‹ Cours d'histoire moderneChapitre 23 sur 74 · NOMBRE · texte numérisé non relu

NOMBRE

DES C0SCILE9.

Pépin le Bref.

Charlemagne.

Louis le Débonnaire.

Charles le Chauve.

en 16 ans.

en 46 ans.

en 26 ans.

en 37 ans.

De la mort de Charles le Chauve à Tavénemenl de Hugues Capet.

Total. . .

en 110 ans.

145 1 fn 125 .nns

en 235 ans.

Ce seul fait atteste dans la société ecclésiastique le retour de l'activité, de la vie. Et cette activité ne se contentait pas de tenir des conciles, de régler les affaires immédiates et spéciales du clergé ; elle s'étendait aux besoins de la société religieuse en général, de tout le peuple chrétien , dans l'avenir comme dans le présent. C'est le temps du perfectionnement définitif de la liturgie; les écrits abondent sur les offices ecclésiastiques, leur célébration, leur histoire, et les règles s'établissaient à la suite des écrits. C'est aussi le temps où furent rédigés la plupart des pénitentiels ou codes pénaux ecclésiastiques , qui réglaient le rapport des pénitences aux péchés : ils variaient souvent de diocèse à diocèse, et parurent en grand nombre avant qu'aucun acquît une autorité un peu étendue. Alors aussi se multiplièrent les homiliaires ou recueils de sermons à l'usage des prêtres et des fidèles. Tout témoigne en un mot, à cette époque, une grande ardeur de travail et de réforme, réforme poursuivie soit par le pouvoir civil qui concourt très-activement au gouvernement

de l'Église, soit par l'Église elle-même, appliquée à rétablir dans son propre sein la règle et le progrès.

Deux réformes spéciales , entreprises et accomplies par des individus isolés , la formation de l'institut des chanoines et le rétablissement de la règle parmi les moines , attestent le même mouvement et contribuèrent puissamment à l'accélérer.

Vers l'an 760 , Chrodegand , évêque de Metz , frappé du désordre qui régnait dans le clergé séculier et de la difficulté de gouverner des prêtres épars , vivant isolément et chacun à sa façon , entreprit de soumettre à une règle uniforme ceux de son église épiscopale , de les faire habiter et vivre en commun , de les constituer enfin en une association analogue à celle des monastères. Ainsi naquit l'institution des chanoines : le désordre des temps en fut l'occasion , l'ordre monastique le modèle. Chrodegand s'appliqua à rendre l'assimilation aussi complète qu'il le put. La règle en 34 articles, qu'il donna aux premiers chanoines , est presque textuellement empruntée à la règle de saint Benoît.

VliNGÏ-SlXIEME LEÇON.

Los travaux , les délassements , les devoirs , tout remploi du temps des chanoines y sont réglés; les repas doivent être pris en commun , les vêtements uniformes. Une difTérence fondamentale subsiste , il est vrai, entre les deux instituts; les chanoines pcuventposséder des propriétés privées, tandis que, chez les moines , le monastère seul possède. Mais dans le détail de la vie, la ressemblance est minutieuse,ctons'estévidemmentappliqué à la chercher.

Il faut bien que l'institution répondît aux besoins du temps , car elle se propagea avec rapidité ; beaucoup d'évèques imitèrent Chrodegand ; l'organisation du clergé des églises épiscopales en chapitres devint générale ; en 78o, 789, 802 et 813, on voit le pouvoir civil et ecclésiastique la sanctionner avec empressement. Enfln, en 826, Louis le Débonnaire fait rédiger en lia articles, dans un concile tenu à Aix-la-Chapelle, une règle des chanoines, qui reproduit et étend celle de Chrodegand ; et il l'envoie à tous les métropolitains de son royaume, pour qu'elle soit partout appliquée et devienne la discipline uniforme des églises.

11 semble que cette discipline devait rencontrer, dans le clergé séculier , beaucoup de résistance ; elle le privait delà liberté désordonnée dont il avait longtemps joui ; elle lui imposait un joug uniforme et assez rude. Mais une circonstance , à laquelle la plupart des historiens ont fait trop peu d'attention, leva presque partout ces obstacles et favorisa puissamment l'extension du nouvel institut.

Je vous ai déjà fait remarquer ' que les biens de l'Eglise, dans chaque diocèse, étaient à la disposition de l'évêque, qui les administrait et en répartissait les revenus presque seul et arbitrairement ; en sorte que les simples prêtres , et non-seulement les prêtres dispersés dans les campagnes, mais ceux de la cité cpiscopale, de l'église cathédrale même, dépendaient complètement de l'évêque pour leur entretien , leur nourriture , les premiers et plus impérieux besoins de la vie. Et comme un grand nombre d'évêques se livraient à beaucoup de désordres et dépensaient , pour leur propre compte , les revenus de l'Eglise , l'existence des prêtres était fort chétivc, précaire ; la pauvreté, la détresse même étaient souvent leur condition.

Le mal était si réel que, lorsque beaucoup d'évêques voulurent imiter ce qu'avait fait l'évêque de Metz, réunir les prêtres de leur cathédrale dans un même édifice, et leur faire mener une vie commune, le pouvoir temporel cl spirituel crut devoir intervenir pour défendre' que cela se fit si l'on n'avait, pour le nouvel établissement, des moyens

Leçon 13'', p. 212.

de subsistance et d'entretien assurés. Le concile de Mayence ordonna, en 813. de faire la réforme «là où on en aurait les moyens; » et celui d'Aix-la- Chapelle , en 816, enjoignit aux évêques de se régler , pour l'admission des chanoines , sur les revenus de l'Eglise.

Mais cet embarras ne dura pas longtemps. Quand on vit les prêtres ainsi enfermés , disciplinés , et menant une vie aussi régulière , aussi sévère que les moines , il prit au peuple un redoublement de respect pour eux et de ferveur. Les dons affluèrent aux chapitres comme aux monastères. Jamais peutêtre tant d'églises n'avaient été fondées et si bien dotées ; la plupart des cathédrales s'enrichirent rapidement, et beaucoup de donations s'adressaient spécialement aux chanoines, devenus un objet d'édification et d'admiration. Les simples prêtres sortirent ainsi, dans beaucoup de Heux, de l'état de détresse et de dépendance où ils étaient plongés : le clergé séculier devint favorable au nouvel institut, quoiqu'il en portât le joug; et la règle des chanoines joua bientôt, dans le mouvement de réforme de l'Église, à cette époque, un rôle très-important.

En même temps s'accomplissait une nouvelle réforme des moines , par l'influence d'un homme qui prit le nom de leur premier réformateur en Occident, de saint Benoit d'Aniane.

Benoit n'était pas son nom primitif; on ignore celui qu'il portait ; il était Golh de race , et né en 7al, dans le diocèse de 3Iaguelonne, en Septimanie, où son père était comte. Envoyé dès son enfance à la cour de Pépin le Bref, il y fut page , échanson, homme de guerre , et prit part à plusieurs expéditions de Charlemagne. En 774, sans qu'aucun détail nous soit resté sur les aventures de sa vie laïque , on le voit y renoncer et se faire moine dans l'abbaye de Saint -Seine, dont je vous ai raconté la fondation *. Il y devint bientôt le plus respecté des moines, si respecté que, l'abbé étant mort, on voulut lui en conférer le titre : singulier rapport, vous le voyez, entre sa destinée et celle du grand réformateur qu'il avait adopté pour modèle''! Comme saint Benoît de Nursia s'était d'abord refusé au vœu des moines de Yicovaro. Benoît d'Aniane repoussa celui des moines de Saint -Seine : ils n'étaient pas, dit -il. capables de supporter la règle sévère qu'il voulait rétablir ; ils ne tarderaient pas à se soulever contre lui. Les moines insistèrent, mais Benoît, plus obstiné que son patron, prit le parti de quitter l'abbaye. Vers l'an 780. il retourna dans la (iaule méridionale, et. toujours fidèle à l'evomplc de saint Benoit, se fit ermite sur les bords d'un petit ruis-

> Lc(;on 17', p. 274.

M.eçonU', p. 249-250.

seau, l'Aniane , dans le diocèse de Maguclonnc. Sa célébrité l'accompagna , grandit même dans son ermitage ; uiie foule de compagnons , déjà moines ou avides de l'être , se rassemblèrent autour de lui, et bientôt il se vit obligé de bâtir un grand monastère, où il appliqua dans toute sa rigueur la réforme qu'il se proposait.

Cette réforme n'était au fond qu'un retour à la règle primitive de saint Benoît, dont je vous ai entretenus avec détail* et que, dans la plupart des monastères , le relâchement de la discipline avait fait abandonner. Benoit d'Aniane la publia de nouveau , et recueillant en même temps les diverses règles données aux monastères depuis leur origine jusqu'à son temps, il en forma le codex regularum, véritable corps de droit de la société monastique , et le répandit dans la Gaule-Franquc. Non content de remettre ainsi la loi sous les yeux de ceux qui devaient lui obéir, il entreprit la réforme pratique des monastères ; et, soit par lui-même , soit par des disciples de son choix, l'accomplit en effet dans ceux de Gellone en Languedoc, de l'île Barbe près de Lyon, de Saint-Savin en Poitou, de Cormery en Touraine, de Massay enBerry, de Saint-Mesmin près d'Orléans , de Marmùnslcr en Alsace , et plusieurs autres. Une si grande œuvre attira bientôt sur son auteur la considération du peuple et de Charlemagne. En 794, on voit Benoît siéger au concile de Francfort, et y prendre part à la condamnation de l'hérésie des Adoptiens, dans la personne de Félix, évêque d'Urgci. En 799, et par l'ordre de Charlemagne , il se rend à Urgel avec l'archevêque Leidradc pour prêcher les hérétiques. Enfin , en 81o, Louis le Débonnaire l'appela auprès de lui, le Ht abbé d'un grand monastère qu'il venait de fonder à Inde , dans le voisinage d'Aix-la-Chapelle ; et en 817 Benoît présida l'assemblée tenue spécialement à Aix-la-Chapelle pour la réforme des ordres monastiques , assemblée uniquement composée de moines et d'abbés , et dont il avait probablement provoqué la convocation.

De cette assemblée sortit en effet un grand capilulaire destiné à accomplir d'une manière générale, et par la voie du pouvoir public, cette réforme que Benoît poursuivait en détail depuis si longtemps; il contient 80 articles et doit être considéré comme le complément et le commentaire de la règle de saint Benoît. Mais le commentaire diffère beaucoup du texte, et ici se révèle , dans l'esprit monastique, une révolution qu'il importe de caractériser.

> F.eçon 14', p. 250-253.

2 Art. 6.

3 Art. 7.

4 Art. 8, 9, 78.

Rappelez-vous, je vous prie, combien en analysant la règle de saint Benoît, nous l'avons trouvée , malgré le sévère enthousiasme dont elle est le fruit, sensée, libérale même, c'est-à-dire étrangère à tous minutieux détails, à toute vue étroite; humaine et modérée, quant à la vie pratique, au sein d'une pensée générale fort rigide. Tout autre est le caractère de la règle additionnelle que contient le capitulaire de 817. Elle semble d'abord n'avoir d'autre objet que de remettre en vigueur la règle primitive. Les trois premiers articles imposent à tout abbé l'obligation de la relire en rentrant dans son monastère et de s'en bien pénétrer, à tout moine celle de l'apprendre par cœur. Mais à ce début succède la législation la plus étrangère au texte et à l'esprit de l'ancienne Ipi ; une législation surchargée de puérils détails, de pratiques minutieuses , d'observances vaines; en voici quelques exemples:

Que les moines ne se rasent point dans le carême, si ce n'est le samedi saint. Pendant le reste de l'année, qu'ils se rasent une fois tous les quinze jours, et à l'octave de Pâques '.

Que l'usajje des bains ait lien au gré du prieur 3.

Qu'ils ne mangent de volaille ni au dedans ni au dehors du monastère, si ce n'est pour cause d'infirmité; qu'aucun évêque n'ordonne aux moines de manger de la volaille. Qu'à Noël et à Pâques, ils mangent de la volaille pendant quatre jours, s'il y en a ; sinon, qu'ils n'en demandent pas comme leur dû 4.

Qu'ils ne mangent point de fruit ni de salade, si ce n'est en prenant leur autre nourriture ^. '

Que la mesure du capuchon soit de deux coudées 6.

Qu'on donne séparément à chaque frère sa part de nourriture et de boisson ; et que nul ne donne, sur sa part, quelque chose à un autre 7.

Qu'on n'observe pas , pour la saignée , certaines époques fixes; mais que chacun soit saigné selon le besoin, et qu'on lui donne alors quelque agrément particulier en fait de boisson et de nourriture ".

Sur quatre-vingts articles, vingt et un sont de la sorte étrangers à tout sentiment religieux, à toute intention morale , et ne contiennent que de misérables prescriptions de ce genre. A coup sûr, messieurs , rien ne ressemble moins à cet enthousiasme, à celte gravité dont la règle primitive est empreinte; rien n'atteste davantage la décadence de l'esprit monastique et la rapidité de sa pente vers une mesquine superstition. Comme Benoît de Nursia , Benoît d'Aniane voulait réformer les monastères; mais la réforme du vi'^ siècle avait été à la fois large et passionnée; elle s'était adressée à ce qu'il y a de fort et de grand dans la nature humaine :

s Ai I. 10.

6 Art. 21.

7 Ail. 6(5.

« Art. 11.

VINGT-SIXIE3IE LEÇON

celle du IX'' esl puérile, subalterne, s'adresse à tout ce qu'il y a, dans l'hoinuie, de faible et de servile. Tel fut, en effet, depuis cette époque, et malgré plusieurs tentatives pour le ramener vers sa source , le caractère général de l'institut monastique ; il perdit sa grandeur . son ardeur première , et demeura chargé de ces puérilités , de ces ridicules servitudes qui abaissent les hommes, même quand ils s'y soumettent à bonne intention.

Puérile ou grave, monastique ou séculière , toute celte réforme de l'Église gallo-franque s'accomplissait sous l'impulsion et avec le concours du pouvoir temporel. A vrai dire, de l'epin le Bref à Louis le Débonnaire , c'est le pouvoir temporel , roi ou empereur, qui gouverne l'Eglise-, et fait tout ce que je viens de mettre sous vos yeux. Les preuves en sont évidentes.

1^ Tous les canons, toutes les mesures relatives à l'Eglise, à cette époque, sont publiés au nom du pouvoir temporel ; c'est lui qui parle, qui ordonne, qui agit. II sulfit d'ouvrir les actes des conciles pour s'en convaincre.

2° Ces actes , et beaucoup d'autres monuments , proclament même formellement que c'est au pouvoir civil qu'il appartient d'ordonner de telles choses . et que l'Eglise vit et agit sous son autorité. Les canons du concile d'xVrles, tenu sous Charlemagne, en 815, se terminent ainsi :

Nous avons brièvement énuméré les choses qui nous semblent avoir besoin de reforme, et nous avons décidé que nous les présenterions au seigneur empereur, en invoquant sa clémence, afin que, si quelque chose manque à ce travail, sa prudence y supplée; si quelque chose est autrement que ne le veut la raison, son jugement le corrige; si quelque chose est sagement ordonné , son appui , avec l'aide de la bonté divine, le fasse exécuter '.

On lit également dans la préface des actes du concile de Mayence , tenu aussi en 813 :

Sur toutes ces choses, nous avons besoin de votre appui et de votre saine doctrine, afin qu'elle nous avertisse et nous instruise avec bienveillance; et si ce que nous avons rédigé ci-dessous, en quelques articles, vous en parait digne, que votre autorité le confirme; si quelque cliose vous y semble à corriger , que votre grandeur impériale en ordonne la correction '.

Ouels textes pourraient être plus formels?

o" Les capitulaires de Charlemagne prouvent également à chaque pas que le gouvernement de l'Eglise était une de ses principales affaires ; quelques articles pris au hasanl vous montreront avec quelle attention il s'en occupait :

" Cono. Labbe , t. VU, col. 1238.

3 Ihid., co\. 1241.

3 3> cap., a. 789, § 11; Bal. t. U<, col. 244.

4 2ocaii.,a. 802, §'2-5; l. 1er, col. 375.

I IN'os missi doivent rechercher s'il s'élève quelque plainte

! contre un évèque, un abbé, une abbesse, un comte, ou tout

I autre magrstrat, quel qu'il soit, et nous en instruire 3.

I Qu'ils examinent si les évèques elles autres prêtres vivent selon l'institution canonique, et s'ils connaissent et observent I bien les canons ; — si les abbés vivent selon la règle et cano- 1 niquement, et s'ils connaissent bien les canons; — si, dans les monastères d'hommes ,lcs moines vivent selon la règle ; I — si, dans les monastères de filles, elles vivent selon la i règle, et quelle en est la clôture 4.

Qu'ils examinent dans chaque cité les monastères d'hom- ' mes et de filles; qu'ils voient comment les églises sont entrei tenues ou réparées, soit quant aux édifices, soit quant aux I ornements; qu'ils s'informent soigneusement des mœurs de i chacun, et de ce qui a été fait quant à ce que nous avons : ordonné sur les lectures, le chant, et tout ce qui concerDe I la discipline ecclésiastique 5.

Si quelqu'un des abbés, prêtres, diacres, etc., n'obéit pas à son évêque, qu'ils aillent devant le métropolitain, et que celui-ci juge l'affaire avec ses sufFragants. Et, s'il y a quelque chose que l'évêque métropolitain ne puisse réformer ou apaiser, que les accusateurs avec l'accusé viennent à nous, avec des lettres du métropolitain , pour que nous sachions la vérité de la chose 6.

Que les évèques, les abbés, les comtes, et tous les puissants, s'ils ont entre eux quelque débat et ne se peuvent concilier, viennent en notre présence -.

C'est là , à coup sur, une intervention bien directe et active. Charlemagne ne gouvernait pas les affaires civiles de plus près.

4° Il exerçait d'ailleurs une influence très- efficace, bien qu'indirecte; il nommait les évèques. On lit, à la vérité, dans ses capitulaires, le rétablissement de l'élection des évèques par le clergé et le peuple, selon l'usage primitif et le droit légal de l'Eglise :

iS'ignorant pas les sacrés canons, dit-il, et afin qu'au nom de Dieu, la sainte Eglise jouisse librement de ses privilèges , nous avons donné notre assentiment à ce que les évèques soient élus, selon les statuts canoniques, par le choix du clergé et du peuple, dans le diocèse même, sans aucune acception de personnes ni de présents, pour le seul mérite de leur vie et de leur sagesse , et afin que , par leurs exemples et leurs discours, ils puissent diriger complètement ceux qui leur sont soumis *.

Mais le fait continua d'être peu en accord avec le droit : après comme avant ce capitulaire. Charlemagne nomma presque toujours les évèques ; et même après sa mort, sous ses plus faibles successeurs, l'intervention de la royauté en pareille matière fut avouée par ses plus jaloux rivaux. En8i>3. le pape Léon IV écrit à Lothairc, empereur:

Nous supplions votre mansuétude de donner cette église à gouverner à Colonne, humble diacre , afin qu'en ayant reçu permission de vous, nous puissions, avec l'aide de Dieu, le

5 5. cap., a. 806, § 4 ; 1. 1^', col. 453.

6 Cap., a. 794, S 4 ; t. 1er, col. 264.

7 3e cap.,a. 812,S2.

s lercap., a. 80.3, 52; ». I.',col.379.

consacrer évéqiie. Si vous ne voulez pas qu'il soit évêque clans ladite église, que votre sérénité daigne lui conférer celle de Tusculuni , veuve aussi de son pasteur '.

Et en 879, le pape Jean VIII fait au roi Carloman une demande semblable pour l'église de Vcrccil 2.

Les chroniques du temps sont pleines d'ailleurs de faits parliculicrs qui ne peuvent laisser à ce sujet aucun doute , et prouvent que le choix des cvèqucs était l'occasion, tantôt pour les prétendants, d'une multitude d'intrigues, tantôt pour le prince lui-même, d'une partialité ou d'une légèreté singulière. Doux anecdotes tirées de la chronique du moine de Saint-Gall, monument plus important et plus instructif que ne voudrait le croire la pédanterie des érudits , en sont de remarquables exemples : je les citerai textuellement.

Vous savez que Charlemagne faisait élever, dans l'école du palais , des jeunes gens dont il mettait ensuite la science et le talent à profit :

11 fit l'un de ces élèves, qui était pauvre, chef et écrivain de sa chapelle... Un jour qu'on annonça la mort d'un certain évéque au très -prudent Charles, il demanda si ce prélat avait envoyé devant lui, dans l'autre monde, quelque portion de ses l)iens et du fruit de ses travaux : « Pas plus de deux livres d'argent , seigneur, » répondit le messager. Le jeune homme dont il s'agit, ne pouvant contenir dans son sein la vivacité de son esprit, s'écria malgré lui, en présence du roi: « Voilà un hien léger viatique pour un voyage si grand et de si longue durée. » Après avoir délibéré quelques instants en lui-même, Charles, le plus prudent des hommes, dit au jeune clerc : « Qu'en j)enses-tu ? si je te donnais cet évèché, auraistu soin de faire de plus considérables provisions pour ce long voyage? » L'autre se hâtant de dévorer ces sages paroles, comme des raisins mûrs avant le terme et qui seraient tombés dans sa bouche entr'ouverte , se précipita aux pieds «le son maître et répondit : « Seigneur, c'est à la volonté de Dieu et à votre puissance à en décider. — Cache-toi , reprit le roi, sous le rideau tiré derrière moi, et tu apprendras combien tu as de rivaux pour ce poste honorable. » Dès que la mort de l'évêque fut connue, les officiers du palais, toujours prêts à épier les malheurs ou tout au moins le trépas d'autrui, impatients de tout retard et s'enviant les uns les autres, firent agir, pour obtenir l'évêché, les familiers de l'empereur. Mais celui-ci, ferme dans son dessein, les refusa tous, disant qu'il ne voulait pas manquer de parole à son jeune homme. A la fin, la reine Hildegarde envoya d'abord les grands du royaume et vint ensuite elle-même solliciter cet évèché pour son propre clerc. Le roi reçut sa demande de l'air le plus gracieux, l'assura qu'il ne pouvait ni ne voulait lui rien refuser, mais ajouta qu'il ne se pardonnerait pas de tromper son jeune clerc. A la manière de toutes les femmes, quand elles prétendent faire prédominer leurs désirs et leurs idées sur la volonté de leurs maris, la reine dissimulant sa oolère, adoucissant sa voix naturellement forte, et s'efForçant d'amollir, par des manières caressantes, l'àme inébranlable de Charles, lui dit : « Cher prince, monseigneur, pourquoi perdre cet évèché en le donnant à un tel enfant?

' Gratian. Décret. P. 2 , disl. 63, c. 16.

' Giescler, Manuel d'histoire ecclésiastique, t. II, p. 4i, note 9.

Je vous en conjure, mon aimable maître, vous, ma gloire et mon appui, accordez-le à mon clerc, votre serviteur dévoué.» A ces paroles, le jeune homme à qui Charles avait enjoint de se placer derrière le rideau, auprès duquel lui-même était assis, et d'écouter les prières que chacun ferait, s'écria d'un ton lamentable, mais sans quitter le rideau qui l'enveloppait: "Seigneur roi, tiens ferme; ne souffre pas cfiie personne arrache de tes mains la puissance que Dieu t"a donnée. «Alors ce prince, ami courageux de la vérité, ordonna à son clerc de se montrer et lui dit : « Reçois cet évèché, mais apporte tes soins les plus empressés à envoyer devant moi et devant toi-même, dans l'autre monde, de grandes aumônes et un bon viatique pour le long voyage dont on ne revient pas. »

Voici la seconde :

Un autre prélat étant mort, Charles lui donna pour successeur un certain jeune homme. Celui-ci, tout content, se préparait à partir. Ses serviteurs lui amenèrent, comme il convenait à la gravité cpiscopale, un cheval qui n'avait rien de fringant, et lui préparèrent un escabeau pour se mettre en selle. Indigné qu'on le traitât comme un infirme, il s'élança de terre sur sa bête si vivement qu'il eut grande peine à se tenir et à ne pas tomber de l'autre côté. Le roi qui vit ce qui se passait de la balustrade du palais, fit appeler cet homme et lui dit : « Mon brave, tu es vif, agile, prompt, et tu as un bon pied : la tranquillité de notre empire est, tu le sais, sans cesse troublée, par une multitude de guerres; nous avons besoin dans notre suite d'un clerc tel que toi: reste donc pour être le compagnon de nos fatigues, puisque tu peux monter si lestement ton cheval 3. »

Je pourrais citer beaucoup de faits de ce genre. C'était à coup sûr traiter sans façon l'épiscopat et l'Église.

5" Non -seulement les Carlovingiens disposaient ainsi du personnel des évêchés ; ils s'appropriaient souvent une bonne part de leurs domaines. Personne n'ignore ce que fit en ce genre Charles-Martel. Mais on sait moins généralement que ce fait s'est renouvelé plusieurs fois sous les princes de sa race , même les plus dévots et les plus soumis à l'Eglise. En 745, Carloman, frère de Tepin le Bref, rendit le capitulaire suivant :

Nous avons résolu, avec le conseil des serviteurs de Dieu et du peuple chrétien , et à cause des guerres et des invasions d'autres nations voisines qui nous menacent, de prendre, à titre de précaire et d'usufruit, quelque partie des domaines ecclésiastiques, et de les garder quelque temps, avec la permission de Dieu, pour le maintien de notre armée; à cette condition que chaque année, il sera payé, à l'église ou au monastère propriétaire, un sol, c'est-à-dire douze deniers pour chaque métairie, et que, si celui à qui le fonds a été prêté vient à mourir, l'église en reprenne possession ; et si la nécessité l'exige ou que le prince l'ordonne, il faudra renouveler le précaire et en rédiger un autre ^.

On lit aussi dans un capitulaire de Louis le Débonnaire , en 823 ;

3 Des faits et gestes de Charles leGrand, par un moine de Saint-Gall; t. III, p. 181, de ma Collection.

4 2f cap. Carlom ., a. 743 ; Bal ., ». Ter, col . 1 43.

V1NGT-SIXIÉ3IE LEÇOJV.

3SJ3

Nous ordonnons aux abbés et aux laïques , de faire observer, dans les monaslercs qu'ils liennenl de notre largesse, et selon le conseil des évêques, tout ce qui est relatif à la vie religieuse des moines, des chanoines, etc. '.

Il y avait donc des laïques qui avaient reçu de l'empereur certains monastères en guise de béné- (ices. Les abbés de cette sorte furent plus nombreux encore sous Charles le Chauve : on leur donnait le nom ù'Abba-Comites.

Sans doute l'Église protestait sans cesse, et à tout prendre, ce fait passait et devait passer pour une atteinte à son droit, une usurpation violente. Cependant il était si fréquent, si avoué, qu'une certaine idée d'une sorte de droit royal s'y attachait presque , et plus d'une fois l'Eglise parut convenir que, dans un besoin extrême, une portion de ses biens pouvait être ainsi momentanément appliquée au service de l'Etat.

6° Ce n'était pas seulement de l'administration et de la discipline ecclésiastique que s'occupait à cette époque le pouvoir temporel ; il intervenait même dans les matières de dogme, et celles-là aussi étaient gouvernées en son nom. Trois questions de ce genre se sont élevées sous le règne de Charlemagne : je ne ferai que les indiquer. 1° La question du culte des images, suscitée, en Occident, par un canon du second concile deNicée. (en 787). L'Église gallo-franque repoussa ce culte et tout ce qui paraissait y tendre. Va ouvrage spécial, rédigé d'après l'ordre de Charlemagne, probablement par Alcuin, et intitulé Libri Carolini, fut publié pour le combattre. La faveur qu'accordaient les papes à cette doctrine n'ébranla point les évêques francs ni leur maître, et, en 794, le concile de Francfort la condamna formellement. 2° L'hérésie des Adoptiens , sur la nature de Jésus- Christ, dont je vous ai déjà parlé , et que Charlemagne fit aussi condamner dans trois conciles successifs, à Ratisbonne en 792, à Francfort en 794, et à Aix-la-Chapelle en 799. 3" La question d'une addition au symbole sur la procession du Saint- Esprit. C'étaient là, à coup sûr, des matières bien étrangères au gouvernement extérieur de l'Église , bien purement dogmatiques. Elles n'en furent pas moins' réglées , sinon par le pouvoir civil lui-même, du moins sous son autorité, et avec son intervention.

On peut donc , sans traiter la question de droit, sans examiner s'il est bon ou mauvais qu'il en soit ainsi, aflirmer en fait qu'à celte époque, directement ou indirectement, le pouvoir temporel gouvernait l'Église. La situation de Charlemagne à cet

■ C.aii. I,.id. p., a. 823, § 8 ; t. J.m , cnl. C3.i.

égard était, à peu de chose près, la même que celle du roi d'Angleterre dans l'Église anglicane. En Angleterre , aussi , l'assemblée civile , ou parlement, et l'assemblée ecclésiastique ou convocation , ont été longtemps distinctes ; et ni l'une ni l'autre ne décidait rien , ne pouvait rien , sans la sanction de la royauté. Qu'il s'agit d'un concile ou d'un champ de mai , d'un dogme ou d'une guerre à proclamer, Charlemagne y présidait également : ni dans l'un , ni dans l'autre cas , on ne songeait à se passer de lui.

3Iais en même tejnps qu'ils gouvernaient l'Église, et par cela même qu'ils ne redoutaient en aucune façon son indépendance, les premiers Carlovingicns lui conférèrent d'immenses avantages et donnèrent, à son pouvoir futur, les plus solides fondements.

1" Et d'abord , ce fut par leur appui que la dîme fut définitivement et généralement établie. Vous avez vu que l'Église, se fondant sur les coutumes hébraïques, avait, à diverses reprises, mais sans grand succès , tenté de s'approprier ce riche revenu. Charlemagne prêta à la dîme la force, nonseulement de ses lois , mais de son infatigable volonté. C'est sous son règne qu'elle prit vraiment racine dans la législation et la pratique de l'Occident.

2° Il étendit aussi la juridiction du clergé. On lit dans l'un de ses capitulaires :

Nous voulons que ni les abbés, ni les prêtres, ni les diacres, ni les sous-diacres, ni aucun des clercs ne soient cités ou traînés devant les juges publics ou séculiers pour fait concernant leurpersonne ; qu'ils soient jugés parlcurévêque et fassent ainsi justice. Si quelque plainte est portée contre eux devant le juge, à raison des domaines de TEglise ou de leurs propres, que le juge envoie le plaignant , avec un sien messager , à Tévéque pour qu'il lui fasse justice par Tentremise de son avocat; et s'il s'élève entre eux quelque contestation qu'ils ne puissent ou ne veuillent pas apaiser euxmêmes, qu'alors la cause soit portée devant le comte ou le juge, par l'avocat que la loi donne à l'évêque, et que là elle soit décidée selon la loi, sauf, avant tout, ce qui vient d'être dit sur la personne des clercs '.

Toutes les fois qu'il avait quelque intérêt à intervenir dans les débats dos évêques. soit entre eux. soit avec des laïques , il n'avait garde de s'en abstenir. Mais en général, comme la juridiction ecclésiastique était plus éclairée et plus régulière . il était plus enclin à l'étendre qu'à la restreindre ; et malgré la soumission des évêques pendant son règne , ils y puisèrent plus tard , en faveur de leur indépendance, d'utiles précédents.

3" Dans l'ordre civil, spécialement en matière

r...p. Ca

SOI, s 33; I. l'.rol. ivi.

CIMLISATION EN FRANCE.

de mariages et de testaments, le pouvoir du clergé s'accrut aussi à la même époque. J'ai déjà indiqué quelle cause lui avait livré cette importante attril)ution. Je vous ai fait remarquer combien, chez les Barbares, la famille était peu constituée, peu stable , et quel intérêt avait un gouvernement régulier à y introduire plus d'ordre et de fixité. Ce fut surtout par ce motif que toutes les questions de parente, de mariage, de testament, tombèrent sous la juridiction ecclésiastique, et l'Eglise, en pénétrant ainsi dans l'intérieur des familles, acquit un immense pouvoir.

4°Enfin Charlcmagne abandonna à chaque église, sous le nom de manstis ecclesiasticus, une métairie franche de toute espèce de charges et d'impôts; concession importante à une époque où les propriétés rurales fournissaient presque seules aux dépenses publiques.

Malgré sa servitude momentanée , l'Eglise avait là , à coup sur, de nombreux et féconds principes d'indépendance et de puissance. Ils ne tardèrent pas à se développer. Pendant les premières années du règne de Louis le Débonnaire , l'ordre de choses établi par Charlemagne continue, ou a peu près ; c'est encore l'empereur qui gouverne , qui semble du moins gouverner l'Eglise. Mais bientôt tout change et l'Eglise à son tour gouverne l'empereur. Je n'entrerai à ce sujet dans aucun détail. Personne n'ignore que l'envahissement du pouvoir par le clergé est le caractère dominant des règnes de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve , jusqu'au moment où toute société générale , tout gouvernement central, disparurent pour faire place au régime féodal. JjCS faits sont présents à tous les esprits. Je ne citerai qu'un texte, plus clair, s'il est possible , que tous les faits. C'est l'article 2 de l'accusation intentée le 14 juin 8o9, devant le concile de Toul, par Charles le Chauve contre Wénilon , archevêque de Sens , qui s'était séparé de lui pour s'alliera ses ennemis. Cette dénonciation d'un évêque par le roi semble un acte de résistance et d'indépendance de la royauté : voici en quels termes elle s'exprime :

Par sou élection et celle des autres évèques, et avec la volonté , le consentement et les acclamations des autres fidèles de notre royaume, Wénilon, dans son propre diocèse, dans la cité d'Orléans, dans la basilique de la Sainte-Croix, en présence des autres archevêques et évèques, m'a consacré roi, selon la tradition ecclésiastique, et en m'appelant à régner, il m'a oint du saint clircme, m'a donné le diadème et le sceptre royal, et m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne pouvais être renversé du trône, ni supplanté par personne, du moins sans avoir été entendu et jugé par les évèques, par le ministère desquels j'ai été consacré roi , et qui ont été nommés les trônes de Dieu. Dieu repose sur eux; c'est par eux qu'il décerne ses jugements; j'ai toujours été et je suis encore à présent prêt à me soumettre à leurs corrections paternelles et à leurs jugements castigatoires •.

Certes la révolution qui avait élevé , dans la Gaule - Franque , le sacerdoce au-dessus de l'empire , ne peut être attestée par un témoignage moins suspect et plus formel.

C'était au prolit de l'épiscopat gallo-franc que cette révolution semblait accomplie ; c'était par les évèques que le pouvoir temporel était ainsi vaiticu et traité. Mais cette souveraineté de l'Église nationale ne devait pas subsister longtemps , et ce n'était point au profit des évoques que l'Eglise avait conquis l'Etat. Vous vous rappelez qu'en cherchant, au milieu de la dissolution qui avait envahi la Gaule sous les derniers Mérovingiens , quels principes de régénération, civile et ecclésiastique , se laissaient entrevoir, c'est au delà des Alpes , à Rome , que le principe de la régénération ecclésiastique nous a apparu ^. Là se développa , en effet, le pouvoir appelé à dominer l'Église en général et l'Eglise gallo-franque en particulier. Ce fut entre les mains de la papauté , et non de l'épiscopat, que tomba en définitive l'empire. Dans notre prochaine réunion , je mettrai sous vos yeux l'histoire des rapports de l'Eglise gallo-franque avec la papauté durant cette époque , et vous verrez que c'est la papauté qui , dans la décadence des Carlovingiens , a pris possession de la souveraineté.

' Bal., t. II, col. 133.

^ Leçon 19s P- 293—294.

VINGT-SEPTIEME LEÇON

VINGT-SEPTIÈME LEÇON

Histoire tie la papauté. — Situation particulière de la ville de Rome. — Rapports des papes, vers le milieu du viii<^ siècle, avec les Eglises italienne, espagnole, anglo-saxonne, gallo-franque et germanique. — Leur alliance avec les premiers Carlovingiens. — Avantages qu'ils en retirent. — Donations de Pépin etdeCharlemagne. — Souveraineté des empereurs Carlovingiens sur les papes. — Incertitude des idées et incohérence des faits sur les droits de la papauté. — Elle grandit de plus en plus dans les esprits. — Elle acquiert un titre en apparence légal. — Fausses décrétales. — Nicolas !•'■. — Son caractère. — AflFaire du mariage de Lothaire et de Teutberge. — Affaire de Rothade, évèque de Soissons. — Triomphe de la papauté : 1" sur les souverains temporels; 2^' sur les Eglises nationales. — Sa prépondérance décidée en Occident.

Messieurs ,

J'ai montré comment l'église gallo-franque avait été tirée , par les premiers Carlovingiens de l'état d'impuissance et d'anarchie où elle était tombée. Nous y avons vu rentrer l'ordre et l'activité. Nous avons vu cette révolution s'accomplir par le concours et sous l'autorité du pouvoir teinporel : Pépin, Charicmagne , et même à son avènement, Louis le Débonnaire, gouvernaient réellement l'Église gallofranque. Cet état de choses dura peu. J'ai indiqué avec quelle rapidité le pouvoir spirituel passa de la docilité à l'indépendance, de l'indépendance à la souveraineté; j'ai montré ses prétenlions déjà avouées par le pouvoir temporel lui-même, notamment par Charles le Chauve. C'était au profit de l'épiscopat gallo- franc que s'était fait ce changement. J'ai annoncé qu'il n'en jouirait pas longtemps, qti'un troisième pouvoir , la papauté , enlèverait bientôt aux évèques nationaux leur suprématie à i peine conquise. C'est de ce fait, c'est-à-dire de l'histoire de la papauté du viii« au x^ siècle, spécialement dans ses rapports avec l'Eglise gallofranque, que nous avons à nous occuper aujourd'hui.

Il y.a, messieurs, quant au développement de la papauté en Europe, un fait primitif, dont on n'a jamais , je crois, tenu assez de compte. Nonseulement Rome était toujours la ville la plus importante de l'Occident ; non-seulement les souvenirs de son ancienne grandeur tournaient au profit de révèque, qui, sans y régner encore , était déjà le chef de son peuple ; mais Rome eut en Occident un avantage particulier, ce fut de ne jamais demcnror entre les mains des Rarbares, llérules . Gotlis, Vandales ou autres : ils la prirent cl la

pillèrent plusieurs fois ; ils n'en retinrent jamais longtemps la possession. Seule entre toutes les grandes cités occidentales , et soit comme liée encore à l'empire d'Orient, soit comme indépendante, elle ne passa point définitivement sous le joug germanique: seule, elle resta Romaine après la ruine de l'empîre Romain.

Il en arriva que , sans préméditation , sans travail, par la seule vertu d'une situation unique. Rome se trouva, moralement du moins, à la tète de l'ancienne population disséminée dans les nouveaux Etats d'Occident. Dans cette lutte , publique d'abord , sourde ensuite, mais longtemps si active des vaincus contre les vainqueurs, les regards des Gallo-Romains , des Hispano-Romains , de toutes ces cités désolées par leurs conquérants barbares . se tournaient naturellement vers Rome , si longtemps leur souveraine , et maintenant seul débris vivant de l'ancienne société, seule exempte de nouveaux maîtres, seule capable de conserver encore, aux peuples qu'elle gouvernait naguère, des traditions respectées. A ce titre , Rome fut, dans tout l'Occident, pour la masse de la population, un nom cher et populaire, un centre de souvenirs et d'idées , l'image de tout ce qui restait du monde romain. C'est sous l'influence de ce fait qu'est née la papauté ; il a été , pour ainsi dire, son berceau; il l'a placée . dès son origine , à la tête des peuples; il l'a rendue, pour la race des vaincus, une sorte de pouvoir national.

Voyons maintenant quelle était, au milieu du viii» siècle, sa situation à l'égard des principales Églises de l'Occident.

On comptait à celle époque, en Occident, cinq grandes Églises nationales ; l'Église italienne, ou plutôt lombarde, car je ne parle que du nord de

l'Italie , alors au pouvoir des Lombards : l'Église espagnole, l'Eglise anglo-saxonne, l'Église gallofranquc et l'Église germanique naissante.

1° C'était en Italie , dans l'Église lombarde , que la papauté était le moins puissante. L'évéque de Rome n'avait jamais été , ni comme métropolitain, ni à aucun autre titre, le supérieur des évoques du nord de l'Italie : les rois lombards , longtemps ariens et incessamment appliqués à pousser leurs conquêtes dans le territoire qu'il administrait, furent ses ennemis naturels; u|a perfidie des Lom- 1) bards, écrivait en 1584 le pape Pelage !«•■, nous !i a causé, malgré leurs propres serments , tant de )> tribulations et de maux, que personne ne pourj) rait suffire à les raconter. » La correspondance entre les évèques lombards et les papes devint donc difficile, rare; et cette Église, qui allait presque jusques aux portes de Rome , leur fut , plus que toute autre , étrangère.

2" Longtemps , au contraire , leur influence sur l'Église espagnole fut grande et en progrès. Sous la domination des Visigoths ariens, le clergé d'Espagne, catholique et persécuté, entretenait des relations fréquentes et intimes avec l'évéque de Rome qui, au nom de l'Église catholique, l'appuyait dans sa résistance. Il arriva déplus, que, dans le cours des v* et vi« siècles, deux illustres évèques espagnols , Torribius , évêque d'Astorga , et Léandre , évêque de Séville, avaient été secrétaires et amis, l'un, de Léon le Grand (440 — 4G1 ) , l'autre, de Grégoire le Grand (890 — G04), et établirent, entre leur Eglise et celle de Rome , des rapports habituels. Aussi, est-ce au sujet de l'Église espagnole que se manifestent le plus hautement, à cette époque , les prétentions de la papauté. En 538 , le pape Vigile écrit à Profuturus , évêque de Braga :

Comme la sainte Eglise romaine possède la primalie de toutes les Eglises, c'est à elle que doivent être renvoyées, comme au chef de TEglise, tant les affaires importantes, le jugement et les plaintes des évèques, que les grandes questions en matière ecclésiastique. Car cette Eglise, qui est la première, en confiant ses fonctions aux autres Eglises, les a appelées au partage de ses travaux, non à la plénitude du pouvoir '.

Il n'y avait alors aucune autre Église d'Occident à laquelle l'évéque de Rome adressât un pareil langage. Aussi a-t-on élevé quelques doutes sur l'authenticité de cette lettre; cependant, elle me paraît probable. Le pouvoir de la papauté, en Espagne , était si réel qu'en 605 , deux évèques espagnols , Janvier de Malaga , et Etienne, ayant été irrégulièrement déposés , Grégoire le Grand

■ Baluxe, nor. coll. Conc, l. !■ r, col. 1468. s Leçon 19'-, p. 2U1.

envoya un commissaire , nommé Jean , avec ordre d'examiner l'alTaire ; et sans convoquer aucun concile, sans prendre l'adhésion du clergé espagnol, Jean prononça que la déposition avait été illégitime, la cassa, et réintégra les deux évèques, exerçant ainsi les droits de la suprématie ecclésiastique la plus étendue.

Elle n'était cependant pas aussi bien établie qu'on pourrait le penser. Les rois Visigoths, à partir de Recarcd ( '086 — 601 ) , étaient redevenus catholiques. Au premier moment, la papauté en profita ; le fait que je viens de rapporter le prouve. Mais la lutte entre le clergé national et le gouvernement temporel ayant cessé, le clergé se rapprocha du gouvernement, et tint de moins près à l'évéque étranger qu'il avait pris pour chef. Aussi , voit-on, dans le cours du vii= siècle, le pouvoir de la papauté en Espagne s'affaiblir un peu , et l'Église nationale agir avec plus d'indépendance. Au commencement duviii" siècle, le roi Witiza se brouille avec le pape , interdit tout recours à Rome , repousse la discipline romaine , autorise même, diton, le mariage des prêtres. Quelques années après, arriva l'invasion des Arabes, et la plus grande partic de l'Espagne fut perdue pour la papauté comme pour le christianisme. Au milieu du viii" siècle, elle ne conservait de pouvoir que parmi les chrétiens réfugiés dans le nord de la Péninsule, ou au pied des Pyrénées ; et là même , le désordre était tel, et la société tellement agitée ou faible, qu'il n'y avait, pour une influence éloignée et systématique, presque rien à faire.

3" Quant à l'Église anglo-saxonne, vous savez que, fondée par les papes eux-mêmes, elle avait été placée, dès son origine, sous leur influence la plus directe 2. Elle était encore , au milieu du vin" siècle, dans la même situation.

4° Celle de l'Église gallo-franque était différente. Vous avez vu que dans le cours du vu" siècle, ses relations avec Rome étaient devenues fort rares ^. Ce fut au milieu du viii" siècle , précisément au début de l'époque dont nous avons à nous occuper aujourd'hui, qu'elles redevinrent fréquentes et efficaces. J'en reprendrai, tout à l'heure, l'histoire.

15° L'Église germanique naissait alors, vous le savez , par les travaux des missionnaires anglo-saxons, de saint Boniface en particulier; et ses fondateurs, en la créant, la donnaient, pour ainsi dire, à la papauté ''.

Telle était la situation des papes envers les grandes Églises nationales de l'Occident, lorsque, vers le milieu du vin" siècle, les premiers Carlovin-

3 Ibid., p. 288.

4 Jbid., p. 292.

VINGT-SEPTIEME LEÇON

giens s'allièrent élroitemenlavec eux. Les heureux effets (le celle alliance pour la papauté sont faciles à reconnaître.

El d'abord elle acquit dans l'Eglise italienne un ascendant qu'elle n'avait jamais possédé. Après la défaite des Lombards par les Francs, l'évèque de Rome ne devint point le métropolitain des évêques lombards ; il ne reçut point le titre de patriarche ; mais il fut investi d'une supériorité sans modèle, indéfinie , et d'autant plus grande. Le clergé lombard le voyait respecté des conquérants francs qui le prenaient, en général, pour représentant et ministre au delà des Alpes; c'était par lui qu'on traitait avec les vainqueurs; personne dans l'Eglise lombarde ne pouvait songer à s'égaler à lui ; elle tomba rapidement sous son autorité.

lien acquit aussi une nouvelle dans l'Eglise gallofranque. Ce fut avec son aide, et en s'appuyant de son nom et de ses avis, que les premiers Carlovingiens travaillèrent à la réformer. Même avant leur élévation à la royauté, saint Boni face écrit au pape Zacharie que Carloman, frère de Pépin le Bref , lui a demandé de se rendre en Gaule : « Protes- » tant qu'il voulait amender et réformer quelque » chose dans l'état de la religion et de l'Eglise, qui, )) depuis 70 ou 80 ans, au moins, est livrée au i> désordre et foulée aux pieds •. » — C'est sous la présidence et l'influence de saint Boniface , à titre de légat du pape, que se tiennent les concUes, naguère si rares et qui redeviennent si fréquents. Les actes du concile de 742, dit Gertnanicum , commencent en ces termes :

« Moi Carloman, duc et prince des Francs, avec le conseil des serviteurs de Dieu et de nos {jrands , j'ai convoqué les évêques de mon royaume, et Boniface, qui est envoyé de saint Pierre, pour qu'ils me donnent conseil, etc. »

Le même fait se reproduit au concile tenu l'année suivante à Lestines ouLeptines, dans le diocèse de Cambrai , et à l'assemblée de Soissons (7o2) où Pépin fut sacré roi. Non content de servir ainsi d'intermédiaire entre les souverains temporels et les papes , saint Boniface entreprend aussi de rattacher étroitement au siège de Rome les métropolitains ou archevêques, dont il rétablit le pouvoir ; il engage ceux de Rouen , de Sens et de Rheims , au moment de leur nomination , à demander au pape le Pallium, signe de leur dignité nouvelle, et à attendre ainsi de lui une sorte d'investiture. Un seul d'entre eux suit son conseil , et le pape témoigne à Boniface son chagrin de ce que les deux

■ S. Bon., ep. 51, p. 107.

> Cap. Pipp., a. 75.-), p. 22; BM., t. 1er, col. 17j, 3 IrU. 20; I. I.r, p. .30.

autres n'en ont pas fait autant. Enfin ce ne sont pas les souverains ni le clergé seul qui se rapprochent de la papauté et contractent avec elle une plus intime liaison. Le même mouvement se manifeste parmi les fidèles , dans le peuple ; le nombre des pèlerins qui se rendent à Rome par de pieux motifs s'accroît rapidement : on lit dans un capitulaire de Pépin le Bref:

Quant aux pèlerins qui font un pèlerinage en vue de Dieu, qu'on ne leur demande aucun péage ^.

Et c'est évidemment au pèlerinage de Rome que se rapporte cette disposition.

Quand nous n'aurions pour preuve du mouvement ascendant de la papauté dans l'Eglise gallofranque à cette époque , que le ton sur lequel on y parlait d'elle, celle-là serait suffisante : le langage non-seulement du clergé , mais des écrivains en général, des souverains temporels eux-mêmes, devient extrêmement pompeux; les épithètes magnifiques et respectueuses se multiplient ; le pape n'est plus simplement l'évèque de Rome , le frère des évêques ; on lui donne des noms , on se sert pour lui d'expressions qu'on n'emploie pour aucun autre. Quelques phrases d'Alcuin qui , en sa qualité de favori de Charlemagne , ne peut être soupçonné d'avoir voulu sacrifier le pouvoir de son maître à un pouvoir étranger, en diront plus que toutes les généralités : en 796, il s'adresse en ces termes au pape Léon III (793-816) :

Très-saint père , pontife élu de Dieu , vicaire des apôtres , héritier des Pères, prince de TEglise, gardien de la seule colombe sans tache ^.

Et ailleurs , en 794 , à Adrien I" ( 762- 79o) :

Très-excellent père, comme je te reconnais pour vicaire du bienheureux Pierre, prince des apôtres, je te regarde comme héritier de sa miraculeuse puissance 4.

Et ailleurs, en écrivant à Charlemagne, en 799 :

11 y a eu jusqu'ici dans le monde trois personnes d'un rang suprême : la sublimité du vicaire apostolique qui occupe le siège du bienheureux Pierre, prince des apôtres; la dignité de l'empereur qui exerce le pouvoir séculier dans la seconde Rome; la troisième est la dignité royale, dans laquelle la volonté de notre seigneur Jésus-Christ vous a placé pour gouverner le peuple chrétien 5.

A coup sûr, il ne faut point prendre ces expressions à la lettre; il ne faut point croire que le pape possédât dans toute sa grandeur le pouvoir qu'elles lui attribuent ; mais elles attestent quelle

4 Lcll. 15 ; t. lei , p. 25.

5 Letl. 80; t. l^f, p. H7.

suprématie religieuse, morale, il possédait déjà dans la pensée des peuples. De cette époque date véritablement sa domination intellectuelle , source de toutes les autres.

Sa puissance temporelle recevait en même temps un notable accroissement. Quand Pépin eut vaincu les Lombards, il les obligea de restituer à l'évêque de Home les terres qu'ils lui avaient enlevées, et y ajouta une partie de celles qu'il avait lui-même conquises, spécialement dans l'exarchat de Ravenne. Après la ruine complète des rois lombards, Charlemagne, en s'appropriant leurs États, fit à Adrien I<"^ de nouvelles et considérables donations de même sorte. On a révoqué en doute l'authenticité de ces deux donations ; et il est vrai que l'acte original de l'une ni de l'autre ne subsiste plus. Cependant elles sont mentionnées par les écrivains contemporains, directement ou indirectement; une foule de chroniques et de monuments divers les attestent ou les supposent. On peut disputer sur l'étendue des terres ainsi concédées : dans les siècles suivants, les papes, sans nul doute, l'ont fort exagérée ; mais quant à la réalité des donations , je ne crois pas qu'on la puisse raisonnablement contester. Eiles n'ont rien d'ailleurs en soi que de fort naturel , et de parfaitement analogue à toute l'histoire du viii" siècle. Ce dont il faudrait s'étonner, serait qu'elles n'eussent pas eu lieu.

Il est plus difficile de déterminer le véritable sens et la portée politique de concessions pareilles. Deux systèmes ont été soutenus à ce sujet. Selon les uns, Pépin et Charlemagne ne donnèrent aux papes que la propriété civile, dominium utile, le revenu des terres et des esclaves ou des colons qui les habitaient, mais non pas la souveraineté, le gouvernement du territoire. Selon les autres, la souveraineté politique était inhérente à la concession; les papes en exercèrent tous les droits , comme les exerçaient avant eux les exarques de Ravenne et les autres délégués des empereurs d'Orient qui , même après les donations, conservèrent encore quelque temps sur ces terres quelque ombre de suprématie , mais ne tardèrent pas à la perdre complètement, laissant les papes pour uniques successeurs.

A mon avis , ni l'un ni l'autre système n'est soutenable, et l'un et l'autre reposent sur un complet oubli de l'état des esprits au temps dont il s'agit. On ne se faisait point alors , en matière de souveraineté, de pouvoir, de droits, des idées aussi nettes , aussi précises que celles que nous nous en formons aujourd'hui. On ne distinguait point avec tant de rigueur le dominium utile du gouvernement politique , et la propriété de la souveraineté. Toute cette science des publicistes modernes était.

au milieu du viii" siècle, étrangère aux esprits comme aux faits. Le propriétaire, à titre de propriétaire, exerçait dans ses domaines une partie des droits aujourd'hui attribués au souverain seul. Il maintenait l'ordre, rendait ou faisait rendre la justice, conduisait ou envoyait à la guerre les hommes de ses terres ; non en vertu d'un pouvoir spécial, appelé politique, mais en vertu de sa propriété même, au sein de laquelle les pouvoirs les plus divers étaient confondus. Ainsi, d'une part, quand on voit au ix^ siècle les papes exercer, dans les domaines qu'ils avaient reçus de Pépin et de Charlemagne, la plupart des droits que nous nommons politiques , il n'en faut pas conclure que la souveraineté réelle, complète, indépendante, leur eût été conférée; et d'autre part, il ne faut pas croire non plus que Charlemagne en retenant, sur les territoires qu'il donnait aux papes, une certaine souveraineté, crût devoir se réserver, et conservât en effet tous les droits qui, aujourd'hui, nous semblent inhérents à ce mot. En même temps que le pape, à titre de propriétaire, avait, dansées domaines, des administrateurs, des juges, des chefs militaires même, choisis par lui et dépendants de lui , Charlemagne y percevait des impôts , y envoyait, comme dans le reste de ses Etats, àcsmissi dominici chargés de tout inspecter, de réprimer les abus , etc. La souveraineté, en un mot, n'était pleinement attribuée ni au pape ni à l'empereur ; elle flottait entre les deux, incertaine et partagée ; et de là sont nées toutes les difficultés d'une question qui n'existe pas aux yeux de quiconque connaît et comprend l'époque dont nous parlons.

Qu'il possédât ou non la souveraineté, nul doute que l'acquisition de si vastes domaines et de tous les droits attachés à la propriété ne fût , pour l'évêque de Rome , un grand accroissement de pouvoir temporel. 11 se trouva dès lors, sans aucune comparaison, le plus riche évêque delà chrétienté, et hors de pair sous le rapport matériel aussi bien que sous le rapport moral.

Ainsi : 1° en assurant aux papes sur l'Eglise italienne un pouvoir qu'ils n'avaient point auparavant ; 2" en leur donnant dans les affaires de l'Eglise gallo - franquc une influence très-active; 3° en leur reconnaissant, par le langage et toutes les démonstrations qui frappent l'imagination des peuples, une majesté, une suprématie que les princes n'avaient pas encore à ce point avouée ; 4° en accroissant enfin , soit par la richesse, soit par ses conséquences indirectes, leur puissance temporelle, les premiers Carlovingiens , et Charlemagne en particulier, furent pour la papauté les plus utiles alliés.

Ne croyez pas cependant, messieurs, que, dans leurs rapports avec elle , ils eussent abdiqué leur

VINGT-SEPTIEME LEÇON

empire. De même que vous avez vu , dans ilntérieur de l'Eglise gallo-franque , Charlemagne favoriser Textension du pouvoir des clercs et les soumettre cependant au sien , de même il dominait les papes en leur préparant les moyens de dominer un jour ses successeurs. Et d'abord leur élection n'était complète que lorsqu'elle avait reçu l'approbation de l'empereur. Les faits et les textes abondent en preuves. En 796 Charlemagne écrit au pape Léon III qui vient d'être élu :

Après avoir lu la lettre de Votre Excellence et avoir pris connaissance du décret, nous nous sommes grandement réjouis et de l'unanimité de l'élection, et de l'iuimilité de votre obéissance, et de la promesse de fidélité que vous nous avez faite '.

En 816, l'élection d'Etienne IV a lieu en présence des commissaires de Louis le Débonnaire, à qui le décret est envoyé pour recevoir sa confirmation. En 817, Pascal I" s'excuse de la précipitalion de son ordination. En 823 , lors de l'élection d'Eugène II , Louis le Débonnaire envoie son fils Lothaire à Rome , et il est réglé que des commissaires de l'empereur seront toujours présents à l'ordination du pape.

On a quelquefois représenté ce consentement de l'empereur comme une nomination ; on a prétendu qu'il nommait le pape comme les autres évêques. Rien n'est moins fondé. Le pape était élu à Rome, par le clergé , et quelquefois encore avec le concours du peuple de Rome ; mais pour être consacré, il lui fallait l'approbation de l'empereur. Le concours du pouvoir temporel n'allait pas plus loin.

Le langage de plusieurs papes à cette époque atteste expressément leur dépendance et la supériorité positive du pouvoir impérial. Léon III écrit à l'empereur :

Si nous avons fait quelque chose incompétemment, et si , dans les affaires qui nous ont été soumises, nous n'avons pas bien suivi le sentier de la vraie loi , nous sommes prêts à le réformer d'après votre jugement et celui de vos commissaires '.

Léon IV écrit à Lothaire I" :

Nous promettons que nous ferons toujours tout ce qui sera en notre pouvoir pour garder et observer inviolablement les capitulaires et les décrets tant de vous que de vos prédécesseurs 3.

En France, d'ailleurs, dans l'intérieur de l'Église gallo-franque, les empereurs gouvernaient seuls, sans partager en rien le pouvoir avec la papauté.

I Cap., I. 1er, col. 271.

•J Graliani riecrel., p. Il, cniis. 2, qu

7, col. 41.

Cette influence que je viens de vous montrer entre les mains des papes, à partir des rois Carlovingiens, sur l'Église gallo-franque, n'était qu'indirecte. Ils ne convoquaient point les conciles , l'empereur seul les appelait. Les décisions de ces assemblées n'avaient aucun besoin de leur approbation. Toute la surveillance, toute l'administration ecclésiastique appartenaient soit aux évêques nationaux , soit aux délégués de l'empereur ; et le pape n'y intervenait qu'indirectement, par voie de conseil.

Il y avait en outre, dans le public, laïques et clercs , une certaine idée d'une législation ancienne et générale de l'Église, à laquelle les papes devaient cire soumis comme les autres évêques. On ne se rendait pas un compte bien précis de sa source et de son autorité ; on ne savait pas bien de quels pouvoirs elle devait toujours émaner ; la question n'était point nettement posée, comme elle l'a été plus tard, entre les conciles et les papes ; mais on pensait fermement qu'au-dessus des papes étaient les canons, la discipline, la loi générale de l'Église , et qu'ils n'avaient à eux seuls nul droit de les changer.

Telle était, messieurs, au commencement du rx" siècle , à la fin du règne de Charlemagne , particulièrement dans ses rapports avec l'Église gallofranque, la situation de la papauté. Il y régnait, vous le voyez , beaucoup d'incohérence et de confusion. Aussi rencontre-t-on une multitude de faits contradictoires : les uns attestent l'indépendance des Églises nationales; les autres montrent le pouvoir papal au-dessus des Églises nationales. Ici éclate la supériorité du pouvoir temporel, là celle du pouvoir spirituel siégeant à Rome. En 833, Grégoire IV se mêle de réconcilier Louis le Débonnaire et ses fils , et reproche aux évêques de la Gaule- Franque leur conduite : ils protestent contre son intervention, lui contestent les droits qu'il s'arroge, et déclarent ^ qu'ils ne veulent nullement se sou )> mettre à sa volonté, et que, s'il est venu pour i> excommunier, il s'en ira excommunié; car l'au- )> torilé des anciens canons ne permet rien de tel.» Cependant, dans sa réponse. Grégoire leur reproche de s'être alternativement servis , en lui écrivant , des titres fratcr et pater, «i tandis qu'il aurait )> été plus convenable de ne lui témoigner qu'un i> respect filial; » et non -seulement ils ne réclament point, mais le mot de frater disparaît à pou près de leur langage. En 844 , les évêques de la Gaulc-Franque refusent de recoimailre Drogon , archevêque de Metz, fils naturel de Charlemagne,

3 Crnt. décret, dislinrt., 10, c. q.

comme vicaire du pape Serge II , qui lui en avait donné le diplôme , et en 849, ils menacent d'excommunication Noménoé , roi de Bretagne, parce qu'il a reçu avec dédain une lettre du pape Léon IV, « à qui Dieu a donné la primatie du monde en- )i lier.» Je pourrais multiplier les exemples; je pourrais montrer les souverains temporels , les papes, les Églises nationales, tour à tour vainqueurs ou vaincus, arrogants ou humbles. Cependant, à travers ces contradictions , on voit clairement que la papauté est en progrès ; elle règne , sinon dans les faits, du moins dans les pensées. La conviction que le pape est l'interprète de la foi, le chef de l'Église universelle , qu'il est au-dessus de tous les évoques , au-dessus des conciles nationaux , audessus des gouvernements temporels, quant aux affaires de la religion , et même quant aux affaires temporelles dès qu'elles ont, avec la religion, quelque rapport, cette conviction, dis-je, s'établit de plus en plus dans les esprits. Au milieu du ix^ siècle, on peut la regarder comme définitivement formée ; la conquête de l'ordre intellectuel est consommée au profit de la papauté.

Elle avait aussi à faire celle de l'ordre légal; la pensée des peuples lui attribuait la souveraineté de droit; mais il lui manquait des titres où ses droits fussent écrits , au nom desquels elle put affirmer leur ancienneté historique aussi bien que leur légitimité rationnelle. Elle les trouva bientôt.

Depuis longtemps on s'était appliqué à recueillir les canons de l'Église. La première collection de c€ genre , en Occident, avait été rédigée au vi^ siècle par un moine romain appelé Denys le Petit. Elle devint rapidement une sorte de code ecclésiastique, et l'objet d'une émulation générale. Plusieurs collections semblables furent rédigées dans les différents Etats d'Occident. L'Espagne en particulier en eut une, à laquelle on donna le nom d'Isidore, quoique saint Isidore, évéque de Séville , n'y ait pris évidemment aucune part. Elle était plus étendue que celle de Denys le Petit , et contenait un plus grand nombre de lettres des papes , ainsi que de canons des conciles , surtout des conciles espagnols. Elle se répandit hors de l'Espagne et ne tarda pas à obtenir, en Gaule surtout , un grand crédit.

Dans la première moitié du ix^ siècle , entre les années 820 et 849 , on voit paraître tout à coup , toujours sous le nom de saint Isidore, une nouvelle collection de canons, beaucoup plus considérable que celle dont je viens de parler. C'est dans le nord et l'est de la Gaulc-Franque , dans les diocèses de Mayence, Trêves, Metz, Rheims, etc., qu'on la rencontre d'abord ; elle y circule sans contestation ; à peine quelques doutes percent çà et là

sur son authenticité ; elle acquiert bientôt une autorité souveraine. C'est la collection dite des fausses décrétales. Elle a reçu ce nom, parce qu'elle contient une multitude de pièces évidemment fausses, et porte tous les caractères d'une fabrication mensongère. Elle commence par soixante lettres des plus anciens évêques de Rome , depuis saint Clément (91-100) jusqu'à Melchiade (511-314); lettres dont aucun monument n'avait encore fait mention, et dont la fausseté éclate au premier coup d'oeil. Les papes des trois premiers siècles s'y servent continuellement de la traduction de la Bible de saint Jérôme, faite à la fin du iV siècle ; ils font allusion à des faits , à des ouvrages du vi« et du VII'' siècle. La fabrication , en un mot , ne peut plus aujourd'hui être révoquée en doute par aucun homme de quelque instruction et de quelque sens.

On ne sait qui en fut l'auteur. Comme on la rencontre d'abord dans les diocèses de Trêves et de Mayence, et aussi à raison d'autres petits indices sur lesquels je ne vous arrêterai point, on l'a attribuée à Benoît , diacre de Mayence, que je vous ai déjà nommé , et qui a fait la seconde collection des capitulaires. Quoi qu'il en soit, elle se répandit rapidement ; beaucoup la prirent pour l'ancienne collection déjà connue sous le nom de saint Isidore; d'autres, la croyant nouvelle, ne songèrent seulement pas à en examiner le contenu. Elle avait pour patrons, non -seulement les papes et leurs partisans, mais presque tous les évêques. Elle n'était point rédigée en effet dans l'intérêt exclusif de la papauté. Elle semble même, à tout prendre et dans son intention primitive, plus spécialement destinée à servir les évêques contre les métropolitains et les souverains temporels. La plupart des pièces fabriquées, tout en étalant avec pompe le pouvoir des papes , ont pour objet principal d'établir l'indépendance des évêques, et c'est surtout contre les métropolitains et les princes temporels que le pape est invoqué. Les fausses décrétales eurent donc, dès l'origine, l'appui des évêques; et bien loin de les révoquer en doute, ils les adoptèrent avec empressement; préoccupés, comme il est si souvent arrivé, de l'intérêt du moment, et ne s'inquiétant pas de prévoir qu'un jour ce serait au profit des prétentions de la papauté , non des leurs , que la fraude tournerait.

Vers le milieu du ix" siècle , les papes avaient donc triomphé et dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre légal ; ils étaient en possession du droit rationnel et d'un titre écrit; leur souveraineté reposait non-seulement sur la croyance publique, mais sur les traditions. Fondé sur de telles bases, investi de telles forces, leur pouvoir ne devait pas tarder à se déployer réellement. Vers la même

VINGT-SEPTIÈME LEÇON

époque, en effet, on voit éclater, dans quelques événements particuliers , toutes les conséquences des principes posés, soit dans l'opinion générale du temps, soit dans les fausses décrétales.

En 806, un neveu de Charles le Chauve, un arrière -petit -fils de Charlemagne, Lothaire, roi de Lorraine , avait épousé Teutberge, fille de Boson, comte bourguignon. En 8S7, elle lui déplut, et il la chassa; il l'accusait de toutes sortes de crimes, entre autres d'inceste avec Hubert , son frère. Il vécut publiquement avec une autre femme , Waldrade, sœur de Gunther, archevêque de Cologne, et nièce de Teutgaud , archevêque de Trêves, qu'il aimait, dit-on, depuis longtemps, et à laquelle il avait même promis de l'épouser. En 838, Teutberge, par l'entremise d'un champion , se justifia par l'épreuve de l'eau bouillante , et Lothaire se vit forcé de la reprendre ; mais il ne cessa pas de travailler à s'en débarrasser ; soit vérité , soit peur, elle se laissa réduire à avouer le crime dont on l'accusait ; et , de 860 à 862 , trois conciles tenus à Aix-la-Chapelle la condamnèrent solennellement, cassèrent le mariage, et permirent à Lothaire d'épouser Waldrade.

Mais à peu près vers la même époque , en 838 , était monté sur le siège de Rome un moine de mœurs sévères , d'un caractère ardent , d'un esprit inflexible , qui ne s'était décidé qu'à grand' peine à sortir de son cloître pour devenir pape, et qui, une fois pape , voulut régner en effet sur la chrétienté. Voici comment parle de Nicolas I"^"^ un chroniqueur contemporain :

Depuis le bienheureux Grégoire, nul évoque élevé, dans la ville de Rome, sur le siège pontifical, ne lui peut être comparé : il régna sur les rois et les tyrans, et les soumit à son autorité , comme s'il eût été le maître du monde. Il se montra humble , doux , pieux et bienveillant envers les évêques et les prêtres religieux, et qui observaient les préceptes du Seigneur ; terrible et d'une extrême rigueur pour les impies et ceux qui s'écartaient du droit chemin; tellement qu'on l'eût pu prendre pour un autre Elie, ressuscité de nos jours, à la voix de Dieu , sinon en corps , du moins en esprit et en vertu '.

Dès l'an 839, à ce qu'il parait, Teutberge s'adressa à Nicolas I", et réclama son intervention. Il la fit attendre quelque temps ; ce fut seulement en 862 et après la tenue des trois conciles d'Aixla-Chapelle , qu'il envoya en Lorraine deux légats, avec ordre d'examiner de nouveau l'affaire. Un concile fut à cet effet convoqué à Metz en 863. Soit que les ftùts à la charge de Teutberge parussent effectivement prouvés, soit que^ Lothaire , ce qui semble plus probable . fut venu à bout de gagner

■ Chroo. de Kugiuun, ad a. 868.

les deux légats , le concile où ils assistaient sanctionna ce qu'avaient fait les précédents , et l'affaire parut terminée , de l'accord de tous les juges et de tous les pouvoirs.

Mais quand cette décision parvint à Rome, à tort ou à raison ( et pour mon compte , je crois que ce fut à raison ), Nicolas n'y vit qu'un effet de la complaisance , tranchons le mot, de la servilité et de la corruption, soit des évêques lorrains, soit de ses propres légats. La clameur générale les en accusait ; les deux archevêques qui avaient dirigé les conciles étaient parents de Waldrade. Nicolas résolut de ne rien ménager; et sans convoquer à Rome aucun concile , de sa propre autorité , nonseulement il annula les actes du concile de Metz, mais il déposa les archevêques de Trêves et de Cologne, et enjoignit à Lothaire de reprendre sa femme. Il avait pour lui , dans cette hardie et despotique conduite, d'une part, l'opinion populaire fortement prononcée contre Lothaire et Waldrade; d'autre part , autant du moins qu'on peut en juger à la distance où nous sommes de l'événement, la vérité et la justice : il avait contre lui le droit des évêques, des conciles et toute l'ancienne discipline de l'Eglise; mais, contre ces derniers motifs, le texte des fausses décrétales lui fournissait un point d'appui. Fort de l'austérité de sa conscience et de l'approbation du peuple , il persista dans sa résolution, et non content de venger la morale , appela aussi à son aide l'esprit de liberté. En 863 , il écrivait à Adventius, évêque de Metz :

Examinez bien si ces rois et ces princes, auxquels vous vous dites soumis, sont vraiment des rois et des princes. Examinez s"ils gouvernent bien, d'abord eux-mêmes, ensuite leur peuple; car celui qui ne vaut rien pour lui-même, comment sera -t- il bon pour un autre? Examinez s'ils régnent selon le droit; car sans cela, il faut les regarder comme des tyrans plutôt que comme des rois; et nous devons leur résister et nous dresser contre eux, au lieu de nous soumettre. Si nous leur étions soumis, si nous ne nous élevions pas contre eux, il nous faudrait favoriser leurs vices a.

Contre de telles armes, les princes temporels, aidés même, comme l'était Lothaire en cette occasion, par leur propre clergé, étaient trop faibles: Nicolas I" triompha en même temps de Lothaire et de l'Eglise lorraine ; l'un et l'autre , tout en réclamant , subirent sa décision.

Presque au même moment se présentait une seconde affaire qui lui fournit l'occasion d'une seconde victoire. Ilincmar, archevêque de Rheims, dont je vous occuperai bientôt avec plus de détail, voulait régner presque aussi despotiquemcnt dans l'Eglise gallo-franque que Nicolas dans l'Église universelle.

Un de ses sufTraganls, Rothade, évêque de Soissons, avait destitue un prêtre de son diocèse pour cause de mauvaises mœurs; trois ans après cette condamnation , sous prétexte qu'elle était injuste , et plutôt, à ce qu'il parait, par humeur contre Rothade que par tout autre motif, Hincmar rétablit le prêtre dans sa paroisse, contre le gré de son évêque, et excommunia celui-ci pour cause de désobéissance. Une lutte s'établit entre l'évèque de Soissons et l'archevêque de Rheims. L'évèque, déposé en 862, au concile de Soissons, en appela au pape; Hincmar, à force de ruses et de violences, prévint quelque temps l'effet de cet appel, et empêcha même qu'il ne parvînt à Rome ; mais Nicolas I*''^ le reçut enfin ; et en 865 , ayant convoqué à ce sujet un concile , il dit , dans son discours d'ouverture :

Les évêques de Gaule, ayant convoqué un concile général, ce qui n'est permis à personne, sans Tordre du siège apostolique, y ont cité Rothade... Quand même il n'en eût point appelé, il n'aurait jamais dû être déposé à notre insu; car les statuts sacrés et les décrets canoniques ont remis à notre décision les procès des évêques, comme toutes les grandes affaires '.

C'était méconnaître et braver toutes les règles canoniques, tous les exemples du passé, tous les usages de l'Église. Mais dans cette occasion spéciale, comme dans la précédente, Nicolas avait

I Manni, t. XV, p. 686.

pour lui le bon droit et le cri public ; il soutenait la justice et l'opinion populaire. 11 triompha également; Rothade fut rétabli dans son siège; et les Églises nationales furent vaincues dans la personne d'IIincmar, comme les souverains temporels dans celle de Lothaire.

Cette double victoire ne fut point incontestée : plus d'une fois , dans le cours du x" siècle , la résistance reparut; et les successeurs de Nicolas I*"", entre autres Adrien II, ne furent pas tous aussi habiles ou aussi heureux que lui dans leurs entreprises. Cependant , à tout prendre , leur pouvoir et les maximes qui le fondaient furent en progrès dans les faits comme dans les esprits ; et c'est du règne de Nicolas I*'' que date vraiment la souveraineté de la papauté.

J'approche du terme, messieurs , je vous ai entretenus de l'histoire intérieure de l'Église gallofranque du vni" au x" siècle, dans ses rapports avec le souverain temporel. Je viens de mettre sous vos yeux son histoire extérieure , ses rapports avec son souverain étranger. Je bornerai ici le tableau de la société ecclésiastique carlovingienne. Il nous reste à étudier le développement intellectuel à la même époque. Vous avez déjà vu ce qu'il fut sous Chariemagne et jusque sous Louis le Débonnaire. Son étude depuis le règne de Louis le Débonnaire jusqu'à l'avènement de Hugues Capet sera l'objet de nos prochaines réunions.

VINGT-HUITIÉME LEÇON

De l'état intellectuel de la Gaule-Franque, de la mort de Chariemagne à l'avènement de Hugues-Capet. — Tableau des hommes célèbres de cette époque. — Esprit théologique. — Esprit philosophique. — Hincmar et Jean Erigène en sont les représentants. — Vie d'Hincmar. — Son activité et son influence comme archevêque de Rheims. — 1" De ses rapports avec les rois et les papes. — 2" De son administration dans l'intérieur de l'Eglise gallo - franqiie et de son diocèse. — 3° De ses luttes et de ses travaux théologiques.— Origine de la théologie du moyen âge. —Querelle d'Hincmar et du moine Gottschalk sur la prédestination. — Nombreux écrits à ce sujet. —Conciles de Kiersy, de Valence et de Langres, — Résumé.

Messieurs ,

En exposant ia renaissance intellectuelle de la Gaule-Franque, sous le règne de Chariemagne ', j'ai dit que le mouvement imprimé alors aux esprits

' Leçon 23'', p. 333.

n'avait point péri sous ses successeurs. C'est au progrès de ces mouvements dans les ix" et x" siècles, que je me propose aujourd'hui de vous faire assister. Quand j'ai dressé le tableau des hommes célèbres du temps de Chariemagne ^. j'y ai compris

> Leçon 20a^ p. 304.

VINGT-HUITIEME LEÇON

ôgalcmcnt. vous vous le rappelez, ceux qu'il trouva et ceux qu'il forma, ses conleniporains proprement dits et leurs disciples immédiats. Je ne vous ai entretenus, avec quelques détails, que des premiers, me bornant , quant aux seconds , à indiquer leurs noms et leurs travaux. La plupart de ceux-ci, par exemple, les historiens Thcgan , Nithard l'astronome , les théologiens Raban , Florus , AValfried Strabo, Paschase Radbert, Ratramne, et plusieurs

autres érudits, lettrés ou poêles , compris dans la dernière partie du tableau que j'ai mis sous vos yeux, appartiennent à l'époque dont nous avons maintenant à nous occuper; et en ajoutant à ce tableau celui des hommes célèbres qui ont paru vers la fin du rx" et dans le cours du x'= siècle , on a le résumé de l'activité intellectuelle de la Gaule- Franque sous la race Carlovingienne. Voici ce supplément :

TABLEATj des hommes célèbres de la GALLE-FRANQCE, de la FI!V BtJ IX*^ A LA FIN DC X^ SIÈCLE.

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