SI
amuse et les ébranle. Je viens de vous dire quels serments les chevaliers prêtaient entfe les mains des prêtres. Voici une vieille ballade qui vous fera voir que les poètes leur imposaient les mêmes devoirs, les mêmes vertus, et que l'influence de la poésie tendait au même but que celle de la religion. Elle est tirée des poésies manuscrites d'Eustache Deschamps, et citée par M. de Sainte-Palaye.
Vous qui voulez l'orJre de chevalier,
Il vous convient mener nouvelle vie;
Dévotement en oraison veillier,
Pechié fuir, orgueil et vilienie :
L'Eglise devez deffendre ;
La vefve, aussi Torphenin entreprendre;
Eslre hardis et le peuple garder ;
Prodoms, loyaulx sans rien de l'autruy prendre.
Ainsi se doit chevalier gouverner.
Humble cuer ait; toudis ' doit travailler Et poursuir faitz de chevalerie; Guère loyal, estre grand voyagier, Tournoiz suir ' et jouster pour sa mie. Il doit à tout honneur tendre, Si c'om ne puist de lui blasme répandre, Ne lascheté en ses œuvres trouver; Et entre touz se doit tenir le mendre; Ainsi se doit gouverner chevalier.
II doit amer son seigneur droiturier,
Et dessus touz garder sa seigneurie ;
Largesse avoir, estre vrai justicier;
Des prodomes suir la compaignie.
Leurs diz oir et aprendre,
Et des vaillands les prouesses comprandre.
Afin qu'il puist les grands faitz achever,
Comme jadis fisl le roy Alexandre.
Ainsi se doit chevalier gouverner '.
On a beaucoup dit que tout cela était de la poésie pure, une belle chimère, sans rapport avec la réalité. Et en effet, quand on regarde à l'état des mœurs dans ces trois siècles, aux incidents journaliers qui remplissaient la vie des hommes , le contraste entre les devoirs et les actions des chevaliers est choquant. L'époque qui nous occupe est, sans nul doute , une des plus brutales , des plus grossières de notre histoire; une de celles où l'on rencontre le plus de crimes , de violences ; où la paix publique était le plus incessamment troublée; où le plus grand désordre régnait dans les mœurs. A qui ne tient compte que de l'état positif et pratique de la société, toute cette poésie, toute cette morale de la chevalerie apparaît comme un pur mensonge. Et cependant on ne saurait nier que la morale, la poésie chevaleresque n'existent à côté de ces désordres, de cette barbarie, de tout ce déplorable
Toujours.
Suivre.
état social. Les monuments sont là; le contraste est choquant, mais réel.
C'est précisément ce contraste, messieurs, qui fait le grand caractère du moyen âge. Reportez votre pensée vers d'autres sociétés , vers la société grecque ou romaine , par exemple , vers la première jeunesse de la société grecque , vers son âge héroïque dont les poëmes, qui portent le nom d'Homère , sont un fidèle miroir. Il n'y a rien là qui ressemble à cette contradiction qui nous frappe dans le moyen âge. La pratique et la théorie des mœurs sont à peu près conformes. On ne voit pas que les hommes aient des idées beaucoup plus pures, plus élevées , plus généreuses que leurs actions de tous les jours. Les héros d'Homère ne paraissent pas se douter de leur brutalité , de leur férocité , de leur égoïsme, de leur avidité ; leur science morale ne vaut pas mieux que leur conduite; leurs principes ne dépassent pas leurs actes. H en est de même de presque toutes les autres sociétés, dans leur forte et turbulente jeunesse. Dans notre Europe, au contraire, dans ce moyen âge que nous étudions, les faits sont habituellement détestables; les crimes , les désordres de tout genre abondent ; et cependant, les hommes ont dans l'esprit, dans l'imagination, des instincts, des désirs élevés, purs; leurs notions de vertu sont beaucoup plus développées, leurs idéesde justice incomparablement meilleures que ce qui se pratique autour d'eux , que ce qu'ils pratiquent souvent eux-mêmes. Un certain idéal moral plane au-dessus de cette société grossière, orageuse, et attire les regards, obtient les respects des hommes dont la vie n'en reproduit guère l'image. Il faut, sans nul doute, ranger le christianisme au nombre des principales causes de ce fait : c'est précisément son caractère , de travailler à inspirer aux hommes une grande ambition morale, de tenir constamment sous leurs yeux un type infiniment supérieur à la réalité humaine, et de les exciter à le reproduire. Mais quelle que soit la cause , le fait est indubitable. On le rencontre partout au moyen âge , dans les poésies populaires comme dans les exhortations des prêtres. Partout la pensée morale des hommes s'élève et aspire fort au-dessus de leur vie. Et gardez-vous de croire que, parce qu'elle ne gouvernait pas immédiatement les actions, parce que la pratique démentait sans cesse et étrangement la théorie, l'influence delà théorie fut nulle et sans valeur. C'est beaucoup que le jugement des hommes sur les actions humaines ; tôt ou tard il devient eflicace : «^ J'aime 1) mieux une mauvaise action qu'un mauvais prin-
3 Poésies manuscrites d' Euslarhe Dfst'hamps . dans Sair Mémoires sur In clieialriif. I. I" , p. 144.
Palayc ,
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1. cipe , ;> (lit quelque part Rousseau , et Rousseau a raison; une mauvaise aclion peut demeurer isolée ; un mauvais principe est toujours fécond ; car, après tout, c'est l'esprit qui gouverne, et l'homme agit selon sa pensée bien plus souvent qu'il ne le croit lui-même. Or, au moyen âge, messieurs, les principes valaicut inliniment mieux que les actions. Jamais peut-être , par exemple , les rapports des hommes avec les femmes n'ont été plus licencieux, et jamais pourtant l'honnêteté des mœurs n'a été plus recommandée et décrite avec plus d'estime et de charme. Et les poêles n'étaient pas seuls à la célébrer; elle n'était pas seulement une matière de louanges et de chants; on reconnaît, par une foule de témoignages, que le public pensait comme parlaient les poètes, et portait, sur ce genre d'actions, le même jugement. Permettez -moi de vous lire ici un vieux fragment cité par M. de Sainte-l'alaye, et où l'esprit moral de cette époque me paraît empreint :
Le temps de lors, dit-il, était en paix, et démenaient grant testes et grant joyeusetés, et toutes manières de chevalerie de dames et damoiselles se assemblaient là où ils scavaient les festes qui étaient faictes menu et souvent. Et là venaient par grant honneur les bons chevaliers de celluy tems. Mais s'il advenait par aucune adventure que dame ne {ou) damoiselle que eut mauvais renom , ne qui fut blasmce de son honneur, se mist avec une bonne dame ou damoiselle de bonne renommée, combien qu'elle feust plus gentil -femme, ou eust plus noble et plus riche mary, tantost ces bons chevaliers de leurs droits n'avaient point de honte de venir à elles devant tous, et de prendre les bonnes et de les mettre au-dessus des blasmées, et leur disaient devant tous :« Dame, » ne vous déplaise se cette dame ou damoiselle va devant, » car combien qu'elle ne soit pas si noble, ou si riche comme » vous, elle n'est point blasmée, ains est mise au nombre des )) bonnes, et ains ne dit l'on pas de vous, dont il me déplaist; » mais l'en fera l'honneur à qui l'a desservi (mérité) et ne » vous en me reveillez pas. » Ainsi parlaient les bons chevaliers, et mettaient les bonnes et de bonne renommée les premières, dont elles merciaient Dieu ou leur cueur, de elles estre tenues nettement, par quoy elles étaient honorées et mises devant. Et les autres se prennaient au nez et baissaient le visage, et recevaient de grant vergognes. Et pour ce estait bon exemple à toutes gentils-femmes , car pour la honte qu'elles oyaient dire des autres femmes, elles doubtaient et craignaient de faire mal à point. Mais, Dieu mercy, aujourd'huy on porte aussi bien honneur aux blasmées comme aux lionnes, dont maintes y prennent mal exemple , et dient que c'est tout ung, et que l'on porte aussi grant honneur à «elles qui sont blasmées et diffamées comme Ton en fait aux bonnes; il n'y a force à mal faire; tout se passe: mais toutes fois c'est mal dit et mal pensé, car en bonne foy combien qu'en leur présence on leur face honneur et courtoysie, quand l'en est parti, d'elles l'en sen bourde. Mais je pense que c'est mal fait et qu'il vaulseit encore mieux devant tous leur montrer leurs fautes et folies, comme on faisait en celluy tems dont je vous ai parlé. Et je vous diray encore plus comme j'ai oui raconter à plusieurs chevaliers qui virent celluy messire Geoffroy qui disait que, quand il chevauchait parles champs, et il veoit le chasteau ou manoir de quelque d.une, il demandait toujours à qui il estait , et quand on lui
disait : il est à celle, se la dame estait blasmée de son honneur, il se fust tort avant (détourné) d'une demi-lieue qu'il ne fust venu devant la porte ; et là prenait un petit de croye qu'il portait, et notait cette porte, et en faisait ung signet et s'en venait. Et aussi au contraire quant il passait devant l'hostel de dame ou damoiselle de bonne renommée , se il n'avait trop grant haste , il la venait veoir et bûchait : « Ma » bonne amye, ou ma bonne dame ou damoiselle, je prie à » Dieu que en ce bien et en cest honneur il vous veuille » maintenir au nombre des bonnes ; car bien devez estre » louée et honorée. » Et par celle voye les bonnes se craignaient et se tenaient plus fermes de faire chose dont elles poussent perdre leur honneur et leur estât. Si vouldroye que celluy tems fust revenu, car je pense qu'il n'en serait pas tant de blasmées comme il est à présent '.
Je ne garantis point , à coup sûr, l'authenticité de tous ces détails; le romanesque se mêle toujours au réel dans les documents de cette époque ; mais ce qui importe ici, c'est l'état des notions morales ; or , elles apparaissent belles et pures au milieu de la licence et de la grossièreté des actions.
C'est là , messieurs , le grand caractère de la chevalerie; c'est par là qu'elle tient une grande place dans l'histoire de notre civilisation. Si on la considère, non sous le point de vue moral, mais sous le point de vue social , non comme idée , mais comme institution, elle est peu de chose; ce n'est pas qu'elle n'ait fait beaucoup de bruit et amené beaucoup d'événements, mais elle n'était point une institution véritable , spéciale. Les seigneurs , les possesseurs de fiefs étaient seuls chevaliers, avaient seuls le droit de le devenir. 11 en était un peu autrement dans le midi de la France ; là , les bourgeois aussi étaient souvent chevaliers , et la chevalerie n'était pas purement féodale. Dans le nord même, des exceptions se rencontrent; mais ce sont des exceptions contre lesquelles on proteste, et qui donnent même lieu à des accusations , à des interdictions légales. Les chevaliers ne formaient pas une classe à part, qui eut dans la société des fonctions , des devoirs distincts. La chevalerie était une dignité féodale, un caractère que recevaient la plupart des possesseurs de fiefs, à un certain âge et sous certaines conditions. Elle a joué un grand rôle , plus grand et plus long, à mon avis, qu'on ne se le figure, dans le développement moral de la France; elle a tenu, dans le développement social, peu de place et possédé peu de consistance.
Aussi ne dura -t- elle pas longtemps. Dès le xiv^ siècle, la chevalerie proprement dite, telle que je viens de la décrire avec ces cérémonies, ces serments, ces idées, qui la caractérisaient au xii" siècle, était en pleine décadence. Dans son Histoire des Français des divers États, M. Monteil a essayé de peindre cette décadence , en fai-
I Saintc-P.ilavp, Mémoires ttir In rheinleria. t. I'"'", p. 147,
TRENTE-SIXIEME LEÇON
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sant écrire par son cordelier, frère Jean, établi au château de Montbazon , la lettre que voici :
On ne voit aujourd'hui que bien rarement des chevaliers errants : on en voit cependant encore quelquefois. Il en est venu un qui a sonné du cor devant la grande porte du château ; le trompette n'ayant pas répondu, comme il est près- j crit en pareil cas, le chevalier a tourné bride et s'est éloigné. Les pages ont couru après lui, et, à force d'excuses sur Tim- | péritie du trompette, ils sont parvenus à le ramener. Pendant ce temps, les dames s'étaient parées, avaient déjà pris place sur leurs sièges, et faisaient, en attendant, de la tapisserie. La dame de Montbazon était vêtue d'une robe rebrochée d'or, qui était dans la maison depuis plus d'un siècle. La douairière, coiffée d'une aumusse, comme dans sa jeunesse, avait mis les plus riches fourrures. Entre le chevalier, entre I l'écuver, l'un et l'autre tout couverts de plaques de laiton, faisant à peu près le même bruit que des mulets chargés d'ustensiles de cuivre mal agencés. Le chevalier, ayant ordonné à son écuyer de lui ôter le casque, nous a montré une tête moitié chauve, moitié garnie de cheveux blancs : son œil gauche était caché sous un morceau de drap vert, de la couleur de ses habits. Il avait fait vœu, a-t-il dit, de ne voir que du côté droit et de ne manger que du côté gauche , jusqu'après l'accomplissement de son entreprise. Les dames lui ont proposé de se rafraîchir; pour toute réponse, il s'est jeté à leurs pieds, leur jurant à toutes, à la plus vieille comme à la plus jeune , un éternel amour, leur disant que bien que ses armes fussent de la meilleure trempe, elles ne pourraient 'f" défendre de leurs traits, qu'il en mourrait, qu'il s'en seni. t mourir, que c'en était fait, et mille autres niaiseries pareilles. Comme i! insistait, surtout vis-à-vis de la jeune dame, dont à plusieurs reprises il baisait les mains, l'impatience m'a pris; le commandeur s'en est aperçu. « Bon, m'a-t-il dit, ces vieux fous ont leurs formes et leur style, ainsi que les tabellions. Soyez d'ailleurs tranquille: peut-être ne passera-t-il pas ici la journée. » Effectivement, il est parti quelques heures après '.
Il y a là , sans doute . beaucoup de caricature , et sans Don Quichotte, frère Jean n'aurait rien écrit de semblable. Cependant le fond de la lettre est vrai. Dès le xiv« siècle, la chevalerie féodale avait changé de caractère; l'enthousiasme de ses premiers temps était tombé. Un témoin plus irrécusable que M. Monteil, un témoin ofTiciel et contemporain, le roi Jean, l'atteste lui-même en 13o2, lorsqu'en créant l'ordre des Chevaliers de l'Etoile , il en donne les motifs suivants :
Jean, par la grâce de Dieu, roi des Français : Entre les
Histoire des Français ries rli^ers Etats, elc , I. I''', ]i. 14.5.
diverses sollicitudes de notre esprit, nous avons souvent et plus de vingt fois pensé que , dans les temps anciens , la chevalerie de notre royaume brillait dans le monde entier par sa bravoure, sa noblesse et sa vertu ; à ce point que, moyennant l'aide de Dieu , et avec l'appui des fidèles serviteurs de ladite chevalerie qui leur prêtaient sincèrement et unanimement la force de leurs bras, nos prédécesseurs ont remporté la victoire sur tous les ennemis qu'il leur a plu d'attaquer, qu'ils ont ramené à la pureté de la vraie foi catholique une infinité de gens que, par ses ruses, le perfide ennemi du genre humain avait entraînés dans l'erreur, et qu'enfin ils ont rétabli dans le royaume la sécurité et la paix. ^lais par la longue suite des temps, quelques-uns desdits chevaliers, soit qu'ils aient perdu l'habitude des armes, soit par d'autres causes que nous ignorons, se sont, de nos jours, adonnés plus que de coutume à l'oisiveté ou à de vaines afiaires, et négligeant leur honneur et la renommée, se sont laissé aller à ne s'occuper que de leur intérêt privé. C'est pourquoi, nous rappelant les temps anciens et les glorieux gestes desdits fidèles chevaliers..., nous avons résolu de ramener nos fidèles d'aujourd'hui et à venir..., à la gloire de l'ancienne noblesse et chevalerie..., de telle sorte que cette fleur de chevalerie qui , pendant quelque temps et par les causes susdites , a langui et perdu quelque chose de son éclat , se relève et brille de nouveau pour la gloire de notre royaume, etc., etc. ^.
Et vers la fin du même siècle :
Lorsque Charles VI conféra la chevalerie, à Saint- Denis, en 1589, au jeune roi de Sicile et au comte du Maine, ces princes, qui étaient frères, comparurent pour faire la veille des armes , dans un équipage aussi modeste qu'extraordinaire, afin de garder les anciennes coutumes de la réception des nouveaux chevaliers, qui les obligeaient à paraître en jeunes écuyers. Cela sembla étrange à beaucoup de gens, parce qu'il y en avait fort peu qui sussent que c'était l'ancien ordre de pareille chevalerie ■*.
Ce n'est pas , messieurs , que la chevalerie fût morte; elle avait enfanté les Ordres religieux militaires, les Templiers , les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem , les chevaliers Teuloniques. Elle commençait à enfanter les Ordres de cour , les cordons, les chevaliers de rang et de parade. Elle devait figurer encore longtemps dans la vie et le langage de la société française ; mais la chevalerie proprement dite, originaire, la vraie chevalerie féodale avait dépéri comme la féodalité elle-même. C'est entre les xi^ et xive siècles qu'il faut la chercher , et elle y a paru sous les traits que je viens de vous décrire.
2 Ordonn. du roi Jcin, orlobre 1352; lierveil des Orri ,1. IV, p. 116.
3 Sainle-Pal.iyc, t. hr. p. 146.
ÔG.
CIVILISATION EN laUNCE.
TRENTE-SEPTIÈME LEÇON
De l'ctat de la population agricole, ou du village féodal. — Sa condition paraît lonjjtemps stationnaire. — Fut-elle fort chanfée par rinvasion des Barbares et rétablissement du régime féodal? — Erreur de l'opinion commune à ce sujet. — Nécessité d'étudier l'état de la population agricole dans les Gaules, avant l'invasion, sous l'administration romaine. — Sources de cette étude. — Distinction entre les colons et les esclaves. — Différences et ressemblances de leur condition.
Relations des colons: 1" avec les propriétaires; 2" avec le gouvernement. — Comment on devenait colon. —De l'origine
historique de la classe des colons. — Incertitude des idées de M. de Savigny. — Conjectures.
Messieurs ,
Nous nous sommes tenus jusqu'ici dans les régions supérieures de la société féodale. Nous avons vécu au milieu des maîtres du sol, des souverains de ses habitants : et quoique nous ayons trouvé dans leur situation, dans leur genre de vie, de grands obstacles au mouvement social , au développement de la civilisation ; quoique les documents nous aient souvent manqué pour suivre pas à pas, et dans leurs divers degrés, les progrès qui se sont péniblement et lentement accomplis dans ces petites sociétés si isolées et de si difficile accès, cependant ces progrès ne nous ont point échappé; nous avons clairement reconnu que, dans l'intérieur même du château, on n'était pas resté stationnaire ; que d'importantes modifications, des révolutions véritables avaient eu lieu dans les relations et les dispositions de ses habitants. Nous en avons, si je ne m'abuse, démêlé les principales causes , le caractère dominant , et de loin en loin déterminé le cours.
Nous allons descendre au pied du château , dans ces chétives demeures où vit la population sujette qui en cultive les domaines. Sa situation ne ressemble en rien à celle des habitants du château. Rien ne la défend, ne la met à l'abri ; elle est exposée à tous les périls , en proie à de continuelles vicissitudes ; c'est sur elle et à ses dépens qu'éclatent tous les orages qui remplissent la vie de ses maîtres. Jamais peut-être population n'a vécu plus complètement dépourvue de paix et de sécurité , livrée à un rïiouvement plus violent et plus incessamment renouvelé. En même temps , sa condition paraît stationnaire; pendant longtemps on n'y aperçoit aucun changement général et notable : à travers tous les bouleversements qui viennent sans
cesse la frapper , on la retrouve presque toujours la même , beaucoup plus immobile, plus étrangère au mouvement social que la petite société qui habite au-dessus d'elle, derrière les remparts et les fossés du château.
Il n'y a rien là que de fort naturel , et qui ne s'explique, vous le pressentez facilement, par la situation même de la population agricole , livrée à toutes les chances des événements et de la force. Le progrès de la civilisation veut de la liberté et de la paix. Là où manquent ces deux conditions , il se peut que des hommes vivent, mais ils n'avancent point ; les générations se succèdent, mais sur place, sans se dépasser.
Cependant, faut-il ici se fier complètement aux apparences? Les documents nous manquent encore bien davantage sur l'histoire de la population agricole et sujette que sur celle de la population guerrière et souveraine. Est-ce parce que les documents nous manquent, qu'elle nous paraît ainsi stationnaire , ou bien son immobilité est-elle réelle et aussi grande qu'elle le parait?
Je la crois réelle , messieurs , et même plus longue et de plus ancienne date qu'on ne le pense communément.
C'est une opinion généralement répandue et soutenue dans une foule d'écrits , que le déplorable état de la population agricole sur notre territoire , sa servitude, sa misère datent de l'invasion des Barbares ; que la conquête et le développement progressif du régime féodal changèrent complètement sa condition , la plongèrent dans celle où nous la trouvons du vi" au xii" siècle ; que là réside la véritable cause de l'immobilité qui la caractérise.
En vain cette opinion a été combattue , naguère même, par plusieurs personnes, notamment par M. de Montlosier, dans son Histoire de la monar-
TRENTE-SEPTIEME LEÇON
cfiie française. Leur argumentation, et non sans motifs, a semblé partiale , passionnée , incomplète, dirigée dans l'intérêt d'une classe et d'une cause, et l'idée ancienne est demeurée dominante. On persiste à croire, en général , qu'à partir du v« siècle la conquête a bouleversé la condition des campagnes de la Gaule, et réduit leurs habitants à un degré d'abaissement et de misère jusque-là inconnu.
Je ne crois pas , messieurs , que cette opinion soit fondée; à mon avis, les invasions et la conquête des Barbares ont fait souffrir à la population agricole des maux cruels, sans cesse renouvelés, des maux bien plus poignants que ce qu'elle avait à supporter sous l'administration romaine; mais au fond sa condition sociale en a été, je crois, assez peu changée; elle était, avant l'invasion et sous l'empire , à peu près telle qu'elle nous apparaît dans les siècles suivants ; ses vices et son immobilité datent de beaucoup plus loin que la conquête germanique , et il ne faut pas imputer à la féodalité seule un mal qu'elle a souvent aggravé; mais qu'elle n'a point créé, et qui peut-être même , sous le régime antérieur, se serait perpétué plus longtemps.
Pour résoudre une telle question, pour apprécier, selon la vérité, ce qui arriva de la population agricole sur notre territoire, du v au xiv siècle , il est indispensable de savoir quelle était sa condition avant l'invasion, lorsque l'empire était encore debout.
Nous avons donc à étudier : 1" l'état de la population agricole en Gaule, sous l'administration romaine, dans les iv^ et v« siècles; 2" les changements apportés à cet état par la conquête germanique et l'établissement féodal, du v» au xiv siècle. C'est de la première question seulement que nous nous occuperons aujourd'hui.
Elle a été assez négligée; vous en voyez d'ici les causes. Les campagnes jouaient un petit rôle dans la société romaine. La prépondérance des cités était immense. Aussi l'érudition et la critique ont-elles porté tous leurs eff'orts sur le régime intérieur des cités et la condition de la population urbaine , tandis que la population agricole en a à peine obteim quelques regards. Les hommes même à qui la spécialité de leurs études ne semblait pas permettre de la négliger , les jurisconsultes , s'en sont peu inquiétés. Les principaux monuments de la législation romaine, ceux qui ont été l'objet des travaux les plus nombreux et les plus attentifs , les Institutes notamment, ne parlent point de la population agricole, du moins de la classe qui en formait la plus grande partie. Quelques passages se rencontrent dans les Pandectes , mais rares et peu
développés; l'altenlion des jurisconsultes n'a donc pas été naturellement appelée sur cette question ; les uns n'en ont parlé qu'en passant; les autres ont passé à côté sans la voir.
Cependant les documents originaux ne manquent point ; la législation romaine contient à ce sujet un assez grand nombre de dipositions. Voici l'indication des sources où la plupart sont réunies :
1" Code Tlicodosien, liv. v, lit. ix : de fiif/iliris rolonis, iii-
quilinis cl servis.