‹ Cours d'histoire moderneChapitre 7 sur 74 · Je eilciai souvent le · texte numérisé non relu

Je eilciai souvent le

tronage laïque de même nature. Les fondations par des laïques devenaient de plus en plus fréquentes. Les conditions et les formes en étaient très-variées : quelquefois le fondateur se réservait une part des revenus dont il dotait son église ; il alla même jusqu'à stipuler qu'il entrerait en partage des offrandes et de tous les biens que l'église pourrait acquérir d'ailleurs ; en sorte qu'on fondait et dotait des églises par spéculation , par entreprise , pour courir les chances de leur fortune et s'associer à leur prospérité future. Les conciles prirent des mesures contre de tels abus ; mais ils reconnurent et consacrèrent le droit des fondateurs , laïques aussi bien qu'ecclésiastiques , à influer sur le choix des prêtres desservants :

Mus par une pieuse compassion, disent les dvêques d'Espagne, réunis en concile à Tolède, nous avons décidé que, tant que vivront les fondateurs d'églises, il leur sera permis d'en avoir soin, et que surtout ils devront faire attention à présenter à l'ordination des évêques de dignes recteurs pour ces églises; que s'ils n'en donnent pas de tels, alors ceux que l'évêque du lieu aura jugés agréables à Dieu , seront consacrés à son cidte, et, avec le consentement des fondateurs, desserviront leur église. Que si, au mépris des fondateurs, l'évêque fait une ordination, elle sera nulle, et il sera contraint, à sa honte, d'ordonner, pour le même lieu, les sujets convenables choisis par les fondateurs '.

A ce titre donc, des laïques exercèrent, dans l'Église , une certaine influence et prirent quelque part à son gouvernement.

5° En même temps, et à mesure que l'état social prenait un peu de fixité , s'introduisait parmi les grands propriétaires, dans les campagnes et même dans les villes, l'usage d'instituer chez eux, dans l'intérieur de leur maison , un oratoire, une chapelle , et d'avoir un prêtre pour la desservir. Ces chapelains devinrent bientôt, pour les évêques, le sujet d'une vive sollicitude. Ils étaient placés sous la dépendance de leur patron laïque bien plus que sous celle de l'évêque voisin ; ils devaient participer à l'esprit de la maison où ils vivaient, et se séparer plus ou moins de l'Eglise. C'était d'ailleurs, pour les laïques puissants, un moyen de se procurer les secours de la religion , et d'en remplir les devoirs sans dépendre absolument de l'évêque du diocèse. Aussi voit-on les conciles de cette époque surveifler avec soin ce clergé non enrégimenté, disséminé dans la société laïque , et dont ils semblent craindre tantôt la servitude, tantôt l'indépendance :

Si quelqu'un, ordonne le concile d'Agde, veut avoir sur ses terres un oratoire, autre que l'église de la paroisse où est la réunion ordinaire et légitime, nous permettons et trouvons bon que, dans les fêtes ordinaires, il y fasse dire la messe

conciles espagnols, parce qu'ils ont rédigé plus explicitement et plus clairement des faits qui avaient lieu aussi en Gaule.

TREIZIÈME LEÇON

pour la commodité des siens ; mais Pâques, Noël, l'Epiphanie, l'Ascension, la Pentecôte, la naissance de saint Jean-Baptiste et les autres jours encore qui seraient tenus pour de grandes fêtes , ne doivent être célébrés que dans les cités ou les paroisses. Les clercs qui, sans l'ordre ou la permission de l'évéque, aux fêtes ci -dessus désignées, diraient ou entendraient la messe dans des oratoires , seraient exclus de la communion '.

Si des paroisses, dit le concile d'Orléans, sont établies dans la maison d'hommes puissants, et que les clercs qui les desservent, avertis par l'archidiacre de la cité, négligent, à la faveur de la puissance du maître de la maison, d'accomplir ce que, suivant le degré de leur ordre, ils doivent à la maison du Seigneur, qu'ils soient corrigés suivant la discipline ecclésiastique. Et si , par les agents des seigneurs ou par les seigneurs eux-mêmes, lesdils clercs sont empêchés dans l'accomplissement de quelque devoir ecclésiastique, que les auteurs d'une telle iniquité soient éloignés des saintes cérémonies, jusqu'à ce que, s'étant amendés, ils soient rentrés dans la paix de l'Eglise '.

Plusieurs de nos frères et évêques, dit également le concile de Chàlons, ont porté plainte au saint Synode, au sujet des oratoires construits, il y a longtemps, dans les maisons de campagne des grands. Ceux à qui appartiennent ces maisons disputent aux évêques les biens qui ont été donnés à ces oratoires , et ne souffrent même pas que les clercs qui les desservent soient sous la juridiction de l'archidiacre; il importe de réformer cela ; ainsi donc que les biens de ces oratoires, et les clercs qui les desservent, soient en la puissance de révêque, afin qu'il puisse s'acquitter de ce qui est dû à ces oratoires et au service divin ; et si quelqu'un s'y oppose , quil soit excommunié suivant la teneur des anciens canons 3.

Ce n'était pas sans raison que les évêques, dans l'intérêt de leur pouvoir, voyaient ce clergé domestique avec tant de méfiance ; un exemple s'en est rencontré dans les temps modernes , qui nous en révèle les effets. En Angleterre, sous le règne de Charles I", avant l'explosion de la révolution, pendant la lutte de l'Église anglicane et du parti puritain , les évêques chassèrent des cures tous les ecclésiastiques soupçonnés d'opinions puritaines. Qu'arriva-t-il? les gentilshommes, les grands propriétaires qui partageaient ces opinions, prirent chez eux, à titre de chapelains, les ministres expulsés. Une grande partie du clergé, dont les évêques se méfiaient, se plaça ainsi sous le patronage de la société laïque, et y exerça une influence redoutable au clergé officiel. En vain l'Eglise anglicane poursuivit ses adversaires jusques dans l'intérieur des familles; quand la tyrannie est obligée de pénétrer si avant , elle s'énerve bientôt , ou se précipite vers sa ruine : la petite noblesse, la haute bourgeoisie d'Angleterre défendirent leurs chapelains avec la plus persévérante énergie ; on les cachait, on les échangeait de maison à maison; on éludait ou on bravait les anathèmes épiscopaux. Les évêques avaient beau ruser, opprimer; ils n'é-

' Concile d'Agde , en 506 , c. xm.

> Concile d'Orlc.ins, en 541, c. xxvi.

3 Concile de Chàlons, en 650, r. xiv.

talent plus le clergé unique, nécessaire; la population recelait dans son sein un clergé étranger à l'Eglise légale, et de plus en plus ennemi. Du vi° au viii« siècle, le danger n'était pas le même ; les évêques n'avaient à craindre ni schisme, ni insurrection. Cependant l'institution des chapelains avait un effet analogue : elle tendait à former un petit clergé moins étroitement uni au corps de l'Eglise, plus rapproché des laïques, plus disposé à partager leurs mœurs , à faire enfin cause commune avec le siècle et le peuple. Aussi ne cessèrentils de surveiller et de réprimer attentivement les chapelains. Ils ne parvinrent cependant point à les détruire, ils n'osèrent pas le tenter : le développement du régime féodal donna même à cette institution une fixité qui lui avait manqué d'abord ; et ce fut encore là une des voies par lesquelles les laïques ressaisirent, dans le gouvernement de la société religieuse, une influence que leur refusait sa constitution légale et extérieure.

4" Les évêques furent eux-mêmes contraints de leur en ouvrir une autre. L'administration des affaires temporelles et des biens des églises était souvent pour eux une source d'embarras et de périls ; ils avaient non-seulement des différends à vider, des procès à soutenir ; mais dans l'épouvantable désordre des temps, les biens de l'Église étaient exposés à de continuelles dévastations, engagés et compromis dans une foule de querelles, de guerres privées ; et lorsqu'il fallait s'en défendre, lorsque l'Eglise avait, à l'occasion de ses domaines ou de ses droits, quelque brigandage à repousser, quelque épreuve légale , peut-être même , en certains cas , un combat judiciaire à soutenir, les menaces pieuses , les exhortations, les excommunications même ne suffisaient pas toujours; lesarmes temporelles et mondaines lui manquaient. Elle eut, pour se les procurer, recours à un expédient. Depuis longtemps déjà, certaines églises, notamment en Afrique, étaient dans l'usage de se choisir des défenseurs qui , sous le nom de causidici, tutoies, vicedomini , se chargeaient de paraître pour elles en justice et de les protéger adversus potentias divitum. Une nécessité analogue et bien plus pressante amena les églises de la Gaule -Eranque à chercher parmi leurs voisins laïques un patron qui, sous le nom (ïadrocatus , prit en main leur cause et se fit leur homme, non-seulement dans les débats judiciaires où elles auraient besoin de lui, mais contre les brigandages qui pouvaient les menacer. Les acocats de l'Eglise n'apparaissent pas encore , du vi*' au vmi'= siècle , avec les développements ni sous les formes qu'ils reçurent plus tard , au sein du régime féodal ; on ne distingue pas encore les advocati sogati , ou armés, des ad-

v>ocati togali, charges simplement des affaires civiles. Mais riiistitulioii n'en est pas moins déjà réelle et efficace; on voit une foule d'églises se choisir des advocats; elles ont soin de prendre des hommes puissants et braves ; les rois en donnent euxmêmes quelquefois aux églises qui n'en ont pas encore, et des laïques sont ainsi appelés à partager l'administration temporelle de l'Église , et à exercer sur ses affaires une assez grande iniluencc.

Ordinairement, c'était en leur accordant certains privilèges , surtout en leur donnant l'usufruit de quelque domaine, que les égUses sollicitaient ainsi l'appui et payaient les services de quelque puissant voisin.

Voilà déjà , messieurs , si je puis ainsi parler, quatre portes ouvertes à la société religieuse pour entrer dans la société ecclésiastique , et y exercer quelque pouvoir : la séparation de l'ordination et de la tonsure, c'est-à-dire l'introduction, dans l'Eglise, d'un grand nombre de clercs non ecclésiastiques ; les droits attachés à la fondation et au patronage des églises ; l'institution des oratoires particuliers ; enfin, l'intervention des avocats dans l'administration des intérêts temporels de l'Eglise; telles sont les principales causes qui ont combattu, à l'époque dont nous nous occupons, la domination exclusive de la société ecclésiastique sur la société religieuse , et atténué ou retardé ses effets. J'en pourrais indiquer plusieurs autres que j'omets , parce qu'elles furent moins générales et moins évidentes. A priori un tel fait était facile à présumer : cette séparation des gouvernants et des gouvernés ne pouvait être aussi absolue que les institutions officielles de l'Eglise, à celte époque, donneraient lieu de le croire. S'il en eût été ainsi , si le peuple des fidèles eût été à ce point étranger au corps des prêtres, et dépourvu de toute action sur son gouvernement, le gouvernement, à son tour, se serait bientôt trouvé étranger à son peuple, et dépourvu de tout pouvoir. Il ne faut pas croire que la servitude soit complète partout où se rencontrent les formes et même les principes de la tyrannie. La Trovidcnce ne permet pas que le mal se développe dans toute la rigueur de ses conséquences ; et la nature humaine, souvent si faible, si aisément vaincue par quiconque la veut opprimer, a pourtant des habiletés infinies et une force merveilleuse pour échapper au joug qu'elle semble accepter. Nul doute que, du vi" au viu" siècle, la société religieuse ne portât celui de la société ecclésiastique, et que la séparation du clergé et du peuple, source déjà de beaucoup de mal, ne dut un jour leur coûter fort cher à tous deux ; mais elle était beaucoup moins complète qu'elle ne paraissait; elle n'avait lieu qu'avec une foule de restrictions et de modifications

qui la rendaient seules possible et peuvent seules l'expliquer.

II. Entrons maintenant dans le sein de la société ecclésiastique même, et voyons ce que devint, du vi" au viii« siècle, son organisation intérieure, spécialement cette prépondérance de l'épiscopat qui en était , au v siècle , le caractère dominant.

L'organisation du clergé, messieurs, était complète à cette époque, et à peu près telle , du moins dans ses formes essentielles, qu'elle est restée jusqu'aux temps modernes. Je puis donc la mettre sous vos yeux dans son ensemble; vous en suivrez mieux les variations.

Le clergé comprenait deux ordres, les ordres mineurs et les ordres majeurs. Les premiers étaient au nombre de quatre : les acolytes, les portiers, les exorcistes et les lecteurs. On appelait ordres majeurs les sous-diacres, les diacres et les prêtres. L'inégalité était profonde : les quatre ordres mineurs n'étaient guère conservés que de nom et par respect pour les anciennes traditions ; quoiqu'on les comptât dans le clergé, à vrai dire, ils n'en faisaient pas partie; on ne leur imposait point, on ne leur recommandait même pas le célibat; ils étaient considérés comme des serviteurs plutôt que comme des membres du clergé. Lors donc qu'on parle du clergé et du gouvernement ecclésiastique, à cette époque, c'est uniquement des ordres majeurs qu'il s'agit.

Même dans les ordres majeurs , l'inûuence des deux premiers, des sous -diacres et des diacres, était faible ; les diacres s'occupaient plutôt de l'administration des biens de l'Eglise et de la distribution de ses aumônes que du gouvernement religieux proprement dit. C'est dans l'ordre des prêtres, à vrai dire, que ce gouvernement était renferme; ni les ordres mineurs, ni les deux autres ordres majeurs n'y participaient réellement.

Le corps des prêtres subit, dans les six premiers siècles, de nombreuses et importantes vicissitudes. L'évêque doit en être considéré, à mon avis, comme l'élément primitif et fondamental; non que les même fonctions, les mêmes droits aient toujours été indiqués par ce mot; l'épiscopat du ii'= siècle différait grandement de celui du vi«; il n'en est pas moins le point de départ de l'organisation ecclésiastique. L'évêque était, dans l'origine, l'inspecteur, le chef de la congrégation religieuse de chaque ville. L'Eglise chrétienne est née dans les villes ; les évêques ont été ses premiers magistrats.

Quand le christianisme se répandit dans les campag!)es , l'évêque municipal ne suffit plus. Alors parurent les chorévêques ou évêques des campagnes, évêques mobiles, ambulants, episcopi vagi, considérés, tantôt comme les délégués, tantôt

TREIZIEME LEÇON

comme les égaux, les rivaux même des évoques de villes, et que ceux-ci s'efTorcèrent d'abord de soumcltre à leur pouvoir, ensuite d'abolir.

Ils y réussirent : les campagnes une fois chrétiennes, les clîorévèques à leur tour ne suffirent plus : il fallait une institution plus fixe, plus régulière, moins contestée par les magistrats les plus influents de l'Eglise, c'est-à-dire par les évèques des cités. Alors se formèrent les paroisses ; chaque agglomération chrétienne un peu considérable devint une paroisse et eut pour chef religieux un prêtre, subordonné naturel de l'évéque de la cité voisine, de qui il recevait et tenaittousses pouvoirs; car il parait que, dans l'origine, les prêtres de paroisse n'agissaient absolument que comme représentants, comme délégués des évêques, et non en vertu de leur propre droit.

La réunion de toutes les paroisses agglomérées autour d'une ville, dans une circonscription longtemps vague et variable, forma le diocèse.

Au bout d'un certain temps, et pour porter dans les relations du clergé diocésain plus de régularité et d'ensemble, on forma de plusieurs paroisses une petite association connue sous le nom de chapitre rural, et à la tête du chapitre rural fut mis un archiprétre.Plus tard, on réunit plusieurs chapitres ruraux dans une nouvelle circonscription , appelée district , et qui fut dirigée par un archidiacre. Cette dernière institution naissait à peine à l'époque dont nous traitons; on trouve, il est vrai, longtemps auparavant, les archidiacres dans les diocèses ; mais il n'y en a qu'un, et il ne préside point à une circonscription territoriale ; établi dans la ville épiscopale, à côté de l'évéque, il le remplace, soit dans l'exercice de sa juridiction, soit pour la visite du diocèse. Ce fut seulement à la fin du vii«, ou même au commencement du vin» siècle, qu'on vit dans le même diocèse plusieurs archidiacres, résidant loin de l'évéque, et placés chacun à la tête d'un district. On rencontre encore dans la Gaulc- Franquc, à cette éjjoque, quelques chorévêquesj mais le nom et la charge ne tardèrent pas à disparaître.

L'organisation diocésaine fut alors complète et définitive. L'évéque, vous le voyez , en avait été la source comme il en était resté le centre. Il avait beaucoup changé lui-même; mais c'était autour de lui et sous son influence que s'étaient opérés presque tous les autres changements.

Tous les diocèses compris dans la province civile formaient la province ecclésiastique, sous la direction du métropolitain ou archevêque, c'est-à-dire de l'évéque de la métropole provinciale. La qualité de métropolitain n'a été que l'expression de ce fait. La métropole civile était d'ordinaire plus riche.

plus peuplée que les autres villes de la province; son évéque eut plus d'influence ; on se réunit autour de lui dans les occasions importantes ; sa résidence devint le chef-lieu du concile provincial ; il le convoqua ; il en fut le président. Il était, de plus, chargé de confirmer et de sacrer les évêques nouvellement élus dans la province ; de recevoir les accusations intentées contre les évèques, et les appels de leurs décisions, et de les porter, après en avoir fait un premier examen , au concile provincial, qui avait seul le droit de les juger véritablement. Les métropolitains s'efforçaient sans cesse d'envahir ce droit et de s'en faire un pouvoir personnel. Ils y réussirent assez souvent : mais, à vrai dire, et dans toutes les grandes circonstances, c'était au concile provincial qu'il appartenait; les métropolitains n'étaient chargés que d'en surveiller l'exécution.

Dans certains États enfin , surtout en Orient, l'organisation de l'Eglise s'étendit au delà des métropolitains. De même qu'on avait constitué les paroisses en diocèse , et les diocèses en province, on entreprit de constituer les provinces en églises nationales, sous la direction d'un patriarche. L'entreprise réussit en Syrie , en Palestine, en Egypte, dans l'empire d'Orient; il y eut un patriarche à Antioche, à Jérusalem, à Alexandrie, à Constantinople; il fut, à l'égard des métropolitains, ce qu'étaient les métropolitains à l'égard des évêques ; et l'organisation ecclésiastique correspondit, sur tous les degrés de la hiérarchie , à l'organisation politique.

La même tentative eut lieu en Occident, nonseulement de la part des évèques de Rome, qui travaillèrent de très-bonne heure à devenir les patriarches de l'Occident tout entier, mais indépendamment de leurs prétentions, et même contre eux. Il n'y a presque aucun des Etats formés après l'invasion, qui n'ait essayé, du vi<' au viii'' siècle, de se constituer en Église nationale, et de se donner un patriarche. En Espagne, le métropolitain de Tolède; en Angleterre, celui do Canlorbcry ; dans la Gaule - Franque , les archevêques d'Arles, de Vienne, de Lyon, de Rourges, ont porté le titre de primat ou patriarche des Gaules , de la Grande- Rrctagne, de l'Espagne, et tenté d'en exercer tous les droits. Mais la tentative échoua partout : les États d'Occident naissaient à peine; leurs limites, leur gouvernement, leur existence même étaient sans cesse en question. Les (îaules en particulier étaient partagées entre plusieurs peuples, et dans le sein de chaque peuple, entre les fils des rois; les évêques d'un royaume ne voulaient pas reconnailre l'autorité d'un primai étranger; le gouvernement civil s'y opposait également. L'évéque de

Rome, d'ailleurs, déjà en possession d'une grande influence là même où sa suprématie oflîcielle n'était pas reconnue, coniballait avec ardeur l'établissement des patriarches; dans les Gaules, son habileté consista à faire passer la primatie d'un métropolitain à l'autre, à empêcher qu'elle ne se fixât longtemps sur le même siège; il favorisa les prétentions tantôt du métropolitain de Vienne, tantôt de celui d'Arles, plus tard de celui de Lyon, plus lard encore de celui de Sens ; et dans cette mobilité de l'ordre religieux et civil, l'institution ne put jamais acquérir ni force ni fixité.

Les mêmes causes qui la firent échouer portèrent plus loin leur influence ; comme elles avaient empêché le système du patriarchat de prévaloir, elles affaiblirent et ruinèrent le système archiépiscopal. Du vi« au virie siècle, les métropolitains tombèrent de chute en chute, si bien qu'à l'avènement des Carlovingiens , ils n'existaient presque plus. La seule circonstance du morcellement des Gaules en Etats différents leur devait être fatale. La circonscription de la société religieuse ne cadrait plus avec celle de la société civile. A la province du métropolitain de Lyon, par exemple, appartenaient des évêques dépendant du royaume des Visigoths et de celui des Francs , et qui saisissaient avec empressement ce moyen d'échapper à son pouvoir, bien surs d'être soutenus par le souverain temporel. La prépondérance des métropolitains était née, d'ailleurs, vous venez de le voir, de celle des villes oîi ils résidaient, et de leur ancienne qualification de métropole. Or, dans le bouleversement de l'invasion, l'importance relative des villes changea; des cités riches , considérables , de vraies métropoles s'appauvrirent et se dépeuplèrent. D'autres, moins maltraitées du sort, conservèrent plus de force et d'influence. Ainsi disparut la cause qui avait fait de tel ou tel évêquc un métropolitain, et ce mot devint un mensonge, grand péril pour le pouvoir qu'il exprimait. Enfin il était dans la nature de

l'institution qu'elle fût attaquée à la fois, d'un côté par les évêques qui ne se souciaient pas d'avoir un supérieur, de l'autre par l'évêque de Rome, qui ne voulait pas de rivaux. Ce fut en effet ce qui arriva. Les évêques aimaient bien mieux avoir pour métropolitain général l'évêque de Rome, éloigné et soigneux de les ménager, car il ne les dominait pas encore. Ainsi en butte à deux ennemis, attaqués, en haut et en bas , les métropolitains déclinèrent de jour en jour; les évêques cessèrent d'écouter leurs injonctions ou leurs conseils, les fidèles de recourir à leur intervention ; et lorsqu'en 744 Pépin le Bref consulta le pape Zacharie sur les moyens de remettre l'ordre dans l'Eglise bouleversée, une des premières questions qu'il lui adressa fut celle de savoir comment il fallait s'y prendre pour que les métropolitains fussent honorés par les évêques elles prêtres de paroisse.

C'était, en effet, dans les évêques et les prêtres que résidait , à cette époque, le gouvernement de l'Eglise : ils en étaient les seuls membres actifs et puissants. Quelles étaient leurs relations, et comment était réparti entre eux le pouvoir?

Le fait général, évident, c'est la domination exclusive et, on peut le dire, despotique des évêques. Recherchons-en de près les causes; c'est le meiUeur moyen de bien connaître la situation de l'Eglise.

l''Et d'abord la chute des métropolitains laissa les évêques sans supérieurs, ou à peu près. Avec le chef de la province ecclésiastique déchut le synode provincial, qu'il convoquait et présidait. Ces assemblées, véritables supérieurs des évêques, devant lesquelles on appelait de leurs jugements, où se portaient toutes les aff'aircs qui ne pouvaient être décidées par eux seuls, devinrent rares et peu actives. Il se tint en Gaule, dans le cours du vi" siècle, cinquante-quatre conciles de tout genre, vingt seulement dans le vu" siècle, sept seulement dans la première moitié du viii"*; encore cinq de ceux-ci se tinrent-ils en Belgique ou sur les bords

• TABLEAU des conciles de Gaule.

DATES

LIEU

ASSISTANTS

DATES

LIEU

ASSISTANTS

Au vi^ siè

de.

Orange.

14 évêques, 8 viri illustres.

Ajjde.

25 évêques, 8 prêtres ,

Valence.

2 diacres pour leurs

Vaisons.

11 ou 12 évêques.

évêques.

Angers.

5 évêques.

Toulouse.

Orléans.

26 évêques, 5 prêtres.

Orléans.

32 évêques.

Clermont.

15 évêques.

Saiul-Maurice.

4 évêques, 8 comtes.

Orléans.

19 évêques, 7 prêtres.

Lyon.

Orléans.

Lieu incertain.

16 évêques.

Orléans.

38 évêques, 11 prêtres,

Epaonense.

25 évêques.

1 abbé.

Lyon.

11 évêques.

Arles.

Arles.

1 i évêques, 4 prêtres.

Orléans.

60 évêq., 21 prêtr., ar-

Carpentras.

19 évêques.

chidiacres ou abbés.

TREIZIÈME LEÇON

du Rhin. Sans supérieurs individuels, sans assemblées de leurs égaux, les évèques se trouvèrent donc presque indépendants.

De plus , le système des élections épiscopales changea. Vous avez vu que l'élection par le clergé et le peuple, bien que légale et fréquente encore à l'époque qui nous occupe, était cependant bien plus incertaine et bien moins réelle. Une force étrangère, la royauté , y intervenait sans cesse, pour y porter le trouble ou l'impuissance : sans cesse les rois nommaient directement les évèques, malgré les protestations continuelles de l'Eglise, et, dans tous les cas. l'élu avait besoin de leur confirmation. Les liens qui unissaient les évèques à leurs prêtres, se trouvèrent ainsi fort affaiblis; c'était presque uniquement par l'élection que le clergé influait encore sur l'épiscopat, et cette influence fut, sinon détruite, du moins énervée et contestée.

2" Il en résulta une autre circonstance qui sépara encore plus les évèques de leurs prêtres. Quand le clergé les élisait, il les prenait dans son sein; il

choisissait des hommes déjà connus et accrédités dans le diocèse. Quand, au contraire, une foule d'évèques reçurent leur titre des rois, la plupart arrivèrent étrangers, inconnus. sans affection comme sans crédit dans le clergé qu'ils avaient à gouverner. Pris même dans le diocèse, ils y étaient souvent dépourvus de considération ; c'étaient des intrigants qui avaient réussi par des voies honteuses, ou même à prix d'argent . à obtenir la préférence royale. Ainsi se brisaient encore les liens qui unissaient les évèques au clergé; ainsi le pouvoir épiscopal, qu'aucun pouvoir supérieur ne contenait plus guère, s'affranchissait également de l'influence de son peuple ; et de même que le clergé s'était sépare de la population laïque , de même l'épiscopat se séparait du clergé.

3" Ce n'est pas tout : le clergé lui-même déclinait; non-seulement il perdait son pouvoir, mais sa position, et, pour ainsi dire, sa qualité s'abaissait. Vous avez vu qu'un grand nombre d'esclaves entraient, à cette époque, dans l'Eglise, et par quelles

DATES

LIEU

ASSISTANTS

DATES

LIEU

ASSISTANTS

Arles.

10 évèques.

Nanterre.

Toul.

Chàlons.

Metz.

Arles.

11 évèques , 8 prêtres ,

yiu vue siècle. H

diacres ou archidia-

Chàlons.

Lieu incertain en

Bretagne.

Paris.

Paris.

Saintes.

cres.

Peu après.

Paris.

Lieu incertain.

27 évèques.

16 évèques.

Rheims.

Màcon.

Clichy.

Evèques et grands laïques.

16 évèques, Dagobert,

Lyon.

8 évèques , 5 prêtres , 1 diacre.

Clichy.

Tours.

Paris.

Lyon.

Paris.

Auxerre.

7 évèques.

32 évèques, 1 prêtre.

L'évêquc d'Auxerre , 7 abbés, 34 prêtres, 5 diacres , tous du diocèse d'Auxerre.

■ GoO ou 645

Paris.

Bourges.

Orléans.

Chàlons.

grands.

9 évèques, Dagobert, grands.

38 évèq., 5 abbés, 1 archidiacre.

Chàlons.

Nantes.

Paris.

25 évèques.

Saintes.

Clichy.

Évèques et grands.

Braines.

Lyon.

Màcon.

Lyon.

21 évèques.

8 évèques, 12 délégués

684 ou 685

Sens.

Autun.

Lieu incertain.

Dans le palais du

Roi.

Jbid.

Rouen.

30 évèques.

Valence.

Màcon.

d'évèques.

43 évêques,15délégués, 16 évèques sans siège.

692 ou 682

16 évèq., 4 abbés, 1 légat, 3 archidiacres, beaucoup de prêtres et de diacres.

Andelot.

Clermont.

Lieu incertain.

De

ms la première tnoit

ié du viii"^ siècle.

Sourcy près île

Soissons.

Maestricht.

Chàlons.

En Germanie.

Narhonne.

Leptines.

Sur les confins (le l'Auvergne, du Rouergueet du Gevaudan.

Soissons.

En Germanie.

23 évèq. , beaucoup de prêtres et de grands laïques.

Poitiers.

6 évèques.

Ibid.

Metz.

N'ernu^rie.

causes. Les cvèques s'aperçurent bientôt qu'un clergé ainsi formé était sans racines, sans force, bien plus facile à gouverner et à vaincre, s'il tentait (le résister. Aussi, dans beaucoup de diocèses, curent-ils soin de le recruter à la même source, d'aider eux-mêmes au cours naturel des choses ; et cette origine subalterne d'une foule de prêtres contribua longtemps à la souveraineté de l'épiscopat.

4° En voici une quatrième cause, plus puissante encore et plus étendue. Les évêques étaient seuls administrateurs des biens de l'Église. Ces biens étaient de deux sortes : d'une part, les biens-fonds, chaque jour plus considérables, puisque c'était sous cette forme que se faisaient la plupart des donations aux églises ; de l'autre, les offrandes des fidèles dans les églises mêmes. Je dirai un mot, en passant, d'une troisième espèce de revenus ecclésiastiques, qui a joué plus tard un grand rôle, mais qui , au vil" siècle, n'était pas encore bien élablie, je veux dire la dime. Depuis les premiers siècles, le clergé fait de continuels efforts pour ramener ou généraliser cette institution hébraïque ; il la prêche, il la loue; il rappelle les traditions et les mœurs juives. Deux conciles gaulois du vi'' siècle, celui de Tours, en 867, et celui de Mâcon, en 885 , en font l'objet de dispositions formelles. Mais on sent, à leur ton même, que ces dispositions sont plutôt des exhortations que des lois :

Nous vous averlissons instamment , écrit aux fidèles le concile de Tours, que, suivant les leçons d'Abraham , vous ne manquiez pas d'offrir à Dieu la dîme de tous vos liiens , afin de conserver tout le reste '.

et ces exhortations sont de peu d'effet. Ce fut plus tard, et seulement sous les Carlovingiens , qu'avec l'aide de la puissance civile , le clergé atteignit son but, et rendit la dime générale et régulière. A l'époque dont nous traitons , les biens-fonds et les offrandes étaient ses seuls revenus. Or, ne croyez pas, messieurs, que ces revenus appartinssent à l'église spéciale, à la paroisse où en était la source: le produit de tous les domaines situés, de toutes les offrandes reçues dans le diocèse, formait une masse dont l'évèque avait seul la disposition :

Que les domaines, les terres, les vignes, les esclaves, le

pécule , qui sont donnes aux paroisses, dit le concile

d'Orléans, demeurent dans la puissance de l'évèque ^.

Chargé de pourvoir à la dépense du culte et à l'entretien des prêtres, dans tout le diocèse, c'était l'évèque qui déterminait la part afférente à chaque paroisse. Certaines règles, à la vérité, s'établirent

• l.abbc, t. V, col. 86S.

2 Concile d'Oilcans, en fil 1, r.

bientôt à cet égard: on faisait ordinairement, des revenus d'une paroisse , trois parts ; un tiers était affecté aux clercs qui la desservaient, un second tiers aux dépenses du culte , et le dernier revenait à l'évoque. Mais , en dépit de cette injonction légale, souvent rappelée par les canons , la centralisation des revenus ecclésiastiques persistait , l'administration générale appartenait à l'évèque , et il est aisé de pressentir l'étendue de ce moyen de pouvoir.

5" Il disposait des personnes à peu près comme des choses; et la liberté des prêtres de paroisse n'était guère mieux garantie que leur revenu. Le principe de la servitude de la glèbe, si je puis ainsi parler, s'introduisit dans l'Eglise ; on lit dans les actes des conciles :

Il est dit dans la loi sur les colons des champs, que chacun doit rester là où il a commencé de vivre. Les canons ordonnent pareillement que les clercs qui travaillent dans le champ de l'Église, demeurent là où ils ont commencé 3.

Qu'aucun évêque n'élève en grade un clerc étranger 4.

Que nul n'ordonne le clerc qui n'aura pas d'abord promis de rester au lieu où on l'aura mis 5.

Jamais pouvoir sur les personnes n'a été plus expressément établi.

6° Les progrès de l'importance politique des évêques tournèrent également au profit de leur domination religieuse. Ils entraient dans les assemblées nationales; ils entouraient et conseillaient les rois. Comment de pauvres prêtres auraient-ils lutté avec avantage contre de tels supérieurs. Tels étaient d'ailleurs le désordre des temps et la difficulté comme la nécessité de maintenir quelque lien général, quelque unité dans l'administration de l'Eglise, que le cours des choses, d'accord avec les passions des hommes , tendait à fortifier le pouvoir central. Le despotisme de l'aristocratie épiscopale prévalut par les mêmes causes qui firent prévaloir celui de l'aristocratie féodale; c'était peutêtre , à cette époque , le besoin commun et dominant, le seul moyen de maintenir la société.

Mais c'est l'honneur et le salut de la nature humaine que le mal, même inévitable, ne s'accomplit jamais sans résistance, et que la liberté , en protestant et luttant sans cesse contre la nécessité, prépare l'affranchissement, au moment même où elle subit le joug. Les évêques abusèrent élrangement de leur immense pouvoir : les prêtres et les revenus de leurs diocèses furent en proie à des violences et à des exactions de tout genre : les actes

3 Conc. de Sêvillc , en 619, c. m.

4 Conc. d'Angers, en 453, e. ix.

'> Conr. de Valence, en 524, c. \'i

TREIZIÈME LEÇON

des conciles , composés d'cvèques seuls , sont , à cet égard , le témoin le plus irrécusable.

Nous avons appris, dit le concile de Tolède, qiieles évèques traitent leurs paroisses, non cpiscopalemcnt , mais cruellement ; et tandis qu'il a été écrit : « INe dominez pas sur Thé- » ritagedu Seigneur; mais rendez-vous les modèles du trou- » peau,» ils accablent leurs diocèses de pertes et d'exactions. C'est pourquoi , que toutes les choses que s'approprient les évèques leur soient refusées, à l'exception de ce que leur accordent les anciennes constitutions; que les clercs, soit paroissiaux, soit diocésains, qui seront tourmentés par l'évêque, portent leurs plaintes au métropolitain, et que le métropolitain ne tarde pas à réprimer de tels excès '.

Ceux qui ont déjà obtenu les degrés ecclésiastiques, c'està-dire les prêtres, dit le concile de Rraga, ne doivent point être sujets à recevoir des coups, si ce n'est pour des fautes graves et mortelles. Il ne convient pas que chaque évêque, à son gré et selon qu'il lui plaît, frappe de coups et fasse souffrir ses honorables membres, de peur qu'il ne perde ainsi le respect que lui doivent ceux qui lui sont soumis =.

Les clercs ne perdirent pas tout respect des évoques, mais ils n'acceptèrent pas non plus toute leur tyrannie. Un fait important, et trop peu remarqué, se révèle çà et là dans le cours de cette époque : c'est la lutte des prêtres de paroisse contre les évèques. Trois symptômes principaux , consignés dans les actes des conciles , ne permettent pas de le méconnaître :

1° Les prêtres de paroisse, les clercs inférieurs se liguent entre eux pour résister; ils forment, contre l'évcque, des conjurations , semblables à ces conjurations, à ces communes que formèrent plus tard les bourgeois des villes contre leurs seigneurs :

Si quelques clercs , comme cela est arrivé naguère en beaucoup de lieux, à l'instigation du diable, rebelles à l'autorité, se réunissent en conjuration, se prêtent entre eux des serments, ou se donnent des écrits, que sous aucun prétexte une telle audace ne demeure cachée, et que, la chose une fois connue, lorsqu'on viendra au synode, les évèques alors rassemblés punissent les coupables, suivant le rang et la qualité des personnes 3.

Si des clercs, afin de se révolter, se lient en conjuration soit par des serments, soit par des écrits, et tendent artificieusement des pièges à leur évêque, et si, avertis de renoncer à ces pratiques, ils dédaignent d'obéir, qu'ils soient déj)ouillés tout à fait de leur rang 'i.

2° Les prêtres ont sans cesse recours , contre leur évêque, à l'appui des laïques, probablement du patron de la paroisse , ou de tout autre homme puissant avec lequel ils sont en relation : « Ouc les » clercs ne s'élèvent point contre leur évêque, au » moyen des puissants du siècle^; )> telle est l'injonction sans cesse répétée des conciles.

> Conc. di- Tolrdc, en .WO, c. \!t.

a Cnni'. dn Brnfja, on 67."), o. vu.

3 Cnnr. d'Orlc-nns, on .538, c. xxi.

^ Conc. do Rlu'ims, en 625, c. ii ; voyez, aussi conoile do IXarbonno . in 589, c. V.

3° Mais en répétant cette injonction, en proscrivant les cotijurations de prêtres , les conciles euxmêmes essayent de porter au mal quelque remède: des plaintes leur arrivent de toutes parts, et ils se sentent obligés d'en tenir compte. Ouelques textes, puisés dans leurs actes , en diront plus à cet égard que tous les commentaires :

Comme il nous est parvenu des plaintes sur ce que certains évèques s'emparent des choses données par certains fidèles aux paroisses, de telle sorte qu'ils n'en laissent que bien peu ou presque rien aux églises auxquelles elles ont été données, il nous a paru juste et raisonnable que, si l'église de la cité où réside l'évèque est si bien pourvue qu'avec la grâce du Christ elle ne manque de rien, tout ce qui reste aux paroisses soit distribué aux clercs qui les desservent ou employé à la réparation de leurs églises. Mais si l'évèque a beaucoup de dépenses à faire, et pas assez de revenu pour y suffire, qu'on laisse aux paroisses plus "riches ce qui convient raisonnablement, soit pour les clercs, soit pour l'entretien des bâtiments, et que l'évèque emploie à son usage, afin de pourvoir à ses dépenses, ce qu'il y aura de surplus 6.

Si des offrandes ont été faites aux basiliques établies dans les cités, en terres, ou meubles, ou autres choses quelconques, qu'elles soient à la disposition de l'évcque, et qu'il soit libre d'en employer ce qui convient, soit aux réparations de la basilique, soit à l'entretien des clercs qui la desservent. Quant aux biens des paroisses ou des basiliques établies dans les bourgs dépendant des cités, qu'on observe la coutume de chaque lieu 7.

Il a été décidé qu'aucun évêque , dans la visite de son diocèse, ne recevrait, de chaque église, rien au delà de ce qui lui est dû, comme marque d'honneur pour son siège; il ne prendra point le tiers de toutes les offrandes du peuple dans les églises de paroisse , mais ce tiers restera pour les luminaires de l'église et pour les réparations; et chaque année il en sera tenu compte à l'évèque. Car si l'évèque prend ce tiers, il enlève à l'église ses luminaires et l'entretien de son toit 8.

L'avarice est la racine de tous les maux, et cette soif coupable s'empare même du cœur des évèques. Beaucoup de fiilèles, par amour pour le Christ et les martyrs, élèvent des basiliques dans les paroisses des évèques et y déposent des offrandes; mais les évèques s'en emparent et les détournent à leur usage. De là suit que les clercs manquent pour célébrer les saints offices, car ils ne reçoivent pas leurs honoraires. Les basiliques délabrées ne sont point réparées, parce que l'avidilé sacerdotale a enlevé toutes les ressources. Le présent concile ordonne donc que les évèques gouvernent leurs diocèses sans recevoir rien de plus que ce qui leur est dû , d'après les anciens décrets, c'est-à-dire le tiers des offrandes et des revenus des paroisses ; que s'ils prennent quelque chose de plus, le concile le fasse rendre à la demande, soit des fondateurs des églises, soit de leurs parents. Que les fondateurs des basiliques sachent cependant qu'ils ne conservent auciui pouvoir sur les biens qu'ils confèrent auxdites églises ; et que, selon les canons, la dotation de l'église, ainsi que l'église elle-même, est sous la juridiction de l'évèque 9.

Entre les choses qu'il nous convient de régler d'un commun accord, il importe surtout de satisfaire sagement aux i>laintcs

5 Cono. de Clornionl, en 5.3.'), c. iv. *> Conc. do Carpontrns, en 527.

7 Cono. d'Orlênns, on 5'18, c. v,

8 Conc. de Bi'a|<«, en 572, c. ii.

'.I Conc. do ToK'do, on fvJ3, o. %\\ii

des prêtres paroissiaux de la province de Galice; plaintes qui ont pour objet la rapacité de leurs évoques, et que la nécessité les a jioussés enfin à soumettre à un examen public. Ces évoques, en effet, comme Ta évidemment manifesté une enquête, accablent d'exactions leurs églises paroissiales, et pendant qu'ils vivent eux-mêmes avec un riche superflu, il est prouvé qu'ils ont réduit presque à la ruine certaines basiliques. Afin donc que de tels abus ne se renouvellent point, nous ordonnons que, selon le synode de Brajja, chacun «les cvêques de ladite province ne reçoive annuellement, de chacune des basiliques de son diocèse , pas plus de deux solidi. Et lorsque l'évêque visite son diocèse, qu'il ne soit à charjje à personne, par la multitude de ses serviteurs , et que le nombre de ses voitures ne soit pas de plus de cinq, et qu'il ne demeure pas plus d'un jour dans chaque basilique ».

En voilà plus qu'il n'en faut sans doute pour prouver l'oppression et la résislance, le mal et la tentative d'y porter remède. La résistance échoua; le remède lut inefficace; le despotisme épiscopal continua de se déployer. Aussi, au commencement du viii" siècle, l'Eglise était-elle tombée dans un désordre presque égal à celui de la société civile. Sans supérieurs et sans inférieurs à redouter, dé-

' Conc. de Tolède , en 646, c. iv.

gagés de la surveillance des métropolitains comme des conciles, et de l'influence des prêtres, une foule d'évêques se livraient aux plus scandaleux excès. Maîtres des richesses toujours croissantes de l'Eglise, rangés au nombre des grands propriétaires, ils en adoptaient les intérêts et les mœurs : ils abandonnaient leur caractère ecclésiastique pour mener la vie laïque; ils avaient des chiens, des faucons de chasse; ils marchaient entourés de serviteurs armés; ils allaient eux-mêmes à la guerre; bien plus, ils faisaient, contre leurs voisins, des expéditions de violence et dé brigandage. Une crise était inévitable; tout préparait, tout proclamait la nécessité d'une réforme. Vous verrez qu'elle fut tentée en effet, peu après l'avènement des Carlovingiens, par la puissance civile. Mais l'Eglise elle-même en contenait le germe : à côté du clergé séculier, s'était développé un autre ordre, réglé par d'autres principes , animé d'un autre esprit, et qui semblait destiné à prévenir cette dissolution dont l'Eglise était menacée. Je veux parler des moines. Leur histoire, du vi" au viii^ siècle, sera l'objet de notre prochaine réunion.

QUATORZIÈME LEÇON

Histoire du clerffé régulier, ou des moines , du iv^ au viif siècle. — Que les moines ont été d'abord des laïques. — Importance de ce fait. ^Origine et développement progressif de la vie monastique en Orient. — Premières règles. — Importation des moines en Occident. — Us y sont mal reçus. — Leurs premiers progrès. — Différence entre les monastères orientaux et occidentaux. — Opinion de saint Jérôme sur les égarements de la vie monastique. — Causes générales de son extension. — De l'état des moines en Occident, au v<^ siècle. ■ — Leur puissance et leur incohérence. — Saint Benoît. — Sa vie. — Il fonde le monastère du mont Cassin. — Analyse et appréciation de sa règle. — Elle se répand dans tout l'Occident, et y gouverne presque tous les monastères.

Messieurs ,

Depuis que nous avons repris l'histoire de la société religieuse dans la Gaule-Franque, nous avons considéré : 1" le fait général, dominant, qui a caractérisé l'Eglise duvi'' au vm" siècle, c'est-àdire son unité; 2" ses rapports avec l'Etat; S" son organisation intérieure, la situation réciproque des gouvernants et des gouvernés, la constitution du gouvernement, c'est-à-dire du clergé.

Nous avons reconnu que, vers le milieu du vin" siècle, le gouvernement de l'Église, le clergé était

tombé dans un état de grand désordre et de décadence. Nous avons pressenti la nécessité d'une crise, d'une réforme : j'ai indiqué qu'un principe de réforme existait déjà dans le sein du clergé luimême; j'ai nommé le clergé régulier, les moines. C'est de leur histoire, à la même époque, que nous avons à nous occuper aujourd'hui.

Ces mots clergé régulier, messieurs , sont d'un effet trompeur. Il semble, à les entendre, que les moines aient toujours été des ecclésiastiques, qu'ils aient fait essentiellement partie du clergé. Telle est en effet l'idée générale qu'on s'en est formée , et

QUATORZIÈME LEÇON

2in

qu'on leur applique indistinctement, sans égard aux temps , aux lieux , aux modifications successives de rinslitution. Et non-seulement on regarde les moines comme des ecclésiastiques, mais on est tenté de les regarder, pour ainsi dire , comme les plus ecclésiastiques de tous, les plus complètement séparés de la société civile, les plus étrangers à ses intérêts, à ses mœurs. C'est là, si je ne me trompe, l'impression qui, à leur nom seul, aujourd'hui et depuis longtemps, s'éveille naturellement dans les esprits.

Impression pleine d'erreur, messieurs : à leur origine, et au moins pendant deux siècles, les moines n'ont point été des ecclésiastiques; c'étaient de purs laïques, réunis sans doute par une croyance religieuse, dans un sentiment et un dessein religieux, mais étrangers, je le répète, à la société ecclésiastique, au clergé proprement dit.

Et non-seulement telle a été son institution à son origine; mais ce caractère primitif, qu'on perd si communément de vue, a influé sur toute son hisloire, et en explique seul les vicissitudes.

J'ai déjà eu occasion * de dire quelques mots sur l'établissement des monastères en Occident , surtout dans le midi de la Gaule. Je reprendrai aujourd'hui les faits de plus haut, et les suivrai de plus près dans leur développement.

C'est en Orient, personne ne l'ignore, que les moines ont pris naissance. Ils y ont élé , en commençant, bien éloignés de la forme qu'ils ont revêtue depuis , et sous laquelle l'esprit a coutume de se les représenter. Dès les premiers temps du christianisme, quelques hommes, plus exaltés que d'autres , s'inqDosaient des sacrifices , des rigueurs extraordinaires. Ce n'était point là une innovation chrétienne; elle se rattachait non -seulement à un penchant général de la nature humaine, mais aux mœurs religieuses de tout l'Orient, et à certaines traditions judaïques. Les ascètes (c'était le nom qu'on donnait à ces pieux enthousiastes; «axrj'jti, exercice, vie ascétique), sont le premier degré des moines. Ils ne se séparaient point encore de la société civile; ils ne fuyaient point dans les déserts; ils se condamnaient seulement au jeune, au silence, à toutes sortes d'austérités, surtout au célibat.

Bientôt ils se retirèrent du monde : ils allèrent vivre loin des hommes, absolument seuls, au milieu des bois, au fond de la ïhébaïde. Les ascètes devinrent des ermites, des anachorètes ; c'est le second degré de la vie monastique.

Au bout de quelque temps, et par des causes qui n'ont point laissé de traces, cédant peut-être au

■ Voyez la 4'"'- Icron do ce Cours, p. 16.".

pouvoir d'attraction de quelque solitaire plus célèbre, de saint Antoine, par exemple, ou peut-être simplement lassés d'un complet isolement, les ermites se rapprochèrent, bâtirent leurs huttes les uns près des autres, et continuant de vivre chacun dans la sienne, se livrèrent cependant ensemble aux exercices religieux, et commencèrent à former une véritable communauté. Ce fut alors, à ce qu'il paraît, qu'ils reçurent le nom ûemoines.

Ils firent un pas de plus. Au lieu de rester dans des huttes séparées, ils se rassemblèrent sous le même toit , dans un seul édiflce; l'association fut plus étroite, la vie commune plus complète. Ils devinrent des cœnobites. C'est le quatrième degré de l'institut monastique; il atteignit alors sa forme définitive, celle à laquelle devaient s'adapter tous ses nouveaux développements.

A peu près vers celte époque on voit naître, pour les maisons des cœnobites, pour les monastères, une certaine discipline convenue, des règles écrites qui déterminent les pratiques de ces petites sociétés, les obligations de leurs membres. Parmi ces règles primitives des moines d'Orient, les plus célèbres sont celles de saint Antoine, de saint Macaire, de saint Hilarion, de saint Pachôme. Aucune n'est longue ni détaillée ; on y trouve des prescriptions spéciales, accidentelles, mais nulle prétention de dominer et de diriger la vie entière. Ce sont des préceptes plutôt que des institutions, des coutumes plutôt que des lois. Les ascètes, les ermites et toutes les différentes sortes de moines continuaient de subsister en même temps que les cœnobites, et dans toute l'indépendance de leur premier état.

Le spectacle d'une telle vie, tant de rigidité et d'enthousiasme, de sacrifice et de liberté , ébranla fortement l'imagination des peuples. Les moines se multiplièrent avec une rapidité prodigieuse, et se diversifièrent à l'infini. Je n'entrerai pas, vous le pensez bien, dans le détail de toutes les formes que prit, sous ce nom, l'exaltation des fidèles; j'indiquerai seulement les termes extrêmes, pour ainsi dire, de la carrière qu'elle parcourut, et ses deux effets à la fois les plus étranges et les plus divers. Pendant que, sous le nom de Messaliens ou iux'iTui , des bandes nombreuses de fanatiques parcouraient la Mésopotamie, l'Arménie, etc., dénigrant le culte légal, célébrant la seule prière irrégulière, spontanée, et se livrant dans les villes, sur les places publiques, à toutes sortes d'écarts, d'autres, pour se séparer plus absolument de tout contact humain . s'établissaient . à rexemplc de saint Siméon d'Anlioche, au sommet d'une colonne, et, sous le nom de sfjlitcs, vouaient leur vie à ce bizarre isolement. Et ni les uns ni les

autres ne inanquàieiil d'adniiralcurs et d'imitateurs *.

Dans la dernière moitié du iv" siècle, la règle de saint Basile vint apporter, dans le nouvelinstitut, quelque régularité. Rédigée en forme de réponse à des questions de tout genre 2, clic devint bientôt la discipline générale des monastères d'Orient, de tous ceux du moins qui prirent un peu d'ensemble et de fixité. Tel devait être le résultat de l'inHucncc du clergé séculier sur la vie monastique dont les plus illustres évoques, saint Athanasc, saint Basile, saint Grégoire de Nazianzc, et une foule d'autres se déclarèrent alors les patrons. Ce patronage ne pouvait manquer d'y introduire plus d'ordre et de système. Cependant les monastères demeurèrent des associations purement laïques, étrangères au clergé, à ses fonctions, à ses droits. Point d'ordination, point d'engagement ecclésiastique pour les moines. Leur caractère dominant était toujours l'exaltation religieuse et la liberté; on entrait dans l'association , on en sortait ; on choisissait son séjour, ses austérités; l'enthousiasme prenait la forme, se jetait dans la route qui lui plaisait. Les moines, en un mot, n'avaient rien de commun avec les prêtres, sinon les croyances et le respect qu'ils inspiraient à la population.

Tel était, dans la dernière moitié du iv siècle, l'état de l'institut monastique en Orient. Ce fut à peu près vers cette époque qu'il fut importé en Occident. Saint Athanasc, chassé do son siège et retiré à Rome ^, y amena avec lui quelques moines , et y célébra leurs vertus et leur gloire. Ses récils et le spectacle que donnèrent les premiers moines, ou ceux qui suivirent leur exemple, furent mal accueillis de la population occidentale. Le paganisme était encore très-fort en Occident, surtout en Italie. Les classes supérieures, qui avaient abandonné ses croyances, voulaient du moins conserver ses mœurs, et une partie du menu peuple en gardait encore les préjugés. Les moines y furent, à leur début, un objet de mépris et de colère. Aux funérailles de Blésilla, jeune religieuse romaine, morte, disait -on, par excès de jeûnes, en 384, le peuple criait : « Quand donc chassera-t-on de la ville cette » détestable race de moines? Pourquoi ne les la- 11 pide-t-on pas? Pourquoi ne les jette-t-on pas dans i> la rivière? » C'est saint Jérôme qui rapporte ainsi les propos populaires ^.

Dans les cités d'Afrique, dit Salvien, et surtout dans les murs de Carthage, dès qu'il paraissait un homme en man-

■ II y a eu des Stylites en Orient jusqu'au xii"-- siècle.

^ Elle contient £03 questions et autant de réponses.

^ En 341.

'1 Lettre à l'anlc; lett. xxii, al. 25.

teau, pâle et la tète rase, ce peuple, aussi mallicureux qu'infidèle, ne pouvait le voir sans l'accahler de malédictions et d'injures; et si quelque serviteur de Dieu, venu des monastères d'Egypte, ou des lieux saints de Jérusalem, ou des vénérables retraites de quelque ermitage, se rendait dans cette ville pour s'acquitter de quelque œuvre pieuse, le peuple le poursuivait de ses outrages, d'odieux éclats de rire et de détestables sifflets 5.

J'ai nommé ailleurs ^Rutilius Numatianus, poëtc gaulois qui vécut longtemps à Rome, et nous a laissé un poëme sur son retour dans sa patrie; il y dit, en passant près de l'ile de Gorgone :

Je déteste ces écueils, théâtre d'un récent naufrage. Là s'est perdu un de mes concitoyens, descendu vivant au tombeau. Il était des nôtres naguères; issu de nobles aïeux, en possession d'une noble fortune, heureux par un noble mariage; mais poussé par les furies, il a abandonné les hommes et les Dieux, et maintenant, crédule exilé, il se complaît dans une sale retraite. Malheureux, qui croit au sein de la malpropreté se repaître des biens célestes , et se tourmente luimême, plus cruel pour lui-même que les Dieux offensés. Cette secte est-elle donc, je vous le demande, plus fatale que les poisons de Circé? Circé changeait les corps, maintenant ce sont les esprits qui sont changés 7.

Sans doute Rutilius était païen; mais beaucoup de gens en Occident l'étaient comme lui, et recevaient les mêmes impressions.

Cependant la même révolution qui avait couvert l'Orient de moines, poursuivait son cours en Occident, amenant partout les mêmes effets. Là aussi le paganisme disparut; les nouvelles croyances, les nouvelles mœurs envahirent toute la société ; et . comme en Occident, la vie monastique eut bientôt les plus grands évêques pour patrons, le peuple entier pour admirateur. Saint Ambroise à Milan, saint Martin à Tours, saint Augustin en Afrique, célébrèrent sa sainteté et fondèrent eux-mêmes des monastères. Saint Augustin donna même aux religieuses de son diocèse une espèce de règle, et bientôt l'institution fut en vigueur dans tout l'Occident.

Elle y prit cependant, dès l'origine, un caractère particulier que j'ai déjà eu occasion de signaler : sans doute on voulut imiter ce qui s'était passé en Orient; on s'informa curieusement des pratiques suivies dans les monastères orientaux; leur description fut, vous le savez, l'objet de deux ouvrages publiés à Marseille par Cassien , et dans l'établissement de plusieurs des monastères nouveaux, on eut grand soin de s'y conformer. Mais le génie occidental diff'érait trop de celui de l'Orient

5 Salvien, de rjiibcrn. Dei, viii, 4.

fi Leçon 4""^, p. 164.

7 llin. I, VOIS 517 el suiv.

QUATORZIEME LEÇON

pour ne pas les marquer aussi de son empreinte. Le besoin de la retraite, de la contemplation, d'une rupture éclatante avec la société civile, avait été la source et le trait fondamental des moines d'Orient : en Occident, au contraire, et surtout dans la Gaule méridionale où furent fondés, au commencement du v siècle, les principaux monastères, ce fut pour vivre en commun, dans un but de conversation comme d'édification religieuse, que se réunirent les premiers moines. Les monastères de Lérins, de Saint- Victor, et plusieurs autres, furent surtout de grandes écoles de théologie, des foyers de mouvement intellectuel ; ce n'était point de solitude . de macérations, mais de discussion et d'activité qu'il s'agissait là.

Et non -seulement celte diversité de situation et de tour d'esprit des Orientaux et des Occidentaux était réelle, mais les contemporains eux-mêmes l'observaient, s'en rendaient compte; et en travaillant à étendre en Occident l'institut monastique, les hommes clairvoyants avaient soin de dire qu'il ne fallait pas imiter servilement l'Orient, et d'en expliquer les raisons. Eu fait de jeûnes et d'austérités, par exemple, les règles des monastères d'Occident furent en général moins rigides : «i Beaucoup i> manger, disait Sulpice Sévère, est gourmandise )i chez les Grecs, naturel chez les Gaulois •. )•

La rigueur de l'hiver, dit aussi Cassien, ne nous permet pas de nous contenter de chaussures légères, ni d'un surtout sans manches, ni d'une seule tunique; et celui qui se présenterait vêtu d'un petit froc ou d'un mince manteau de poil de chèvre, ferait rire au lieu d'édifier ^.

Une autre cause ne contribua pas moins à donner à l'institut monastique en Occident une nouvelle direction. Ce ne fut guère que dans la première moitié du v siècle qu'il s'y répandit et s'y établit réellement. Or, à cette époque , les monastères d'Orient avaient déjà pris tout leur développement; tous les écarts de l'exaltation ascétique y avaient déjà été donnés en spectacle au monde. Les grands évèques d'Occident, les chefs de l'Eglise et des esprits en Europe, quelle que fut leur ardeur religieuse , furent frappes de ces excès du monachisme naissant, des actes de folie auxquels il avait conduit , des vices qu'il avait souvent couverts. Nul homme d'Occident n'avait, à coup sur, plus d'enthousiasme religieux, ni une imagination plus vive, plus orientale, ni un caractère plus fougueux que saint Jérôme. 11 ne s'aveugla point cependant sur les fautes et les périls de la vie mo-

• Sulp. Scv.,nial. I, 8.

1 Cassien, rfc ftiHlil. C<riioh.. i, U.

3 Saint .It-iôim-, Icll. 03 ( cl. 4 ), n,l liuslicum ; 'M ( ni. 8 ), iiil Demcrintlem.

naslique, telle que l'Orient en offrait le modèle. Permettez -moi de vous lire quelques-uns des passages où il a exprimé sa pensée à ce sujet; ils sont au nombre des documents les plus intéressants de l'époque, et qui la font le mieux connaître :

Il est des moines, dit-il, qui, par l'humidité des cellules, par <les jeûnes immodérés, par ennui de la solitude, par excès de lectures,... tombent dans la mélancolie, et ont plutôt besoin des "emèdes d'Hippocrate que de nos avis J'ai

vu des personnes, de l'un et de l'autre sexe, en qui le cerveau avait été altéré par trop d'abstinence, surtout parmi celles qui habitaient dans des cellules froides et humides; elles ne savaient plus ce qu'elles faisaient, ni comment se conduire, ni ce qu'il fallait dire ou taire '.

Et ailleurs :

J'ai vu des hommes qui, renonçant au siècle, d'habits seulement et de nom, mais point de fait, n'ont rien changé à leur ancienne façon de vivre. Leur fortune est plutôt accrue que diminuée. Ils ont les mêmes cohortes d'esclaves , les mêmes pompes de banquets. C'est de l'or qu'ils mangent sur de misérables plats de faïence ou d'argile , et au milieu des essaims de leurs serviteurs, ils se font appeler solitaires 4.

Fuis aussi ces hommes que tu verrais chargés de chaînes , avec une barbe de bouc, un manteau noir et les pieds nus en dépit du froid... Ils entrent dans les maisons des nobles; ils trompent de pauvres petites femmes couvertes de péchés; ils apprennent toujours et n'arriventjamais à la connaissance de la vérité ; ils feignent la tristesse, et livrés en apparence à de longs jeûnes, s'en dédommagent la nuit par des repas furtifs 5.

Et ailleurs encore :

Je rougis de le dire ; du fond de nos cellules, nous condamnons le monde; en nous roulant dans le sac et la cendre, nous prononçons nos sentences sur les évèques. Que signifie cet orgueil d'un roi sous la tunique d'un pénitent?... La superbe se glisse promptcment dans la solitude : cet homme a jeûné quelque peu; il n'a vu personne; il se croit déjà un homme de poids; il oublie quel il est, tl'où il vient, où il va, et son cœur et sa langue errent déjà de toutes parts. Contre la volonté de l'apôtre, il juge les serviteurs d'autrui ; il porte la main où l'attire sa gourmandise; il dort tant qu'il veut; il ne respecte personne; il fait ce qu'il veut; il croit tous les autres inférieurs à lui ; il est plus souvent dans les villes que dans sa cellide; et il fait le modeste au milieu de ses frères , lui qui, sur les places publiques, se heurte sans cessse contre les passants 6.

Ainsi , le plus emporté . le plus enthousiaste des Pères d'Occident ne méconnaissait ni la démence , ni l'hypocrisie, ni l'intolérable orgueil qu'enfantait dès lors la vie monastique; et il les caractérisait avec ce bon sens colère, celte éloquence satirique et passionnée qui lui est projjre ; et il les dénonçait hautement, de peur de la contagion.

4 Saint Jororac,lcll.93 (al. 4), ad Ruslicum.

3 Saint Jérôme, lett. 18 (al. 22), ad Eusiachium.

6 Saint Jôronio , loti. 1 J {al 77) , ad Maiciim : 95 (a/. ^) ,

Plusieurs des plus illustres cvêqucs d'Occident, saint Augustin entre autres, avaient la même clairvoyance et écrivaient dans le même sens ; aussi s'appliquèrent-ils à prévenir autour d'eux les absurdes écarts où les moines d'Orient étaient tombés. Mais en prenant ce soin , en signalant la démence ou l'hypocrisie à laquelle la vie monastique servait tour à tour de fond, ils travaillèrent incessamment à la propager. C'était pour eux un moyen d'arracher, à la société civile païenne, toujours la même en fait malgré sa conversion apparente, une partie des laïques. Sans entrer dans le clergé, les moines suivaient la même voie, servaient la même influence ; le patronage des évêques ne pouvait leur manquer. Leur eïit-il manqué, leurs progrès ne s'en seraient probablement pas ralentis. Ce n'est à aucune combinaison ecclésiastique , ni même au mouvement et à la direction particulière que le christianisme pouvait imprimer à l'imagination des hommes , que la vie monastique dut son origine. L'état général de la société à cette époque en fut la véritable source. Elle était atteinte de trois vices : l'oisiveté , la corruption et le malheur. Les hommes étaient inoccupés, pervertis et en proie à toutes sortes de misères ; voilà pourquoi il s'en trouva tant qui se firent moines. Un peuple laborieux, honnête, ou heureux, ne serait jamais entré dans cette voie. Quand la nature humaine ne peut se déployer pleinement et avec harmonie , quand l'homme ne peut poursuivre le vrai but de sa destinée , c'est alors que son développement devient excentrique , et que , plutôt que d'accepter sa propre ruine, il se jette à tout risque dans les plus étranges situations. Pour vivre et agir d'une manière régulière, raisonnable, l'humanité a besoin que les faits, au milieu desquels elle vit et agit, soient, dans une certaine mesure, raisonnables, réguliers, que ses facultés trouvent à s'employer, que sa condition ne soit pas trop dure, que le spectacle de la corruption et de l'abaissement général ne révolte pas , ne désole pas les âmes fortes , en qui la moralité ne s'aurait s'engourdir. L'ennui , le dégoût d'une molle perversité , et le besoin de fuir les misères publiques , c'est là ce qui fit les moines d'Orient, bien plutôt que le caractère particulier du christianisme , et les accès de l'exaltation religieuse. Ces mêmes circonstances existaient en Occident; la société italienne, gauloise, africaine, au milieu de ia chute de l'empire et des dévastations des Barbares, était tout aussi malheureuse, tout aussi dépravée, tout aussi oisive que celle de l'Asie Mineure ou de l'Egypte. Les vraies causes de l'extension continuelle de la vie monastique étaient donc les mêmes dans les deux contrées, et devaient y produire les mêmes eflcfs.

Aussi , malgré les diversités que j'ai fait remarquer, la similitude fut-elle grande, et les conseils des plus illustres évêques n'empêchèrent pas que les écarts des moines d'Orient ne trouvassent en Occident des imitateurs. Ni les ermites, ni les reclus, ni aucune des pieuses folies de la vie ascétique, ne manquèrent à la Gaule. Saint Sénoch , Barbare d'origine, retiré dans les environs de Tours, se fit enfermer entre quatre murs si serrés qu'il ne pouvait faire, du bas du corps, aucun mouvement, et vécut plusieurs années dans cette situation , objet de la vénération de la population environnante. Les reclus Caluppa en Auvergne, Patrocle dans le territoire de Langrcs , Hospitius en Provence, ne furent pas tout à fait aussi admirables; cependant leur célébrité était grande comme leurs austérités *. Les Stylites même eurent en Occident des émules ; et le récit que nous en a laissé Grégoire de Tours peint avec tant de vérité et d'intérêt les mœurs de ce temps , que je crois devoir vous le lire tout entier. Grégoire raconte sa propre conversation avec le moine Wulfilaïch, Barbare sans doute, comme l'indique son nom, et qui, le premier en Occident, avait tenté de donner à saint Siméon d'Antioche un rival.

« Je me rendis dans le territoire de Trêves, dit Wulfilaïch » à Grégoire; j'y construisis, de mes propres mains, sur cette » montagne, la petite demeure que vous voyez. J'y trouvai » un simulacre de Diane que les gens du lieu , encore in- » fidèles, adoraient comme une divinité. J'y élevai une » colonne, sur laquelle je me tenais avec de grandes souf- » frances, sans aucune espèce de chaussure; et lorsqu'arri- » vait le temps de l'hiver, j'étais tellement bridé des rigueurs >) de la gelée, que très -souvent elles ont fait tomber les on- B gles de mes pieds, et l'eau glacée pendait à ma barbe en « forme de chandelles; car cette contrée passe pour avoir » souvent des hivers très-froids. » Nous lui demandâmes avec instance de nous dire quelles étaient sa nourriture et sa boisson, et comment il avait renversé le simulacre de la montagne ; il nous dit : « Ma nourriture était un peu de pain et » d'herbe et une petite quantité d'eau. Mais il commença à » accourir vers moi une grande quantité de gens des villages » voisins. Je leur j)rèchais continuellement que Diane n'exi- » stait pas, <jue le simulacre et -les autres objets auxquels ils u pensaient devoir adresser un culte, n'étaient absolument » rien. Je leur répétais aussi que ces cantiques qu'ils avaient » coutume de chanter en buvant, et au milieu de leurs dé- » bauclies, étaient indignes de la divinité, et quTi valait bien » mieux offrir le sacrifice de leurs louanges au Dieu tout- » puissant qui a fait le ciel et la terre. Je priais aussi bien >• souvent le Seigneur qu'il daignât renverser le simulacre et » arracher ces peuples à leurs erreurs. La miséricorde du » Seigneur fléchit ces esprits grossiers, et les disposa, prè- » tant l'oreille à mes paroles, à quitter leurs idoles et à suivre » le Seigneur. J'assemblai quelques-uns d'entre eux, afin de )i pouvoir, avec leursecours, renverser ce simulacre immense >' que je ne pouvais détruire par ma seule force. J'avais déjà » brisé les autres idoles, ce qui était plus facile. Beaucoup se

' Voy. Grégoire de Tours, t. Iir, p. 2.31, 232, 311, dons m,T Collection tics Mémoires relatifs ii l' Histoire de Fronre.

QUATORZIEME LEÇON

» rassemblèrent autour Je la statue de Diane; ils y jetèrent » lies cordes, et commencèrent à la tirer, mais tous leurs » effbrts ne pouvaient parvenir à l'ébranler. Alors je me i> rendis à la basilique, me prosternai à terre, et suppliai « avec larmes la miséricorde divine de détruire, par la puis- » sance du ciel, ce que l'effort terrestre ne pouvait suffire à » renverser. Après mon oraison , je sortis de la basilique, et >. vins retrouver les ouvriers; je pris la corde, et aussitôt que » nous recommençâmes à tirer, dès le premier coup, l'idole « tomba à terre; on la brisa ensuite, et avec des maillets de » fer, on la réduisit en poudre.... Je me disposais à reprendre » ma vie ordinaire, mais les évèques, qui auraient dû me for- » tifier, afin que je pusse continuer plus parfaitement l'ou- » vrage que j'avais commencé, survinrent, et me dirent : — » La voie que tu as choisie n'est pas la voie droite, et toi, » indifjne, tu ne saurais t'éjjaler à Siméon d'Antioche, qui » vécut sur sa colonne. La situation du lieu ne permet pas » d'ailleurs de supporter une pareille souflFrance; descends » plutôt, et habite avec les frères que tu as rassemblés. — A » ces paroles , pour n'être pas accusé du crime de désobéis- » sance envers les évèques, je descendis, et j'allai avec eux, » et pris aussi avec eux le repas. Un jour, l'évèque, m'ayant )) fait venir loin du village, y envoya des ouvriers avec des » haches, des ciseaux et des marteaux, et fit renverser la » colonne sur laquelle j'avais coutume de me tenir. Quand » je revins le lendemain, je trouvai tout détruit; je pleurai » amèrement; mais je ne voulus pas rétablir ce qu'on avait » détruit, de peur qu'on ne m'accusât d'aller contre les or- » dres des évèques; et depuis ce temps, je demeure ici, et » me contente d'habiter avec mes frères ■. »

Tout est également remarquable dans ce récit, et l'énergique dévouement, et l'enthousiasme insensé de l'ermite , et le bon sens, peut-être un peu jaloux , des évèques ; on y reconnaît à la fois l'influence de l'Orient et le caractère propre de l'Occident. Et de même que l'évèque de Trêves réprimait la démence des Stylites, de même saint Augustin poursuivait l'hypocrisie errant sous le manteau monacal :

Le rusé ennemi des hommes, dit-il, a dispersé partout des hypocrite.s sous des traits de moines; ils parcourent les provinces, où personne ne les a envoyés, errant en tous sens, ne s'établissant , ne s'arrétant nulle part. Les uns vendent çà et là des reliques de martyr, si tant est que ce soit des martyrs ; les autres étalent leurs robes et leurs phylactères '.

Je pourrais citer beaucoup d'autres exemples où ce double lait, la ressemblance et la dilTéreiice de l'Orient et de l'Occident, est également empreint. Au milieu de ces tiraillements, à travers ces alternatives de folie et de sagesse, les progrès de l'institut monastique continuaient; le nombre des moines allait toujours croissant ; ils erraient ou se fixaient, remuaient le peuple par leurs prédications, ou l'édifiaient par le spectacle de leur vie. De jour en jour, on les prenait en plus grande admiration et respect : l'idée s'établissait que c'était là la perfec-

« Grcg. de Tour», t. I>i, p. 44U-4i4.

a Saiul Auuusliu,cfe opère monac, c. xxviii.

tion de la conduite chrétienne. On les proposait pour modèles au clergé ; déjà on doimait à quelquesuns l'ordination pour les faire prêtres ou même évèques; et pourtant, c'étaient encore des laïques, conservant une grande liberté, ne faisant point de vœux, ne contractant point d'engagements religieux, toujours distincts du clergé, souvent même attentifs à s'en séparer :

C'est l'ancien avis des Pères, dit Cassien , avis qui persiste toujours, qu'un moine doit, à tout prix, fuir les évèques et les femmes ; car ni les femmes, ni les évèques ne permettent au moine qu'ils ont une fois engagé dans leur familiarité , de se reposer en paix dans sa cellule, ni d'attacher ses yeux sur la doctrine pure et céleste, en contemplant les choses saintes 3.

Tant de liberté et de puissance, une action si forte sur les peuples et une telle absence de formes générales, d'organisation régulière, ne pouvaient manquer de donner lieu à de grands désordres. La nécessité d'y mettre un terme, de rassembler sous un gouvernement commun , sous une même discipline, ces missionnaires, ces solitaires, ces reclus, ces cœnobites, chaque jour plus nombreux, et qui n'étaient ni du peuple , ni du clergé , se faisait fortement sentir.

Vers la fin du v siècle, en 480. naquit en Italie, à Nursia, dans le duché de Spolète, d'une famille riche et considérable, l'homme destiné à résoudre ce problème et à donner aux moines d'Occident la règle générale qu'ils attendaient ; je parle de saint Benoit. A l'âge de douze ans . il fut envoyé à Rome pour y faire ses études. C'était le moment de la chute de l'empire et des grands troubles de l'Italie ; les Ilérules et les Ostrogoths s'en disputaient la possession ; Théodoric en chassait Odoacre; Rome était sans cesse prise, reprise, menacée. En 494, Benoit, à peine âgé de quatorze ans, en sortit avec Cyrilla, sa nourrice; et, peu après, on le trouve ermite au fond d'une caverne, à Subiaco, dans la campagne de Rome. Pourquoi cet enfant s'y relira, comment il y vécut , on n'en sait rien , car sa légende seule le raconte, et place à chaque pas une merveille morale, ou un miracle proprement dit. Quoi qu'il en soit, au bout d'un certain temps, la vie que menait Benoit, sa jeunesse, ses austérités, attirèrent les pâtres des environs; il les prêcha; et la puissance de sa parole , l'autorité de son exemple, le concours toujo.urs plus nombreux des auditeurs, le rendirent bientôt célèbre. En lîiO, des moines voisins, réunis à A'icovaro, voulurent l'avoir pour chef; il s'y refusa d'abord . disant aux moines que leur conduite était désordonnée, qu'on

3 Cassien, de inslil. canob.. \i, 17

iioO

se livrait dans leur maison à toutes sortes d'excès, qu'il en entreprendrait la réforme et les soumettrait à une règle très-dure. Ils persistèrent, et Benoit devint abbé de Vicovaro.

Il entreprit en effet, avec une invincible énergie, la reforme qu'il avait annoncée ; et , comme il l'avait prévu, les moines se lassèrent bientôt du réformateur. La lutte entre eux et lui devint si violente qu'ils essayèrent de l'empoisonner dans le calice. Il s'en aperçut par un miracle, dit sa légende, quitta le monastère, et reprit, à Subiaco, sa vie d'ermite.

Sa renommée s'était répandue au loin; non plus seulement des pâtres, mais des laïques de toute condition, des moines errants, se rassemblèrent pour vivre près de lui. Equitius etTertullus, nobles romains, lui envoyèrent leurs fils, Maur et Placide, Maur âgé de douze ans. Placide tout enfant. Il fonda, autour de sa caverne, des monastères. En 5520, il en avait, à ce qu'il paraît, déjà fondé douze, composés chacun de douze moines, et dans lesquels il commençait à essayer les idées et les institutions par lesquelles , à son avis , la vie monastique devait être réglée.

Mais le même esprit d'insubordination et de jalousie qui l'avait chassé du monastère de Vicovaro se manifesta bientôt dans ceux qu'il venait luimême de fonder. Un moine nommé Florentius lui suscita des ennemis, lui tendit des embûches. Benoît s'irrita , renonça une seconde fois à la lutte , et, emmenant quelques-uns de ses disciples, entre autres Maur et Placide , se retira , en Î528 , sur les frontières des Abruzzes et de la terre de Labour, auprès de Cassino.

Il trouva là ce que l'ermite Wulfilaïch , dont je viens de vous lire l'histoire, avait trouvé près de Trêves, le paganisme encore vivant, et le temple et la statue d'Apollon debout sur le mont Cassin , colline qui domine la ville. Benoît renversa le temple et la statue , extirpa le paganisme , rassembla de nombreux disciples , et fonda un nouveau monastère.

Ce fut dans celui-ci , où il demeura et domina jusqu'à la fin de sa vie , qu'il appliqua enfin dans son ensemble, et publia sa Règle de la vie monastique. Elle devint bientôt, personne ne l'ignore, la loi générale et presque unique des moines d'Occident. C'est par la règle de saint Benoît que l'institut monastique occidental a été réformé et qu'il a reçu sa forme définitive. Arrêtons-nous donc ici, et examinonsavec quelque soin ce petit code d'une société qui a joué dans l'histoire de l'Europe un rôle si important.

L'auteur commence par exposer en fait l'étal dos moines occidentaux à cette époque , c'est-à-dire au commencement du vi" siècle :

Il est notoire, dit -il, qu'il y a quatre espèces île moines . premièrement les cénobites, ceux qui vivent dans un monastère, combattant sous une règle ou un abbé. Le second genre est celui des anachorètes, c'est-à-dire ermites; ce sont ceux qui, non par une ferveur de novice, mais instruits par uue longue épreuve de la vie monastique, ont déjà appris, au grand profit de beaucoup de gens, à combattre le diable, et qui, bien préparés, sortent seuls de l'armée de leurs frères pour aller livrer un combat singulier... La troisième sorte de moines est celle des saraha'ites , qui , n'étant éprouvés par aucune règle, ni par les leçons de l'expérience, comme Tor est éprouvé dans la fournaise, et semblables plutôt à la molle nature du plomb, gardent, par leurs œuvres, fidélité au siècle, et mentent à Dieu par leur tonsure. On rencontre ceuxci au nombre de deux, trois ou plusieurs, sans pasteur, ne s'occupant pas des brebis du Seigneur, mais de leurs propres troupeaux : ils ont pour loi leur désir; ce qu'ils pensent ou

ce qu'ils préfèrent, ils le disent saint; ce qui ne leur plaît ■ pas, ils trouvent que ce n'est pas permis. La quatrième es- m

pèce est celle des moines qu"on nomme gyrovagues, qui, pendant toute leur vie, habitent trois ou quatre jours diverses cellules dans diverses provinces, toujours errants et jamais stables , obéissant à leurs voluptés et aux débauches de la gourmandise, et en toutes choses pires que les sarabaïles. !l vaut mieux se taire que de parler de leur misérable façon de vivre; les passant donc sous silence, venons, avec l'aide de Dieu, à régler la très-forte association des Cénobites.

Les ftiits ainsi établis, la règle de saint Benoît se divise en 73 chapitres, savoir :

9 chapitres sur les devoirs moraux et généraux des frères;

13 sur les devoirs religieux et les offices;

29 sur la discipline, les fautes, les peines, etc. ;

10 sur le gouvernement et l'administration intérieure ;

12 sur divers sujets, comme les hôtes , les frères en voyage, etc.

C'est-à-dire, 1" neuf chapitres de code moral; 2° treize de code religieux; 3° vingt -neuf de code pénal ou de discipline ; 4" dix de code politique ; b" douze sur divers sujets.

Reprenons chacun de ces petits codes, et voyons quels principes y dominent, quels furent le sens et la portée de la réforme qu'accomplit leur auteur.

1° Quant aux devoirs moraux et généraux des moines , les points sur lesquels repose toute la règle de saint Benoit sont l'abnégation de soi-même, l'obéissance et le travail. Quelques-uns des moines d'Orient avaient bien essayé d'introduire le travail dans leur vie ; mais la tentative n'avait jamais été générale ni suivie. Ce fut la grande révolution que fit saint Benoît dans l'institut monastique; il y introduisit surtout le travail manuel, l'agriculture. Les moines bénédictins ont été les défricheurs de l'Europe ; ils l'ont défrichée en grand, en associant l'agriculture à la prédication. Une colonie, un essaim de moines, peu nombreux d'abord, se transportaient dans les lieux incultes, ou à peu

OUATORZIÈME LEÇON.

près, souvent au milieu d'une population encore païenne, en Germanie, par exemple, en Bretagne; et là . missionnaires et laboureurs à la fois , ils accomplissaient leur double tâche, souvent avec autant de péril que de fatigue. Voici comment saint Benoit règle l'emploi de la journée dans ses monastères : vous verrez que le travail y tient une grande place :

L'oisiveté est Tennemie de l'âme, et par conséquent les frères doivent, à certains moments, s'occuper au travail des mains; dans d'autres, à de saintes lectures. Nous croyons devoir régler cela ainsi. Depuis Pâques jusqu'aux Kalendes d'octobre, en sortant le matin de Prime, ils travailleront, presque jusqu'à la quatrième heure, à ce qui sera nécessaire : de la quatrième heure presque près de la sixième, ils vaqueront à la lecture. Après la sixième heure , sortant de table, ils se reposeront dans leurs lits sans bruit, ou si quelqu'un veut lire , qu'il lise, mais de manière à ne gêner personne; et que None soit dit au milieu de la huitième heure. Qu'ils travaillent ensuite jusqu'à Vêpres à ce qui sera à faire. Et si la pauvreté du lieu, la nécessité ou la récolte des fruits les tient constamment occupés, qu'ils ne s'en affligent point, car ils sont vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs mains, ainsi qu'ont fait nos pères et les apôtres; mais que toutes choses soient faites avec mesure , à cause des faibles.

Depuis les Kalendes d'octobre jusqu'au commencement du Carême , qu'ils vaquent à la lecture jusqu'à la deuxième heure; qu'à la deuxième, on chante Tierce, et que jusqu'à None tous travaillent à ce qui leur sera enjoint; qu'au premier coup de None tous quittent l'ouvrage et soient prêts pour le moment où on sonnera le second coup. Après la réfection, qu'ils lisent ou récitent des psaumes.

Dans les jours du Carême, qu'ils lisent depuis le matin jusqu'à la troisième heure, et qu'ils travaillent ensuite suivant qu'il leur sera ordonné jusqu'à la dixième heure. Dans ces jours de Carême, tous recevront, de la bibliothèque, des livres qu'ils liront de suite et entièrement. Ces livres doivent être donnés au commencement du Carême. Surtout qu'on choisisse un ou deux anciens pour parcourir le monastère aux heures où les frères sont occupés à la lecture, et qu'ils voient s'ils ne trouveront pas quelque frère négligent qui se livre au repos ou à la conversation, ne soit point appliqué à lire, et qui non-seulement soit inutile à soi-même, mais encore détourne les autres. Si l'on en trouve un de la sorte, qu'il soit repris une ou deux fois ; s'il ne s'amende pas , qu'il soit soumis à la correction de la règle, de façon à intimider les autres. Que le dimanche tous vaquent à la lecture, excepté ceux qui sont choisis pour diverses fonctions. Si quelqu'un est négligent et paresseux de telle sorte qu'il ne veuille ou ne puisse méditer ni lire, qu'on lui enjoigne un travail, pour qu'il ne reste pas sans rien faire. Quant aux frères infirmes ou délicats, qu'on leur impose un ouvrage ou un emploi tels qu'ils ne soient ni oisifs , ni accablés par la rigueur du travail.... Leur faiblesse doit être prise en considération par l'abbé '.

Avec le travail , saint Benoit prescrit l'obéissance passive des moines à leur supérieur, règle moins nouvelle, et qui prévalait aussi chez les moines d'Orient, mais qu'il a rédigée d'une manière beaucoup plus expresse, et e« en développant plus ri-

' Rcg. S. Bcncd., 0. xi.viii.

goureusement les conséquences. Il est impossible , messieurs, en étudiant l'histoire de la civilisation européenne, de ne pas s'étonner du rôle qu'y a joué celte idée , et de n'en pas chercher curieusement l'origine. L'Europe ne l'a reçue, à coup sur, ni de la Grèce , ni de l'ancienne Rome, ni des Germains, ni du christianisme proprement dit. Elle commence à paraître sous l'empire Romain, et sort du culte de la 3Iajesté impériale. Mais c'est dans l'institut monastique qu'elle a vraiment grandi et s'est développée; c'est de là qu'elle est partie pour se répandre dans la civilisation moderne. C'est là le fatal présent que les moines ont fait à l'Europe, et qui a si longtemps altéré ou énervé ses vertus mêmes. Ce principe revient sans cesse dans la règle de saint Benoit : plusieurs chapitres intitulés, de obedientia , de Immilitate , etc., l'énoncent et le commentent avec détail. En voici deux qui vous montreront jusqu'oïl la rigueur de l'application était poussée. Le chapitre Lxviii. intitulé: Si quelque chose d'impossible est ordonné à un frère, est ainsi conçu :

Si par hasard quelque chose de difficile ou d'impossible est ordonné à un frère, qu'il reçoive en toute douceur et obéissance le commandement qui le lui ordonne. Que s'il voit que la chose passe tout à fait la mesure de ses forces, qu'il expose convenablement et patiemment la raison de l'impossibilité à celui qui est au-dessus de lui , ne s'enflant pas d'orgueil, ne résistant pas, ne contredisant pas. Que si, après son observation, le prieur persiste dans son avis et son commandement, que le disciple sache qu'il en doit être ainsi , et que, se confiant en l'aide de Dieu, il obéisse.

Le chapitre lxix a pour titre : que, dans le monastère, nul n'ose en défendre un autre, et porte :

Il faut prendre bien garde que dans aucune occasion, un moine n'ose dans le monastère en défendre un autre, ou pour ainsi dire le protéger, même quand ils seraient unis par le lien du sang, et qu'en aucune manière cela ne soit osé par les moines, parce qu'il en peut résulter de graves occasions de scandale. Si quelqu'un transgresse ceci, qu'il en soit sévèrement repris.

L'abnégation de soi-même est la conséquence naturelle de l'obéissance passive. (>uiconque est tenu d'obéir absolument, et en toute occasion, n'est pas; toute personnalité lui est ravie. Aussi la règle de saint Benoit établit-elle formellement l'interdiction de toute propriété comme de toute volonté personnelle :

Il faut surtout extirper du monastère, et jusqu'à la racine, ce vice que quelqu'un possède (jucique chose en propre. Que personne n'ose rien donner ni recevoir sans l'ordre de l'abbé, ni rien avoir en propre, aucune chose, ni un livre, ni des tablettes, ni un stylet, ni quoi que ce soit, car il ne leur est pas même permis d'avoir on leur propre puissance leur corps et leur volonté '.

L'individualité peut-elle être plus complètement abolie?

2" Je ne vous arrêterai pas sur les treize chapitres qui règlent le culte et les oflices religieux; ils ne donnent lieu à aucune observation importante.

3" Ceux qui traitent de la discipline et de la pénalité appellent au contraire toute notre attention. C'est là que parait le plus considérable peut-être des changements apportés par saint Benoît dans l'institut monastique, l'introduction des vœux solennels, perpétuels. Jusque-là, bien que l'entrée dans un monastère fit présumer l'intention d'y rester, bien que le moine contractât une sorte d'obligation morale qui tendait à prendre de jour en jour plus de fixité, cependant aucun vœu, aucun engagement formel n'était encore prononcé. Ce fut saint Benoit qui les introduisit et en lit la base de la vie monastique, dont le caractère primitif disparut ainsi complètement. L'exaltation et la liberté , tel était ce caractère; les vœux perpétuels, qui ne pouvaient tarder à être placés sous la garde de la puissance publique, y substituèrent une loi, une institution :

Que celui qui doit être reçu, dit la règle de saint Benoît, promette dans l'oratoire, devant Dieu et ses saints, la perpétuité de son séjour, la réforme de ses mœurs et l'obéissance.... Qu'il fasse un acte de cette promesse, au nom des saints dont les reliques sont déposées là, et de l'abbé présent. Qu'il écrive cet acte de sa main; ou, s'il ne sait écrire, qu'un autre, à sa demande, l'écrive pour lui ; et que le novice y fasse une croix, et pose de sa main l'acte sur l'autel '.

Le mot de novice vous révèle une autre innovation : un noviciat était en effet la conséquence naturelle de la perpétuité des vœux ; et saint Benoit, qui joignait à une imagination exaltée et à un caractère ardent, beaucoup de bon sens et de sagacité pratique, ne manqua pas de le prescrire. La durée en était de plus d'un an; on lisait, à plusieurs reprises, la règle tout entière au novice, en lui disant : » Voilà la loi sous laquelle tu veux com- )> battre ; si tu peux l'observer, entre ; si tu ne le » peux, va en liberté. » A tout prendre, les conditions et les formes de l'épreuve sont évidemment conçues dans un esprit de sincérité , et avec l'intention de se bien assurer que la volonté du récipiendaire soit réelle et forte.

4" Quant au code politique, au gouvernement même des monastères, la règle de saint Benoît offre un singulier mélange de despotisme et de liberté. L'obéissance passive en est, vous venez de le voir, le principe fondamental : en même temps le gouvernement est électif; l'abbé est toujours choisi par les frères. Ce choix une fois fait, ils perdent toute

liberté, ils tombent sous la domination absolue de leur supérieur, mais du supérieur qu'ils ont élu, et de celui-là seul.

Il y a plus : en imposant aux moines l'obéissance, la règle ordonne à l'abbé de les consulter. Le chapitre III, intitulé : qu'il faut prendre l'avis des frères , porte expressément :

Toutes les fois que quelque chose d'important doit avoir lieu dans le monastère, que l'abbé convoque toute la congrégation, et dise de quoi il s'agit, et qu'après avoir entendu l'avis des frères, il y pense à part soi, et fasse ce qu'il jugera le plus convenable. IVous disons d'appeler tous les frères au conseil, parce que Dieu révèle souvent au plus jeune ce qui vaut le mieux. Que les frères donnent leur avis en toute soumission, et qu'ils ne se hasardent pas à le défendre avec opiniâtreté : que la chose dépende de la volonté de l'abbé , et que tous obéissent à ce qu'il a jugé salutaire. Mais de même qu'il convient aux disciples d'obéir au maître, de même il convient à celui-ci de régler toutes choses avec prudence et justice. Que la règle soit suivie en tout, et que nul n'ose s'en écarter en rien....

Si de petites choses sont à faire dans l'intérieur du monastère, qu'on prenne seulement l'avis des anciens, ainsi qu'il est écrit : fais toutes choses avec conseil, el lune te repentiras pas de les avoir faites.

Ainsi coexistent, dans ce singulier gouvernement, l'élection, la délibération, et le pouvoir absolu.

go Les chapitres qui traitent de sujets divers n'ont rien de bien remarquable, sinon un caractère de bon sens et de douceur qui éclate du reste dans beaucoup d'autres parties de la règle , et dont il est impossible de n'être pas frappé. La pensée morale et la discipline générale en sont sévères ; mais dans le détail de la vie, elle est humaine et modérée; plus humaine, plus modérée que les lois romaines , que les lois barbares , que les mœurs générales du temps; et je ne doute pas que les frères , renfermés dans l'intérieur d'un monastère, n'y fussent gouvernés par une autorité , à tout prendre , plus raisonnable et d'une manière moins dure qu'ils ne l'eussent été dans la société civile.

Saint Benoit était si préoccupé de la nécessité d'une règle douce et modérée, que la préface qu'il y a jointe finit en ces termes :

Nous voulons donc instituer une école du service du Seigneur, et nous espérons n'avoir mis dans cette institution rien d'âpre ni de pénible; mais si, d'après le conseil de l'équité, il s'y trouve, pour la correction des vices et le maintien de la charité, quelque chose d'un peu trop rude, ne va pas, efifrayé de cela, fuir la voie du salut; à son commencement elle est toujours étroite; mais, par le progrès de la vie régulière et de la foi, le cœur se dilate et on court avec une douceur ineffable dans la voie des commandements de Dieu.

Ce fut en 528 que saint Benoît donna sa règle : en 343, époque de sa mort, elle était déjà répandue dans toutes les parties de l'Europe. Saint Placide

OUINZIEME LEÇON.

Tavait portée en Sicile ; d'autres en Espagne. Saint Maur, disciple chéri de saint Benoit, l'introduisit en France. A la demande d'Innocent, évéque du Mans, il partit du monastère du Mont-Cassin, à la fin de l'année S42, pendant que saint Benoit vivait encore : lorsqu'il arriva à Orléans, en 543, saint Benoît ne vivait déjà plus; mais l'institution n'en suivit pas moins son cours. Le premier monastère fondé par saint Maur fut celui de Glanfcuil, en Anjou, ou St.-3Iaur sur Loire. A la fin du vi^ siècle, la plupart des monastères de France avaient adopté la même règle; elle était devenue la discipline générale de l'ordre monastique, si bien que, vers la fin

du viii" siècle, Charlemagne faisait demander, dans les diverses parties de son empire , s'il y existait d'autres moines que ceux de l'ordre de saint Benoit. Nous n'avons encore étudié, messieurs, que la moitié, pour ainsi dire, des révolutions de l'institut monastique à cette époque, ses révolutions intérieures, les changements survenus dans le régime et la législation des monastères. Il nous reste à examiner leurs révolutions extérieures, leurs rapports d'une part avec l'État, de l'autre avec le clergé, leur situation dans la société civile et dans la société ecclésiastique. Ce sera l'objet de notre prochaine réunion.

QUINZIÈME LEÇON

Des rapports des moines avec le clergé du iv« au viiu- siècle. — Leur indépendance primitive. — Son origine. — Causes de son déclin. — l» A mesure que le nombre et le pouvoir des moines augmentent, les évoques étendent sur eux leur juridiction.

— Canons des conciles. — 2" Les moines demandent et obtiennent des privilèges. — 3» Ils aspirent à entrer dans le clergé.

— Dissidence et lutte à ce sujet parmi les moines eux-mêmes. • — Les évèques repoussent d'abord cette prétention. — Ils y cèdent. — En entrant dans le clergé, les moines perdent leur indépendance. • — Tyrannie des évoques sur les monastères.

— Résistances des moines. — Chartes concédées par les évèques à quelques monastères. — Les moines recourent à la protection des rois, à ceUe des papes.— Caractère et limites de cette intervention. — Similitude de la lutte des monastères contre les évèques, et de celle des communes contre les seigneurs féodaux.

. Messieurs ,

Nous avons étudié le régime intérieur des monastères du iv au viii" siècle; occupons -nous aujourd'hui de leur situation extérieure, dans l'Eglise en général, de leurs rapports avec le clergé.

De même qu'on s'est trompé sur l'état et le régime intérieur des monastères, en oubliant le caractère primitif des moines, laïques d'abord et non ecclésiastiques, de même on s'est beaucoup trompé sur leur situation dans l'Eglise , en oubliant leur caractère également primitif, qui était la liberté, l'indépendance.

La fondation d'un grand nombre de monastères appartient à une époque où les moines étaient déjà, et depuis longtemps , incorpores dans le clergé ; beaucoup ont été fondés par un patron, laïque ou ecclésiastique, tantôt un évèquc, lantùt un roi ou un grand seigneur; et on les voit, dès leur origine, soumis à une autorité à laquelle ils doivent leur existence. On a supposé qu'il en avait toujours été

ainsi , que tous les monastères avaient été la création de quelque volonté étrangère et supérieure à celle de la congrégation elle-même, et qui l'avait plus ou moins retenue sous son empire. C'est méconnaître complètement la situation primitive de ces établissements et le véritable mode de leur formation.

Les premiers monastères n'ont été fondés par personne, ils se sont fondés eux-mêmes. Ils n'ont point été, comme plus tard, une œuvre pie de quelque homme riche et puissant qui se soit empressé de faire bâtir un édifice, d'y atljoindre une église, de le doter et d'y appeler d'autres hommes pour qu'ils y menassent une vie religieuse. Les associations monastiques se sont formées spontanément, entre égaux, par l'élan des âmes, et sans autre but que d'y satisfaire. Les moines ont précédé le monastère, ses édiiices, son église, sa dotation ; ils se sont réunis, chacun par sa volonté et pour son compte, sans dépendre de personne au dehors, aussi libres que désintéressés.

En se réunissant, ils se trouvèrent naturellement placés , dans tout ce qui tenait aux mœurs , aux croyances, aux pratiques religieuses, sous la surveillance des évèques. Le clergé séculier existait avant les monastères j il était organisé , il avait des droits, une autorité reconnue; les moines y furent soumis comme les autres chrétiens. La vie morale et religieuse de tous les fidèles était l'objet de l'inspection et de la censure épiscopale; celle des moines fut dans le môme cas : l'évèque n'était investi à leur égard d'aucune juridiction , d'aucune autorité particulière; ils rentraient dans la condition générale des laïques, et vivaient du reste dans une grande indépendance, élisant leurs supérieurs, administrant les biens qu'ils possédaient en commun, sans aucune obligation , sans aucune charge envers personne, se gouvernant eux-mêmes, en un mot, comme il leur convenait.

Leur indépendance et l'analogie de leur situation avec celle des autres laïques était telle que, par exemple , ils n'avaient point d'église particulière , point d'église attachée à leur monastère, point de prêtre qui célébrât, pour eux spécialement, le service divin; ils allaient à l'église de la cité ou de la paroisse voisine, comme tous les fidèles, réunis à la masse de la population.

C'est là l'état primitif des monastères, le point de départ de leurs rapports avec le clergé. Ils n'y demeurèrent pas longtemps : plusieurs causes concoururent bientôt pour altérer leur indépendance et les lier plus intimement à la corporation ecclésiastique. Essayons de les reconnaître et de marquer les divers degrés de la transition.

Le nombre et la puissance des moines allaient toujours croissant; quand je dis puissance, c'est iniluencc que je veux dire, action morale sur le public , car de la puissance proprement dite , de la puissance légale, constituée, les moines n'en avaient point ; mais leur influence était de jour en jour plus visible et plus forte. Ils attiraient, à ce litre seul, de la part des évèques, une surveillance plus assidue, plus attentive. Le clergé comprit trèspromptenient qu'il avait là , ou de redoutables rivaux , ou d'utiles instruments. Il s'appliqua donc de très-bonne heure à les contenir et à s'en emparer. L'histoire ecclésiastique du v" siècle atteste les efforts continuels des évèques pour étendre et constituer leur juridiction sur les moines. La surveillance générale qu'ils étaient en droit d'exercer sur tous les fidèles , leur en fournissait mille occasions et mille moyens. La liberté même dont jouissaient les moines s'y prêtait, car elle donnait lieu

< Conc. de Clialcodoinc en 4)1, > Conc. T.V11I.

à beaucoup de désordres ; et l'autorité épiscopale était, de toutes, la plus naturellement appelée à intervenir pour les réprimer. Elle intervint donc, et les actes des conciles du v« siècle abondent en canons qui n'ont d'autre objet que d'affirmer et d'établir la juridiction des évèques sur les monastères. Le plus fondamental est un canon du concile œcuménique tenu à Chalcédoine en 4S51 , et qui porte :

Que ceux qui ont sincèrement et réellement embrassé la vie solitaire soient lionorés comme il convient; mais comme quelques-uns, sous l'apparence et le nom de moines, troublent les affaires civiles et ecclésiastiques , parcourant au hasard les villes, et tentant même d'instituer à eux seuls des monastères, il a plu que personne ne pût bàlir ni fonder un monastère ou un oratoire sans l'aveu de l'évèque de la cité. Que les moines, dans chaque cité ou campa{;ne, soient soumis à l'évèque, se plaisent au repos, ne s'appliquent qu'aux jeûnes et à l'oraison, et demeurent dans le lieu où ils ont renoncé au siècle. Qu'ils ne se mêlent point des affaires ecclésiastiques et civiles, ne s'embarrassent de rien au dehors et ne quittent pas leurs monastères, à moins que, pour quelque œuvre nécessaire, cela ne soit ordonné par l'évèque de la cité '.

Ce texte prouve que, jusque-là, la plupart des monastères se fondaient librement, par la seule volonté des moines eux-mêmes; mais ce fait est déjà considéré comme un abus , et l'autorisation de l'évèque est formellement exigée. Sa nécessité devint loi en effet , et je lis dans les canons du concile d'Agde , tenu en 306 :

Nous défendons qu'il soit institué de nouveaux monastères sans la connaissance de l'évèque ^.

En 311, le concile d'Orléans ordonne :

Que les abbés, selon l'humilité qui convient à la vie religieuse, soient soumis à la puissance des évèques; et, s'ils font quelque chose contre la règle, qu'ils soient repris par les évèques ; et qu'étant convoqués, ils se réunissent une fois l'an dans le lieu que l'évèque aura choisi ^.

Ici l'évèque va plus loin , il se fait le ministre de la règle dans l'intérieur même des monastères; ce n'est pas de lui qu'ils la tiennent; il n'a pas été le pouvoir législatif monastique ; mais il prend le droit d'y surveiller l'exécution des lois.

Le même concile ajoute :

Qu'aucun moine, abandonnant, par ambition ou vanité, la congrégation du monastère, n'ose se construire une cellule à part sans la permission de l'évèque, ou l'aveu de son abbé 1.

Nouveau progrès de l'autorité épiscopale : les er-

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