‹ Cours d'histoire moderneChapitre 9 sur 74 · C. XXII · texte numérisé non relu

C. XXII

Conc. (rOrlt'.ins on Tt'tA ; ,

une dans l'intérieur du monastère, et d'y célébrer le service divin. On le leur accorda sans peine : mais il fallait des prêtres pour desservir ces églises ; or, les moines n'étaient pas prêtres, et n'avaient pas droit de célébrer l'office. On leur donna des prêtres, et le clergé extérieur eut dès lors le pied dans l'intérieur des monastères; il y envoya des hommes à lui, des délégués, des surveillants. Par ce seul fait, l'indépendance des moines essuyait déjà une grave atteinte ; ils s'en aperçurent , et essayèrent de remédier au mal ; ils demandèrent qu'au lieu de prêtres envoyés du dehors , l'évêque ordonnât prêtres quelques moines. Le clergé y consentit, et sous le nom de hieromonachi , les monastères eurent des prêtres choisis dans leur sein. Us y étaient bien un peu moins étrangers que ceux qui venaient du dehors , cependant ils appartenaient au clergé séculier, prenaient son esprit, s'associaient à ses intérêts, se séparaient plus ou moins de leurs frères ; et par cette seule distinction établie dans l'intérieur du monastère entre les simples moines et les prêtres, entre ceux qui assistaient aux offices et ceux qui les célébraient, l'institut monastique perdit déjà quelque chose de son indépendance et de son homogénéité.

La perte était si réelle que plus d'un supérieur de monastère, plus d'un abbé s'en aperçut, et tenta de la réparer, de la limiter du moins. Les règles de plusieurs ordres monastiques parlent des prêtres établis dans le monastère, avec un sentiment de méfiance, et s'appliquent à en restreindre tantôt le nombre, tantôt l'influence. Saint Benoit inséra formellement dans la sienne deux chapitres à ce sujet :

Si un abbé, dit-il, veut faire ordonner pour lui un prêtre ou un diacre, qu'il choisisse parmi les siens quelqu'un qui soit digne de s'acquitter des fonctions sacerdotales. Mais que celui qui sera ordonné se garde de tout orgueil , et qu'il ne prétende rien qui ne lui soit prescrit par l'abbé ; qu'il sache qu'il est encore plus assujetti qu'un autre à la discipline régulière ; que le sacerdoce ne lui soit pas une occasion d'oublier l'obéissance et la règle ; mais que de plus en plus il avance en Dieu ; qu'il se tienne toujours à la fonction par où il est entré dans le monastère, sauf les devoirs de l'autel, quand même, par le choix de la congrégation et la volonté de l'abbé, il serait, à cause des mérites de sa vie, porté à un rang plus élevé. Qu'il sache qu'il doit observer la règle établie par les doyens et les prieurs ; que s'il ose agir autrement, il soit jugé non comme prêtre, mais comme rebelle. Et si, après avoir été souvent averti , il ne se corrige pas, que l'évêque même soit a])pelé en témoignage. S'il ne s'anu-nde pas, et que ses fautes soient éclatantes, qu'il soit chassé du monastère, dans le cas cependant où sa révolte serait telle qn il ne voudrait pas se soumettre ni obéir à la règle '.

Si quelqu'un de l'ordre des prêtres demande à être reçu

3 «.'7 rf<- s. B

dans le monastère, qu'on n'y consente pas siir-le-cliami) ; s'il persiste dans sa dcnianJe , qu'il sache qu'il sera assujetti à toute la discipline de la règle , et que rien ne lui en soit relâché '.

Cette crainte un peu jalouse, cette vigilance à réprimer l'orgueil des prêtres , à les assujettir à la vie des moines, se manifestent aussi ailleurs et par d'autres symptùmes; elles n'en prouvent que mieux les progrès du clergé extérieur dans l'intérieur des monastères, et le danger qu'il faisait courir à leur ancienne indépendance.

Elle avait à subir un bien autre échec. Non contents d'être séparés de la société laïque, et élevés au-dessus d'elle par leurs privilèges, les moines conçurent bientôt l'ambition d'entrer pleinement dans la société ecclésiastique, de participer aux privilèges et au pouvoir du clergé. Cette ambition se révèle de très-bonne heure dans l'institut monastique. Elle n'était pas approuvée de tous. Les moines exaltés et rigides, ceux dont l'imagination était fortement saisie de la sainteté de la vie monastique et aspirait à toutes ses gloires, répugnaient à recevoir les ordres sacrés. Les uns regardaient la cléricature comme une vie plus mondaine, qui les détournait de la contemplation des choses divines : les autres se jugeaient indignes de la prêtrise , et ne se trouvaient pas dans un état assez parfait pour célébrer l'ofïîce divin. De là naissaient, dans les rapports des moines et du clergé , de singuliers incidents. Au iv» siècle, pendant que saint Épiphane était évêque dans l'île de Chypre , un moine , nommé Paulinien, célèbre par ses vertus, et en grande odeur de sainteté, se trouvait dans l'île. IMusicurs fois on lui avait proposé de le faire prêtre ; il s'y était toujours refusé, disant qu'il en était indigne; mais saint Épiphane voulait absoluinent le consacrer. Voici comment il s'y prit; c'est luimême qui le raconte :

Pendant qu'on célébrait la messe dans l'église d'un village qui est près de notre monastère, à son insu et lorsqu'il ne s'y attendait aucunement, nous l'avons fait saisir par plusieurs diacres, et nous lui avons fait tenir la bouche, de peur que, voulant s'échapper, il ne nous adjurât par le nom de Christ. Nous l'avons d'abord ordonné diacre, et nous l'avons sommé, par la crainte qu'il avait de Dieu, d'en remplir l'office. 11 résistait fortement, soutenant qu'il était indigne. 11 a fallu presque le contraindre, car nous avons eu grande peine à le persuader par les témoignages des Écritures, et en lui alléguant les ordres de Dieu. Et lorsqu'il a eu fait les fonctions de diacre dans le saint sacrifice, nous lui avons de nouveau fait tenir la bouche avec une extrême difficulté; nous l'avons ordonné prêtre; et, par les mêmes raisons que nous lui avions déjà'fait valoir, nous l'avons décidé à siéger au rang des prêtres ^.

' Reg. de S. Ben., c, ijc.

a Saint Épiphane, lettre à Jean, évêque de Jérusalem, l. II, p. 312.

^ Saint Jérôme, lettre 4, ad RusUcum.

On en venait rarement à de si violentes extrémités ; mais je pourrais citer plusieurs autres exemples de moines qui répugnaient sincèrement à devenir prêtres, et s'y refusaient obstinément.

Telle n'était pas cependant, il s'en fallait bien, leur disposition générale. La plupart avaient grande envie d'entrer dans les ordres , car le clergé était le corps supérieur : c'était s'élever qu'être reçu dans son sein, n Si le désir de devenir clerc te pii> que , dit saint Jérôme à un moine, apprends afin '1 de pouvoir enseigner ; ne prétends pas être soli> dat sans avoir été milicien , et maître avant d'a- 1) voir été disciple ^. »

Le désir de devenir clerc piquait en effet si vivement les moines , que Cassien le range parmi les tentations dont le démon les poursuit, et spécialement parmi celles qu'il attribue au démon de la vaine gloire :

Quelquefois, dit il, le démon de la vaine gloire inspire à un moine le désir des degrés de la cléricature, de la prêtrise ou du diaconat. A l'en croire, s'il en était revêtu malgré lui , il en remplirait les devoirs avec tant de rigueur qu'il pourrait donner des exemples de sainteté même aux autres prêtres, et qu'il gagnerait à l'Eglise beaucoup de gens, nonseulement par sa belle façon de vivre, mais par sa doctrine et ses discours 4.

Et il raconte à ce sujet l'anecdote suivante, singulière preuve, en effet, de la passion avec laquelle certains moines aspiraient à devenir prêtres, et de l'empire que prenait sur leur imagination ce désir :

Je me souviens, dit-il, que pendant mon séjour dans la solitude de Scythie , un vieillard m'a raconté qu'étant allé un jour à la cellule d'un certain frère pour le visiter, comme il approchait de la porte, il l'entendit prononcer au dedans certaines paroles; il s'arrêta un peu, voulant savoir ce qu'il lisait de l'Ecriture, ou bien ce qu'il redisait de mémoire, selon l'usage. Et comme ce pieux espion, l'oreille appliquée à la porte, écoutait curieusement, \\ s'aperçut que l'esprit de vaine gloire tentait le frère, car il parlait comme s'il adressait, dans l'église, un sermon au peuple. Le vieillard s'arrêta encore, et il entendit que le frère, après avoir fini son sermon, changeait d'office et faisait fonction de diacre à la messe des Catéchumènes. Il frappa enfin à la porte, et le frère vint à sa rencontre avec sa vénération accoutumée, et l'introduisit dans sa cellule. Puis, un peu tourmenté dans sa conscience des pensées qui l'avaient occupé, il lui demanda depuis combien de temps il était Ik, craignant sans doute de lui avoir fait l'injure de le faire attendre à la porte, et le vieillard lui répondit en souriant : « Je suis arrivé au » moment où tu célébrais la messe des Catéchumènes 5. »

A coup sur, des hommes à ce point préoccupés d'un tel désir devaient y sacrifier, sans hésiter, leur indépendance. Voyons comment ils atteignirent leur but et quels résultats eut pour eux le succès.

4 Cassien, de Ccenob. inst,, xi, 1^

5 Cassien, de Cœnob., c. xv.

0UINZIÈ3IE LEÇON.

Le clergé vit d'abord l'ambition des moines avec assez de jalousie et de méûance. Dès le iv siècle, quelques évoques, plus hardis ou plus clairvoyants que d'autres, ou dans quelque dessein particulier, les accueillirent avec faveur. Saint Athanasc , par exemple , évêque d'Alexandrie , engagé dans sa grande lutte contre les Ariens, parcourut les monastères d'Egypte, combla les moines de marques de distinction, et en choisit plusieurs pour les ordonner prêtres, et même les faire cvèqucs. Les moines étaient orthodoxes, ardents, populaires. Athanasc comprit qu'il aurait là des alliés puissants et dévoués. Son exemple fut suivi, en Occident, par quelques évéques. notamment par saint Ambroise à Milan, et par Eusèbe, évêque de Verceil. Mais l'épiscopat en général tint une autre conduite ; il continua de traiter froidement, avec méflance, les prétentions des moines, et de les combattre sous main. Les preuves en sont écrites jusqu'au vir siècle. A la fin duiv, par exemple, l'évèque de Rome, saint Sirice (384-598), permet qu'on leur confère les ordres sacrés; mais il recommande qu'on ne leur remette aucun des intervalles qui doivent les séparer, de peur qu'un trop grand nombre de moines ne pénètrent trop promptement dans le clergé. Au milieu du siècle suivant, saint Léon le Grand (440-460), engage Maxime, patriarche d'Antiochc, à ne pas donner trop facilement aux moines de son diocèse, même aux plus saints, la permission de prêcher, car leur prédication peut avoir , pour l'empire du clergé, de graves conséquences. A la fin du vi" siècle, saint Grégoire le Grand recommande aux évéques de ne prendre que rarement des moines ordonnés pour prêtres de paroisse , et de ne les employer qu'avec réserve. A tout prendre, et au milieu même de la faveur qu'il leur témoigne, l'épiscopat se montre toujours jaloux des moines, et enclin à les écarter du clergé.

Mais le progrès de leur popularité surmonta bientôt cette secrète résistance. Il fut bientôt établi que leur vie était la vie chrétienne par excellence, qu'elle surpassait en mérite celle duclergéexlérieur, qu'il n'avait rien de mieux à faire que de les imiter, et qu'un prêtre, ou même un évêque, en se faisant moine, avançait dans les voies de la sainteté et du salut. Les conciles, eux-mêmes, composés d'évéques, proclamèrent ces maximes :

Si des clercs, dit un concile de Tolède, désirant suivre une meilleure vie, veulent embrasser la règle des moines, que révoque leur donne libre accès dans les monastères, et ne gène en rienle dessein de ceux qui veulent se livrer à la contemplation".

Quand elles furent généralement reconnues, il

■ Conc. di- Tolède, en 633, c. n.

■> Conr. de Tolède, en 633, e ii.

n'y eut plus moyen de résister à l'invasion des moines, ni de leur mesurer la prêtrise et l'épiscopat avec parcimonie. Au commencement du vii"^ siècle, Boniface IV proclame qu'ils sont plus quàm idonei, plus que propres à toutes les fonctions de la cléricature; et peu à peu, les événements et les esprits marchant toujours dans ce sens, les moines se trouvèrent incorporés dans le clergé, et tout en conservant une existence distincte, associés, en toute occasion, à ses privilèges et à son pouvoir. Il est impossible de déterminer avec exactitude la date précise de cette admission ; elle a été progressive et longtemps incomplète ; au viii« siècle même, les moines sont quelquefois encore appelés laïques, et considérés comme tels. Cependant on peut dire que, vers la fin du vi« et au commencement du vu" siècle, la révolution à laquelle ils avaient travaillé, depuis la fin du iv«, était consommée j ils étaient décidément des clercs. Voyons quels en furent les résultats pour leur situation extérieure, et ce que devinrent les moines dans le clergé, lorsqu'ils en firent décidément partie.

Il est évident qu'ils y durent perdre beaucoup d'indépendance, et que l'autorité des évéques sur les monastères s'étendit et s'affermit nécessairement. Vous savez quel était , du vii^^ au viii" siècle, le pouvoir de l'épiscopat sur les prêtres de paroisse. Le sort des moines ne fut pas meilleur. Ces petites associations que nous venons de voir si indépendantes, sur lesquelles les évéques avaient à peine une juridiction morale, qu'ils travaillaient avec tant de soin à attirer sous leur empire, voici comment, dès le vii'= siècle , elles étaient traitées; je laisse parler les conciles eux-mêmes :

Il a été annoncé au présent concile que les moines, par l'ordre des évoques, étaient assujettis à des travaux servilcs. et que, contre les instituts canoniques, les droits des monastères étaient usurpés avec une témérité illégitime; de telle sorte qu'un monastère devenait presque un domaine, et que cette illustre partie du corps de Christ était presque réduiîe à fignoniinie et à la servitude. Kous avertissons donc lc> cliefs des églises qu'ils ne commettent plus rien de semblable ; et que les évéques ne fassent dans les monastères que ce que leur prescrivent les canons, c'est-à-dire exhorter les moines à une vie sainte, instituer les abbés et autres officiers, et réformer les choses qui seraient contre la règle '...

Quant aux présents qui sont faits à un monastère, que les évéques n'y touchent point 3...

Une chose déplorable a lieu, que nous sommes forcés d'extirper par une censure sévère. Nous avons appris que certains évéques... établissent injustement prélats dans certains monastères... quelques-uns de leurs parents ou de leurs favoris... et leur procurent des avantages iniques, afin de so faire donner ensuite par eux, soit ce qui est en effet régulièrement dû à l'évèque du diocèse, soit tout ce que peut raviiau monastère la violence de l'exacleur qu'ils ont envoyé *.

5 Conc. de Lêrida, en 524, e. m.

■i Cnnc. de Tolède, en 635, o. m.

Je pourrais niuiiiplii'r beaucoup ces cilalions : toutes attesteraient également que les monastères subissaient à cette époque, de la part des évèques, une odieuse tyrannie.

Ils avaient cependant des moyens de résistance, et en firent usage. Pour en bien expliquer la nature, permettez- moi de laisser là un moment les moines, et d'appeler votre attention sur un fait analogue, et beaucoup plus connu.

Personne n'ignore que, du viii" au x'= siècle, les villes qui subsistaient encore dans la Gaule, grandes ou petites, furent amenées à entrer dans la société féodale , à revêtir tous les caractères de ce régime nouveau, à prendre place dans sa hiérarchie, à en contracter les obligations pour en posséder les droits , à vivre sous le patronage d'un seigneur. Ce patronage était dur, déréglé et les villes en supportaient impatiemment le poids. De très-bonne heure , dès qu'elles furent engagées dans la féodalité , elles essayèrent de le secouer , de ressaisir quelque indépendance. Quels furent leurs moyens ? Il y avait, dans les communes, des débris de l'ancien régime municipal : dans leur condition misérable, elles choisissaient encore quelques obscurs magistrats : quelques propriétés leur restaient j elles les administraient elles-mêmes : elles conservaient, en un mot, à certains égards, une existence distincte de celle qu'elles avaient revêtue en entrant dans la société féodale , une existence qui se rattachait à des institutions, à des principes, à un état social tout différents. Ces restes de leur ancienne existence , ces débris du régime municipal devinrent le point d'appui à l'aide duquel les communes luttèrent contre le maître féodal qui les avait envahies , et ressaisirent progressivement quelque liberté.

Un fait analogue s'est accompli dans l'histoire des monastères et de leurs rapports avec le clergé. Vous venez de voir les moines entrant dans la société ecclésiastique, et tombant sous l'autorité des cvêques , comme les communes entrèrent plus tard dans la société féodale, et tombèrent sous l'autorité des seigneurs. Mais les moines conservèrent aussi quelque chose de leur existence primitive, de leur indépendance originaire j on leur avait donné, par exemple, des domaines : ces domaines ne furent point confondus avec ceux de l'évêque , dans le diocèse duquel le monastère était situé; ils n'allèrent pas se perdre dans celte masse commune des biens de l'Eglise dont l'évêque avait seul l'administration : ils demeurèrent la propriété distincte et personnelle de chaque établissement. Les moines continuèrent aussi d'exercer quelques-uns de leurs droits , l'élection de leur abbé et des autres officiers monastiques, l'administration inté-

rieure du monastère, etc. De même donc que les communes retinrent quelques débris du régime municipal et de leurs propriétés, et s'en servirent pour lutter contre la tyrannie féodale , de même les moines retinrent quelques débris de leur constitution intérieure et de leurs biens, et s'en servirent pour lutter contre la tyrannie épiscopale. En sorte que les communes ont marché dans la route et sur les pas des monastères ; non qu'elles les aient imités , mais parce que la même situation a amené les mêmes résultats.

Suivons dans ses vicissitudes la résistance des moines contre les évêques ; vous verrez se développer de plus en plus cette analogie.

La lutte se borna d'abord à des plaintes, à des réclamations portées, soit à l'évêque lui-même, soit aux conciles. Quelquefois les conciles les accueillaient et rendaient des canons pour faire cesser le mal : je vous ai lu tout à l'heure des textes qui le prouvent. Mais un remède écrit est peu efficace. Les moines sentirent la nécessité de recourir à quelque autre moyen. Ils résistèrent ouvertement à leur évêque ; ils refusèrent d'obéir à ses injonctions, de le recevoir dans le monastère ; plus d'une fois ils repoussèrent à main armée ses envoyés. Cependant la résistance leur pesait, l'évêque les excommuniait, interdisait leurs prêtres : la lutte était fâcheuse pour tous. On traita. Les moines promirent de rentrer dans l'ordre, de faire quelques présents à l'évêque , de lui céder quelque part de domaine, s'il voulait s'engager à respecter désormais le monastère, à ne point piller leurs biens, à les laisser jouir en paix de leurs droils. L'évêque y consentit, et donna au monastère une charte. Ce sont de vraies chartes que ces immunités, ces privilèges, conférés à certains monastères par leurs évêques, et dont l'usage devint si fréquent qu'on en trouve la rédaction officielle dans les Formules de Marculf. Je vais vous la lirej vous serez frappés du caractère de ces actes :

Au saint Seijjneur et vénérable frère en Christ, Tabbc un tel, ou à toute la conjjrégation d'un tel monastère, bâti en tel et tel lieu, par un tel, en l'honneur de tels saints; un tel, évêque. L'amour que nous vous portons nous a pousse, par l'inspiration divine, à régler pour votre repos des choses qui nous assurent une récompense éternelle, et sans nous écarter du droit chemin, ni franchir aucune limite, à établir des règles qui obtiennent, par l'aide du Seigneur, une éternelle durée, car on ne s'assure pas une moindre récompense de Dieu en s'appliquant à ce qui doit se passer dans les temps à venir, qu'en donnant, dans le temps présent, des secours aux pauvres... Nous croyons devoir insérer dans cette feuille ce que vous et vos successeurs devez faire avec l'assistance du Saint-Esprit, ou plutôt ce à quoi est tenu l'évêque de la sainte église lui-même ; savoir : que ceux de votre congrégation qui doivent exercer dans votre monastère les saints ministères , quand ils seront présentés par l'abbé

yUlNZIÈ3IE LEÇON.

cl toute la congrégation, reçoivent île nous ou de nos successeurs les ordres sacrés, sans que, pour cet honneur, il soit perçu aucun don : que l'évèque susdit, par respect pour le lieu et sans en recevoir aucun prix, bénisse l'autel du monastère et accorde, si on le lui demande, le saint chrême chaque année; et lorsque, par la volonté divine, un abbé aura passé du monastère à Dieu, que Tévèque du lieu élève, sans en attendre de récompense, au rang d'abbé, le moine remarquable par les mérites de sa vie, qu'il saura avoir été choisi dans son sein, et suivant la règle, et unanimement par toute la congrégation des moines. Que nos successeurs, évéques ou archidiacres, ou tous autres administrateurs, ou quelque personne que ce puisse être de la susdite cité, ne s'arrogent aucune autre puissance sur ledit monastère, ni dans l'ordination des personnes, ni sur les biens, ni sur les métairies déjà données ou qui seront données dans la suite par le roi, ou par des particuliers. Qu'ils n"osent pas non plus prétendre ou extorquer, à titre de présent, quelque chose dudit monastère, ainsi que des autres monastères et des paroisses; qu'ils ne s'emparent point de ce qui a été donné ou le sera dans la suite par ries hommes craignant Dieu, soit que cela ait été ofiFert sur l'autel, ou que ce soit des livres sacrés, ni de rien de ce qui concerne la splendeur du culte divin. Et qu'à moins d"ètre prié, par la congrégation ou l'abbé, d"y venir faire la prière, aucun de nous n'entre dans l'intérieur du monastère et n'en franchisse l'enceinte. Et si , après en avoir été prié par les moines, l'évèque est venu pourfaire la prière ou leurêtre utile en quelque chose, qu'après la célébration des saints mystères , et après avoir reçu de simples et courts remercîments, il songe à regagner sa demeure sans avoir besoin d'en être requis par personne; de telle sorte que les moines qui sont tenus pour des solitaires , puissent, sous la conduite de Dieu, passer le temps dans un repos parfait, et que vivant sous une règle sainte, et imitant les saints Pères, ils puissent plus complètement implorer Dieu pour le bien de l'Eglise et le salut de la patrie. Et si quelques moines de cet ordre se conduisent avec tiédeur et autrement qu'il ne faut, qu'ils soient, s'il le faut, corrigés selon la règle, par leur abbé ; sinon , l'évèque de la ville doit les contraindre pour que rien ne soit enlevé à l'autorité canonique qui fait le repos des serviteurs de la foi. Si quelqu'un de nos successeurs, ce qu'à Dieu ne plaise, rempli de perfidie et poussé par la cupidité, voulait, dans un esprit de témérité, violer les choses ci-dessus contenues, qu'abattu sous le coup de la vengeance divine, il soit soumis à l'anathème, tt sache qu'il est exclu pour trois ans de la communion des frères; et que ce privilège n'en soit pas moins éternellement inébranlable. Pour que cette constitution demeure toujours en vigueur, nous et nos frères les seigneurs évcques, avons voulu la corroborer par nos signatures.

Fait en tel lieu , tel jour de telle année '.

Quand nous arriverons à l'histoire des communes, vous verrez que les chartes qu'elles arrachèrent à leurs seigneurs semblent souvent calquées sur ce modèle.

Il arriva aux monastères ce qui devait arriver aussi aux communes; leurs privilèges étaient sans cesse violés ou abolis. Ils furent obligés do recourir a une garantie supérieure ; ils invoquèrent celle du roi : un prétexte naturel se présenta ; les rois fondaient des monastères, et en les fondant, ils

■ Mmriilf, \ I, forni. i.

prenaient quelques précautions pour les mettre à l'abri de la tyrannie des évéques ; ils les gardaient sous leur protection spéciale; ils ititerdisaient à l'évoque toute usurpation des biens ou des droits des moines. Ainsi prit naissance l'intervention de la royauté dans les rapports des monastères et du clergé. Les monastères même que les rois n'avaient pas fondés eurent recours à eux, et obtinrent leur protection, soit à prix d'argent, soit autrement. Les rois n'attentaient aucunement à là juridiction des évéques ; on ne leur contestait aucun de leurs droits religieux ; la garantie portait presque exclusivement sur les biens monastiques. Elle fut quelquefois efficace; aussi les évéques mirent -ils tout en œuvre pour l'éluder ; souvent ils refusèrent de reconnaître les lettres de protection et d'immunité accordées par le roi ; quelquefois ils les falsifièrent, et par l'entremise de quelque agent, de quelque traître, les firent interpoler, ou même enlever des archives des monastères. Pour en exploiter plus librement les richesses, ils s'avisèrent enfin d'un autre expédient : ils s'en nommèrent eux-mêmes abbés : une porte leur était ouverte pour ce nouvel empiétement ; beaucoup de moines étaient devenus évéques , et en général évéques du diocèse où était situé leur monastère; ils y avaient donc conservé des relations , des partisans , et la charge d'abbé venant à vaquer , il leur fut plus facile de s'en emparer. Évéques ainsi et abbés à la fois, ils se livraient sans contrainte à tous les abus. L'oppression et la dilapidation des monastères allaient toujours croissant ; les moines cherchèrent un nouveau protecteur; ils s'adressèrent au pape. Le pouvoir de la papauté s'était affermi et étendu ; elle saisissait volontiers les occasions de l'étendre encore ; elle intervint comme la royauté était intervenue , dans les mêmes limites, au moins pendant longtemps, sans porter atteinte à lajuridiction spirituelle des évéques. sans leur retrancher aucun droit, uniquement pour réprimer leurs violences sur les biens, les personnes, et pour maintenir les règles monastiques. Les privilèges accordés par les papes , à certains monastères de la Gaule-Franque. jusqu'au commencement du viii*' siècle, ne vont pas plus loin ; ils ne les dégagent point de lajuridiction épiscopale pour les transférer sous la juridiction papale. Le monastère de Fulde fut le prenner au sujet duquel eut lieu cette translation, et elle s'opéra de l'aveu de l'évèque du diocèse, saint lîoniface, qui plaça lui-même le monastère sous l'autorité directe du saint-siège. On ne rencontre jusque-là aucun exemple semblable, et les papes et les rois n'interviennent que pour faire rentrer les évéques dans les limites de leurs droits. Telles furent, messieurs, les vicissitudes par lesquelles passèrent, dnninl col itiler\alie, lésas-

sociations monastiques dans leurs rapports avec le clergé. Leur état primitif est l'indépendance ; elles en perdent quelque chose du moment où elles sollicitent et reçoivent du clergé quelques privilèges. Ces privilèges excitent leur ambition; les moines veulent entrer dans la corporation ecclésiastique; ils y entrent, et se trouvent dès lors, comme les prêtres, soumis à l'autorité mal définie et mal limitée des évêques. Les évèques abusent; les monastères résistent : à la faveur des débris de leur indépendance primitive, ils obtiennent des garanties, des chartes. Ces chartes sont peu respectées ; ils ont recours à l'autorité civile , à la royauté , qui confirme les chartes et les prend sous sa protection. La protection royale ne suffît pas ; les moines s'adressent à la papauté, qui intervient à un autre titre , mais sans un succès plus décisif. C'est dans cet état de lutte, entre la protection des rois et des papes et la tyrannie des évêques, que nous laissons

les monastères au milieu du viii" siècle. Sous la race des Carlovingiens , ils eurent à subir des secousses encore plus fatales, et dont ils ne se relevèrent que par de bien plus grands efforts. Nous en parlerons à cette époque. Dans celle qui nous occupe, l'analogie de l'histoire des monastères avec celle des communes , qui éclata deux siècles plus tard, est le fait important à remarquer.

Nous voilà , messieurs, au terme de l'histoire de la civilisation sociale du vi^ siècle au milieu du VIII''. Nous avons parcouru les révolutions de la société civile et de la société religieuse, considérées l'une et l'autre dans leurs divers éléments. Nous avons encore à étudier , durant la même époque , l'histoire de la civilisation purement intellectuelle , morale , les idées qui ont préoccupé les hommes , les ouvrages qu'elles ont produits, en un mot, l'histoire philosophique et littéraire de la France ; nous y entrerons samedi prochain.

SEIZIÈME LEÇON

Du vi^ au viiF siècle, toute littérature profane disparaît ; la littérature sacrée reste seule. — Cela est évident dans les écoles et dans les écrits de celte époque. — 1" Des écoles en Gaule du vfau vin" siècle. — Ecoles cathédrales.- — Ecoles de canipafpnes. — Ecoles monastiques. — Ce qu'on y enseignait.- — 2" Des écrits. — Caractère général de la littérature. — Elle cesse d'être spéculative et de rechercher surtout la science ou les jouissances intellectuelles ; elle devient pratique ; le savoir, réioquence, les écrits, sont des moyens d'action. — Influence de ce caractère sur l'idée qu'on s'est formée de l'état intellectuel de cette époque. — Elle n'a produit presque point d'ouvrages ; elle n'a point de littérature proprement dite; cependant les esprits ont été actifs. — Sa littérature consiste en sermons et en légendes. — Evêques et missionnaires. — 1» De saint Césaire, évéque d'Arles. — De ses sermons.— 2» De saint Colomban, missionnaire et abbé de Luxeuil.— Caractère de l'éloquence sacrée à cette époque.

Messieurs,

En étudiant l'état intellectuel de la Gaule aux lye et v" siQclcs ' , nous y avons trouvé deux littératures ; l'une sacrée , l'autre profane. La distinction se marquait dans les personnes et dans les choses ; des laïques et des ecclésiastiques étudiaient, méditaient, écrivaient; et ils étudiaient, ils écrivaient, ils méditaient sur des sujets laïques et sur des sujets religieux. La littérature sacrée dominait de plus en plus; mais elle n'était pas seule ; la littérature profane vivait encore.

• Leçon 4% p. 159—167.

Du vi" au VIII'' siècle , il n'y a plus de littérature profane ; la littérature sacrée est seule ; les clercs seuls étudient ou écrivent ; et ils n'étudient , il n'écrivent plus, sauf quelques exceptions rares, que sur des sujets religieux. Le caractère général de l'époque est la concentration du développement intellectuel dans la sphère religieuse. Le fait est évident, soit qu'on regarde à l'état des écoles qui subsistaient encore, ou aux ouvrages qui sont parvenus jusqu'à nous.

Le iv et le v siècle , vous vous le rappelez , ne manquaient point d'écoles civiles, de professeurs civils, institués par le pouvoir temporel, et enseignant les sciences profanes. Toutes ces grandes

SEIZIEME LEÇON

écoles de la Gaule, dont je vous ai indiqué l'organisation et les noms , étaient de cette nature. Je vous ai même fait remarquer qu'il n'y avait encore point d'écoles ecclésiastiques, et que les doctrines religieuses , de jour en jour plus puissantes sur les esprits , n'étaient point régulièrement enseignées , n'avaient point d'organe légal et officiel. Vers la fin du vi« siècle , tout est changé : il n'y a plus d'écoles civiles ; les écoles ecclésiastiques subsistent seules. Ces grandes écoles municipales de Trêves, de Poitiers, de Vienne, de Bordeaux, etc. , ont disparu; à leur place se sont élevées les écoles dites cathédrales ou épiscopales, parce que chaque siège épiscopal avait la sienne. L'école cathédrale n'est pas toujours la seule; on trouve dans certains diocèses quelques autres écoles d'origine et de nature incertaine, débris peut-être de quelque ancienne école civile qui s'est perpétuée en se métamorphosant. Dans le diocèse de Rheims, par exemple, subsistait l'école de Mouzon, assez éloignée du chef-lieu du diocèse , et fort accréditée , quoique Rheims eût une école cathédrale. Le clergé commence aussi , vers la même époque , à créer dans les campagnes d'autres écoles, également ecclésiastiques , et destinées à former de jeunes lecteurs qui deviendront un jour des clercs. En 529 , le concile de Vaison recommande fortement la propagation des écoles de campagnes; elles se multiplièrent en eff"et fort irrégulièrement , assez nombreuses dans certains diocèses, presque nulles dans d'autres. Enfin il y avait des écoles dans les grands monastères : les exercices intellectuels y étaient de deux sortes : quelques-uns des moines les plus distingués donnaient un enseignement direct soit aux membres de la congrégation, soit aux jeunes gens qu'on y faisait élever ; c'était, déplus, l'usage d'un grand nombre de monastères , qu'après les lectures auxquelles les moines étaient tenus, ils eussent entre eux des conférences sur ce qui en avait fait l'objet ; et ces conférences devenaient un puissant moyen de développement intellectuel et d'enseignement.

Les écoles épiscopales les plus florissantes, du vi« siècle au milieu du viii'', furent celles de :

1" Poitiers. 11 y avait plusieurs écoles dans les monastères du diocèse , à Poitiers même, à Ligugé , à Ansion , etc.

2° Paris.

3" Le Mans.

4" Bourges.

^" Clermont. Il y avait dans la ville une autre école, où l'on enseignait le code Théodosien, circonstance remarquable, et que je ne retrouve pas ailleurs.

6° Fienne.

7" Châlons-sur-Saône.

8" Arles.

9» Gap.

Les écoles monastiques les plus florissantes à la même époque étaient celles de :

1° Luxeuil, en Franche-Comté.

2" Fontcnelle ou Saint -Fandrille, en Normandie; on y vit jusqu'à 300 étudiants.

3" Sithiu, en Normandie.

4° Saint- Médard, à Soissons.

5° Lérins.

Il serait aisé d'étendre cette liste; mais la prospérité des écoles monastiques était sujette à de grandes vicissitudes; elles brillaient sous un abbé distingué, et dépérissaient sous son successeur.

Dans les monastères de filles même, l'étude tenait assez de place ; celui que saint Césaire avait fondé à Arles réunissait, au commencement du vi« siècle, deux cents religieuses, la plupart occupées à copier des livres, soit des ouvrages religieux , soit peut-être même quelques ouvrages des anciens.

La métamorphose des écoles civiles en écoles ecclésiastiques était donc complète. Voyons ce qu'on y enseignait. Nous y retrouverons bien les noms de quelques-unes des sciences professées autrefois dans les écoles civiles , la rhétorique , la dialectique , la grammaire, la géométrie, l'astrologie, etc. ; mais évidemment, elles ne sont plus enseignées que dans leurs rapports avec la théologie. Celle-ci est le fond de l'enseignement : tout se tourne en commentaire des livres sacrés , commentaire historique, philosophique, allégorique, moral. On ne veut former que des clercs; toutes les études, quel que soit leur objet, se dirigent vers ce résultat.

Quelquefois même on va plus loin : on repousse les sciences profanes en elles - mêmes , quel qu'en puisse être l'emploi. A la fin du vi^ siècle, saint Dizier, évêque de Vienne, enseignait la grannnaire datis son école cathédrale. Saint Grégoire le Grand l'en blâme vivement. Il ne faut pas, lui écrit-il, qu'une bouche , consacrée aux louanges de Dieu . s'ouvre pour celles de Jupiter. Je ne sais trop ce que les louanges de Dieu ou de Jupiter pouvaient avoir à démêler avec la grammaire ; mais ce qui est évident , c'est le décri des études profanes , niênie cultivées par des clercs.

Le même fait éclate, et plus hautement «Mioore. dans la littérature écrite. Plus de méditations philosophiques, plus de jurisprudence savante, plus de critique littéraire; sauf quelques chroniques et

quelques poëmcs de circonstance , dont je parlerai plus tard , il ne nous est resté de ce temps que des ouvrages religieux. L'activité intellectuelle n'y apparaît que sous cette forme , ne se déploie que dans cette direction.

Une révolution plus importante encore, et moins aperçue, s'y manifeste; non-seulement la littérature devient toute religieuse; mais, même religieuse, elle cesse d'être littéraire ; il n'y a plus de littérature proprement dite. Dans les beaux temps de la Grèce et de Home, et en Gaule jusqu'à la chute de l'empire Romain, on étudiait, on écrivait pour le seul plaisir d'étudier , de savoir , pour se procurer, à soi-même et aux autres, les jouissances intellectuelles. L'influence des lettres sur la société, sur la vie réelle, n'était qu'indirecte ; elle n'était point le but immédiat des écrivains ; en un mot, la science, la littérature étaient essentiellement désintéressées, vouées à la recherche du vrai et du beau, satisfaites de le trouver, d'en jouir, et ne prétendant à rien de plus.

A l'époque qui nous occupe , il en est tout autrement; on n'étudie plus pour savoir, on n'écrit plus pour écrire. Les écrits, les études, prennent un caractère et un but pratique. Quiconque s'y livre aspire à agir immédiatement sur les hommes, à régler leur actions , à gouverner leur vie , à convertir ceux qui ne croient pas , à réformer ceux qui croient et ne pratiquent pas. La science et l'éloquence sont des moyens d'action , de gouvernement. Il n'y a plus de littérature désintéressée, plus de littérature véritable. Le caractère purement spéculatif de la philosophie, de la poésie, des lettres , des arts , a disparu ; ce n'est plus le beau qu'on cherche ; quand on le rencontre , on s'en sert plus qu'on n'en jouit; l'application positive, l'influence sur les hommes , l'autorité , c'est là le but , le triomphe de tous les travaux de l'espril, de tout le développement intellectuel.

C'est pour n'avoir pas bien saisi ce caractère de celte époque, qu'on s'en est fait, je crois, une fausse idée. On n'y a vu presque point d'ouvrages , point de littérature proprement dite , point d'activité intellectuelle désintéressée , distincte de la vie positive. On en a conclu, et vous avez sûrement entendu dire, vous pouvez lire partout que que c'était un temps d'apathie et de stérilité morale, un temps livré à la lutte désordonnée des forces matérielles, où l'intelligence était sans développement et sans pouvoir.

Il n'en est rien , messieurs ; sans doute il n'est resté de ce temps ni philosophie, ni poésie, ni littérature proprement dite; mais ce n'est pas à dire qu'il n'y eut point d'activité intellectuelle. Il y en avait au contraire beaucoup ; seulement elle ne se

produisait pas sous les formes qu'elles a revêtues à d'autres époques ; elle n'aboutissait pas aux mêmes résultats. C'était une activité toute d'application, de circonstance, qui ne s'adressait point à l'avenir, qui n'avait nul dessein delui léguer des monuments littéraires propres à le charmer ou à l'instruire; le présent, ses besoins, sa destinée, les intérêts et la vie des contemporains, c'était là le cercle où se renfermait, où s'épuisait la littérature de cette époque. Elle produisait peu de livres, et pourtant elle était féconde et puissante sur les esprits.

Aussi est-on fort étonné quand , après avoir entendu dire et pensé soi-même que ce temps avait été stérile et sans activité intellectuelle , on y découvre, en y regardant de plus près, un monde, pour ainsi dire, d'écrits, peu considérables, il est vrai, et souvent peu remarquables, mais qui, par leur nombre et l'ardeur qui y règne , attestent un mouvement d'esprit et une fécondité assez rares. Ce sont des sermons, des instructions, des exhortations, des homélies, des conférences sur les matières religieuses. Jamais aucune révolution politique , jamais la liberté de la presse n'a produit plus de pamphlets. Les trois quarts, que dis -je? les 99/100"* peut-être de ces petits ouvrages ont été perdus; destinés à agir au moment même, presque tous improvisés , rarement recueillis par leurs auteurs ou par d'autres, ils ne sont point parvenus jusqu'à nous; et cependant il nous en reste un nombre prodigieux ; ils forment une véritable et riche littérature.

On peut ranger les sermons , homélies , instructions , etc., de cette époque, sous quatre classes. Les uns sont des explications , des commentaires sur les livres saints. Un intérêt passionné s'attachait à ces monuments de la foi commune : on y voyait partout des intentions , des allusions , des leçons, des exemples ; on en cherchait le sens caché , le sens moral, la volonté ou l'allégorie. Les esprits les plus élevés, les plus subtils, trouvaient là de quoi s'exercer sans relâche; et le peuple accueillait avec avidité ces applications de livres qui avaient tout son respect, aux intérêts actuels de sa conduite et de sa vie.

Les sermons de la seconde classe se rapportent à l'histoire primitive du christianisme, aux fêtes, aux solennités qui en consacrent les grands événements , comme la naissance de Jésus-Christ , sa passion , sa résurrection , etc.

La troisième classe comprend les sermons composés pour les fêtes des saints et des martyrs, espèce de panégyriques religieux, quelquefois purement historiques , quelquefois tournés en exhortations morales.

Enfin la quatrième classe est celle des sermons

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destinés à appliquer les croyances chrétiennes à la pratique de la vie, c'est-à-dire des sermons de morale religieuse.

Je n'ai nulle intention de vous retenir longtemps dans cette littérature. Pour la connaître réellement, pour mesurer le degré de développement qu'y a pris l'esprit humain et apprécier l'inûuencc qu'elle a pu exercer sur les hommes, il faudrait une longue étude, souvent fastidieuse, quoique pleine de résultats. Le nombre de ces compositions passe toute idée ; il nous reste de saint Augustin seul 394 sermons ; et il en avait prêché beaucoup d'autres dont nous n'avons que des fragments, et beaucoup d'autres qui ont été tout à fait perdus. Je me bornerai à choisir deux des hon)mes qu'on peut considérer comme les représentants les plus fidèles de l'activité intellectuelle de cette époque , et à mettre sous vos yeux quelques fragments de leur éloquence.

Il y avait deux classes de prédicateurs, les évèques et les missionnaires. Les évèques , dans leur ville cathédrale, ou ils résidaient presque constamment , prêchaient plusieurs fois par semaine , quelques-uns même tous les jours. Les missionnaires , la plupart moines , parcouraient le pays , prêchant , soit dans les églises , soit même dans les lieux publics , au milieu du peuple attroupé.

Le plus illustre des évêques de l'époque qui nous occupe fut saint Césaire , évêque d'Arles. Le plus illustre des missionnaires fut saint Colomban, abbé de Luxeuil. J'essayerai de vous donner une idée de leur vie et de leur prédication.

Saint Césaire naquit à la fin du v" siècle, en 470, à Chàlons-sur-Saône, d'une famille considérable, et déjà célèbre pour sa piélé. Dès son enfance, ses dispositions , soit intellectuelles , soit religieuses , attirèrent l'attention de l'évêque de Chàlons, saint Silveslre , qui le tonsura en 488 , et le voua à la vie ecclésiastique. Il y débuta dans l'abbaye de Lérins , où il passa plusieurs années , se livrant à de grandes austérités et souvent chargé de la prédication et de l'enseignement intérieur du monastère. Sa sanlé en souffrit ; l'abbé de Lérins l'envoya à Arles pour se rétablir , et en 501 , aux acclamations du peuple, il en devint évêque.

11 occupa le siège d'Arles pendant quarante et un ans, de 501 à 542, et fut, durant tout cet inter- ^ valle , le plus illustre et le plus influent des évêques de la Gaule méridionale. Il présida et dirigea les principaux conciles de cette époque , les conciles d'Agdc en 506, d'Arles en 524, de Carpenlras en 527, d'Orange en 529, tous les conciles où furent traitées les grandes questions de doctrine et de discipline du temps, entre autres celle du semi-pélagianisme. Il paraît même que son activité n'était pas

étrangère à la politique. Il fut exilé deux fois de son diocèse , en 505 par Alaric , roi des Visigoths, et en 513 par Théodoric, roi des Ostrogoths, parce que, disait -on, il voulait livrer la Provence, et notamment la ville d'xirles, au roi des Bourguignons, sous l'empire duquel il était né. Que l'accusation fût ou non fondée, saint Césaire fut Irès-promptement rendu à son diocèse qui le réclamait avec passion.

Sa prédication y était puissante, et l'une des principales sources de sa renommée. 11 nous reste de lui environ cent trente sermons, nombre bien inférieur à ce qu'il en a prêché. On pourrait les distribuer dans les quatre classes que je viens d'indiquer ; et par une circonstance qui fait honneur à saint Césaire, les sermons de doctrine ou de morale religieuse sont plus nombreux que les allégories mystiques ou les panégyriques de saints. C'est parmi ceux-là que je prendrai quelques passages propres à vous faire connaître ce genre de littérature et d'éloquence *.

Dans un sermon intitulé : avertissement aux fidèles pour qu'ils lisent les divines écritures , saint Césaire les presse de ne pas s'adonner uniquement à leurs affaires temporelles, de veiller sur leur âme, de s'en occuper avec sollicitude :

Le soin de notre àme, mes très-chers frères, ilit-il, ressemble fort à la culture de la terre : de même que, dans une terre, on arrache certaines choses afin d'en semer d'autres qui seront bonnes, de même en doit-il être pour notre àme: que ce qui est mauvais soit déraciné, ce qui est bon plante... que la superbe soit arrachée, et l'humilité mise à sa place; que l'avarice soit rejetée, et la miséricorde cultivée Personne ne peut planter de bonnes choses dans sa terre s'il ne l'a débarrassée des mauvaises; ainsi tu ne pourras planter dans ton àme les saints germes des vertus si tu n'en as d'abord arraché les épines et les chardons des vices. Dis-moi, je t'en prie, toi qui disais tout à l'heure que tu ne pouvais accomplir les commandements de Dieu parce que tu ne sais pas lire, dis-moi qui t'a enseigné de quelle faron tailler ta vigne, à quelle époque en planter une nouvelle? qui te l'a appris? Ou tu l'as vu, ou tu l'as entendu dire, ou tu as interrogé d'iiabiles cultivateurs. Puisque tu es si occupé de ta vigne, pourquoi donc ne l'es -tu pas de ton àme? Faites attention, je vous en prie, mes frères, il y a deux sortes de champs: l'une esta Dieu, l'autre à riiorame : tu as ton domaine, Dieu a le sien : ton domaine, c'est la terre; le domaine de Dieu , c'est ton àme : est -il donc juste de cultiver ton domaine et de négliger celui de Dieu? Lorsque tu vois ta terre en bon état, tu te réjouis ; pourquoi donc ne pleurcs-tu pas en voyant ton àme en friche? Nous n'avons que peu de jours à vivre en ce monde sur les fruits de notre terre : tournons donc notre plus grande application à notre àme... travaillons-la de toutes nos forces, avec l'aide de Dieu, afin que lorsqu'il voudra venir à sou champ, qui est notre àme, il le trouve cultivé, arrangé, en bon ordre, qu'il y trouve des moissons, non

' La plupart des sermons de saint Césaire ont été insères dans un appendiee aux sermons de saint .\ugiistin , à la fin du tome > de se» OEiivres. in-fol., 16S3.

des épines, du vin, non du vinaigre, et plus de froment que d'ivraie '.

Les comparaisons empruntées à la vie commune, les antithèses familières frappent singulièrement l'imagination du peuple; et saint Césaire en fait un grand usage. Il veut recommander aux fidèles de se comporter décemment à l'église, d'éviter toute distraction , de prier avec recueillement :

Quoiqu'en beaucoup de sujets, mes trcs-clicrs frères, dit-il, nous ayons souvent à nous réjouir de vos progrès dans la voie du salut, il y a cependant certaines choses dont nous devons vous avertir, et je vous prie d'accueillir volontiers, selon votre usafje, nos observations. Je me réjouis et je rends {jrâces à Dieu de ce que je vous vois accourir fidèlement à l'éjjlise pour entendre les lectures divines ; mais si vous voulez compléter votre succès et notre joie, venez-y de meilleure heure : vous le voyez, les tailleurs, les orfèvres, les forgerons se lèvent de bonne heure afin de pourvoir aux besoins du corps; et nous, nous ne pourrions pas aller avant le jour à l'église pour y solliciter le pardon de nos péchés?... Venez donc de bonne heure, je vous en prie... et une fois arrivés, tâchons, avec l'aide de Dieu, qu'aucune pensée étrangère ne se glisse au milieu de nos prières, de peur que nous n'ayons autre chose sur les lèvres, autre chose dans le cœur, et que, pendant que notre langue s'adresse à Dieu , notre esprit n'aille s'égarer sur toutes sortes de sujets... Si tu voulais soutenir auprès de quelque homme puissant quelque affaire importante pour toi, et que tout à coup, te détournant de lui et interrompant la conversation, tu t'occupasses de je ne sais quelles puérilités, quelle injure ne lui ferais -tu pas? quelle ne serait pas contre toi sa colère? Si donc, lorsque nous nous entretenons avec lui homme, nous mettons tous nos soins à ne point penser à autre chose de peur de l'offenser, n'avons-nous pas honte, lorsque nous nous entretenons avec Dieu par la prière, lorsque nous avons à défendre devant sa majesté si sainte les misères de nos péchés , n'avonsnous pas honte de laisser notre esprit errer çà et là, et se détourner de sa face divine?... Tout homme, mes frères, prend pour son Dieu ce qui absorbe sa pensée au moment de la prière, et semble l'adorer comme son seigneur... Celui-ci, tout en priant, pense à la place publique; c'est la place publique qu'il adore ; celui-là a devant les yeux la maison qu'il construit ou répare; il adore ce qu'il a devant les yeux; un autre pense à sa vigne, vm autre à son jardin... Que sera-c e si la pensée qui nous occupe est une mauvaise pensée, une pensée illégitime? Si au milieu de notre prière nous laissons notre esprit se porter sur la cupidité, la colère, la haine, la

luxure, l'adultère Je vous en conjure donc, mes frères

chéris, si vous ne pouvez éviter complètement ces distractions de l'àme, travaillons de notre mieux, et avec l'aide de Dieu, pour n'y succomber que le plus tard qu'il se pourra '.

Même en traitant des sujets plus élevés, en adressant à son peuple des conseils plus graves , le ton de la prédication de saint Césaire est toujours simple, pratique, étranger à toute intention littéraire, uniquement destiné à agir sur l'âme des auditeurs. 11 veut provoquer en eux cette ardeur aux bonnes œuvres , ce zèle actif qui poursuit le bien sans relâche :

s. Aiirj. Op., t. V,col. 509-510.

Ihid., col. 471-473.

Beaucoup de gens, mes très-chers frères, dit-il, pensent qu'il leur suffit pour la vie éternelle de n'avoir pas fait de mal : s'il s'en trouve par hasard qui s'abusent par cette fausse tranquillité, qu'ils sachent ])ositivement qu'il ne suffit à aucun chrétien d'avoir seulement évité le mal, s"il n'a pas accompli, autant qu'il était en son pouvoir, les choses qui sont bonnes; car celui qui dit: éloigne-loi du mal, nous dit aussi : fais le bien.

Celui qui croit qu'il lui suffit de n'avoir pas fait de mal, quoiqu'il n'ait pas fait de bien, qu'il me dise s'il voudrait de son serviteur ce qu'il fait pour son Seigneur : y a-t-il quelqu'un qui veuille que son serviteur ne fasse ni bien ni mal? Nous exigeons tous que nos serviteurs non-seulement ne fassent pas le mal que nous leur interdisons , mais encore qu'ils s'acquittent des travaux que nous leur imposons. Ton serviteur serait plus gravement coupable s'il te dérobait ton bétail, cependant il n'est pas exempt de faute s'il ne le garde qu'avec négligence. Il n'est pas juste que nous soyons envers Dieu comme nous ne voulons pas que nos serviteurs soient envers nous

Ceux qui croient qu'il leur suffit de n'avoir pas fait de mal ont coutume de dire : « Plût à Dieu que je méritasse d'être trouvé à l'heure de la mort tel que je suis sorti du sacrement de baptême ! » Sans doute il est bon à chacun d'être trouvé pur de fautes au jour du jugement, mais c'en est une grave de n'avoir point avancé dans le bien. Il suffit d'être tel qu'il est sorti du sacrement de baptême à celui-là seul qui est sorti de ce monde aussitôt après avoir reçu le baptême; il n'a pas eu le temps de s'exercer aux bonnes œuvres ; mais celui qui a eu le temps de vivre est devenu d'âge à faire le bien, il ne lui suffira point d'être exempt de fautes, s'il a voulu aussi être exempt de bonnes œuvres. Je voudrais que celui qui désire être trouvé tel à la mort qu'il était lorsqu'il a reçu le sacrement du baptême, me dît si, lorsqu'il a planté une nouvelle vigne, il voudrait qu'au bout de dix ans elle fût telle que le jour où il l'a plantée. S'il a greffé un plant d'oliviers, lui conviendrait- il qu'il fût au bout de plusieurs années tel que le jour où il l'a greffé? s'il lui est né un fils, qu'il regarde s'il voudrait qu'après cinq ans il fût au même âge et de la même taille qu'au jour de sa naissance. Puisque donc il n'y a personne à qui cela convînt pour les choses qui sont à lui , de même qu'il se plaindrait si sa vigne, son plant d'oliviers et son fils ne faisaient aucun progrès, qu'il se plaigne lui-même s'il voit qu'il n'a fait aucun progrès depuis le moment où il est né en Christ 3.

Et ailleurs, dans un sermon sur la charité :

Ce n'est pas sans raison, vous le comprenez bien, que je vous entretiens si souvent de la vraie et parfaite charité. Je le fais, parce que je ne connais aucun remède si salubre ni si efficace pour les blessures des pécheurs. Ajoutons que, quelque puissant que soit ce remède, il n'y a personne qui, avec l'aide de Dieu , ne puisse se le procurer. Pour les autres bonnes œuvres, on peut trouver quelque excuse; il n'y en a point pour le devoir de la charité : quelqu'un peut me dire : «Je ne puis pas jeûner; » qui peut me dire : «Je ne puis pas aimer? » On peut dire : «A cause de la faiblesse de mon corps , je ne puis pas m'abstenir de viandes et de vin ; » qui peut me dire : « Je ne puis pas aimer mes ennemis, ni pardonner à ceux qui m'ont offensé? » Que personne ne se fasse illusion, mes très-chers frères, car personne ne trompe Dieu... Il y a beaucoup de choses que nous ne pouvons tirer de notre grenier ou de notre cellier; mais il serait honteux de dire qu'il y a quelque chose que nous ne pouvons tirer du trésor de

3 S. Au;,. Op., t. V, col. 431-432.

SEIZ1E3IE LEÇON.

ses

notre cœur ; car ici nos pieds ne se lassent point à courir, nos yeux à regarder, nos oreilles à entendre, nos mains à travailler : nous ne pouvons alléguer aucune fatigue pour excuse ; on ne nOUS Uil point : « Allez à l'Orient pour y chercher la charité ; naviguez vers l'Occident et rapportez-en l'affection. » C'est en nous-mêmes et dans nos cœurs qu'on nous ordonne de rentrer; c'est-là que nous trouverons tout...

Mais, dit quelqu'un : Je ne puis en aucune façon aimer mes ennemis. Dieu te dit, dans les Ecritures, que tu le peux; toi, tu reponds que tu ne le peux pas : regarde maintenant, qui faut-il croire de Dieu ou de toi?... Quoi donc? tant d'hommes, tant de femmes, tant d'enfants, tant et de si délicates jeunes filles ont supporté d'un cœur ferme, pour l'amour du Christ, les flammes, le glaive, les bêtes féroces; et nous ne pouvons supporter les outrages de quelques insensés ! et pour quelques petits maux que nous a faits la méchanceté de quelques hommes, nous poursuivons contre eux, jusqu'à leur mort, la vengeance de nos injures ! En vérité, je ne sais de quel front et avec quelle conscience nous osons prétendre à partager avec les saints la béatitude éternelle, nous qui ne savons pas suivre leur exemple , même dans les moindres choses '.

Ceci, VOUS le voyez, n'est pas dépourvu de verve; le sentiment en est vif, le tour pittoresque; nous touchons presque à l'éloquence.

Voici un passage qui fait bien plus que d'y toucher. Il est douteux que le sermon auquel je l'emprunte soit de saint Césaire ; il contient quelques imitations presque textuelles des Pères orientaux, notamment d'Eusèbe et de saint Grégoire : mais peu importe ; il est, à coup sur, de quelque prédicateur du temps, et le caractérise aussi bien que ce que je viens de citer. Il a été prêché le jour de Pâques ; il célèbre la descente de Jésus-Christ aux enfers, et sa résurrection :

Voilà, dit le prédicateur, vous avez entendu ce qu'a fait de son plein gré notre défenseur, le Seigneur des vengeances. Lorsque, pareil à un conquérant, il atteignit, brillant et terrible, les contrées du royaume des ténèbres, à sa vue, les légions impies de l'enfer, effrayées et tremblantes, commencèrent à s'interroger en disant : « Quel est ce terrible qui est » resplendissant d'une blancheur de neige? jamais notre » Tartare n'a reçu son pareil ; jamais le monde n'a vomi dans » notre caverne quelqu'un de semblable à lui; c'est un en- » vahisseur, non un débiteur; il exige et ne demande pas; » nous voyons un juge, non un suppliant; il vient pour or- » donner, non pour succomber, pour ravir, non pour de- » meurer. Nos portiers dormaient-ils lorsque ce triomphateur M a attaqué nos portes? S'il était pécheur, il ne serait pas si » puissant; si quelque faute le souillait, il n'illuminerait pas » d'un tel éclat notre Tartare. S'il est dieu , pourquoi est -il » venu? s'il est homme , comment l'a-t-il osé? s'il est dieu , » que fait-il dans le sépulcre? s'il est homme, pourquoi dé- » livre-t-il les pécheurs?... D'où vient- il , si brillant , si fort, » si éclatant, si terrible?... Qui est-il, qu'il franchisse avec » tant d'intrépidité nos frontières, et que non -seulement il » ne craigne pas nos supplices, mais qu'il délivre les autres » de nos chaînes? ÎSe serait-ce pas par hasard celui dont » notre prince disait dernièrement que, par sa mort, nous » recevrions l'empire sur tout l'univers? Mais si c'est lui, l'es-

t S. .luj. Ojj., i. V, col. 451-452.

» poir de notre prince l'a abusé; lorsqu'il croyait vaincre, il » a été vaincu et renversé. 0 notre prince... qu'as- tu fait, » qu'as- tu voulu faire? Voilà que celui -ci, par son éclat, a » dissipé tes ténèbres, il a brisé tes cachots, rompu tes chal- » nés, délivré tes captifs et changé leur deuil en joie. Voilà » que ceux qui étaient habitués à gémir sous nos tourments, » nous insultent à cause du salut qu'ils ont reçu ; et non-seu- >> lement ils ne nous craignent plus, mais encore ils nous me- » nacent. Avait-on vu jusqu'à présent les morts s'enorgueil- » lir, les captifs se réjouir? Pourquoi as-tu voulu amener ici » celui dont Id venue rappelle à la joie ceux qui naguère » étaient désespérés? On n'entend plus aucun de leurs cris » accoutumés, aucun de leurs gémissements ne retentit »!...»

Certes, messieurs, quand vous trouveriez dans le Paradis Perdu un tel passage, vous n'en seriez pas étonnés, et ce discours n'est pas indigne de l'Enfer de Milton.

Il n'est pas, du reste, et c'est une bonne raison pour ne pas le lui attribuer, dans le ton habituel de la prédication de saint Césaire. Elle est en général plus simple, moins ardente ; elle s'adresse aux incidents communs de la vie , aux sentiments naturels de l'âme. Il y règne une bonté douce, bien plus, une intimité véritable avec la population à laquelle le prédicateur s'adresse ; non-seulement il parle à ses auditeurs un langage à leur portée, le langage qu'il croit le plus propre à agir sur eux ; mais il s'inquiète de l'effet de ses paroles; il voudrait leur enlever tout ce qu'elles peuvent avoir de blessant, d'amer : il réclame en quelque sorte indulgence pour sa sévérité :

Quand je fais ces réflexions, je crains qu'il ne s'en trouve qui s'irritent plutôt contre nous que contre eux-mêmes : notre discours est offert à votre charité comme un miroir : et ainsi qu'une matrone, lorsqu'elle regarde son miroir, corrige sur sa personne ce qu'elle y voit de défectueux , et ne brise pas le miroir, de même , lorsque quelqu'un de vous aura reconnu sa difformité dans un discours, il est juste qu'il se corrige plutôt que de s'irriter contre le prédicateur, comme contre un miroir. Ceux qui reçoivent quelque blessure sont plus disposés à la soigner qu'à s'irriter contre les remèdes : que personne donc ne s'irrite contre les remèdes spirituels; que chacun reçoive non- seulement jjatiemment, mais encore de bon cœur, ce qui lui est dit de bon cœur : il est bien connu que celui-là s'éloigne déjà du mal, <jui reçoit de bon cœur une correction salutaire : celui à qui ses défauts déplaisent, commence à prendre goût à ce qui est bon, et autant il s'éloigne des vices, autant il s'approche des vertus'.

Il poussait même la sollicitude jusqu'à vouloir que SOS auditeurs l'interrogeassent et entrassent en conversation avec lui :

C'était pour lui une très -grande joie, disent ses biographes, lorsque quelqu'un le («rovoquait à expliquer quelque point obscur; et lui-même nous y excitait fréquemment eu nous disant : « Je sais que \ous ne comprenez pas tout ce » que nous (lisons; pourijuoi ne nous interrogez- vous pas

ï S. ^uy. Op., I. V, col. 2ï»3-2S4.

3 llid.. col. 480.

» afin lie pouvoir Tentendro? Les vaches ne courent pas toii- » jours au-devant des veaux; souvent aussi les veaux accou- » rent aux vaches, afin d'apaiser leur faim aux mamelles de » leur mère. Vous devez agir absolument de même, afin » qu'en nous interrogeant, vous nous poussiez à chercher le » moyen d'exprimer pour vous le miel spirituel '.

On aurait peine à comprendre qu'un tel langage n'exerçât pas sur la niasse du peuple beaucoup d'influence; celle de saint Césaire était grande en effet, et tout atteste que peu d'êvèques possédaient comme lui Tàme de leurs auditeurs.

Je passe à une prédication d'une autre nature , moins régulière, moins sage, mais non moins puissante, à celle des missionnaires. J'ai nommé saint Colomhan comme le type de cette classe d'hommes. Il était né en 540, non en Gaule, mais en Irlande , dans le pays de Leinster ; il fit ses études ecclésiastiques, et devint moine dans le monastère de Benchor, situé au nord de l'Irlande, dans rUlster. Ce qu'il avait à l'aire comme moine, et en Irlande, ne suffit pas à son activité 5 en S8'o, déjà âgé de quarante-cinq ans , il passa en France avec douze moines de son monastère, dans le seul but de la parcourir et d'y prêcher. Il prêcha en effet, en voyageant de l'ouest à l'est, avec un succès prodigieux, attirant partout le concours du peuple et l'attention des grands. Peu après son arrivée en Bourgogne, le roi Contran le conjura d'y rester. Il s'établit au milieu des montagnes des Vosges, et y fonda un monastère. Au bout de très-peu de temps, en 590, le nombre croissant de ses disciples et l'affluence du peuple le forcèrent de chercher un lieu plus vaste et plus accessible; il descendit au pied des montagnes, et y fonda le monastère de Luxeuil, qui devint bientôt très-considérable. Les succès de saint Colomban étaient moins paisibles que ceux de saint Césaire : ils étaient accompagnés de résistance et de trouble : il prêchait la réforme des mœurs, le zèle de la foi , sans tenir compte d'aucune considération , d'aucune circonstance , se brouillant avec les princes, avec les évêques, jetant de tous côtés le feu divin , sans s'inquiéter de l'incendie. Aussi son influence, qu'il exerçait à trèsbonne intention , était incertaine, inégale, et sans cesse troublée. En G02 , il se prit de querelle avec les évêques des environs , sur le jour de la célébration de la Pâque , et ne voulant se plier en rien aux usages locaux, il s'en fit des ennemis. Vers 609, un violent orage s'éleva contre lui à la cour du roi de Bourgogne , Théodoric II , et avec son énergie accoutumée , il aima mieux abandonner son monastère que faiblir un moment. Frédégaire nous a

» Vita S. Cœsarii lor, p. 667.

, c. xxt: c. dans les ^cta sanct. oïd. S. Bened..

conservé avec détail le récit de ce débat; permeltez-moi de vous le lire en entier, le caractère et la situation du missionnaire y sont fortement empreints.

La quatorzième année du règne de Théodoric, la réputation de saint Colomban s'était accrue dans les cités et dans toutes les provinces de la Gaule et de la Germanie. Il était tellement célébré et vénéré de tous, que le roi Théodoric se rendait souvent auprès de lui à Luxeuil pour lui demander avec humilité la faveur de ses prières. Comme il y allait trèssouvent, l'homme de Dieu commença à le tancer, lui demandant pourquoi il se livrait à l'adultère avec des concubines, plutôt que de jouir des douceurs d'un mariage légitime, de telle sorte que la race royale sortît d'une honorable reine, et non pas d'un mauvais lieu. Comme déjà le roi obéissait à la parole de l'homme de Dieu et promettait de s'abstenir de toutes choses illicites, le vieux serpent se glissa dans l'àme de son aïeule Brunehault, qui était une seconde Jézabel, et l'excita contre le saint de Dieu par l'aiguillon de l'orgueil. Voyant Théodoric obéir à l'homme de Dieu, elle craignit que si son fils, méprisant les concubines, mettait une reine à la tète de la cour, elle ne se vît retrancher par là une partie de sa dignité et de ses honneurs. Il arriva qu'un certain jour Colomban se rendit auprès de Brunehault, qui était alors dans le domaine de Bourcheresse'. La reine l'ayant vu venir dans la cour, amena au saint de Dieu les fils que Tiiéodoric avait eus de ses adultères. Les ayant vus, le saint demanda ce qu'ils lui voulaient. Brunehault lui dit : « Ce sont les fils du roi , donne -leur la faveur de ta bénédiction. » Colomban lui dit : ic Sachez qu'ils ne porteront jamais le sceptre royal, car ils sont sortis de mauvais lieux. » Elle, furieuse, ordonna aux enfants de se retirer. L'homme de Dieu étant sorti de la cour de la reine, au moment où il passait le seuil, un bruit terrible se fit entendre, mais ne put réprimer la fureur de cette misérable femme, qui se prépara à lui tendre des embûches... Colomban, voyant la colère royale soulevée contre lui, se rendit promptement à la cour pour réprimer, par ses avertissements, cet indigne acharnement. Le roi était alors à Epoisse, sa maison de campagne. Colomban y étant arrivé au soleil couchant, on annonça au roi que l'homme de Dieu était là, et qu'il ne voulait pas entrer dans la maison du roi. Alors Théodoric dit qu'il valait mieux honorer à propos l'homme de Dieu que de provoquer la colère du Seigneur en offensant un de ses serviteurs; il ordonna donc à ses gens de préparer toutes choses avec une pompe royale, et d'aller audevant du serviteur de Dieu. Us coururent donc , et, selon l'ordre du roi , offrirent leurs présents. Colomban voyant qu'ils lui présentaient des mets et des coupes avec la pompe royale, leur demanda ce qu'ils voulaient. Us lui dirent: « C'est ce que t'envoie le roi. » Mais les repoussant avec malédiction, il répondit : « II est écrit : Le Très-Haut réprouve les dons des impies ; il n'est pas digne que les lèvres des serviteurs de Dieu soient souillées de ses mets, celui qui leur interdit l'entrée, non-seulement de sa demeure, mais de celle des autres. » A ces mots, les vases furent mis en pièces, le vin et la bière répandus sur la terre, et toutes les autres choses jetées çà et là. Les serviteurs, épouvantés, allèrent annoncer au roi ce qui arrivait. Celui-ci, saisi de frayeur, se rendit, au point du jour, avec son aïeule, auprès de l'homme de Dieu ; ils le supplièrent <le leur pardonner ce qui avait été fait, promettantde se corriger par la suite. Colomban, apaisé, retourna au monastère: mais ils n'observèrent pas longtemps

2 Entre Chàlons et Aulun.

SEIZIÈME LEÇON

leurs promesses; leurs misérables péchés recommencèrent, et le roi se livra à ses adultères accoutumés. A cette nouvelle, Colomban lui envoya une lettre pleine de reproches, le menaçant de l'excommunier s'il ne voulait pas se corriger. Brunehault, de nouveau irritée, excita l'esprit du roi contre Colomban, et s'efforça à le perdre de tout son pouvoir; elle pria tous les seigneurs et tous les grands de la cour d'animer le roi contre l'homme de Dieu ; elle osa solliciter aussi les évcques, afin qu'élevant des soupçons sur sa religion, ils accusassent la règle qu'il avait imposée à ses moines. Les courtisans, obéissant aux discours de cette misérable reine, excitèrent l'esprit du roi contre le saint de Dieu, l'engageant à le faire venir pour prouver sa religion. Le roi, entraîné, alla trouver l'homme de Dieu à Luxeuil, et lui demanda pourquoi il s'écartait des coutumes des autres évèques, et aussi pourquoi l'intérieur du monastère n'était pas ouvert à tous les chrétiens. Colomban, d'un esprit fier et plein de courage , répondit au roi qu'il n'avait pas coutume d'ouvrir l'entrée de l'habitation des serviteurs de Dieu à des hommes séculiers et étrangers à la religion , mais qu'il avait des endroits préparés et destinés à recevoir tous les hôtes. Le roi lui dit : M Si tu désires l'acquérir les dons de notre largesse et le secours de notre protection, tu permettras à tout le monde l'entrée de tous les lieux du monastère. » L'homme de Dieu lui répondit : « Si tu veux violer ce qui a été jusqu'à présent soumis à la rigueur de nos règles, sache que je me refuserai à tes dons et à tous tes secours; et si tu es venu ici pour détruire les retraites des serviteurs de Dieu et renverser les règles de la discipline, sache que ton empire s'écroulera de fond en comble, et que tu périras avec toute la race royale; » ce que l'événement confirma dans la suite. Déjà, d'un pas téméraire, le roi avait pénétré dans le réfectoire; épouvanté de ces paroles, il retourna promptement deliors. Il fut ensuite assailli des vifs reproches de l'homme de Dieu, à qui Théodoric dit : «Tu espères que je te donnerai la couronne du martyre; sache que je ne suis pas assez fou pour faire un si grand crime; reviens à des conseils plus prudents qui te vaudront beaucoup d'avantages, et que celui qui a renoncé aux mœurs de tous les hommes séculiers, rentre dans la voie qu'il a quittée. » Les courtisans s'écrièrent tous d'une même voix, qu'ils ne voulaient pas souffrir dans ces lieux un homme qui ne faisait pas société avec tous. Mais Colomban dit qu'il ne sortirait pas de l'enceinte du monastère à moins d'en être arraché par force. Le roi s'éloigna donc, laissant un certain seigneur, nommé Banduif, qui chassa aussitôt le saint de Dieu du monastère, et le conduisit eu exil à la ville de Besançon , jusqu'à ce que le roi décidât par une sentence ce qui lui plairait.

La lutte se prolongea quelque temps ; le missionnaire fut enfin forcé de quitter la Bourgogne. Théodoric le fit conduire jusqu'à Nantes, où il essaya de s'embarquer pour retourner en Irlande ; une circonstance inconnue, dont ses biographes ont fait un miracle , l'empêcha de passer la mer ; il reprit la route des pays de l'est, et alla s'établir dans les États de Théodebcrt , frère de Théodoric, en Suisse, sur les bords du lac de Zurich, puis du lac de Constance, et enfin du lac de Genève. De nouveaux troubles le chassèrent encore de ce séjour; il passa en Italie, et y fonda, en 61:2, le monastère de Bobbio, où il mourut, le 21 novembre G1Ï5 , objet de la vénération de tous les peuples au milieu desquels il avait promené son orageuse activité.

Elle est empreinte dans son éloquence: peu de monuments nous en sont restes; une prédication pareille était bien plus improvisée, bien plus fugitive que celle d'un évéque. Nous n'avons, de saint Colomban, que la règle qu'il avait instituée pour son monastère , quelques lettres , quelques fragments poétiques, et seize instructions qui sont des sermons véritables, prêches soit pendant quelque mission, soit dans l'intérieur de son monastère. Le caractère en est tout autre que celui des sermons de saint Césaire; il y a beaucoup moins d'esprit, de raison, une intelligence bien moins fine et variée de la nature humaine et des diverses situations de la vie , bien moins de soin à modeler l'enseignement religieux sur le besoin et la capacité des auditeurs. Mais, en revanche, l'élan de l'imagination, la fougue de la piété , la rigueur dans l'application des principes, la guerre déclarée à toute espèce d'accommodement vain ou hypocrite, y donnent à la parole de l'orateur cette autorité passionnée qui ne réforme pas toujours et sûrement l'âme de ses auditeurs, mais qui les domine et dispose souverainement, quelque temps du moins, de leur conduite et de leur vie. Je n'en citerai qu'un passage, d'autant plus remarquable qu'on s'attend moins à le rencontrer là. C'était le temps où les jeunes , les macérations, les austérités de tout genre se multipliaient dans l'intérieur des monastères, et saint Colomban les recomiuandait comme un autre ; mais dans la sincérité de son enthousiasme , il s'aperçut bientôt que ce n'était pas là de la sainteté ni de la foi, et il atlaqua le mensonge des rigueurs monastiques, comme il avait attaqué la lâcheté des mollesses mondaines :

Ne croyons pas, d'rt-il, qu'il nous suffise de fatiguer de jeûnes et de veilles la poussière de notre corps, si nous ne réformons aussi nos mœurs... Macérer la chair, si l'àme ne fructifie pas, c'est labourer sans cesse la terre et ne lui point faire porter de moisson; c'est construire une statue d'or en dehors, de boue en dedans. Que sert d'aller faire la guerre loin de la place, si l'intérieur est en proie à la ruine? Que dire de l'homme qui fossoie sa vigne tout à l'entour, et la laisse en dedans pleine de ronces et de buissons?... Une religion toute de gestes et de mouvements du corps est vaine ; la souflFrance du corps seule est vaine; le soin que prend l'honiuie de son extérieur est vain, s'il ne surveille et ne soigne aussi son àme. La vraie piété réside dans riuimilitû non du corps, mais du cœur. A quoi bon ces combats que livre aux passions le serviteur, quand elles vivent en pais avec le maître?... 11 ne suffit pas non plus d'entendre parler des vertus et de les lire... Est-cç avec des paroles seules qu'un homme nettoie sa maison de souillures? est-ce sans travail et sans sueurs qu'on peut accomplir une œuvre de tous les jours?... Ceignez-vous donc, et ne cessez pas de cond>attre ; nul n'obtient la couronne s'il n'a vaillamment combattu i.

■ S. Colomban., insir. 2; DM. pair., t. XII, p. 10.

On ne rencontre pas , dans les instructions de saint Coloniban , beaucoup de passages aussi simples que celui-là. L'emportement de l'imaginalion s'y mêle presque toujours à la subtilité de l'esprit; cependant le fond en est souvent énergique et original.

Comparez, je vous prie, messieurs, cette éloquence sacrée du vi"^ siècle à l'éloquence de la chaire moderne, même dans ses plus beaux jours, au xvn« siècle , par exemple. Je disais tout à l'heure que, du vi^au vin" siècle, le caractère de la littérature avait été de cesser d'être une littérature, qu'elle était devenue une action, une puissance, qu'en écrivant, en parlant, on ne s'inquiétait que des résultats positifs , immédiats ; qu'on ne recherchait ni la science, ni les plaisirs intellectuels, et que, par cette cause, l'époque n'avait guère produit que des sermons, ou des ouvrages analogues. Ce fait, qui se révèle dans la littérature en général, est empreint dans les sermons eux-mêmes. Ouvrez ceux des temps modernes , ils ont un caractère évidemment plus littéraire que pratique; l'orateur aspire beaucoup plus à la beauté du langage , à la satisfaction intellectuelle des auditeurs, qu'à agir sur le fond de leur âme, à produire des effets réels, de véritables réformes, des conversions efficaces. Rien de semblable , rien de littéraire dans les sermons dont je viens de vous entretenir; aucune préoccupation de bien parler, de combiner avec

art les images, les idées; l'orateur va au fait : il veut agir ; il tourne et retourne dans le même cercle; il ne craint pas les répétitions, la familiarité, la vulgarité même ; il parle brièvement, mais il recommence tous les matins. Ceci n'est point de l'éloquence sacrée, c'est de la puissance religieuse. 11 y avait à cette époque une littérature qu'on n'a pas remarquée , littérature véritable, essentiellement désintéressée, qui n'avait guère d'autre but que de procurer au public un plaisir intellectuel , moral ; je veux parler des vies des saints, des légendes. On ne les a point fait entrer dans l'histoire littéraire de cette époque; elles en sont pourtant la vraie, la seule littérature, car ce sont les seuls ouvrages qui eussent les plaisirs de l'imagination pour objet. Après la guerre de Troie, il se trouva presque dans chaque ville de la Grèce des poètes qui recueillirent les traditions, les aventures des héros, et en firent le divertissement du peuple, un divertissement national. A l'époque qui nous occupe, les vies des saints ont joué le même rôle pour les chrétiens. Il y a eu des hommes qui se sont occupés à les recueillir, à les écrire , et à les raconter pour l'édification , sans doute , mais surtout pour le plaisir intellectuel des chrétiens. C'est là la littérature proprement dite de ce temps. Je vous en entretiendrai dans notre prochaine réunion, ainsi que de quelques monuments de littérature profane qu'on y rencontre également.

DIX-SEPTIEME LEÇON

Préface des Puritains Je Walter Scott. — Robert Patterson. — Préfacede la vie de saint Marcellin, évêqiie d'Embrun, écrite au commencement du vi<= siècle. ■ — Saint Céran, évcque de Paris. — Ardeur des chrétiens de ce temps à recueillir les traditions et les monuments de la vie des saints et des martyrs. — Statistique de cette branche de la littérature sacrée. — Collection des Bollandistes. — Cause du nombre et de la popularité des légendes. — Elles satisfont presque seules, à cette époque , 1" aux besoins de la nature morale de l'homme ; — Exemples : — Vie de saint Bavon , — de saint Wandrégisile , — de saint Valéry. — 2" A ux besoins de la nature sensible ; —Exemples : — Vie de saint Germain de Paris,— de saint Wandrégisile, — de sainte Rusticule, — de saint Sulpice de Bourges. — o" Aux besoins de l'imagination; — Exemples : — Vie de saint Seine, — de saint Austrégisile. — Défauts et mérites littéraires des légendes.

Messieurs ,

En tête des Puritains de AValter Scott, est une préface que les traducteurs français ont omise, je ne sais pourquoi, et dont j'extrais les détails suivants:

Les tombes des martyrs puritains, répandues en grand nombre, surtout dans quelques comtés de l'Ecosse, sont encore, pour leurs partisans, des objets de respect et de dévotion. 11 y a soixante ans qu'un habitant du comté de Dumfries, nommé Robert Patterson, et descendant, à ce que l'on a cru, d'une des victimes de la persécution, quitta sa maison

DIX-SEPTIÈME LEÇON

et son petit héritage pour se consacrer à rentretien de ces modestes tombeaux.... Il parvenait à les découvrir dans les lieux les plus cachés, dans les montagnes et les rochers où se réfugiaient les Puritains insurgés, et où, surpris souvent par les troupes, ils périssaient les armes à la main, ou bien étaient fusillés après le combat. Il dégageait la pierre funéraire de la mousse qui l'avait couverte , renouvelait l'inscription à demi effacée où les pieux amis du mort avaient exprimé, en style de l'Ecriture, et les joies célestes qui l'attendaient, et les malédictions qui devaient à jamais poursuivre ses meurtriers. Tous les ans il visitait toutes les tombes; nulle saison ne l'arrêtait; il ne mendiait point et n'eu avait pas besoin; rhospitalité lui était assurée dans les familles des martyrs et des zélateurs de la secte. Il continua pendant près de trente ans ce pénible pèlerinage; et il n'y a guère plus de vingtcinq ans qu'on le trouva épuisé de fatigue et rendant les derniers soupirs sur le grand chemin, près de Lockerby; à côté de lui était son vieux cheval blanc, le compagnon de ses travaux. On se souvient encore de Robert Paltcrson dans plusieurs parties de l'Ecosse; et le peuple, ignorant son vrai nom, l'y désignait, d'après l'emploi auquel il avait consacré sa vie , sous celui de Old Mortality ( l'homme des morts des anciens temps ).

Je remonte du xviiie siècle au vi^, et je lis en tête de la rie de saint Marcellin , évèque d'Embrun , ce petit prologue :

Par les largesses du Christ, les combats des illustres martyrs et les louanges des bienheureux confesseurs ont rempli le monde à ce point que presque chaque ville peut se glorifier d'avoir pour patrons des martyrs nés dans son sein. De là il arrive que, plus on écrit et répand quelle inestimable récompense ils ont reçue de leurs vertus, plus s'accroît la reconnaissance des fidèles. Aussi je prends mon plaisir à rechercher partout les palmes de ces glorieux champions, et en voyageant dans ce dessein, je suis arrivé à la cité d'Embrun. Là, j'ai trouvé qu'un homme, depuis longtemps déjà endormi dans le Seigneur, fait maintenant d'insignes miracles... J'ai demandé curieusement quelle avait été, dans son enfance, la façon de vivre de ce saint homme, quelle était sa patrie, par quelles preuves et quelles merveilles de vertu il s'était élevé à la charge sublime de pontife, et tous m'ont déclaré d'une seule voix ce que je laisse ici écrit. Des hommes même dont l'âge s'est prolongé bien tard, et dont quelques-uns ont atteint quatre-vingt-dix et jusqu'à cent ans, m'ont donné sur

le saint pontife des réponses unanimes Je veux donc

transmettre aux siècles futurs sa mémoire, quoique je sente ma faiblesse succomber sous un tel fardeau '.

Voilà le Robert Patterson du vi^ siècle ; cet anonyme faisait , pour les héros chrétiens de cet époque, les mêmes voyages , et remplissait presque le même office qu'OW Mortality pour les martyrs du puritanisme écossais. C'était un goût, un besoin général de ce temps que de rechercher toutes les traditions, tous les monuments des martyrs et des saints, et de les transmettre à la postérité. Saint Céraune ou Céran, évèque de Paris, au commencement du vil" siècle, voua également sa vie à cette tâche. Il écrivait à tous les clercs qu'il supposait

» Vie de saint Marcellin, dans les Jcla sanclorum des BulUndistcs, 20 avril, t. II, p. 750.

instruits des traditions pieuses de leur contrée, les priant de les recueillir pour lui; nous savons entre autres qu'il s'adressa à un clerc du diocèse de Langres, nommé AVarnachar, et que celui-ci lui envoya les actes de trois saints jumeaux, Speusippe, Eleusippe et Lélusippe, martyrisés, dit-on, dans ce diocèse peu après le miheu du ii^ siècle, et de saint Didier, évèque de Langres, qui subit le même sort environ cent ans plus tard. Il serait facile de trouver dans l'histoire du christianisme , du iv<^ au x° siècle, beaucoup de faits analogues.

Ainsi se sont amassés les matériaux de la collection commencée en 1643 par Bolland, jésuite belge, continuée depuis par beaucoup d'autres savants, et connue sous le nom de Recueil des Bollandistes. Tous les monuments relatifs à la vie des saints y sont recueillis et classés par mois et par jour. L'entreprise fut interrompue en 1794 par la révolution de la Belgique; aussi le travail n'est -il terminé que pour les neuf premiers mois de l'année et les quatorze premiers jours du mois d'octobre. La fln d'octobre et les mois de novembre et de décembre manquent ; mais les matériaux en étaient préparés ; on les a retrouvés, et on ne tardera pas . dit-on, à les publier.

Dans son état actuel, ce recueil contient 53 volumes in-folio dont voici la distribution :

Janvier , 2 volumes.

Février , 3

Mars , 3

Avril, 3

Mai, 8

Juin , 7

Juillet , 7

Aotit, 6

Septembre, 8

Octobre, 6 (jusqu'au quatorzième jour).

Voulez-vous avoir une idée du nombre de vies de saints , longues ou succinctes , contemporaines ou non , qui remplissent ces 53 volumes ? Voici le tableau, jour par jour, de celles du mois d'avril :

1" avril 40 saints.

A reporter. 537

Report. 537 saints.

11 avril 39

Je n'ai pas fait ce dépouillement sur les 53 volumes ; mais d'après ce compte d'un mois , et à en juger par approximation, ils contiennent plus de 25,000 vies de saints. J'ajoute que beaucoup, sans doute, ont été perdues, et que beaucoup d'autres restent encore inédites dans les bibliothèques. Cette simple statistique matérielle vous révèle l'étendue de cette littérature , et quelle prodigieuse activité d'esprit elle suppose dans la sphère qui en est l'objet.

Une telle activité , une telle fécondité ne provenaient pas, à coup sûr, de la seule fantaisie des auteurs ; il y en avait des causes générales et puissantes. On a coutume de les voir uniquement dans les croyances religieuses de cette époque , dans l'ardeur qu'elles inspiraient ; assurément elles y ont beaucoup contribué, et rien de pareil n'eût été fait sans leur empire; cependant elles n'ont pas tout fait. Dans d'autres temps aussi, ces croyances ont été répandues , énergiques , sans produire le même résultat. Ce n'est pas seulement à la foi et à l'exaltation religieuses , c'est aussi , et surtout peut-être, à l'état moral de la société et de l'homme, du v« au xe siècle, que la littérature des légendes a dû sa richesse et sa popularité.

Vous connaissez le caractère de l'époque que nous venons d'étudier : c'était un temps de malheur et de désordre extrême, un de ces temps qui pèsent en quelque sorte de toutes parts sur l'homme, et l'étouffcnt et l'écrasent. Mais quelque mauvais que soient les temps, quelles que soient les circonstances extérieures qui oppriment la nature hu-

maine, il y a en elle une énergie, une élasticité qui résiste à leur empire; elle a des facultés, des besoins qui se font jour à travers tous les obstacles ; mille causes peuvent les comprimer, les détourner de leur direction naturelle, suspendre ou corrompre plus ou moins longtemps leur développement ; rien ne saurait les abolir , les réduire à une complète impuissance : ils cherchent et trouvent toujours quelque issue , quelque satisfaction.

Ce fut le mérite des légendes pieuses de fournir à quelques-uns de ces instincts puissants , de ces besoins invincibles de l'âme humaine, cette issue, cette satisfaction, que tout leur refusait d'ailleurs.

Et d'abord vous savez à quel point était déplorable l'état moral de la Gaule - Franque , quelle dépravation ou quelle brutalité y régnaient. Le spectacle des événements quotidiens révoltait ou comprimait tous les instincts moraux de l'homme; toutes choses étaient livrées au hasard, à la force ; on ne rencontrait presque nulle part , dans le monde extérieur, cet empire de la règle, cette idée du devoir, ce respect du droit, qui font la sécurité de la vie et le repos de l'âme. On les trouvait dans les légendes. Quiconque jettera un coup d'œil, d'une part, sur les chroniques de la société civile, de l'autre, sur les vies des saints; quiconque, dans l'histoire de Grégoire de Tours seulement, comparera les traditions civiles et les traditions religieuses, sera frappé de la différence : dans les unes , la morale ne parait, pour ainsi dire , qu'en dépit des hommes et à leur insu ; les intérêts et les passions seules régnent ; on est plongé dans leur chaos et leurs ténèbres : dans les autres , au milieu d'un déluge de fables absurdes, la morale éclate avec un grand empire ; on la voit, on la sent ; ce soleil de l'intelligence luit sur le monde au sein duquel on vit. Je pourrais vous renvoyer presque indifféremment à toutes les légendes ; vous y reconnaîtriez partout le fait que je signale. J'y puiserai deux ou trois exemples qui le mettront dans tout son jour.

Saint Bavon ou Bav, ermite et patron de la ville de Gand, mort au milieu du vii« siècle, avait mené d'abord la vie du monde; je lis dans sa vie, écrite par un contemporain :

Il vit un jour venir à lui un homme que jadis , et pendant qu'il menait encore la vie du siècle, il avait lui-même vendu. A cette vue, il tomba dans un violent désespoir de ce qu'il avait commis envers cet homme un si grand crime; et se tournant vers lui, il se jeta à ses genoux, disant : « C'est moi qui t'ai vendu lié de courroies; ne te souviens pas, je t'en conjure, du mal que je t'ai fait, et accorde -moi une prière. Frappe mon corps de verges, rase-moi la tête comme on fait aux voleurs , et jette -moi en prison les pieds et les mains liés comme je le mérite ; peut-être si tu fais cela, la clémence divine m'accordera -t- elle mon pardon. « L'homme... dit

DIX-SEPTIEME LEÇON

qu'il n'oserait point faire une telle chose à son maître; mais rJiomme de Dieu, qui parlait éloquemnient, s'efforça de l'engager à faire ce qu'il lui demandait. Contraint enfin, et malgré lui, l'autre, vaincu par ses prières, fît ce qui lui était ordonné ; il lia les mains à Phomme de Dieu , lui rasa la tète , lui attacha les pieds à un hàton , le conduisit à la prison publique ; et l'honirae de Dieu y resta plusieurs jours, déplorant jour et nuit ces actes d'une vie mondaine qu'il avait toujours devant les yeux de son esprit, comme un lourd fardeau '.

Peu importe, messieurs, l'exagération des détails; peu importerait même la vérité matérielle de l'histoire; elle a été écrite au commencement du vii« siècle ; elle a été racontée aux hommes du \u^ siècle , à ces hommes qui avaient sans cesse sous les yeux la servitude, la vente des esclaves, et toutes les iniquités , toutes les souffrances qui s'ensuivaient. Vous comprenez quel charme devait avoir pour eux ce simple récit. C'était un véritable soulagement moral, une protestation contre des faits odieux et puissants , un faible mais précieux retentissement des droits de la liberté.

Voici un fait d'une autre nature : je le puise dans la vie de saint Wandrégisile , abbé de Fontenelle . mort en 667 , et qui , avant d'embrasser la vie monastique, avait été comte du palais du roi Dagobert :

Pendant qu'il menait encore la vie laïque, comme il voyageait un jour, accompagné des siens, il arriva à un certain lieu situé sur sa route, où le peuple soulevé se livrait, contre le saint homme, à tous les emportements de sa fureur : poussés par une rage barbare et insensée, et tombés dans la condition des hétes, une foule de gens se précipitèrent sur lui, et il y aurait eu beaucoup de sang humain répandu si son intervention et la puissance du Christ n'y eussent apporté remède. Il implora le secours de celui à qui on dit : « Tu es mon refuge contre les tribulations, » et prenant la parole au lieu du glaive , il se plaça sous le bouclier de la miséricorde divine. Le secours divin ne manqua point en effet où manquait le secours humain; la foule de ces forcenés s'arrêta immobile... le discours de l'homme de Dieu les dispersa et les sauva en même temps ; ils étaient arrivés en fureur et se retirèrent calmés ».

Croyez-vous, messieurs, qu'à cette époque] il fût venu dans la tête d'aucun Bacbare , d'aucun homme étranger aux idées religieuses, déménager ainsi la multitude , d'employer , pour apaiser utie émeute, les seules voies de la persuasion et de la parole? Il en ctit très-probablement appelé sur-lechamp à la force. Le brusque emploi de la force répugnait à un homme pieux , préoccupé de l'idée qu'il avait affaire à des âmes; au lieu de la force physique, il invoquait la force morale; avant le massacre, il essayait du sermon.

■ En 8.53 ou 657. Vie de saint Bavon, § 10. Acla sancl. Oïd. S. Ben.. i. II, p. 400.

" Vie de saint NVanJrégisile, § i. Ihicl., p. 535.

Je veux maintenant un exemple où les relations des hommes ne soient pour rien, où il ne s'agisse ni de substituer la force morale à la force physique , ni de protester contre l'iniquité sociale , où il ne soit question que des sentiments individuels, intimes, de la vie intérieure de l'homme. Je lis dans la vie de saint Valéry , mort en 622, abbé de Saint- Valéry , en Picardie :

Comme cet ami de Dieu revenait à pied d'un certain lieu , dit Cayeux, à son monastère, dans la saison de l'hiver, il arriva qu'à cause de Texcessive rigueur du froid , il s'arrêta pour se chauffer... dans la demeure d'un certain prêtre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient dû traiter avec grand respect un tel hôte, commencèrent au contraire à tenir audacieusemeut, avecle juge du lieu, des propos inconvenants etdéshonnêtes. Fidèle à sa coutume de poser toujours sur les plaies corrompues et hideuses le salutaire remède de la parole divine, il essaya de les réprimer, disant : « Mes fils, n'avez-vous pas lu dans l'Evangile qu'au jour du jugement nous aurons à rendre compte de toute parole vaine? » Mais eux, méprisant son avertissement, s'abandonnèrent de plus en plus à des propos grossiers et impudiques, car la bouche parle de l'abondance du cœur. Pour lui alors : « J'ai voulu , à cause du froid, chauffer un peu à votre feu mon corps fatigué; mais vos coupables discours me forcent à m'éloigner tout glacé encore, » et il sortit de la maison 3.

Certes , messieurs , les mœurs et le langage des hommes de ce temps étaient bien grossiers , bien désordonnés , bien impurs ; nul doute cependant que le respect, le goût même de la gravité, de la pureté, soit dans les pensées , soit dans les paroles, n'y était point aboli; et lorsqu'ils en trouvaient quelque occasion, beaucoup d'entre eux, à coup sur, prenaient plaisir à le satisfaire. Les légendes seules la leur fournissaient. Là se présentait l'image d'un état moral très-supérieur, sous tous les rapports , à celui de la société extérieure , de la vie commune ; l'âme humaine s'y pouvait reposer, soulager du -spectacle des crimes et des vices qui l'assaillaient de toutes parts. Peut-être ne cherchaitelle guère d'elle-même ce soulagement; je doute qu'elle s'en rendit jamais compte; mais, quand elle le rencontrait, elle en jouissait avidement; et c'est là, n'en doutez pas, la première et la plus puissante cause de la popularité de celle litlérature.

Ce n'est pas tout : elle répondait encore à d'autres besoins de notre nature , à ces besoins d'affection, de sympathie, qui dérivent, sinon de la moralité proprement dite, du moins de la sensibilité morale, et exercent sur l'àmo tant d'empire. Les facultés sensibles avaient beaucoup à souffrir à l'époque qui nous occupe ; les hommes élaicnl

3 Vie de saint Vaterv, § 25; dans les Jrtn fnn,r. Oiri- S- Pe».. t, II, ,.. 86.

durs et se traitaient durement; les sentiments les plus naturels, la bonté, la pitié, les amitiés, soit de famille , soit de choix , ne prenaient qu'un faible ou an douloureux développement. Et pourtant ils n'étaient pas morts dans le cœur de l'homme; ils aspiraient souvent à se déployer; et le spectacle de leur présence, de leur pouvoir, charmait une population condamnée à n'en jouir que bien peu dans la vie réelle. Les légendes lui donnaient ce spectacle: quoique, par une idée très -fausse, à mon avis , et qui a produit de déplorables extravagances, la religion de ce temps commandât souvent le sacrifice, le mépris même des sentiments les plus légitimes, cependant elle n'étouffait pas, elle n'interdisait pas le développement de la sensibilité humaine; en la dirigeant souvent assez mal dans son application, elle en favorisait plutôt qu'elle n'en supprimait l'exercice. On trouve, dans les vies des saints, plus de bonté, plus de tendresse de cœur, une plus large part faite aux affections , que dans tous les autres monuments de cette époque. J'en vais mettre sous vos yeux quelques traits: vous serez frappes, j'en suis sûr, du développement de notre nature sensible, qui éclate au milieu de la théorie du sacrifice et de l'abnégation. Le zèle ardent de saint Germain , évèque de Paris , dans la dernière moitié du vi" siècle S pour le rachat des esclaves , est connu de tout le monde; plusieurs tableaux l'ont consacré : mais il en faut lire, dans sa vie, les touchants détails :

Quand même les voix île tous se réuniraient en une seule, on ne saurait dire combien il était prodigue en aumônes; souvent, se contentant d'une tunique, il couvrait du reste de ses vêtements quelque pauvre nu , de manière que tandis que l'indigent avait cliaud, le bienfaiteur avait froid. ISul ne peut dénombrer en coml)ien de lieux, ni en quelle quantité il a racheté des captifs. Les nations voisines, les Espagnols, les Scots, les Bretons, les Gascons, les Saxons, les Bourguignons peuvent attester de quelle sorte on recourait de toutes parts au nom du bienheureux pour être délivré du joug de l'esclavage. Lorsqu'il ne lui restait plus rien, il demeurait assis, triste et inquiet, d'un visage plus grave et d'une conversation sévère. Si par hasard quelqu'un l'invitait alors à un repas, il excitait scs<;onvives ou ses propres serviteurs à se concerter de manière à délivrer un captif, et l'àme de l'évêque sortait un peu de sou abattement. Que si le Seigneur envoyait de quelque façon, entre les mains du saint, quelque chose à dépenser, aussitôt cherchant ilans son esprit, il avaFt coutume de dire : « Rendons grâces à la clémence divine, car il nous arrive de quoi effectuer des rachats, » et sur-lechamp, sans hésitation, l'effet suivait les paroles. Lors donc qu'il avait ainsi reçu quelque chose, les rides de son front se dissipaient, son visage était plus serein , il marchait d'un pas plus léger, ses discours étaient plus abondants et plus gais ; si bien qu'on eût crii qu'en rachetant les autres, cet homme se délivrait lui-même du joug de l'esclavage ^.

> Mort en 576.

» Vie de sainl Germain , évoque de Paris, J 74 ; dans les yicta sanct. Ord. S. Bon., t. l'Mi. 244.

Avez-vous vu, messieurs, la passion de la bonté peinte avec une énergie plus simple et plus vraie?

Dans la vie de saint Wandrégisile, abbé de Fontenelle, dont je vous parlais tout à l'heure, je trouve cette anecdote :

Comme il se rendait un jour auprès du roi Dagobert, au moment où il approchait du palais, il y avait là un pauvre homme dont la charrette avait versé devant la porte même du roi; beaucoup de gens entraient et sortaient, et non-seulement aucun ne lui prêtait secours, mais la plupart passaient par-dessus lui et le foulaient aux pieds. L'homme de Dieu, en arrivant, vit l'impiété que commettaient ces enfants de l'insolence, et descendant aussitôt de son cheval , il tendit la main au pauvre homme, et tous deux ensemble ils relevèrent la charrette. Beaucoup de ceux qui étaient là, le voyant tout sali de boue, se moquaient de lui et lui disaient des injures; mais lui ne s'en souciait point, suivant avec humilité l'humble exemple de son maître, car le Seigneur lui-même a dit dans l'Evangile : « S'ils ont appelé le père de famille Béelzébut , que ne diront-ils pas à ses domestiques • ? »

En voici une autre puisée dans la vie de saint Sulpice le Pieux , évèque de Bourges , et où respire, au milieu de la crédulité la plus puérile, une bienveillance et une douceur bien étrangères , à coup sur, aux mœurs générales de l'époque :

Une certaine nuit, un scélérat, sans doute pauvre, s'introduisit violemment dans le garde -manger du saint homme; aussitôt il s'empare de ce que, dans son cœur criminel, il avait projeté de voler, et se hâte pour sortir; mais il no trouve aucune issue, il est comme emprisonné dans les murs qui l'environnent, et retenu de toutes parts. La nuit s'écoule inutilement pour cet homme à qui l'entrée avait été si facile, et qui ne voyait pas la plus petite sortie. Cependant la lumière du jour vient éclairer le monde; l'homme de Dieu appelle un de ses gardiens, lui ordonne de prendre avec lui un camarade, et de lui amener l'homme qu'ils trouveraient dans l'office, plongé dans le crime, et comme attaché.

Le serviteur va sans retard chercher un compagnon, et se rend à l'office; ils y trouvent le coupable, et le saisissent pour l'amener ; le fourbe s'échappe de leurs mains, et comme il se voyait chargé de crimes et entouré de monde, préférant une prompte mort au châtiment de ses longs forfaits, il s'élance dans un puits de près de quatre-vingts coudées, qui se trouvait près de là ; mais au moment où il tombait dans le gouffre il implora les prières du bienheureux évèque. Alors l'homme de Dieu accourut avec vitesse, et ordonna à un de ses serviteurs de descendre dans le puits au moyen de la corde, en lui enjoignant expressément de retirer sur-le-champ le criminel qui s'y était jeté. Tous s'écrièrent que celui qu'avait englouti un tel gouffre ne pouvait vivre, et qv\e sûrement il était déjà mort; mais le bienheureux ordonna à son serviteur de lui obéir sans délai; celui-ci ne tarda pas davantage, et armé de la bénédiction du saint, il trouva sain et sauf celui qu'on croyait mort; l'ayant entouré de cordes, il le ramena captif sur le sol natal. Les murs ne pouvaient contenir la foule; presque toute la ville était accourue à lui tel spectacle, et tous faisaient grand bruit avec leurs cris et leurs applaudissements. Le criminel, comme se secouant

3 Vie de saint Wandrégisile, § 7 ; dans les Acta sanct. Ord. S. Ben., t. II, p. 528.

DIX-SEPTIE3IE LEÇON

«riine profonde stupeur, se prosterna aux pieds du saint et implora son pardon; celui-ci, plein de charité, le lui accorda sur-le-champ, et lui donna même ce dont il avait besoin, lui recommandant de demandera l'avenir, au lieu de prendre, et disant qu'il aimait mieux lui faire des présents qu'être volé par lui. Qui pourrait dire combien il y avait en cet homme de parfaite luunilité,de prompte miséricorde, de sainte simplicité, de patience et de longanimité ■?

Voulez-vous des exemples du développement de la sensibilité seule, sans application précise, sans résultat utile et direct ? la vie de sainte llusticule , abbesse du monastère que saint Césaire avait fondé à Arles, nous en fournira deux qui me semblent d'un assez vif intérêt. Sainte Rusticule était née en Provence, dans le territoire de Vaisonj ses parents avaient déjà un ûls.

Une certaine nuit que sa mère, Clémence, était endormie, elle se vit en rêve, nourrissant avec grande affection deux petites colombes, l'une d'une blancheur de neige, l'autre de couleur variée : comme elle s'en occupait avec beaucoup de plaisir et de tendresse, il lui sembla que ses serviteurs venaient lui annoncer que saint Césaire, évêque d'Arles, était à sa porte. Entendant cela, et ravie de l'arrivée du saint, elle court joyeuse au-devant de lui, et le saluant avec empressement, le prie humblement d'accorder à sa maison la bénédiction de sa présence; il entra et la bénit. Après lui avoir rendu les honneurs qui lui étaient dus, elle le pria de vouloir bien prendre quelque nourriture, mais il lui répondit : M Ma fille, je désire que tu me donnes cette colombe que je t'ai vue élever avec tant de soin. » Hésitant en ellemême, elle cherchait d'où il pouvait savoir qu'elle eût cette colombe, et elle nia qu'elle possédât rien de semblable. Il reprit alors : « Je te dis devant Dieu que je ne sortirai pas d'ici que tu ne m'aies accordé ma demande. » Elle ne put se défendre plus longtemps, elle montra ses colombes et les offrit au saint homme. Celui-ci prit avec grande joie celle qui était d'une blancheur éclatante, la mit, en se félicitant, <lans son sein , et après avoir pris congé d'elle , il partit. Quand elle se réveilla, elle réfléchit à ce que signifiait tout ceci, et elle chercha dans son âme pourquoi celui qui n'était plus lui avait apparu. Elle ignorait que le Christ avait choisi sa fille pour épouse, lui qui a dit : « On ne peut cacher une ville située sur le haut d'une montagne, et on n'allume pas une lampe pour la mettre sous un boisseau: mais on la place sur un chandelier afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison '. »

Il n'y a certes rien de remarquable dans les incidents de ce récit ; le fond en est même peu conforme aux sentiments naturels , puisqu'il s'agit d'enlever une fille à sa mère ; et pourtant il y règne une teinte générale de sensibilité , de tendresse douce et vive, qui pénètre jusque dans l'allégorie par laquelle on demande à la mère ce sacrifice , et y répand assez de charme et de grâce.

Sainte Rusticule gouverna son abbaye avec un

grand succès, et inspira surtout à ses religieuses une affection profonde : en 632 , elle était malade, et touchait au terme de sa vie :

11 arriva un certain jour de vendredi qu''après avoir chanté selon son habitude les vêpres avec ses filles, se sentant fatiguée, elle alla au-dessus de ses forces en faisant la lecture accoutumée : elle savait qu'elle n'en irait que plus vite au Seigneur. Le samedi matin, elle eut un peu froid et perdit toute force dans ses membres. Se couchant alors dans son petit lit, elle fut prise d'une grande fièvre; elle ne cessa pourtant pas de louer Dieu, et les yeux fixés au ciel... elle lui recommanda SCS filles qu'elle laissait orphelines , et consola d'une âme ferme celles qui pleuraient autour d'elle. Elle se trouva plus mal le dimanche, et comme c'était son habitude qu'on ne fît son lit qu'une fois l'an, les servantes de Dieu lui demandèrent de se permettre une couche un peu moins dure, afin d'épargner à son corps une si rude fatigue, mais elle ne voulut pas y consentir. Le lundi, jour de saint Laurent, martyr, elle perdit encore des forces, et sa poitrine faisait grand bruit. A cette vue, les tristes vierges du Christ se répandirent en pleurs et en gémissements. Comme c'était la troisième heure du jour, et que dans son affliction la congrégation psalmodiait en silence, la sainte mère mécontente demanda pourquoi elle n'entendait pas la psalmodie : les religieuses répondirent qu'elles ne pouvaient chanter à cause de leur douleur : « I\c chantez que plus haut, dit -elle, afin que j'en reçoive du secours, car cela m'est très -doux. » Le jour suivant, tandis que son corps n'avait presque plus de mouvement, ses yeux qui conservaient leur vigueur, brillaient toujours comme des étoiles ; et regardant de tous côtés, et ne pouvant parler, elle imposait silence de la main à celles qui pleuraient, et leur donnait de la consolation. Lorsqu'une des sœurs toucha ses pieds pour voir s'ils étaient chauds ou froids, elle dit : <i Ce n'est pas encore l'heure. » Mais peu après, à la sixième heure du jour, d'un visage serein, avec des yeux brillants et comme en souriant, cette glorieuse âme bienheureuse passa au ciel, et s'associa aux chœurs innombrables des saints '.

Je ne sais , messieurs , si quelques-uns d'entre vous ont jamais ouvert un recueil intitulé : Mémoires pour senir à l"" Histoire de Port-Roxal * , et qui contient la relation de la vie et de la mort des principales religieuses de cette abbaye célèbre, entre autres des deux Angélique Arnauld , qui la gouvernèrent successivement. Port-Royal, la maison des femmes aussi bien que celle des hommes , fut , vous le savez , l'asile des âmes les plus ardentes, les plus indépendantes, comme des esprits les plus élevés qui aient honoré le siècle de Louis XIV; imlle part peut-être la sensibilité humaine ne s'est déployée avec plus de richesse et d'énergie que dans l'histoire morale de ces pieuses filles dont plusieurs participaient en même temps à tout le développement intellectuel de Nicolle et de Pascal. Eh bien! messieurs, le récit de leurs derniers moments ressemble beaucoup à ce que je viens de vous lire ; on

■ Vie de saint Sulpicc, g 28 et 29 ; d.ins les Act. sanct. Ord. S. Ben., \ 3 Vie de sainlo Rusticule , " 31 ; dans les Aci. sanct. Ord. S. Ben.. t. II, p. 173. i t. II, p. 146.

» Vie de sainte Rusticule , g Z. Jbid.. p. I iO. | 4 5 VOl. in-12. Utrechl, 1742.

y trouve les mêmes émotions de piété et d'amitié, presque le mèine langage ; et la nature sensible de l'homme nous apparaît, au va" siècle, presque aussi vive, aussi développée qu'elle a pu l'être au xvn", au milieu des caractères les plus passionnés du temps.

Je pourrais multiplier beaucoup ces exemples , mais il faut avancer, et j'ai encore à vous en présenter d'un autre genre.

Indépendamment de la satisfaction qu'elles procuraient à la moralité et à la sensibilité humaine , dont la condition , dans le monde extérieur, était si mauvaise , les légendes correspondaient encore à d'autres facultés, à d'autres besoins. On parle beaucoup aujourd'hui de l'intérêt , du mouvement qui, dans le cours de ce qu'on appelle vaguement le moyen âge, animaient la vie des peuples. Il semble que de grandes aventures , des spectacles , des récits, vinssent sans cesse émouvoir l'imagination; que la société fut mille fois plus variée , plus amusante qu'elle ne l'est parmi nous. Il en pouvait bien être ainsi pour quelques hommes, placés dans les rangs supérieurs, ou jetés dans des situations singulières; mais pour la masse de la population, la vie était au contraire prodigieusement monotone, insipide, ennuyeuse; sa destinée s'écoulait à la même place ; les mômes scènes se reproduisaient sous ses yeux ; presque point de mouvement extérieur; encore moins de mouvement d'esprit : elle n'avait pas plus de plaisir que de bonheur, et la condition de son intelligence n'était pas plus agréable que son existence matérielle. Elle ne trouvait nulle part autant que dans les vies des saints, quelque aliment à cette activité d'imagination , à ce goût de nouveauté, d'aventure, qui exercent sur les hommes tant d'empire. Les légendes ont été pour les chrétiens de ce temps, qu'on me permette cette comparaison purement littéraire, ce que sont pour les Orientaux ces longs récits , ces histoires si brillantes et si variées , dont les Mille et une Nuits nous donnent un échantillon. C'était là que l'imagination populaire errait librement dans un monde inconnu, merveilleux, plein de mouvement et de poésie. Il nous est difficile aujourd'hui de parlager tout le plaisir qu'elle y prenait, il y a douze siècles; les habitudes d'esprit ont changé, les distractions nous assiègent : mais nous pouvons du moins comprendre qu'il y avait là, pour cette littérature , une source de puissant intérêt. Dans le nombre immense d'aventures et de scènes dont elle charmait le peuple chrétien, j'en ai choisi deux qui vous donneront peut-être quelque idée du genre d'attrait qu'elle avait pour lui. La première est puisée dans la vie de saint Seine {S. Sequanus) , fondateur, au vi'' siècle, de l'abbaye de Bourgogne

qui prit son nom , et décrit les incidents qui lui en flrent choisir l'emplacement.

Lorsque Seine se vit, jjràce à son loual)le zèle, bien instruit ilans les dogmes des divines écritures et savant dans les règles monastiques, il cherclia un endroit propre à bâtir un monastère : comme il parcourait tous les lieux voisins et communiquait son projet à tous ses amis-, un de ses parents, Tliiolaif, lui dit : « Puisque tu m'interroges, je t'indiquerai .un certain lieu oii tu pourras t'ctablir, si ce que tu veux faire est inspiré par Tamour de Dieu : il y a un terrain qui , si je ne me trompe, m'appartient par droit héréditaire; mais les gens qui habitent alentour se repaissent, comme des bêtes féroces, de sang et de chair humaine; ce qui fait qu'il n'est pas facile de passer au milieu d'eux, si on n'a soldé une troupe de gens armés. » Le bienheureux Seine lui répondit: « Montre-moi ce lieu, afin que , si mes désirs ont été conçus par un instinct divin, toute la férocité de ces hommes se change en la douceur de la colombe. >> Ayant donc pris des compagnons, ils parvinrent au lieu dont ils avaient parlé. C'était une foret dont les arbres touchaient presque les nuages, et dont, depuis fort longtemps, la solitude n'avait pas été violée : ils se demandaient par où ils pourraient y pénétrer, lorsqu'ils aperçurent un sentier tortueux et tellement étroit et rempli d'épines, qu'ils pouvaient difficilement y poser les pieds sur la même ligne, et qu'à cause de l'épaisseur des branches, un pied y suivait avec peine l'autre pied. Cependant, avec beaucoup de travail et ayant leurs vêtements déchirés, ils parvinrent dans le plus profond de cette âpre forêt : alors se courbant vers la terre, ils commencèrent à considérer d'un œil attentif ces ténébreuses profondeurs.

Ayant passé longtemps à regarder avec attention, ils aperçurent les ouvertures très-étroites d'une caverne, obstruées par des pierres et des plantes : en outre, des branches d'arbres entrelacées rendaient la caverne si sombre que les bêtes sauvages elles-mêmes en redoutaient l'entrée : c'était la caverne des voleurs et le repaire des esprits immondes. Lorsqu'ils en approchèrent, Seine, agréable à Dieu, pliant les genoux à l'entrée, et le corps étendu sur les buissons, adressa à Dieu une prière mêlée de larmes , en disant : « Seigneur qui as fait le ciel et la terre, qui te rends aux vœux de celui qui t'implore, de qui dérive tout bien, et sans lequel sont inutiles tous les efforts de la faiblesse humaine, si tu m'ordonnes de me fixer dans cette solitude, fais-le-moi connaître, et mène à bien les commencements que tu as déjà accordés à ma dévotion. » Quand il eut fini sa prière, il se leva, et porta vers le ciel ses mains et ses yeux mouillés de larmes. Connaissant alors que c'était sous la conduite du Sauveur qu'il s'était rendu dans cette sombre foret, après avoir béni le lieu , il se mit aussitôt à poser les fondements d'une petite cellule là où il s'était mis à genoux pour prier. Le bruit de son arrivée parvint aux oreilles des habitants voisins, qui, s'exhortant les uns les autres, et poussés par un mouvement divin, se rendirent près de Ivii. Dès qu'ils l'eurent vu, de loups ils devinrent agneaux; de telle sorte que ceux qui étaient naguère une source de terreur furent désormais des ministres de secours : et, depuis ce temps, ce lieu qui était un repaire de divers cruels démons et voleurs, devint une demeure d'innocents '.

Ne croyez-vous pas lire le récit des premiers essais d'établissement de quelques colons au fond des plus lointaines forêts de l'Amérique , ou de quelques pieux missionnaires au milieu des peuples les plus sauvages?

1 Vie de saint Seine, §7 et 8. Acia sanct. Ord. S. Ben., t. T"', p. 264.

DIX-SEPTIEME LEÇON

Voici une narration d'un autre caraclère, mais qui n'est pas dépourvue non plus de mouvement et d'intérêt.

Jeune encore, et avant d'entrer dans l'ordre ecclésiastique , saint Austrégisile, évêque de Bourges au commencement du\ii« siècle, manifestait un vif désir de fuir le monde et de ne se point marier :

L'entendant parler ainsi, ses parents commencèrent à le presser instamment de leur obéir en ce point : lui, afin de ne pas voir mécontents ceux dont il désirait la satisfaction, promit de faire ce qu'ils demandaient, si telle était la volonté de Dieu.

Lors donc qu'il était occupé au service du roi, il commença à retourner en lui-même celte affaire , et à chercher ce qui lui conviendrait le mieux : il lui vint en esprit trois hommes de même nation et de fortune égale; il écrivit leurs noms sur trois tablettes et les mit sous la couverture de l'autel, dans la basilique de Saint-Jean , près de la ville de Chàlons , et fit vœu de passer, sans dormir, trois nuits en prière. Après les trois nuits, il devait porter la main sur l'autel, prendre la tablette que le Seigneur daignerait lui faire trouver la première, et demander en mariage la fille de l'homme dont le nom serait sur la tablette. Après avoir passé une nuit sans sommeil, il s'en trouva accablé la suivante, et, vers le milieu de la nuit, ne pouvant plus résister, ses jambes fléchirent, et il s'endormit sur un siège. Deux vieillards se présentèrent à sa vue : l'un dit à l'autre : « De qui Austrégisile épouse-t-il la fille? » l'autre lui répondit : « Ignorestu qu'il est déjà marié? — A qui? — A la fille du juge Juste.» Se réveillant alors, Austrégisile s'applique à chercher quel était ce Juste, de quel lieu il était juge, et s'il avait une fille vierge. Comme il ne put le trouver, il se rendit, suivant sa coutume, au palais du roi. Il arriva dans un village où il y avait une auberge; des voyageurs étaient rassemblés là, entre autres un pauvre vétéran avec sa femme. Lorsque cette femme vit .\ustrégisile, elle lui dit : « Etranger, arrête-toi un instant, et je te dirai ce que j'ai vu dernièrement en songe à ton sujet : il me semblait entendre un grand bruit, comme celui de chants de psaumes, et je <lis à ton hôte : — Homme, qu'est-ce donc que j'entends? quelle fête est donc célébrée par les prêtres aujourd'hui, pour qu'on fasse une procession? — Il me répondit : — ISotre iiôte Austrégisile se marie. — Pleine de joie, je m'empressai pour aller voir la jeune fille, et considérer sa figure et sa tournure. Lorsque les clercs, vêtus de blanc, portant des croix, et chantant des psaumes suivant la manière usitée, furent passés, tu vins le dernier, et tout le peuple te suivait par derrière ; moi je regardais avec curiosité, et je ne voyais aucune femme, pas même la jeune fille que tu épousais, et je dis à ton hôte : — Où est donc la jeune fille qu'Austrégisile épouse? — 11 me répondit : — Ne la vois-tu pas dans ses mains? — Je regardai, et je ne vis dans tes mains que le livre de l'Evangile. » Alors le saint comprit par sa vision et le songe de cette femme que la vocation de Dieu l'appelait à la prêtrise '.

' \ le de saint .Vuslri'ijisile, 2 2; dans les .Jet. sanct. Ord. S. Lan., t. II, ,). 9.",.

Il n'y a ici point de miracle proprement dit ; tout se borne à des rêves; mais vous voyez quel mouvement d'imagination s'alliait à tous les sentiments, à tous les incidents d'une vie religieuse, et avec quelle avidité le peuple les accueillait.

Ce sont là , messieurs, les véritables sources de cette littérature; elle donnait à la nature morale, sensible et poétique de l'homme, un aliment, une satisfaction qu'il ne trouvait point ailleurs; elle élevait et agitait son âme ; elle animait sa vie. De là sa fécondité et son crédit.

Si nous voulions la considérer sous un point de vue purement littéraire , nous ne trouverions ses mérites ni bien brillants, ni bien variés. La vérité des sentiments et la naïveté du ton ne lui manquent point ; elle est dénuée d'affectation et de pédanterie. La narration y est non-seulement intéressante , mais souvent conçue sous une forme assez dramatique. Dans les contes orientaux, où le charme de la narration est grand , la forme dramatique est rare ; on y rencontre peu de conversations, de dialogues, de mise en scène proprement dite. II y en a beaucoup plus dans les légendes : le dialogue y est habituel, et marche quelquefois avec naturel et vivacité. Mais on y chercherait en vain un peu d'ordre , quelque art de composition ; même pour les esprits les moins exigeants, la confusion est extrême, la monotonie grande; la crédulité tombe sans cesse dans le ridicule ; et la langue y est arrivée à un degré d'incorrection, de corruption, de grossièreté qui blesse et lasse aujourd'hui le lecteur.

Je voudrais , messieurs , vous dire aussi quelques mots d'une portion, bien peu considérable il est vrai, et que pourtant je ne dois pas omettre, de la littérature de cette époque, c'est-à-dire, de sa littérature profane. J'ai dit qu'à partir du vi« siècle la littérature sacrée était seule, que toute littérature profane avait disparu ; il y en avait pourtant quelques restes; certaines chroniques, certains poëmes de circonstance n'appartenaient pas à la société religieuse, et méritent un moment d'allention. Mais l'heure est déjà fort avancée; j'aurai d'ailleurs à vous présenter, sur quelques-uns de ces monuments aujourd'hui si peu connus, quelques développements qui ne me paraissent pas sans intérêt. Nous nous en occuperons dans notre prochaine réunion.

DIX- HUITIEME LEÇON

De quelques Jébris de littérature profane du vi= au viii^ siècle. — De leur véritable caractère. — 1» Dos prosateurs. — Grégoire Je Tours. — Sa vie. — Son Histoire ecclésiastique des Francs. — L'influence de rancienne littérature latine s'allie à celle des croyances chréliennes. — Mélange de l'histoire civile et religieuse. — Frédégairc. — Sa Chronique. — 2" Des poètes. — Saint Avite, évêquc de Vienne. — Sa vie. — Ses poèmes sur la création, — le péché originel, — la condamnation de l'homme, — le déluge, — le passage de la mer Rouge , — l'éloge de la virginité. — Comparaison des trois premiers avec le Paradis Perdu de IVlilton. — Fortunat, évêque de Poitiers. — Sa vie. — Ses relations avec sainte Radegonde. — Ses poésies. — Leur caractère.^ — Premières origines de la littérature française.

Messieurs ,

J'ai amioncé, dans noire dernière réunion, que nous nous occuperions aujourd'hui de quelques débris de littérature profane , épars cà et là, du vi" au VIII"' siècle, au milieu des sermons, des légendes, des dissertations théologiques , et échappés au triomphe universel de la littérature sacrée. Je devrais peut-être être un peu embarrassé de ma promesse, et de ce mot profane, que j'ai appliqué aux ouvrages dont je veux vous parler. Il semble dire, en effet, que les auteurs ou les sujets en sont laïques , n'appartiennent pas à la sphère religieuse. Or, voici les noms des écrits et des auteurs. Il y a deux prosateurs et deux poètes: les prosateurs sont Grégoire de Tours et Frédégaire; les poètes saint Avite et Fortunat. De ces quatre hommes, trois ont été évèques ; Grégoire à Tours, saint Avite à Vienne, et Fortunat à Poitiers ; tous les trois ont été canonisés; le quatrième, Frédégaire, était probablement moine. Quant aux personnes, il n'y a donc rien de moins proAuie; à coup sur elles appartiennent à la littérature sacrée. Quant aux ouvrages mêmes , celui de Grégoire de Tours porte le titre (Y Histoire ecclésiastique des Francs; celui de Frédégaire est une simple chronique ; les poëm€S de saint Avite roulent sur la création, le péché originel, l'expulsion du paradis, le déluge, le passage de la mer Rouge, l'éloge de la virginité; et quoique dans ceux de Fortunat plusieurs traitent d'incidents de la vie mondaine, comme le mariage de Sigebert et de Rrunehault, le départ de la reine Galsuinthe, etc.; la plupart cependant se rapportent à des événements ou des intérêts religieux , comme les dédicaces de basiliques, les louanges de saints ou d'évêques , les fêtes de l'Eglise, etc.; en sorte qu'à

en juger sur l'apparence , les sujets aussi bien que les auteurs rentrent dans la littérature sacrée, et qu'il n'y a rien là , ce semble , à quoi le nom de profane puisse convenir.

Je pourrais bien alléguer que quelques-uns de ces écrivains n'ont pas toujours été ecclésiastiques, que Fortunat, par exemple, a vécu longtemps laïque, et que plusieurs de ses poëmes datent de cette époque de sa vie. Il n'est pas certain que Frédégaire fût moine. Grégoire de Tours a formellement exprimé son dessein de mêler dans son histoire le sacré et le profane. Mais ce seraient là de mesquines raisons. J'aime bien mieux convenir que, sous certains rapports, les ouvrages dont je me propose de vous entretenir aujourd'hui , appartiennent à la littérature sacrée ; et cependant je persiste dans mon premier dire ; ils se rattachent aussi à la littéralurc profane; ils en offrent , à plus d'un égard, le caractère , et doivent en porter le nom. Voici pourquoi.

Je viens de faire passer sous vos yeux les deux principaux genres de la littérature sacrée de cette époque, les sermons d'une part, les légendes de l'autre. Rien de semblable n'avait existé dans l'antiquité ; ni la littérature grecque , ni la littérature latine, n'avaient fourni le modèle de pareilles compositions. Elles naquirent bien réellement du christianisme, des croyances religieuses du temps; elles étaient originales ; elles constituaient une littérature nouvelle et vraiment religieuse , car elle n'avait rien emprunté à l'ancienne littérature, au monde profane, ni pour la forme ni pour le fond.

Les ouvrages dont j'ai à vous parler sont d'une autre nature ; les auteurs et les sujets sont religieux; mais le caractère même des compositions, la manière dont elles sont conçues et exécutées ,

DIX-HUITIÈME LECOX.

n'appartiennent point à la lillératurc nouvelle, religieuse : l'influence de l'antiquité païenne s'y révèle clairement : on y retrouve sans cesse l'imitation des écrivains grecs ou latins; elle est visible dans le tour de l'imagination , dans les formes du langage ; elle est quelquefois directe et avouée. Ce n'est point cet esprit vraiment nouveau, chrétien, étranger, hostile même à tout souvenir ancien, qui éclate dans les sermons et les légendes : ici au contraire, et dans les sujets même les plus religieux, on sent les traditions, les coutumes intellectuelles du monde païen, un certain désir de se rattacher à la littérature profane , d'en conserver, d'en reproduire lesmérites. C'est parla que ce nom s'applique justement aux ouvrages dont je parle, et qu'ils forment dans la littérature du vi^ au viii" siècle , une classe à part qui lie en quelque sorte les deux époques , les deux sociétés , et a droit à un examen spécial.

Passons en revue les quatre écrivains que je vous ai nommés tout à l'heure; nous reconnaîtrons dans leurs écrits ce caractère.

Je commence parles prosateurs, et par Grégoire de Tours , sans contredit le plus célèbre.

Vous vous rappelez où étaient tombées , dans le monde romain, les compositions historiques : la grande histoire, l'histoire poétique, politique, philosophique, celle de Tite-Live, celle de Polybe et celle de Tacite , avaient également disparu ; on ne savait plus que tenir un registre , plus ou moins exact , plus ou moins complet , des événements et des hommes, sans en retracer l'enchaînement ni le caractère moral, sans les rattacher à la vie de l'État , sans y chercher les émotions du drame ou de l'épopée réelle. L'histoire, en un mot, n'était plus qu'une chronique. Les derniers historiens latins, Lartipridius , Yopiscus, Victor, Eutrope, Ammien Marcellin lui-même, sont de purs chroniqueurs. La chronique est la dernière forme sous laquelle se présente l'histoire, dans la littérature profane de l'antiquité.

C'est également sous cette forme qu'elle reparaît dans la littérature chrétienne naissante : les premiers chroniqueurs chrétiens , Grégoire de Tours, entre autres, ne font qu'imiter et perpétuer leurs prédécesseurs païens.

Georges - Florentins , qui prit de son bisaïeul, évêque de Langres, le nom de Grégoire, naquit le 50 novembre bô9, en Auvergne, au sein de l'une de ces familles qu'il appelle lui-même sénatoriales, et qui formaient l'aristocratie défaillante du pays. La sienne était noble dans l'ordre civil et dans l'ordre religieux; il avait pour ancêtres ou pour parents plusieurs illustres évoques , et il descendait d'un sénateur de Bourges. Vettius Epagalus. l'un

des premiers et des plus glorieux martyrs du christianisme dans les Gaules. II paraît, et ce fait se rencontre si habituellement dans l'histoire des hommes un peu célèbres , qu'il en devient suspect, il paraît , dis-je , que dès son enfance , par ses dispositions intellectuelles et pieuses, il attira l'attention de tous ceux qui l'entouraient , et qu'il fut élevé avec un soin particulier, comme l'espérance de sa famille et de l'Église, entre autres par son oncle saint Nizier, évêque de Lyon , saint Gai, évêque de Clermont, et saint A vite, son successeur. Il était d'une très-mauvaise santé , et, déjà ordonné diacre , il fit un voyage à Tours , dans l'espoir de se guérir sur le tombeau de saint Martin. Il guérit en effet, et retourna dans sa patrie. On le voit, en u73, à la cour de Sigebert P"", roi d'Austrasie, auquel appartenait l'Auvergne. Il y reçut la nouvelle que le clergé et le peuple de Tours , frappes sans doute de ses mérites pendant le séjour qu'il avait fait au milieu d'eux, venaient de l'élire évêque. Il accepta , après quelque hésitation , fut sacré le 22 août, par l'évéque de Rheims, et se rendit aussitôt à Tours, où il a passé sa vie.

Il en sortit cependant plusieurs fois, et même pour des affaires fort étrangères à celles de l'Église. Contran, roi de Bourgogne, et Childebert II, roi d'Austrasie, l'employèrent, comme négociateur, dans leurs longues querelles ; on le rencontre , en b8o et en o88, voyageant d'une cour à l'autre, pour raccommoder les deux rois. Il parut également au concile de Paris, tenu en b77 pour juger Prétextât, archevêque de Rouen, que Chilpéric et Frédégonde voulaient expulser, et qu'ils expulsèrent en effet de son diocèse. Dans ces diverses missions , et surtout au concile de Paris, Grégoire de Tours se conduisit avec plus d'indépendance . de bon sens et d'équité que n'en montraient beaucoup d'autres évêques. Sans doute, il était crédule . superstitieux, dévoué aux intérêts du clergé : cependant peu d'ecclésiastiques de son temps avaient une dévotion, je ne dirai pas aussi éclairée , mais moins aveugle , et tenaient, en ce qui touchait à l'Église, une conduite aussi raisonnable.

En b92, au dire de son biographe, Odon de Cluny, qui a écrit sa vie au x^ siècle, il flt un voyage à Rome, pour aller voirie pape Grégoire le Grand. Le fait est douteux et de peu d'intérêt : cependant le récit d'Odon de Cluny contient une anecdote assez piquante, et qui prouve quelle haute idée on avait, au x« siècle, de Grégoire de Tours, et de son renom parmi ses contemporains. Il était, je viens de le dire, remarquablement faible et chétif :

Arrivé devant le pontife, dit son biographe, il s'ajjcnouilla et se mit en prières. Le pontife, qui était d'un sage et pro-

fond esprit, admirait eu lui-même les secrètes dispensations (le Dieu qui avait déposé, dans un corps si petit et si chétif , tant de grâces divines. L'évêquc, intérieurement averti, par la volonté d'en liant, de la pensée du pontife, se leva, et le regardant d'un air tranquille : « C'est le Seigneur qui nous a faits, dit-il, et non pas nous-mêmes; il est le même dans les grands et dans les petits. >> Le saint pape, voyant qu'il répondait ainsi à son idée, le prit encore en plus grande vénération, et eut tant à cœur d'illustrer le siège de Tours, qu'il lui fit présent d"une chaîne d'or qu'on conserve encore dans cette église '.

Presque au retour de son voyage à Rome , s'il est réel, le 17 novembre o95, Grégoire mourut à Tours, fort regrette dans son diocèse, et célèbre dans toute la chrétienté occidentale, où ses ouvrages étaient déjà répandus. Celui qui nous intéresse presque seul aujourd'hui , n'était pas alors, à coup sur, le plus avidement recherché. Il avait composé, 1" un traité de la Gloire des Martyrs , recueil de légendes, en cent sept chapitres , consacré au récit des miracles des martyrs ; 2" un traité de la Gloire des Confesseurs, en cent douze chapitres ; 3" un recueil, intitulé : Vies des Pères, en vingt chapitres, et qui contient l'histoire de vingt- deux saints ou saintes de l'Eglise gauloise j 4° un traité des Miracles de saint Julien, évêque de Brioude , en cinquante chapitres ; 15° un traité des Miracles de saint Martin de Tours, en quatre livres ; 6" un traité des Miracles de saint André. C'étaient là |es écrits qui avaient rendu son nom si populaire. Ils n'ont aucun mérite qui les distingue dans la foule des légendes , et rien ne nous engage à nous y arrêter spécialement.

Le grand travail de l'évêque de Tours , celui qui a porté son nom jusqu'à nous, est son Histoire ecclésiastique des Francs. Le titre seul du livre est remarquable, car il indique son caractère à la fois civil et religieux : l'auteur n'a pas voulu écrire une histoire de l'Eglise seule, ni une histoire des Francs seuls; il a jugé que les destinées des laïques et celles des clercs ne devaient point être séparées :

Je rapporterai confusément, dit-il, et sans aucun ordre que celui des temps, les vertus des saints et les désastres des peuples. Je ne crois pas qu'il soit regardé comme déraisonnable d'entremêler dans le récit, non pour la facilité de l'écrivain , mais pour se conformer à la marche des événements, les félicités de la vie des bienheureux avec les calamités des misérables... Eusèbe, Sévère, Jérôme et Orose ont mêlé de même, dans leurs chroniques, les guerres des rois et les vertus des martyrs =.

Je n'aurai recours non plus à aucun autre témoi-

1 l'ita S. Gregorii, Ole, p.ir Oilon, olibr de Cliiny, J 24.

2 Grégoire de Tours , t. 1^', p. :i9 ; dstns mnCuUerlion des njci tir l'hist. de Fra/iie.

gnage qu'à celui de Grégoire de Tours lui-même, pour démêler dans son ouvrage celte influence de l'ancienne littérature, ce mélange des lettres profanes et sacrées que je vous ai annoncé en commençant. Il proteste de son mépris pour toutes les traditions païennes; il répudie vivement tout héritage du monde où elles ont régné :

Je ne m'occupe point, dit-il , de la fuite de Saturne, ni do la colère de Junon , ni des adultères de Jupiter ; je méprise toutes ces choses qui tombent en ruines, et m'applique bien plutôt aux choses divines, aux miracles de l'Evangile '.

Et ailleurs, dans la Pré/ace même de son histoire , je lis :

La culture des lettres et des sciences libérales dépérissant, périssant même dans les cités de la Gaule, au milieu des bonnes et des mauvaises actions qui y étaient commises, pendant que les Barbares se livraient à leur férocité et les rois à leur fureur..., que les églises étaient tour à tour enrichies par les hommes pieux et dépouillées par les infidèles, il ne s'est rencontré aucun grammairien, habile dans l'art de la dialectique , qui ait entrepris de décrire ces choses soit en prose , soit en vers. Aussi beaucoup d'hommes gémissaient, disant : «Malheur à nous! l'étude des lettres périt parmi nous, et on ne trouve personne qui puisse raconter dans ses écrits les faits d'à présent. » Voyant cela, j'ai jugé à propos de conserver, bien qu'en un langage inculte, la mémoire des choses passées , afin qu'elles arrivent à la connaissance des hommes à venir 4....

Que déplore l'écrivain? la chute des études libérales , des sciences libérales , de la grammaire , de la dialectique. Il n'y a rien là de chrétien ; les chrétiens n'y pensaient pas. Là au contraire où dominait l'esprit chrétien, on méprisait ce que Grégoire appelle les éludes libérales, on les appelait les études profanes. C'est l'ancienne littérature que regrette l'évêque , et qu'il voudrait imiter autant que lui permet son faible talent ; c'est là ce qu'il admire et ce qu'il se flatte de continuer.

Vous le voyez , messieurs , ici perce le caractère profane. Rien ne manque à l'ouvrage de ce qui peut le placer dans la littérature sacrée : il porte le nom û' Histoire ecclésiastique ; les croyances religieuses, les traditions religieuses, les aff"aires de l'EgUse, le remplissent. Et pourtant les affaires civiles y sont également déposées ; et c'est une chronique assez semblable aux dernières chroniques païennes ; et le respect , le regret de la littérature païenne , y sont formellement exprimés , avec le dessein de l'imiter.

Indépendamment du fond même des récits, lé livre est très -curieux par ce double caractère qui

3 Notice sur Grégoire de 'l'ours, p. xn , t. K'i' de ma Collection de Mémoires sur l'hist. de Fruntw.

'l T. 1', y. xxiii ; dans ma Collcclion.

DIX-HUITIEME LEÇON

le rattache aux deux sociétés, et marque la transition de l'une à l'autre. II n'y a du reste aucun art de coniposilion , aucun ordre ; l'ordre chronologique mémo , que Grégoire promet de suivre , y est sans cosse méconnu ou interverti. C'est simplement l'ouvrage d'un homme qui a recueilli tout ce qu'il a entendu dire , tout ce qui s'est passé de son temps, les traditions et les événements de tout genre, et les a tant bien que mal enchâssés dans une seule narration. La même entreprise a été exécutée une seconde fois, et dans le même esprit , à la fin du xi« siècle , par un moine normand , Ordcric Vital. Comme Grégoire de Tours, Orderic a recueilli tous les souvenirs , tous les faits laïques ou religieux qui sont arrivés à sa connaissance, et les a entassés péle-mcle , suspendus à un faible fil. Et pour compléter la ressemblance , il a donné aussi à son travail le nom ù^ Histoire ecclésiastique de Normandie. Je vous en parlerai avec détail , quand nous arriverons à la civilisation du xi" siècle; je n'ai voulu que vous indiquer l'analogie. L'ouvrage de l'évêque de Tours , précisément à cause de cette ombre de l'ancienne littérature qui s'y laisse entrevoir dans le lointain , est supérieur à celui du moine normand. Quoique la latinité en soit très -corrompue, la composition très -défectueuse , et le style sans éclat , il y a cependant un assez grand mérite de narration, quelque mouvement, quelque vérité d'imagination , ot une intelligence assez One des hommes. C'est, à tout prendre, la chronique la plus instructive etla plus amusante de ces trois siècles. Elle commence à l'an 377, à la mort de saint Martin, et s'arrête en 5591.

Frédégaire l'a continuée. Il était Bourguignon, probablement moine , et vivait au milieu du vu" siècle. C'est tout ce qu'on sait de lui, et son nom même est douteux. Son ouvrage est très-inférieur à celui de Grégoire de Tours ; c'est une chronique générale , divisée en cinq livres , et qui commence à la création du monde. Le cinquième livre seul ■ est curieux ; c'est celui où la narration de Grégoire de Tours est reprise, et poussée jusqu'en 641. Cette continuation n'a même de valeur que par les renseignements qu'elle contient, ot parce qu'il n'en existe presque aucun autre sur la môme époque. Elle n'a, du reste, aucun mérite littéraire, et, sauf dans deux passages, ne contient aucun tableau un peu détaillé, ne répand aucune lumière sur l'état de la société et des mœurs. Frédégaire lui-même était frappé , je ne dirai pas de la médiocrité de son travail , mais de la décadence intellectuelle de son temps :

On ne puise qu'avec peine, dil-il, ilans une source qui ne coule p^s toujours : mainlenant le niomlc vieillit, et le tran-

chant de l'esprit s'émoussc en nous : nu homme tie ce temps n'est é[;al aux orateurs des temps passés, et n'ose même y prétendre '.

La distance est grande, en effet, entre Grégoire de Tours et Frédégaire. Dans l'un, on sont encore l'influence et comme le souflle de la littérature latine; on reconnaît quelques traces, quelques velléités d'un certain goût de science et d'élégance dans l'esprit et dans les mœurs. Dans Frédégaire , tout souvenir du monde Romain a disparu ; c'est un moine barbare, ignorant, grossier, et dont la pensée est enfermée, comme sa vie, dans les murs de son monastère.

Des prosateurs , passons aux poëtes , ils méritent notre attention.

Je vous rappelais tout à l'heure quel avait été. du III" au v siècle, dans la littérature latine, le dernier état, la dernière forme de l'histoire. Sans que la poésie fût tomb^ tout à fait aussi bas , sa décadence était profonde. Toute grande poésie avait disparu, c'est-à-dire, toute poésie épique, dramatique ou lyrique; l'épopée , le drame et l'ode, ces gloires de la Grèce et de Rome, n'étaient plus même le but d'aucune ambition. Les seuls genres encore un peu cultivés étaient : 1° La poésie didactique , prenant quelquefois ce ton philosophique dont Lucrèce avait donné le modèle , et plus souvent dirigée vers quelque objet matériel, la chasse, la pèche , etc. 2" La poésie descriptive , école dont Ausone est le maître, et oîi se jetaient un grand nombre d'esprits étroits et élégants. 3" Enfin, la poésie de circonstance, les épigrammes, les épilaphes, les madrigaux, les épithalaraes, les inscriptions , toute cette versification , tantôt moqueuse , tantôt louangeuse, qui n'a d'autre objet que de tirer, des petits incidents de la vie. quelque amusement momentané. C'était là tout ce qui restait de la poésie de l'antiquité.

Les mêmes genres , les mêmes caractères paraissent dans la poésie semi-profane, seini-chrélicnne de cette époque. Le plus distingué, à mon avis, de tous les poëtes chrétiens du vi" au vin" siècle, quoique ce ne soit pas celui dont on a le plus parlé, est saint Avile , évêque de Vienne. Il était né vers le milieu du v^ siècle, au soin . comme Grégoire de Tours, d'une famille sénatoriale d'Auvergne. L'épiscopat y était en quelque sorte héréditaire, car il fut la quatrième génération d'évêques; son père Isique le précéda sur le siège de Vienne. Alcimus Ecdicius Avitus y monta on 190. et l'occupa jusqu'au o février oiij. éitoque de sa mort. l'^Midaiil tout cet intervalle, il joua un grand rôle dans Tt-

I Prèfmc de Frcdogniro ; t. It, p. 164 il.- iii« CoUtclion.

CIVILISATION EN FIIANŒ.

glise gauloise, intervint dans tous les événements de quelque importance, présida plusieurs conciles, entre autres celui d'Épaone en 1517, et prit surtout une part très-aclive à la lutte des Ariens et des Orthodoxes. Il fut le chef des cvcqucs orthodoxes de l'est et du midi de la Gaule. Comme Vienne dépendait des Bourguignons ariens, saint Avile eut souvent à lutter en faveur de l'orthodoxie, non-seulement contre ses adversaires théologiques, mais contre la puissance civile; il s'en tira avec sagesse et bonheur, respecté et ménagé des maîtres du pays sans jamais abandonner son opinion. La conférence qu'il eut à Lyon, en 499, avec quelques évcques ariens, en présence du roi Gondebaud, prouve à la fois sa fermeté et sa prudence. C'est à. lui qu'on attribue le retour du roi Sigismond dans le sein de l'orthodoxie. Quoi qu'il en soit , c'est comme écrivain et non comme évcque que nous avons aujourd'hui à le considérer. Quoiqu'on ait perdu beaucoup de ce qu'il avait écrite il reste de lui un assez grand nombre d'ouvrages ; une centaine de lettres sur les événements du temps , quelques homélies , quelques fragments de traités théologiques, enfin ses poëmes. Il y en a six , tous en vers hexamètres: l^sur la création, en trois cent vingt-cinq vers; 2° sur le péché originel, quatre cent vingttrois vers ; 3" sur le jugement de Dieu ou l'expulsion du paradis , quatre cent trente-cinq vers ; 4° sur le déluge , six cent cinquante-huit vers ; $° sur le passage de la mer Rouge , sept cent dix - neuf vers ; 6" sur l'éloge de la virginité, six cent soixante-six vers. Les trois premiers, la création, le péché originel et le jugement de Dieu font une sorte d'ensemble, et peuvent être considérés comme trois chants d'un même poëmc , qu'on peut , qu'on doit même appeler, pour en parler exactement, le Paradis perdu. Ce n'est point par le sujet et le nom seuls , messieurs, que cet ouvrage rappelle celui de Milton ; les ressemblances sont frappantes dans quelques parties de la conception générale et dans quelques-uns des plus importants détails. Ce n'est pas à dire que Milton ait eu connaissance des poëmes de saint Avite : rien sans doute ne prouve le contraire; ils avaient été publiés au commencement du xvi" siècle , et l'érudition , à la fois classique et théologique , de Milton était grande; mais peu importe à sa gloire qu'il les ait ou non connus ; il était de ceux qui imitent quand il leur plaît, car ils inventent quand ils veulent , et ils inventent même en imitant. Quoi qu'il en soit, l'analogie des deux poëmes est un fait littéraire assez curieux , et celui de saint Avite mérite l'honneur d'être comparé de près à celui de Milton.

Le premier chant intitulé : de la Création, est essentiellement descriptif; la poésie descriptive

du vi" siècle y paraît dans tout son développement. Elle ressemble singulièrement à la poésie descriptive de notre temps , à cette école dont l'abbé Delillc est le chef, que nous avons vue si florissante, et qui compte à peine aujourd'hui quelques languissants héritiers. Le caractère essentiel de ce genre est d'exceller à vaincre des difficultés qui ne valent pas la peine d'être vaincues, à décrire ce qui n'a nul besoin d'être décrit, et à parvenir ainsi à un degré assez rare de mérite littéraire , sans qu'il en résulte aucun effet vraiment poétique. Il y a des objets qu'il suffît de nommer, des occasions où il suffit de nommer les objets, pour que la poésie naisse et que l'imagination soit frappée ; un mot, une comparaison, une épithète, les placent vivement sous ses yeux. La poésie descriptive, telle que nous la connaissons, ne se contente point d'un tel résultat ; elle est scientifique plus que pittoresque; elle s'inquiète moins de faire voir les objets que de les faire connaître; elle les observe et les parcourt minutieusement, comme un dessinateur, comme un anatomiste , s'attachant à en énumérer, à en étaler toutes les parties ; et tel être, tel fait, qui simplement nommé, ou désigné par un seul trait, par une image générale, serait réel et visible pour l'imagination , n'apparaît plus que décomposé , dépecé , disséqué , détruit. C'est là le vice radical de la poésie descriptive moderne, et la trace en est empreinte dans ses plus heureux travaux. Il se retrouve dans celle du vi" siècle ; la plupart des descriptions de saint Avite ont le même défaut, le même caractère.

Dieu travaille à la création de l'homme :

Il place la tête au lieu le plus élevé, et adapte aux besoins tie rintelligence le visage percé de sept trous. Cest là que s'exercent l'odorat, l'ouïe, la vue et le goiit : le toucher est le seul qui sente et juge par tout le corps , et dont l'énergie soit répandue dans tous les membres. La langue flexible est attachée à la voûte du palais, de telle sorte que la voix, refoulée dans cette cavité comme par le coup d'un archet, résonne avec diverses modulations à travers l'air ébranle. De la poitrine humide, placée sur le devant du corps, s'étendent les bras robustes avec les ramifications des mains. Après l'estomac se trouve le ventre qui, sur les deux flancs, entoure d'une molle enveloppe les organes vitaux. Au-dessous, le corps se divise en deux cuisses, afin qu'il puisse marcher plus facilement par un mouvement alternatif. Par derrière, et au-dessous de l'occiput, descend la nuque qui distribue partout ses innombrables nerfs. Plus bas et au -dedans est placé le poumon, qui doit se repaître d'un air léger, et qui, par un souffle moelleux, le reçoit et le rend tour à tour '.

Ne sommes-nous pas dans l'atelier d'un ouvrier? n'assistons-nous pas à ce travail lent et successif qui annonce la science et exclut la vie? Dans cette description, l'exactitude des faits est grande, la

' Poêuips tr.\vilu», 1. I, (la inillo muntli, v. 82-107.

DIX-HUITIÈME LEÇON

structure du corps humain et l'agencement de ses divers organes sont très-fidèlement expliqués : tout y est, excepté l'homme et la création.

Il serait aisé de trouver, dans la poésie descriptive moderne, des morceaux parfaitement analogues.

Ne croyez pas cependant que ce soient là les seuls, et que, même dans ce genre, saint Aviteait toujours aussi mal fait. Ce chant contient des descriptions beaucoup plus heureuses, beaucoup plus poétiques, celles surtout qui retracent les beautés générales de la nature, sujet bien plus accessible à la poésie descriptive , bien mieux adapté à ses moyens. Je citerai pour exemple la description du paradis, du jardin d'Éden; et je remettrai en même temps sous vos yeux celle de Milton, partout célèbre.

Par delà l'Inde, là où commence le monde, où se joignent, dit-on, les confins de la terre et du ciel, est un asile élevé, inaccessible aux mortels et fermé par des barrières éternelles, depuis que l'auteur du premier crime en fut chassé après sa chute, et que les coupables se virent justement expulses lie leur heureux séjour... Nulle alternative des saisons ne ramène là les frimas ; le soleil de l'été n'y succède point aux glaces de Thiver ; tandis qu'ailleurs le cercle de l'année nous rend d'étouffantes chaleurs, ou que les champs blanchissent sous les gelées, la faveur du ciel maintient là un printemps éternel ; le tumultueux Auster n'y pénètre point; les nuages s'enfuient d'un air toujours pur et d'un ciel toujours serein. Le sol n'a pas besoin que les pluies viennent le rafraîchir, et les plantes prospèrent par la vertu de leur propre rosée. La terre est toujours verdoyante, et sa surface, qu"anime une douce tiédeur, resplendit de beauté. L'herbe n'abandonne jamais les collines, les arbres ne perdent jamais leurs feuilles, et quoiqu'ils se couvrent continuellement de fleurs, ils réparent promptement leurs forces au moyen de leurs propres sucs. Les fruits que nous n'avons qu'une fois par an , mûrissent là tous les mois ; le soleil n'y fane point l'éclat des lis ; aucun attouchement ne souille les violettes; la rose conserve toujours sa couleur et sa gracieuse forme... Le baume odoriférant y coule sans interruption de branches fécondes. Si par hasard un léger vent s'élève, la belle forêt, effleurée par son souffle, agite avec un doux murmure ses feuilles et ses fleurs qui laissent échapper et envoient au loin les parfums les plus suaves. Une claire fontaine y sort d'une source dont l'œil atteint sans peine le fond, l'argent le mieux poli n'a point un tel éclat; le cristal de l'eau glacée n'attire pas tant de lumière. Les émeraudes brillent sur ses rives; toutes les pierres précieuses que vante la vanité mondaine, sont là éparses. comme des cailloux , émaillent les champs des couleurs les plus variées, et les parent comme d'un diadème naturel ■.

Voici maintenant celle de Milton ; elle est coupée en plusieurs morceaux et éparse dans tout le quatrième livre de son poëme ; mais je choisis le passage qui correspond le mieux à celui que je viens de citer de révèquc de Vienne :

Poënics d'Avilu», 1. i, de initio mundi, v. 211-257.

Ce champêtre et heureux séjour offrait mille aspects variés , des bosquets dont les arbres précieux répandaient la gomme et le baume, d'autres où pendait avec grâce le fruit à écorce dorée, et d'un goût délicieux: si les fables des Hespérides étaient vraies , c'est dans ce lieu qu'elles l'auraient été. Ces bosquets étaient entremêlés de prairies et de plaines unies ; des troupeaux paissaient l'herbe tendre ; des collines étaient couvertes de palmiers ; le sein fécond d'une vallée bien arrosée prodiguait ses trésors de fleurs de toutes couleurs et de roses sans épines. Ailleurs on voyait de sombres grottes et des retraites profondes, qui offraient un frais asile; la vigne grimpante étalait au-dessus ses grappes de pourpre, et les couvrait de son luxe gracieux : des ruisseaux tombaient avec un doux murmure le long des collines, se dispersaient dans la campagne ou se réunissaient dans un lac, dont le cristal servait de miroir à ses rives couronnées de myrtes. Les oiseaux se livraient à leurs chants; les légers souffles du printemps, chargés du parfum des champs et des buissons, murmuraient sous les feuilles tremblantes, tandis que Pan , uni dans une aimable danse avec les Grâces et les Heures, menait à sa suite un printemps éternel '.

Certainement, messieurs, la description de saint Avitc est plutôt supérieure qu'inférieure à celle de 3Iilton ; tout voisin qu'est le premier du paganisme, il mêle à ses tableaux moins de souvenirs mythologiques; l'imitation de l'antiquité y est peut-être moins visible, et la description des beautés de la nature me parait à la fois plus variée et plus simple.

Je trouve dans ce même chant une description du débordement du Nil , qui mérite aussi d'être citée. Vous savez que , dans toutes les traditions religieuses, le Nil est un des quatre fleuves du paradis ; c'est à cette occasion que le poëte le nomme et décrit ses inondations périodiques.

Toutes les fois, dit -il, que le fleuve, en se gonflant, sort de ses rives et couvre les plaines de son noir limon, ses eaux deviennent fécondes, le Ciel se repose, et une pluie terrestre se répand de toutes parts. Alors Memphis est entourée d'eau, se voit au sein d'un large gouffre, et le propriétaire navigue sur ses champs qu"il n'aperçoit plus. Il n'y a plus aucune limite ; les bornes disparaissent par l'arrêt du fleuve, qui égalise tout et suspend les procès de l'année; le berger voit avec joie s'abîmer les prairies qu'il fréquentait; et des poissons, nageant dans des mers étrangères, viennent aux lieux où les troupeaux paissaient l'herbe verdoyante. Enfin, lorsque l'eau s'est mariée à la terre altérée et a fécondé tous les germes, le Nil recule, et rassemble ses ondes éparses: le lac disparaît; il redevient fleuve, retourne à son lit, et renferme ses flots dans l'ancienne digue de ses rives î.

Plusieurs traits de celte description sont marqués des défauts du genre : on y trouve quelquesuns de ces rapprochements recherchés, de ces antithèses artificielles qu'il prend pour de la poésie ; la pluie terrestre, par exemple, l'eau qui se marie à la terre, etc. Cependant le tableau ne

a Milton, Paradis perdu, 1. ir, r. 246-268.

3 Pocincs d'Avitui, 1. i, rf* initio mundi. v. 2CC-2SI.

manque ni de vérité ni d'effet. Dans so>i poëmc sur le Déluge, saint Avile a décrit un phénomène analogue, mais bien plus vaste et plus terrible, la chute des eaux du ciel et le gonflement simultané de toutes les eaux de la terre , avec beaucoup de vigueur et d'éclat ; mais le morceau est trop long pour que je le mette ici sous vos yeux.

Dans le second chant , intitulé : du péché originel, le poëte suit pas à pas les traditions sacrées ; mais elles n'asservissent point son imagination , et il s'élève même quelquefois à des idées poétiques qui s'en écartent sans les contrarier précisément. Personne n'ignore quel caractère le génie de Milton a prêté à Satan , et l'originalité de cette conception qui a su conserver dans le démon la grandeur de l'ange, porter jusque dans l'abîme du mal la glorieuse trace du bien , et répandre ainsi , sur l'ennemi de Dieu et de l'homme, un intérêt qui n'a pourtant rien d'illégitime ni de pervers. Quelque chose de cette idée, ou plutôt de cette intention se retrouve dans le pocme de saint Avite : son Satan n'est point le démon des simples traditions religieuses, odieux, hideux, méchant, étranger à tout sentiment élevé ou affectueux. Il lui a aussi Cïonservé quelques traits de son premier état, une certaine grandeur morale ; l'instinct du poète l'a emporté sur les croyances de l'évêque ; et quoique sa conception du caractère de Satan soit très-inférieure à celle de Milton, quoiqu'il n'ait pas su y faire éclater ces violents combats de l'âme, ces fiers contrastes qui rendent l'œuvre du poëte anglais si admirable , la sienne n'est dépourvue ni d'originalité ni d'énergie. Comme Milton, il a peint Satan au moment où il entre dans le paradis, et aperçoit Adam et Eve pour la première fois :

Lorsqu'il vit, dit-il, les nouvelles créatures mener, dans un séjour de paix, une vie heureuse et sans nuage, sous la loi qu'elles avaient reçue du Seigneur avec l'empire de l'univers, et jouir, au sein de tranquilles délices, de tout ce qui leur était soumis, l'étincelle de la jalousie éleva dans son âme une vapeur soudaine , et son brûlant chagrin devint bientôt un terrible incendie. Il y avait alors peu de temps qu'il était tombé du haut du ciel , et avait entraîné dans les bas lieux la (roupe liée à son sort. A ce souvenir, et repassant dans son cœur sa récente disgrà(;e , il lui sembla qu'il avait perdu davantage, puisqu'un autre possédait dé' tels biens ; et la honte se mêlant à l'envie, il épancha en ces mots ses amers regrets :

« 0 douleur ! cette œuvre de terre s'est tout à coup élevée devant nous, et notre ruine a donné naissance à celle race odieuse! Moi, Vertu, j'ai possédé le ciel, et j'en suis maintenant expulsé, et le limon succède aux honneurs des anges! Un peu d'argile, arrangée sous une mesquine forme, régnera donc, et la puissance qui nous a été ravie lui est transférée ! Mais nous ne l'avons pas perdue tout entière ; la plus grande partie nous en reste; nous pouvons, nous savons nuire. Ne différons donc pas; ce combat me plaît; je l'engagerai dès leur première apparition, tandis que leur simplicité, qui n'a encore éprouvé aucune ruse, les ignore toutes, et s'offre à

tous les coups. 11 sera plus aisé de les abuser pendant qu'ils sont seuls, et avant qu'ils aient lahcé dans l'éternité des siècles une postérité féconde. l\e permettons pas que rien d'immortel sorte de la terre; faisons périr la race dans sa source; que la défaite de son chef devienne une semence do mort; que le principe de la vie enfante les angoisses de la mort; que tous soient frappés dans un seul : la racine coupée, l'arbre ne s'élèvera point. Ce sont là les consolations qui me restent, à moi déchu. Si je ne puis remonter aux cieux, qu'ils soient fermes du moins pour ceux-ci : il me semblera moins dur d'en être tombé , si ces créatures nouvelles se perdent par une semblable chute; si, complices de ma ruine, elles deviennent compagnes de ma peine, et partagent avec nous les feux que je prévois. Biais pour les y attirer sans peine, il faut que moi, qui suis tombé si bas, je leur montre la route que j'ai parcourue volontairement; que le même orgueil qui m'a chassé du royaume céleste, chasse les hommes de l'enceinte du paradis. »

Il parla ainsi et se tut en poussant un gémissement ».

Voici le Satan de Milton, au même moment et dans la même situation.

K 0 enfer ! que voient ici mes yeux désolés? voilà élevées au bonheur qui était notre partage , des créatures d'une autre espèce, de terre peut-être, qui ne sont pas des esprits, et cependant peu inférieures aux brillants esprits du ciel. Ma pensée les suit avec admiration, et je pourrais les aimer, tant la ressemblance divine éclate en elles, tant la main qui les forma a répandu de grâce sur tout leur être ! Ah, couple charmant, vous ne pensez pas combien est proche le changement de votre sort, ce changement qui fera que tous ces délices s'évanouiront, et vous abandonneront au malheur, d'autant plus le malheur pour vous, que vous goûtez maintenant plus de joie. Vous êtes heureux ; mais, pour des êtres si heureux, vous êtes trop peu assurés de continuer à l'être; et ce noble séjour, votre ciel, n'est pas assez bien gardé pour un ciel qu'il faut défendre contre un ennemi tel que celui qui vient d'y entrer. Cependant ce n'est pas de vous que je suis l'ennemi, vous, dont l'isolement pourrait me faire pitié, quoiqu'on n'ait pas eu pitié de moi. Je veux faire alliance avec vous, et nous lier d'une amitié si étroite, que j'habiterai désormais avec vous, ou vous avec moi. Peut-être ma demeure ne vous plaira pas autant que ce beau paradis; mais acceptez-la; c'est l'ouvrage de votre créateur; c'est lui qui me l'a donnée, et je vous la donne d'aussi bon cœur. L'enfer ouvrira, pour vous recevoir tous deux, ses plus larges portes ; il enverra au-devant de vous tous ses rois. Il y aura là de la place bien plus que dans ces étroites limites, pour loger votre nombreuse postérité : si ce lieu ne vous convient pas, prenez -vous -en à celui qui m'a ainsi poussé à me venger, sur vous qui ne m'avez fait aucun mal, de lui qui m'a tant offensé. Et quand je m'attendrirais, comme je le fais, sur votre touchante innocence, cependant la raison d'Etat, une juste fierté et le plaisir de la vengeance, joint au désir d'agrandir mon empire par la conquête de ce nouveau monde, me contraignent à faire aujourd'hui ce qu'autrement, tout damné que je suis, j'aurais horreur d'entreprendre ".

Ici la supériorité de Milton est grande : il donne à Satan des sentiments beaucoup plus élevés, plus passionnés, plus complexes, trop complexes peutêtre , et ses paroles sont bien plus éloquentes. Cependant l'analogie des deux morceaux est remar-

I I rocmcsdWvilus, 1. ii,v. 60-117.

2 Millon, Paradis perdu, 1. iv, v. .358-392.

DIX-HUITlEiME LEÇON.

quablc , et rénergic simple, l'uiiilé nicnaçanlc des senlimcnts du Salan de saint Avilc me semblent d'un grand effet.

Le troisième chant raconte le désespoir d'Adam et d'Eve après leur chute , la venue de Dieu , son jugement, et leur expulsion du paradis. Vous vous rappelez sûrement ce fameux passage de Milton , où, après le jugement de Dieu, lorsque Adam voit toutes choses bouleversées autour de lui, et s'attend à être chassé du paradis , il se livre , contre sa femme, à la plus dure colère :

Lorsque la triste Eve aperçut son désespoir, du lieu où elle était assise désolée, elle s'approcha, et essaya de le calmer par de douces paroles ; mais lui, avec un regard sévère, il la repoussa , disant :

« Loin de moi, serpent! ce nom te convient mieux encore qu'à celui avec qui tu t'es liguée ; tu es aussi fausse et haïssable; rien n'y manque, sinon que, comme pour lui, ta figure et ta couleur trahissent ta perfidie intérieure, et avertissent désormais toutes les créatures de se garder de toi ; car cette forme trop céleste, qui couvre une fraude infernale, pourl'ait encore les abuser. Sans toi je serais resté heureux, si ton orgueil et ta folle présomption n'eussent, au moment du plus grand péril, dédaigné mes avertissements, et réclamé avec dépit ma confiance ; tu avais envie d'être vue, même par le démon; tu te flattais de triompher de lui; mais, grâces à ton entrevue avec le serpent, nous avons été trompés et séduits, toi par lui, moi par toi... Oh ! pourquoi le Dieu sage et créateur qui a peuplé d'esprits mâles le plus haut des cieux, a-t-il créé à la fin cette nouveauté sur la terre, ce beau défaut de la nature? Pourquoi n'a-t-il pas rempli tout d'un coup le monde d'hommes et d'anges sans femmes , ou bien trouvé quelque autre voie de perpétuer le genre humain? ce malheur ne serait pas arrivé ; et par-dessus ce malheur, que de troubles assailliront la terre par les ruses des femmes et l'étroite union des hommes avec elles!... ■ »

La même idée est venue à saint Avite : seulement, c'est à Dieu lui-même, non à Eve, qu'Adam adresse l'explosion de sa colère :

Lorsqu'il se voit ainsi condamné, et que le plus juste examen a mis au grand jour toute sa faute, il ne demande point son pardon humblement et avec prières ; il ne se répand point en vœux et en larmes ; il ne cherche point à détourner, par une confession suppliante, le châtiment mérité; déjà misérable, il n'invoque point la pitié. Il se redresse, il s'irrite, et son orgueil s'exhale en clameurs insensées : « C'est donc pour me perdre que cette femme a été unie à mon sort ! Celle que , par ta première loi , tu m'as donnée pour compagne,.c'est elle qui, vaincue elle-même, m'a vaincu par ses sinistres conseils ; c'est elle qui m'a persuadé de prendre ce fruit qu'elle connaissait déjà. Elle est la source du mal; d'elle est venu le crime. J'ai été crédule; mais c'est toi. Seigneur, qui m'as enseigné à la croire, en me la donnant en mariage, en m'attachant à elle [)ar de doux na'uds. Heureux si ma vie, d'abord solitaire, s'était toujours ainsi écoulée, si je n'avais jamais connu les liens d'une telle union, et le joug de cette fatale compagne ! »

A cette exclamation d'Adam irrité, le Créateur adresse à

Millon, Piiiadiij>c>dii,\ . i, v. 8C3-897.

Eve désolée ces sévères paroles : « Pourquoi, en tombant, as -tu entraîné ton malheureux mari? Femme trompeuse, pourquoi, au lieu de rester seule dans ta chute, as -tu détrôné la raison supérieure de l'homme? » Elle, pleine de honte et les joues couvertes d'une douloureuse rougeur, dit que le serpent l'a trompée et lui a persuadé de toucher au fruit défendu »,

Ce morceau ne vous paraît -il pas égal au moins à celui de Milton? il est même exempt des détails subtils qui déparent ce dernier, et ralentissent la marche du sentiment.

Le chant se termine par la prédiction de la venue du Christ, qui triomphera de Satan; mais avec cette conclusion , le poëte décrit la sortie même du paradis, et ses derniers vers sont peut-être les plus beaux de son poëme :

A ces mots, le Seigneur les revêt tous deux de peaux de bêtes, et les chasse du bienheureux séjour du paradis. Ils tombent ensemble sur la terre; ils entrent dans le monde désert, et errent rà et là d'une course rapide. Le monde est couvert d'arbres et de gazon ; il a de vertes prairies, des fontaines et des fleuves ; et pourtant sa face leur paraît hideuse auprès de la tienne, ô paradis! et ils en ont horreur; et selon la nature des hommes, ils aiment bien davantage ce qu'ils ont perdu. La terre leur est étroite; ils n"en voient point le terme, et pourtant ils s'y sentent resserrés, et ils gémissent. Le jour même est sombre à leurs yeux , et sous la clarté du soleil ils se plaignent que la lumière a disparu '^,

Les trois autres poèmes de saint Avite, le Déluge, le Passage de la mer Bouge et V Éloge de la virginité, sont fort inférieurs à ce que je viens de citer ; cependant on y trouve encore des fragments remarquables ; et à coup sûr, messieurs , on a droit de s'étonner qu'un ouvrage qui renferme de telles beautés soit demeuré si obscur. Mais le siècle de saint Avite est obscur tout entier , et il a succombé sous la décadence générale au sein de laquelle il a vécu.

J'ai nommé un second poëte . Forlunat , évcque de Poitiers. Celui-ci n'était pas Gaulois d'origine ; il était né en S530 , au delà des Alpes , près de Ceneda , dans le Trévisan ; et vers o6j. peu avant la grande invasion des Lombards et la désolation du nord de l'Italie, il passa en Gaule, et s'arrêta en Auslrasie , au moment du mariage de Sigcbert 1" et de Brunehault, fille du roi d'Esjjagne. Athanagild. Il y séjourna, à ce qu'il parait, un an ou deux, faisant des épithalames , des complaintes . poëlc de cour, voué à en célébrer les aventures et les plaisirs. On le voit ensuite aller à Tours, pour y faire ses dévotions à Saint-Marlin : il était encore laïque. Sainte lladegoiule , femme tle Clolaire b'. venait de s'y retirer cl d'y fonder un monastère de filles;

a l'oêrap» d'Avitus, I. m, v. *,K)-H5.

3 Ihid., 1. m, V. 165-207.

ft

Fortunat se lia avec elle d'une étroite amitié, entra dans les ordres, et devint bientôt son chapelain et l'aumônier du monastère. On ne connaît, depuis cette époque, aucun incident remarquable dans sa vie. Sept ou huit ans après la mort de sainte Iladegonde , il fut fait évêque de Poitiers , et y mourut au commencement du vii^ siècle, depuis longtemps célèbre par ses vers, et en correspondance assidue avec tous les grands évoques, tous les hommes d'esprit de son temps. Indépendamment de sept vies de saints, de quelques lettres ou traités théologiques en prose , de quatre livres d'hexamètres sur. la vie de saint Martin de Tours , qui ne sont autre chose qu'une version poétique de la vie du même saint, par Sulpice Sévère, et de quelques petits ouvrages perdus , il nous reste de lui deux cent quarante -neuf pièces de vers , en toutes sortes de mètres, dont deux cent quarante -six ont été recueillies et classées, par lui-même, en onze livres, et trois sont séparées. De ces deux cent quaranteneuf pièces , il y en a quinze en l'honneur de certaines églises, basiliques, oratoires, etc., composées au moment de la construction ou de la dédicace ; trente épitaphes ; vingt- neuf pièces à Grégoire de Tours , ou sur son compte ; vingt-sept à sainte lladegonde ou à la sœur Agnès, abbesse du monastère de Poitiers, et cent quarante- huit autres pièces à toutes sortes de personnes et sur toutes sortes de sujets.

Les pièces adressées à sainte Radegonde ou à l'abbesse Agnès , sont , sans contredit , celles qui font connaître et caractérisent le mieux Forlunat , le tour de son esprit , et le genre de sa poésie. Ce sont les seules dont je vous parlerai avec quelques détails.

On est naturellement porté à attacher au nom et aux relations de telles personnes, les idées les plus graves , et c'est sous un aspect grave , en effet , qu'elles ont été ordinairement retracées. Je crains qu'on ne se soit trompé, messieurs : et gardezvous de croire que j'aie à rapporter ici quelque anecdote étrange , et que l'histoire ait à subir l'embarras de quelque scandale. Rien de scandaleux , rien d'équivoque, rien qui prête à la moindre conjecture maligne ne se rencontre dans les relations de l'évèque et des religieuses de Poitiers; mais elles sont d'une futilité, d'une puérilité qu'il est impossible de méconnaître , car les poésies mêmes de Fortunat en sont le monument.

Sur les vingt-sept pièces adressées à sainte Radegonde ou à sainte Agnès, voici les litres de seize :

Liv. vmj pièce 8 à sainte Radegonde, sur des violettes.

9 sur des fleurs mises sur l'autel.

10 sur des fleurs qu'il lui envoie.

Liv. XI ; pièce 4 à sainte Radegonde pour qu'elle boive du vin.

lia l'abbesse sur des fleurs.

13 sur des châtaignes.

14 sur du lait. 18 idem.

16 sur un repas.

18 sur des prunelles.

19 sur du lait et autres friandises.

20 sur des œufs et des prunes.

22 sur un repas.

23 idem.

24 idem.

2S5 idem.

Voici maintenant quelques échantillons des pièces mêmes ; ils prouveront que les titres ne trompent point.

Au milieu de mes jeûnes, écrit- il à sainte Radegonde, lu m'envoies des mets variés, et tu mets par leur vue mes esprits au supplice. Mes yeux contemplent ce dont le médecin me défend d'user, et sa main interdit ce que désire ma bouche. Cependant lorsque ta bonté nous gratifie de ce lait, tes dons surpassent ceux des rois. Réjouis-toi donc en bonne sœur, je t'en prie, avec notre pieuse mère, car j'ai en ce moment le doux plaisir d'être à table '.

Et ailleurs , en sortant d'un repas :

Entouré de friandises variées et de toutes sortes de ragoûts, tantôt je dormais, tantôt je mangeais ; j'ouvrais la bouche , puis je fermais les yeux et je mangeais de nouveau de tout; mes esprits étaient confus, croyez-le, très -chères, et je n'aurais pu facilement ni parier avec liberté, ni écrire des vers. Une muse ivre a la main incertaine; le vin me produit le même effet qu'aux autres buveurs, et il me semblait voir la table nager dans du vin pur. Cependant, aussi bien que j'ai pu, j'ai tracé en doux langage ce petit chant pour ma mère et ma sœur; et quoique le sommeil me presse vivement, l'affection que je leur porte a inspiré ce que la main n'était guère en état d'écrire *.

( On rit. ) Ce n'est point par voie de divertissement, messieurs, que j'insère ici ces citations singulières , et qu'il me serait aisé de multipHer : j'ai voulu, d'une part, mettre sous vos yeux un côté peu connu des mœurs de cette époque ; de l'autre, vous y faire voir et toucher, pour ainsi dire du doigt , l'origine d'un genre de poésie qui a tenu une assez grande place dans notre littérature, de cette poésie légère et moqueuse qui , commençant à nos vieux fabUaux pour aboutir à Ververt, s'est impitoyablement exercée sur les faiblesses et les ridicules de l'intérieur des monastères. Forlu-

' Fortitn. Cm > Ihid., n" 24.

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