OPINIONS GÉNÉRALES
MOYENS CHIRURGICAUX. — CE QUE PENSENT CERTAINS PROFESSEURS DE l’ancienne THÉRAPEUTIQUE.
Messieurs ,
Tout homme qui de sang-froid veut interroger la thérapeutique officielle, frémit devant le spectacle qui s’offre à ses yeux, il recule d’épouvante devant cette montagne de formules et de recettes amoncelées sur chaque point du globe, devant cette divergence d’opinions et d’actions qu’on trouve dans l’ancienne médecine, devant ces systèmes plus absurdes ou plus absolus les uns que les autres qui se détruisent mutuellement; et, alors, interrogeant sa conscience, il s’avouera à lui-même que dans l’état d’anarchie où se trouve la thérapeutique, c’est faillir à son devoir, mentir à soi-même que de repousser sans examen, une doctrine qui offre ce qu’on n’a pas et qu’on ne peut obtenir qu’à la condition de se rendre à ses principes.
Pensez-y, messieurs, le sort de l’humanité entière se trouve entre vos mains, elle est donc intéressée à ce que toutes ces obscurités qui régnent en médecine disparais-
sent. Représentons-nous l’homme malade, étudions-le ensemble au moment où /’ équilibre de scs fonctions est rompu, où l’ harmonie de ses rapports est altérée, cherchons à pénétrer la cause de ce désordre, portons nos investigations sur les lésions elles-mêmes, vous verrez que nous saurons nous entendre et que plus d’une fois nous nous rencontrerons sur le même terrain, puisque tous, nous n’avons qu’un but, lui rendre la santé. Du moment où la vérité est une , il faut qu’elle soit du côté de la vieille école ou de la nouvelle ; j’aime à croire qu’au lit du malade, cette divergence dans la pratique est plutôt fictive que réelle, car il ne serait pas possible que placés à des points de vue aussi différents nous puissions avoir raison les uns et les autres.
En médecine cependant, la théorie et la pratique, la science et l’art, ne peuvent et ne doivent faire qu’une seule et même chose.
Envisageant d’une manière générale tous les êtres et tous les corps qui sont à la surface du globe, nous nous sommes vus obligés, vous le savez, d’établir deux grandés classes :
1° Les agents physiologiques. 2° Les agents thérapeutiques.
Sont considérés au point de vue physiologique, ceux qui sont destinés à répondre à des besoins naturels et déterminés de l’organisme , ce qui engendre le bien-être et le bonheur.
De même sont considérés au point de vue pathologique tous les agents thérapeutiques qui, pour entraver la marche d’une maladie quelle qu’ellesoit., doivent correspondre à un besoin morbide déterminé. Une maladie étant donnée, trouver l’agent qui lui soit le mieux approprié. Le problème médical étant posé, c’est à nous de le résoudre.
Le nombre des moyens propres à obtenir la guérison des maladies est immense, la plupart des agents de la nature en font partie; leur étude appartient à l’hygiène, à la matière médicale pure qui nous apprend à connaître la pharmaco-dynamique , et à la chirurgie.
Les moyens chirurgicaux doivent être employés toutes les fois qu’.un danger pressant lie laisserait pas le temps d agir à un médicament homœopathique , ou lorsqu’on reconnaît qu’il suffit d’écarter la cause occasionelle pour que la santé se rétablisse aussitôt. Ainsi, dit Ilahnemann, « on réduit . les fractures , on réunit les 'plaies, on extrait do la cornée le corps étranger qui détermine une oplitbalmie; on enlève, pour le réappliquer mieux, l’appareil trop serré qui menace de faire tomber un membre en gangrène ; on incise afin de donner issue à des épanchements ou collections de liquide; on met à découvert et on lie l’artère dont la blessure donne lieu à une hémorrhagie inquiétante, on cherche à faire rendre par le vomissement ou par les purgations certains poisons qui ont pu être avalés; on retire les corps étrangers qui se sont introduits dans les ouvertures du corps (le nez, le pharynx, l’oreille, Turêtre, le rectum, le vagin); on broie la pierre dans la vessie, on sonde les malades atteints de rétention d’urine, on ouvre l’anus imperforé du nouveau-né, (Organon,notedu § 7 et du § 187, etc., etc.), à ces conseils j’ajouterai les suivants : on devra par exemple, réduire par le taxis une luxation, une hernie , ouvrir les abcès trop profonds ou dangereux par leur siège; donner un quart, un demi ou même un lavement entier simple afin de faciliter la sortie de selles très-difficiles, des bains d’eau tiède pour nettoyer la peau, afin de favoriser son travail. pratiquer une version , se servir des forceps, extraire le placenta par l’introduction de la main, sont autant de procédés opératoires auxquels on doit recourir dans certains cas. de grossesse.
Je ne vous parle pas de la saignée qui, de tous les moyens chirurgicaux dont on doit user avec le plus grand discernement, est le plus employé dans la médecine ordinaire; nous ne remployons presque jamais et par une raison toute simple, c’est que nous préférons, quand le pot bout trop
fort, et que le liquide menace de s’échapper du vase, au lieu de le tirer et par conséquent de subir une véritable perte, nous préférons , dis-je, par des moyens appropriés, modérer l’action du feu.’ De cette manière nous conservons . notre précieux liquide qui est le sang et notre but est atteint. Ce serait, vous le voyez, messieurs, se faire une très-fausse idée de notre doctrine que de croire qu’elle n’use pas dans certains cas pressants, de ces moyens mécaniques qui viennent suppléer aux parties matérielles manquant, ou soustraire le malade aux causes occasionelles de sa maladie. Loin donc de repousser la chirurgie , elle l’accepte comme une auxiliaire utile , indispensable et à laquelle on doit recourir toutes les fois qu’elle vient ajouter à l’action puissante des médicaments. Ainsi dans un cas de fracture ou de luxation , si nous n’avions pas le soin de maintenir la partie dans un appareil et de suivre en tout point les conseils donnés par les hommes de l’art, il en résulterait que confiants dans une force aveugle nous pourrions avoir un bras parfaitement consolidé, mais à la condition d’être estropiés pour le reste de nos jours. Cela doit être, puisque le rôle de la vitalité n’est qu’un rôle passif et que toute substitution , restitution ou addition de la part de l’économie n’est qu’un fait brutal qui s’accomplit sans raisonnement, sans réflexion et qui est inhérent à la vitalité ou à l’organisation elle-même.
En dehors de ces moyens purement mécaniques , quand il s’agit de traiter une maladie d’origine vitale, l’école homœo- - pailiique puise aux mêmes sources que l’école sa rivale, mais d’un point de vue tout différent. Ayant pour principe thérapeutique général la loi des semblables , il faut que la similitude entre la maladie et les agents de guérison soit aussi complète que possible, c’est-à-dire que tout agent thérapeutique doit être assez connu pour être adressé :
1° Aux symptômes sensibles ou lésions de sensation (douleur et ses variétés).
2° Aux symptômes apparents et réels ou lésions de texture.
3° Aux symptômes fictifs ou cachés; ( lésions ou altérations des solides ou des liquides), sans manifestation extérieure bien tranchée et qui, passant inaperçus pour le souffrant, n’échappent pas à l’œil investigateur et éclairé du médecin instruit et consciencieux. Ainsi prenez un cas d’albuminerie et même de phthisie, alors qu’aucun symptôme extérieur n’est venu révéler ces altérations graves de l’organisme, déjà grâce à la chimie d’une part, aux moyens stétoscopiques, et pessimétriques d’autre part, sans compter les autres signes, vous avez pu asseoirvotre diagnostic, votre jugement et surtout votre thérapeutique sur des hases solides.
4° Il doit être également adressé aux symptômes douteux, vagues, c’est-à-dire à ceux qui ne vous permettent pas de vous prononcer définitivement et de juger en dernier ressort.
3° Aux symptômes fonctionnels ou lésions d’action.
Telles sont les exigences bien légitimes de toute organisation, pour que la thérapeutique ait une fin assurée et qu’.elle ne repose pas sur la spéculation, usant de dénominations vagues et mensongères, comme les résolutifs, les antispasmodiques, les analeptiques, les incisifs, les antiphlogistiques, etc., etc.
En effet, la thérapeutique est le fait essentiel et capital de la médecine, et nous sommes convaincus qu’elle n’avancera désormais qu’à la condition d’en appeler toujours à l’expérience et à l’expérience sur l’organisme à l'état physiologique.
Et comme pour établir la symptomologie de tout agent thérapeutique, on a pris la moyenne d’expériences nombreuses faites sur des individus de constitution, d’âge et de sexes différents, placés dans des conditions physîolo-
giqucs egalement différentes, il est arrivé qu’une foule de symptômes sont communs à plusieurs médicaments à la fuis. De là, pour nous la nécessité de les soumettre à de nouvelles expériences , afin d’élaguer le plus possible et d’arriver à avoir un tableau bien net, bien caractéristique, car, ne 1 oublions pas, tout le secret de la thérapeutique consiste a saisir le rapport d’analogie qui existe entre la maladie et le médicament .
Aussi lorsque dans le traitement d’une maladie, il vous arrivera d’être embarrassé dans le choix d’un médicament, je vous conseille:
1° De relever avec un soin extrême tous les symptômes morbides.
2° De faire la part des symptômes caractéristiques et des symptômes secondaires.
3° De prendre en considération leur marche, leur durée, etc., etc.
4° De vous enquérir de la cause occasionnelle.
Plus la partie de l’ organisme attaqué aura d’importance et plus il vous sera facile de lui adresser des médicaments , parce qu’alors les symptômes morbides étant nettement dessinés et très-caractéristiques, on arrive plus facilement à trouver la correspondance plus ou moins intime des symptômes médicamenteux avec les symptômes morbides. Dans toute maladie, la première chose à faire, lorsqu’il y a possibilité, c’est d’écarter les causes qui l’ont produite ou l’entretiennent.
Ce précepte de thérapeutique ne soulfrepas d’exceptions et son omission compromet toujours le succès. En vain vous combattrez une maladie par les moyens les plus rationnels, les mieux appropriés et les plus puissants, si Y agent qui l’a fait naître, vient la ranimer sans cesse, vous ne parviendrez presque jamais à la détruire , ou, si vous en obtenez la disparition, cette guérison apparente n’est que
momentanée et promptement suivie de rechute. Vous devez donc éloigner des lieux marécageux l’homme atteint d’une affection intermittente rebelle; sortir des foyers d’épidémie les individus qui en sont frappés ; faire changer d’état celui dont la maladie est entretenue, par cette cause; arracher à ses habitudes l’individu qui leur doit la persévérance de son mal; préserver du chaud, du froid , de la sécheresse, de l’humidité , si la maladie est l’effet d’une de ces causes; écarter toutes les affections morales vives dans les affections qui en dépendent; extraire les corps étrangers, en favoriser leur expulsion, rétablir les rapports des parties divisées, déplacées , etc., souvent même il suffit d’écarter la cause pour faire cesser immédiatement la maladie (sublatâ causé tollitum effectus); mais plus souvent encore la cause qui a produit la maladie n’agit plus lorsque nous sommes appelés à donner nos soins, notre rôle se borne alors à placer le malade dans des conditions hygiéniques les plus favorables , à l’abri des influences atmosphériques et des émotions morales vives.
Le deuxième précepte à donner, précepte non moins important que le précédent, c’est dans la plupart des maladies, de condamner l’organe malade au repos. Ainsi on interdira toute méditation à l’homme dont le cerveau est malade; on empêchera de voir celui qui a les yeux affectés ; on écartera le bruit dans les maladies de l’oreille; on prescrira le silence dans celles du larynx et des poumons ; on ordonnera la diète lorsque les voies digestives seront dans un état de souffrance; on placera dans une immobilité absolue les membres fracturés. etc. Ce précepte, quoique d’une application indispensable dans l’immense majorité des maladies , souffre toutefois quelques exceptions : ainsi on devra exercer une articulation frappée d’un commencement d’enkylose, un cerveau menacé d'imbécillité, Yœil qui devient insensible à la lumière, l 'oreille qui perçoit difficilement les sons.
Du reste, Messieurs, plus nos moyens d’analyse nous seront connus, et mieux nous saurons nous rendre compte des symptômes, connaissance extrêmement importante puisque nos agents thérapeutiques sont adressés à leur universalité. C’est donc à nous, à nous aider de nos sens pour prévenir le mieux que nous pourrons les altérations que présente chaque organe ou chaque appareil, mais en ne les subordonnant jamais aux lésions de sensation ou d’action , tel que le veut Hahnemann ; comme je vous l’ai développé dans mes leçons sur la physiologie, toute faculté demande un corps, un organe; aussi pour sentir et agir il est besoin d’un instrument de sensation et d'action. Et ce n’est pas une raison parce que les lésions de sensation sont plus étendues, plus vives, plus variées pour ne pas reconnaître qu’elles ont été précédées par les lésions de texture ; quoique dans une infinité de cas, ces lésions de texture soient faibles, de peu de durée et peu appréciables, elles n’en produisent pas moins une lésion fonctionnelle qui souvent encore échappe à nos investigations, laquelle produit à son tour une lésion de sensation, la seule qui par la nature des éléments attaqués sait nous avertir à temps et nous mettre sur la voie.
Si j’ai tant insisté sur ces altérations, ce n’est, messieurs, que pour mieux vous faire saisir ma pensée, car, je regarde cette division comme subtile, attendu qu’il n’est pas plus permis de considérer une lésion, abstraction faite des autres, pas plus qu’il ne nous serait permis de considérer la matière ou le corps en général, privé de son élément vital.
Ceci vous prouve, messieurs, que la thérapeutique, de toutes les sciences est peut-être celle qui est la plus hérissée de difficultés. Pas une science, en effet, n’exige plus de sagacité et de vrai savoir de la part du médecin. Le problème le plus simple présente les éléments les plus nombreux et les plus compliqués, les données en sont fugiti-
ves, changeantes, trompeuses quelquefois. Eté là toutes ces contestations qui s’élèvent au sujet de cette branche de la science médicale.
« La thérapeutique , dit le docteur Bégin , est la pierre de touche de toutes les théories; c’est au nombre des guérisons qu’ils opèrent, qu’on doit juger du mérite des praticiens. »
« La médecine actuelle dit un certain M. Amédée Latour, en voulant parler de la sienne ou mieux de celle à laquelle il appartient, est déviée de ses voies naturelles; elle a perdu de vue son but, son noble but, celui de soulager oudeguérir. La thérapeutique est rejetée sur le dernier plan. Sans thérapeutique cependant, le médecin n’est plus qu’un inutile naturaliste, passant sa vie à reconnaître, à classer et dessiner les maladies de l’homme. C’est la thérapeutique qui élève et ennoblit notre art; par elle seule il a un but, et j’ajoute que, par elle seule, cet art peut devenir une science. »
Alïbert avait déjà dit « que la thérapeutique était le vrai but de la médecine.» »
Bref, l'œuvre du médecin se résume :
1* A recomaître une maladie, à rechercher ce qu’il doit guérir, et à savoir en tirer urne indication précise. Pour établir le diagnostic d’une maladie, et en tirer des indications thérapeutiques , Hahnemann vous conseille, je vous l’ai déjà dit, comme procédé général de recueillir avant tout le récit du malade ou des assistants, tant sur les antécédents de la maladie que sur l’état actuel , de rester passif en un mot, sans jamais l’interrompre ni le contredire. Le récit du malade une fois entendu, Hahnemann veut que nous devenions actifs , c’est-à-dire que nous éclaircissions et que nous complétions par nos interrogations le rapport qui vient de nous être fait. Recevoir le récit du malade et le compléter , tels sont les deux uniques conseils qu’llahnemann a cru devoir nous donner.
2» Son œuvre se résume aussi à connaître les propriétés positives et curatives des médicaments et à rechercher celles qui sont les plus spéciales, c’est-à-dire les plus semblables.
3° faire une application heureuse des médicaments aux malades, car, de l’appropriation des symptômes du médicament, aux symptômes de la maladie , dépend la guérison plus ou moins prompte, plus ou moins sûre, plus ou moins ra- .dicale. Là ne se bornentpas ses fonctions, il lui reste encore à ramener les malades au degré de force et de santé qui leur est naturel; c’est-à-dire à diriger leur convalescence. Revenir graduellement aux aliments, en choisir la nature, rétablir les secrétions et les excrétions dans l’état physioogique, et placer les malades dans les conditions hygiéniques les plus favorables, telles sont les principales indications à remplir pour consolider toute guérison.
Vous vous rappelez, messieurs, que nous avons écarté de la part de la vitalité toute intervention active entant que puissance intelligente et médicatrice. Nous avons dit que son rôle en présence de tout état morbide était purement etsimplement passif et qu’il ne fallait jamais se reposer sur la nature du soin d’opérer la guérison de toute maladie un peu grave. Nous avons dit que toute maladie voulait être éteinte , épuisée dans sa cause , dans ses effets , et ne voulait pas être contrariée, que tout moyen perturbateur ne faisait que masquer les symptômes, et ne pouvait rien contre la cause, que tout sujet qui tombe sous l’action d’une force morbide quelle qu’elle soit, est placée sous une loi de fatalité à laquelle il ne saurait échapper, et, chose étonnante! plus une maladie est contrariée dans sa marche nécessaire, plus la force morbide acquiert de puissance.
Nous avons dit encore que les diverses périodes d’une maladie méthodiquement dirigée sont autant d’intermédiaires nécessaires que nous devons patiemment traverser
avant de passer de l’état de maladie à l’état de santé, et comme la puissance vitale conservatrice ne repose uniquement que sur les lois organiques du corps , il ne faut donc pas les abandonner à elles-mêmes et savoir les respecter, en ne donnant, comme je vous l’ai déjà dit, qu’un seul médicament à la fois et à doses faibles, afin de bien surveiller ses effets. Agir autrement, c’est-à-dire en donner plusieurs ensemble età doses massives, seraitexposer ses malades à des aggravations et leur faire courir même les plus grands dangers, puisque tout agent thérapeutique mis en contact avec l’organisme doit décrire une sphère d’action fatale, nécessaire, qu’il n’est pas toujours donné au médecin de pouvoir modérer ou arrêter.
Si donc, messieurs, l’homme malade ne revient pas à la santé en vertu de sa propre énergie, il est nécessaire que l’agent thérapeutique soit parfaitement choisi et appprorié, car en lui résidera cette énergie, cette propriété spéciale, ce.tte puissance en vertu de laquelle il agira sur l’organisme en pénétrant jusqu’en ses profondeurs. Ce choix est d’autant plus nécessaire que la vitalité ne sera modifiée qu’autant que l’agent homœopathique aura préalablement agi sur les organes, du moins telle est notre opinion à nous; les symptômes ou manifestations extérieures ne doivent nous servir que pour remonter à la source, pour revenir au foyer, il faut avant tout dans une maladie voir toujours le fond du mal.
De même que nous avons démontré en pathologie que quel que soit le point de l’organisme attaqué; l’étendue et la profondeur du retentissement étaient en rapport avec le siège du mal et la puissance du principe morbide ; de même, messieurs, tout médicament quel que soit le point de l’économie avec lequel vous le mettiez en rapport, produira un retentissement qui sera en rapport avec la quantité à laquelle vous le donnerez et les qualités dont il est doué,
c’est-à-dire son énergie propre, sa puissance curative ou destructive. Cela est si vrai que le même médicament employé avec discernement et pour la cure d’une maladie, pourra amener les ravages les plus grands et la mort même, si on ne sait pas limiter son action. Aussi l’homœopathie par ses préparations se propose-t-elle de rendre ses médicaments plus assimilables. Seulement tant que la question des petites doses ne souffrira pas de démonstration physique, chimique et mathématique, elle sera acceptée parles uns et longtemps encore repoussée par les autres. Pour mon compte, je vous l’ai déjà dit, je crois qu’on se prive d’une très-grande ressource en n’employant exclusivement que des infinitésimaux.
Maintenant que vous êtes édifiés sur la manière dont nous interprétons la thérapeutique proprement dite, croyezvous, messieurs, qu’il suffise comme l’affirme l’école officielle, de cdnnaître parfaitement les maladies pour les guérir, non certes; ce n’est encore que la première partie du problème et encore même ne les connaît-elle pas, puisqu’elle comprend sous une même dénomination, dans ses classifications, desinaladies fort diverses. Quant à la thérapeutique, j’affirme qu’elle n’en connaît pas le premier mot; ce qu’elle sait aujourd’hui, elle le doit à l’homœopalliie. Comme mon jugement peut vous paraître suspect, je ne saurais mieux faire que de vous citer les anathèmes lancés de tout temps par les princes de la science :
Stahl , cité par Alïbert dans les prolégomènes de thérapeutique et de matière médicale, dit en parlant de la première: « Je voudrais. qu’une main hardie entreprit de nettoyer cette étable d’Augias. J’ose pénétrer dans cette science peuplée d’erreurs, où la langue est aussi défectueuse que la pensée; où tout est à refondre, les principes et la matière. »
Voici l’opinion du célèbre Baglivi sur les médecins du
xvne siècle: « Les uns vantent le lait et le petit lait dans toutes les maladies; d’autres, les alcalis et les acides; d’autres les purgations, les saignées, etc. »
Hippocrate avait déjà dit le premier : « Un médecin prescrit une diète sévère, un autre permet des aliments, survient un troisième qui les défend de sorte qu’il n’est pas étonnant qu’on dise alors de l’art médical qu’il ressemble à la science des augures. » (Hippocrate, du régime dans les maladies aiguës.)
Au xvne siècle le docteur Fodéra , membre de l’académie de médecine, formulait ainsi sa pensée : « Les médecins faisaient vomir en Allemagne, saignaient en Espagne, ordonnaient les opiacés en Angleterre, et les diaphoniques en Hollande. Mais sans chercher des exemples si loin de nous, il suffit, dit-il, d’entrer dans un hôpital pour voir combien les médecins se ressemblent peu dans leur manière d’envisager les maladies et de les traiter. Tout ce qu’on appelle donc pratique, en général, est dans le fond un mélange bizarre des restes surannés de tous les systèmes, de faits souvent mal vus et mal observés, et de routines transmises par nos pères. Cependant il faut dire la vérité, si une semblable pratique ne fait souvent aucun bien réel, elle soulage au moins les malades par la magie de l’espérance. » (Histoire de quelques doctrines médicales, etc., etc. p. i80.)
« Nous sommes, disait Barthez, des aveugles qui frappons avec un bâton sur le mal ou sur la maladie, tant mieux pour le patient, si c’est le mal que nous attrapons. » (Mémoires de M6 Dubarry, t. 6.)
Vous citerai-je l’illustre Bichat qui, mieux qu’un autre, a été à même de stigmatiser la thérapeutique de l’école officielle :
« A quelles erreurs, dit Bichat, ne s’est-on pas laissé entraîner dans l’emploi et dans la dénomination des médicaments. Les noms les plus différents ont été souvent donnés
à des moyens identiques, suivant la manière dont on croyait qu’ils agissaient. On créa des désobstruants quand la théorie de Y obstruction était en vogue. Les incisifs naquirent quand celle de Y épaississement des humeurs lui fut associé. Les expressions de délayants, d'atténuants etles idées qu’on leur attacha, furent mises en avant à la même époque.
Quand il fallut envelopper des âcres , on créa les invisquans, les incr assauts , etc. ; ceux qui ne virent que relâchement ou tension des fibres dans les maladies, que strictum et laxum , comme ils le disaient, employèrent les astringents et les relâchants, etc.; en un mot, le même médicament était employé tour à tour dans des vues toutes différentes et même opposées-, tant il est vrai que l’esprit de l’homme marche au hasard quand le vague des opinions le conduit. »
Eh bien! Messieurs, si nous devons juger de la valeur de vos systèmes par le jugement qu’en porte l’immortel Bichat, vous avouerez que toutes les doctrines enseignées dans l’école sont très-mauvaises; puisque de son propre aveu, Y allopathie ignore ce qu'elle fait, marchant au hasard, et se laissant conduire par le vague des opinions.
Ce n’est, du reste, que la répétition de ce qu’avaient dit avant lui Cullen, Hildenbranit, Murujoyet tant d’autres, et qui fut répété plus tard par Pinel, Barbier, Schwilgué, Louis et autres, etc. Si votre thérapeutique, en effet, est restée si impuissante et par cela même si indigeste, cela vient des ynille systèmes qui, depuis plus de deux cents ans, n’ont été produits qu’au moyen de généralisations incomplètes, d’orgueilleuses classifications et de faits arbitrairement présentés par leurs auteurs comme autant d’expressions d'idées préconçues.
L'empirisme, tel est le guide de la plupart des médecins. De ce que Y empirisme a doté l’art de guérir de quelques applications pratiques, les médecins se hâtent d'en tirer la con-
séquence que l’expérience sans méthode, ou l'empirisme, ce qui est la même chose, doit être le seul guide des praticiens au lit du malade. Ils voient que les théories passent et que les faits seuls subsistent, ils s’en tiennent là, ou du moins feignent de s’en tenir là, car tous les jours, ils nous donnent des recueils de faits qui portent à chaque page l’empreinte des théories dont ils sont animés. Un auteur n’a beau vouloir que raconter, chaque mot, chaque récit, quelque décharné qu’il soit, reflète une théorie ancienne ou nouvelle, étrangère ou sienne. Ce qui vous prouve , Messieurs, qu’il n’y a pas de science possible et par suite pas de doctrine possible, sans principes généraux qui constituent une bonne théorie. Tandis que la science officielle n’ayant aucune base fixe flotte incertaine à tout vent d’hypothèse, tandis qu’elle est représentée par des doctrines individuelles qui s’élèvent ou s’abaissent selon qu’un coup de l’aveugle fortune les pousse en avant ou les jette dans l’oubli, l’homœopathie, elle, au contraire, au lieu de recourir au hasard, à l’hypothèse, en appelle à l’expérimentation pure d’où ne peuvent découler que des principes sûrs et vrais puisque toutes les formes, tous les états, toutes les nuances morbides accusés par l’expérimentateur sont bien réellement l’expression de la valeur des médicaments.
Bichat n’est ni moins explicite ni moins énergique quand il parle de la matière médicale professée par les écoles :
« Incohérent assemblage, dit-il, d’opions elles-mêmes incohérentes, elle est peut-être, de toutes les sciences physiologiques, celle où se peignent le mieux les traces de 1 esprit humain. Que dis-je? ce n’est, pas une science pour un esprit méthodique; c’est un ensemble informe d’idées inexactes, d’observations souvent puériles, de moyens illusoires, de formules aussi bizarrement conçues que fastidieusement assemblées. On dit, ajoute Bichat , que la pratique de 1a, médecine est rebutante; je dis plus, elle n’est
pas, sous certains rapports, celle d’un homme raisonnable, quand on puise les principes dans nos matières médicales. » (Anatomie générale. Considérations générales, pages 9 et 95.)
Ce jugement est peu flatteur, vous le voyez, et cependant il émane d’une de vos gloires médicales, gloire dont vous êtes appelés à contempler tous les jours les traits, puisque majestueusement et à si juste titre, sa statue domine toutes les autres dans la cour de l’Ecole de médecine.
Ecoutez Bostan, et vous verrez que son jugement ne cède en rien à celui qu’avait porté Bichat sur votre matière médicale : « Aucune science humaine, dit-il, n’a été et n’est encore infectée de plus de préjugés que celle-là; chaque dénomination de classe de médicaments, chaque formule même est, pour ainsi dire, une erreur. » (Cours de méd. cliniq., t. I, p. 85 et 107.)
On lit dans l’avant-propos de Pathologie générale, 1. 1, publiée par M. le docteur Dubois d’Amiens, les lignes suivantes : « Des vérités générales nous manquent en médecine; nous sommes encore à la recherche des principes généraux, et même nous ne possédons que des vérités de fait partielles et isolées. »
Le docteur Donné, dans un article du Journal des Débats, du 22 septembre 1842, pousse les mêmes plaintes : « L’état d’incertitude des principes de notre art rend, dit-il, le succès des médecins médiocres aussi facile que celui des bons. Tant que la science de la médecine laissera une aussi grande part à l’ arbitraire, à l’ instinct, ou génie de chaque médecin, l’art ne sera ni aussi complet ni aussi élevé qu’il peut l’être. »
Vient le fougueux Broussais, dont vous pourrez lire la critique en entier, pages 826 et 838 de Y Examen des doctrines médicales, et dont je ne vous donne ici que la conclusion : « En somme, dit-il, la médecine ne possède encore
que des aperçus et des données générales pour devenir une science... Or, tant que la médecine ne pourra pas être enseignée de manière à devenir à la portée de toutes les intelligences-, ou bien, si l’on aime mieux, tant que les préceptes de cette science ne produiront pas une immense majorité de médecins heureux dans la pratique et toujours d’accord entre eux sur les moyens à opposer aux maladies, on ne pourra pas dire que la médecine est une véritable science, et qu’elle est plus utile que nuisible à l’humanité. »
Après la critique de Broussais vient celle de son élève, son ami et son médecin tout à la fois : « Tous les vingt ans au plus, s’écrie le docteur Frappart, la même école change d esijstème; parfois il y a deux ou trois systèmes dans la même école. Bref, parmi les médecins sortis d’une même école et ayant le même système, il n’y en a pas quatre qui puissent s’entendre au lit du malade. Tels sont les faits : l’histoire médicale et les malades sont là pour en témoigner. Or, si la science sert à nous diriger dans la pratique, qu’est-ce qu’une science qui pousse chacun de ses adeptes dans des routes diverses et souvent opposées?
« J’ai donc un profond dégoût de la médecine des médecins.
« Votre science est dans l’anarchie, votre profession est en décadence, votre métier est sur le bord de l’abîme, vous n’avez pas de corps médical; vous vivez dans l’isolement, dans la haine, dans le mépris les uns des autres; la déconsidération vous envahit de toutes parts , vous êtes sans résistance comme sans puissance, et le moindre choc, longtemps et courageusement répété, achèvera de vous perdre... C’est en victime de la. vieille médecine que je parle; j’ai sur elle le droit de médisance, et j’en use.
« Car j’ai le triste avantage d’être habituellement malade, en même temps que médecin... victime et bourreau. » (Lettres sur le Magnét., p. 141.)
M. Boucharclat, dans son Traité de matière médicale, s’exprime ainsi : « Dans l’état actuel de nos connaissances physiologiques et pharmaceutiques, lorsqu’on cherche à étudier avec conscience l’action des divers agents employés pour guérir l’homme malade... cette étude approfondie nous montre que tout, pour ainsi dire, ce qu’avait longuement étudié l’école qui nous a précédés est à refaire... » Puis il dit, dans son Formulaire de 1845, à l’article Médecine substitutive ou homœopathique : « La médication substitutive, dont on commence maintenant à reconnaître l’importance, est appelée à dominer la thérapeutique des affections chroniques. »
Barbier d’Amiens , dans son Traité de matière médicale, t. I, p. 184, convient que « la matière médicale est encore une collection de conclusions trompeuses, d’annonces décevantes, plutôt qu’une véritable science. »
Quelle thérapeutique peuvent avoir, en effet, des hommes qui n’ont aucun principe, aucune doctrine, et qui, du reste, l’avouent ingénuement. Vous en jugerez par les passages suivants :
«Jusqu’à présent, dit le professeur Andral, l’éclectisme n’a point élevé de doctrine. A la place des croyances qu’il a toutes ébranlées, il n’en a encore substitué aucune. Son plus grand service est d’avoir montré que sur aucun point la science n’était faite. » (Andral, journal hebdomadaire de médecine,!. I, p. 128, année 1828.)
Broussais avait dit avant lui : « Il n’y a point d’éclectique dans les sciences où la simplicité et le petit- nombre des -faits qui composent chaque théorie, rendent la démonstration facile. Il y en a en philosophie comme en pathologie, comme dans la physiologie générale, par la raison contraire. Cela prouve seulement que ces sciences ne sont pas encore faites. » (Mémoire sur la philosophie de la médecine, p. 9 et suivantes.)
Enfin, le docteur Roche formule ainsi son opinion au sujet de l’éclectisme dans la préface des Nouveaux Éléments de pathologie médicale, chirurgicale, 2' édition, 1828.
« Ses vices frapperaient tous les yeux, si, par impossible, Y éclectisme, venait à se constituer un jour. Qu’on se fasse, en effet, une idée d’une doctrine dans laquelle on invoquerait tour à tour, pour expliquer les maladies, la plupart des théories qui se sont succédées depuis Hippocrate jusqu’à nous! Ne serait-ce pas le plus indigeste chaos? Si cette doctrine essayait un jour de planter, au milieu du monde savant, son étendard bariolé, elle verrait à l’instant même se disperser ses partisans étonnés de sa bizarrerie, et chacun d’eux demandant la proscription de la couleur qui blesserait sa vue, la réduire en lambeaux. »
Après tous ces aveux, on se demande pourquoi Y ancienne médecine compte tant de partisans? Pourquoi? la réponse est facile. Parce qu’elle est à la portée de tout le monde, parce que, pour la pratiquer, il est inutile de connaître les lois compliquées de l’organisme, les forces vitales et médicamenteuses; parce que, pour un homme, en dehors des médecins, bien entendu, qui a le jugement sain et qui pense logiquement, il y en a 99 qui ne réfléchissent pas ou qui réfléchissent mal. Ce qui fait que la sottise est toujours le partage de la majorité. Que de gens qui, aujourd’hui encore, se font une idée médicaleri eux, qui, se croyant, par exemple, obstrués, replets ou bilieux, se font purger, vomir ou saigner, et ce n’est qu’après un récurage ou nettoyage aussi complet que possible, qu’ils envisagent la médecine comme une science sérieuse.
Avouez-le cependant, messieurs, devant des jugements aussi sévères portés par des hommes d’un tel poids, pouvez-vous encore étudier et surtout pratiquer la médecine officielle! 11 no vous reste plus qu’un refuge, c’est l’homœopathie. Et, loin de la repousser, aujourd’hui que vous
avez le sentiment des difficultés immenses que présente l’étude des principes et de la pratique homœopathique, vous devez chercher à les surmonter à force de travail, de patience et de persévérance. Tous, nous devons puiser en nous la force, l’énergie nécessaire pour vaincre les obstacles inhérents à l’étude première de toute science, de toute doctrine nouvelle.
Il n’y a que les esprits faibles ou timorés qui n’qsent aucune tentative ou qui se laissent aller au découragement; comment voulez-vous que ces derniers ne doutent pas des moyens qu’ils emploient, quand souvent ils doutent d’eux-mêmes I
Si tout début est couronné par beaucoup de succès, les revers, croyez-le bien, s’annoncent aussi assez souvent; mais loin de vous laisser abattre par eux, c’est une raison de plus pour vous de redoubler d’ardeur, et à mesure que vous avancerez dans la nouvelle carrière, à mesure que les exigences de votre position seront plus pressantes, vous devez concentrer toute votre attention sur les questions que j’ai développées et les faits que j’ai avancés, car tous vos succès en dépendront.
Nous nous permettrons, dans la prochaine séance, d’établir un parallèle entre l’ancienne médecine et la nôtre au point de vue pratique.