I. II, n" 19; Bib. Pat., t. X, p
DIX-HUITIEME LEÇON
riat. à coup sur, ne songeait point à se moquer; acteur et poëtc à la fois , il parlait et écrivait trèssérieusement à sainte Radegonde et à l'abbesse Agnès; mais les mœurs mêmes que ce genre de poésie a prises pour texte , et qui ont si longtemps provoqué la verve française , cette puérilité , cette oisiveté, cette gourmandise, associées aux relations les plus graves , vous les voyez commencer ici dès le vi« siècle , et sous des traits absolument semblables à ceux que leur ont prêtés , dix ou douze siècles plus tard , Marot ou Gresset.
Du reste , messieurs , les poésies de Fortunat n'ont pas toutes ce caractère. Indépendamment de quelques hymnes sacrés assez beaux, et dont l'un, le Vexilla régis, a été officiellement adopté par l'Eglise, il y a, dans plusieurs de ses petits poëmes laïques et religieux, assez d'imagination d'esprit et de mouvement. Je ne citerai qu'un fragment d'un poënie élégiaque de trois cent soixante -onze vers, sur le départ d'Espagne de Galsuinthe, sœur de Brunehault, son arrivée en France, son mariage avec Chilpéric, et sa fin déplorable; je choisis les lamentations de Gonsuinthe, sa mère, femme d'Athanagild ; elle voit sa fille près de la quitter , l'embrasse, la regarde, l'embrasse encore et s'écrie :
Espagne si vaste pour tes habitants, et trop resserrée pour une mère, terre du soleil, devenue une prison pour moi, quoique tu t'étendes depuis le pays du Zéphire jusqu'à celui du briîlant Eous, et de la Tyrrhénie à TOcéan, quoique tu suffises à des peuples nombreux, depuis que ma fille n'y est plus , tu es trop étroite pour moi. Sans toi , ma fille , je serai ici comme étrangère et errante, et, dans mon propre pays, à la fois citoyenne et exilée : je le demande, que regarderont ces yeux qui cherchent partout mon enfant?
tu feras mon supplice, quel que soit l'enfant qui jouera avec moi; tu pèseras sur mon cœur dans les embrassements d'un autre : qu'un autre coure, s'arrête, s'assoie, pleure, entre, sorte, ta chère image sera toujours devant mes yeux. Quand tu m'auras quittée, je courrai à des caresses étrangères, et, en gémissant, je presserai un autre visage sur mon sein desséché ; j'essuierai de mes baisers les pleurs d'un autre enfant; je m'en abreuverai ; et plût à Dieu que je pusse ainsi trouver quelque rafraîchissement ou apaiser ma soif dévorante ! Quoi que je fasse, je suis au supphce; aucun remède ne me sou-
lage; je péris, ô Galsuinthe, par la blessure qui me vient de toi! Je le demande, quelle chère main peignera, ornera ta chevelure? qui donc, lorsque je n'y serai pas, couvrira de baisers tes joues si douces? qui te réchaufiferadans son sein, te portera sur ses genoux, t'entourera de ses bras? Hélas ! là où tu seras sans moi, tu n'auras pas de mère. Quant au reste, mon triste cœur te le recommande à ce moment de ton départ; sois heureuse, je t'en supplie; mais laisse-moi; va-t-en; adieu : envoie à travers les espaces de l'air quelque consolation à ta mère impatiente; et, si le vent m'apporte quelque nouvelle, qu'elle soit favorable '.
La subtilité et l'affectation de la mauvaise rhéthorique se retrouvent dans ce morceau; mais l'émotion en est sincère, et l'expression ingénieuse et vive. Plusieurs pièces de Fortunat offrent les mêmes mérites.
Je ne pousserai pas plus loin cet examen , messieurs ; je crois avoir pleinement justifié ce que j'ai dit en commençant ; ce n'est point là de la littérature sacrée; les habitudes, et jusqu'aux formes métriques de la littérature païenne mourante y sont clairementempreintes.Ausone est plus élégant, plus correct, plus licencieux que Fortunat; mais littérairement parlant, l'évêque continue le consul; la tradition latine n'est pas morte ; elle a passé dans la société chrétienne; et là commence celte imitation qui, au milieu même du bouleversement universel, lie le monde moderne au monde ancien , et jouera plus lard, dans toute la littérature européenne, un rôle si considérable.
Il faut finir , messieurs ; nous venons d'étudier l'état intellectuel de la Gaule -Franque du vi« au vnic siècle : cette étude complète pour nous celle du développement de notre civilisation durant la même période , c'est-à-dire sous l'empire des rois mérovingiens. Une autre époque , empreinte d'un autre caractère, a commencé avec la révolution qui éleva la famille des Pépin sur le trône des Francs. J'essayerai, dans notre prochaine réunion, de peindre cette révolution même, et nous entrerons ensuite dans les voies nouvelles où elle poussa la France.
■ Fortun. Carm., 1. vi, no 7; Bib. Pal., t. X, p. 562.
DIX-NEUVIÈME LEÇON
Des causes et ihi caraclère de )a révolulioii qui substitua les Carlovinjjiens aux Mérovingiens. — Résumé de Thistoiro de la civilisation en France sous les rois mérovingiens. —De l'Ktat Franc dans ses rapports avec les peuples voisins. — De l'État Franc dans son organisation intérieure. — L'élément aristocratique y prévaut, mais sans ensemble ni régularité. — De l'état de l'Église franque. — L'épiscopat y prévaut, mais est tombé lui-même en décadence. — Deux puissances nouvelles s'élèvent. —1" Des Francs Austrasiens. — Des maires du i>alais. — De la famille des Pcpin. — 2" De la papauté. — Circonstances favorables à ses progrès.— Causes qui rapprochent et lient les Francs Austrasiens et les papes. — De la conversion des Germains d'outre- Rliin. — Relations des missionnaires anglo-saxons, d'une part avec les papes, de l'autre avec les maires du palais d'Austrasie. — Saint Boniface. — Les papes ont besoin des Francs Austrasiens contre les Lombards. — Pépin le Bref a besoin du pape pour se faire roi. —De leur alliance et de la direction nouvelle qu'elle imprime à la civilisation. — Conclusion de la première partie du cours.
Messieurs ,
Nous sommes arrivés à la veille d'un grand événemcnl , de la révolution qui jeta le dernier des Mérovingiens dans un cloître, et porta les Carlovingiens sur le trône des Francs. Elle fut consommée au mois de mars 752, dans l'assemblée semilaïque , semi - ecclésiastique , tenue à Soissons, oii Pépin fut proclamé roi , et sacré par Boniface , archevêque de Mayence. Jamais révolution ne s'opéra avec moins d'effort et de bruit ; Pépin possédait le pouvoir; le fait fut converti en droit; nulle résistance ne lui fut opposée ; nulle réclamation, car il y en eut sans doute, n'eut assez d'importance pour laisser quelque trace dans l'histoire. Toutes choses parurent demeurer les mêmes : un titre seul était changé. Nul doute cependant qu'un grand événement ne fût ainsi accompli ; nul doute que ce changement ne fût le symptôme de la fin d'un certain état social , du commencement d'un état nouveau , une crise, une époque véritable dans l'histoire de la civilisation française.
C'est à cette crise que je voudrais vous faire assister aujourd'hui. Je voudrais résumer l'histoire de la civilisation sous les Mérovingiens, indiquer comment elle vint aboutir à une telle issue, et faire pressentir le nouveau caractère, la direction nouvelle qu'elle devait prendre sous les Carlovingiens, en mettant en pleine lumière la transition et ses causes.
La société civile et la société religieuse sont nécessairement le double objet de ce résumé. Nous les avons étudiées séparément et dans leurs rapports ; nous les étudierons pareillement dans la période où
nous sommes près d'entrer. Il faut que nous sachions précisément à quel point elles étaient l'une et l'autre parvenues , lors de la crise qui nous occupe , et quelle était leur situation réciproque.
Je commence par la société civile.
Depuis l'ouverture de ce cours , nous parlons de la fondation des Etats modernes , et en particulier de l'Etat Franc. Nous avons marqué son origine au règne de Clovis ; c'est même par concession qu'on nous a permis de ne pas remonter plus haut , de ne pas aller jusqu'à Pharamond. Sachons bien cependant, messieurs, que, même à l'époque où nous sommes arrivés, à la fin de la race mérovingienne, il n'y avait rien de fondé, que la société francogauloise n'avait revêtu aucune forme un peu stable et générale , qu'aucun principe n'y prévalait assez complètement pour la régler, qu'au dehors et au dedans l'Etat Franc n'existait pas , qu'il n'y avait , dans la Gaule, point d'Etat.
Qu'appcllc-t-on un Etat? une certaine étendue de territoire ayant un centre déterminé , des limites fixes , habitée par des hommes qui portent un noiu commun, et viycnl engagés, à certains égards, dans une même destinée.
Rien de semblable n'existait, au milieu du viii" siècle, dans ce que nous appelons aujourd'hui la France.
Et d'abord vous savez combien de royaumes y avaient déjà paru et disparu tour à tour : les royaumes de Metz, de Soissons, d'Orléans, de Paris, avaient ftiit place aux royaumes de Ncustric, d'Austrasie, de Bourgogne, d'Aquitaine, changeant sans cesse de maîtres , de frontières , d'étendue , d'importance ; réduits enfin à deux, les royaumes d'Aus-
DIX-NEUYIÈME LEÇON.
frasic cl de Nouslrie, ces deux- là même n'avaient rien de stable ni de régulier, leurs chefs et leurs limites variaient continuellement 5 les rois et les provinces passaient cotUinucllcment de l'un à l'autre ; en sorte que , dans l'intérieur même du territoire occupé par la population franque , nulle association politique n'avait de consistance et de fixité.
Les frontières extérieures étaient encore plus incertaines. A l'Est et au Nord , le mouvement d'invasion des peuples germaniques continuait. Les Thuringiens, les Bavarois , les Allemands, les Frisons, les Saxons, faisaient sans cesse effort pour passer le Rhin, et prendre leur part du territoire qu'occupaient les Francs. Pour leur résister , les Francs se reportèrent eux-mêmes au delà du Rhin ; ils ravagèrent à plusieurs reprises le pays des Thuringiens , des Allemands, des Bavarois, et réduisirent ces peuples à une condition subordonnée, très-précaire sans doute, et qu'il est impossible de définir exactement. Mais les Frisons et les Saxons échappèrent même à cette demi-défaite , et les Francs d'Auslrasie étaient forcés de soutenir contre eux une guerre sans relâche , qui ne permettait pas que, de ce côté, leurs frontières acquissent la moindre régularité.
A l'Ouest , les Bretons et toutes les tribus établies dans la presqu'île connue sous le nom d'Armorique, tenaient les frontières des Francs Neustriens dans le même état d'incertitude.
Au midi, dans la Provence, la Narbonnaise , l'Aquitaine, ce n'était plus des mouvements de peuplades barbares et à demi - errantes, que provenait la fluctuation, mais elle était la même. L'ancienne population romaine travaillait sans cesse à ressaisir son indépendance. Les Francs avaient conquis , mais ne possédaient vraiment pas ces contrées. Dès que leurs grandes incursions cessaient, les villes et les campagnes se soulevaient et se confédéraient pour secouer le joug. A leurs efforts vint se joindre une nouvelle cause d'agitation et d'instabilité. Le mahométisme date sa naissance du 16 juillet 622; et à la fin de ce même siècle, ou du moins au commencement du viii^, il inondait le midi de l'Italie, l'Espagne presque entière , le midi de la Gaule , et portait de ce côté un effort encore plus impétueux que celui des peuples germaniques aux bords du Rhin. Ainsi, sur tous les points, au nord, à l'est, à l'ouest, au midi, le territoire franc était sans cesse envahi , ses frontières changeaient au gré d'incursions sans cesse répétées. A tout prendre , sans doute, dans cette vaste étendue de pays, la population franque dominait; elle était la plus forte, la plus nombreuse, la plus établie, mais sans consistance territoriale, sans unité politique; en tant que distinct des nations limitrophes et sous le
point de vue du droit des gens, l'Etat proprement dit n'existait point.
Entrons dans l'intérieur de la société gallo-franque, nous ne la trouverons pas plus avancée; elle ne nous offrira ni plus d'ensemble , ni plus de fixité.
Vous vous rappelez qu'en examinant les institutions des peuples germaniques avant l'invasion, j'ai montré qu'elles n'avaient pu se transplanter sur le territoire gaulois, et que les institutions libres en particulier, le gouvernement des affaires publiques par les assemblées d'hommes libres , devenu inapplicable à la nouvelle situation des conquérants, avait presque complètement péri. La classe même des hommes libres, cette condition dont l'indépendance individuelle et l'égalité étaient les caractères essentiels , alla toujours diminuant en nombre et en importance ; évidemment ce n'était point à elle, ni au système d'institutions et d'influences analogues à sa nature, qu'il était donné de prévaloir dans la société gallo-franque et de la gouverner. La liberté était alors une cause de désordre, non un principe d'organisation.
Dans les premiers temps qui suivirent l'invasion, la royauté fit , vous l'avez vu , quelques progrès ; elle recueillit quelques débris de l'héritage de l'empire; les idées religieuses lui prêtèrent quelque force : mais bientôt ce progrès s'arrêta; le temps de la centralisation du pouvoir était encore bien loin ; tous moyens lui manquaient pour se faire obéir; les obstacles s'élevaient de toutes parts. Le prompt et irrémédiable abaissement de la royauté mérovingienne prouve à quel point le principe monarchique était peu capable de posséder et de régler la société gallo-franque. Il y était à peu près aussi impuissant que le principe des institutions libres.
Le principe aristocratique y prévalait : c'était aux grands propriétaires, chacun sur ses domaines, et, dans le gouvernement central, aux compagnons du roi, autrustions. leudes. fidèles, qu'appartenait effectivement le pouvoir. Mais le principe aristocratique lui-même était incapable de domier à la société une organisation un peu stable et générale; il y prévalait, mais avec autant de désordre qu'en aurait pu entraîner tout autre système, sans revêtir une forme plus sinqile et plus régulière. Consultez tous les historiens modernes qui ont essaye de peindre et d'expliquer cette époque ; les uns en ont cherché la clef dans la lutte des honunes libres contre les leudes, c'est-à-dire de la nation conquérante contre ce qui devait devenir la noblesse de cour; les autres se sont attachés à la diversité des races, et parleront de la lutte des Germains contre les Gaulois; d'autres mettent une extrême impor-
tance à la lutte du clergé contre les laïques, des évèques contre les grands propriétaires barbares, et y voient le secret de la plupart des événements; d'autres encore s'arrêtent surtout à la lutte des rois eux-même§ contre leurs compagnons, leurs leudes, qui aspirent à se rendre indépendants et à annuler ou envahir le pouvoir royal. Ils ont tous, en quelque sorte , un mot différent pour l'énigme que présente l'état social de cette époque : grande raison de présumer qu'aucun mol ne suffit à l'expliquer. Toutes ces luttes ont existé , en effet ; toutes ces forces se sont combattues , sans qu'aucune parvint à l'emporter assez complètement pour dominer avec quelque régularité. La tendance aristocratique, qui devait enfanter plus tard le régime féodal , était à coup sûr dominante ; mais aucune institution , aucune organisation permanente ne pouvait encore en sortir.
Ainsi , au dedans comme au dehors , soit que nous considérions l'ordre social ou l'ordre politique , tout était mobile , sans cesse remis en question ; rien ne paraissait destiné à un long et puissant développement.
De la société civile , passons à la société religieuse, le résumé de son histoire nous la montrera, si je ne m'abuse , dans le même état.
L'idée de l'unité de l'Église y était générale et dominante dans les esprits ; mais il s'en fallait bien que, dans les faits, elle eût îa même étendue, le même pouvoir. Aucun principe général, aucun gouvernement proprement dit ne régnait dans l'Eglise gallo-franque ; elle était , comme la société civile , en plein chaos.
Et d'abord les restes des institutions libres qui avaient présidé aux premiers développements du christianisme, avaient presque absolument disparu. Vous les avez vus se réduire peu à peu à la participation du clergé dans l'élection des évêques et à l'influence des conciles dans l'administration générale de l'Eglise. Vous avez vu l'élection des évèques et l'influence des conciles déchoir et presque s'évanouir à leur tour. Il n'en restait, au commencement du viii" siècle, qu'une ombre vaine. La plupart des évêques devaient leur élévation aux ordres des rois , ou des maires du palais, ou à telle autre forme de violence. Les conciles ne s'assemblaient plus guère. Aucune liberté légalement constituée ne conservait, dans la société religieuse, un pouvoir réel.
Nous y avons vu poindre le système de la monarchie universelle ; nous avons vu la papauté prendre en Occident un ascendant marqué. Ne croyez pas cependant qu'à l'époque qui nous occupe, et en Gaule surtout, cet ascendant ressemblât à une autorité réelle, à une forme de gouvernement. Il était
même, à la fin du vu^ siècle, dans une assez grande décadence. Lorsque les Francs se furent bien établis dans la Gaule, les papes s'appliquèrent à conserver , auprès de ces nouveaux maîtres , le crédit dont ils jouissaient sous l'empire Romain. L'évêque de Rome possédait, au \° siècle, dans la Gaule méridionale, surtout dans le diocèse d'Arles, des domaines considérables, moyen puissant de relation et d'influence dans ces contrées. Ils lui demeurèrent sous les rois visigoths, bourguignons ou francs, et l'évêque d'Arles continua d'être habituellement son vicaire, tant pour ses intérêts personnels que pour les affaires générales de l'Eglise. Aussi, dans le vi<= et au commencement du vii'^ siècle , les relations des papes avec les rois francs furent fréquentes; de nombreux monuments nous en j restent, entre autres les lettres de Grégoire le ^ Grand à Brunehault; et dans quelques occasions, les rois francs eurent eux-mêmes recours à l'intervention de la papauté. Mais dans le cours du vu" siècle, par une multitude de causes assez complexes, cette intervention cessa presque entièrement. On ne trouve , de Grégoire le Grand à Gré- J goire II (de l'an 60 i à l'an 715), à peu près aucune i lettre , aucun document qui prouve quelque correspondance entre les maîtres de la Gaule-Franque et la papauté. Le prodigieux désordre qui régnait alors dans la Gaule , l'instabilité de tous les royaumes , de tous les rois, y contribuèrent sans doute : personne n'avait le temps ni la pensée de contracter ou de suivre des relations aussi lointaines; toutes choses se décidaient brusquement, sur les lieux, par des motifs directs et prochains. Au delà des Alpes régnait à peu près le même désordre; les Lombards envahissaient l'Italie, menaçaient Rome; un danger personnel et pressant retenait dans le cercle de ses intérêts propres l'attention de la papauté. D'ailleurs la composition de l'épiscopat des Gaules n'était plus la même; beaucoup de Barbares y étaient entrés , étrangers à tous les souvenirs , à toutes les habitudes qui avaient longtemps lié les évèques gaulois à celui de Rome. Toutes ces circonstances concoururent à rendre presque nulles les relations religieuses de Rome et de la Gaule; si bien qu'à la fin du vu" siècle, l'Eglise gallo-franque n'était pas plus gouvernée par le principe de la monarchie universelle que par celui de la délibération commune; la papauté n'y était guère plus puissante que la liberté.
Là comme ailleurs , dans la société religieuse comme dans la société civile, le principe aristocratique avait prévalu. C'était à l'épiscopat qu'appartenait le gouvernement de l'Eglise gallo-franque. Il l'administra, pendant les v" et vi« siècles, avec assez de régularité et de suite; mais dans le cours du
DIX-NEUVIEME LEÇON
vu* , par des causes dont je vous ai déjà entretenus ' , l'aristocratie épiscopale tomba dans la même corruption, la même anarchie qui s'emparèrent de l'aristocratie civile ; les métropolitains perdirent toute autorité, les simples prêtres toute inOuence; beaucoup d'évèques tinrent plus de compte de leur importance comme propriétaires que de leur mission comme chefs de l'Église ; beaucoup de laïques reçurent ou envahirent les évèchés comme de purs domaines. Chacun s'occupa de ses intérêts temporels ou diocésains ; toute unité s'évanouit dans le gouvernement du clergé séculier. L'ordre monastique n'offrait pas un autre aspect; la règle de saint Benoît y était communément adoptée ; mais aucun lien , aucune administration générale ne liait entre eux les divers établissements ; chaque monastère subsistait et se gouvernait isolément ; en sorte qu'à la fin du vu* siècle , le régime aristocratique , qui dominait dans l'Eglise comme dans l'État, y était presque aussi désordonné , presque aussi incapable d'enfanter un gouvernement un peu général et régulier.
Rien n'était donc fondé , à cette époque, ni dans l'une ni dans l'autre des deux sociétés dont la société moderne est sortie : l'absence de règle et d'autorité publique y était plus complète , peut-être, qu'immédiatement après la chute de l'empire ; alors, du moins, les débris des institutions romaines et germaniques subsistaient encore, et maintenaient quelque ordre social au milieu des événements les plus désordonnés. Quand approcha la chute de la race mérovingienne, ces débris même étaient tombés en ruines, et nul édifice nouveau ne s'était encore élevé ; il n'y avait presque plus aucune trace de l'administration impériale, ni des mais , ou assemblées des hommes libres de la Germanie, et l'organisation féodale ne se laissait pas même entrevoir. A aucune époque, peut-être, le chaos n'a été si grand , l'État n'a si peu existé.
Cependant sous cette dissolution générale, dans la société civile et religieuse , se préparaient deux forces nouvelles , deux principes d'organisation et de gouvernement , destinés à se rapprocher et à s'unir, pour tenter enfin de mettre un terme au chaos, et de donner à l'État et à l'Église l'ensemble et la fixité qui leur manquaient.
Quiconque observera avec quelque attention la distribution des Francs sur le territoire gaulois, du vi'= au viii« siècle, sera frappé d'une différence considérable entre la situation des Francs d'Austrasie, placés sur les bords du Rhin , de la Moselle , de la Meuse, et celle des Francs de Neustric, transplantés dans le centre , l'ouest et le midi de la Gaule.
• I.cçon lôs |>. 2ô8— 2Ji.
Les premiers étaient probablement plus nombreux, et, à coup sûr, bien moins dispersés. Ils tenaient encore à ce sol d'où les Germains tiraient, pour ainsi dire , comme Antée de la terre , leur force et leur fécondité. Le Rhin seul les séparait de l'ancienne Germanie ; ils vivaient en relation continuelle, hostile ou pacifique, avec les peuplades germaines , et en partie franques , qui habitaient la rive droite. Cependant ils s'étaient bien établis dans leur nouvelle patrie, et voulaient fermement la garder. Ils étaient ainsi moins séparés que les Francs Neustriens des institutions et des mœurs de l'ancienne société germaine, et, en même temps, devenus propriétaires, ils contractaient chaque jour davantage les besoins et les habitudes de leur situation nouvelle, et de l'organisation sociale qui pouvait s'y adapter. Deux faits , contradictoires en apparence, mettent au grand jour ce caractère particulier des Francs Austrasiens. C'est surtout d'Austrasie que partent les bandes de guerriers qu'on voit, dans le cours des vi" et vn« siècles, se répandre encore, soit en Italie, soit dans le midi de la Gaule, pour s'y livrer à la vie d'incursion et de pillage ; et cependant c'est en Austrasie que paraissent les plus remarquables monuments du passage des Francs à l'état de propriétaires ; c'est sur les bords du Rhin , de la 3Ioselle et de la Meuse que sont les plus anciennes , les plus fortes de ces habitations qui devinrent des châteaux; en sorte que la société austrasienne est l'image la plus complète, la plus fidèle des anciennes mœurs et de la situation nouvelle des Francs ; c'est là qu'on rencontre le moins d'éléments romains, hétérogènes; c'est là que s'allient et se déploient avec le plus d'énergie l'esprit de conquête et l'esprit territorial , les instincts du propriétaire et ceux du guerrier.
Un fait si important ne pouvait manquer de se faire jour et d'exercer sur le cours des événements une grande influence ; la société austrasienne devait enfanter quelque institution , quelque force qui exprimât et développât son caractère. Ce fut le rôle de ses maires du palais, et en particulier de la famille des Pépin.
La mairie du palais se rencontre dans tous les royaumes francs. Je ne saurais entrer ici dans une longue histoire de l'institution ; je me bornerai à en marquer le caractère et les vicissitudes générales. Les maires ont été d'abord simplement les premiers surveillants, les premiers administrateurs de l'intérieur du palais du roi, les chefs qu'il mettait à la tête de ses compagnons, de ses Icudes, réunis encore autour de lui ; ils avaient mission de maintenir l'ordre parmi les hommes du roi . de leur rendre la justice, de veiller à toutes les atïaires . à tous les besoins de cette grande société do-
mcstique. Ils étaient les hommes du roi auprès des leudes ; c'est là leur premier caractère , leur premier état.
Voici le second. Après avoir exercé le pouvoir du roi sur ses leudes , ses maires du palais l'envahirent à leur protit. Les leudes, par les concessions de charges publiques et de bénéfices , ne tardèrent pas à devenir de grands propriétaires; cette nouvelle situation l'emporta sur celle de compagnons du roi ; ils se détachèrent de lui et se groupèrent ensemble pour défendre leurs intérêts communs; selon les besoins de leur fortune , les maires du palais leur résistèrent quelquefois , s'unirent à eux le plus souvent; et d'abord serviteurs de la royauté, ils devinrent enfin les chefs d'une aristocratie contre laquelle la royauté ne pouvait plus rien.
Ce sont là les deux principales phases de cette institution : elle prit en Austrasie , dans la famille des l'cpin , qui la posséda près d'un siècle et demi, plus d'extension et de fixité que partout ailleurs. A la fois grands propriétaires usufruitiers de la puissance royale, et chefs de guerriers, Pépin le Vieux, l'epin de Hcrstall , Charles-Martel et Pépin le Bref défendirent tour à tour ces divers intérêts , s'en approprièrent la puissance , et se trouvèrent ainsi les représentants de l'aristocratie , de la royauté et de cet esprit à la fois territorial et conquérant qui animait les Francs d'Austrasie, et leur assurait la prépondérance. Là résidait le principe de vie et d'organisation qui devait s'emparer de la société civile et la tirer, pour quelque temps du moins, de l'état d'anarchie et d'impuissance où elle était plongée. Les Pépin furent les dépositaires de sa force, les instruments de son action.
Dans la société religieuse , mais hors du territoire franc , se développait aussi une puissance capable d'y porter, d'y tenter du moins l'ordre et la réforme , la Papauté.
Je ne répéterai point ici , messieurs, ce que j'ai déjà dit des premières origines de la papauté , et des causes religieuses auxquelles elle dut l'extension progressive de son pouvoir. Indépendamment de ces causes , et sous un point de vue purement temporel, l'évêque de Rome se trouva placé dans la situation la plus favorable. Trois circonstances, vous vous le rappelez , contribuèrent surtout à établir le pouvoir des évêques en général : 1° leurs vastes domaines, qui leur firent prendre place dans cette hiérarchie de grands propriétaires, à laquelle la société européenne a si longtemps appartenu ; 2" leur intervention dans le régime municipal , et la prépondérance qu'ils exercèrent, dans les cités , en recueillant directement ou indirectement l'héritage des anciennes magistratures ; ô" enfin , leur
qualité de conseillers du pouvoir temporel, ils entourèrent les nouveaux rois, et les dirigèrent dans leurs essais de gouvernement. Sur cette triple base s'éleva dans les États naissants le pouvoir épiscopal. L'évêque de Rome fut, plus que tout autre, en mesure d'en profiler. Comme les autres, il était grand propriétaire; de très -bonne heure, il posséda, dans la campagne de Rome, dans le midi de l'Italie , sur les bords de la mer Adriatique , des domaines considérables. En tant que conseiller du pouvoir temporel, nul n'avaitune aussi belle chance; au lieu d'être, comme les évêques francs, espagnols, anglo-saxons, le serviteur d'un roi présent, il était le représentant, le vicaire d'un roi absent; il dépendait de l'empereur d'Orient, souverain qui gênait rarement son administration, et ne l'éclipsait jamais. L'empire, à la vérité, avait en Italie d'autres représentants que la papauté; l'exarque de Raveime et un duc qui résidait à Rome étaient, quant à l'administration civile, ses délégués véritables; mais, dans l'intérieur de Rome, les attributions de l'évêque même en matière civile , et à défaut d'attributions, son influence, lui conféraient presque tout le pouvoir. Les empereurs ne négligeaient rien pour le retenir dans leur dépendance ; ils conservaient avec grand soin le droit de confirmer son élection ; il leur payait certains tributs , et entretenait constamment à Constantinople, sous le nom iïapocrisiaire , un agent chargé d'y traiter toutes sesalïaireset de répondrede safidélité. Mais si ces précautions retardaient l'émancipation complète etextérieure des papes, elles n'empêchaient pas que leur indépendance ne fût grande, et qu'à titre de délégués de l'empire ils ne fussent de jour en jour plus près de devenir ses successeurs.
Comme magistrats municipaux, comme chefs du peuple dans les murs de Rome, leur situation n'était pas moins heureuse. Vous avez vu que , dans le reste de l'Occident, particulièrement dans la Gaule , et par l'inévitable elTet des désastres de l'invasion, le régime municipal alla dépérissant; il en resta bien des débris, l'évêque en disposait presque seul; mais ce n'étaient que des débris; l'importance des magistrats municipaux s'abaissait de jour en jour sous les coups désordonnés des comtes ou autres chefs barbares. Il n'en arriva point ainsi à Rome: le régime municipal, au lieu de s'ailaiblir, s'y fortifia ; Rome ne resta point dans la possession des Barbares ; ils ne firent que la saccager en passant; le pouvoir impérial en était trop éloigné pour y être réel; le régime municipal en devint bientôt le seul gouvernement; l'influence du peuple romain dans ses affaires fut beaucoup plus active, plus efficace aux vi" et vii<= siècles , qu'elle n'avait été dans les siècles précédents. Les magistrats mu-
DIX-NEUVIEME LEÇON
iiicipaux ileviiirent dos magistrats politiques; et l'évèque qui , sous des formes plus ou moins arrêtées, par des moyens plus ou moins directs, se trouvait en quelque sorte leur chef, eut la première part dans cette élévation générale et inaperçue vers une sorte de souveraineté, tandis qu'ailleurs le pouvoir cpiscopal ne dépassait pas les limites d'une étroite et douteuse administration.
Ainsi, à titre de propriétaires, de conseillers du souverain et de magistrats populaires, les évèques de Rome eurent en partage les meilleures chancesj et pendant que les circonstances religieuses tendaient à l'accroissement de leur pouvoir, les circonstances politiques eurent le même résultat, les poussèrent dans les mêmes voies. Aussi , dans le cours des vi« et vu" siècles , la papauté parvint-elle en Italie à un degré d'importance qu'elle était bien loin de posséder auparavant; et bien qu'elle fût, à la fin de celte époque, assez étrangère à la Gaule- Franque, bien que ses relations, soit avec les rois, soit avec le clergé franc, fussent devenues rares, tel était cependant son progrès général qu'en remettant le pied dans la monarchie et l'Église franque, elle ne pouvait manquer d'y paraître avec une force et un crédit supérieur à toute rivalité.
Voilà donc, messieurs, deux puissances nouvelles qui se sont formées et affermies au milieu de la dissolution générale : dans l'Etat franc, les maires du palais d'Austrasie, dans l'Eglise chrétienne, les papes ; voilà deux principes actifs , énergiques , qui semblent se disposer à prendre possession, l'un de la société civile , l'autre de la société religieuse, et capables d'y tenter quelque travail d'organisation, d'y rétablir quelque gouvernement.
Ce fut, en effet, par l'influence de ces deux principes et de leur alliance qu'éclata , au milieu du viii^ siècle , la crise dont nous cherchons le caractère et le sens. Nous les avons vus naître et grandir chacun de son côté : comment se rapprochèrent et s'unirent-ils?
Depuis le v" siècle, la papauté s'était mise à la tète de la conversion des païens. Le clergé des divers Etals d'occident, occupe soit de ses devoirs religieux locaux, soit de ses intérêts temporels, avait à peu près abandonné cette grande entreprise : les moines seuls, plus désintéressés et plus oisifs, continuaient à s'en occuper avec ardeur. L'évèque de Rome se chargea de les diriger et ils l'acceptèrent en général pour chef. A la iiii du vi^ siècle, Grégoire le Grand accomplit la plus importante de ces conversions, celle des Anglo-Saxons établis dans la Grande-Bretagne. Par ses ordres, des moines romains partirent pour l'entreprendre. Ils commencèrent par le pays de Kent, et Angustin, l'un d'entre eux , fut le premier archevêque de Canlor-
béry. L'Église anglo-saxonne se trouva ainsi, en Occident , la seule qui , au vu" siècle , dût son origine à l'Église romaine. L'Italie, l'Espagne, les Gaules étaient devenues chréliermes sans le secours de la papauté; leurs Églises ne tenaient à celle de Rome par aucune puissante filiation; elles étaient ses sœurs, non ses filles. La Grande-Bretagne, au contraire, reçut de Rome sa foi et ses premiers prédicateurs. Aussi était-elle , à cette époque, bien plus qu'aucune autre Église d'Occident, en correspondance habituelle avec les papes, dévouée à leurs intérêts , docile à leur autorité. Parune conséquence naturelle , et aussi à cause de la similitude des idiomes, ce fut surtoutavec des moines anglo-saxons que les papes entreprirent la conversion des autres peuples païens de l'Europe , entre autres des Germains. Il suffît de parcourir les vies des saints des vii^ et vTii'' siècles , pour se convaincre que la plupart des missionnaires envoyés aux Bavarois, aux Frisons, aux Saxons, Willibrod. Rupert . A\'illi bald, Winfried, venaient de la Grande-Bretagne. Ils ne pouvaient travailler à cette oeuvre sans entrer en relation fréquente avec les Francs d'Austrasie et leurs chefs. Les Austrasiens touchaient de toutes parts aux peuples d'outre-Rhin, luttaient sans cesse pour les empêcher d'inonder de nouveau l'Occident. Ne fut-ce que pour pénétrer dans ces contrées barbares , les missionnaires avaient besoin de traverser leur territoire et d'obtenir leur appui. Aussi ne manquaient-ils pas de le réclamer. Grégoire le Grand ordonna aux moines même qu'il envoyait dans la Grande-Bretagne, de passer par l'Austrasie, et les recommanda aux deux rois Théodoric et Théodebert , qui régnaient alors à Chàlons et à 3Ietz. La recommandation fut bien plus nécessaire et plus pressante quand il s'agit d'aller convertir les peuplades germaines. Les chefs austrasiens de leur côté, Arnoul, Pépin de llerstall, Charles-3Iartel . ne tardèrent pas à pressentir quels avantages pouvaient avoir pour eux de tels travaux. En devenant chrétiennes, ces peuplades incommodes devaient se fixer, subir quoique influence régulière, entrer du moins dans la voie de la civilisation. Les missionnaires d'ailleurs étaient d'excellents explorateurs de ces contrées avec lesquelles les communications étaient si difficiles ; on pouvait se procurer, par leur entremise, des renseignements, des avis; où trouver d'aussi habiles agents, d'aussi utiles alliés? .Vussi ralliance fut-elle bientôt conclue. C'est en Austrasie que les missionnaires qui se répandent en Germanie ont leur principal point d'appui; c'est de là qu'ils parlent, là qu'ils reviennent ; c'est au royaume d'Austrasie qu'ils rattachent leur conquêlcs spirituelles; c'est avec les maîtres de l'Austrasie d'une part, ol Us papes de
l'autre, qu'ils sont dans une intime et constante correspondance. Parcourez la vie, suivez les travaux du plus illustre et du plus puissant d'entre eux, saint Boniface, vous y reconnaîtrez tous les faits que je viens de vous faire entrevoir. Il était Anglo-Saxon, né vers 680, à Kirton, dans le comté de Devon, et s'appelait AVinfried. Moine de trèsbonne heure dans le monastère d'Exeter , et plus tard dans celui de Nutseil , on ne sait d'où lui vint le dessein de se vouer à la conversion des peuples germaniques ; peut-être ne fit-il que suivre l'exemple de plusieurs de ses compatriotes. Quoi qu'il en soit, dès l'an 713, on le voit prêchant au milieu des Frisons ; la guerre sans cesse renaissante entre eux et les Francs Austrasiens le chasse de leur pays; il retourne dans le sien, et rentre au monastère de Nutseil. En 718 , on le rencontre à Rome , recevant du pape Grégoire II une mission formelle et des instructions pour la conversion des Germains. Il va de Rome en Austrasie, s'entend avec Charles-Martel, passe le Rhin, et poursuit, avec une infatigable persévérance , chez les Frisons , les Thuringiens , les Bavarois , les Cattes , les Saxons , son immense entreprise. Sa vie entière y fut dévouée , et c'était toujours à Rome que se rattachaient ses travaux. En 725 , Grégoire II le nomme évêque ; en 752, Grégoire III lui confère les titres d'archevêque et de vicaire apostolique; en 758, Winfried , qui ne porte plus que le nom de Boniface, fait un nouveau voyage à Rome pour y régler définitivement les rapports de l'Eglise chrétienne qu'il vient de fonder, avec la chrétienté en général ; et pour lui , Rome est le centre, le pape est le chef de la chrétienté. C'est au profit de la papauté qu'il envoie de tous côtés les missionnaires placés sous ses ordres, qu'il érige des évéchés, conquiert des peuples. Voici le serment qu'il prêta lorsque le pape le nomma archevêque de Mayence , et métropolitain de tous les évèchés qu'il fonderait en Germanie :
Moi, Boniface, évêque, par la grâce de Dieu , je promets à toi, hienlieureux Pierre, prince des apôtres, et à ton vicaire, le bienheureux Grégoire , et à ses successeurs, par le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Trinité sainte et indivisible, et par ton corps sacré, ici présent, de garder toujours une irarfaite fidélité à la sainte Foi catholique, de demeurer, avec Taide de Dieu , dans l'unité de cette foi, de laquelle dépend, sans aucun doute, tout le salut des chrétiens; de ne me prêter, sur l'instigation de personne, à rien qui soit contre l'unité de l'Eglise universelle, et de prouver, en toutes choses, ma fidélité, la pureté de ma foi et mon entier dévouement à toi, aux intérêts de ton Eglise, qui a reçu de Dieu le pouvoir de lier et délier, à ton vicaire susdit et à ses successeurs. Et si j'apprends que des évêques agissent contre les anciennes règles des saints Pères, je m'engage à n'avoir avec eux ni alliance, ni communion; bien plus, à les réprimer, si je le peux; sinon, j'en informerai sur-le-champ mon seigneur apostolique. Et
si, ce qu'à Dieu ne plaise, je me laissais jamais aller, soit par mon penchant, soit par occasion, à faire quelque chose contre mes susdites promesses, que je sois trouvé coupable lors du jugement éternel, que j'encoure le châtiment d'Ananias et de Saphire qui osèrent vous abuser et vous dérober quelque chose de leurs biens. Moi, Boniface, humble évêque, j'ai écrit de ma propre main cette attestation de serment, et la posant sur le corps très -sacré du bienheureux Pierre, j'ai, ainsi qu'il est prescrit, prenant Dieu pour témoin et pour juge, prêté le serment que je promets de garder ».
Je joins à ce serment le compte rendu que Boniface nous a transmis lui-même des décrets du premier concile germanique tenu sous sa présidence
en 742 :
Dans notre réunion synodale, nous avons déclaré et décrété que nous voulions garder jusqu'à la fin de notre vie la foi et l'unité catholique, et la soumission envers l'Eglise romaine, saint Pierre et son vicaire ; que nous rassemblerions tous les ans le synode; que les métropolitains demanderaient le pallium au siège de Rome, et que nous suivrions canoniquement tous les préceptes de Pierre, afin d'être comptés au nombre de ses brebis. Et nous avons tous consenti et souscrit cette profession, et nous l'avons envoyée au corps de saint Pierre, prince des apôtres; et le clergé et le pontife de Rome l'ont reçue avec joie....
Si quelque évêque ne peut corriger ou réformer quelque chose dans son diocèse , qu'il en propose la réforme dans le synode, devant l'archevêque et tous les assistants, ainsi que nous avons nous -même promis avec serment à l'Eglise romaine que , si nous voyions les prêtres et les peuples s'écarter de la loi de Dieu , et si nous ne pouvions les corriger, nous en informerions fidèlement le siège apostolique et le vicaire de saint Pierre, pour faire accomplir la dite réforme. C'est ainsi, si je ne me trompe, que tous les évêques doivent rendre compte au métropolitain, et lui-même au pontife de Rome, de ce qu'ils ne réussissent pas à réformer parmi leurs peuples. Et ainsi ils n'auront pas sur eux le sang des âmes perdues '.
A coup sur , il est impossible de soumettre plus formellement à la papauté la nouvelle Eglise , les nouveaux peuples chrétiens.
Un scrupule m'arrête, messieurs , et j'ai besoin de l'exprimer : je crains que vous ne soyez tentés de voir surtout, dans cette conduite de saint Boniface, la part des motifs purement temporels , des combinaisons ambitieuses et intéressées : c'est assez la disposition de notre temps ; et nous sommes même un peu enclins à nous en vanter, comme d'une preuve de notre liberté d'esprit et de notre bon sens. Oui, messieurs , jugeons toutes choses avec pleine liberté d'esprit ; que le bon sens le plus sévère préside à tous nos jugements ; mais sachons bien que, partout où nous rencontrerons de grandes choses et de grands hommes , il y a eu d'autres mobiles que des combinaisons ambitieuses et des intérêts personnels. Sachons bien que la pensée de l'homme
s. Bonif. Epist., ep. 118; Bib. Pat., t. XIII , p. 119; cd. de Lyon. Labbp, Conc, t. VI, co). 1544-154.'».
DIX-NEUVIEME LEÇON
ne s'cli'vo , que son horizon ne s'agrandit que lorsqu'il se détache du monde et de lui-même , et que , si l'égoisnie joue dans l'histoire un rôle immense , celui de raclivité désintéressée et morale lui est, aux yeux de la plus rigoureuse critique, infiniment supérieur. Bonil'ace le prouve comme tant d'autres; tout dévoué qu'il était à la cour de Rome, il savait, au besoin, lui parler vrai, lui reprocher ses torts et la presser de prendre garde à elle-même. Il avait appris qu'elle accordait certaines autorisations , qu'elle permettait certaines licences dont se scandalisaient les consciences sévères j il écrit au pape Zacharie :
Ces hommes charnels, ces simples Allemands, ou Bavarois, ou Francs, s'ils voient faire à Rome quelqu'une des choses que nous défendons, croient que cela a été permis et autorisé par les prêtres, et le tournent contre nous en dérision, et s'en prévalent pour le scandale de leur vie. Ainsi , ils disent que chaque année, aux kalendes de janvier, ils ont vu, à Rome, et jour et nuit auprès de l'Eglise, des danses parcourir les places publiques, selon la coutume des païens, et pousser des clameurs à leur façon, et chanter des chansons sacrilèges ; et ce jour, disent - ils , et jusque dans la nuit , les tables sont chargées de mets, et personne ne voudrait prêter à son voisin, ni feu, ni fer, ni quoi que ce soit de sa maison. Ils disent aussi qu'ils ont vu des femmes porter, attachés à leurs jambes et à leurs bras, comme faisaient les païens, des phylactères et des bandelettes , et oËFrir toutes sortes de choses à acheter aux passants; et toutes ces choses, vues ainsi par des hommes charnels et peu instruits, sont un sujet de dérision et un obstacle à notre prédication et à la foi... Si votre Paternité interdit dans Rome les coutumes païennes, elle s'acquerra un grand mérite, et nous assurera un grand progrès dans la doctrine de l'Eglise '.
Je pourrais citer plusieurs lettres écrites avec autant de franchise et qui prouvent la même sincérité. Mais un fait parle plus haut que toutes les lettres du monde. Après avoir fondé neuf évêchés et plusieurs monastères, au point le plus élevé de ses succès et de sa gloire, en 7o3, c'est-à-dire à 73 ans, le missionnaire saxon demanda et obtint l'autorisation de quitter son archevêché de Mayence, de le remettre à Lulle, son disciple favori, et d'aller reprendre , chez les Frisons , encore païens , les travaux de sa jeunesse. Il rentra en effet au milieu des bois, des marais et des Barbares , et y fut massacré , en 715S, avec plusieurs de ses compagnons.
A sa mort , la conquête de la Germanie au christianisme était accomplie, et accomplie au profit de la papauté. Mais elle s'était failc aussi au profit des Francs d'Auslrasie, de leur sûreté, de leur pouvoir. En résultat c'était pour eux aussi bien que pour Rome qu'avait travaillé Boniface; c'est sur le sol de la Germanie , dans l'entreprise de la conversion de ses peuplades par les missionnaires
I s. Bonif., fp.ad Zachaiiam; rp. i:î2; Bih. Pn(.. I. \lf I , p. 12J ; éd. do Lyon.
saxons que se sont rencontrées et alliées les deux puissances nouvelles qui devaient prévaloir l'une dans la société civile, l'autre dans la société religieuse, les maires du palais d'Austrasie et les papes. Pour consommer leur alliance, et lui faire porter tous ses fruits, il ne fallait de part et d'autre qu'une occasion : elle ne tarda pas à se présenter.
J'ai déjà dit un mot de la situation de l'évéque de Rome vis-à-\ is des Lombards, et de leurs continuels efforts pour envahir un territoire qui, de jour en jour, devenait plus positivement son domaine. Un autre danger moins pressant, mais réel , lui venait aussi d'ailleurs. De même que les Francs d'Austrasie, les Pépin à leur tête, avaient à combattre, au nord, les Frisons et les Saxons, au midi, les Sarrasins, de même les papes élaient pressés par les Sarrasins et les Lombards. Leur situation était analogue. Mais les Francs remportaient des victoires sous Charles-Martel; la papauté, hors d'état de se défendre elle-même, cherchait partout des soldats. Elle essaya d'en obtenir de l'empereur d'Orient, il n'en avait point à lui envoyer. En 7-39, Grégoire III eut recours à Charles-Martel. Boniface se chargea de la négociation ; elle n'eut aucun résultat : Charles-3Iartel avait trop à faire pour son propre compte ; il n'eut garde de s'engager dans une nouvelle guerre. Mais l'idée s'établit à Rome que les Francs seuls pouvaient défendre l'Église contre les Lombards, et que tôt ou lard ils passeraient les Alpes à son profit.
Quelques années après , le chef de l'Austrasie, Pépin, fils de Charles-3Iartel, eut à son tour besoin du pape. Il voulait se faire déclarer roi des Francs, et quelque bien établi que fût son pouvoir, il y voulait une sanction. Je l'ai fait remarquer plusieurs fois, et ne me lasse point de le répéter, la force ne se suffit point à elle-même ; elle veut quelque chose de plus que le succès ; elle a besoin de se convertir en droit; elle demande ce caractère tantôt au libre assentiment des hommes, tantôt à la consécration religieuse. Pépin invoqua l'un et l'autre. Plus d'un ecclésiastique, Boniface peut-être, lui suggéra l'idée de faire sanctionner, par la papauté, son nouveau titre de roi des Francs; je n'entrerai pas dans les détails de la négociation entreprise à ce sujet ; elle offre des questions assez embarrassantes, des difficultés chronologiques : il n'en est pas moins certain qu'elle eut lieu, que Boniface la conduisit, que ses lettres au pape la laissent plusieurs fois entrevoir, qu'on le voit entre autres charger son disciple Lulle d'entretenir le pape d'affaires importantes sur lesquelles il aime mieux ne pas lui écrire. Enfin, on 7151 :
Rurchard, cvcque ilc Wurlzbourj, cl Fulrad, prclrc cha-
pelain, furent envoyés à Rome au pape Zacharie, afin de consulter le pontife touchant les rois qui étaient alors en France, et qui n'en avaient encore que le nom sans en avoir aucunement la puissance. Le pape répondit, par un messager, qu'il valait mieux que celui qui possédait déjà l'autorité de roi le fût en effet, et donnant son plein assentiment, il enjoignit que Pcpin fût fait roi... Pépin fut donc proclamé roi des Francs, et oint, pour cette liante dignité, de l'onction sacrée par la sainte main de Boniface, archevêque et martyr d'heureuse mémoire, et élevé sur le trône, selon la coutume des Francs, dans la ville de Soissons. Quant à Childéric, qui se parait du faux nom de roi, Pcpin le fit raser et mettre dans un monastère '.
Telle fut, messieurs, la marche progressive de cette révolution; telles en furent les causes indirectes et véritables. On Ta représentée dans ces derniers temps ^ (et j'ai moi-même contribué à répandre cette idée^), comme une nouvelle invasion germanique , comme une seconde conquête de la Gaule par les Francs d'Austrasie , bien plus Barbares , plus Germains que les Francs de Neustrie, qui s'étaient peu à peu fondus avec les Romains. Tel a été, en effet, le résultat, et pour ainsi dire, le caractère extérieur de l'événement ; mais ce qui le caractérise ne suffit point à l'expliquer ; il a eu des causes plus lointaines et plus profondes que la continuation ou le renouvellement de la grande invasion germaine. Je viens de les mettre sous vos
« Annales d'Eyinhard, t. III, p. 4, dans mn Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France.
2 Histoire des Français, par M. de Sismondi , tome H, p. 168—171.
3 Voyez mes Essais sur l'Histoire de France, 3>^ Essai, p. 67-85.
yeux. La société civile gallo-franque était dans une complète dissolution ; aucun système, aucun pouvoir n'était parvenu à s'y établir, et à la fonder en la réglant. La société religieuse était tombée à peu près dans le même état. Deux principes de régénération s'étaient développés peu à peu : chez les Francs d'Austrasie, la mairie du palais ; à Rome, la papauté. Ces puissances nouvelles se trouvèrent naturellement rapprochées par l'entreprise de la conversion des peuplades germaniques, à laquelle elles avaient un intérêt commun. Les missionnaires, et spécialement les missionnaires anglo-saxons, furent les agents de ce rapprochement. Deux circonstances particulières, le péril que les Lombards faisaient courir à la papauté , et le besoin qu'eut Pépin du pape pour faire sanctionner son titre de roi , en firent une étroite alliance. Elle éleva dans la Gaule une nouvelle race de souverains, détruisit en Italie le royaume des Lombards, et poussa la société gallo-franque, civile et reUgieuse, dans une route qui tendait à faire prévaloir dans l'ordre civil la royauté, dans l'ordre religieux la papauté. Tel vous apparaîtra en effet le caractère des essais de civilisation tentés en France par les Carlovingiens, c'est-à-dire par Charlemagne, vrai représentant de cette direction nouvelle, quoiqu'il ait échoué dans ses desseins, et n'ait fait que jeter, pour ainsi dire, un pont entre la barbarie et la féodalité. Cette seconde époque , messieurs, l'histoire de la civilisation en France sous les Carlovingiens , dans ses phases diverses , sera l'objet de la seconde partie de ce cours, (applaudissements.)
■— -~ii^®<S,<yS
VINGTIEME LEÇON
VINGTIÈME LEÇON
Règne de Charlemagne. — Grandeur de son nom. — Est -il vrai qu'il n'ait rien fondé, que tout ce qu'il avait fait ait péri avec lui?— De l'action des grands hommes. — Ils jouent un iloul)le rôle. — Ce qu'ils font, en vertu du premier, est durable; ce qu'ils tentent, sous le second , passe comme eux. — Exemple de ÎSapok'on. — De la nécessité de bien savoir l'histoire des événements sous Charlemagne, pour comprendre celle de la civilisation. — Comment ou peut résumer les événements en tableaux. —1» De Charlemagne, comme guerrier et conquérant. — Tableau de ses principales expéditions. — De leur sens et de leurs résultats. — 2" De Charlemagne, comme administrateur et législateur. — Du gouvernement des provinces. — Du gouvernement central. — Tableau des asseml)lées nationales sous son règne. — Tableau de ses capitulaires — Tableau des actes et documents qui nous restent de cette époque.— 3" De Charlemagne, comme protecteur du développement intellectuel. — Tableau des hommes célèbres contemporains. — Appréciation des résultats généraux et du caractère de son règne.
Messieurs ,
Nous entrons dans la seconde grande époque de rWstoire de la civilisation française, et en y entrant, au premier pas, nous y rencontrons un grand homme. Charlemagne n'a été ni le premier de sa race, ni l'auteur de son élévation. Il reçut de Pépin, son père, un pouvoir tout fondé. J'ai essayé de vous faire connaître les causes de cette révolution et son vrai caractère. Quand Charlemagne devint roi des Francs, elle était accomplie ; il n'eut pas même besoin de la défendre. C'est lui cependant qui a donné son nom à la seconde dynastie, et dès qu'on en parle, dès qu'on y pense , c'est Charlemagne qui se présente à l'esprit comme son fondateur et son chef. Glorieux privilège d'un grand homme! Nul ne s'en étonne, nul ne conteste à Charlemagne le droit de nommer sa race et son siècle. On lui rend même souvent des hommages aveugles ; on lui prodigue , pour ainsi dire, au hasard le génie et la gloire. Et en même temps, on répète qu'il n'a rien fait, rien fondé, que son empire,ses lois , toutes ses œuvres ont péri avec lui. Et ce lieu commun historique amène une foule de lieux communs moraux sur l'impuissance des grands hommes , leur inutilité , la vanité de leurs desseins , et le peu de traces réelles qu'ils laissent dans le monde, après l'avoir sillonné en tous sens.
Tout cela serail-il vrai, messieurs? La deslinoc des grands hommes ne serait-elle en ctretquede peser sur le genre humain et de l'étonner? Leur activité, si forte, si hrillanle . n'aurail-elle aucun résultat durable? Il en coûte fort cher d'assister
à ce spectacle; la toile baissée, n'en resterait -il rien? Faudrait- il ne regarder ces chefs puissants et glorieux d'un siècle et d'un peuple que comme un fléau stérile, tout au moins comme un luxe onéreux ? Charlemagne, en particulier, ne serait-il rien de plus ?
Au premier aspect, il semble qu'il en soit ainsi, et que le lieu commun ait raison. Ces victoires, ces conquêtes, ces institutions, ces réformes, ces desseins, toute celte grandeur, toute cette gloire de Charlemagne se sont évanouies avec lui ; on dirait un météore sorti tout à coup des ténèbres de la barbarie pour s'aller perdre et éteindre aussitôt dans les ténèbres de la féodalité. Et l'exemple n'est pas unique dans l'histoire; le monde a vu plus d'une fois, nous avons vu nous-mêmes un enapire semblable, un empire qui prenait plaisir à se comparer à celui de Charlemagne , et en avait le droit, nous l'avons vu tomber également avec un homme.
Gardez-vous cependant, messieurs . il'cn croire ici les apparences : pour comprendre le sens des grands événements et mesurer l'aclion des grands hommes, il faut pénétrer plus avant.
Il y a dans l'activité d'un grand homme deux parts ; il joue deux riMes : on peut marquer deux époques dans sa carrière. Il comprend mieux que tout autre les besoins de son lenips. les besiun.'v réels , actuels , ce qu'il faut à la société contemporaine pour vivre et se développer régulièrement. Il le comprend, dis-je, mieux que tout autre , et il sait aussi mieux que tout autre s'emparer de toutes les forces sociales et les diriger vers ce but. De là
lî).
son pouvoir et sa gloire : c'est là ce qui fait qu'il est, dès qu'il paraît, compris, accepté, suivi, que tous se prêtent et concourent à l'action qu'il exerce au profit de tous.
Il ne s'en tient point là : les besoins réels et généraux de son temps à peu près satisfaits , la pensée et la volonté du grand homme vont plus loin. Il s'élance hors des faits actuels ; il se livre à des vues qui lui sont personnelles ; il se complaît à des combinaisons plus ou moins vastes, plus ou moins spécieuses , mais qui ne se fondent point , comme ses premiers travaux, sur l'état positif, les instincts communs, les vœux déterminés de la société ; en combinaisons lointaines et arbitraires; il veut, en un mot, étendre indéfiniment son action, posséder l'avenir comme il a possédé le présent.
Ici commencent l'égoïsme et le rêve : pendant quelque temps , et sur la foi de ce qu'il a déjà fait, on suit le grand homme dans cette nouvelle carrière ; on croit en lui, on lui obéit; on se prête, pour ainsi dire, à ses fantaisies, que ses flatteurs et ses dupes admirent même et vantent comme ses plus sublimes conceptions. Cependant le public, qui ne saurait demeurer longtemps hors du vrai, s'aperçoit bientôt qu'on l'entraîne où il n'a nulle envie d'aller, qu'on l'abuse et qu'on abuse de lui. Tout à l'heure le grand homme avait mis sa haute intelligence, sa puissante volonté au service de la pensée générale, du vœu commun; maintenant il veut employer la force publique au service de sa propre pensée, de son propre désir; lui seul sait et veut ce qu'il fait. On s'en inquiète d'abord ; bientôt on s'en lasse ; on le suit quelque temps mollement, à contre-cœur; puis on se récric, on se plaint; puis enfin on se sépare ; et le grand homme reste seul, et il tombe ; et tout ce qu'il avait pensé et voulu seul , toute la partie purement personnelle et arbitraire de ses œuvres tombe avec lui.
Je ne me refuserai point à emprunter de notre temps le flambeau qu'il nous ofl"re en cette occasion pour en éclairer un temps éloigné et obscur. La destinée et le nom de Napoléon sont maintenant de l'histoire ; je ne ressens pas le moindre embarras à en parler, et à en parler avec liberté.
Personne n'ignore qu'au moment où il s'est saisi du pouvoir en France, le besoin dominant, impérieux de notre patrie, était la sécurité, au dehors, de l'indépendance nationale, au dedans, de la vie civile. Dans la tourmente révolutionnaire, la destinée extérieure et inlérieurc , l'Etat et la société avaient été également compromis. Replacer la France nouvelle dans la confédération européenne, la faire avouer, accuediir des autres États, et la constituer au dedans d'une manière paisible, régu-
lière ; la mettre en un mot en possession de l'indépendance et de l'ordre , seuls gages d'un long avenir, c'était là le vœu, la pensée générale du pays. Napoléon la comprit et l'accomplit ; le gouvernement consulaire fut dévoué à cette tâche.
Celle-là terminée ou à peu près , Napoléon s'en proposa mille autres ; puissant en combinaisons et d'une imagination ardente, égoïste et rêveur, machinateur et poëte, il épancha pour ainsi dire son activité en projets arbitraires, gigantesques, enfants de sa seule pensée, étrangers aux besoins réels de notre temps et de notre France. Elle l'a suivi quelque temps à grands frais dans cette voie, qu'elle n'avait point choisie; un jour est venu où elle n'a pas voulu l'y suivre plus loin, et l'empereur s'est trouvé seul , et l'empire a disparu ; et toutes choses sont retournées à leur propre état , à leur tendance naturelle.
C'est un spectacle analogue, messieurs , que nous offre, au ix*^ siècle, le règne de Charlemagne. Malgré d'immenses différences de temps , de situation, de forme , de fond même , le phénomène général est semblable : ces deux rôles d'un grand homme , ces deux époques de sa carrière se retrouvent dans Charlemagne comme dans Napoléon. Essayons de les démêler.
Ici je rencontre une difficulté qui m'a préoccupé longtemps et que je ne me flatte pas d'avoir complètement surmontée. Au commencement de ce cours , je vous ai engagés à lire une histoire générale de la France : je ne vous ai point raconté les événements ; je n'ai cherché que les résultats généraux , l'enchaînement des causes et des effets , le progrès de la civilisation, caché sous les scènes extérieures de l'histoire ; quant aux scènes mêmes, j'ai supposé que vous les connaissiez. Jusqu'à présent je me suis peu inquiété de savoir si vous aviez pris ce soin : sous la race mérovingienne , les événements proprement dits sont si peu nombreux, si monotones, qu'il est moins nécessaire d'y regarder de très-près : les faits généraux seuls sont importants, et ils peuvent, jusqu'à un certain point, être mis en lumière et compris sans une connaissance exacte des détails. Sous le règne de Charlemagne, il en est tout autrement : les guerres, les vicissitudes politiques de tout genre sont nombreuses, éclatantes; elles tiennent une grande place, et les faits généraux sont cachés fort loin derrière les faits spéciaux qui occupent le devant de la scène. L'histoire proprement dite enveloppe et couvre l'histoire de la civilisation. Celle-ci ne vous sera pas claire si l'autre ne vous est pas présente; je ne puis vous raconter les événements, et vous avez besoin de les savoir.
J'ai tenté de les résumer eu tableaux, de présen-
VINGT1E3IE LEÇON
ter sous celte forme les faits spéciaux de cette époque, ceux-là du moins qui tiennent de près aux faits généraux et aboutissent immédiatement à l'histoire de la civilisation. On regarde aujourd'hui, et avec raison , les tableaux statistiques comme un des meilleurs moyens d'étudier, sous certains rapports, l'état d'une société; pourquoi n'appliqueraiton pas à l'étude du passé la même méthode ? elle ne le reproduit point vivant et animé, comme le récit, mais elle en relève, pour ainsi dire, la charpente, et empêche les idées générales de flotter dans le vague et au hasard. A mesure que nous avancerons dans le cours de la civilisation, nous serons souvent obligés de l'employer.
Trois caractères essentiels paraissent dans Char-
lemagne : on peut le considérer sous trois points de vue principaux : 1° comme guerrier et conquérant, 2° comme administrateur et législateur, 3 ' comme protecteur des sciences, des lettres , des arts , du développement intellectuel en général. Il a exercé une grande puissance au dehors par la force , au dedans , par le gouvernement et les lois; il a voulu agir et il a agi en effet sur l'homme luimême, sur l'esprit humain comme sur la société. J'essayerai de vous le faire connaître sous ces trois aspects, en vous présentant, en tableaux, les faits qui s'y rapportent et desquels se peut déduire l'histoire de la civilisation.
Je commence par les guerres de Charlemagne : en voici les faits les plus essentiels.
TAELEAl' DES PRINCIPALES EXPÉDITIONS BE CHARLEMAGNE.
DATE
e:vnemis.