‹ Cours d'histoire moderneChapitre 4 sur 74 · C. XXXVIII · texte numérisé non relu

C. XXXVIII

Dès qu'ils sont arrivés à la jeunesse , ils laissent croître leurs clieveux et leur barbe, et ne quittent cette manière d'être qu'après avoir tué un ennemi. {Ibid.. c. xxxi.)

est perdu, on les voit souvent risquer d'un seul coup leur liberté personnelle. (Roberts., Hisl. d'Amer., t. II, p. 463.)

«Si leslroquois affectent de se peindre le visage, c'est pour se donner un air redoutable avec lequel ils espèrent intimider leurs ennemis ; c'est encore pour cette raison qu'ils se peignent de noir lorsqu'ils vont à la guerre. » ( T^ariélés hlléraires, t. 1, p. 472.)

Dès que les Indiens ont vingt ans, ils laissent croître leurs cheveux. {Lell. l'dif., t. WU, p. 261.)

L'usage de scalper ou d'enlever la chevelure de leurs ennemis, si familier aux Américains, é(ait pratiqué aussi chez les Germains: c'est lerfeenlvnre mentionné dans les lois des Visigoths ; le capiltos et ciUem delrahere, encore en usage chez les Francs vers l'an 879, d'après les annales de Fulde; le hettinan des Anglo-saxons, etc. ( Adelung , Histoire ancienne des Allemands, p. 303.)

Voilà bien des citations , messieurs ; je pourrais les étendre bien davantage , et placer presque toujours 1 à côte de la moindre assertion de Tacite sur les Germains , une assertion analogue de quelque voyageur ou historien moderne sur quelqu'une des peuplades barbares aujourd'hui dispersées sur la face du globe.

Vous voyez quel est l'état social qui correspond à celui de l'ancienne Germanie : que faut-il donc penser des descriptions magnifiques qui en ont été si souvent tracées? ce qu'il faut penser des romans de M. Cooper, comme tableau de la condition et des mœurs des sauvages de l'Amérique septentrionale. Il y a, sans contredit, dans ces romans et dans quelques-uns des ouvrages où les Allemands ont essayé de peindre leurs farouches ancêtres , un sentiment assez vif, assez vrai, de certaines parties, de certains moments de la société et de la vie barbare ; de son indépendance, par exemple, de l'activité et de la paresse qui s'y mêlent; de l'habile énergie que l'homme y déploie contre les obstacles et les périls dont l'assiège la nature matérielle ; de la violence monotone de ses passions , etc. Mais la peinture est très-incomplète, si incomplète que la vérité même de ce qu'elle reproduit en est souvent fort altérée. Que M. Cooper, pour les Mohicans ou les Delawares , que les écrivains allemands, pour

les anciens Germains, se laissent aller à présenter toutes choses sous leur aspect poétique ; que , dans leurs descriptions, les sentiments et les faits delà vie barbare s'élèvent à leur forme idéale, rien de plus naturel, je dirais volontiers rien de plus légitime; l'idéal est l'essence de la poésie; l'histoire même en veut, et peut-être est-ce la seule manière de faire comprendre les temps qui ne sont plus. Mais l'idéal aussi a besoin d'être vrai, complet, harmonique; il ne consiste point dans la suppression arbitraire, fantasque, d'une grande partie de la réalité à laquelle il correspond. C'est un tableau idéal, à coup sur, que celui de la société grecque dans les chants qui portent le nom d'Homère; et pourtant cette société y est tout entière reproduite, avec la rusticité, la férocité de ses mœurs, la naïveté grossière de ses sentiments, ses bonnes et ses mauvaises passions , sans dessein de faire particulièrement ressortir, de célébrer tel ou tel de ses mérites, de ses avantages, ou de laisser dans l'ombre ses vices et ses maux. Ce mélange du bien et du mal , du fort et du faible , cette simultanéité d'idées et de sentiments en apparence contraires , cette variété, cette incohérence, ce développement inégal de la nature et de la destinée humaine, c'est précisément là ce qu'il y a de plus poétique , car c'est le fond même des choses , c'est la vérité sur l'homme et le monde; et dans les peintures idéales qu'en veulent faire la poésie, le roman et même l'histoire, cet ensemble si divers et pourtant si harmonieux doit se retrouver; sans quoi l'idéal véritable y manque aussi bien que la réalité. Or, c'est dans ce défaut que sont presque toujours tombés les écrivains dont je parle ; leurs tableaux del'homme et de la vie sauvage sont essentiellement incomplets, arrangés, factices, dépourvus de simplicité et d'harmonie. Je crois voir des Barbares, des sauvages de mélodrame qui viennent étaler leur indépendance, leur énergie, leur adresse, telle ou telle portion de leur caractère et de leur destinée , sous les yeux de spectateurs à la fois avides et blasés , qui se plaisent à contempler des qualités et des aventures étrangères à la vie qu'ils mènent, à la société dans laquelle ils sont enfermés. Je ne sais, messieurs , si vous êtes frappés comme moi des défauts de l'imagination de notre temps ; elle manque en général, ce me semble, de naturel, de facilité, d'étendue ; elle ne voit pas les choses d'une vue large et simple , dans leurs éléments primitifs et réels ; elle les arrange et les mutile , sous prétexte de les idéaliser. Je retrouve bien, dans les descriptions modernes des anciennes mœurs germaniques, quelques traits épars delà barbarie; mais ce qu'elle était dans son ensemble, la vraie société barbare, je ne l'y reconnais point.

HU1T1E3IE LEÇON

Si j'étais ruaintenant obligé, messieurs, de résumer ce que je viens de dire sur l'état des Germains avant l'invasion, j'y serais , je l'avoue , assez embarrassé. Il n'y a là pointde traits bien achevés, bien précis, qui se puissent détacher et mettre clairement en lumière; aucun fait, aucune idée, aucun sentiment n'a encore atteint son développement, ne se présente sous une forme déterminée ; c'est l'enfance de toutes choses, de l'état social, de l'état moral , des institutions, des relations , de l'homme lui-même ; tout est grossier, confus. Voici cependant deux points sur lesquels je crois devoir insister. 1° Au début de la civilisation moderne, les Germains y ont influé beaucoup moins par les institutions qu'ils ont apportées de Germanie, que par leur situation même au milieu du monde romain. Ils l'avaient conquis : ils étaient, sur les points du moins où ils s'établissaient . maîtres de la population et des terres. La société qui s'est formée après cette conquête a eu son origine, bien plutôt dans cette situation, dans la vie nouvelle des conquérants, dans leurs rapports avec les vaincus, que dans les anciennes coutumes germaniques.

2° Ce que les Germains ont surtout apporté dans le monde romain, c'est l'esprit de liberté individuelle , le besoin , la passion de l'indépendance , de l'individualité. Aucune puissance publique, aucune puissance religieuse n'existait , à vrai dire , dans l'ancienne Germanie : la seule puissance réelle de cette société, ce qui y était fort et actif, c'était la volonté de l'homme ; chacun faisait ce qu'il voulait, à ses risques et périls. Le régime de la force, c'està-dire de la liberté personnelle , c'était là le fond

de l'état social des Germains ; c'est par là qu'ils ont puissamment agi sur le monde moderne. Les expressions très-générales sont toujours si près de l'inexactitude que je n'aime guère à les hasarder. Cependant, s'il fallait absolument exprimer en quelques mots les caractères dominants des éléments divers de notre civilisation, je dirais que l'esprit de légalité , d'association régulière , nous est venu du monde romain , des municipalités et des lois romaines. C'est au christianisme, à la société religieuse, que nous devons l'esprit de moralité; le sentiment et l'empire d'une règle, d'une loi morale, des devoirs mutuels des hommes. Les Germains nous ont donné l'esprit de liberté, de la liberté telle que nous la concevons et la connaissons aujourd'hui, comme le droit et le bien de chaque individu, maître de lui-même et de ses actions , et de son sort , tant qu'il ne nuit à aucun autre. Fait immense , messieurs , car il était étranger à toutes les civilisations antérieures : dans les républiques anciennes, la puissance publique disposait de tout; l'individu était sacrifié au citoyen. Dans les sociétés où dominait le principe religieux, le croyant appartenait à son Dieu, non à lui-même. Ainsi l'homme avait toujours été absorbé dans l'Église ou dans l'Etat. Dans notre Europe seule, il a vécu, il s'est développé pour son compte, à sa guise, chargé sans doute , disons mieux , de plus en plus chargé de travaux et de devoirs, mais trouvant en lui-même son but et son droit. C'est aux mœurs germaines que remonte ce caractère distinctif de notre civiHsation. L'idée fondamentale de la liberté . dans l'Europe moderne, lui vient de ses conquérants.

HUITIEME LEÇON

Objet de la leçon. — Description de Tctat de la Gaule dans la ilernière moitié du vi«- siècle. — Véritable caractère des invasions germaniques. — Cause d'erreur à ce sujet. — Dissolution de la société romaine : 1" dans les campagnes ; 2' dans les villes, quoique à un moindre degré. — Dissolution de la société germaine : 1" de la peuplade ou tribu; 2^' de la bande guerrière. — Eléments du nouvel état social. — I" De la ropn(é naissante; — 2'^ de la féodalité naissante ; — ô" de TKglise après l'invasion. — Résume.

Messieurs,

Nous sommes en possession des deux éléments primitifs et fondamentaux de la civilisation fran-

çaise ; nous avons étudié, d'une part, la société romaine, de l'autre, la société germaine, chacune en soi et avant leur rapprochement. Essayons de reconnaître ce qui est arrivé au moment où elles se

sont touchées et confondues, c'est-à-dire de décrire l'état de la Gaule après la grande invasion et l'établissement des Germains.

Je voudrais assigner, à cette description , une date un peu précise , et vous dire d'avance à quel siècle , à quel territoire elle convient spécialement. La dilficulté est grande. Telle était, à cette époque, la confusion des choses et des esprits que la plupart des faits nous ont été transmis pêle-mêle et sans date ; à plus forte raison , les faits généraux, ceux qui se rapportent aux institutions , aux relations des différentes classes , à l'état social , en un mot, et qui , par leur nature, sont les moins apparents, les moins précis. Ils sont omis ou étrangement brouillés dans les monuments contemporains ; il faut , à chaque pas , en deviner et en rétablir la chronologie. Heureusement , l'exactitude de cette chronologie importe moins à l'époque qui nous occupe qu'à toute autre. Sans doute, du vi» au viii" siècle, l'état de la Gaule a changé; les rapports des hommes , les institutions, les mœurs ont été modifiés , moins cependant qu'on ne pourrait être tenté de le croire. Le chaos était extrême, et le chaos est essentiellement stationnaire. Ouand toutes choses sont à ce point désordonnées, confondues , il faut beaucoup de temps pour qu'elles se démêlent, se redressent , pour que chacun des éléments de la société revienne à sa place, rentre dans sa route, se remette en quelque sorte sous la direction et l'impulsion du principe spécial qui doit présider à son développement. Après l'élablissement des Barbares sur le sol romain, tes événements et les hommes ont tourné longtemps dans le même cercle, en proie à un mouvement plus violent que progessif. Du vi" au VIII'' siècle , l'état de la Gaule a donc moins changé, et la rigoureuse chronologie des faits généraux a moins d'importance que la longueur de l'intervalle ne le ferait présumer. Tâchons, cependant, de déterminer, dans certaines limites , l'époque dont nous avons à tracer le tableau.

Les trois peuples germaniques qui ont occupé la Gaule sont les Bourguignons, les Visigoths et les Francs. Beaucoup d'autres peuples, beaucoup de bandes particulières, des Vandales , des Alains, des Suèves , des Saxons, etc., se promenèrent sur son territoire ; mais les uns ne firent que la traverser, les autres y furent promptement absorbés , et ces petites incursions partielles sont sans importance historique. Los Bourguignons , les Visigoths et les Francs , méritent seuls d'être comptés parmi nos ancêtres. Les Bourguignons s'établirent définitivement en Gaule, de l'an 406 à l'an 415 ; ils occupaient les pays situés entre le Jura , la Saône et la Durance ; Lyon était le centre de leur domination. Les Visigoths, de l'an 412 à l'an 4oO, se ré-

pandirent dans les provinces comprises entre le Rhône , et même sur la rive gauche du Rhône , au sud de la Durance , la Loire et les Pyrénées ; leur roi résidait à Toulouse. Les Francs , de l'an 481 à l'an bOO, s'avancèrent dans le nord de la Gaule , et s'établirent entre le Rhin , l'Escaut et la Loire, non compris la Bretagne et la portion occidentale de la Normandie ; Clovis eut pour capitales Soissons et Paris. Ainsi, à la fin du v« siècle, l'occupation définitive du territoire gaulois , par les trois grands peuples germains , était accomplie.

L'état de la Gaule ne fut pas exactement le même dans ses diverses parties et sous la domination de ces trois peuples. Il y avait entre eux des différences notables. Les Francs étaient beaucoup plus étrangers, plus Germains, plus barbares que les Bourguignons et les Goths. Avant d'entrer en Gaule , ces derniers avaient d'anciennes relations avec les Romains; ils avaient vécu dans l'empire d'Orient, en Italie ; ils s'étaient familiarisés avec les mœurs et la population romaines. On en peut dire presque autant des Bourguignons. De plus, les deux peuples étaient chrétiens depuis assez longtemps. Les Francs, au contraire, arrivaient de Germanie, encore païens et ennemis. Les portions de la Gaule qu'ils occupèrent se ressentirent de cette différence ; elle est décrite avec vérité et vivacité dans la vP des Lettres sur l'histoire de France de M. Augustin Thierry. Je suis porté cependant à la croire moins importante qu'on ne le suppose en général. Si je ne m'abuse , les provinces romaines différaient plus entre elles que les peuples qui les avaient conquises. Vous avez déjà vu combien la Gaule méridionale était plus civilisée que le nord , plus couverte de population , de villes, de monuments, de routes. Les Visigoths fussent-ils arrivés aussi barbares que les Francs , leur barbarie eût été, dans la Narbonnaise et l'Aquitaine, bien moins apparente, bien moins puissante; la civilisation romaine les eût bien plutôt absorbés et changés. Ce fut là, je crois, ce qui arriva, et la diversité des effets qui accompagnèrent les trois conquêtes provint de la différence des vaincus plus que de celle des vainqueurs.

Cette différence d'ailleurs , sensible tant qu'on se borne à considérer les choses d'une vue très-générale, s'efface ou du moins devient très-difficile à saisir quand on pénètre plus avant dans l'étude de la société. On peut dire que les Francs étaient plus barbares que les Visigoths; mais cela dit, il faut s'arrêter : en quoi différaient positivement, chez les deux peuples, les institutions, les idées, les relations des classes? aucun document précis ne nous l'apprend.

Enfin , la différence d'état des provinces gauloises, celle du moins qui venait du fait de leurs mat-

HUITIEME LEÇON

trcs, ne tarda pas à disparailrc ou à s'atténuer beaucoup. Vers l'an Î534 le pays des Bourf^uignons tomba st)us le joug des Francs; de l'an i)07 à Î5i2, celui des Visigotbs subit à peu près le même sort. Au milieu du vi^ siècle, la race franque s'était répandue et dominait dans toute la Gaule. Les Visigotbs conservaient encore une partie du Languedoc, et disputaient quelques villes au pied des Pyrénées; mais, à vrai dire, sauf la Bretagne, toute la Gaule était, sinon gouvernée, du moins envahie par les Francs.

C'est à cette époque que je voudrais vous la faire connaître ; c'est l'état de la Gaule vers la dernière moitié du vi" siècle, et surtout delà Gaule franque, que j'essayerai de décrire. Toute tentative d'assigner à cette description une date plus précise me paraît vaine et féconde en erreurs. Il y avait sans doute encore à cette époque beaucoup de variété dans l'état des provinces gauloises; mais je n'en puis tenir compte ; je me borne à vous en avertir.

On se fait, en général, messieurs, une idée Irèsfausse, à mon avis, de l'invasion des Barbares, de rétendue et de la rapidité de ses effets. Vous avez sûrement rencontré souvent à ce sujet, dans vos lectures, les mots inondation, ti-emhlement de terre, incendie. Ce sont les termes dont on se sert pour caractériser ce bouleversement. Je les crois trompeurs ; ils ne représentent nullement la manière dont l'invasion s'est opérée , ni ses résultats immédiats. L'exagération est naturelle au langage humain ; les mots expriment l'impression que l'homme reçoit des faits , bien plutôt que les faits mêmes; c'est après avoir passé par l'esprit de l'homme, et selon l'impression qu'ils y ont produite, que les faits sont décrits et nommés. Or, l'impression n'est jamais l'image fidèle et complète du fait. D'abord elle est individuelle et le fait ne l'est point : les grands événements , l'invasion d'un peuple étranger, par exemple , sont racontés par les hommes qui en ont été personnellement atteints, victimes, acteurs, ou spectateurs; et ils les racontent comme ils les ont vus; ils les caractérisent d'après ce qu'ils en ont connu ou subi : celui qui a vu sa maison ou son village brûlé appellera peut-être l'invasion un incendie; dans la pensée de tel autre, elle aura revêtu la forme d'une inondation, d'un tremblement de terre. Ces images sont vraies, mais d'une vérité, si je puis ainsi parler, pleine de prévention et d'égoisme; elles reproduisent l'impression de quelques hommes; elles ne sont point l'expression du fait dans toute son étendue, ni de la manière dont il a frappé tout le pays.

Telle est d'ailleurs la poésie instinctive de l'esprit humain , qu'il est porté à recevoir des faits une impression plus vive , plus grande que ne sont les

faits mêmes ; c'est son penchant de les étendre , de les ennoblir; ils sont pour lui comme une matière qu'il façonne, un thème sur lequel il s'exerce, et dont il tire, ou plutôt où il répand des beautés, des effets qui n'y étaient point. En sorte qu'une cause double et contraire remplit le langage d'illusion : sous un point de vue matériel, les faits sont plus grands que l'homnie , et il n'en connaît , il n'en décrit que ce qui le frappe personnellement ; sous un point de vue moral, l'homme est plus grand que les faits , et, en les décrivant , il leur prêle quelque chose de sa grandeur.

C'est-là , messieurs , ce qu'il ne faut jamais oublier dans l'étude de l'histoire , surtout dans la lecture des documents contemporains ; ils sont en même temps incomplets et exagérés; ils ignorent et amplifient : il faut se méfier de l'impression qui s'y révèle, et comme trop étroite , et comme trop poétique; il y faut à la fois ajouter et retrancher. Nulle part cette double erreur ne paraît davantage que dans les récits de l'invasion germanique, et les mots par lesquels on la décrit ne la représentent nullement.

L'invasion, messieurs, ou, pour mieux dire, les invasions, étaient des événements essentiellement partiels, locaux, momentanés. Une bande arrivait, en général très-peu nombreuse ; les plus puissantes , celles qui ont fondé des royaumes , la bande de Clovis, par exemple , n'étaient guère que de » à 6,000 hommes ;la nationentièredes Bourguignons ne dépassait pas 60.000 hommes. Elle parcourait rapidement un territoire étroit, ravageait un district, attaquait une ville, et tantôt se retirait, emmenant son butin, tantôt s'établissait quelque part, soigneuse de ne pas se trop disperser. Nous savons , messieurs, avec quelle facilité, quelle promptitude, de pareils événements s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brûlées , des champs dévastés, des récoltes enlevées, des hommes tués ou emmenés captifs; tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se referment, le sillon s'efface, les souffrances individuelles sont oubliées; la société rentre, en apparence du moins, dans son ancien état. Ainsi se passaient les choses en Gaule au iv« siècle.

Mais nous savons aussi que la société humaine , cette société qu'on appelle un peuple , n'est pas une simple juxtaposition d'existences isolées et passagères : si elle n'était rien de plus, les invasions des Barbares n'auraient pas produit l'impression que peignent les documents de l'époque ; pendant longtemps le nombre des lieux et des honnnesqui en souffraient fut bien inférieur au nombre de ceux qui leur échappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n'est point concentrée dans l'espace matériel qui en est le théâtre etdans le moment qui s'en-

fuit; clic se répand dans toulcs les relations qu'il a contractées sur les différents points du territoire; cl non-seulement dans celles qu'il a contractées, mais aussi dans celles qu'il peut contracter ou seulement concevoir; elle embrasse non -seulement le présent, mais l'avenir; l'homme vit sur mille points où il n'habite pas , dans mille moments qui ne sont pas encore; et si ce développement de sa vie lui est retranché, s'il est forcé de s'enfermer dans les étroites limites de son exislence matérielle et actuelle, de s'isoler dans l'espace et le temps , la vie sociale est mutilée, la société n'est plus.

C'était là l'effet des invasions, de ces apparitions des bandes barbares, courtes, il est vrai, et bornées, mais sans cesse renaissantes, partout possibles, toujours imminentes; elles détruisaient l'Moute correspondance régulière, habituelle, facile, entre les diverses parties du territoire ; 2" toute sécurité, toute perspective d'avenir : elles brisaient les liens qui unissent entre eux les habitants d'un même pays, les moments d'une même vie ; elles isolaient les hommes , et pour chaque homme , les journées. En beaucoup de lieux, pciidanl beaucoup d'années, l'aspect du pays put rester le même; mais l'organisation sociale était attaquée : les membres ne tenaient plus les uns aux autres; les muscles ne jouaient plus; le sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines : le mal éclatait tantôt sur un point , tantôt sur l'autre : une ville était pillée , un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle communication cessait ; la culture des terres devenait impossible dans tel ou tel district : en un mot, l'harmonie organique, l'activité générale du corps social étaient chaque jour entravées, troublées; chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient quelque nouveau progrès.

Ainsi fut détruite, vraiment détruite en Gaule la société romaine ; non comme un vallon est ravagé par un torrent, mais comme le corps le plus solide est désorganisé par l'infiltration continuelle d'une substance étrangère. Entre tous les membres de l'État, entre tous les moments de la vie de chaque homme, venaient sans cesse se jeter les Barbares. J'ai essayé naguère de vous peindre le démembrement del'empire romain, cette impossibilité où se trouvèrent ses maîtres d'en tenir liées les diverses parties, et comment l'administration impériale fut contrainte de se retirer spontanément de la Grande-Bretagne, delà Gaule, incapable de lutter contre la dissolution de ce vaste corps. Ce qui s'était passé dans l'empire se passait également dans chaque province; comme l'empire s'était désorganisé, de même chaque province se désorganisait; les cantons , les villes se détachaient pour retourner à une existence locale et isolée. L'invasion opéra

partout de la même manière, produisit partout les mômes effets. Tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant d'efforts, à unir entre elles les diverses parties du monde; ce grand système d'administration, d'impôts, de recrutement, de travaux publics, de routes, ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui pouvait subsister isolément, localement, c'est-à-dire les débris du régime municipal. Les habitants se renfermèrent dans les villes; là ils continuèrent à se régir à peu près comme ils l'avaient fait jadis, avec les mêmes droits, par les mêmes institutions. Mille circonstances prouvent cette concentration de la société dans les cités : en voici une qu'on a peu remarquée. Sous l'administration romaine , ce sont les gouverneurs de province, les consulaires, les correcteurs, les présidents, qui occupent la scène, et reviennent sans cesse dans les lois et l'histoire; dans le vi" siècle, leur nom devient beaucoup plus rare : on voit bien encore des ducs, des comtes, auxquels est confié le gouvernement des provinces; les rois barbares s'efforcent d'hériter de l'administration romaine, de garder les mêmes employés, de faire couler leur pouvoir dans les mêmes canaux ; mais ils n'y réussissent que fort incomplètement, avec grand désordre ; leurs ducs sont plutôt des chefs militaires que des administrateurs ; évidemment les gouverneurs des provinces n'ont plus la même importance, ne jouent plus le même rôle; ce sont les gouverneurs de villes qui remplissent l'histoire; la plupart de ces comtes de Chilpéric , de Contran, de Théodebert , dont Grégoire de Tours raconte les exactions, sont des comtes de villes, établis dans l'intérieur de leurs murs , à côté de leur évêque. Il y aurait de l'exagération à dire que la province a disparu ; mais elle est désorganisée, sans consistance , presque sans réalité. La ville, l'élément primitif du monde romain, survit presque seule à sa ruine. Les campagnes sont la proie des Barbares; c'est-là qu'ils s'établissent avec leurs hommes ; c'est-là qu'ils introduiront par degrés des institutions , une organisation sociale toutes nouvelles ; jusque-là les campagnes ne tiendront dans la société presque aucune place : elles ne seront qu'un théâtre d'excursions, de pillages, de misères.

Dans l'intérieur même des villes, l'ancienne société était loin de se maintenir entière et forte. Au milieu du mouvement des invasions, les villes furent surtout des forteresses; on s'y renfermait pour échapper aux bandes qui ravageaient le pays. Ouand l'immigration barbare se fut un peu arrêtée, quand les peuples nouveaux se furent assis sur le territoire ; les villes restèrent encore des forteresses : au lieu d'avoir à se défendre contre des bandes errantes, il fallut se défendre contre des voisins,

HUITIEME LEÇON

contre les avides et turbulents possesseurs des enmpagnes environnantes. II n'y avait donc, derrière CCS faillies remparts, que bien peu de sûreté. Sans doute, les villes sont des centres de population et de travail, mais à certaines conditions; à condition, d'une part, que la population des campagnes cultivera pour elle, de l'autre, qu'un commerce étendu, actif, viendra consommer les produits du travail des bourgeois. Si l'agriculture et le commerce dépérissent, les villes dépériront; leur prospérité et leur force ne s'isolent point. Or, vous venez devoir dans quel état tombaient, au vi" siècle, les campagnes de la Gaule; les villes pouvaient y échapper quelque temps, mais de jour en jour le mal devait les gagner. Il les gagna en elTet, et bientôt ce dernier débris de l'empire parut atteint de la même faiblesse, en proie à la même dissolution.

Tels étaient au vi" siècle , sur la société romaine, les effets généraux de l'invasion et de l'établissement des Barbares ; voilà l'état où ils l'avaient mise. Recherchons maintenant quelles en étaient aussi les conséquences sur le second clémonf ^i- '- -■•'■•-^^ tion moderne , sur la société germaine elle-même. L'Ile grande erreur réside au fond de la plupart des recherches dont cette question a déjà été l'objet. On a étudié les institutions des Germains en Germanie; puis on les a transportées telles quelles dans la Gaule, à la suite des Germains : on a supposé que la société germaine s'était retrouvée à peu près la même après la conquête, et on est parti de là pour déterminer son influence et lui assigner sa part dans le développement de la civilisation moderne. Rien n'est plus faux et plus trompeur. La société germaine a été modifiée, dénaturée, dissoute par l'invasion , aussi bien que la société romaine. Dans ce grand bouleversement, l'organisation sociale des vainqueurs a péri comme celle des vaincus ; les uns et les autres n'ont mis en commun que des débris. Deux sociétés, au fond plus semblables peut-être qu'on ne l'a cru, distinctes pourtant, subsistaient en Germanie : 1" la société de la peuplade ou tribu, tendant à l'état sédentaire, sur un territoire peu étendu qu'elle faisait cultiver par des colons et des esclaves ; 2" la société de la bande guerrière , accidentellement groupée autour d'un chef fameux, et menant la vie errante. C'est là ce qui résulte évidemment des faits que je vous ai déjà décrits.

A la première de ces deux sociétés, à la tribu, s'appliquent, dans une certaine mesure, ces descriptions de l'état des anciens Germains , tracées par les Allemands modernes et dont je vous ai déjà entretenus. Ouand une peuplade , en effet, peu nombreuse comme elles l'étaient toutes, occupait un territoire peu étendu, quand chaque chef de famille était établi sur son domaine, au milieu de ses co-

lons, l'organisation sociale, que ces écrivains ont décrite, pouvait être, sinon complète et efficace, du moins ébauchée: l'assemblée des propriétaires, des chefs de famille, décidait de toutes choses; chaque bourgade avait la sienne; la justice y était rendue par les hommes libres eux-mêmes, sous la direction des vieillards ; une sorte de police publique pouvait commencer entre les bourgades confédérées ; les institutions libres étaient là telles qu'on les rencontre dans le berceau des nations.

L'organisation de la bande guerrière était difîérenle ; un autre principe y présidait , le principe du patronage d'un chef, de la clientèle aristocratique et de la subordination militaire. Je me sers à regret de ces derniers mots; ils conviennent bien mal à des hordes barbares; cependant, quelque barbares que soient les hommes, une sorte de discipline s'introduit nécessairement entre le chef et ses guerriers, et il y a là , à coup sûr, plus d'autorité arbitraire, plus d'obéissance forcée que dans les

associations oui n'ont nas la .triiorro t^^..^ «v/r* t . uanae germaine contenait donc un autre élément

politique que la tribu. En même temps, cependant, la liberté y était grande : nul homme n'y était engagé que de son gré; le Germain naissait dans sa tribu, et appartenait ainsi à une situation qui n'était point de son choix ; le guerrier choisissait son chef, ses compagnons, et n'entreprenait rien que par un acte de sa propre volonté. Dans le sein de la bande, d'ailleurs , entre les chefs et leurs hommes, l'inégalité n'était pas grande; il n'y avait guère que l'inégalité naturelle de force , de talent, de bravoure; inégalité féconde dans l'avenir, et qui produit tôt ou tard d'immenses effets, mais qui, au début de la société, ne se déploie que dans d'assez étroites limites. (Quoique le chef eût une plus grande part dans le butin , quoiqu'il possédât plus de chevaux, plus d'armes, il n'était pas assez supérieur en richesse à ses compagnons , pour disposer d'eux sans leur adhésion ; chaque guerrier entrait dans l'association avec sa force et son courage, assez peu (lifTérent des autres, et maître d'en sortir quand il lui plaisait.

Telles étaient les deux sociétés germaines primitives : que devinrent-elles l'une et l'autre par le fait de l'invasion? quels changements y produisit-elle nécessairement? Parla seulement nous pourrons connaître quelle société germaine fut vraiment transportée sur le sol romain.

Messieurs , le fait caractéristique, le grand résultat de l'invasion , pour les Germains , ce fut leur passage à l'étal de propriétaires, la cessation de la vie errante et l'établissement définitif de la vie agricole.

Ce fait s'est accompli successivement, lentement,

•àOO

inégalement; la vie errante a continue pendant assez longtemps , dans la Gaule , du moins pour un grand nombre de Germains. Cependant , quand on a tenu eompte de ces délais , de ces désordres , on reconnaît qu'après tout les conquérants sont devenus propriétaires , qu'ils se sont attachés au sol, que la propriété foncière a été l'élément essentiel du nouvel état social.

Quelles ont été les conséquences de ce seul fait dans le régime de la bande guerrière et de la tribu?

Quant à la tribu, rappelez-vous, messieurs, ce que j'ai eu l'honneur de vous dire sur le mode de son établissement territorial en Germanie, sur la manière dont les villages étaient construits et disposés ; la population n'y était point pressée ; chaque famille , chaque habitation était isolée , entourée d'un terrain en culture. Ainsi se posent, même quand ils mènent la vie sédentaire, les peuples qui ne sont encore qu'à ce degré de civilisation.

Lorsque la tribu fut transplantée sur le sol gaulois, les habitations se dispersèrent bien davan-

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grande distance les uns des autres : ils occupèrent dévastes domaines; leurs maisons devinrent plus tard les châteaux ; les villages qui se formèrent autour d'eux furent peuplés non plus d'hommes libres, leurs égaux, mais des colons attachés à leurs terres. Ainsi , sous le rapport matériel, la tribu se trouva dissoute par le seul fait de son nouvel établissement.

Vous devinez sans peine quel effet dut produire, dans ses institutions, ce seul changement. L'assemblée des hommes libres, où se traitaient toutes choses, devint beaucoup plus difficile à réunir; tant qu'ils vivaient les uns près des autres , ils n'avaient pas besoin de grands artifices, de combinaisons savantes pour traiter en commun de leurs afiaires : mais quand une population est éparse, pour que les principes et les formes des institutions libres lui demeurent applicables, il faut un grand développement social; il faut de la richesse, de l'intelligence , mille conditions en un mot qui manquaient à la peuplade germaine , transportée tout à coup sur un territoire beaucoup plus vaste que celui qu'elle occupait auparavant. Le système qui avait présidé à son existence en Germanie devait donc périr, et péril en effet. En ouvrant les plus anciennes lois germaniques, celles des Allemands, des Bavarois, des Francs, on voit qu'originairement l'assemblée des hommes libres , dans chaque canton, se tenait très - fréquemment, d'abord toutes les semaines, puis tous les mois : toutes les affaires y étaient portées ; les jugements y étaient rendus, non-seulement les jugements criminels, mais les jugements civils; presque tous les actes

delà vie civile s'accomplissaient en sa présence, les ventes, les donations, etc. Quand une fois la peuplade est établie en Gaule , les assemblées deviennent rares et difficiles; si difficiles , qu'il faut employer des moyens coercitifs pour y faire venir les hommes libres : c'est l'objet de plusieurs dispositions légales. Et si vous passez tout d'un coup du iv^ siècle au milieu du viii«, vous trouverez qu'à cette dernière époque il n'y a plus , dans chaque comté , que trois assemblées d'hommes libres par an : encore manquent-elles souvent; la législation de Chaiiemagne en fait foi '.

Si d'autres preuves étaient nécessaires , en voici une qui mérite d'être remarquée. Quand les assemblées étaient fréquentes, les hommes libres, sous le nom de Rachimburgi , Ahrimanni, boni homines, et dans des formes diverses , y décidaient les affaires. Quand ils ne vinrent plus, il fallut trouver, dans'les occasions indispensables, un moyen de les suppléer ; aussi voit-on , à la fin du vm'' siècle , les hommes libres remplacés, dans les fonctions judi- "---- . r»'- fips iuaes permanents ; les scabini, ou échevins de Charlemagne, sont de vrais juges; dans chaque comté, cinq, sept, neuf hommes libres sont désignés par le comte, ou tout autre magistrat local, avec charge de se rendre à l'assemblée du comté, et déjuger les procès. Les institutions primitives sont devenues impraticables ; le pouvoir judiciaire a passé du peuple à des magistrats.

Tel fut l'état où tomba , après l'invasion et par son inUuence , le premier élément de la société germaine, la peuplade, la tribu. Politiquement parlant, elle fut désorganisée , comme l'avait été Fa société romaine. Quant à la bande guerrière, les faits s'accomplirent d'une autre façon et sous une autre forme , mais avec les mêmes résultats.

Lorsqu'une bande arrivait quelque part, et prenait possession des terres ou d'une portion des (erres, ne croyez pas que cette occupation eût lieu systématiquement, ni qu'on divisât le territoire par lots, et que chaque guerrier en reçût un, selon son importance ou son rang : le chef delà bande, ou les différents chefs qui s'étaient réunis , s'appropriaient de vastes domaines; la plupart des guerriers qui les avaient suivis continuaient de vivre autour d'eux , chez eux , à leur table, sans propriété qui leur appartint spécialement. La bande ne se dissolvait point en individus dont chacun devint propriétaire; les guerriers les plus considérables entraient presque seuls dans cette nouvelle situation; s'ils se fussent tous dispersés pour aller s'établir chacun sur un point du territoire, leur sûreté au milieu de la population eût été bientôt

' Voyez mes Essais sur l'Hisloirede France, p. 258, 266, 271.

HUITIÈME LEÇON

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