Vn S,'«; Bal., t. Lr, roi
TRENTE-QUATRIEME LEÇON
bon [;rrfRri', et qiio los scrihes n'cirivcnt pasd'uno manière illisible >.
Nous voulons qu'à IV-ganl de la juridiction et des affaires qui jusqu'ici ont appartenu aux comtes, nos envoyés s'acquittent de leur mission quatre fois dans l'année, en hiver au mois de janvier, dans le printemps au mois d'avril, en été au mois de juillet , en automne au mois d'octobre. Ils tiendront chaque fois des plaids où se réuniront les comtes des comtés voisins ".
Chaque fois que l'un de nos envoyés observera, dans sa légation , qu'une cliose se passe autrement que nous ne l'avons ordonné, non-seulement il prendra soin de la réformer, mais il nous rendra compte avec détail de l'abus qu'il aura découvert 3.
Que nos envoyés choisissent, dans cliaque lieu, des scahins, des avocats, des notaires; et qu'à leur retour, ils nous rapportent leurs noms par écrit 4.
Partout où ils trouveront de mauvais vicaires, avocats ou centeniers , ils les écarteront et en choisiront d'autres qui sachent et veuillent ju{;er les affaires selon l'équité. S'ils trouvent un mauvais comte, ils nous en informeront ^.
Nous voulons que nos envoyés veillent soigneusement à ce que chacun des hommes que nous avons préposés au gouvernement de notre peuple s'acquitte de son office , justement, d'une façon agréable à Dieu et qui nous soit honorable à nous-mème comme utile à nos sujets. Que lesdits envoyés s'appliquent donc à savoir si les ordres contenus dans le capitulaire que nous leur avons remis l'an dernier, sont exécutés selon la volonté de Dieu et la nôtre. Nous voulons qu'au milieu du mois de mai, nos envoyés, chacun dans sa légation, convoque dans un même lieu tous les évèques, les abbés, nos vassaux, nos avocats, les vicaires, les abbesses, ainsi que ceux de tous les seigneurs que quelque nécessité impérieuse empêchera de s'y rendre eux-mêmes; et s'il est convenable, surtout à cause des pauvres, gens , que celte réunion se tienne dans deux ou trois lieux différents , que cela se fasse ainsi. Que chaque comte y amène ses vicaires, ses centeniers, et aussi trois ou quatre de ses plus notables échevins. Que, dans cette assemblée, on s'occupe d'abord de l'état de la religion chrétienne et de l'ordre ecclésiastique. Qu'ensuite nos envoyés s'informent auprès de tous les assistants de la manière dont chacun s'acquitte de l'emploi que nous lui avons confié ; qu'il sache si la concorde règne entre nos officiers, et s'ils se prêtent mutuellement secours dans leurs fonctions. Qu'ils fassent cette recherche avec la plus soigneuse diligence et de telle sorte que nous puissions connaître par eux la vérité de toutes choses. Et s'ils apprennent qu'il y ait dans quelque lieu une affaire dont la décision ait besoin de leur présence, qu'ils s'y rendent et la règlent en vertu de notre autorité s.
A coup siir. messieurs, rien ne ressemble moins à la royaulé barbare qu'un tel mode de gouvernement; rien ne rappelle davantage l'esprit et l'administration de l'empire, de ce pouvoir qui représentait l'Etat, et agissait presque seul dans l'État. C'était là le système que, sans s'en rendre bien compte, sans en avoir reconstruit la théorie , Charlemagne travaillait à relever. Et il savait très -bien quel était, à cette entreprise, le principal obstacle; il
■ An 805; ibid., col. 421.
a Ad 812; ibid., col. 498.
3 Ibid.
4 An 803; tMrf., col. 393.
5 Dal., l. Iii, col. 39G; an PM, l'-iW., col. 42G.
savait très-bien que le régime féodal naissant, l'indépendance et les droits des propriétaires bénéficiers dans leurs domaines, la fusion de la souveraineté et de la propriété, étaient les plus dangereux ennemis de celte royaulé souveraine et administrative à laquelle il aspirait. Aussi luttait -il sans cesse contre ces ennemis; aussi s'efforçait -il de restreindre et de diviser, autant qu'il était en lui, le pouvoir des propriétaires :
Jamais, dit le moine de Saint-Gall, il ne confiait à ses comtes, si ce n'est à ceux qui étaient situés sur les frontières ou dans le voisinage des Barbares, l'administration de plus d'un comté. Jamais, à moins de motifs bien puissants, il ne concédait à un évêque, à titre de bénéfice, une abbaye ou une église du domaine royal ; et lorsque ses conseillers ou ses familiers lui demandaient pourquoi il agissait ainsi, il leur répondait : « Avec ce bien ou cette métairie, avec cette pe- » lite abbaye ou cette église , je m'acquiers la foi d'un vassal » aussi bon, meilleur même que cet évêque ou ce comte 7.»
Il fit plus; il essaya de percer, si je puis ainsi parler, à travers toutes les propriétés particulières, pour entrer en rapport direct avec tous les habitants de son empire. Je m'explique. Il ne communiquait avec la masse de la population que par l'intermédiaire des possesseurs d'aïeux ou de bénéfices , souverains chacun dans son domaine , et chefs des hommes libres , ou colons ou serfs qui les habitaient. Charlemagne voulut qu'un serment de fidélité , direct et personnel, lui fiit prêté par tous les hommes libres , comme au seul cl vrai souverain de l'Etat, On trouve, dans les Formules de Marculf, la lettre suivante émanée de lui :
Au comte un tel. Avec le consentement de nos grands, nous avons ordonné que notre glorieux fils un tel régnerait dans un tel royaume. En conséquence nous ordonnons que, dans toutes les cités, villages et châteaux, vous convoquiez et fassiez réunir en des lieux convenables, tous vos habitants, soit Francs, soit Romains, ou de toute autre nation; afin qu'en présence d'un tel illustre, notre envoyé, que nous vous avons adressé dans ce dessein, ils jurent tous fidélité et loyal attachement à notre fils et à nous , soit par les saints lieux , soit par tel autre saint gage que nous vous transmettons à cet effet 8.
Lorsqu'il eut élé couronné empereur :
11 ordonna que tout homme dans son royaume, laïque ou ecclésiastique, qui lui avait déjà juré fidélité sous le nom de roi, lui renouvelât la même promesse, en tant que César; et que tous ceux qui n'avaient pas encore prêté ledit serment, le prêtassent tous, jusqu'à l'âge de douze ans 9.
Enfin, on lit dans un capitulaire de l'an 80o :
6 Capit. de louis le Débonnaire, en 821$. Il ne fait que répéter ce que faisait Charlemagne. Enl., t. U'"", col. 642.
7 liecueit des historieiu de France, t. V, p. 3. » Marcuif, 1. I, f. 40.
9 Bal., t. t'-r, col. 363.
SiOO
Que nul ne jure fiJélite à aucun autre qu'à nous et à son seigneur, pour notre utilité et celle Je son seigneur •.
«Un tel système leiulait évidemment à affranchir la royauté de toutes les relations féodales ; à fonder son empire hors de la hiérarchie des personnes et des terres ; à la rendre, enfin, partout présente, partout puissante à titre de pouvoir public et par son propre droit. La tentative réussit tant que Charlemagiie y présida. Ses successeurs entreprirent de la continuer, c'est-à-dire qu'ils ordonnèrent ce qu'il avait fait. La demande du serment universel reparait dans leurs actes , et survécut même à leur impuissance ; mais ce ne fut plus qu'une formule vaine. Les relations des hommes libres avec le roi, et son pouvoir personnel sur eux, s'affaiblirent de jour en jour. L'obligation de la fidélité ne fut plus réelle qu'entre le vassal et son seigneur. C'est aux seigneurs que s'adresse Charles le Chauve pour réprimer les désordres commis dans leurs terres ; c'est par leur autorité qu'il fait passer la sienne. L'action directe lui manque ; et bien qu'il menace les seigneurs de les rendre responsables des crimes de leurs hommes , s'ils ne savent pas les prévenir ou les punir, il est clair que la hiérarchie féodale a reconquis findépendance avec fempire, et que la tentative de Charlcmagne , pour en affranchir la royauté, est venue échouer contre le cours général des choses et l'incapacité des successeurs *. »
A la fin du x« siècle, le système des institutions monarchiques n'avait donc pas mieux réussi que le système des institutions libres, à prendre possession de la société , à y porter l'unité et la règle. Toutes ses bases étaient ébranlées, tous ses moyens d'action énervés ou inapplicables. Le caractère religieux de l'ancienne royauté germaine avait disparu ; l'origine héroïque de telle ou telle famille était oubliée, ainsi que beaucoup de traditions de la vie barbare. Elle avait également perdu son caractère militaire primitif; la bande n'existait plus ; la vie errante et commune avait cessé; la plupart des guerriers s'étaient établis dans leurs domaines. Le caractère politique de la royauté impériale était incompatible avec la société nouvelle ; il n'y avait plus de souveraineté , plus de majesté nationale , plus d'Etat en général ; comment y aurait-il eu un symbole , un représentant de ce qui n'était plus? Le caractère religieuxchrétien de la royauté conservait seul quelque réalité , quelque empire , mais un empire faible et rare ; les propriétaires laïques n'y pensaient guère; le tumulte de leur vie et les besoins de l'indépendance personnelle les préoccupaient seuls; les évê-
■ Bal , I. Ici, col. 425.
ques et les grands abbés eux-mêmes s'en inquiétaient peu ; eux aussi ils étaient devenus propriétaires de fiefs; ils en avaient pris les intérêts, les habitudes, et ne portaient qu'une faible affection aux idées qui ne s'accordaient point avec leur position temporelle. Toutes les bases, je le répète, du système des institutions monarchiques , comme du système des institutions libres, étaient ébranlées; tous ses principes vitaux avaient perdu leur énergie. Il en était tout autrement du système des institutions aristocratiques. Au lieu de décliner, celuici avait été en progrès. Il suffît, pour s'en convaincre, de voir ce qu'étaient devenus les éléments soit germains, soit romains qui le constituaient. Ils s'étaient tous affermis , développés.
Et d'abord , vous l'avez déjà vu , la souveraineté domestique du chef de famille propriétaire germain avait été transplantée en Gaule ; elle y était même devenue plus complète et plus absolue, car l'esprit de famille qui s'y associait jadis avait disparu, et le fait de la conquête, de la force, en était devenu presque l'unique base. Ainsi, ce premier élément aristocratique de l'ancienne société germaine s'était fortifié, au lieu de s'affablir, dans le nouvel état social.
Le second, c'est-à-dire le patronage du chef de bande sur ses compagnons, avait eu le même sort; il avait changé de forme ; à l'ascendant du guerrier avaient succédé les droits du suzerain sur ses vassaux. Mais cette métamorphose des relations avait donné , au principe aristocratique qu'elle contenait déjà, bien plus d'énergie et de solidité. D'une part , l'inégalité s'était développée ; les possesseurs de fiefs étaient beaucoup plus inégaux entre eux que les guerriers. D'autre part, dans l'ancienne bande, les compagnons, en vivant ensemble, se soutenaient les uns les autres , et contrôlaient en commun le pouvoir du chef. Quand ils furent entrés dans la condition de propriétaires, chacun se trouva isolé , et le supérieur, le suzerain eut bien plus de facilité à les dompter. Nouveau progrès du système aristocratique.
Quant à la répartition de la propriété foncière, elle subit, je crois, après la conquête, un changement considérable et peu aristocratique; elle se divisa. Sans nul doute, le système féodal eut d'abord cet effet. Il y avait, à la fin du x« siècle, au commencement de l'époque féodale, sur le territoire de la Gaule, beaucoup plus de propriétaires fonciers qu'au moment de la chute de l'empire. Le territoire était partagé en moins grands lots, surtout en lots beaucoup plus variés ; les fiefs étaient beaucoup plus divers, plus inégaux, que n'avaient
Essais sur l'hislnirf de France, p. 155 — 160.
TRENTE-CINQUIEME LEÇON
élé jadis les domaines des grands propriétaires gallo-romains. Sous ce rapport donc, le principe aristocratique avait un peu faibli; mais, à coup sur, la distribution de la propriété foncière était encore bien assez inégale, la terre concentrée dans un assez petit nombre de mains , pour fonder un régime très -aristocratique.
Vous le voyez donc , messieurs , tandis que le système des institutions libres et celui des institutions monarchiques ont été déclinant , le système des institutions aristocratiques a vu au contraire ses bases s'affermir, ses principes prendre plus de vigueur. Il n'a point acquis, il n'a point donné,
à la société en général, une forme régulière, de l'unité, de l'ensemble; il n'y atteindra même jamais. 3Iais il prévaut évidemment; il est seul viable, si je puis ainsi parler, seul capable de maîtriser les hommes , et de donner, à d'autres principes sociaux, le temps de reprendre haleine pour reparaître un jour avec plus de succès.
Ainsi fut préparée, ainsi se forma progressivement, du v*^ au x" siècle, la société féodale. Nous avons essayé de démêler ses origines . de la suivre dans ses premiers développements. Elle subsiste maintenant, ellecouvre notre territoire. Nous l'étudierons désormais en elle-même et dans sa maturité.
TRENTE-CINQUIÈME LEÇON
De la méthode à suivre dans Tétude de l'époque féodale. — Le simple fief est l'élément fondamental, la molécule intégrante de la féodalité. — Le simple fief contient : 1» le château et ses propriétaires ; 2" le village et ses hahitants. — Origine des châteaux féodaux. — Leur multiplication aux ix^ et x» siècles. — Ses causes. — Efforts des rois et des suzerains puissants pour s'y opposer. — Vanité de ces efforts. — Caractère des châteaux du xi'^ siècle. — ^'ie intérieure des propriétaires de fiefs.— Leur isolement. — Leur oisiveté. — Leurs guerres, courses et aventures continuelles. — Influence des circonstances matérielles des habitations féodales sur le cours de la civilisation. — Développement de la vie domestique, de la condition des femmes et de l'esprit de famille dans l'intérieur des châteaux.
Messieurs ,
Nous abordons aujourd'hui l'objet spécial de ce cours. Nous allons étudier la société féodale en elle-même , pendant l'époque qui lui appartient en propre, depuis le moment où on peut la regarder comme vraiment formée, jusqu'au moment où la France lui échappe, et passe sous l'empire d'autres principes, d'autres institutions; c'est-à-dire pendant les xie, xn" et xiii" siècles.
Je voudrais suivre dans leur ensemble les destinées de la féodalité durant ces trois siècles. Je voudrais ne la point morceler, la tenir constamment tout entière sous vos yeux, et vous faire ainsi assister d'un seul coup d'oeil à ses transformations successives. Ce serait là sa véritable histoire, la seule image fidèle de la réalité, l'ar malheur cela ne se peut. Pour étudier, l'esprit humain est obligé de diviser, de décomposer; il n'apprend rien que successivcmentctparparties.Cesera ensuite l'œuvre de l'imagination et de la raison de reconstruire l'édilirc dénioli . (]c ressusciler l'èlro ilélniif par le
scalpel scientifique. Mais il faut absolument passer par cette dissection et ses procédés ; ainsi l'exige la faiblesse de l'esprit humain.
J'ai déjà indiqué la classification de nos recherches sur la société féodale. J'ai annoncé que nous étudierions d'une part l'état social , de l'autre l'état intellectuel : dans l'état social, la société civile et religieuse; dans l'état intellectuel, la littérature savante et la littérature populaire. C'est donc par l'histoire de la société civile, dans l'époque féodale, que nous devons commencer.
Ici encore , messieurs , nous avons besoin de diviser, de classer, d'étudier séparément; la matière est trop vaste et trop compliquée pour pouvoir être saisie tout entière et d'un seul coup.
Essayons du moins de reconnaître et de suivre la méthode la moins artificielle, celle qui mutilera le moins les faits, qui respectera le mieux leur intégrité et leur enchaînement; la méthode la plus vivante, pour ainsi dire, la plus voisine de la réalité.
Si je ne me trompe, la voici.
A la fin du x« siècle . la société féodale est défi-
iiitivcmenl foniK^'C 5 elle a aUciiità la plénitude de son existence ; elle couvre et possède notre territoire. Quel est son clément fondamental , son unité politique? quelle est, pour ainsi dire, je me suis déjà servi de cette expression, quelle est la molécule féodale primitive, celle qu'on ne peut briser sans que le caractère féodal soit aboli ?
Évidemment c'est le simple fief, le domaine possédé , à titre de fief, par un seigneur qui exerce Sur les habitants celte souveraineté inhérente, vous le savez, à la propriété.
C'est donc par le simple fief, considéré en luimême, que nous commencerons notre étude. Nous nous appliquerons d'abord à bien connaître cet clément fondamental de la féodalité.
Que contient le fief pur et simple , réduit à sa plus petite expression? qu'y a-t-il à étudier dans son enceinte?
D'abord le possesseur même du fief, sa situation et sa vie, c'est-à-dire le château ; ensuite , les habitants du fief, non possesseurs, simples cultivateurs du domaine et sujets du propriétaire, c'est-à-dire le village.
Ce sont là évidemment, dans l'étude du simple fief, les deux objets sur lesquels notre attention est appelée. Il faut que nous sachions bien quelles ont été , du xi« au xiv« siècle , la condition et la destinée, 1° du château féodal et de ses propriétaires ; 2" du village féodal et de ses habitants.
Quand nous aurons vécu dans l'intérieur du fief, quand nous aurons vraiment assisté à ce qui s'y passe, aux révolutions qui s'y accomplissent, nous en sortirons pour aller saisir les liens qui unissent entre eux les fiefs disséminés sur le territoire, pour assister aux relations , soit des suzerains avec les vassaux, soit des vassaux entre eux. Nous étudierons alors l'association générale des possesseurs de fiefs , sous les divers rapports qui constituent l'ordre politique, c'est-à-dire dans ses institutions législatives, militaires, judiciaires, etc. Nous tâcherons de bien démêler : 1° quels principes, quelles idées présidaient à ces institutions, quels étaient les fondements rationnels, les doctrines politiques de la féodalité ; 2" ce qu'étaient vraiment les institutions féodales, non plus en principe et systématiquement conçues , mais réellement et dans l'application; 5° enfin, quels résultats devaient produire et ont effectivement produits, pour le développement de la civilisation en général, soit les doctrines politiques, soit les institutions pratiques de la féodalité.
Là semble s'arrêter la société féodale. N'en connaissons-nous pas maintenant tous les éléments? toute son organisation ne nous est -elle pas dévoi-
lée? Elle consiste essentiellement dans l'association hiérarchique des possesseurs de fiefs , et dans leur souveraineté sur les habitants de leurs domaines. Cela bien connu, tout n'est-il pas fait? ne sommesnous pas au terme de la carrière que nous avions à parcourir?
Non , certes : la société féodale proprement dite, même dans son triomphe, n'était pas, à cette époque , la société civile tout entière. J'ai déjà eu occasion de vous le dire : d'autres éléments s'y rencontraient, d'une autre origine, d'un autre caractère ; éléments qui prirent place dans la féodalité, mais ne s'y incorporèrent jamais qu'incomplètement, l'ont toujours sourdement combattue et ont fini par la vaincre. Ce sont la royauté et les villes. La royauté était en dedans et en dehors de la féodalité : féodale par certains côtés de sa situation , par quelques-uns de ses droits , elle en empruntait d'autres à d'autres principes, à d'autres faits sociaux, non-seulement étrangers , mais hostiles à la féodalité. 11 en était de même des villes; elles se reformèrent au sein de la société féodale , et en s'y assimilant jusqu'à un certain point; mais elles se rattachaient aussi à d'autres principes, à d'autres faits : et à tout prendre, la dissidence était plus forte que l'assimilation ; l'événement l'a bien prouvé.
Quand donc nous aurons étudié la société féodale en elle-même, il nous restera à étudier encore deux autres éléments de la société civile à la même époque, la royauté et les villes. Nous les étudierons, d'une part, dans ce qu'elles avaient de commun avec la féodalité, dans leur caractère féodal; de l'autre, dans ce qui les en séparait, dans leur caractère propre et distinct.
Tous ces éléments de la société civile ainsi bien connus, nous essayerons de les remettre en présence, de bien démêler le jeu de leurs rapports, d'assigner la vraie physionomie et les principales révolutions de l'ensemble qu'ils formaient.
Telle sera notre marche dans l'étude de la société civile en France pendant l'époque féodale. Abordons- la sur-le-champ, entrons et enfermonsnous dans le simple fief.
Occupons -nous d'abord de son possesseur; étudions la situation et la vie du souverain de ce petit Etat, l'intérieur de ce château qui le renfermait , lui et les siens.
Ce mot seul de château réveille l'idée de la société féodale; elle semble se relever devant nous. Rien de plus naturel. Ces châteaux qui ont couvert notre sol, et dont les ruines y sont encore éparses, c'est la féodalité qui les a construits; leur élévation a été, pour ainsi dire, la déclaration de son triomphe. Rien de tel n'existait sur le sol gallo-
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