux qui y avaient affaûc : il rédigeait et dictait les jugemens ; c'était sur son ordre qu'on arrêtait les prévenus. Son principal soin était la perception des impôts. Il jouissait de plusieurs privilèges.
2° Comicularius. Il publiait les ordonnances, les édita et les jugetnens du gouverneur. Sa charge était fort anciennetés tribuns du peuple avaient un comicularius (Valer. Max., 1. vi, c. 1 1 ). Son nom venait de ce qu'il avait pour signe de distinction une corne* dont il se servait peut-être, soit pour les publications, soit pour imposer silence à l'audience. Le prœco 9 ou hérault, lui obéissait. Il ne restait qu'un an en place , et avait lui-même un bureau nombreux. C'était une espèce de greffier en chef.
3° Adjutor. Aide ou suppléant qui paraît avoir été attaché aux différend emplois ; sa charge était ici de faire arrêter les coupables, de présider à la torture, etc. Il avait aussi son bureau.
4° Commentariensis. Directeur des prisons, plus considéré que nos geôliers, mais ayant les mêmes fonctions ; il avait la police des prisons, conduisait les prisonniers devant le tribunal, leur fournissait des alimens quand ils étaient pauvres, leur faisait donner la question, etc.
5° Actuarii vel ab actis. Ils écrivaient les contrats de* 2. hist. mod., 1828. 5
56 cours
citoyens et tous les actes destinés à faire foi en justice , les testainens, les donations, etc. De là sont venus les notaires. Comme les actuarii attachés au préfet du prétoire ou au président ne pouvaient être partout, les duumvirs, et autres magistrats municipaux, eurent le droit de recevoir et de rédiger ces actes.
6» NumerariL Ils étaient chargés de la comptabilité. Les simples gouverneurs en avaient deux, dits tabulant; les préfets du prétoire en avaient quatre : i° Numerarius bonorum; il tenait les comptes des biens dévolus au fisc, dont les revenus devaient aller au cornes rerum privatarum; a° Numerarius tributorum; chargé des comptes des revenus publics qui allaient à l'œrarium et au comte des largesses sacrées; 3° Numerarius auri; il recevait l'or qu'on retirait des provinces , faisait changer en or les monnaies d'argent et tenait les comptes des revenus des mines d'or; 4° Numerarius opefum publicorum; il tenait les comptes de tous les travaux publics, ports, murs, aqueducs , thermes, et travaux auxquels était destiné le tiers des revenus des cités, et des contributions foncières levées au besoin. Ces numerarii avaient sous leurs ordres un grand nombre d'employés.
7° Sub adjuva. Sous-aide de Vadjutor.
8° Curator epistolarum. C'était le secrétaire chargé de la correspondance : il avait beaucoup de subordonnés, appelés epistolares.
9° Regerendarius. Rapporteur chargé de transmettre au préfet les requêtes des administrés et de rédiger ses réponses.
io° Exceptons. Us écrivaient toute* lespièces relatives aux jugemensdes préfets; ils les lisaient devant son tribunal: il*
d'histoire moderne.
étaient sous la direction d'un primicerius. On pourrait les comparer à des sous-greffiers et à des expéditionnaires.
ii° Singularii,vel singulares, ducenarii , centenarii , etc. Chefs d'une espèce de gendarmerie attachée au service des gouverneurs de province. Les s'tngulares les accompagnaient comme une garde militaire, faisaient exécuter leurs ordres dans la province, arrêtaient les coupables et les conduiraient en prison. Ils levaient les impôts , ainsi que les ducenarii, ( chefs de deux cents hommes ou cohortales), les centenarii, les sexagenarii , etc.
1 2° Primipilus. Chef de ces cohortales , chargé de distribuer les vivres aux soldats , au nom du préfet du prétoire : il inspectait ces vivres.
Il est clair que les employés les plus considérables sont seuls indiqués ici , et qu'ils en avaient sous leurs ordres beaucoup d'autres. On comptait, dans les. bureaux du préfet du prétoire d'Afrique, 398 employés, et 600 dans ceux du comte d'Orient. Indépendamment même du nombre , vous voyez , par la nature de leurs fonctions , que les attributions des gouverneurs de province embrassaient toutes choses , et que la société tout entière avait affaire à eux.
Permettez-moi d'arrêter un moment votre attention sur le traitement qu'ils recevaient; on en peut tirer, sur l'état social à cette époque, quelques inductions assez curieuses.
Sous Alexandre Sévère , d'après un passage de
son biographe Lampride 1 , les gouverneurs Je province recevaient vingt livres d'argent et cent pièces d'or* ; six cruches (phialas) de vin , deux mulets et deux chevaux ; deux habits de parade ( vestes forenses ), un habit simple ( vestes dômes* ticas), une baignoire, un cuisinier, un muletier, et enfin ( je vous demande pardon de cê détail , mais il est trop caractéristique pour que je l'omette ) , quand ils n'étaient pas mariés , une concubine; quod sine his esse non possent, dit le texte. Quand ils sortaient de charge, ils étaient toujours obligés de rendre les mulets, les chevaux, le muletier et le cuisinier. Si l'empereur était content de leur administration , ils gardaient le reste ; sinon ils étaient obligés de le rendre au quadruple. Sous Constantin, le traitement en denrées subsistait encore, en partie du moins; on voit les gouverneurs de deux grandes provinces, de YAsiana et du Pont, recevoir de l'huile pour quatre lampes.. Ce fut seulement sous Théodose II, précisément dans la première moitié du V e siècle, qu'on cessa de rien donner en nature aux gouverneurs. Encore les employés de leurs bureaux , dont je viens de vous présenter
1 Chap. V'-
* Selon M. Lelronne, 3<)i3 francs.
d'histoire moderne. 5g
le tableau , reçurent-ils jusqu'à Justinien , dans l'empire d'Orient , une portion de leur traitement en' denrées. J.'insiste sur cette circonstance , parce qu'elle donne une idée du peu d'activité des relations commerciales , et de l'imperfection de la circulation dans l'empire.
Les faits sont clairs , Messieurs , la nature de ce gouvernement est évidente ; nulle indépendance pour les fonctionnaires; ils sont subordonnés l'un à l'autre , jusqu'à l'empereur qui dispose et décide pleinement de leur sort. Nul recours pour les sujets contre les fonctionnaires, sinon à leurs supérieurs. Vous ne rencontrez nulle part de pouvoirs coordonnés, égaux, destinés à se contrôler, à se limiter l'un l'autre. Tout procède du haut en bas ou du bas en baut, selon une hiérarchie unique et rigoureuse. C'est le despotisme administratif pur et simple.
N'en concluez pas cependant que ce système de gouvernement, ce mécanisme administratif eût été institué dans le seul intérêt du pouvoir absolu , et n'eût jamais cherché ni produit d'autre effet que de le servir. 11 faut , pour l'apprécier avec équité , se faire une juste idée de l'état desprovinces, et spécialement des Gaules, au moment où la république fut remplacée par l'empire. Deux pouvoirs y régnaient ; celui du
6o COURS
proconsul romain envoyé pour gouverner passagèrement telle ou telle province; celui desanciens chefs nationaux , du gouvernement qfl'avait le pays avant de tomber sous le joug romain . Ces deux pouvoirs étaient, je crois, à tout prendre , plus iniques, plus funestes que l'administration impériale qui leur succéda. Je ne crois pas que rien ait pu être plus effroyable , pour une province , que le gouvernement d'un proconsul romain , avide tyran de passage , qui venait là pour faire sa fortune et se livrer quelque temps à tous les besoins de l'intérêt personnel, à tous les caprices du pouvoir absolu. Sans doute ces proconsuls n'étaient pas tous de& Verrès ou des Pison; mais les crimes d'un temps donnent aussi sa mesure; et s'il fallait un Verrès pour soulever l'indignation de Rome, que ne pouvait pas faire un proconsul avant d'approcher de cette limite? Quant aux anciens chefs du pays, c'était, jen'en doute pas, un gouvernement prodigieusement irrégulier, oppressif, barbare. La civilisation de la Gaule, lorsqu'elle fut conquise par les Romains, était très-inférieure à celle de Rome ; les deux pouvoirs qui y prévalaient étaient , d'une part , celui des prêtres , des Druides , de l'autre celui de chefs qu'on peut comparer aux chefs de clans. L'ancienne orga-
D'HISTOIRE MODERNE. 6ï
nisalion sociale des campagnes en Gaule ressemblait assez en effet à celle de l'Irlande ou de la Haute - Ecosse ; la population se groupait autour des hommes considérables , des grands propriétaires; Vercingentorix par exemple, était probablement un chef de cette sorte, patron d'une multitude de paysans, de petits propriétaires, attachés à ses domaines, à sa famille, à ses intérêts. De beaux et honorables sentimens, Messieurs , peuvent se développer dans ce système ; il peut inspirer , aux hommes qui s'y trouvent engagés , des habitudes puissantes , des affections profondes; mais il est, à tout prendre, peu favorable aux progrès de la civilisation. Rien de régulier , de général ne s'y établit ; les passions grossières s'y déploient librement ; les guerres privées y sont sans tin; lesmœursy demeurent stationnaires ; toutes choses s'y décident dans des intérêts individuels ou locaux ; tout y fait obstacle à l'accroissement de la prospérité , à l'extension des idées, au riche et rapide développement de l'homme et de la société. Quand l'administration impériale prévalut dans la Gaule ♦ quelque amers et légitimes que pussent être les ressentimens et les regrets patriotiques, elle ftit, à coup sûr , plus éclairée , plus impartiale , plus préoccupée de vues générales et d'intérêts vrai-
ment publics que n'avaient été les anciens gouvernemens nationaux. Elle n'était ni engagée dans les rivalités de famille, de cité, de tribu, ni enchaînée à des préjugés de religion, de naissance, à des mœurs sauvages et immobiles.
D'autre part , les gouverneurs , plus stables dans leurs fonctions, contrôlés jusqu'à un certain point par l'autorité impériale, étaient moins avides, moins violens, moins oppressifs que les proconsuls du sénat. Aussi voit-on , dans les I er , IP et même IIP siècles , un progrès véritable dans la prospérité et la civilisation de la Gaule. Les villes s'enrichissent , s'étendent; le nombre des hommes libres augmente. C'était , parmi les anciens gaulois , une habitude , c'est-à-dire une nécessité, pour les simples hommes libres, de se mettre sous la protection d'un grand , de s'enrôler sous la bannière d'un patron ; ainsi seulement ils se procuraient quelque sécurité. Cette coutume , sans disparaître complètement, diminue dans les premiers siècles de l'administration impériale; les hommes libres prennent une existence plus indépendante , ce qui prouve qu'elle est mieux garantie par les lois générales , par les pouvoirs publics. Plus d'égalité s'introduit entre les classes diverses ; toutes arrivent à la fortune et au pouvoir. Les mœurs s'adoucissent ; les
d'histoire moderne. 65
idées s'étendent, le pays se couvre de monumens, déroutes. Tout indique enfin une société qui se développe , une civilisation en progrès.
Mais les bienfaits du despotisme sont courts , et il empoisonne les sources même qu'il ouvre. 11 ne possède , pour ainsi dire , qu'un mérite d'exception , une vertu de circonstance; et dès que son heure est passée , tous les vices de sa nature éclatent et pèsent de toutes parts sur la société.
A mesure que l'empire , ou pour mieux dire le pouvoir de l'empereur s'affaiblit, à mesure qu'il se vit en proie à plus de dangers extérieurs et intérieurs , ses besoins devinrent plus grands et plus pressans ; il lui fallut plus d'argent , plus d'hommes , plus de moyens d'action de tout genre; il demanda davantage aux peuples, et en même temps il s'occupa moins d'eux. 11 envoyait plus de troupes sur les frontières pour résister aux barbares , il en restait moins dans l'intérieur pour maintenir l'ordre. On dépensait plus d'argent à Constantinople ou à Rome pour acheter des auxiliaires ou satisfaire de dangereux courtisans ; on en employait moins pour l'administration des provinces. Le despotisme se trouvait ainsi à la fois plus exigeant et plus faible , obligé de prendre beaucoup et incapable de" protéger
même le peu qu'il laissait. Ce double mal avait pleinement éclaté à la fin du IV e siècle. Non-seulement à cette époque tout progrès social a cessé; mais le mouvement rétrograde est sensible; le territoire est envahi de toutes parts, l'intérieur parcouru et dévasté par des bandes de barbares ; la population décline, surtout dans les campagnes; au milieu des villes, les travaux publics s'arrêtent , les embellissemens sont suspendus , les hommes libres recommencent en foule à rechercher la protection de quelque homme puissant. C'est la plainte continuelle des écrivains gaulois des IV e et V siècles, de Salvien par exemple dans son ouvrage de Gubernatione Dei,le tableau le plus vif et le plus curieux peut- être de l'état de la société à cette époque. Partout enfin apparaissent tous les symptômes de la décadence du gouvernement , de la désolation du pays.
Le mal alla si loin que l'empire Romain se sentit hors d'état de vivre : il commença par rappeler ses troupes; il dit aux provinces, à la Grande-Bretagne , à la Gaule : « Je ne puis plus vous dé- » fendre, défendez-vous vous-mêmes. » Bientôt il fit davantage ; il cessa de les gouverner; l'administration elle-même se retira comme les troupes. C'est le fait qui s'accomplit au milieu du V e siècle. L'empire Romain se replie de toutes parts , et
fl'niSTOÏHF MODERNE. 65
abandonne , soit aux barbares, soit à elles-mêmes, les provinces qu'il avait conquises jadis avec tant d'efforts.
Quelle est, Messieurs, dans la Gaule spécialement, cette société ainsi livrée à elle-même et obligée de se suffire? Comment est-elle constituée ? quels moyens , quelles forces trouvera-t-elle en elle-même pour se maintenir ?
Quatre classes de personnes , quatre conditions sociales différentes , existaient , à cette époque , dans la Gaule : i° les sénateurs, 2 0 les curiales, 5° le peuple proprement dit, désigné sous le nom de plebs , 4° les esclaves.
L'existence distincte des familles sénatoriales est attestée par tous les monumens du temps.
C'est un nom que l'on rencontre à cbaque pas soit dans les documens législatifs , soit dans les historiens. Désignait-il les familles dont les membres appartenaient ou avaient appartenu au Sénat romain, ou simplement les Sénats municipaux des cités gauloises ? C'est une question , car le Sénat de chaque ville, le corpsmunioipal connu sous le nom de curia , s'appelait souvent aussi se natus.
On ne peut guères douter , je crois , qu'il ne s'agit de familles qui avaient appartenu au Sénat romain , et tiraient de-là leur nom de sénato-
6f) COURS
riales; les empereurs , maîtres* de composer le sénat à leur gré , le recrutaient dans toutes les provinces del' empire , en y appelant les familles considérables des cités. Les hommes qui avaient occupé de grandes charges , par exemple celle de gouverneurs de province, reçurent le droit d'entrer au sénat. La même faveur fut bientôt accordée à quiconque tenait de l'empereur seulement le titre honorifique de ces charges. Enfin , il suffit d'avoir obtenu un simple titre , celui de clarissime, qu'on donnait comme on donnerait aujourd'hui celui de baron ou de comte , pour être rangé parmi les sénateurs.
Cette qualité conférait de véritables privilèges qui élevaient les Sénateurs au-dessus du reste des citoyens : i le titre même; 2° le droit d'être jugé par un tribunal particulier ; quand il s'agissait d'un procès capital conire un sénateur, le magistrat était obligé de s'adjoindre cinq assesseurs tirés au sort ; 3° l'exemption de la torture ; 4° enfin , l'exemption des charges ou fonctions municipales, devenues alors un fardeau trèsonéreux.
Telleétait la condition des familles sénatoriales. U serait peut-être excessif de dire qu'elles formaient une classe de citoyens essentiellement distincte ; les sénateurs étaient pris dans toutes les
d'histoire moderne. 67
classes, même parmi les affranchis; Tempereur pouvait retirer les privilèges qu il avait donnés. Cependant, comme ces privilèges étaient réels, et de plus héréditaires, du moins pour les enfans nés depuis l'élévation de leur père à la dignité de sénateur, il y avait là une différence réelle de situation sociale , et le principe ou du moins l'apparence d'une aristocratie politicpie.
La seconde classe des citoyens était celle des curiales ou décurions, c'est-à-dire des propriétaires aisés, membres, non du Sénat romain, mais de . la Curie ou corps municipal de leur cité. J'ai essayé de résumer dans mes Essais sur l'Histoire de France, les lois et les faits relatifs aux curiales, et d'en tirer un tableau exact de leur condition : permettez-moi de rappeler ici ce résumé.
La classe des curiales comprenait les habitaos des villes, soit qu'ils y fussent nés (municipes), soit qu'ils fussent venus s'y établir (iiicotœ), qui possédaient une propriété foncière de plus de vingt-cinq arpens ( jugera ) et ne comptaient, à aucun titre, parmi les privilégiés exempts des fonctions curiales.
On appartenait à cette classe, soit par l'origine, soit par la désignation.
Tout enfant d'un curiale était curiale, et tenu de toutes les charges attachées à cette qualité.
Tout habitant, marchand ou autre, qui acquérait une
68 cours
propriété foncière au-dessus de vingt-cinq jugera, devait être réclamé par la curie, et ne pouvait refuser.
Aucun curiale ne pouvait, par un acte personnel et volontaire, sortir de sa condition. Il leur était interdit d'habiter la campagne, d'entrer dans l'armée, d'occuper des emplois qui les auraient affranchis des fonctions municipales, avant d'avoir passé par toutes ces fonctions, depuis celle de simple membre de la curie jusqu'aux premières magistratures de la cité. Alors, seulement, ils pouvaient devenir militaires, fonctionnaires publics et sénateurs. Les enfaus qu'ils avaient eus avant cette élévation demeuraient curiales.
Ils ne pouvaient entrer dans le clergé qu'en laissant la jouissance de leurs biens à quelqu'un qui voulût être curiale à leur place, ou en les abandonnant à la curie môme.
Comme les curiales s'efforçaient sans cesse de sortir de leur condition, une multitude de lois prescrivent la recherche de ceux qui ont fui , ou qui sont parvenus à entrer furtivement dans l'armée, dans le clergé, dans les fonctions publiques, dans le sénat, et ordonnent de les en arracher pour les rendre a la curie.
Les curiales ainsi enfermés, de gré ou de force, dans la curie, voici quelles étaient leurs fonctions et leurs charges :
i° Administrer les affaires du municipe , ses dépenses et ses revenus, soit en en délibérant dans la curie, soit en occupant les magistratures municipales. Dans cette double situation , les curiales répondaient, non-seulement de leur gestion individuelle , mais des besoins de la ville , auxquels ils étaient tenus de pourvoir eux-mêmes, en cas d'insuffisance des revenus.
a" Percevoir les impôts publics, aussi sous la responsa-
d'histoire moderne. 09
biltté de leurs biens propres, en cas de non recouvrement. Les terres soumises à l'impôt foncier, et abandonnées par leurs possesseurs, retombaient a la curie, qui était tenue d'en payer l'impôt , jusqu'à ce qu'elle eût trouvé quelqu'un qui voulût s'en charger. Si elle ne trouvait personne, l'impôt de la terre abandonnée était réparti entre les autres propriétés.
3° Nul curiale ne pouvait vendre, sans la permission du gouverneur de la province, la propriété qui le rendait curiale.
4° Les héritiers des curiales, quand ils étaient étrangers à la curie, et les veuves ou filles de curiales qui épousaient un homme non-curiale, étaient tenus d'abandonner à la curie le quart de leurs biens.
5° Les curiales, qui n'avaient pas d'enfans, ne pouvaient disposer, par testament, que du quart de leurs biens. Les trois autres quarts allaient de droit à la curie.
60 Ils ne pouvaient s'absenter du munioipe, même pour un temps limité, sans en avoir reçu l'autorisation du gouverneur de la province.
70 Quand ils s'étaient soustraits à fa cUrie, et qu'on ne pouvait les ressaisir, leurs biens étaient confisses au profit de la curie. <
80 L'impôt connu sous le nom tVaurum coronarium, et qui consistait en une somme à payer au piince, à l'occasion de certains évènemens solennels, pesait sur les curiales seuls.
Les dédommage mens accordés aux curiales accablés de telles charges étaient :
i° L'exemption de la torture, si ce n'est dans desca* très-graves.
2° L'exemplkn de certaines peines afllictives et infa* niantes réservées pour le menu peuple.
5° Après avoir parcouru toute la carrière des charges municipales , ceux qui avaient échappé à toutes les chances de ruine dont elle était semée, étaient exempts de rentrer dans les fonctions municipales, jouissaient de certains honneurs , et recevaient assez souvent le titie de comtes,
4° Les décurions tombés dans la misère étaient nourris aux dépens des municipes.
Je n'ai pas besoin d'insister pour faire sentir combien cette condition était dure et pesante , et dans quel état elle dut réduire la classe aisée des villes, la bourgeoisie. Aussi tout indique que cette classe devenait de jour en jour moins nombreuse. Quand on cherche à se faire une idée du nombre des curiales, les documens manquent.
On dressait pourtant chaque année ce qu'on ap-
curiœ ; mais ces tableaux sont perdus : d'après les inscriptions de Fabretti, M. de Savigny en a cité un; c'est l'album de Canusium, Canosa, petite ville d'Italie; il est de l'an 223, et porte le nombre des curiales de cette ville à 148. A en juger d'après leur étendue et leur importance comparative , les grandes villes de la Gaule, Arles , Narbonne, Toulouse, Lyon, Nîmes, devaient en avoir bien davantage : nid doute en effet que
D HISTOIRE MODKRNE. 71
primitivement» il n'en fut ainsi ; mais le nombre des curiales alla toujours diminuant ; et , à Fépoque qui nous occupe , on n'en comptait guéres en général plus d'une centaine dans les plus grandes cités.
La troisième classe de la société gauloise était le peuple proprement dit, ou plcbs. Elle comprenait d'une part les petits propriétaires trop peu riches pour entrer dans la curie, de Fautre, les marchands et les artisans libres. Je n'ai rien à dire des petits pf ôpriétaires ; ih étaient probablement fort peu nombreux; mais au sujet des artisans libres , j'ai besoin d'entrer dans quelques explications. *
Vous savez tous, Messieurs, que, stms la république et dans les premiers temps de Fempire , l'industrie était une profession domestique, exercée par les esclaves, au profit de leur maître. Tout propriétaire d'esclaves faisait fabriquer chez lui tout ce donfrir-avait besoin ; il avait des esclaveê forgerons, serruriers, menuïsiers, cordonniers, etc. Et non-seulement il les faisait travailler pour lui, mais il vendait les produits de leur industrie aux: lwammes libres, ses cliens ou autres, qui ne possédaient point d'esclaves.
Par une de ces révolutions lentes et cachées qu'on trouve accomplies à une certaine époque,
a. hist. mob., 1828. 6
mais dont on ne suit pas le cours, <et jusqu'à l'origine desquelles on ne remonte jamais, il arriva que l'industrie sortit de la domesticité , et qu'au lieu d'artisans esclaves, il se forma des artisans libres qui travaillèrent , non pour un maître , mais pour le public et à leur profit. Ce fut un immense changement dans l'état de la société , surtout dans son avenir. Quand et comment il s'opéra au sein du monde romain , je ne le sais pas , et personne, je crois, ne l'a découvert; mais à l'époque où nous sommes , au commencement du V e siècle, ce pas était fait : il y avait dans toutes les grandes villes de la Gaule une classe assez nombreuse d'artisans libres ; déjà même ils étaient constitués eu corporations, en corps de métiers représentés par quelques-uns de leurs membres. La plupart des corporations, dont on a coutume d'attribuer l'origine au moyen âge, remontent , dans le midi de la Gaule surtout et en Italie, au monde romain. Depuis le V e siècle, on en aperçoit la traee, directe ou indirecte, à toutes les époques ; et elles formaient déjà à cette époque, dans beaucoup de villes, une des principales et des plus importantes parties du peuple Enfin , la quatrième classe était celle des esclaves; il y en avait de deux sortes. Nous sommes trop accoutumés à attacher au mot
DHÏSTOIHE MODERNE. J 5
esclave une idée simple , à nous figurer sous ce mot une condition pleinement identique; il n'en était rien. Il feut distinguer avec soin , à l'époque qui nous occupe , les esclaves domestiques et les esclaves ruraux. Quant aux premiers, leur condition était en effet à peu près la même partout; mais pour ceux qui cultivaient les terres, on les trouve désignés sous une foule de noms divers ; coloni , inquilini , rustici, agricoiœ, aratores, tributarii^ originarii, ad script il ii , et ces noms indiquent presque tous des conditions différentes. Quelquefois ce sont des esclaves domestiques, envoyés dans un domaine pour travailler aux champs , au lieu de travailler dans l'intérieur des maisons de ville. D'autres sont de vrais serfs de la glèbe, qui ne pouvaient être vendus qu'avec le domaine; ailleurs on reconnaît des métayers, qui cultivent à mi-fruit; ailleurs de vrais fermiers, qui paient leur redevance en argent; d'autres paraissent des ouvriers libres , de» valets de ferme employés pour un salaire. Et tantôt ces conditions très-diverses semblent confondues sous la dénomination générale de coloni; tantôt elles
j • ri
MM
Ainsi , Messieurs , à en juger d'après les mots et les apparences, une noblesse politique , une haute bourgeoisie ou noblesse municipale , le
74 COUJRS
peuple proprement dit, les esclave» domestiques ou ruraux , et toutes les variétés de leur situation; telle était la société gauloise; telles étaient les forces qui subsistaient encore dans la Gaule, après la retraite de l'empire romain.
Mais que valaient réellement ces apparences ? Que pouvaient effectivement ces forces ? Quelle société vivante et puissante devaient former, par leur concours, les classes diverses que nous venons de reconnaître?
On est accoutumé à donner à toute classe privilégiée le nom d'Aristocratie. Je ne pense pas que ce nom convienne à ces familles sénatoriales dont je viens de vous parler. C'était une colléetion hiérarchique de fonctionnaires , nullement une aristocratie. Ni le privilège, ni la richesse , ni même la possession du pouvoir ne suffisent à foire une aristocratie. Permettez-moi d'appeler un moment votre attention sur le véritable sens de ce terme ; je n'irai pas le chercher bien loin ; je consulterai l'histoire du mot dans la langue à laquelle il est emprunté.
Dans les plus anciens écrivains grecs, le mot dpe!a>v , dpicrroç désigne ordinairement le plus fort , la supériorité de la force personnelle, physique, matérielle. On le trouve ainsi employé dans Homère, Hésiode , et même dans quelques
d'histoire moderne. fi
chœurs de Sophocle ; il venait peut-être du mot qui désignait le dieu Mars , le dieu de la force t
Quand on avance avec le cours de la civilisation grecque , quand on approche du temps où le développement social avait fait prévaloir d'autres causes de supériorité que la force physique, le mot dpçroç désigne le plus puissant , le plus considérable, le plus riche; c'est la qualification donnée aux principaux citoyens , quelles que soient les sources de leur puissance et de leur crédit.
Allons lin peu plus loin ; prenons les philosophes , les hommes accoutumés à élever, à épurer les idées; le mot dpfçToç est pris souvent par eux dans un sens beaucoup plus moral; il désigne le meilleur , le plus vertueux, le plus habile, la supériorité intelleçtuelle. Le gouvernement aristocratique est alors à leurs yeux le gouvernement des meilleurs, c'est-à-dire l'idéal des gouverneinens.
Ainsi , la force physique , la prépondérance sotciale, la supériorité morale, telles sont, pour ainsi dire , à en croire les vicissitudes du sens des mots, telles sont les gradations de l'aristocratie , les états divers par lesquels elle doit passer.
C'est qu'en effet, Messieurs, pour être réelle,
7b cours
pour mériter son nom , il faut qu'une aristocratie possède, et possède par elle-même, l'un ou l'autre décès caractères; il lui faut ou une force qui hii appartienne en propre, qu'elle n'emprunte de personne, que personne ne puisse hii ravir, ouune force avouée, acceptée, proclamée par les hommes sur qui elle s'exerce. Il lui faut l'indépendance ou la popularité. Elle a besoin de tenir le pouvoir de son droit personnel , comme l'aristocratie féodale , ou de le recevoir d'une élection nationale et libre , comme il arrive dans les gouverneroens re présentatifs. Rien de pareil ne se rencontre dans l'aristocratie sénatoriale des Gaules : elle ne possède ni l'indépendance, ni là popularité. Pouvoir, richesse , privilège , tout en elle est emprunté et précaire; Sans doute , les familles sénatoriafces étaient quelque chose dans la société et dans l'esprit des peuples, car elles étaient riches et avaient occupé les charges publique»; mais elles étaient incapables d'aucun grand effort, incapables d'en* traîner le peuple à leur suite, soit pour défendre* soit pour gouverner le pays:
Voyons la seconde classe , celle des curiales r et recherchons quelle est sa force réelle. A en juger parles apparences, il y a ici quelque chose de plus : la présence des principes de liberté est évidente; les voici tels que j'ai déjà essayé de les
d'histoire moderne. 77
mettre en lumière dan» mon Essai sur le régime
municipal romain, au V e siècle:
i° Tout habitant, possesseur d'une fortune qui garantit son indépendance et ses lumières, est curiale, et comme tel appelé à prendre part à l'administration des affaires de la cité.
Ainsi le droit est attaché à la capacité présumée • sans aucun privilège de naissance, sans aucune limite de nombre ; et ce droit n'est pas un simple droit d'élection , c'est le droit de délibération pleine, de participation immédiate aux affaires, tel qu'il peut exister dans l'enceinte d'une ville, et pour des intérêts que peuvent comprendre et débattre presque tous ceux qui sont capables de s'élever audessus de l'existence individuelle. La curie n'est point un conseil municipal restreint et choisi; c'est la réunion des habitans qui possèdent les conditions de la capacité curiale.
a° Une assemblée ne peut administrer; il faut des magistrats. Ils sont tous élus par la curie, pour un temps trèscourt, et leur propre fortune répond de leur administration.
3° Enfin, dans les grandes circonstances, quand il s'agit de changer le sort de la cité, ou d'élire un magistrat revêtu d'une autorité vague et plus arbitraire, la curie elle-même ne suffit point, la totalité des habitans est appelée à concourir à ces actes solennels.
Qui ne croirait, à l'aspect de tels droits, reconnaître une petite république où la vie municipale et la vie politique sont confondues, où prévaut le régime le plus démocratique? qui penserait qu'un municipe ainsi réglé fait partie d'un grand empire , et tient par des liens étroits et néces-
yS cours
saires, a un pouvoir central éloigné et souverain? Qui 0e s'attendrait, au contraire, à trouver là tous les éclats de liberté, toutes les agitations, toutes les brigues, et souvent tous les désordres , toutes les violences , qui , à toutes les époques, caractérisent les petites sociétés ainsi enfermées et gouvernées dans leurs murs?
Il n'en est rien, et tous ces principes sont sans vie. En voici d'autres qui les frappent à mort.
i° Tels sont les effets et les exigences du despotisme central que la qualité de curiale n'est plus un droit reconnu n tous ceux qui sont capables de Pexercer, mais un fardeau imposé a tous ceux qui peuvent le porter. D'une part, le gouvernement s'est déchargé du soin de pourvoir aux services publics qui ne touchent pas son propre intérêt, et l'a rejeté sur cette classe de citoyens; d'autre part, il les emploie à percevoir les impôts qui lui sont destinés, et les rend responsables du recouvrement. Il ruine les curiales pour solder ses fonctionnaires et ses soldats; il accorde à ses fonctionnaires et à ses soldats tous les avantages du privilège, pour qu'ils lui servent à empêcher les curiales de se soustraire à la ruine. Complètement nuls comme citoyens, les çuriales ne vivent que pour être exploités et détruits comme bourgeois.
2° Les magistrats électifs des curies no sont au fait que les agens gratuits du despotisme, au profit duquel ils dépouillent leurs concitoyens, en attendant qu'ils puissent, de manière ou d'autre, se soustraire à cette dure obligation.
3° Leur élection même est sans valeur, car le délégué impérial dans la province peut l'annuler; et ils ont le plus grand intérêt à obtenir de lui cette faveur. Par là encore ils sont dans sa main.
D*HlSTrlHE MODERNE. 79
4° linfiii, leur autorité n'est point réelle, Car elle n'a point de sanction. Nulle j u ri diction effective ne leur est accordée; ils ne font rien qui ne puisse être annulé. Il y a plus; comme le despotisme s'aperçoit tous les jours plus clairement de leur mauvaise volonté ou de leur impuissance, chaque jour il pénètre plus avant lui-même et par ses délégués directs, dans le domaine de leurs attributions. Les affaires de la curie Vévanouisseut successivement avec ses pouvoirs, e* un jour viendra où le régiaw municipal pourra être aboli d'un seul coup, dans l'empire encore subsistant, «parce que, dira le législateur, toutes ces lois »errcnt en quelque sorte vainement et sans objet autour »du sol légal »
Vous le voyez, Messieurs , la force, la vie réelle manquaient aux curiales , aussi bien qu'aux familles sénatoriales; ils n'étaient pas plus capables de défendre et de gouverner la société.
Quant au peuple, je n'ai pas besoiu de m'arrêtersursa situation; il est bien clair qu'il n'était pas en état de sauver et de régénérer le monde romain. Cependant il ne faut pas le croire aussi
la Gaule, soit par suite du développement de l'activité industrielle pendant les trois premiers
1 Nov. 46, rendue par l'empereur d'Orient, Léon le philosopUe* vers la fin dti IX siècle.
8o COURS
siècles, soit par la retraite, dans les villes, d'une partie delà population des campagnes fuyant les dévastations des barbares. D'ailleurs, plus le désordre augmentait, plus l'influence populaire tendait aussi à croître. Dans les temps réguliers, quand l'administration , ses fonctionnaires et ses troupes étaient là-, quand la curie n'était pas ruinée et impuissante • le peuple demeurait dans son état ordinaire d'inaction et de dépendance; Mais quand tous les maîtres de la société lurent déchus , quand la dissolution fut générale , le peuple devint quelque chose; il prit du moins un certain degré d'activité et d'importance locale.
Je n'ai rien à dire des esclaves ; ils n'étaient rien pour eux-mêmes ; comment auraient-ils pu quelque chose pour la société? C'était d'ailleurs sur les colons que portaient surtout les désastres des invasions; c'étaient les colons que les barbares pillaient , chassaient, emmenaient captifs pêle-mêle avec leurs bestiaux. Je dois cependant vous faire remarquer que , sous le régime impérial , la condition des esclaves s'était adoucie. La législation en fait foi. '
Essayons , Messieurs , de rapprocher tous ces traits épars de la société civile gauloise au V e siècle , et de nous la représenter dans son ensemble avec quehrac vérité.
d'histoire moderne. * 81
Son gouvernement était monarchique , despotique même; et toutes les institutions , tous les pouvoirs monarchiques tombaient, abandonnaiênt eux-mêmes leur poste. Son organisation intérieure semblait aristocratique; mais c'était une aristocratie sans force , sans consistance , incapable de jouer un rôle public. Un élément démocratique, des municipalités, une bourgeoisie libre y paraissent encore ; mais la démocratie y est aussi énervée, aussi impuissante que l'aristocratie et la monarchie. La société toute entière se • dissout et se meurt.
Ici se révèle , Messieurs , le vice radical de la société romaine, de toute société où l'esclavage subsiste sur une grande échelle, où quelques maîtres régnent sur des troupeaux de peuples. En tous pays, en tout temps, quel que soit même le régime politique, au bout d'un intervalle plus ou moins long, par le seul effet de la jouissance du pouvoir, de la richesse , du développement intellectuel, de tous lesavantages sociaux, les classes supérieures s'usent, s'énervent ; elles ont besoin d'être sans cesse excitées par l'émulation, renouvelées par l'immigration des classes qui vivent et travaillent au-dessous d'elles. Voyez ce qui s'est passé dans l'Europe moderne. Il y a eu une prodigieuse variété de conditions sociales, des degrés
Digi
infinis dans la richesse, la liberté, les lumières, l'influence , la civilisation. Et sur tous les degrés de cette longue échelle, un mouvement ascendant a constamment poussé chaque classe, et toutes les classes les unes par les autre* , vers un plus grand développement ; et aucune n'a pu y demeurer étrangère. Delà la fécondité, l'immorlalité pour ainsi dire de la civilisation moderne , sans cesse recrutée et rajeunie.
Rien de semblable n'existait dans la société romaine; les hommes y étaient divisés en deux grandes classes, séparées par un intervalle immense ; point de variété, point de mouvement ascendant , point de démocratie véritable : c'était en quelque sorte, une société d'officiers, cjui ne savait où se recruter t , et ne se recrutait point en effet. 11 y eut bien , du I er au IIP siècle , comme je l'ai dit tout à l'heure , un mouvement de progrès dans le menu peuple; il gagna en liberté, en nombre, en activité. Mais ce mouvement fut beaucoup trop lent, beaucoup trop peu étendu , pour que le peuple pût arriver à temps, et en renouvelant les classes supérieures, les sauver de leur propre décadence.
A côté d'elles s'était formée une autre société, plus jeune, plus énergique, plus féconde, la société ecclésiastique. Ce fut à celle-là que se rallia
d'histoire moderne. 85
le peuple. Aucun lien puissant ne l'unissait aux sénateurs i ni peut-être aux curiales; il se groupa autour des prêtres et des évêques. Etrangère à la société civile payenne, dont les maîtres ne lui avaient point fait sa place , la niasse de la population entra avec ardeur dans la société chrétienne, dont les chefs lui tendaient les bras. L'aristocratie sénatoriale et curiale n'était qu'un fantôme : le clergé devint l'aristocratie réelle; il n'y avait point de peuple romain ; il y eut un peuple chrétien. C'est de celui-là que nous nous occuperons dans notre prochaine réunion.
colhs d'histoire moderne.