HISTOIRE DE LA MÉDECINE DEPUIS L'ANTIQUITÉ JUSQU’A NOS JOURS
Maintenant que vous savez ce que nous entendons par dynamisme en général, jetons un regard en arrière, avant de traiter la question physiologique, c’est-à-dire du dynamisme vital, et nous verrons à travers les âges par quelle
succession, d’idées la médecine est arrivée jusqu’à cette conception.
Mon intention n’est pas, croyez-le bien, de vous faire l’histoire complète de la médecine, j’irais au-delà de la tâche que je me suis imposée ; je veux et tiens à vous faire comprendre le lien qui enchaîne, sinon la doctrine homœopathique, du moins notre époque à celle qui l’ont précédée.
Je serai aussi court que possible :
De tout temps, messieurs, la philosophie et la médecine se sont flattées de se soutenir l’une et l’autre, au point qu’en citant un nom médical, c’est faire l’histoire philosophique d’un siècle, et, vice versâ.
Par la nature des problèmes qu’elles doivent examiner, la manière dont elles les examinent, et le but vers lequel
elles tendent, la médecine et la philosophie se prêteront toujours un mutuel appui.
Ce rapprochement, cet accord parfait, cette liaison si intime viennent de deux choses : la première , c’est que dans le principe la science médicale et la science philosophique ne faisaient qu’une; la deuxième, c’est que plus tard quand une scission s’opéra entre ces deux branches des connaissances humaines, elle ne fut que fictive; car, les progrès de l’une dépendaient des progrès de l’autre, et c'est ainsi que se créèrent toutes les écoles théologiques ou métaphysiques , animistes, spiritualistes , vitalistes , matérialistes, etc., etc.
La médecine, messieurs, est aussi vieille que le monde, elle date du premier soulagement cherché àla douleur. L’homme soucieux de sa vie, de sa santé même a dû, une fois qu’il s’est trouvé en face de l’univers, se créer les moyens propres à se rendre l’existence aussi douce , aussi agréable que possible; tout nous indique qu’il est l’être le plus parfait de la création, du moins de ce qui existe sur notre globe, car nous ne pouvons établir de comparaisons avec l’inconnu.
Remontons aux temps les plus reculés, et nous trouverons qu’en Egypte, qu’en Perse, que dans la Grèce et dans l’Inde la médecine était déjà en très-grand honneur.
Dans toute l’Asie-Mineurc, alors que naquit en souveraine la mythologie, les Grecs en vinrent à diviniser les hommes qui se consacraient spécialement aux soins des malades. C’est ainsi qu’après Mé lampe et Chiron qui furent les premiers parmi les Grecs à s’illustrer dans la pratique de la médecine, c’est ainsi dis-je, qu’ Asclépios ou Esculape, disciple du centaure Chiron et la souche des Asclépiades, dcxlnUedieu de la médecine , et à ce titre présidait à la santé. Inutile de rappeler qu’on avait élevé à ce dieu des temples à Cos , à lihodes, à Pergame , à Epidaure et à Guide. A la même
époque brillaient do tout leur éclat les mythes d’iris et d’Osiris (divinités égyptiennes), de Bacchus , de Zoroastre et d'AppoUon.
Dans ces temps reculés, la médecine était alors le partage des prêtres et cultivée ainsi que la politique et la morale dans le mystère des temples , qui étaient des sanctuaires dans lesquels il n’était pas permis aux profanes d’entrer. Ecrasés sous le double joug de la puissance spirituelle et temporelle, ces peuples furent dans l’impossibilité de s’instruire et de travailler à leur bonheur et à leur santé. Ils n’avaient pas alors d’autre morale, ni d’autre médecine que celles que leurs législateurs et leurs prêtres faisaient descendre des régions inconnues de l’Empyrée.
Ils ne parlèrent que par des allégories, des emblèmes, des énigmes, des oracles ambigus, moyens très-propres à exciter la curiosité, à faire travailler l’imagination, et surtout à inspirer au vulgaire étonné, un saint respect pour des hommes que l’on crut instruits par le ciel, capables d’y lire les destinées de la terre, et qui sc donnaient hardiment pour les organes de la divinité. Si, quelquefois, ils tirent des découvertes utiles, ils eurent toujours soin de leur donner un ton énigmatique et de les envelopper des ombres du mystère. Ainsi, on portait les malades dans les temples, on les entourait d’encens et de fumigations, on était sensé interpréter leurs songes, enfin, à l’exemple des Egyptiens, on exposait des tables votives sur lesquelles étaient inscrits le nom du malade, la maladie et les remèdes qui avaient contribué à la guérison. Telles furent les premières traces de la médecine scientifique et traditionnelle !
Consultez Homère lui- même et vous trouverez les noms de deux chirurgiens, Podalyre et Machaon, qui faisaient usage de certains remèdes, la mélisse par exemple, en application sur les plaies.
Ces Egyptiens paraissaient môme connaître les vertus de la scylle et du fer contre certaines hydropisies.
Chez les Grecs moins reculés, les Périodentes , les Gymnasiarques et les Aliptes, employèrent le garou, l’euphorbe, a scammonnée, la coloquinte et la bryone.
Malheureusement tous ces hommes qui avaient la prétention d’exercer la médecine, n’étaient que dos visionnaires et des fanatiques, qui agissaient et parlaient suivant les impulsions ou les transports de leurs passions dominantes, et qui s’imaginaient cependant que c’était par l’esprit de leur divinité qu’ils agissaient et qu’ils parlaient; ou bien c’était des imposteurs qui contrefaisaient les prophètes, et qui, pour tromper plus facilement les ignorants et les simples, se vantaient d’agir et de parler par l’esprit d’une divinité quelconque. Ces prêtres médecins savaient tirer un habile parti de la crédulité des peuples et augmenter ainsi l’influence de leur ministère. Selon eux, les maladies devaient être attribuées à la colère divine, aux châtiments des dieux, à la malice des esprits méchants, an moins avaient-ils la malice de le dire. Delà prirent naissance les offrandes, les prières, les conjurations, les exorcismes, que souvent la cupidité prolongea et soutint jusqu’à ce que l’esprit humain, plus éclairé et plus hardi, osa s’affranchir de ces abus, en commençant à réfléchir et à analyser.
N’est-il pas curieux que ce fut toujours du ciel que vinrent les fers dont on se servit pour enchaîner les esprits chez tous les peuples? Aujourd’hui même encore, pourquoi le mahométan est-il partout esclave? C’est que son prophète le subjugua au nom d’une divinité empruntée au judaïsme, au chritianisme et à l’ancienne religion d’Arabie, comme avant lui Moïse avait dompté les juifs. Dans toutes les parties de la terre, nous voyons que les premiers législateurs furent les premiers souverains, les pre-
miers savants , les premiers médecins et les premiers prêtres des sauvages auxquels ils donnèrent des lois.
Le christianisme lui- même, que l’on peut regarder comme le judaïsme réformé, ne s’est insinué chez les nations sauvages et libres de l’Europe, qu’en faisant entrevoir à leurs chefs que ses principes religieux favorisaient leur pouvoir absolu. C’est alors que l’on voit ces Princes barbares adopter un système si favorable à leur ambition, et mettre tout en œuvre pour le faire embrasser à leurs sujets.
Mais laissons de côté ces considérations: je vous disais donc qu’en Égypte, qu’en Perse , que dans l 'Incle et que dans la Grèce, la médecine était lepartage exclusif des prêtres, c'est assez dire qu’elle n’existait pas comme science. Moïse, qui ne fut qu’un prêtre égyptien schismatique, nous donne dans le Lévitique et les Nombres, quelques prescriptions individuelles qui ne s’adressaient qu’au peuple juif et surtout au pays qu’il habitait. Ce sont ces préceptes hygiéniques et thérapeutiques qui lui ont valu le titre de premier médecin et de premier législateur. Ses ouvrages étaient du reste les seuls codes auxquels devait obéir le peuple égyptien. C’est ainsi que Moïse donnait des règles diététiques concernant les femmes enceintes et la circoncision, et qu’il défendait aux Hébreux de manger de la viande de porc: cette défense provenait, d’une part:
De ce qu’il avait jugé nécessaire, dans certaines circonstances de la vie, S’opposer un frein à l’activité vitale qui, sans cette mesure disciplinaire, se trouvant exagérée par une nourriture trop forte, se serait laissé aller à tous les écarts. Telle a été l’origine de ces restrictions imposées par des rites religieux à l’alimentation trop animalisèe, pendant certaines périodes de l’année (les jours de maigre, le jeûne, etc.).
Comme certains penchants propres tout établissement
de ce genre peuvent imprimer au système nerveux les secousses convulsives les plus graves, au point de tomber dans des crises terribles et de faire craindre pour la vie; au lieu de chercher à équilibrer et à régulariser l’activité vitale, au moment où l'organisme est en plein développement, en donnant satisfaction aux véritables besoins , on préfère par ces règles imposées aux maisons religieuses, anéantir, réduire, étouffer môme la force vitale (véritable homicide), afin de n’avoir pas à redouter d’exubérance vitale possible.
Cette défense de manger de la viande de porc provenait d’autre part: de ce qu’il avait remarqué que les cochons étaient atteints d’une maladie à laquelle nous donnons le nom de ladrerie, quia pour caractères: un développement de petites tumeurs dans le tissu cellulaire, l’épaisissement et l’insensibilité de la peau et des ulcérations de très-mauvaise nature. Du reste, la ladrerie des cochons a une analogie très-grande avec la lèpre. On serait môme en droit de se demander si ça n’aurait pas été une maladie communiquée du cochon à l’homme, comme la morve se transmet évidemment du cheval à l’homme, la rage du chien, du chat, à l’être humain, etc., etc. Toujours est-il qu’aujourd’hui encore et avec raison, les réglements de police prohibent le débit de la viande de cochon ladre.
A celte époque de ténèbres succéda ce que j’appellerai l’époque savante ou intellectuelle. Aux mystères on préféra des faits , les prêtres firent place aux philosophes.
La Grèce fut la première à nous donner le spectacle d’une aussi grande révolution intellectuelle. La philosophie offrit alors trois avantages:
Le premier, de disposer l’esprit à la recherche du vrai, et de perfectionner l’intelligence par l’examen isolé ou composé des différents systèmes.
Le deuxième, de nous garantir de l’erreur, en nous la
montrant soit en elle-même, soit dans sa source ou dans ses résultats.
Le troisième, de nous donner les moyens de vérifier les résultats qui nous ont été fournis par les faits.
De même qu’on peut diviser l’histoire de la philosophie en quatre époques générales, la médecine peut souffrir la même division.
La première époque commence au moment où l’esprit, humain cherche à trouver l'explication d’un dieu, du monde et de l’homme, dans l’application de ses facultés aux divers objets de ses connaissances.
C’est l’école d’Ionie fondée par Thaïes en 640.
L’école d'Italie fondée par Pythagore qui le suivit en 362, et qui en revendique une large part.
On peut les regarder comme les fondateurs du sensualisme et du spiritualisme, d’où naquirent une foule d'autres systèmes pendant près de 200 ans, et dont les disputes d’écoles engendrèrent les sophistes et les sceptiques.
Tous ces philosophes avaient négligé la méthode de l’observation, et avaient substitué à des raisonnements fondés sur l’expérience, de vaines et téméraires hypothèses.
Pythagore s’était surtout adonné à l’étude de l’hygiène et la médecine alors était exclusivement thérapeutique.
Cette époque de l’antiquité nous présente cependant quelques philosophes, tels que: les Parmenide, les Leucippe, les Zénon, les Démocrite, les Épicure, les Straton , et quelques autres Grecs, qui eurent le courage de prendre pour guides l’expérience et la raison, et de s’affranchir des chaînes de la superstition. Ils osèrent déchirer le voile épais du préjugé, et délivrer la philosophie des entraves théologiques. Mais leurs systèmes trop simples, trop sensibles, trop dénués de merveilleux pour des imaginations amoureuses de chimères, furent obligés de céder aux conjectures fabuleuses des Platon, des Socrate, des Aristote.
Vers 470 surgit Socrate, fils d'un sculpteur nommé Soplironisque, et d’une sage-femme nommée Phenarètè, et avec lui commence ta deuxième époque: continuée à.’ une part par Platon.
Et d’autre part par Aristote qui représentent, le premier le spiritualisme, et le deuxième le sensualisme plus ou moins modifiés dans les écoles que fondèrent leurs disciples.
Il est à regretter que les Pythagore et les Platon, pour acquérir quelques futiles connaissances, eussent été obligés de ramper aux pieds des prêtres, afin de se faire initier à leurs mystères, et d’essuyer les épreuves qu’ils voulurent leur imposer; c’est à ce prix seulement qu’il leur fut permis de puiser leurs notions exaltées, si séduisantes encore pour tous ceux qui n’admettent que ce qui est parfaitement inintelligible. Ce fut chez des prêtres égyptiens, indiens, chaldéens, ce fut dans les écoles de ces rêveurs, intéressés par état à dérouter la raison humaine, que la philosophie fut obligée d’emprunter ses premiers rudiments. Obscure ou fausse dans ses principes, mêlée de fictions et de fables, uniquement faite pour éblouir l’imagination, cette philosophieme marcha qu’en chancelant, et ne fit que balbutier; au lieu d’éclairer l’esprit, elle l’aveugle et le détourne d’objets vraiment utiles. A Aristote cependant nous devons d’avoir combattu cet aveugle préjugé qui s’opposait h l'ouverture et à l’étude des cadavres, car, le premier, il avait reconnu la nécessité et l’ Utilité des études anatomiques.
C’est ainsi que l’on interrogeait les entrailles de toute victime qui était offerte aux dieux. Mais tout en cherchant le principe et les lois de la vie organique, il ne fit pas avancer pour cela d’un seul pas la thérapeutique.
Socrate, en donnantpour base à toute philosophie la connaissance de soi-même : y(?w ôi Geccutov, sut à la fois ramener l’esprit, h la méthode de l’observation, mettre les vé-
rites les plusimportantes à l’abri du doute et surtoutdonner aux recherches un hutpratique.il fut enfin le créateur do la morale dont il fonda les préceptes sur la conscience.
Le caractère de la révolution philosophique opérée par Socrate fut d’avoir pris pour point de départ l’esprit humain au lieu de la nature.
Cette époque de rénovation voit naître le premier et véritable fondateur de la Science médicale. — Hippocrate, d’impérissable mémoire, né à Cos, LGO ans avant Jésus- Christ, précédé déjà par l’illustre famille des Asclépiades, de laquelle il descendait et à laquelle il arracha tous les secrets de la médecine pour les dévoiler plus tard. Son plus grand titre, à Hippocrate, fut d’affranchir la médecine de la religion, de la philosophie, de la constituer science indépendante et d’en appeler à réservation, à l’expérience et à la raison.
A part ses quatre espèces d’humeurs : le sang, la pituite, la bile jaune ou bile proprement dite, et la bile noire ou l’atrabile, son traité de ocre, locis et aquis dénote une vaste intelligence et marque un progrès immense pour la médecine. Le premier, il posa et examina le problème médical, cherchant à déterminer les éléments qui le composent. Le premier, il sut imprimer à la médecine une direction nouvelle et lui assigner son but véritable. C’est alors que, forte de son domaine et connaissant ses limites, elle marcha et se développa d’elle-même.
Cependant, messieurs, sans être injuste envers Hippocrate, je trouve qu’on exagère d’une manière ridicule les éloges qu’on lui décerne.
Hippocrate doit être regardé et admiré comme la synthèse des connaissances de son époque, mais rien de plus.
Ce serait porter le plus grand préjudice à la science médicale, opposer une barrière à tout progrès ultérieur que de remettre en honneur ses maximes et ses commentaires,
qui sont pleins de propositions aujourd’hui inadmissibles. .
Sa thérapeutique, du reste, est nulle ou à peu près, et repose sur deux méthodes possibles de traitement : les contraires et les semblables, méthodes basées sur la nature et la cause de la maladie. Comment, d’ailleurs, le médecin de Cos pouvait-il avoir une thérapeutique rationelle, du moment où il ignorait les éléments de l’organisation saine ou malade.
Sa méthode proprement dite fut donc l’analyse. Il s’appliqua surtout à décrire les accidents d’une maladie et ce qùi en arrive à chaque malade, jour par jour, jusqu’à son rétablissement ou à sa mort, sans parler d’aucun agent médicamenteux. Tout se résume chez lui par Je diagnostic. Il possédait au plus haut degré le talent de peindre les signes qui présagent la mort et ceux qui donnent l’espoir d'une heureuse terminaison. Historien consciencieux et impartial, excellent observateur, habile et sage pronostiqueur, à part sa manière d’interpréter les faits, il créa la médecine par la pathologie ou la description des maladies. Lui seul sut dresser admirablement un tableau de symptômes et apporter dans l’ctude des phénomènes morbides, une attention, un scrupule, une franchise qui devraient servir de modèle à nous tous.
Ainsi donc, Hippocrate, le premier, entrevit la science médicale et posa les jalons :
A Hahnemann, comme nous le verrons plus tard, messieurs, revenaient l’honneur et la gloire, tout a la lois, d y mettre la dernière main. Il vint compléter Hippocrate et achever le vieil édifice par la création de la matière médicale pure. 11 peut, à . bon droit, être regardé comme le fondateur de la Thérapeutique, aussi bien qu' Hippocrate est regardé comme le fondateur de la Pathologie.
Hippocrate eut pour successeurs des hommes qui, mal-
heureusement ! s’écartèrent de la voie d’observation si largement tracée par le père de la médecine, pour s’abandonner aux disputes toujours stériles de la philosophie.
Tessalus, le premier, forma Y école dogmatique, fille de l’imagination, purement verbale et scholastique, qui se brisa dans le prisme des subtilités dialectiques, après avoir ressucité les rêveries de Platon.
Serapion, outré de ces abus, fonda Y école empyrique qui, il faut bien le dire, apporta plus de fruits à la médecine, par son esprit d’observation, que toutes les autres écoles.
Erasistrate, lui, créa la thérapeutique au point de vue de l’humorisme.
La Grèce étant tombée en décadence, l’Italie voit à son tour fleurir les sciences, les lettres et les arts. La médecine fut alors noblement représentée à Rome par Asclépiades , esprit novateur qui voulut mettre la médecine à la portée des Romains, ensuite par Themison, disciple d’Asclépiades, qui vivait 50 ans avant l’ère chrétienne. Sous le nom de méthodisme, il fondit une doctrine qui eut pour but de réduire les maladies à trois modifications de l’organisme humain — le striçtum, le laxiirn et le medium — professant que les maladies dépendaient d’un excès ou d’un défaut do force. Vinrent après lui, ThessaUus, Cœlius Aurelianus et Gel se. Ce dernier, qui vécut sous Auguste, Tibère et Oaligula, s’en tint à l’écleciisme.
Enfin paraît le 2L météore médical, qui appartient au nc siècle de notre ère, Galien, né à Pergames, l’an 131 de Jésus-Christ. A l’exemple-d’Hippocrate, Galien fit descendre les maladies des quatre fameuses humeurs, y associant le froid et le chaud, le sec et Y humide. De plus, il accepta, sans réserve, la théorie des codions et des crises d’Hippocrate.
Imbu des idées d’Aristote, Galien s’adonna surtout à l’étude des causes. — Les symptômes n’étaient pris en considération que pour arriver plus vite à la connaissance de
l’étiologio. Ainsi Galien définissait la médecine: la science des causes qui rendent les choses qui nous entourent salubres ou insalubres pour l’homme. Il divisait alors les sciences médicales en causes naturelles (ce qui pour nous constitue la phlegmusié), en causes non naturelles qui comprenaient aer , cibus et potus, inanitio et repletio, motus et ijuies, somnus et vigïlia, accidenlia animi (ces G ordres de modificateurs sont compris dans nos traités d’hygiène), et en causes extra-naturelles (c’était la pathologie — il avait enfin son ars medendi ou sa thérapeutique. Galien peut être à bon droit regardé comme le fondateur de la poly -pharmacie et de toutes ces pratiques absurdes et barbares qui ont cours aujourd’hui dans la science, comme saignées — sangsues — vésicatoires — purgatifs — sétons, etc.
Il ne faut cependant pas se le dissimuler, Galien , à part son ars medendi, a étendu tellement le domaine delà médecine, a embrassé tant de faits qui aux yeux de ses prédécesseurs ne passaient que pour secondaires, qu'il est un de ceux qui ont le plus contribué à constituer la science médicale proprement dite. Son mérite fut surtout d’avoir agrandi le cercle des connaissances anatomiques et chirurgicales. Ce que l’on peut aussi reprocher à Galien c’est de s’être trop écarté de la méthode d’observation et de n’avoir pas su se garantir assez de l’esprit d’hypothèses.
Après Galien ne vinrent que quelques compilateurs célèbres, comme Oribase , Aetius, Alexandre de Traites, Paul d’Egine etc.
Arrive l’invasion des Barbares qui fait tomber l’empire romain, et dans sa chute il entraîne les sciences, les lettres et les arts. Voilà donc encore une fois la médecine redevenue ce qu’elle était avant Hippocrate, enveloppée dans les ténèbres du moyen âge et livrée aux superstitions et à l’empirisme.
Lu 3e é]>oijue commence avec la philosophie vers le
i.\e siècle de J,-C. au temps de Charlemagne, sous l’Influence de la théologie chrétienne, et dure jusqu’au xvnc siècle: c’est l’époque de la scolastique ou philosophie du moyen âge ; elle a pour caractères généraux, le règne plus ou moins absolu de la théologie et de la forme syllogistique. Nous voyons, du ix° au xnc siècles, la théologie asservir la philosophie , théologiœ ancilla, et avoir pour ses principaux défenseurs l’Anglais Alcuin, — l’Irlandais Jean Scot Erigène — Lanfranc de Pavie, Saint-Anselme- deCantorbery — Abélard si célèbre par son éloquence et par ses malheurs, etc.
Pendant cette lre période, messieurs, tant que les idées chrétiennes régnèrent, le mysticisme, le ravage, laguerre, la déprédation, la servitude firent oublier les doctrines d’Hippocrate ou de Galien. Et les prêtres ressaisissant de nouveau la médecine, harmonisèrent leur manière de faire avec leurs croyances et la pratiquèrent dans les temples. Les spéculations théologiques et les rêveries mystiques des anciens furent encore une fois en possession de faire la loi dans une grande partie du monde philosophique, et l’on vit des hypothèses imaginées par quelques rêveurs de Memphis et de Babylone demeurer les fondements d’une * science révérée pour son obscurité, qui la faisait passer pour merveilleuse et divine.
L’esprit humain, enchaîné par ses opinions théologiques, se méconnut lui-même, douta de ses propres forces, se défia de l’expérience, craignit la vérité, dédaigna sa raison, et l’abandonna pour suivre aveuglément l’autorité (dixit magister). L’homme alors fut une pure machine entre les mains de ses tyrans et de ses prêtres qui, seuls, avaient le droit de régler ses mouvements. Conduit toujours en esclave, il n’est pas étonnant qu’il en eût les vices et le caractère. Continuellement elïrayé et sous l’empire de la peur, habitué à so défier de sa raison, il avait cessé do
raisonner, il fut plongé encore une fois dansTignorance et la peur, origine et pivot de toute religion. — L’incertitude où l’homme se trouvait par rapporta la divinité, était précisément le motif qui l’attachait à la religion. L’homme a peur dans les ténèbres tant au physique qu’au moral, sa peur devient habituelle en lui et se change en besoin; il croirait qu’il lui manque quelque chose, s’il n’avait rien à craindre.
De même celui qui s’est fait une habitude, dès son enfance, de trembler toutes les fois qu’il entend certains bruits ou prqnoncer de certains mots, a besoin de ces mots et a besoin de trembler • par là même il est plus disposé à écouter celui qui l’entretient dans ses craintes que celui qui tenterait de le rassurer — le superstitieux veut avoir peur; son imagination le demande ; on dirait qu’il ne craint rien tant que de n’avoir rien à craindre.
Je les compare à ces malades imaginaires, que des charlatans intéressés ont soin d’entretenir dans leur folie, afin d’avoir le débit de leurs remèdes. Ainsi les médecins qui ordonnent un grand nombre de médicaments sont bien plus écoutés que nous qui recommandons un bon régime et donnons fort peu de médicaments. Il semble que plus les choses sont inconcevables, plus l’homme a de tendance à les croire divines; plus elles sont incroyables et plus il s’imagine qu’il y a pour lui de mérite à les croire.
Bref, ce qu’il y a do plus évident c’est que depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nous, la théologie a toujours détourné la philosophie de sa véritable route. C’est elle qui la changer en un jargon inintelligible, propre à rendre incertaines les vérités les plus claires ; c’est clic qui convertit l’art de raisonner en une science de mots et qui jeta l’esprit humain dansles régions aériennes de la métaphisique, où il s’occupa sans succès à sonder des abîmes inutiles et dangereux. Aux causes physiques et simples , cette
philosophie substitua des causes surnaturelles ou plutôt des causes vraiment occultes ; elle explique des phénomènes difficiles par des agents plus inconcevables que ces phénomènes. Elle remplit le discours de mots vides de sens, incapables de rendre raison des choses, plus propres à obscurcir qu’à éclairer et qui ne semblent inventés que pour décourager l’homme, le mettre en garde contre les forces de son esprit, lui donner de la défiance contre les principes de la raison et de l’évidence, et entourer la vérité d’un rempart insurmontable.
Du xiie au xiv* siècle la philosophie étendue et complétée par la connaissance des ouvrages d’Aristote et les leçons des Arabes au lieu d’être asservie à la théologie, devient presque son égale, reprend une existence à elle et reçoit des formes arrêtées par les travaux des plus célèbres docteurs : Alexandre de Haies, Albert le Grand, Saint-Bonaventure, Suint-Thomas-d’ Aquin, Vincent-de-Beauvais, les Anglais Boger-Ba'con, Duns-Scot et Raymond-Lulle , etc. Malgré cela comme la magie, la cabale, l’alchimie, l’astrologie judiciaire, les charmes et la divination constituaient la seule base médicale, on comprend qu’elle fut reléguée par tous les hommes sérieux, parmi les plus délirantes folies de l’esprit humain, comme la recherche de la pierre philosophale (ou l’art chimérique de la transmutation des métaux) et de la panacée universelle. — Toutsonrole consistait alors à entasser des faits, à enregistrer des recettes et des arcanes. — On douterait même qu’elle eût bien conscience de son objet et de son but.
C’est du xiii* au xive siècle, ail moment d’une lutte politique engagée entre Philippe-le-Bel et Boniface VIII, que Frédéric, dit-on, autorise le premier dans la Sicile et à Bologne la dissection publique d’un cadavre tous les cinq jours. Le célèbre Mondini, le seul dont les travaux nous parvinrent après Galien, sut profiter de co privilège. — C’est de même
en 1371 que le pape accorda à la faculté de Montpellier la permission d’ouvrir les corps.
A cette phase cabalistique et religieuse en succède une autre, c’est la phase expérimentale, préparée par l’invasion des Arabes, et qui se continue encore de nos jours, sous le nom de philosophie moderne et de médecine rationnelle ou exacte. Tandis que l’Anglais Occam et les Français Buridan et Pierre d’Ailly professent et défendent hardiment le nominalisme , l’on voit , grâce aux Arabes, l’érudition faire de nouveaux et d’immenses progrès. L’on voit les bibliothèques s’enrichir encore une fois, les ouvrages d’Aristote et de Galien être traduits, commentés et, brillant d’un nouvel éclat, ne pas tarder à être répandus dans l’Europe entière. Rhasès, Haly-Abbas-Albucaris et Avicenne furent les médecins célèbres de cette époque, époque à laquelle le pape Sixte IV rendit une bulle par laquelle toutes les Universités de l’Europe pouvaient se livrer aux études anatomiques.
Le xv° et le xvie siècles nous montrent un essai de retour à la vraie philosophie qui, peu à peu, se sépare de la théologie, la combat et en triomphe. Alors apparaît l’immortel Vesal, le créateur de l'anatomie humaine.
La prise de Constantinople, la découverte de l’imprimerie, celle de V Amérique, la réforme de Luther furent cause du grand mouvement qui s’opéra alors dans les esprits : tous les systèmes de l’antiquité furent reproduits : le spiritualisme de Platon qui compta pour partisans Marsile Ficin, de Florence, 1433, Pic de la Mirandole, Pierre La Ramée, 1302, qui périt à la Saint-Barthélemy, victime de son adversaire Charpentier.
Le sensualisme d’Aristote, qui eut pour défenseurs Pomponace, de Padoue (1462), et Campanella , de Calabre (1568).
Le mysticisme et la théurgie, qui, malheureusement, furent le point d’appui de Théophraste Paracelse (1493), oé-»
lè-bre médecin suisse. Son plus beau titre de gloire fut d’avoir secoué le joug du galénisme, d’avoir fait tomber son antagoniste dans un discrédit duquel il ne s’est jamais relevé, et surtout d’avoir attaché son nom à la loi des semblables en exposant la doctrine des signatures.
Vient enfin le pyrrhonisme auquel se rattachèrent les Français Michel Montaigne (1533) et Charron (1541), qui, par découragement, devinrent sceptiques.
Avec le xvie siècle , parut la méthode expérimentale qui contribua, pour une large part, à la création d’une science nouvelle, l'anatomie qui, ayant été affranchie de l’art de guérir proprement dit, fut étudiée en elle-même et pour elle-même. Science admirable qui marche de conquêtes en conquêtes, et dont l’étude est d’un si grand secours au lit du malade pour établir, dans la majorité des cas, un diagnostic assuré.
C’est à la même époque que s’opère une scission entre les disciples de Galien : les uns défendent l’humorisme pur, les autres appartenant à la secte des iatro-chimistes, secte fondée par Semer et Sylvius de Lesbo'ê , professent que les matières acides, alcalines et sulfureuses engendraient seules les maladies, et que, pour les combattre, il fallait arriver à neutraliser ces causes morbides.
Nous arrivons, Messieurs, au xvne siècle, quatrième époque qui commence avec Bacon et Descartes , qui donnèrent naissance à la méthode d’observation et d’examen.
C’est au commencement de ce siècle, qu 'Harvey découvre la circulation du sang, et que plus tard Pecquet parvint à découvrir le réservoir du chyle.
François Bacon , né à Londres en 1561, et mort en 1626, jugea que pour refaire la science philosophique, il fallait refaire la méthode ; c’était refaire tout entier l’édifice de l’esprit humain. Il voulut qu’au lieu de s’adresser aux notions de l’entendement à l’aide de la dialectique, on
procédât par observation. Il proclama que l’expérience seule appuyée de l’induction pouvait parvenir à la vraie science.
A l’exemple de Zenon do Citium, qui voulait écarter toute hypothèse et rétablir la certitude sur des hases inébranlables, il proclama le premier et après lui l’axiome depuis si célèbre et faussement attribué à Aristote (nihil est in intellectu quod non prias fuerit in sensu), à son exemple dis-je, il n’admit que ce qui tombe sous les sens.
Hobbes, Locke et Berkeley en Angleterre; d'Holbacli, Gassendi, Condülac, Bonnet, Helvetius, Voltaire, Diderot et d’Alembert en France, font de môme venir les idées des sens, les regardant comme des sensations transformées. Ce que l’on cherche à traduire aujourd’hui par: toutes les idées viennent de l’activité de l’esprit mis en rapport avec les objets.
Cette école rendit d'immenses services aux sciences en général et à la médecine en particulier, en nous faisant envisager la religion comme un édifice en l’air, la théologie comme n’étant que l’ignorance des causes naturelles réduite en système, comme n’étant qu’un long tissu de chimères et de contradictions, ne présentant en tous pays aux différents peuples de la terre que des romans dépourvus de vraisemblance, dont le héros lui-même n’est qu’un fantôme composé de qualités impossibles à combiner. Son nom, qu’on invoque pour exciter dans tous les cœurs le respect et beffroi, ne se trouve être qu’un mot vague, que les hommes ont continuellement à la bouche sans pouvoir y attacher des idées ou des qualités qui ne soient démenties par les faits, ou qui ne . répugnent évidemment les unes aux autres.
Nous devons donc à cette école d’avoir cherché à combattre cette ignorance qui rend les hommes dogmatiques, impérieux, et les porte à s’irriter contre tous ceux qui opposent quelques doutes aux rêveries que leurs cerveaux
ont enfantées. On doit lui savoir d’autant plus gré d’une telle réforme, qu’on se rappelle ces fanatiques qui, enivrés, s’égorgèrent les uns les autres, allumant des bûchers, commettant sans scrupule et par devoir les plus grands crimes, faisant ruisseler le sang humain, tout cela dans le but de faire valoir, maintenir ou propager les conjectures de quelques enthousiastes qui, par intérêt, par vanité ou par ambition troublaient la société.
Sans cette école, l’esprit humain infesté par des fantômes effrayants, et guidé par des hommes intéressés à perpétuer son ignorance et ses craintes, n’aurait jamais fait de progrès. On l’aurait forcé de végéter dans sa stupidité primitive, de demeurer un enfant sans expérience, un esclave sans courage, et afin qu’il ne pût jamais sortir du labyrinthe ou l’on avait égaré ses ancêtres, on ne l’aurait entretenu que des puissances invisibles desquelles son sort était supposé dépendre.
Avant 1789, n’était-il pas à la merci de ses prêtres, qui, se réservant le droit de penser pour lui et de régler sa conduite, étaient demeurés ses maîtres.
Mais vous en savez autant et peut-être plus que moi à ce sujet; poursuivons notre exposition:
Descartes, né en 1596 à La Haye en Touraine, et mort en 1650, à Stockolm, où la reine Christine l’avait appelé, entreprit pour la pensée ce que Bacon avait entrepris pour la nature. Sentant combien étaient peu solides la plupart des connaissances reçues , il résolut provisoirement de douter de tout et de reconstruire l’édifice entier de la science sur de nouvelles bases, en ne se fiant qu’ù l’évidence. Il procéda donc toujours du doute à l’évidence, du connu à 1 inconnu par une série d’examens et de déductions, qu on a nommés de son nom école Cartésienne.
Comme nous nous rapprochons plus de notre temps,
vous me permettrez, Messieurs, de vous retracer les principales et différentes écoles depuis Bacon et Descartes: ce sera le moyen de vous prouver que la proposition que j’ai émise au commencement était vraie, à savoir que la philosophie et la médecine étaient sœurs, et que lés progrès de l’une réfléchissaient toujours sur les progrès de l’autre. Mais déjà nous voyons apparaître à l’ombre des idées baconiennes, la secte des iatro-mécaniciens qui eurent pour défenseurs Borelli , Baglivi et Boerrhaave, le même auquel un Chinois écrivait : il/. Boerrhaave en Europe. Les'solides alors reprennent sur les liquides leur prépondérance. Et quoique les lois de la mécanique, de la chimie et de l’hydraulique fussent les seules à gouverner l’organisme qui n’était plusqu’une simple machine pour eux, nous ne devons pas moins considérer cette manière de voir comme un progrès et comme une tendance à démêler ou à découvrir les causes naturelles.
Depuis Bacon et Descartes, trois époques bien tranchées se dessinèrent:
La première qui s’étend de Bacon et Descartes à Leibnitz et comprend cinq écoles pr incipales :
1° L ’ école de Descartes ou cartésienne qui compta pour partisans : 1° Arnauld, Nicole, Pascal, Bonnet et Fénelon , qui, en adoptant la doctrine du maître, l’épurèrent de tout ce qui pouvait s’y trouver de scepticisme en la coordonnant à 1 ensemble de leurs croyances religieuses.
2° Spin osa, qui donna à cette doctrine un développement original en la poussant à ses dernières conséquences etar-
riva à l’athéisme et au matérialisme.
Il prit pour point de départ la notion de l’Etre infini, qu’il considéra sous le point de vue de la substance.il n y a, selon lui, qu’une seule substance; Dieu est tout et tout est Dieu. Les phénomènes finis ne sont que des apparences dont l’infini constitue la réalité. La subslanco infime,
dans son activité nécessaire, a dû produire, de toute éternité, le inonde qui la manifeste.
C’est, si vous le voulez, l’âme du monde décorant le spectacle de l’univers. C’est, en un mot, en faire en théologie, une divinité présente et active en tous lieux, comme le Dieu suprême des Stoïciens :
..... Superos quid quæriimis ullrà ?
Jupiter est quod cumque vides, Jovis omnia plena, (Lucain.)
Les Stoïciens, en effet, considéraient ce monde comme un grand animal qui estDieu lui-même (Senec., quœst. natur., lib. 2, c. 45). Sextus Empiricus rapporte cetargument ingénieux et spécieux deXénoplion à ce sujet: S’il n’y avait pas d’âme ou d’intelligence dans cet univers, certainement il n’en existeraitpas une dans'vous-même; mais vous avez une âme ou une intelligence, il faut donc qu’il en existe dans le monde ou l’univers; car, d’où auriez-vous tiré la vôtre? Ainsi le monde est doué d’intelligence, et par conséquent il est Dieu : « N attira nihilsine Deo est, nec Deus sine naturâ , sed idem est uterque. » (Senec., de benefic., lib. 4, c. 7.).
3° Malebranche, qui fut un de ceux qui développèrent le cartésianisme sous l’influence religieuse, en Je revêtissant d'un caractère mystique.
La deuxième école est celle de Bacon ou empirisme. Elle eut pour représentants principaux : Hobbes, Loche , Berkeley et Gassendi.
La lutte des deux écoles de Descartes et de Bacon enfanta deux autres écoles: le scepticisme et le mysticisme. Le premier défendu par Lamothe Le Vayer , 1Iuet.de Caon, évêque d’Av ranch es, et Bayle du Carlat, au comté de Foix.
Le deuxième représenté par Vanhelmont do Bruxelles, 1 Anglais Bordaye ,*1 Espagnol Molinos, Fénelon et Poirel de Metz.
Ce Vanhehnont refusa de voir la cause des maladies, soit dans la corruption des humeurs, soit dans la disposition des solides seuls. A l’exemple de Paracelse, il refusa A la matière toute activité et proclama Pâme ou l’esprit comme le principe régulateur et unique de tous les phénomènes de l’économie animale, attribuant les maladies aux aberrations de ce principe intérieur intelligent qu’il appelait archée [apxy, principium). Il n’y a, dit Vanhelmont, dans la nature, que deux causes, la matière et l’agent. L’agent, c’est la force séminale, l’archée qui nous pénètre et exécute non-seulement les fonctions de nutrition et de digestion, mais encore combat les maladies. Le fiel réside dans l’estomac et dans la rate.
Il repoussa la loi des contraires et la loi des semblables: la première comme absurde et opposée à la volonté de Dieu; la deuxième parce qu’elle suppose l’union, la familiarité, la pénétration. Voilà à quelles aberrations conduit le mysticisme ! Et cependant il était logique. Il serait même à désirer que tous les théologiens et tous les spiritualistes lui ressemblassent.
Stahl, son disciple, reconnaissait également en nous un élément conservateur intelligent qu’il appelait, l’àme raisonnable, Vït/opy/av, le Trvepcc des Grecs, le spiritus des Latins, Yanimus de Lucrèce, laquelle, selon lui, réglait toutes nos actions. Ces dernières étant sous sa dépendance éprouvaient un désaccord toutes les fois que cette àme perdait de son équilibre.
On peut regarder à bon droit Vanhehnont et Stahl comme les fondateurs de l’ animisme, du spiritualisme et du vitalisme même, car le principe vital de Barthez , professé et admis depuis par l’école de Montpellier, n’est pas autre chose qu’un être fictif ou supposé régissant tous les phénomènes de l’économie, les actes même les plu%cachés de la vie organique. Selon Barthez, il sert de point d’union entre
l’esprit et la matière — comprenez si vous pouvez ! !
Hoffmann et Cullen, au lieu de faire dépendre les maladies d’un principe intelligent, attribuèrent le désaccord, le premier, au fluide nerveux, le deuxième, aux nerfs seulement.
Sauvage, l’un des chefs de l’école de Montpellier, associa les doctrines spiritualistes de Sthal, aux doctrines mécaniques de Boerrhave. Le premier, il eut l’idée de classer les maladies afin d’en faciliter l’étude et le traitement.
A ce moment retentissait dans toute l’Europe le nom de l’Ecossais Brown, disciple de Cullen. Il sapa par la base toutes les théories des solides, des humeurs et du principe animique. Et partant de ce principe que la vie ne s’entretient que par les stimulants externes et internes, il en conclut que le désaccord dépendait du trop ou du trop peu d’excitation des systèmes nerveux et musculaires, lesquels, selon lui, étaient le siège de l’irritabilité. Il divisa donc les maladies en sthéniques, provenant d’une surexcitation et en asthéniques provenant d’une sub-excitation, d’où une médication toute stimulante.
La cinquième école fut fondée au xvnc siècle par Leibnitz ; ce philosophe, en cherchant à concilier Platon et Aristote, Descartes et Locke, tomba dans une espèce de panthéisme.
Wolf popularisa en Allemagne la doctrine de Leibnitz son maître et la compléta.
L’époque que nous venons de parcourir se fait remarquer déjà par deux nuances bien opposées: d’une part le spiritualisme, l’animisme ou le vitalisme ; d’autre part l’empirisme ou le matérialisme.
Je n’ai que deux mots à dire pour combattre et confondre le spiritualisme. Si d’après ce système, l’homme, comme ils le prétendent, a une âme qui le fait mouvoir, penser, parler, digérer, respirer, qui, en un mot, préside à
toutes ses fonctions organiques, pourquoi nos fonctions s’accomplissent-elles en dehors de notre volonté? N’est-ce pas reconnaître à cette âme une puissance et des attributs qu’elle ne peut avoir?
Ces hypothèses enfantées par le spiritualisme étaient, comme on voit, renouvelées de la théologie chrétienne, empruntant à la cabale, à la magie, â l’astronomie, leurs principes généraux ; négligeant l'étude de Vhomme pour n’envisager qu’une entité. De ce système naquit la médecine expectante, qui n’est rien moins que la négation de la science en général et de la médecine en particulier.
Quant au matérialisme , il trouva dans les Spinosa, les Hobbes , les Locke, les Bayle, les Boerrhave , les Hoffmann, les Cullen, les Sauvage et les Brown de courageux défenseurs. Mais, cette doctrine ne trouva que très peu de sectateurs dans un monde encore trop enivré de fables pour écouter la raison. Comment ces philosophes et ces médecins auraient-ils pu donner un libre essor à leur génie, perfectionne!’ la raison, accélérer la marche de l’esprit humain devant l’affreuse perspective qui les attendait! Car, sous peine d’être persécutés de la façon la plus cruelle, on leur criait de renoncer à la raison, de la soumettre à la foi, c’est-à-dire à l’autorité des prêtres. Ce ne fut donc qu’en tremblant que les grands hommes entrevirent la vérité, très-rarement eurent-ils le courage de l’annoncer, car ceux qui ont osé le faire, ont été communément punis de leur témérité. Grâce à certaine secte, il ne fut jamais permis de penser tout haut, ou de combattre les préjugés dont l’homme est partoutla victime et la dupe.Encoreaujourd’hui, tout homme qui a l’intrépidité d’annoncer des vérités au monde est sûr de s’attirer la haine de certains
personnages, et une infinité de désagréments trop
connus pour que j’aie besoin d’en faire ici l’énumération.
Il est à remarquer que dans tous les âges, on ne put,
sans un danger imminent, s’écarter des préjugés que l’opinion avait rendus sacrés, qu’il ne fut pas permis de faire des découvertes en aucun genre, que toutce queleshommes les plus éclairés ont pu faire, a été de parler à mots couverts, et souvent, par une lâche complaisance, d’allier honteusement le mensonge à la vérité. Que plusieurs mômes eurent une double doctrine, l’une publique et l’autre cachée; la clef de cette dernière s’étant perdue, leurs sentiments véritables devinrent inintelligibles, et par conséquent inutiles pour nous.
Nous en sommes à la deuxième époque qui s’étend de Leibnitz à la fin du xvm8 siècle, et qui comprend quatre écoles principales, savoir;
lre L’école Française dont les idées se portèrent principalement vers l’empirisme de Locke, lequel avait admis comme possible, dans la matière, la faculté de penser et avait combattu dans son Essai sur l’entendement humain, l’hypothèse des idées innées, tentant de montrer que toutes, simples ou composées, dérivaient des sens et de l’expérience. Les représentants de cette école furent:
1° Condillac de Grenoble (1715), qui popularisa le plus l’empirisme en France. Partant de l’hypothèse d’une statue qui reçoit successivement les différents sons, il ramena toutes les facultés actives de l’âme à la sensibilité; selon lui, toutes nos idées ne sont que des idées transformées.
2° Charles Bonnet (1720) de Genève, qui n’accorda à l’âme que la propriété de sentir et une force motrice.
3° Helvetius (1715) de Paris, fils d’un médecin hollandais, qui, dans son livre de l’Esprit, ramena tout à la perception sensible.
4° La Mettrie, d’Holbach, qui assimilèrent l’homme aux animaux.
5" Voltaire, Diderot et d’Alembert qui, en combattant toute religion positive comme une imposture des prêtres, rap-
pelèrent l’esprit dans des voies dont il n’aurait jamais dû s’écarter, malgré une opposition assez grande de Jean- Jacques Rousseau.
Ces philosophes prouvèrent que la religion n’a Tait en tout temps que remplir l’esprit de l’homme de ténèbres et le retenir dans l’ignorance de ses vrais rapports, de ses vrais devoirsetde sesintérêtsvéritables. Ils soutinrentque ce n’est qu’en écartant ses nuages et ses fantômes, que nous découvrirons les sources du vrai, de la raison, de la morale, et les motifs réels qui doivent nous porter à la vertu.
C’est à cette époque que la France s’enorgueillit d’avoir donné le jour à l’illustre Théophile Bordeu né à Iseste en 1722, au milieu des Pyrénées, et mort en 1776. Bordeu peut être regardé comme un des plus grands médecins que la France ait produits. Le premier il jeta les fondements de la doctrine de l’organicisme qui, développée par l’école de Paris à la fin du xvmc siècle et pendant les premières années du xix% règne encore aujourd’hui. Le seul reproche qu’on peut lui faire, c’est d’avoir admis l’âme rationelle de Stahl et d’avoir assujetti les maladies aux coûtions et aux crises. Barthez , qui lui succéda, n’eut que le mérite, comme je l’ai dit, d’avoir substitué, sans trop savoir pourquoi, le vitalisme à l’animisme de Stahl.
La 2" école fut l’école Anglaise , chez laquelle l’esprit de Bacon domina toujours. — Ainsi Dodwels, Collins, David Harley, David Hume, suivirent dans le point de vue exclusivement matérialiste les recherches psychologiques de Hobbes — malgré Samuel Clarke qui soutint la liberté et la spiritualité de l’âme.
La 3e école fut l’école Ecossaise — représentée par Thomas Beid, qui donna pour fondement à la philosophie les principes du sens commun — Hutchesson , qui plaça le principe du devoir dans les alfections désintéressées — et par Priestley , Price , Fergusson , Adam Smith, etc.
La 4° école fut l’école Allemande appelée encore Criticisme , qui soumit à la critique toutes les connaissances humaines ; ses représentants furent: Kant , né à Kœnigsberg en Prusse (1724) — Feichté né à Lusace (1762), entreprit de terrasser le scepticisme, en donnant à la philosophie toute la certitude des sciences exactes — il ne fit en un mot que de l'idéalisme; — son dernier représentant fut Schelling.
Nous arrivons enfin à la troisième époque, qui s’étend, de la fin du xviiic siècle jusqu’à nos jours et qui comprend trois écoles principales savoir:
1° L’école semualiste ou sensualisme qui a pris pour point de départ la sensation : delà sensation se tire le matérialisme métaphysique, moral, politique et religieux. Quant aux écoles dites chimiques, physiques, mathématiques et mécaniques, à proprement parler elles n’existent pas, puisque toutes ont pour but de s’adresser non pas exclusivement à la matière mais bien à ses propriétés ; ses principaux représentants sont:
Le célèbre Cabanis, illustre médecin et profond philosophe, tout à la fois.
Haller, — Bichat, — Magendie, — Broussais, Laënnec, — Corvisart, etc., etc., les continuateurs des Hoffmann et des Boerrhaave, — Des tut t de Tracy, — Carat, et Laromiguière, qui a substitué à la sensation l’attention.
2° L’école Idéologique qui a pris pour point de départ la révélation ; des dogmes de la révélation se tirent alors une psychologie, une morale, un art et une religion mêlée de spiritualisme et de mysticisme, ses représentants sont : J. de Maistre, de Bonald, Gerbet, etc.
3° L’école éclectique ou spiritualisme rationnel, ne procède ni de la sensation ni de la révélation, elle les reconnaît l’une et l’autre, mais elle les apprécie à leur valeur. L’éclectisme part de la conscience ou de la connaissance de l’homme et en déduit, par la raison, une théorie philoso-
phique par laquelle il prétend éclaircir ou compléter les deux systèmes entre lesquels il se porte médiateur. Ses défenseurs sont : Royer- Collard, — de Gérando, — Keratry, — Droz, — Cousin, — Jouffroy, — Maine de Biran, etc.
Reportez-vous, messieurs, à ce que je vous ai déjà dit de ces deux dernières et prétendues écoles, et vous conviendrez avec moi qu'elles n’ont pas droit de fixer plus longtemps notre attention. Ne l’oubliez pas, il s’agit de croyance et non de science : une croyance ne se discute pas.
Je vous montrerai, au contraire, dans la prochaine leçon, l’influence énorme qu’a eue l’école matérialiste, l’impulsion qu’elle a donnée à toutes les sciences en général et à la médecine en particulier, au point que ceux meme qui se disent le plus spiritualistes sont le plus matérialistes dans leurs actes.