‹ Cours d'histoire moderneChapitre 57 sur 74 · SOS · texte numérisé non relu

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romain. Avant l'invasion germaine, les grands propriétaires habitaient soit dans les cités , soit dans de belles maisons agréablement situées près des cités , ou dans de riches plaines , sur le bord des fleuves. Dans les campagnes proprement dites , étaient semées les villœ, espèce de métairies, grands bâtiments servant à l'exploitation des terres, et à la demeure des colons ou des esclaves qui les culti- \"aient.

Tel était, pour les diverses classes, le mode de distribution et d'habitation que les peuples germaniques trouvèrent en Gaule au moment de l'invasion.

Gardez-vous de croire qu'ils n'en voulurent point et s'empressèrent de le changer ; qu'ils allèrent aussitôt chercher les montagnes, les lieux escarpés et sauvages pour s'y construire des habitations nouvelles et toutes difl"érentes. Ils s'établirent d'abord dans les habitations des Gallo-Romains, soit dans les cités, soit dans les villœ, au milieu des campagnes et de la population agricole; plutôt même dans ces dernières demeures, dont la situation était plus conforme à leurs habitudes nationales. Aussi les villœ , dont il est sans cesse question sous la première race, sont-elles, à peu de chose près, co qu'elles étaient avant l'invasion, c'est-à-dire le centre d'exploitation et d'habitation des grands domaines; des bâtiments disséminés dans les campagnes et où vivaient ensemble des Barbares et des Romains, des vainqueurs et des vaincus, des maîtres, des hommes libres , des colons, des esclaves.

Un changement cependant se laisse bientôt entrevoir. Les invasions continuent; le désordre et le pillage se renouvellent sans cesse; les habitants des campagnes, anciens ou nouveaux venus , ont besoin de se garder et de se tenir sans cesse sur la défensive. On voit les villœ s'entourer peu à peu de fossés , de remparts de terre, de quelques apparences de fortifications. De là une prétendue étymologie du mot villa, qu'on lit dans le Glossaire de Ducange, à cet article :

Villa dicitnr a vallis , quasi vallata, eo quod \ rallata sit solutn vallatione vallorutn, et non niunitione iimroruni. Indè villamts.

L'étymologie est fausse; le mot villa est bien antérieur à l'époque où les habitants de ce genre de demeures eurent besoin de les entourer de fossés ou de remparts ; on le fait dériver communément ôevehilla, vehere, ce qui désigne probablement le lieu où se font les transports, les charrois agricoles. Mais, quel que soit son mérite, l'étymologie seule n'en est pas moins un fait remarquable; elle prouve que les vilke ne tardèrent pas à être un peu fortifiées.

Une autre circonstance ne permet pas d'en douter : dans certaines parties de la France , en Normandie, en Picardie, etc., le nom d'une foule de châteaux se termine par ville, Frondeville , Aboville, Méréville, etc.; et plusieurs de ces châteaux ne sont point situés, comme l'ont été la plupart des châteaux féodaux proprement dits, dans des lieux escarpés , lointains , mais au milieu de riches plaines , dans les vallées , sur l'emplacement que des villœ occupaient sans doute auparavant : symptôme assuré que plus d'une villa gallo-romaine , en se fortifiant et après bien des vicissitudes , a fini par se métamorphoser en château.

Du reste , avant même que l'invasion fut consommée , et pour résister à ses désordres , pour échapper à ses dangers , la population des campagnes avait commencé, sur plusieurs points, à se réfugier sur les hauteurs, dans des lieux de difficile accès, et à les entourer de certaines fortifications. On lit dans la Vie de saint Nicet, évoque de Trêves, écrite par Forlunat , èvêque de Poitiers :

En parcourant ces campagnes, Nicel, cet homme apostolique, ce l)on pasteur, y construisit pour son troupeau un bercail tutélaire : il ceignit la colline de trente tours qui l'enfermaient de tous côtés, et éleva ainsi un édifice, là où était auparavant une forêt '.

Et je pourrais citer plusieurs exemples analogues. N'est-ce pas là évidemment un premier essai de co choix de lieux et de ce genre de constructions qui furent adoptés plus tard pour les châteaux féodaux?

Dans l'épouvantable anarchie des siècles suivants, les causes qui avaient poussé la population à chercher de tels refuges, et à les entourer de fortifications, devinrent de plus en plus pressantes; il y eut nécessité à fuir les endroits aisément accessibles, à fortifier sa demeure. Et non-seulement on chercha ainsi la sécurité; on y vit un moyen de se livrer sans crainte au brigandage et d'en mettre à couvert les fruits. Parmi les conquérants, beaucoup menaient encore une vie de courses et de pillage; il leur fallait un repaire où ils pussent se renfermer après quoique expédition, repousser les vengeances de leurs adversaires, résister aux magistrats qui essayaient de maintenir quelque ordre dans le pays. Tel fut le but qui fit construire dans l'origine un grand nombre do châteaux. C'est surtout après la mort de Charlemagiie , sous les règnes de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, qu'on voit le territoire se couvrir de ces repaires ; ils devinrent bientôt si nombreux et si redoutables, que Charles le Chauve . malgré sa faiblesse , et dans l'intérêt de Tordre public comme do son autorité, crut devoir

tenter de les détruire. On lit dans les capitulaircs rédigés à Pistes , en 864 :

Nous voulons et orilounous expressément que quiconque, dans ces derniers temps, aura fait construire, sans notre aveu, des cliàteaux, des fortifications et des liaies (haias), les fasse entièrement démolir d'ici aux calendes d'août; attendu que les voisins et iiahitants des environs ont à souffrir de là beaucoup de {jènes et de déprédations. Et si quelques-uns se refusent à démolir ces travaux, que les comtes, dans les comtes desquels ils ont été construits, les fassent démolir eux-mêmes. Et si quelqu'un leur résiste, qu'ils nous en informent sur - le - champ. Et si les comtes négligent de nous obéir en ceci, qu'ils sachent que, selon ce qui est écrit dans ces capitulaircs, et dans ceux de nos prédécesseurs, nous les manderons auprès de nous, et nous établirons dans leurs comtés des hommes qui veuillent et puissent faire exécuter nos ordres '.

liC ton et la précision de ces injonctions , adressées à tous les otîiciers royaux, prouvent l'importance qu'on y attachait; mais Charles le Chauve était évidemment hors d'état d'accomplir une telle œuvre. On ne voit pas que ce capitulaire ait eu aucun eiîet, et ses successeurs n'en réclamèrent même pas l'exécution. Aussi, le nombre des châteaux alla- 1 -il croissant, sous les derniers Carlovingiens , avec une extrême rapidité. Cependant la lutte ne cessa point entre ceux qui avaient intérêt à empêcher et ceux qui sentaient le besoin d'élever des bâtiments de ce genre ; on la voit se prolonger dans les xi'', xii" et même xin*' siècles. Et ce n'est pas entre le roi seul et les possesseurs de fiefs qu'elle subsiste; elle éclate aussi entre les possesseurs de fiefs eux-mêmes. Il ne s'agissait pas seulement, en effet, du maintien de l'ordre public dans tout le territoire, ni d'un devoir ou d'un intérêt de la royauté. Tout suzerain Aoyait avec déplaisir son vassal construire un château sur son fief, car le vassal s'assurait ainsi un grand moyen d'indépendance et de résistance. Les guerres locales devenaient alors plus longues, plus rudes; le cliâteau servait à l'agression connue à la défense ; et les puissants qui voulaient en avoir seuls , comme les faibles qui n'en avaient pas, redoutaient beaucoup d'en voir construire autour d'eux. Aussi était-ce là un sujet de plaintes et de réclamations continuelles. Vers l'an 1020, et dans une occasion pareille, Fulbert, évcque de Chartres, écrivit au roi Robert une lettre que je citerai tout entière , parce qu'elle donne une idée nette et vive de l'importance que pouvait avoir un tel débat.

A sonscijjneur Robert, roi très-gracieux, l'ulbert, humble

évéque de Chartres, souhaite de demeurer à jamais dans la grâce du roi des rois.

Nous rendons grâces à votre bonté, de ce que vous nous avez dernièrement envoyé un messager chargé de nous réjouir en nous apportant des nouvelles de votre bonne santé, et d'instruire Votre Majesté de la situation de nos affaires, après nous en avoir demandé compte. Nous vous avons écrit dès lors, au sujet des maux que fait à notre église Geoffroi le vicomte (de Chàteaudun), qui montre bien suffisamment, et même plus qu'il ne faudrait, qu'il n'a aucun respect de Dieu ni de Votre Excellence, car il rétablit le cliâteau de Galardon, autrefois détruit par vous; et à cette occasion nous pouvons dire : l^oici, le mal vient de l'Orient sur notre Eglise. Et voilà qu'il ose encore entreprendre de bâtir un autre château à llliers, au milieu des domaines de sainte Marie, sur quoi nous pouvons bien dire aussi en toute vérité : / oilà, le mal vient de l'Occident. Maintenant donc, forcé de vous écrire encore à raison de ces maux, nous portons plainte à votre miséricorde et nous lui demandons secours et conseil, car dans celte calamité nous n'avons reçu, de votre fils Hugues, ni aide ni consolation. Aussi, pénétré d'une vive douleur au fond de notre cœur, nous l'avons déjà manifestée à ce point, que, d'après notre ordre, nos cloches, accoutumées à annoncer notre joie et notre allégresse, ont cessé de sonner, comme pour ne plus attester que notre chagrin, et l'office divin, que jusqu'à présent, et par la grâce de Dieu , nous avions coutume de célébrer avec une grande jubilation de cœur et de bouche , n'est plus célébré que d'une façon lamentable, à voix basse et presque en silence.

Ainsi donc, fléchissant les genoux, nous implorons votre piété, avec les larmes du cœur et de l'esprit : sauvez la sainte Eglise de la mère de Dieu, dont vous avez voulu que nous, votre fidèle, fussions le chef, quelque indigne que nous en soyons : secourez ceux qui n'attendent que de vous seul, après Dieu , leur consolation et leur soulagement dans les maux dont ils sont si vivement accablés. Avisez aux moyens de nous délivrer de ces souffrances, et de convertir notre tristesse en joie ; interpellez le cumte Eudes ', et enjoignezlui vivement, au nom de votre autorité rojale, qu'il ilonne en toute sincérité les ordres nécessaires pour faire détruire, ou qu'il détruise lui-même ces constructions d'inspiration diabolique, par amour de Dieu et par fidélité envers vous, en l'honneur de sainte Marie et par affection pour nous, qui sommes toujours son fidèle. Que si vous ni lui ne mettez un terme à ce mal qui tient toutes choses en confusion dans notre pays, (jue nous restera-t-il à faire, si ce n'est d'interdire formellement la célébration de tout office divin dans tout notre évèché, et nous-mêmes, hélas! quoique bien malgré nous, et seulement contraint par la plus dure nécessité, de nous exiler en quelque lieu, ne pouvant ni voir de nos yeux ni souffrir plus longtemps l'oppression de la sainte Eglise de Dieu? Afin que nous ne soyons pas forcé d'en venir là, nous implorons de nouveau et de nouveau votre miséricorde d'une voix lamentable , car Dieu nous garde de nous voir contraint de nous exiler loin de vous, et d'avoir à confesser, auprès d'un roi ou d'un empereur étranger, que vous n'avez pas voulu ou pu défendre l'épouse du Christ, la sainte Eglise confiée à nos soins!

Il fallait, à coup sûr, que la construction des châteaux de Galardon et d'Illicrs parût un fait grave pour qu'un évêque . dans le seul espoir d'en faire sentir la gravité , fit taire les cloches de son église,

■ Capitulaire de Charles le Cliaure, a Pistes, p.n 8G4 ; Baluie, lom. II, roi. I9ô.

3 GeolTroi était vassal d'Eudes II, comte de Chartres, et celui- c vassal du loi.

TRENTE-CINOUIÈME LEÇON.

et suspendit presque l'office divin. Les successeurs de Fulbert à révèché de Cliarlres flrent mieux : ils fortiiièrent à leur tour la maison épiscopale , et furent à leur tour contraints de démolir leurs fortiflcations. Je lis , dans une charte accordée à Yves , évcque de Chartres, par Etienne, comte de Chartres et de Blois, mort en 1101 , cette clause :

Si quelqu'un des évéques fulurs fait construire, dans ladite maison épiscopale, une tour ou des remparts, que cette tour et ces remparts seulement soient démolis, et que la maison même demeure debout avec ses dépendances '.

Sans nul doute, entre Fulbert et Yves, quelque évêque de Chartres avait fait à sa maison des travaux pareils, et le comte Etienne voulait empêcher qu'ils ne vinssent à recommencer.

Les seigneurs, qui tenaient des fiefs les uns des autres, avaient souvent entre eux des querelles à raison de châteaux construits, soit dans l'intérieur du fief, soit sur les frontières des fiefs limitrophes:

En 1228, Guy, comte de Forest et de Nevers, et Thibaut, comte de Champagne, eurent guerre l'un contre l'autre, pour raison des forteresses qu'ils avaient respectivement fait construire sur les marches de leurs comtés de Champagne et de Nevers. Cette guerre ayant dure quelque temps, les deux comtes compromirent enfin entre les mains du cardinal légat, qui donna ensuite son jugement arbitral, par lequel il fut dit que tant que Guy, comte de Forest, tiendrait le comté de INevers, les forteresses qui étaient dans les marches du comte de Champagne et dans celles du comté de Nevers, subsisteraient et qu'elles pourraient même être munies de nouveaux ouvrages autour, pourvu cependant que ce ne fût qu'à la distance de la portée d'une arbalète; mais que les comtes ne pourraient point faire de nouvelles forteresses dans les mêmes marches ni souffrir qu"il en fût fait par d'autres ^.

Et en 1160, sous le règne de Louis le Jeune, une charte de son frère Robert, comte de Dreux, est conçue en ces termes :

Moi, Robert, comte, frère du roi de France, fais savoir à tous présents et à venir qu'il y avait une certaine contestation entre Henri comte (de Champagne et de Brie) et moi, au sujet d'une certaine maison qui s'appelle Savegny, et dont j'avais fortifié une partie par un fossé de deux jets. L'affaire a été arrangée comme il suit, savoir : que ce qui était déjà fortifié par un fossé de deux jets resterait ainsi, mais que le reste serait fortifié par un fossé d'un jet seulement, et une haie sans bretesche.

Si j'avais guerre contre ledit comte , ou contre quelque autre, je lui remettrais sur-le-champ ladite maison. Je le lui ai garanti sur ma foi et par des otages. Et il m'a promis qu'il me garderait ladite maison, avec les étangs et les moulins , de bonne foi et sans mauvais dessein ; et qu'il me les rendrait sur-le-champ, la guerre finie 3.

Il me serait aise de multiplier cet exemple de

« Uartenne, Amplis, rolhct., l. 1<--' , p. 621. » Brusscl, Usar/e des fiefs, t. I«r, p. 383.

la résistance, ou pour mieux dire, des résistances diverses que, jusqu'au milieu du xiii« siècle, la construction des chàlcaux eut à surmonter.

Elle les surmonta, comme il arrive à tout ce qui est l'œuvre de la nécessité. La guerre était partout à cette époque ; partout devaient être aussi les monuments de la guerre, les moyens de la faire et de la repousser. Non-seulçment on construisait des châteaux forts, mais on se faisait, de toutes choses, des fortifications, des repaires ou des habitations défensives. Vers la fin du xi« siècle, on voit, à Nîmes, une association dite des chevaliers des Arènes ; on en cherche le sens. Ce sont des chevaliers qui ont pris pour demeure l'amphithéâtre romain, les arènes encore debout aujourd'hui. Il était aisé de les fortifier; elles étaient fortes par elles-mêmes. Ces chevaliers s'y étaient établis, et s'y retranchaient au besoin. Et ce fait n'est point isolé; la plupart des anciens cirques, les arènes d'Arles comme celles de Nîmes, ont été employées au même usage , et occupées quelque temps en guise de château. Et il n'était point nécessaire qu'on fut chevalier, laïque même, pour ainsi faire et vivre au milieu des fortifications. Los monastères, les églises se fortifièrent aussi ; on les entoura de tours, de remparts, de fossés ; on les garda assidûment; on y soutint de longs sièges. Les bourgeois firent comme les nobles. Les villes, les bourgs furent fortifiés. La guerre les menaçait si constamment que, dans plusieurs , un enfant était tenu, à poste fixe et en guise de sentinelle, dans le clocher de l'église , chargé d'observer ce qui se passait au loin, et d'annoncer l'approche de l'ennemi. Bien plus; l'ennemi était souvent au dedans des murs, dans la rue voisine, dans la maison mitoyenne; la guerre pouvait éclater, éclatait en effet de quartier à quartier, de porte à porte, et les fortifications pénétraient partout comme la guerre. Chaque rue avait ses barrières , chaque maison sa tour, ses meurtrières, sa plate-forme. Au xiv^ siècle :

Rhodez est divisée en deux parties, entourées de remparts et de tours. L'une s'appelle la cité, l'autre le bourg; les habitants de la cité et ceux du bourg se font de temps en temps la guerre; et même, quand ils sont en paix, ils ferment chaque nuit les portes de leur enceinte, et ils font plus exactement le guet sur les murailles qui les séparent, que sur celles qui défendent la ville du côté des champs -i.

Et beaucoup d'autres villes , entre autres Limoges, Auch, Périgueux, Angoulêmc, 3Ieaux, étaient comme Rhodez. ou à peu près.

Voulez-vous avoir, messieurs , une idée un peu exacte de te qu'était un château, non pas précisc-

3 Brussel, l'snge rff«^c/i. I. I", p. .382, noie 6.

4 HistoiredesFrançaisdesdiversEtals. p.nr S. K. Montoil, t. I" p. 1%.

ment à l'époque qui nous occupe, mais à une époque peu postérieure? J'en emprunterai la description à un ouvrage tout récent et qui n'est pas même encore achevé; ouvrage où manquent souvent, à mon avis, le sentiment des temps anciens et la vérité morale, mais qui contient, sur l'état matériel de la société dans les xiv" et xv« siècles, sur l'emploi du temps, les mœurs, la vie domestique, industrielle, agricole, etc., des renseignements trèscomplets , recueillis avec beaucoup de science, et heureusement rapprochés. Je veux parler de VHistoire (les Français des dicers Etats, pendant les cinq derniers siècles , par M. A. Monteil, dont les quatre premiers volumes ont été publiés. L'auteur décrit en ces termes le château de Montbazon, près de Tours, au xiv siècle :

Représentez-vous d'abord une position superbe, une montngne escarpée, hérissée de rochers, sillonnée de ravins et de précipices ; sur le penchant est le château. Les petites maisons qui Tentourent en font ressortir la grandeur; Plndre semble s'écarter avec respect; elle fait un large demi-cercle à ses pieds.

Il faut voir ce château, lorsqu'au soleil levant ses galeries extérieures reluisent des armures de ceux qui font le guet, et que ses tours se montrent toutes brillantes de leurs grandes grilles neuves. Il faut voir tous ces hauts bâtiments qui remplissent de courage ceux qui les défendent, et de frayeur ceux qui seraient tentés de les attaquer.

La porte se présente toute couverte de tètes de sangliers ou de loups, flanquée de tourelles et couronnée d'un haut corps de garde. Entrez -vous? trois enceintes , trois fossés, trois ponts -levis à passer; vous vous trouvez dans la grande cour carrée où sont les citernes, et à droite ou à gauche les écuries, les poulaillers, les colombiers, les remises. Les caves, les souterrains, les prisons sont par-dessous; par-dessus sont les logements; par-dessUs les logements, les magasins, les lardoirs ou saloirs, les arsenaux. Tous les combles sont bordés de mâchicoulis, de parapets, de chemins de ronde, de guérites. Au milieu de la cour est le donjon, qui renferme les archives et le trésor. Il est profondément fossoyé dans tout son pourtour, et on n'y entre que par un pont presque toujours levé ; bien que les murailles aient, comme celles du château, plus de six pieds d'épaisseur, il est revêtu, jusqu'à la moitié de sa hauteur, d'une chemise, ou second mur, en grosses pierres de taille.

Ce château vient d'être refait à neuf. Il a quelque chose de léger, de frais , de riant, que n'avaient pas les châteaux lourds et massifs des siècles passés '.

Cette dernière phrase vous étonne , messieurs 5 vous ne vous attendiez guère à entendre qualifier un tel château des noms de léger, riant, frais. L'auteur a raison cependant; et , comparé à ceux des xi" et xii" siècles, le château de Montbazon méritait en effet ces titres. Ceux-là étaient bien autrement lourds, massifs et sombres; on n'y voyait pas tant de cours, tant d'espace intérieur,

' Ilistuire des Français des diiers Liais , par M. A. Monteil , t. l' i , 1'. 101.

ni une distribution si bien entendue. Toute idée d'art ou de commodité était étrangère à leur construction ; ils n'avaient aucun caractère de monument, aucun but d'agrément. LadéCense, la stireté, telle était l'unique pensée qui s'y manifestait. On choisissait les lieux les plus escarpés, les plus sauvages ; et là, selon les accidents du terrain, la construction s'élevait, uniquement destinée à bien repousser les attaques , à bien enfermer ses habitants. Mais des bâtiments ainsi conçus, tout le monde en élevait, les bourgeois comme les seigneurs, les ecclésiastiques comme les laïques; le territoire en était couvert , et ils avaient tous le même caractère ; c'étaient des repaires ou des asiles.

Maintenant, messieurs, que nous voilà au courant de l'état matériel des habitations féodales à leur origine, que se passait-il au dedans? quelle vie y menait le possesseur? quelle influence devaient exercer, sur lui et les siens , une telle demeure et les circonstances matérielles qui en dérivaient? Comment et dans quelle direction devait se développer la petite société que renfermait le château, et qui était l'élément constitutif de la société féodale ?

Le premier trait de sa situation est l'isolement. A aucune époque peut-être, dans l'histoire d'aucune société, on n'en rencontre un pareil. Prenez le régime patriarcal, les peuples qui se sont formés dans les plaines de l'Asie occidentale ; prenez les peuples nomades, les tribus de pasteurs ; prenez ces tribus germaines, dont je vous entretenais dans l'une de nos dernières réunions; assistez à la naissance de la société grecque ou de la société romaine; transportez-vous au milieu des bourgs qui sont devenus Athènes , sur les sept collines dont la population a formé Rome ; partout vous trouverez les hommes infiniment plus rapprochés, bien plus à portée d'agir les uns sur les autres , c'est-à-dire de se civiliser , car la civilisation est le résultat de l'action réciproque et continuelle des individus. Jamais la molécule sociale primitive n'a été ainsi isolée, ainsi séparée des autres molécules semblables; jamais la distance n'a été si grande entre les éléments essentiels et simples de la société.

A ce premier trait, à l'isolement du château et de ses habitants, se joignait l'oisiveté, une oisiveté singulière. Le possesseur du château n'avait rien à faire, rien d'obligé, rien de régulier Chez les autres peuples , à leur origine , dans les classes supérieures mêmes, les hommes ont été occupés, tantôt par les affaires publiques, tantôt par des rapports fréquents et de divers genres avec les familles voisines. On ne les voit jamais embarrassés de remplir leur temps , de satisfaire leur activité ; ici ils cultivent et font valoir de grandes terres;

TRENTE-CINOUIEME LEÇON.

là ils conduisent de grands Iroupcaux; ailleurs ils chassent pour vivre ; en un mot, ils ont une activité obligée. Dans l'intérieur du château, le propriétaire n'a rien à faire; ce n'est pas lui qui fait valoir ses champs; il ne chasse point pour sa nourriture; il n'a point d'activité politique, point d'activité industrielle d'aucun genre ; jamais on n'a vu un tel loisir dans un tel isolement.

Les hommes ne peuvent rester dans une situation semblable j ils y mourraient d'impatience et d'ennui. Le propriétaire du château n'a pensé qu'à en sortir. Enfermé là, quand il le fallait absolument pour sa sûreté ou son indépendance, il est allé, aussi souvent qu'il l'a pu , chercher au dehors ce qui lui manquait, la société, l'activité. La vie des possesseurs de fiefs s'est passée sur les grands chemins, dans les aventures. Cette longue série de courses, de pillages , de guerres , qui caractérise le moyen âge, a été, en grande partie, l'effet du genre de l'habitation féodale, et de la situation matérielle au milieu de laquelle ses maîtres étaient places. Ils ont cherché partout le mouvement social qu'ils ne trouvaient pas dans leur intérieur.

Vous avez vu, dans une foule d'ouvrages, d'horribles tableaux de la vie que menaient les possesseurs de fiefs à cette époque. Ces tableaux ont été souvent (racés par une main ennemie, dans un dessein partial. A tout prendre cependant, je ne crois pas qu'ils soient exagérés. Les événements historiques d'une part, elles monuments contemporains de l'autre , attestent que telle fut en effet, pendant assez longtemps , la vie féodale, la vie des seigneurs.

Parmi les monuments contemporains, je vous renverrai à trois seulement , à mon avis les plus frappants, et qui donnent l'idée la plus exacte de l'état de la société à cette époque : 1" V Histoire de Louis le Gros, par l'abbé Suger; 2" la f^ie de Guibert de Nogent, par lui-même , livre moins connu, mais curieux , et sur lequel je reviendrai tout à l'heure; 3° V Histoire ecclésiastique et civile de Normandie, par Orderic Vital. Vous verrez là à quel point la vie des possesseurs de fiefs se passait hors de chez eux , tout employée en brigandages, en courses, en guerres, en désordres de tout genre.

Consultez les événements aulicu des monuments. Celui qui a étonné tous les historiens, lesCroisades, se présente d'abord à la pensée. Croyez-vous que les Croisades eussent été possibles chez un peuple qui n'eut pas été accoutumé, dressé de longue main à cette vie errante, aventureuse? Au xii" siècle, les Croisades n'ont pas été, à beaucoup près, aussi singulières qu'elles nous le paraissent. La vie des possesseurs de fiefs était, sauf le pieux motif, une course, une croisade continuelle dans leur

pays. Ils sontallés plus loin, etpour d'autres causes; voilà la grande différence. Du reste ils ne sont pas sortis de leurs habitudes ; ils n'ont pas essentiellement changé leur façon de vivre. Concevrait-on aujourd'hui un peuple de propriétaires qui , tout d'un coup, se déplaçât, abandonnât ses propriétés, ses familles, pour aller, sans une nécessité absolue, chercher ailleurs de telles aventures? Rien de pareil n'eût éié possible, si la vie quotidienne des possesseurs de fiefs n'eût été , pour ainsi dire , un avant-goût des croisades, s'ils ne se fussent trouvés tout prêts pour de telles expéditions.

Ainsi , soit que vous consultiez les monuments ou les événements, vous verrez que le besoin d'aller chercher hors de chez soi l'activité , l'arausement, dominait la société féodale à cette époque, et qu'il tenait en grande partie, parmi d'autres causes, aux circonstances matérielles au milieu desquelles vivaient les possesseurs de fiefs.

Deux traits caractéristiques éclatent dans la féodalité. L'un est la sauvage et bizarre énergie du développement des caractères individuels ; nonseulement ils sont brutaux, féroces, cruels; mais ils le sont d'une façon singulière, étrange, comme il arrive à l'individu qui vit seul, livré à lui-même, à l'originalité de sa nature et aux caprices de son imagination. Le second trait qui frappe également dans la société féodale, c'estl'obstination des mœurs, leur longue résistance au changement, au progrès. Dans aucune autre société , les idées , les mœurs nouvelles n'ont eu autant de peine à pénétrer. La civiHsation a été dans l'Europe moderne plus lente et plus pénible que partout ailleurs ; elle est arrivée au xvi« siècle avant d'avoir véritablement pris pied et fait la conquête du territoire. Nulle part il n'y a eu, pendant si longtemps, si peu de progrès avec tant de mouvement.

Comment ne pas reconnaître , dans ces deux faits, l'influence des circonstances matérielles sous l'empire desquelles vivait et se développait l'élément constitutif de la société féodale? Qui n'y voit l'effet de la situation du possesseur du fief, isolé dans son château, entouré d'une population subalterne et méprisée, obligé d'aller chercher au loin, et par des moyens violents, la société et l'activité qu'il n'a pas auprès de lui ? Les remparts et les fossés des châteaux ont fait obstacle aux idées comme aux ennemis, et la civilisation a eu autant de peine que la guerre à les percer et à les envahir.

Mais , en même temps que les châteaux opposaient à la civilisation une si forte barrière , en même temps qu'elle avait tant de peine à y pénétrer, ils étaient, sous un certain rapport, un principe de civilisation ; ils protégeaient le développement de sentiments et de mœurs qui ont joué, dans la

société moderne , un rôle puissant cl salutaire. Il n'est personne qui ne sache que la vie domestique, l'esprit de famille, et particulièrement la condition des femmes, se sont développés, dans l'Europe moderne, beaucoup plus complètement, plus heureusement que partout ailleurs. Parmi les causes qui ont contribué à ce développement, il faut compter la vie de château, la situation du possesseur de fief dans ses domaines , comme une des principales. Jamais, dans aucune autre forme de société, la famille réduite à sa plus simple expression , le mari , la femme et les enfants ne se sont trouvés ainsi serrés , pressés les uns contre les autres , séparés de toute autre relation puissante et rivale. Dans les divers états de société que je viens de rappeler, le chef de famille avait , sans s'éloigner, une multitude d'occupations , de distractions qui le tiraient de l'intérieur de sa demeure, empêchaient du moins qu'elle ne fût le centre de sa vie. Le contraire est arrivé dans la société féodale. Aussi souvent qu'il est resté dans son château, le possesseur de fief y a vécu avec sa femme et ses enfants, presque ses seuls égaux, sa seule compagnie intime et permanente. Sans doute il en sortait fort souvent, et menait au dehors la vie brutale, aventureuse, que je viens de décrire; mais il était obligé d'y revenir. C'était là qu'il se renfermait dans les temps de péril. Or, messieurs, toutes les fois que l'homme est placé dans une certaine position, la partie de sa nature morale, qui correspond à celte position , se développe forcément en lui ; est-il obligé de vivre habituellement au sein de sa famille, auprès de sa femme et de ses enfants? les idées, les sentiments en harmonie avec ce fait ne peuvent manquer de prendre un grand empire. Ainsi arriva-t-il dans la féodalité.

Quand le possesseur de fief d'ailleurs sortait de son château pour aller chercher la guerre et les aventures, sa femme y restait, et dans une situation toute différente de celle que jusque-là les femmes avaient presque toujours. Elle y restait maîtresse, châtelaine, représentant son mari, chargée en son absence de la défense et de l'honneur du fief. Cette situation élevée et presque souveraine, au sein même de la vie domestique, a souvent donné aux femmes de l'époque féodale une dignité, un courage, des vertus, un éclat qu'elles n'avaient point déployés ailleurs , et elle a, sans nul doute , puissamment contribué à leur développement moral et au progrès général de leur condition.

Ce n'est pas tout. L'importance des enfants, du fils aine entre autres , fut plus grande dans la maison féodale que partout ailleurs. Là éclataient non-seulement l'affection naturelle et le désir de

transmettre ses biens à ses enfants , mais encore le désir de leur transmettre ce pouvoir, cette situation supérieure , cette souveraineté inhérente au domaine. Le fils aîné du seigneur était, aux yeux de son père et de tous les siens , un prince , un héritier présomptif, le dépositaire de la gloire d'une dynastie. En sorte que les faiblesses comme les bons sentiments, l'orgueil domestique comme l'affection, se réunissaient pour donner à l'esprit de famille beaucoup d'énergie et de puissance.

Ajoutez à cela l'empire des idées chrétiennes, que je ne fais ici qu'indiquer en passant; et vous comprendrez comment cette vie de château, cette situation solitaire, sombre, dure, a pourtant été favorable au développement de la vie domestique, et à cette élévation de la condition des femmes, qui tient tant de place dans l'histoire de notre civilisation.

Cette grande et salutaire révolution s'accomplit entre les ix" et xii" siècles. On n'en peut suivre pas à pas la trace ; on ne démêle que très-imparfaitement les faits particuliers qui lui ont servi de degrés ; car les documents nous manquent. Mais qu'au xi<= siècle elle fût à peu près consommée, que la condition des femmes eut changé , que l'esprit de famille , la vie domestique , les idées et les sentiments qui s'y rattachent , eussent acquis un développement, un empire jusque-là inconnu, c'est là un fait général qu'il est impossible de méconnaître. Beaucoup d'entre vous, je l'espère, ont encore présents à l'esprit les monuments des mœurs du ix«" siècle que j'ai mis sous vos yeux l'an dernier; comparez-les, je vous prie, avec trois pages que je vous demande la permission de vous lire, et qui sont tirées de cette P'ie de Guibert de Nagent dont je vous parlais tout à l'heure. Elles n'ont point d'importance historique , et n'ont d'autre mérite que de montrer à quelle dignité, à quels sentiments fins et délicats s'étaient élevées les femmes et les mœurs domestiques du ix^au xi" siècle; mais sous ce point de vue, elles me paraissent concluantes et d'un intérêt véritable.

Guibert de Nogent rend compte, dans cet ouvrage, et des événements publics auxquels il a assisté, et des événements personnels qui s'étaient passés dans l'intérieur de sa famille. Il était né en 1033, dans un château du Beauvaisis. Voici comment il parle de sa mère, et de ses relations avec elle. Rappelez-vous les récits, ou plutôt le langage (car les récits manquent) des écrivains contemporains de Charlemagne, de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve en pareille matière ; et dites si c'est là le môme état des relations et des âmes :

J"ai (lit, Dieu de miséricorde et de sainteté, que je le ren-

TRENTE-CINQUIÈME LEÇON

drais grâces de tes l)ienfails. n"al)ord, je te rends surtout grâces de ni'avoir accordé une mère chaste, modeste et infiniment remplie de ta crainte. Quant à sa l)eauté, je la louerais d'une façon bien mondaine et insensée, si je la plaçais autre part que sur un front armé d'une cliasteté sévère... Le regard vertueux de ma mère, son parler rare, son visage toujours tranquille, n'étaient pas faits pour enhardir la légèreté de ceux qui la voyaient... Et ce qui se voit bien rarement, ou même jamais chez les femmes d'un rang élevé, autant elle fut jalouse de conserver intacts les dons de Dieu, autant elle fut réservée à blâmer les femmes qui en abusaient. Et lorsqu'il arrivait qu'une femme, soit dans sa maison, soit hors de sa maison, devenait l'objet d'une critique de ce genre, elle s'abstenait d'y prendre part; elle était affligée de l'entendre, tout comme si celte critique était tombée sur elle-même '... C'était bien moins par expérience que par une espèce de terreur qui lui était inspirée d'en haut, qu'elle était accoutumée à détester le péché; et comme il lui arriva souvent de me le dire, elle avait tellement pénétré son âme de la crainte d'une mort soudaine, que parvenue à un âge plus avancé, elle regrettait amèrement de ne plus ressentir, dans son cœur vieilli , ces mêmes aiguillons d'une pieuse terreur qu'elle avait sentis dans un âge de simplicité et d'ignorance '.

Le huitième mois depuis ma naissance était à peine écoulé, quand mon père selon la chair succomba... Quoique ma mère brillât encore d'un grand éclat d'embonpoint et de fraîcheur, elle se résolut à demeurer dans le veuvage. Et combien fut grande l'opiniâtreté qu'elle mit à accomplir ce vœu ! Combien grands furent les exemples de modestie qu'elle donna I... Vivant dans une crainte extrême du Seigneur, et avec un égal amour de ses proches , surtout de ceux qui étaient pauvres, elle nous gouvernait prudemment nous et nos biens... Sa bouche était tellement accoutumée à rappeler sans cesse le nom de son mari défunt, qu'il semblait que son âme n'eût jamais d'autre pensée; car, soit en priant, soit en distribuant des aumônes, soit même dans les actes les plus ordinaires de la vie, elle prononçait continuellement le nom de cet homme; ce qui faisait voir qu'elle en avait toujours l'esprit préoccupé. En efiFet, lorsque le cœur est absorbé dans un sentiment d'amour, la langue se moule en quelque sorte à parler, comme sans le vouloir, de celui qui en est l'objet 3.

Ma mère m'éleva avec les plus tendres soins... A peine avais-je appris les premiers éléments des lettres , que, avide de me faire instruire , elle se disposa à me confier à un maître de grammaire... II y avait, un peu avant cette époque, et même encore alors , une si grande rareté de maîtres de grammaire, qu'on n'en voyait pour ainsi dire aucun dans la campagne , et qu'à peine en pouvait-on trouver dans les grgndes villes... Celui auquel ma mère résolut de me confier avait appris la grammaire dans un âge assez avancé, et se trouvait d'autant moins familier avec cette science, qu'il s'y était adonné plus tard : mais ce qui lui manquait en savoir, il le remplaçait en vertu... Dès le moment où je fus placé sous sa conduite, il me forma à une telle pureté, il écarta si bien de moi tous les vices qui accompagnent ordinairement le bas âge, qu'il me préserva des ilangers les plus fréquents. Il ne me laissait aller nulle part sans m'accompagner , ni prendre aucun repos ailleurs que chez ma mère, ni recevoir de présent de personne qu'avec sa permission. 11 exigeait que je ne fisse rien qu'avec modération , avec précision , avec atten-

' fiti de Guiberl de Nagent , I. i , r. ii , d.ins iii.i Collection des Mémoires relatifs à l'hisloire de France, t. IX, p. 34(j, 3i'J. ' Ihid., c. XII, p. ;J85.

3 Ihid.. 1. I, c. Il, dans ma Collection des Mémoires rtlalifs à

tion, avec effort... Tandis que les enfants de mon âge couraient çà et là, selon leur plaisir, et qu'on les laissait de temps en temps jouir de la liberté qui leur appartient, moi, retenu dans une contrainte continuelle, afiFublé comme un clerc, je regardais les bandes de joueurs, comme si j'eusse été un être au-dessus d'eux...

Chacun, en voyant combien mon maître m'excitait au travail, avait espéré d'abord qu'une si grande application aiguiserait mon esprit ; mais cette espérance diminua bientôt, car mon maître était tout à fait inhabile à réciter des vers ou à les composer se'on les règles. Il m'accablait presque tous les jours d'une grêle de soufflets et de coups , pour me contraindre à savoir ce qu'il n'avait pu m'enseigncr lui-même... Cependant il me témoignait tant d'amitié, il s'occupait de moi avec une si grande sollicitude, il veillait si assidûment à ma sûreté, que, loin d'éprouver la crainte qu'on ressent communément à cet âge, j'oubliais toute sa sévérité , et lui obéissais avec je ne sais quel sentiment d'amour... Un jour que j'avais été frappé, ayant interrompu mon travail pendant quelques heures de la soirée, je vins m'asseoir aux genoux de ma mère, rudement meurtri , et certainement plus que je n'avais mérité. Ma mère m'ayant, selon sa coutume, demandé si j'avais encore été battu ce jour-là, moi, pour ne point paraître dénoncer mon maître , j'assurai que non. Mais elle , écartant, bon gré malgré, ce vêtement qu'on appelle chemise, elle vit mes petits bras tout noircis, et la peau de mes épaules toute soulevée et bouffie des coups de verges que j'avais reçus. A cette vue, se plaignant de ce qu'on me traitait avec trop de cruauté dans un âge si tendre, toute troublée et hors d'elle-même, les yeux pleins de larmes : « Je ne veux plus désormais , s'écria-t-elle , que tu deviennes » clerc , ni que , pour apprendre les lettres , tu supportes un » tel traitement. » Mais moi , à ces paroles, la regardant avec toute la colère dont j'étais capable : « Quand il devrait , lui dis-je, m'arriver de mourir, je ne cesserais pas pour cela d'apprendre les lettres et de vouloir être clerc 4. »

Qui pourrait lire ce récit sans être frappé du développement prodigieux qu'ont pris en deux siècles les sentiments domestiques, l'importance attachée aux enfants, à leur éducation, à tous les liens de famille? Vous fouilleriez dans tous les écrivains des siècles précédents, que vous n'y trouveriez rien de semblable. On ne se rend pas compte exactement, je le répète, de la manière dont celte révolution s'est accomplie; on ne la suit pas dans ses degrés , mais elle est incontestable.

Je m'arrête . messieurs ; je viens de vous faire entrevoir quelle influence exerça , sur les mœurs domestiques et au profit des sentiments qui en naissent, la vie intérieure des châteaux féodaux. Vous verrez bientôt cette vie prendre une grande extension ; de nouveaux éléments viendront s'y joindre, et contribueront au progrès de la civilisation. C'est dans les châteaux qu'a pris naissance et grandi la chevalerie : nous nous en occuperons dans notre prochaine réunion.

l*histoire de France; cliap. iv , xii , iiii , pag.3ô5, ."ÎSÔ , 3'iKî, 390. 4 fie de Giiihert de Xogenl , 1. i , o. ii , dans ma Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de Franc»,- c. it, v, ti, p. 356, 458, 363, 3C4.

CIMLISATION EN FRANCE,

TRENTE-SIXIÈME LEÇON

Efforts des possesseurs de fiefs pour peupler et animer l'intérieur du château. — Moyens qui se présentent pour atteindre à ce but. — Des offices donnés en fief. — De Tcducation des fils des vassaux dans le château du suzerain. — De l'admission du jeune homme parmi les guerriers, dans l'ancienne Germanie. — Ce fait se perpétue après l'invasion. — Douhle origine de la chevalerie. — Fausse idée qu'on s'en est formée. — La chevalerie est née simplement, sans dessein , dans l'intérieur des châteaux, et par suite, soit des anciennes coutumes germaines, soit des relations du suzerain avec ses vassaux. — Influence de la religion et du clergé sur la chevalerie. — Cérémonies de la réception des chevaliers. — Leurs serments. — Influence de l'imagination et de la poésie sur la chevalerie. — Son caractère moral et son importance sous ce rapport. — Comme institution, elle est vague et sans consistance. — Prompte décadence de la chevalerie féodale. — Elle enfante les ordres : 1" de chevalerie religieuse ; 2" de chevalerie de cour.

l^lESStEURS,

L'isolement et l'oisiveté, tels sont, vous l'avez vu, les traits les plus saillants de la situation du possesseur de fief dans son château, l'effet naturel (les circonstances matérielles au milieu desquelles i! se trouvait placé. De là, vous l'avez vu aussi, deux résultats contradictoires en apparence, et qui cependant se concilièrent merveilleusement : d'une part, le besoin , la passion de celte vie de courses , de guerre, de pillage , d'aventures , qui caractérise la société féodale; d'autre part, la puissance de la vie domestique, le progrès de la condition des femmes, de l'esprit de famille et de tous les sentiments qui s'y rattachent. Sans préméditation, par le seul effet de leur situation et des mœurs qu'elle provoquait , les possesseurs de fiefs cherchaient à la fois au loin et au dedans de leur demeure , dans les chances les plus orageuses, les plus imprévues, et dans les intérêts les plus rapprochés, les plus habituels , de quoi remplir leur vie et occuper leur âme , une double satisfaction à ce besoin de société et d'activité , l'un des plus puissants instincts de notre nature.

Ni l'un ni l'autre de ces moyens ne pouvait suffire. Ces guerres , ces aventures , qui aujourd'hui, à sept ou huit siècles de distance, nous paraissent à nous si multipliées, si continuelles, étaient probablement, aux yeux des hommes du xi'= siècle, rares, bientôt terminées, des accidents passagers. Les journées sont bien nombreuses et bien longues pour qui n'a rien à faire, rien de nécessaire, de régulier, de permanent. La famille, dans ses limites propres et naturelles , réduite à la femme

et aux enfants , ne suffisait pas non plus à les remplir. Des hommes de mœurs si rudes et d'un esprit si peu développé , avaient bientôt épuisé les ressources qu'ils y pouvaient trouver. C'est le résultat d'une civilisation très-avancée de féconder, pour ainsi dire, la nature sensible de l'homme et d'en faire naître mille moyens d'occupation et d'intérêt. Cette abondance morale est inconnue aux sociétés naissantes ; les sentiments y sont forts , mais brusques et courts , pour ainsi dire ; ils exercent sur la vie plus d'empire qu'ils n'y tiennent de place. Les relations domestiques , aussi bien que les aventures extérieures, laissaient à coup sur, dans le temps et l'âme des possesseurs de fiefs du xi« siècle , un grand vide à combler.

On devait chercher, on chercha en effet à le combler, à animer, à peupler le château , à y attirer le mouvement social qui y manquait. On en trouva les moyens.

Vous vous rappelez la vie qu'avant l'invasion les guerriers germains menaient autour de leurs chefs ; cette vie toute de banquets, de jeux, de fêtes, et qui se passait presque toujours en commun :

Des repas, dit Tacite, des ))anquets mal apprêtés , maisabondants, leur tiennent lieu de solde... Passer le jour et la nuit à boire n'est honteux pour personne... Ils traitent le plus souvent dans les banquets, des ennemis à réconcilier , des alliances à former, des chefs à choisir, de la paix et de la guerre '.

Après l'invasion et l'établissement territorial, cette agglomération des guerriers, cette vie en

I Tac, de Morih. (icim., c. xiv, sxii.

TRENTE-SIXIÈME LEÇON

commun , j'ai déjà eu l'occasion de vous le faire remarquer, ne cessèrent point tout à coup ; beaucoup de compagnons continuèrent à vivre autour de leur chef, sur ses domaines, dans sa maison. Il y a plus : on vit alors les chefs , les principaux du moins, rois ou autres , se former un cortège , un palais , sur le modèle du palais des empereurs romains. La multitude et les titres des officiers et serviteurs de tout genre qui apparaissent tout à coup dans la maison des grands barbares , ne sont explicables qu'à celui qui connaît l'organisation du palais impérial. Référendaire, sénéchal, maréchal, fauconniers, bouteillers , échansons, chambellans, portiers, fourriers, etc., tels sont les offices qu'on rencontre, dès le vi« siècle, non -seulement chez les rois francs, bourguignons, visigoths, mais chez leurs bénéficiers considérables , et dont la plupart sont évidemment empruntés à cette notitia dignitatuvi , à\manach impérial du temps.

Bientôt , vous le savez , le goût et l'habitude de la propriété territoriale gagnèrent plus d'empire ; la plupart des compagnons s'éloignèrent du chef; les uns allèrent vivre dans les bénéfices qu'ils tenaient de lui ; les autres tombèrent dans une condition subalterne, dans celle de colons. Cette révolution s'opéra surtout dans le cours des vu" et viii« siècles. On voit alors la maison du chef se dissoudre , ou du moins se resserrer beaucoup ; quelques compagnons seulement restent auprès de sa persoime. Il n'est pas tout à fait seul , et absolument réduit à sa famille proprement dite ; mais il n'est plus entouré d'une bande de guerriers comme avant l'invasion, ni à la tète d'un petit palais impérial , comme dans le siècle qui la suivit.

Quand on arrive à la fin du x« siècle , ou plutôt au milieu du xi" , à l'époque où la féodalité atteint son complet développement, on retrouve . autour des grands possesseurs de fiefs , de nombreux officiers , un cortège considérable , une petite cour. On y retrouve non-seulement la plupart des offices que je viens de nommer, et qu'ils avaient empruntés de l'empire, non-seulement le comte du i)alais, le sénéchal, le maréchal, les échansons, les fauconniers, etc., mais des offices, et des noms nouveaux, des pages, des varlets , des écuyers, et des écuyers de toute sorte ; l'écuyer du corps, l'écuyer de la chambre, l'écuyer de l'écurie, de la panneterie, les écuyers tranchants, etc., etc. Et la plupart de ces charges sont évidemment occupées par des hommes libres; bien plus, par des hommes sinon les égaux du seigneur auprès duquel ils vivent, au moins de même état, de même condition que lui. Quand la Fontaine a dit :

Tout petit prince a des aml)assadcurs, Tout marquis veut avoir des pa[jes ,

il s'est moqué d'une sotte prétention , d'un ridicule de son temps. Cette prétention , non ridicule alors, était, aux xi<^ et xii'' siècle?, un fait simple, général. Et on n'avait nul besoin d'être prince pour avoir des ambassadeurs, ou marquis pour avoir des pages : tout seigneur, tout possesseur d'un fief de grandeur raisonnable , comme eût dit la Fontaine , en avait plusieurs autour de lui.

Comment s'était accompli ce fait? comment s'était reformé , dans l'intérieur du château, autour du suzerain , ce cortège nombreux et régulièrement constitué?

A cela, je crois, deux causes principales : 1" la création ou la perpétuité d'un certain nombre d'offices intérieurs, domestiques, donnés à titre de fiefs , tout aussi bien que les terres ; 2° l'usage , bientôt adopté par les vassaux, d'envoyer leurs fils à leur suzerain pour qu'ils fussent élevés avec les siens et dans sa maison.

Les principaux , en effet , des offices que je viens de nommer, ceux, entre autres, de connétable, maréchal, sénéchal, chambrier, bouteiller, etc., furent, d'assez bonne heure, donnés en fief comme les terres. Les bénéfices en terres avaient , vous l'avez vu , l'inconvénient de disperser les compagnons, de les séparer du chef. Les offices donnés en fief les retenaient au contraire, souvent du moins, auprès de lui, et l'assuraient aussi bien mieux de leurs services et de leur fidélité. Aussi , dès que celte invention de l'esprit féodal eut paru , la vit-on se répandre avec une extrême rapidité; des offices de toute sorte furent donnés en fief, et les propriétaires, ecclésiastiques aussi bien que laïques, s'entourèrent de la sorte d'un nombreux cortège. Je lis dans YHistoire de Vabbaye de saint Denis :

Les aliliés de Saint-Denis avaient nombre d'officiers religieux et laïques. Lorsque l'abhé de Saiut-Denis allait en campagne, il était ordinairement accompagné d'un chambellan et d'un maréchal, dont les offices étaient érigés en fiefs, comme l'on voit par les actes de 1189 et de 1231. Ces offices et ces fiefs ont été depuis réunis au domaine de l'abbaye, aussi bien que l'office de bouteiller de l'abbé , qui était pareillement un office érigé en fief et possédé par un séculier, domestique de l'abbé de Saint-Denis, avant l'an 1182 '.

Ces offices donnaient lieu à de grandes contestations. Ceux qui les possédaient s'efforçaient, comme on l'avait fait pour les bénéfices, de les rendre héréditaires ; ceux qui les conféraient travaillaient , en général, à l'empêcher. La question demeura incertaine; l'hérédité ne prévalut pas aussi complètement dans les offices que dans les bénéfices féodaux : on renoonlre tantôt des documents qui la

■ Hht. de saint Peiit/s. par I». Volibion. 1, v, p. 279, noi. ».

reconnaissent ou la fondent , tantôt des documents qui la nient ou l'abolissent. En 1223, à l'avènement de Louis VIII, fils de Philippe-Auguste, Jean, investi de l'office de maréchal, prend l'engagement que voici :

Moi, Jean, marôclial du seigneur Louis, roi illustre, fais savoir à tous ceux <jui verront les présentes, que j'ai, sur les saintes reliques, juré auilit seigneur roi, que je ne retiendrai ni les chevaux, ni les palefrois, ni les roussins qui me sont remis à raison de mon office, que je tiens du don dudit seigneur roi; et que ni moi ni mes héritiers nous ne réclamerons ladite maréchaussée comme nous appartenant et devant être possédée par nous à titre héréditaire. En mémoire et témoignage de quoi j'ai fait munir les présentes de mon sceau '.

En revanche , l'office de sénéchal de France était possédé par les comtes d'Anjou à titre héréditaire; celui de connétable de Normandie appartenait, au même titre, à la maison du Houniet , comme le reconnaît, en 1190, une charte du roi Richard. Il y a bien d'autres exemples semblables.

Les conséquences de l'hérédité des offices étaient, pour les suzerains, encore bien plus graves que celles de l'hérédité des terres. Voici quels étaient, vers cette époque, les privilèges du connétable de France :

Le connestable de France a tel droit pour le fait des guerres •■

1" Le connestable est par-dessus tous les autres qui sont en Yost, excepté la personne du roi, se il y est, soient des barons, comtes, chevaliers, écuyers, sodoïers, tant de cheval comme de pied, de quelque état qu'ils soient, et doivent obéir à lui.

Ilem. Les maréchaux de Vost sont dessous lui et ont leur office distinct de recevoir les gens d'armes, ducs, comtes, barons, chevaliers, escuyers et leurs compaignons. Et ne puent ne ne doivent chevauchier, ne ordener bataille, se n'est par le connestable; ne faire le ban ne proclamation en l'ost, sans l'assentement du roi ou du connestable.

Le connestable doit ordener toutes les batailles , les chevauchiées et toutes les establiées.

Toutes fois que l'ost se remue de place en autre, le connestable i)rent et livre toutes les places, de son droit, au roi, et aux autres de l'est, selon leur estât.

Le connestable doit aller en l'ost devant les batailles, tantost après le mestre des arbalestriers, et doivent estre les marchans en sa bataille.

Le roi, s'il est en l'ost, ne doit chevauchier, ne les autres bataillers ne doivent chevauchier, fors par l'ordennaBee et le conseil du connestable.

I^e connestable a la cure de envoler messagiers et espies pour le fait de l'ost, partout où il voit que il appartiendra à faire, et descouvrens, et autres chevauchiésu, quant il voit que mestier en est 2.

C'était là, VOUS le voyez, un général nécessaire, obligé , imposé , investi seul du droit de commander les armées et de livrer bataille. On a rendu

» Brussel, Usage des fiefs, t. I^r, p. 634.

héréditaires beaucoup de fonctions civiles, mais les hautes fonctions militaires ! le péril est immense, évident. Tel était pourtant, dans certains cas, le privilège féodal. Rien de plus naturel donc que la lutte des rois et des grands suzerains contre l'hérédité des principaux offices; et ils réussirent, en effet, à la prévenir ou à l'extirper. Mais elle prévalut dans une foule d'offices d'un ordre inférieur, et fut, sans contredit, la première cause qui rallia ou retint, autour des seigneurs puissants, des hommes qui , sans cela, se seraient éloignés pour aller vivre dans leurs propres domaines.

La seconde fut l'usage , bientôt adopté par les vassaux, de faire élever leurs fds à la cour, c'està-dire dans le château de leur suzerain. Plus d'une raison devait les y pousser. L'inégalité était devenue très- grande entre les possesseurs de fiefs ; tel suzerain était infiniment plus riche , plus puissant, plus considérable que les douze, quinze, vingt vassaux qui tenaient leurs terres de lui. Or, c'est la tendance naturelle aux hommes d'aspirer à s'élever, à vivre dans une sphère supérieure à la leur; et le vassal était naturellement enclin à y envoyer son fils. C'était d'ailleurs une manière- de s'assurer d'avance la bienveillance du suzerain. Quoique l'hérédité eût complètement prévalu dans les fiefs , quoique la propriété féodale fût devenue une propriété ferme et véritable, cependant elle était sujette encore à beaucoup d'attaques ; la spoliation des faibles par les forts était fréquente, et les vassaux avaient grand intérêt à s'en préserver en entretenant avec leur suzerain des relations habituelles et amicales. Le suzerain , de son côté , en ayant auprès de lui les fils de ses vassaux , s'assurait de leur fidélité et*de leur dévouement, non-seulement dans le présent, mais dans l'avenir. Qui ne connaît enfin le penthant de tous les hommes à se porter vers le point où abondent les événements , les chances et le mouvement de la vie? C'était à la cour du suzerain qu'ils pouvaient en espérer le plus; ils gravitaient donc naturellement vers ce centre commun de leur petite société.

Aussi l'usage devint si général qu'il fut, pour ainsi dire, converti en règle. Je lis dans les notes ajoutées aux 7t/éwjo/res de M. de Sainte-Palaye, le passage suivant, extrait d"un ancien ouvrage intitulé : L'Ordre de la chevalerie :

Et convient que le fils du chevalier, pendant qu'il est escuyer, se sache prendre garde de cheval; et convient qu'il serve avant, et qu'il soit subject devant seigneur : car autrement ne cognoistroit-il point la noblesse de sa seigneurie, quand il seroit chevalier ; et pour ce tout chevalier doit son fils mettre en service d'autre chevalier, afin qu'il apprenne

' Marlenne, Ampl. collect-, t. Iiir, p. 1175.

TRENTE-SIXIEME LEÇON

à taillor à tal)le et à servir, et à armer et habiller chevalier en sa jeunesse. Ainsi comme l'homme qui veut apprendre à être coiisturicr ou charpentier, il convient qu'il ait niaistre qui soit cousturier ou charpentier, tout ainsi convient-il que tout nohie homme qui aime l'ordre de chevalerie , et veut devenir et estrc bon chevalier, ait premièrement niaistre qui soit chevalier '.

Ainsi se peupla et s'anima l'intérieur du château; ainsi s'élargit le cercle de la vie domestique féodale. Tous ces officiers, tous ces jeunes fils de vassaux, faisaient partie de la maison, s'acquittaient de services de tous genres; et le mouvement social, la fréquentation entre égaux rentraient dans ces habitations si isolées et d'un si farouche aspect.

En même temps, et aussi dans l'intérieur du château, se développait un autre fait d'origine également ancienne, et qui, pour arriver à ce qu'il devait devenir dans la société féodale , avait bien des transformations à subir.

Avant l'invasion, au delà du Danube et du Rhin, quand les jeunes Germains arrivaient à l'âge d'hommes, ils recevaient solennellement, dans l'assemblée de la tribu, le rang et les armes des guerriers.

II est d'usage, dit Tacite, qu'aucun d'eux ne prenne les armes avant que la tribu l'en ait jugé capable. Alors, dans l'assemblée même, un des chefs, ou le père, ou un parent , revêt le jeune homme de l'écu et de la framée. C'est là leur toge; c'est chez eux le premier honneur de la jeunesse. Avant cela, ils ne paraissent qu'une partie de la maison; alors ils deviennent membres de la république '.

La déclaration qu'un homme entrait dans la classe des guerriers, était donc, chez les Germains, un acte national , une cérémonie publique.

On voit ce fait se perpétuer, après l'invasion, sur le territoire gallo-romain. Sans citer un grand nombre d'exemples obscurs, en 791, à Ratisbonne, Charlemagne ceint solennellement l'épée, c'est l'expression des chroniqueurs, à son fils Louis le Débonnaire. En 838, Louis le Débonnaire confère le même honneur, avec la même solennité, à son fils Charles le Chauve. La vieille coutume germanique subsiste toujours; seulement quelques cérémonies religieuses y sont déjà jointes : «Au nom du Père. » du Fijs et du Saint-Esprit, )> le jeune guerrier reçoit une sorte de consécration.

Au xi^ siècle, dans le château féodal, quand le fils du seigneur parvient à l'âge d'homme, la même cérémonie s'accomplit : on lui ceint l'épée, on le déclare admis au rang des guerriers.

Et ce n'est pas à son fils seul, mais aussi aux jeunes vassaux élevés dans l'intérieur de sa maison ,

Sainlo-Palayo, Mémoires sur la chcialerie, t. Ur, p. ^d. Taiilc, <Ie Murih. Cnm., c. iiii.

que le seigneur confère cette dignité ; ils tiennent à honneur de la recevoir de la main de leur suzerain, au milieu de leurs compagnons; la cour du château a remplacé l'assemblée de la tribu ; les cérémonies ont changé ; au fond , c'est le même fait.

Voilà la chevalerie, messieurs; elle consiste essentiellement dans l'admission au rang et aux honneurs des guerriers , dans la remise solennelle des armes et des titres de la vie guerrière. C'est par là qu'elle a commencé ; on y voit d'abord une prolongation simple et non interrompue des anciennes mœurs germaniques.

Elle est en même temps une conséquence naturelle des relations féodales. Je lis dans V Histoire de la Pairie de France et du Parlement de Paris, par le Laboureur, ouvrage qui ne manque point de vues ingénieuses et solides :

Les cérémonies de chevalerie sont une espèce d'investiture, et représentent une manière d'hommage; car le chevalier proposé paraît sans manteau , sans épée et sans éperons: il en est revêtu après l'accolée, de mtme que le vassal, après la consommation de l'acte de son hommage, reprend son manteau, qui est la marque de la chevalerie ou vasselage, la ceinture, qui est l'ancien baudrier militaire, aussi bien que les éperons, et enfin son épée, qui est la marque du service qu'il doit à son seigneur; et l'on en peut autant dire du baiser, qui se pratique en l'une et l'autre cérémonie. Ott peut dire encore que ce fut pour cela que les sujets furent obligés de payer une taille à leur seigneur pour la chevalerie de leurs fils aînés, comme la première reconnaissance de leur future seigneurie ^.

Il y a, dans ce langage, quelque exagération. On ne saurait considérer l'admission du jeune homme au titre de chevalier comme une manière d'hommage; car ce n'était point le vassal actuel, mais son fils qui était reçu chevalier par le suzerain. Il n'y avait donc point là de véritable investiture. Cependant , le suzerain, en armant un jeune homme chevalier. l'acceptait, en quelque sorte, pour son homme, et déclarait qu'il serait un jour son vassal. C'était comme une investiture donnée d'avance, un engagement réciproque et anticipé, de la part du suzerain à recevoir, de la j)art du jeune homme à faire un jour l'hommage féodal.

Vous le savez, messieurs, on s'est fait de la chevalerie et de son origine une tout autre idée. On l'a représentée comme une grande institution , inventée au xi« siècle, et dans un dessein moral, dans le dessein de lutter contre le déplorable état de la société, de protéger les faibles contre les forts , de vouer une certaine classe d'hommes à la défense des faibles, au redressement des injustices. Et cette idée a été si générale, si puissante, qu'elle

3 Ilistviro rie la Poi Londres, 1740.

par It' î.abourour, p. 278. —

se retrouve encore dans ÏHistoire des Français de M. deSismoiidi, presque toujours si clairvoyant, si étranger à la routine de ses prédécesseurs. Voici en quels termes il expose l'origine de la chevalerie :

La clievalci-ie l)rillait , dit-il, de tout son éclat au temps de la première croisade, c'est-à-dire durant le règne de Philippe I". Elle avait donc commencé au temps de son père ou de son aïeul. A l'époque où Robert mourut, où Henri monta sur le trône, on doit regarder les mœurs et les opinions de la France comme déjà entièrement chevaleresques. Peutêtre, en effet, le contraste que nous avons remarqué entre la faiblesse des rois et la force des guerriers était-il la circonstance la plus propre à faire naître la noble pensée de consacrer, d'une manière solennelle et religieuse, les armes des forts à protéger les faibles. Pendant le règne de Robert, la noblesse châtelaine avait continué à multiplier; l'art de la construction des châteaux avait fait des progrès; les murailles étaient plus épaisses, les tours plus élevées, les fossés plus profonds... L'art de forger des armes défensives avait de sou côté fait des progrès; le guerrier était tout entier revêtu de fer ou de bronze; ses jointures an étaient couvertes, et son armure , en conservant aux muscles leur souplesse, ne laissait plus d'entrée au fer ennemi. Le guerrier ne pouvait presque plus concevoir de crainte pour lui-même; mais plus il était hors d'atteinte, plus il devait sentir de pitié pour ceux que la faiblesse de leur âge ou de leur sexe rendait incapables de se défendre eux-mêmes; car ces malheureux ne trouvaient aucune protection dans une société désorganisée, auprès d'un roi aussi timide que les femmes, et enfermé comme elles dans son palais. La consécration des armes de la noblesse, devenue la seule force publique, à la défense des opprimés, semble avoir été l'idée fondamentale de la chevalerie. A une époque où le zèle religieux se ranimait, où cependant la valeur semblait la plus digne de toutes les offrandes qu'on put présenter à la Divinité, il n'est pas très-étrange qu'on ait inventé une ordination militaire, à l'exemple de l'ordination sacerdotale, et que la chevalerie ait paru une seconde prêtrise , destinée d'une manière plus active au service divin '.

Certes , messieurs , si le tableau que je viens de tracer des origines de la chevalerie est vrai , si la façon dont je l'ai, pour ainsi dire, fait naître sous vos yeux , est légitime, l'idée qu'en ont conçue la plupart des historiens, et que résume ainsi M. de Sismondi , est trompeuse. La chevalerie n'a point été, au XI'' siècle , une innovation , une institution amenée par une nécessité spéciale, et combinée dans le dessein d'y pourvoir. Elle s'est formée beaucoup plus simplement, beaucoup plus naturellement, beaucoup plus obscurément; elle a été le développement progressif de faits anciens, la conséquence spontanée des mœurs germaniques et des relations féodales ; elle est née dans l'intérieur des châteaux, sans autre intention que de déclarer 1" l'admission du jeune homme au rang et à la vie des guerriers; 2" le lien qui l'unissait à son suzerain , au seigneur qui l'armait chevalier.

flistnire lien Fin/içnis. t. IV, y. 199—201.

Une preuve irrécusable, l'histoire du mot même qui désignait le chevalier, du mot miles, confirme pleinement celte idée. La voici telle qu'elle résulte des diverses acceptions par lesquelles ce mot a passé du iv au xiv siècle , et que Ducange a constatées.

Vers la fin de l'empire Romain, militare signifiait simplement servir, s'acquitter de quelque service envers un supérieur, non-seulement d'un service militaire , mais aussi d'un service civil , d'un office , d'une fonction. En ce sens , on disait : « Un tel sert [militât) dans les bureaux du comte, du gouverneur de la province : n Militia clericatûs, la milice ecclésiastique , etc. Sans doute le service, originairement désigné par le mot miles, était le service militaire; mais le mot avait été successivement appliqué à des services de toute sorte.

Après l'invasion, on le trouve fréquemment employé en parlant du palais des rois barbares , et des charges occupées auprès d'eux par leurs compagnons. Bientôt, et par un retour naturel, car il est l'expression de l'état social, le mot miles reprend son caractère presque exclusivement guerrier, et désigne le compagnon , le fidèle d'un supérieur. Il devient alors synonyme de vassus, vassallns, et indique qu'un homme tient d'un autre un bénéfice et lui est attaché à ce titre : « Ces princes sont trèsnobles et les chevaliers (milites) de mon seigneur.

— Gerbert et son chevalier (miles) Anser. — Nous ordonnons qu'aucun chevalier (miles) d'un évèque , d'un abbé , d'un marquis , etc., ne perde son bénéfice sans faute certaine et prouvée. — Le pape excommunia Philippe , roi des Gaules , parce qu'ayant renvoyé sa propre épouse , il avait pris en mariage la femme de son chevalier (militis sui).

— Le seigneur Guillaume Hunald , à genoux et les mains jointes dans celles dudit seigneur comte, reçut de lui la terre susdite, et se reconnut son chevalier ', etc., etc. »

Je pourrais multiplier ces exemples; ils prouvent évidemment que, du ix^ au xii« siècle, et même plus tard, le mot miles désignait, non le chevalier tel qu'on le conçoit ordinairement et que le décrivait tout à l'heure M. de Sismondi, mais simplement le compagnon , le vassal d'un suzerain.

Là est clairement empreinte l'origine de la chevalerie. Mais à mesure qu'elle se développait, quand une fois la société féodale eut acquis quelque fixité , quelque confiance en elle-même , les usages, les sentiments , les faits de tout genre qui accompagnaient l'admission du jeune homme au rang des guerriers vassaux , tombèrent sous l'em-

2 Jiecngnovil se csfc iniliUm Dom. Comitn. Voy. le Glossaire de Ducange, au mol miles.

TllENTE-SIXlÈME LEÇON.

Slo

pire lie deux influences qui ne lardèrcnL pas à leur inipriaier un nouveau tour, un autre caractère. La religion et l'imagination , l'Eglise et la poésie , s'emparèrent (le la chevalerie, et s'en firent un puissant moVcn d'atteindre au but qu'elles poursuivaient, de répondre aux besoins moraux qu'elles avaient mission de satisfaire. Déjà vous avez vu, au ix" siècle, quelques cérémonies religieuses s'associer ici aux pratiques germaines. Je vais vous faire assister à la réception d'un chevalier, telle qu'elle avait lieu au xii<= siècle : vous verrez quels progrès avait fait l'alliance, et avec quel empire l'Eglise avait pénétré dans tous les détails de ce grand acte de la vie féodale.

Le jeune homme , l'écuyer qui aspirait au titre de chevalier, était d'abord dépouillé de ses vêtements et mis au bain, symbole de purification. Au sortir du bain, on le revêtait d'une tunique blanche, symbole de pureté ; d'une robe rouge, symbole du sang qu'il était tenu de répandre pour le service de la foi ; d'une saie ou justaucorps noir, symbole de la mort qui l'attendait , ainsi que tous les hommes.

Ainsi purifié et vêtu, le récipiendaire observait pendant vingt-quatre heures un jeune rigoureux. Le soir venu , il entrait dans l'église et y passait la nuit en prières, quelquefois seul, quelquefois avec un prêtre et des parrains qui priaient avec lui.

Le lendemain , son premier acte était la confession ; après la confession , le prêtre lui donnait la communion ; après la communion , il assistait à une messe du Saint-Esprit, et ordinairement à un sermon sur les devoirs des chevaliers et de la vie nouvelle où il allait entrer. Le sermon fini, le récipiendaire s'avançait vers l'autel , l'épée de chevalier suspendue à son col ; le prêtre la détachait, la bénissait et la lui remettait au col. Le récipiendaire allait alors s'agenouiller devant le seigneur qui devait l'armer chevalier : i; A quel dessein , lui î> demandait le seigneur, désirez-vous entrer dans Il l'ordre? si c'est pour être riche, pour vous repo- )i ser et être honoré sans faire honneur à la chevai> lerie, vous en êtes indigne, et seriez à l'ordre '« de chevalerie que vous recevriez , ce que le clerc i> simoniaque est à la prélature, i> Et sur la réponse du jeune homme qui promettait de se bien acquitter des devoirs de chevalier , le seigneur lui accordait sa demande.

Alors s'approchaient des chevaliers, et quelquefois des dames , pour revêtir le récipiendaire de tout son nouvel équipement; on lui mettait 1° les éperons ; 2» le haubert pu la cotte de mailles ; 3° la cuirasse ; 4" les brassarts et les gantelets ; "J" enfin on lui ceignait l'épéc.

Il était alors ce qu'on appelait adoubé, c'est-à-

dire adopté, selon Ducange. Le seigneur se levait, allait à lui , et lui donnait l'accolade ou accolée ou colée, trois coups du plat de son épée sur l'épaule ou sur la nuque, et quelquefois un coup de la paume de la main sur la joue, en disant : <: Au nom de ;> Dieu, de saint Michel et de saint George, je te > fais chevalier, n Et il ajoutait quelquefois : «t Sois )> preux , hardi et loyal. »

Le jeuite homme ainsi armé chevalier, on lui apportait son casque , on lui amenait un cheval , il sautait dessus, ordinairement sans le secours des étriers, et caracolait en brandissant sa lance et faisant flamboyer son épée. Il sortait enfin de l'église , et allait caracoler sur la place , au pied du château , devant le peuple avide de prendre sa part du spectacle.

Qui ne reconnaît dans tous ces détails, messieurs, l'influence ecclésiastique? qui n'y voit un soin constant d'associer la religion à toutes les phases d'un événement si solennel dans la vie des guerriers? Ce que le christianisme a de plus auguste, ses sacrements y prennent place; plusieurs des cérémonies sont assimilées , autant qu'il se peut , à l'administration des sacrements.

Voilà le rôle que jouait le clergé dans la portion pour ainsi dire extérieure , matérielle, de la réception des chevaliers, dans les pratiques du spectacle. Entrons au fond de la chevalerie , dans son caractère moral , dans les idées , les sentiments dont on s'efforçait de pénétrer le chevalier ; ici encore l'influence religieuse sera évidente.

Voici la série des serments que le chevalier avait à prêter. Les vingt-six articles que je vais vous lire ne forment point un acte unique, rédigé en une fois et d'ensemble ; c'est le recueil des divers serments exigés des chevaliers à diverses époques, et d'une façon plus ou moins complète, du xi^ au xive siècle. Vous reconnaîtrez sans peine que plusieurs de ces serments appartiennent à des temps et à des états de société assez différents ; mais ils n'en indiquent pas moins le caractère moral qu'on s'efforçait d'imprimer à la chevalerie.

Les récipiendaires juraient :

1" De craindre, révérer et servir Dieu religieusement, de combattre pour la foi de toutes leurs forces, et de mourir plutôt de mille morts que de renoncer jamais au christianisme;

2'^ De servir leur prince souverain fidèlement , et de combattre pour lui et la patrie très- valeureusement ;

3" De soutenir le bon droit des plus faibles, comme des veuves, des orphelins et des demoiselles en bonne querelle, en s'exposant pour eus selon que la nécessité le requerrait, pourvu que ce ne fût contre leur honneur propre, ou contre leur roi ou prince naturel ;

4° Qu'ils n'offenseraient jamais aucune personne malicieusement ni n'usurperaient le bien d'autrui, mais plutôt qu'ils comhatlraicnt contre ceux qui le feraient ;

5» Que l'avarice, la récompense, le gain et le profit, ne les ol)ligeraient à faire aucune action, mais la seule gloire et vertu ;

6" Qu'ils combattraient pour le bien et pour le profit de la chose pul)li(iue ;

7" Qu'ils tiendraient et obéiraient aux ordres de leurs généraux et capitaines qui auraient droit de leur commander;

8" Qu'ils garderaient l'iionneur, le rang et l'ordre de leurs compagnons, et qu'ils n'empiéteraient rien par orgueil, ni par force sur aucun d'iceux;

9" Qu'ils ne combattraient jamais accompagnés contre un seul, et qu'ils fuiraient toutes fraudes et supercheries ;

10" Qu'ils ne porteraient qu'une épée, à moins qu'ils ne fussent obligés de combattre contre deux ou plusieurs;

11" Que dans un tournoi, ou autre combat à plaisance , ils ne se serviraient jamais de la pointe do leurs épées;

12" Qu'étant pris en un tournoi prisonniers, ils seraient obligés, par leur foi et par leur honneur, d'exécuter de point en point les conditions de l'emprise; outre qu'ils seraient obligés de rendre aux vainqueurs leurs armes et leurs chevaux, s'ils les voulaient avoir, et ne pourraient combattre en guerre ni ailleurs sans leur congé;

13" Qu'ils garderaient la foi inviolablement à tout le monde, et particulièrement à leurs compagnons, soutenant leur honneur et profit entièrement en leur absence;

14" Qu'ils s'aimeraient et s'honoreraient les uns les autres, et se porteraient aide et secours toutes les fois que l'occasion se présenterait;

15" Qu'ayant fait vœu ou promesse d'aller en quelque queste ou aventure étrange , ils ne quitteraient jamais les armes , si ce n'est pour le repos de la nuit ;

16" Qu'en la poursuite de leur queste ou aventure, ils n'éviteraient point les mauvais et périlleux passages, ni ne se détourneraient du droit chemin, de peur de rencontrer des chevaliers puissants, ou des monstres, bêtes sauvages, ou autre empêchement, que le corps et le courage d'un seul homme peut mener à chef;

17" Qu'ils ne prendraient jamais aucun gage ni pension d'un prince étranger;

18" Que commandant des troupes de gendarmerie, ils vivraient avec le plus d'ordre et de discipline qui leur serait possible, et notamment en leur propre pays où ils ne souffriraient jamais aucun dommage ni violence être faits;

19" Que, s'ils étaient obligés à conduire une dame ou damoiselle, ils la serviraient, la protégeraient et la sauveraient de tout (langer et de toute offense, ou ils mourraient à la peine;

20" Qu'ils ne feraient jamais violence à dames ou à damoiselles, encore qu'ils les eussent gagnées par armes, sans leur volonté et consentement ;

21" Qu'étant recherchés de combat pareil , ils ne le refuseraient point, sans plaie, maladie, ou autre empêchement raisonnable;

22" Qu'ayant entrepris de mettre à chef une emprise, ils y vaqueraient an et jour, s'ils n'en étalent rappelés pour le service du roi et de leur patrie;

23" Que s'ils faisaient un vœu pour acquérir quelque honneur, ils ne s'en retireraient point qu'ils ne l'eussent accompli, ou l'équivalent ;

24" Qu'ils seraient fidèles observateurs de leur parole et de leur foi donnée, et qu'étant pris prisonniers en bonne guerre, ils payeraient exactement la rançon promise, ou se remettraient en prison au jour et temps convenu, selon leur promesse, à peine d'être déclarés infâmes et parjures;

25" Que, retournés à la cour de leur souverain, ils rendraient un véritable compte de leurs aventures, encore même qu'elles fussent quelquefois à leur désavantage, au roi et au greffier de l'ordre, sous peine d'être privés de l'ordre de chevalerie ;

26" Que sur toutes choses, ils seraient fidèles, courtois, humbles, et ne failliraient jamais à leur parole, pour mal ou perte qui leur en put advenir i.

Cerlcs , messieurs , il y a dans celte série de serments , dans les obligations imposées aux chevaliers , un développement moral bien étranger à la société laïque de celte époque. Des notions morales si élevées, souvent si délicates, si scrupuleuses, surtout si humaines, et toujours empreintes du caractère religieux, émanentévidemmentduclergé. Le clergé seul alors pensait ainsi des devoirs et des relations des hommes. Son influence fut constamment employée à diriger vers l'accomplissement de ces devoirs, vers l'amélioration de ces relations, les idées et les coutumes qui avaient enfanté la chevalerie. Elle n'a point été, comme on l'a dit, instituée dans ce dessein , pour la protection des faibles, le rétablissement de la justice, la réforme des mœurs ; elle est née, je le répète, simplement, sans dessein , comme une conséquence naturelle des traditions germaniques et des relations féodales. Mais le clergé s'en est aussitôt emparé, et s'en est fait un moyen pour travailler à établir dans la société la paix , dans la conduite individuelle une moralité plus étendue et plus rigoureuse , c'est-àdire pour avancer dans l'œuvre générale qu'il poursuivait.

Les canons des conciles du xi"= au xiv« siècle , si j'avais le temps de vous y arrêter, vous montreraient aussi le clergé jouant dans l'histoire de la chevalerie ce même rôle, appliqué à amener le même résultat.

A mesure qu'il y réussissait , à mesure que la chevalerie apparaissait de plus en plus sous un caractère à la fois guerrier , religieux et moral , en même temps conforme et supérieur aux mœurs réelles , elle envahissait et exaltait de plus en plus l'imagination des hommes ; et de même qu'elle s'était intimement liée à leurs croyances, elle devint bientôt l'idéal de leurs pensées, la source de leurs plus nobles plaisirs. La poésie s'en empara comme la religion. Dès le xi" siècle , la chevalerie, ses cérémonies, ses devoirs, ses aventures, furent la mine où puisèrent les poètes pour charmer les peuples, pour satisfaire et exciter à la fois ce mouvement d'imagination, ce besoin d'événements plus variés, plus saisissants , d'émotions plus élevées et plus pures que n'en peut fournir la vie réelle. Car , dans la jeunesse des sociétés , la poésie n'est pas seulement un |)laisir, un passe-temps national ; elle est aussi un progrès ; elle élève et développe la nature morale des hommes, en même temps qu'elle les

' Le irai Tliéûtre d'Uonneiiy ot de chevalerie, par Viilsoa de la Coliiinbitre ; in-f'., t. l' i', \i. 12.

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