‹ Cours d'homœopathieChapitre 39 sur 44 · QUE DOIT-ON ENTENDRE PAR EXPECTATION · texte numérisé non relu

QUE DOIT-ON ENTENDRE PAR EXPECTATION

DU RÉGIME ET DE i/ IMAGINATION. — DES MOYENS ACCESSOIRES.

Messieurs,

Pour nous, vous le savez, c’est la loi de similitude qui nous régit, loi claire, précise, évidente, avouée par la raison, justifiée par l’expérience, et quand nos adversaires viennent attribuer au régime, à la puissance de l’imagination et aux forces médicatrices de la nature, les succès nombreux et incontestables que nous obtenons, c’est qu’ils ignorent qu’ils sont eux-mêmes médecins et que par conséquent les mêmes causes peuvent être invoquées en leur faveur.

Qu’on nous dise quel rôle thérapeutique joue l 'imagination chez les enfants et les animaux soumis au traitement homœopatique ou chez ces malheureux atteints de scrofules ou de syphilis, etc. D’abord, Messieurs, savoir agir sur le moral de son malade, savoir régler un régime, ne mériterait déjà pas tant de dédain, cette manière de faire vaudrait bien les tortures que l’ancienne médecine fait subir à ses patients. Le rôle du médecin n’est-il pas des plus variés et ne doit-il pas, liélas ! dans une foule de cas, reconnaître la nécessité d’une thérapeutique morale.

— 4fi 8 —

Pour ce qui est du régime, llàhnemann s’exprime ainsi dans le § 259 de l’Organon : «. Gomme il est nécessaire, dit-il, dans la pratique homœopathique, que les doses soient très-faibles, on conçoit aisément qu’il faut écarter du régime et du genre de vie des malades tout ce qui pourrait exercer sur eux une influence médicinale quelconque, afin que Y effet de doses si exiguës ne soit éteint, surpassé ou troublé par aucun stimulant étranger. »

Maintenant, Messieurs, voici ma manière de faire:

Tout en respectant les habitudes, quand elles sont trèsanciennes et ne voulant pas rompre l’équilibre de l’organisme, je tâche, cependant, et autant que possible, de me conformer aux préceptes que nous donna Hahnemann.

Du reste, le régime et le genre de vie ne doivent pas être les mêmes pour tous, c’est à nous de prescrire la marche qu’on doit suivre dans chaque cas particulier. Non-seulement le régime doit varier d'un sujet à un autre et suivant la différence des maladies, mais il doit être encore accommodé aux circonstances ; c’est vous dire que dans une foule de cas, la rigueur des préceptes doit être écartée, car ils seraient inapplicables le plus souvent : ainsi il m’arrive souvent, et à dessein, de ne prescrire aucun régime à mes malades. A cet égard, je vous le répète, il ne peut y avoir de règle fixe; nos prescriptions sont relatives au genre de vie du malade et à ses occupations. Prescrire à tous ses malades le même régime, est tout aussi contraire à l’esprit de l’homœopathie que de prescrire le même médicament pour toutes les maladies.

Cependant, il faut savoir que certaines substances sont antidotes d’autres substances ; ainsi, le café est un des antidotes de la belladone, de V opium et de la noix vomique; le vin pur et les alcooliques sont de même antidotes de la noix vomique; les acides, au contraire, tout en augmentant l’action

de la belladone, sont cependant w (compatibles avec les narcotiques et avec un médicament appelé sépia.

Dans le cas où un malade ne voudrait pas se soumettre à vos prescriptions, il vaudrait mieux l’abandonnner que de compromettre avec lui la doctrine en entreprenant un traitement que son ignorance et son entêtement rendent impossible.

Le café, le thé et les liqueurs alcooliques, qui sont devenus un besoin si impérieux chez la plupart des nations dites civilisées, ne doivent être abandonnés que progressivement, afin qu’on puisse y substituer une autre boisson inoffensive. De même, le vin ne doit jamais être supprimé entièrement aux malades atteints d’affections chroniques, surtout lorsque son usage est devenu un besoin de la vie, par suite d’une longue habitude; pris avec ménagement, il relève les forces, stimule les facultés, et souvent même procure une sensation de bien-être ou bannit la crainte, la tristesse et la douleur. En un mot, il faut proscrire du régime du malade toute substance qui jouit d’une action médicinale.

Ces préceptes, loin de nous attirer le blâme ou le ridicule, devraient fixer Yattention de tout médecin jaloux de remplir ses devoirs envers la société, car, ils sont d’accord non-seulement avec les lois de la physiologie, mais encore avec celles de la morale.

Quant aux moyens accessoires, tels que cataplasmes, lavements, bains et excitations cutanées, nous les permettons quelquefois, surtout quand nous les croyons propres à apporter un peu de soulagement aux souffrances du malade. Ainsi, dans certains cas, il m’est arrivé de recourir à l’emploi d’irritants légers sur lapeau, lorsque, par exemple, la dessication rapide des exanthèmes et des ulcères fait naître des accidents graves. 11 peut y avoir alors indication urgente de rétablir l’affection primordiale; mais ces

irritants extérieurs ne doivent nuire en aucune manière à l’action du remède intérieur.

Dans certains cas d’angine , je me trouve parfaitement de l’application sur le cou d’un sachet renfermant de la cendre chaude ou du sable chaud, ou bien encore d’une éponge trempée dans l’eau chaude, puis exprimée. C’est un excellent moyen et qui est préférable à toute autre application.

Sans attacher plus d’importance qu’il ne faut à l’emploi de ces moyens accessoires, on doit cependant savoir les apprécier, et ce serait d’un purisme ridicule et exagéré que de les condamner, attendu qu’ils apportent un grand soulagement au malade lorsqu’ils sont employés à temps. Du reste, ce sont des moyeps qui appartiennent à toutes les méthodes.

Mais ce que nous proscrivons, ce sont certains procédés allopathiques que l’on emploie quelquefois avant ou après l’usage des moyens bomceopathiques, quelquefois concurremment avec eux, et qui, comme je vous l’ai dit, ne servent qu’à débiliter le malade. Ainsi nous proscrivons, et je ne saurais trop vous le répéter, les émissions sanguines, les vomitifs, les purgatifs, les vésicatoires, les cautères, les moxas et les sétons, comme autant de procédés inutiles en présence de la médication homœopathique qui est si puissante. Y recourir, comme le font encore certains praticiens, c’est faire preuve d’ignorance envers la doctrine homœopathique, c’est une marque de défiance qui ne se comprend pas chez les vrais adeptes de l’homœopathie. En agir ainsi, c’est donner le droit aux personnes qui vous entourent et qui scrutent votre conduite, de vous taxer d’incrédules, de faux médecins. Règle générale : gardez-vous toujours, autant que possible, d’exciter la moindre douleur, parce que la douleur épuise les forces.

Disons un mot de l’hydrothérapie. Pour ce qui est de

cette manière de traiter les maladies, on ne devra y recourir qu’avec extrêmement de réserve et de discernement. L’eau froide est un agent général qui peut être utile dans certains cas, par exemple faiblesse résultant d’une vie sédentaire ou laborieuse, ou de l’abus des plaisirs, ou venant à la suite d’émotions déprimantes. Mais l’eau froide est le plus souvent nuisible, et ce que l’on doit redouter de son emploi, c’est la facilité avec laquelle elle transforme une maladie au lieu de la détruire, ce qui, dans bien des cas, donne le change aux malades et attire à la médication des éloges usurpés, immérités. On doit la bannir dans toute maladie organique ; car l’abus qu’en font aujourd’hui médecins et malades ne contribue pas peu à fournir une foule de lésions organiques qui varient selon les dispositions individuelles de chacun.

Le seul avantage qu’on doit attendre de son emploi, c’est peut-être une meilleure distribution de l’énergie vitale; c’est ainsi que l’on comprend qu’en bonne santé on puisse, tous les matins, retirer un grand bien de son usage. Ainsi, un bain d’eau tiède en hiver, un bain de rivière en été, une ceinture imbibée d’eau fraîche, des douches, des lotions rapides et des fomentations avec l’eau froide se concilient très-bien avec la méthode homœopathique, et peuvent être très-efficaces pour fortifier le corps. Dans ce cas même, on ne saurait voir encore des phénomènes réactionnels; on s’explique parfaitement que le sang étant refoulé brusquement sur une assez grande surface ; les organes internes qui le reçoivent, en raison de l’élasticité dont ils spnt doués, le chassent, une fois l’impression froide subie, avec une force égale, 1° à la dépression opérée par le froid, 2° à la résistance ou élasticité des tissus qui ont été gorgés de sang plus qu’ils n’en reçoivent et ne peuvent en recevoir d’habitude.

C’est encore et toujours la loi d’harmonie et d’équilibre;

c’est, en un mot, un effet vital et mécanique tout à la fuis. La chaleur et la rougeur qui accompagnent ces phénomènes s’expliquent de la même manière. Rien de plus naturel qu’une partie dont vous avez abaissé la température artificiellement cherche à se mettre en équilibre avec le milieu ambiant, etc. Rappelons-nous toujours que la vie, qui est la synthèse de toutes les activités physiologiques, ne peut recouvrer 'son état normal qu’à la condition d’équilibrer toutes les opérations par lesquelles elle se manifeste.

« On peut, dit Hahnemann, recourir soit aux affusions d’eau à une température de 40° Réaumur et plus froide , pendant une, deux, trois minutes, soit aux bains généraux dépoussiéré d’eau pendant une à cinq minutes, plus ou moins, et une ou plusieurs fois par jour , conjointement avec un traitement antipsorique approprié, un exercice suffisant au grand air et un régime convenable.» (Maladies chroniques, 1. 1, p. 199.)

Dans le choléra, l’eau glacée dont on ne peut nier les services, n’a agi, là encore, que d’une manière homœopathique car « Veau froide , dit Hahnemann, a pour effet de diminuer momentanément la sensibilité et la mobilité des parties, par conséquent d’agir comme moyen homœopathique local » (Maladies chroniques, t. I, p. 199). De même on a vu le docteur Récamier préconiser et obtenir les meilleurs résultats des boissons, des lavements et des aspersions glacées dans la période algide des fièvres intermittentes.

Quant à l’électricité , vantée et délaissée tour à tour, oubliée, puis reprise avec enthousiasme, quoique son action sur l’organisme soit très-vive, son application thérapeuthique n’en est pas moins dans l’enfance, aussi devons-nous être prudents dans son emploi-, c’est au médecin de savoir se conduire d’après chaque cas individuel, et qu’il ne craigne pas que sa manière de faire soit taxée

d’hérésie, car il doit, avoir en vue non pas la pureté de la doctrine, mais la pureté de ses intentions.

Seulement on ne doit pas se servi]1 de moyens électriques de manière à plonger l’organisme, par suite de secousses très-vives et des vibrations qu’on lui imprime, dans une apathie incurable, ce qui arrive presque toujours, car, du moment où on ne prend aucunement en considération l’origine de la maladie, la guérison que l’on croit obtenir n’est qu’une palliation, suite de la surexcitation imprimée à tout l’organisme, lequel plus ou moins de temps après retombe dans son état premier et souvent même dans un état plus grave encore.

Ce n’est jamais , croyez-le bien, avec une pile électrique qu’on arrivera à combattre, à anéantir lacause de ce nombre infini d’affections chroniques.

Arrivons, messieurs, au reproche qu’on nous adresse de ne faire que de l’expectation ? Les leçons précédentes, et la longue énumération que je viens de vous faire touchant les moyens accessoires suffiraient au besoin pour me donner le droit de nier que pour nous l’expectation soit dans les maladies la notion-principe de la médecine, mais je veux vous dgnner des raisons autres, qui vous prouveront que nous sommes loin de nous en remettre, comme on dit, à la providence pour obtenir la guérison de nos malades. D’abord voici comment Hahnemann s’exprime:

« Les efforts misérables et extrêmement incomplets que la force vitale fait pour se porter secours à soi-même dans les maladies aiguës, sont un spectacle qui doit exciter l’homme à ne pas se contenter d’une stérile compensation et à déployer lotîtes les ressources de son intelligence, afin do mettre un terme, par mie guérison réelle, a ces tourments que s’ ipipose elle-même la nature. » Dans ce passage, Hahnemann,y tout religieux qu’il était, avoue deux choses: 1° l’impuissance de la nature , 2° la nécessité pour le médecin d’agir à

temps et promptement. (P. 32, introduction à l’Organon).

Il est loin, comme on voit, déconsidérer les symptômes morbides comme représentant la somme des efforts par lesquels la vie réagit contre la force mystérieuse qui fait le fond de la maladie. *

Admettre, en effet, que les phénomènes ou manifestations sensibles des maladies , ne sont autres que les efforts de la nature médicatrice , c’est admettre qu’on doit non-seulement les entretenir , mais encore les exciter, les favoriser, car, plus ces phénomènes auront d’intensité et plus favorable sera la réaction, puisqu’en elle réside la nature médicatrice et la résistance vitale. Donc suivant les médecins qui s’en rapportent à l’expectation, ce ne serait pas à l’extinction des symptômes et autres phénomènes morbides, mais bien à leur tension progressive qu’on devrait s’en rapporter pour iuger d’une manière favorable ou non la terminaison d’une maladie.

En repoussant la médecine expectante, nous ne prétendons pas nier les guérisons spontanées, si comme je vous l’ai déjà dit, par guérisons spontanées on entend V évolution naturelle de certaines maladies, mais sans intervention de la nature médicatrice. La médecine expectante n’a donc de valeur qu’autant qu’il est possible à la science de déterminer à l’avance la marche que doit suivre une maladie et de fixer sa terminaison.

Savez-vous, messieurs, sur quels principes est fondée la médecine expectante, sur les idées que l’on se fait d’un être mystérieux et tout puissant. Or, m’appuyant sur l’autorité des plus grands philosophes, je vous le demande, nous est-il possible d’avoir des idées vraies d’un être qui n’agit sur aucun de nos sens. On nous dit que l 'essence créatrice est incompréhensible pour l’homme, et on ne cesse en môme temps d’assigner des attributs à cet être incompréhensible, et d’assurer que l’homme ne peut se dispenser

de reconnaître ce tout puissant impossible à concevoir . Permettez-moi, messieurs de vous reporter aux leçons que je vous ai faites sur l’univers et sur le dynamisme vital, elles trouvent ici leur confirmation, au point que je ne craindrai pas de vous répéter ce que je vous ai dit dans ces leçons.

Gomme tout principe doit être un jugement, qu’un jugement n’est que l'effet de l’expérience, laquelle ne s’acquiert que par Y exercice des sens, il s’ensuit que nos idées qui sont des représentations des objets qui nous frappent, nous représentent l’idée d’un être infini comme une idée sans objet, sans modèle, sans prototype. Ce qui, par conséquent, exclut toute idée, peut-il être autre chose que le néant? Si, d’ailleurs, il existe un être infini, nul être fini ne peut avoir ni union, ni commerce, ni rapports avec lui et ne peut, bien entendu, rien en attendre.

Si c’est un pur esprit, comme le veulent certains métaphysiciens et médecins, l’idée de la spiritualité est un mot abstrait fait pour désigner la force cachée de la nature, c’est encore une idée sans modèle, puisqu’on nous représente cette spiritualité comme une substance inconnue, n’ayant ni commencement ni fin, par conséquent n’ayant aucune étendue, ni rien de commun avec la matière, espèce de point mathématique qui n’a ni longueur, ni largeur, ni profondeur. Hume a dit très-ingénieusement, en parlant des théologiens ou spiritualistes, qu’ils ont trouvé la solution du fameux problème d’Archimède; un point dans le ciel d’où ils remuent le monde.

Pourquoi invoquer, dans la guérison des maladies, une force insaisissable, inconnue, un être spirituel qui ne peut donner ce qu’il n’a pas lui-même, et qui, par l’essence spirituelle qu’on lui accorde, est incapable de faire quoique ce soit dans un cas morbide donné. L 'aveugle force vitale qu’on dit émanée du Tout-puissant, abandonnée à elle-

même, ne peut, dit Hahnemann, se guérir; elle a même si peu de puissance naturelle curative, qu’une fois désaccordée, les changements qu’elle amène dans l’organisme sont les symptômes et la maladie elle-même. (Organon, § 22, p. 123.)

Plutôt que d’attribuer la formation de l’homme à un être incompréhensible et de s’en remettre à lui pour la guérison d’une maladie, nous pensons et nous le répétons à dessein, qu’il est beaucoup plus naturel et plus intelligible de tirer tout ce qui existe du sein de la matière, dont Y existence est démontrée par tous nos sens, dont nous éprouvons les effets à chaque instant, que nous voyons agir, se mouvoir, communiquer le mouvement et générer sans cesse. Et, loin de repousser, comme téméraire et impuissante, la prétention de mettre obstacle au développement morbide, une fois qu’il est évidemment établi, nous sommes persuadé qu’il nous appartient et qu’il n’appartient qu’à nous ! hommes, d’intervenir très-activement, afin de remédier aux accidents qui peuvent amener un trouble organique ou dynamique; pour moi, ces deux expressions sont synonymes, n’ayant en vue que les forces ou puissances actives.

IlahTiemann l’a compris, car à Y expérimentation seule il en a appelé. A elle seule il s’en remet pour le soin d’opérer les guérisons. Il était donc loin de compter sur la Providence, et par conséquent de faire de la médecine expectante. L’homœopathie nie absolument qu’il y ait nécessité d’abandonner les malades aux soins de cette nature dite prévoyante, la regardant comme incapable de favoriser, soit la marche régulière du développement morbide dans sa tendance générale vers la guérison, soit la direction des mouvements vitaux. Elle nie d’une manière absolue qu il y ait nécessité de laisser les maladies parcourir toutes leurs phases, toutes leurs périodes; attendu quelle possède les

moyens les plus actifs pour anéantir toute cause morbifique et éteindre toute manifestation morbide, sans avoir besoin d’attendre qu’il plaise à Dame nature ou Providence de se montrer clémente envers son supposé protégé. « Non! dit Hahnemann dans son introduction à l’Organon, p. 45, cette force innée chez l’homme, qui dirige la vie de la manière la plus parfaite pendant la santé, dont la présence se fait sentir également dans toutes les parties de l’organisme, dans la fibre sensible comme dans la fibre irritable, et qui est le ressort infatigable de toutes les fonctions normales du corps, n’a point été créée pour se porter secours à elle-même dans les maladies , pour exciter une médecine digne d’imitation. Non ! la vraie médecine, œuvre de réflexions et de jugement, est une création de l’esprit humain, qui, lorsque la force vitale instinctive, automatique et incapable de raisonnement, a été entraînée par la maladie à des actions anormales, sait, au moyen d’un médicament homœopathique, lui imprimer une modification morbide analogue, mais un peu plus forte, de manière que la maladie naturelle ne puisse plus influer sur elle, qu’elle en soit débarrassée... »

Je sais quelle tempête je vais soulever en émettant ces idées, je m’attends à l’orage qui doit s’amonceler sur ma tête devant ces propositions qui émanent de philosophes bien connus, mais que m’importe l’opinion contraire! n’ai-je pas la vérité de mon côté! Ne savons-nous pas qu’en science comme en littérature, comme en politique toute idée nouvelle soulève des cmitestations et des résistances d’autant plus grandes qu’elle repose sur le vrai; c’est ce que M. Broca appelle la loi de résistance en vertu de laquelle un ordre de choses attaqué se défend contre ce qui l’attaque. De quel droit, m’armant de l’autorité d’hommes illustres, « ne viendrais-je pas sonder ces abîmes, citer Y Étemel au tribunal de la raison, nier la Providence, et par

conséquent la force médicafrice qui émane d’elle? Si l’homme, quoique intelligent, est incapable comme on le dit, de tout savoir et qu’il ne soit pas doué de facultés assez amples pour connaître l 'essence créatrice , n’est-ce pas admettre, dans ce cas, que ce pur esprit n’a ni pu ni voulu être connu des hommes. Si donc, notre essence propre nous met dans l’impossibilité de nous faire aucune idée de la spiritualité ou de la Providence , nous n’avons ni à demander, ni à refuser, ni à reconnaître son intervention dans le cours d’une maladie, puisque nous sommes dans l’impossibilité de nous en rendre compte. »

Si je m’efforce , messieurs, de combattre ces préjugés, c’est uniquement dans le but de servir l’humanité souffrante et surtout, afin de repousser les assertions fausses et mensongères de certains médecins qui nous accusent de ne faire que de l’expectation.

Il me sera difficile, je le sais, de combattre des préjugés avec lesquels nous avons tous été bercés, car, « sans nos nourrices qui ont été nos premières théologiennes , nous serions tous animés des mêmes idées. Mais chacun reçoit de ses parents et de ses instituteurs les divinités qu’ils ont eux-mêmes reçu des leurs, et chacun, suivant son tempérament propre, les arrange, les modifie, les peint à sa manière.

« Le cerveau de l’homme est, surtout dans l’enfance, une cire molle propre à recevoir toutes les impressions qu’on y veut faire naître; l’éducation lui fournit presque toutes ses opinions dans un temps où il est incapable de juger par lui-même. Nous avons la plus grande confiance dans nos instituteurs, les supposant très-convaincus eux-mêmes des choses qu’ils nous apprennent.

« Tels sont les motifs qui nous font adopter mille erreurs, « sans autre fondement que la périlleuse parole de ceux qui « nous ont élevés. »

C’est ainsi qu’on prétend nous faire croire que la divinité, en créant l’univers, n’a eu d’autre but que de rendre l’ homme heureux. Nous, médecins, pouvons-nous accepter de pareilles données, habitués que nous sommes à assister à ses peines, à ses chagrins, à ses tortures, quand nous voyons le genre humain être la victime continuelle des maux physiques et moraux, quand nous sommes appelés à chaque instant du jour à équilibrer cette machine humaine que l’on nous représente comme un chef-d’œuvre de l’industrie du Créateur.

Que dirait-on d’un mécanicien qui nous ferait voir une machine compliquée, prête à s’arrêter à tout moment et qui finirait au bout de peu de temps par se briser cl’ elle-même ! Donc/’ honïme lui-même, que l’on ne cesse de regarder comme le chef-d’œuvre, comme l’ouvrage le plus merveilleux de la Divinité, est un être aussi imparfait et aussi périssable que tous les autres ouvrages dont on lui attribue la formation. L’homme physique est sujet à mille infirmités, à des maux sans nombre, à la mort; l’homme moral est rempli de défauts : ajouterai-je que cet être qu’on nous présente comme le plus bel ouvrage, comme l’ouvrage le plus surprenant du plus parfait des êtres, encourt si souvent la disgrâce de son auteur, devient pour lui si odieux et si rebutant qu’il se trouve obligé de le jeter au feu. Assez sur ce chapitre, d’ailleurs comment pourrions-nous juger des perfections divines, puisque l’homme, l’œuvre la plus rare de la Divinité, est rempli d’imperfections.

Comprenez-vousmaintenant, messieurs, pourquoi nous repoussons Y expectation, puisque tout médecin qui fait de la médecine expectante, en appelle nécessairement à la Providence qui pour nous ne représente qu’un mot vide de sens. Les partisans de Y expactation comptent sur ce qu’ils appellent la réaction, réaction que l’on doit respecter, et qui, selon eux, réduirait leur rôle à celui d’interprète et

d’auxiliaire. Singulière aberration que celle qui nous fait envisager ces phénomènes dits de réaction , comme autant de phénomènes salutaires et providentiels, tandis qu'ils ne sont que le résultat de la maladie même. En effet, je vous l’ai prouvé en traitant de la sensation , tout état pathologique a un développement nécessaire, lequel passant par des phases successives se manifeste par des altérations fonctionnelles et organiques déterminées. Pour certains médecins, Providence exprime donc le soin généreux que prend la Divinité en pourvoyantaux besoins tant physiologiques que morbides de ses créatures. Qu’on ouvre les yeux et l’on verra qu’elle ne pourvoit à rien.

• « Implorer son assistance dans nos calamités, dans nos souffrances, dans nos infirmités, n’est-ce pas nous adresser à l’auteur même de nos calamités et de nos maladies pour lui représenter qu’en notre faveur, il devrait rectifier son plan, qui ne s’accorde ni avec nos intérêts, ni avec notre santé, ni avec notre bonheur. En ce monde de sacrifices et de déceptions, l’existence est tellement troublée par des chagrins, des craintes, des maladies souvent cruelles et très-peu méritées, qu’il existe fort peu d’hommes, j’en suis convaincu, qui, si la chose dépendait d’eux, voulussent recommencer au même prix la carrière pénible dans laquelle, 'sans leur aveu, le destin les a jetés. Un seul chagrin* cuisant ne suffit-il pas souvent pour empoisonner tout d’un coup la vie la plus paisible et la plus fortunée. Il est très-peu de mortels qui n’aient été forcés de boire dans la coupe de l’infortune, et le désir qu’ont certains hommes d’être anéantis, me paraît tout aussi justifié que celui qui vous fait espérer une vie éternelle parce que vous la désirez. »

En présence de tant d’infortunés qui gémissent sous l’oppression, tant morale que physique, qui languissent dans la misère et dans les plus cruelles souffrances, pouvons-nous, je

vous le demande, mettre notre confiance dans une Providence qui se rit du ijenre humain, qui se joue des vains projets des hommes. Pourquoi vanter ses soins attentifs? ne sommes-nous pas obligés d ’ entrer en lutte tous les jours avec cette providence, de parer les coups qu’elle porte à notre organisme, de remédier aux accidents de toute nature qui compromettent notre existence, et comme le prouvent ces éminents philosophes dont je ne suis que l’interprète :

« Si c’est elle qui gouverne le monde, nous la trouvons autant occupée à détruire qu’à former, à exterminer qu’à produire. Ne fait-elle donc pas périr à chaque instant parmilliers ces mêmes hommes à la conservation et au bienêtre desquels on la suppose continuellement attentive ? Après avoir armé la nature entière contre l’homme, elle arme l’homme lui-même contre sa propre espèce, pour le voir expirer finalement dans les plus cruelles douleurs. Estce donc là cet esprit conservateur de la part de la Providence? Si nous envisagions, sans préjugés, la conduite équivoque de cette Providence, nous verrions bientôt que, loin de ressembler à une mère tendre et soigneuse , elle ressemble plutôt à ces mères dénaturées qui, oubliant sur le champ le fruit infortuné de leurs amours lubriques, et abandonnant leurs enfants dès qu’ils sont nés, les exposent aux caprices du sort.

« Que dirait-on d’un père qu’on nous assurerait veiller sans relâche à la conservation et au bien-être de ses enfants faibles et sans prévoyance, et qui pourtant leur laisserait la liberté d’errer à l’aventure au milieu des rochers et des précipices de toute nature; qui ne les empêcherait que rarement de suivre leurs appétits désordonnés; qui leur permettrait de manier sans précaution des armes meurtrières, au risque de s’on blesser grièvement? Que penserait-on de ce même père, si, au lieu de s’en prendre 11 lui-même du mal qui serait arrivé à ses pauvres enfants, il les punis-

sait de leurs écarts de la façon la plus cruelle ? Nous dirions, avec raison, que ce père est un fou qui joint l’injustice à la sottise. En effet, un père prévoyant aurait prévenu le mal, et par là même se serait vu dispensé de punir; car, en punissant un enfant faible , il commet, à mon avis, la plus injuste des tyrannies.

« Du reste, que nous offre l'humanité qu’on dit émanée de la justice même? On ne trouve partout qu’injustices et violences : Ici, c’est la force qui décide du sort des nations; là, c’est l’équité qui semble bannie de la terre; ailleurs, c’est un petit nombre d’hommes qui se jouent impunément du repos, des biens, de la liberté, de la vie de tous les autres. »

Il y a plus de deux mille ans que, suivant Lactance, le sage Epicure a dit : Ou Dieu veut empêcher le mal, et il ne peut y parvenir; ou il le peut et ne le veut pas; ou il ne le veut ni ne le peut. S’il le veut sans le pouvoir, il est impuissant; s’il le peut et ne le veut pas, il aurait une malice qu’on ne doit pas lui attribuer; s’il ne le peut ni ne le veut, il serait à la fois impuissant et malin, et par conséquent il ne serait pas Dieu; s’il le veut et s’il le peut, d’où vient donc le mal , ou pourquoi ne l’empêche-t-il pas ? »

Croyez-moi, messieurs, de même que, pour vivre, l’homme a besoin d’en appeler sans cesse au travail ; de môme, pour guérir , il a besoin d’avoir recours à une médication bien appropriée et qui réponde parfaitement à ses souffrances.

L’univers , avons-nous dit, messieurs, n’est que ce qu’il peut être; tous les êtres sensibles y jouissent et y souffrent, c’est-à-dire sont remués, agités, tantôt d’une façon agréable et tantôt d’une façon désagréable. Ces effets sont, nécessaires; ils résultent nécessairement de causes qui n’agissent que suivant leurs propriétés spéciales. Aussi ces effets ne nous plaisent-ils, oui ou non, qu’en raison de notre propre nature. Cette même nature nous force à éviter , à écarter et

à combattre les uns, ou bien à chercher, à desirër et a nous procurer les autres.

« Dans un monde où tout est nécessaire, une ProvidënCe qui ne remédie à rien, qui laisse' aller les choses d'après leur cours nécessaire, est-elle donc autre chose qué te destin ou la nécessité personnifiée ? C'est une divinité sôurde qui ne peut rien changer à des lois générales auxquelles elle est soumise elle-même.

« Que nous importe, après tout, F infinie puissance dé Une Providence qui ne veut faire que très-peu de chose en notre faveur? Où est F infinie bonté d'une divinité indifférente sur mon sort ? A quoi me sert la faveur d’un pur esprit qui, pouvant me' faire un bien infini, ne m’en fait pas même iiii fini ? »

C’est incroyable comme l’imagination aime à s'égarer à travers le merveilleux, comme l’esprit humain se laissé facilement séduire par tout ce qui, tenant du prôdige , le frappe et Fétonne. N'a-t-on pas vu les plus grands génies, comme lés plus pauvres d'intelligence, succomber à cette séduction. En médecine, le merveilleux n’a-t-il pâs eu ét n’a-t-il pas encore malheureusement sa part. Regardant les maladies comme produites par la méchanceté de's génies malfaisants, n'a-t-on pas voulu les guérir en chassant les intrus par des mots magiques, des prières , des amulettes et des enchantements.

A l’appui de ce que j’avance, et pour vous donner une idée de ce que peuvent sur certains esprits, les notions religieuses, vous me permettrez de vous citer deux faits qui me concernent, et qui se sont passés à très peu de distances l’un de l’autre, je vous les raconterai brièvement!

Il y a quelques mois, la supérieure d’un des premiers couvents de la rue de Sèvres, sur la recommandation d’ùn directeur d’une des principales maisons religieuses dont je suis le médecin, vint me trouver en personne pour me prier de donner mes soins à une de ses sœurs qiti', jeune

encore, était alitée depuis plus de 18 mois. Sous l'influence de jeûnes trop longtemps prolongés, de privations, de chagrins, d’émotions de toute sorte, les menstrues s’étaient arrêtées et des vomissements étaient survenus, au point que depuis 18 mois, chose incroyable! elle ne prenait plus d’aliments : pour toute sa journée, elle se • contentait à peine d’une cuillerée de gelée de viande et encore pour ne pas vomir était-elle obligée d’en sucer une petite partie à de longs intervalles; on lui donnait encore des 1/4 de lavements de bouillon qu’elle rendait aussitôt, ne pouvant absolument rien garder. A mapremière visite je fus effrayé de cette pâleur cadavérique et surtout de l’état de maigreur auquel elle était arrivée, ce qui se conçoit après un jeûne de 18 mois, sans compter les secousses successives par lesquelles elle était passée en prenant différents médicaments donnés par le médecin ordinaire. Elle avait un pouls filiforme et extrêmement misérable, malgré cela elle était toujours brûlante, et passait ses nuits dans l’insomnie. Avant moi donc, on avait non-seulement consulté toute la Faculté et mis en œuvre ce qu’elle avait ordonné, mais encore on avait fait force prières, on avait dit neuvainessur neuvaines, on en avait eu le temps pendant 18 mois! bref, messes, prières, oraisons, neuvaines, n’avaient pas mieux réussi que tout autre moyen.

C’est donc à bout de tout qu’on était venu me chercher. Soit dit en passant, je commençai, après inspection faite, par faire enlever le superflu de tous ces chapelets, de toutes ces croix, de toutes ces médailles, de toutes ces images qui lui couvraient le ventre et la poitrine. J’ordonnai un médicament homœopathique et j’insistai pour qu’on recommençât à lui faire prendre du bouillon ; à ma visite du lendemain on m’apprit qu’elle était mieux, mais que cependant elle vomissait toujours. Malgré ces vomissements, je persistai de plus en plus pour qu’elle prit, non

pas des potages, encore moins des bouillons, mais bien des aliments solides. Un jour elle essaya, mais des vomissements tellement affreux survinrent qu’elle ne voulut plus recommencer, quoique je l’engageasse toujours à se soumettre à cette épreuve plusieurs fois de suite, persuadé que j’étais, qu’on arriverait peut-être avec de la persistance à vaincre l’obstacle, ce qui pourrait permettre à d’autres aliments de digestion plus facile à être absorbés. — Je me basais sur ce que cette pauvre enfant, ayant laissé son estomac inactif peudantdix-buitmois, il devait s’ensuivre une espèce d’inertie ou de paralysie.

Mais, je le répète, j’eus beau insister pendant cinq ou six semaines que je lui donnai mes soins, elle s’y refusa constamment, se contentant de prendre mes médicaments qui, à la fin, ne produisirent qu’un très-médiocre résultat. Un jour cependant, par un de ces revirements subits de l’esprit et bien décidée à s’en rapporter à mes conseils, elle fait demander tout un repas complet (voire même de la salade), et se met en devoir de manger. Bientôt un premier vomissement arrive et la force de suspendre une heure à peu près, elle recommence une fois, deux fois, trois fois, et toujours des vomissements surviennent; enfin s’armant de courage et se rappelant mes paroles, elle arrive après quelques heures delutte àabsorber un peu de pain, unpeu de viande et même un peu de salade. Au bout d’une heure ou deux, elle eut des vomissements convulsifs affreux. Une sueur froide inonda son corps. Quelques râles se firent entendre et elle tomba dans une espèce de léthargie qu’on prit pour la mort.

Tandis que le bol alimentaire, pour se frayer un passage, donnait lieu à tous ces accidents que je viens de vous décrire, on était dans la maison h faire des prières et des invocations de toute sorte. Cette pauvre enfant, après plusieurs heures d’une espèce d’agonie, ouvrit les

yeux, in vint à elle et, chose merveilleuse, pou de temps après sou réveil une selle naturelle survint, ce qui n’avait , pas eu lieu depuis des mois. Le lendemain elle recommença l’expérience, se soumit, je ne dirai pas avec gatté de cœur, aux memes épreuves, mais l’espérance s’éveillant en elle, elle mangea encore avec plus d’avidité que la veille ; cette fois, deux vomissements seulement, eurent lieu, elle n’eut que la peine de recommencer son repas et, comme le jour précédent, elle tomba dans la même crise, c’est-à-dire que les aliments ne franchirent l’obstacle qu’en se faisant accompagner de symptômes plus alarmants les uns que les autres; bref, elle sortit victorieuse de l’épreuve, et à partir de ce jour, elle mangea et digéra comme vous et moi. Huit jours après cet événement, je revois la supérieure; vous croyez peut-être que ses premiers mots furent pour me remercier: oh bien oui! À peine entrée dans mon cabinet, elle me demande un certificat pour constater que c’est grâce à l’intervention de tel ou tel fondateur que je n’avais pas l’honneur de connaître, qui avait été invoqué, que sa pauvre malade devait d’être rétablie. Sans nier l’influence de la prière (au point de vue moral), vous devinez ma réponse, et voilà cependant, Messieurs, jusqu’où le fanatisme peut vous pousser; on alla même jusqu’à me proposer, si je voulais signer ce certificat, de me nommer le médecin en chef de la maison; encore plus indigné, je refusai et envoyai promener sœur et certificat.

Voici le deuxième fait, il s’est passé il y a quelques jours seulement.

Je vois entrer dans mon cabinet, à 1 heure de mes consultations, un de mes clients habituels, qui, la figure toute bouleversée, me dit qu’il venait me chercher en toute bâte pour me conduire auprès d’un de ses parents qui se meurt. Il me raconta que la personne pour laquelle il réclamait mes soins était atteinte d’une fluxion de poi-

trine, maladie qu’elle avait gagnée en se rendant de Paris à sa résidence de campagne, qu’elle avait appelé de suite son médecin ordinaire homœopathe (bien connu par son zèle religieux), mais que la maladie n’en faisait pas moins des progrès effrayants. De suite je m’informai s’il Venait me chercher du consentement du confrère et du malade. Non, me répondit-il, je n’ai même pas vu le médecin ce matin, mais ma confiance est si grande en vous, et je trouve mon parent si mal que je désirerais à tout prix avoir votre avis. Gomme il n’entre pas dans mes habitudes de marcher sur les brisées»des autres, je lui déclarai que je ne m’y rendrais qu’autantque mon confrère m’appellerait de l’aveu même du malade. — Il eut beau insister, je maintins mon dire. — Quelques heures après, au moment où j’étais à dîner, on m’annonce la sœur et la fille du malade, qui croyant avoir plus d’empiré sur moi eurent recours à tous les moyens, supplications, prières, pour me décider à faire une visite à leur frère et père, je restai inébranlable dans ma détermination. Ce voyant, elles se rendirent auprès de leurs autres parents, etcomme le malade allait de mal en pis, il y eut réunion de famille le soir même. Comme j’étais le médecin de toute la famille, sauf de celui qui était malade, qui n’avait pas cru devoir m’accorder sa confiance, en raison des opinions que je professais qui n’étaient pas les siennes, il va sans dire qu’à l’unanimité on décida qu’on m’enverrait une dépêche télégraphique pour me prier de venir sur-le-champ, le malade y consentant. Mais sur ces entrefaites, arrive du château le directeur spirituel qu’on avait mandé en toute hâte de Paris : apprenant que la famille entière dôht j’étais le médecin voulait me faire venir, et me connaissant de nom et de réputation, il jugea à propos de faire valoir ma foi peu vive pour la religion et accusant mon peu' d’orthodoxie, il alla jusqu’à déclarer que si on m’appelait,

les parents assumeraient sur eux une grande responsabilité que c’était ni plus ni moins, appeler les foudres de l’enfer sur leur parent, qu’il était impossible que Dieu servît leurs vues en donnant leur confiance à un homme qui n’avait aucune croyance en la Divinité. 11 alla même jusqu’à détourner et dissuader le pauvre malade qui s’abandonna entièrement à lui. La famille attendit le lendemain et fit part au dévot médecin du désir qu’elle avait à toute force de me voir appelé en consultation. Ce jésuite, tout en faisant la grimace, ayant donné son assentiment, on me délégua aussitôt un des membres de la famille, qui dans sa bonne foi crut devoir s’ouvrir à moi, me mettre franchement au courant de tout ce qui s’était passé la veille, (conciliabule de la ‘famille, opposition calculée du prêtre), etc.; apprenant cela, je refusai de me rendre à l’appel du malade, et bien m’en a pris, car deux jours après il n’existait plus. Le médecin alors, oubliant son rôle, s’était jeté à genoux, et sachant la famille extrêmement pieuse avait demandé un livre d’Heures et avait dit des prières. Les parents m’affirmèrent depuis que le prêtre avait déclaré qu’il aurait suffi de ma présence pour que le diable entravât les efforts de la science. Voyez cependant, Messieurs, à quelle conséquence cela peut mener.

« Le sceptique XVIIIe siècle nous avait bien un peu délivré de tous les malins et méchants esprits, mais, hélas! nos relations avec le Dieu du^rouge et redoutable empire étaient loin d’être rompues. Que de personnes qui, aujourd’hui encore, viennent imputer nos souffrances physiques et morales, espèce de châtiments que la divinité nous envoie, aux fautes que nous commettons. Mais, leur répondrais-je le texte des philosophes en mains, « pourquoi sommes -nous coupables ! à qui la faute, si ce n’est à cette divinité l Du moment où elle a droit de vie et de mort sur nous, pauvres créatures, il est bien clair que si elle nous

conserve, maigre nos défauts, malgré les fautes que nous commettons, nous ne pouvons être répréhensibles puisque pour ainsi dire elle nous force d’exister afin de nous rendre coupables. N’est-il pas évident que si l’homme a le pouvoir de mal faire ou d’offenser la divinité, c’est qu’il lui plaît d’être offensée, puisqu’on nousla représente comme toute puissante. En vertu de sa toute puissance lui aurait-il donc plus coûté de nous faire bons, innocents, valides, heureux en un mot, plutôt que de nous acabler de maladies, que de nous faire méchants, coupables et malheureux! La création d’êtres sages et heureux nous aurait au moins épargné la perspective de ce séjour affreux, où, nonobstant sa bonté, la divinité réserve dit-on, des tourments infinis au plus grand nombre des hommes. Mais une bonté qui fait place à la cruauté la plus terrible, n’est pas une bonté in finie. »

Pour mapart je sais fort mauvais gré à laProvidence dem’ avoir créé, pour me laisser ensuite exposé au péril de me damner.

Puis-je, à l’exemple de ces grands philosophes « aimer un être dont l’idée n’est propre qu’à exciter la terreur, dont les jugements font frémir. Comment envisager sans alarme un tout-puissant que l’on suppose assez barbare pour pouvoir vous damner, et qui réserve des châtiments infinis pour la durée et la violence, aux 99 centièmes de ses enfants?

« Neût-il donc pas été plus con forme à la nature d’un être bon , raisonnable et juste de ne pas créer un monde qu’il ne pouvait rendre complètement heureux? Pourquoi avoir donné le jour à des êtres sensibles dont la conduite en ce monde, pouvait leur attirer d’abord en celui-ci des souffrances sans nombre, et dans l’autre, des châtiments sans fin..? avouons que c’est peu charitable de sa part. Puisque, nous dit-on, la Divinité était si heureuse, si tranquille avant la venue des hommes, pourquoi les a-t-elle créés? pourquoi ce souci déplus?

« Appellerez-vous infiniment bon , un être qui, en sa qualité do souverain absolu des mortels, distribue le bonheur ou le malheur suivant son bon plaisir1? Mais un être qui serait infiniment bon, neseraitpas maître de ses grâces, mais serait, par sa nature même, obligé de les répandre sur ses créatures. N’est-il pas vrai qu’un être qui serait vraiment généreux, ne reprendrait pas ce qu’il a donné, et que tout liomme qui le fait, dispense de la reconnaissance et n’est pas en droit de se plaindre d’avoir fait des ingrats. Si la bonté constitue la divinité, elle ne peut être ni partiale, ni exclusive; un être infiniment bon dbit le bonheur à toutes ses créatures. » j’affirme qu'un seul être malheureux suffirait pour anéantir une bonté sans bornes.

Ces plaintes de notre part, ne sont-elles pas d’autant plus justes qu’on vous parle sans cesse de prescience divine? « Si cette divinité jouit de la faculté de tout prévoir et de savoir d’avance tout ce qui doit arriver dans le monde, elle a dû nécessairement prévoir la chute de ses créatures qu’elle avait, dit-on, destinées au bonheur, il ne dépendait donc que d’elle de ne pas créer des êtres qu’elle savait devoir rendre malheureux un jour. Pourquoi ne m’avoir pas laissé dans le néant, plutôt que de m’en tirer pour faire de moi un être plein de défauts, rebelle à mon créateur, perpétuellement exposé à souffrir de toute façon, et à me perdre moi-même par un abus fatal de ma liberté, puisqu’elle prévoyait très- bien qu’un jour ou l’autre sa justice la forcerait à me punir?

« S’il faut en croire les principes des théologiens euxmêmes, dans l’état actuel de corruption où nous sommes, nous ne pouvons faire bien qu’à la condition que la grâce divine soit descendue en nous. Or, si l’homme, abandonné a lui-même ou destitué des secours divins, est. nécessdfre ment condamné à faire mal, ou est rendu incapable de faire le bien, son libre arbitre s’efface, devient nul. D après de tels

principes, l’homme ne peut ni mériter, ni démériter : en récompensant l’homme du bien qu’il fait, la Divinité ne ferait que se récompenser elle-même; en punissant l’homme du mal qu’il fait, la Divinité le punirait de ne lui avoir pas donné la grâce , sans laquelle il était dans l’impossibilité de mieux faire.

« Du reste, si la Divinité, comme on l’assure, a tout créé pour l’usage de ses créatures, par quelle bizarrerie leur défend-elle l’usage de biens qu’elle a créés pour elles ? Le plaisir que nous désirons sans cesse n’est-il donc qu'un piège qu’elle a malignement tendu pour surprendre notre faiblesse? »

D’où je conclus que si l’homme , comme je viens de le prouver, est exposé, à chaque pas qu’il fait dans la vie, à une foule de maux prévus ou imprévus qui peuvent le conduire à sa destruction, d’où je conclus, disqe, qu’il n’ap partient qu’à nous de conserver son existence, non pas en faisant de l’expectation, mais bien avec des moyens actifs et raisonnés, avec la ferme conviction que ce inonde contient en lui-même ce qu’il faut pour se sauver.

Par sa nature, son objet, son origine, il n’appartient qu’à la religion de rester à perpétuité étrangère à toute espèce de progrès, et cela doit être, puisque tout, chez - elle, se borne à croire et non à savoir. Ce qui fait qu’on ne peut ni la discuter ni l’affirmer. Mais la vraie science, celle qui repose sur des vérités-principes, celle dont les allures sont franches, les intentions pures, celle-là ne craint pas de se vulgariser; elle a horreur du mystère, et ne se plaît qu’au grand jour.

Croyez-moi, toutes les fois que vous rencontrerez sur votre route des médecins qui, vous parlant de providence, feindront, devant vous, d’en appeler à elle pour la guérison de leurs malades, vous pouvez être convaincus que beaucoup n’agissent que par calcul et intérêt. Toutes ces sirna-

grées, de leur part, ne sont que des simagrées de commande. Je pourrais vous en citer un certain nombre qui, après avoir professé des idées peut-être encore plus avancées que les miennes, sont aujourd’hui plongés dans le mysticisme et dans Mais laissons-les de côté.

Pour nous, dont la mission est de soulager ceux qui souffrent, toutes les spéculations de cet ordre doivent être bannies ; car elles ne feraient que nous entraver et paralyser nos efforts. Par la nature môme du devoir que nous remplissons en ce monde, nous devons nous placer à un point de vue purement humain, contingent, relatif, où les maladies doivent nous apparaître comme des choses excessivement mauvaises contre lesquelles tous nos efforts doivent tendre.

Quant à ceux qui prétendent que toute guérison peut avoir lieu sans le secours de l’art, je leur refuse le droit de juger de la valeur d’une méthode, d’un système ou d’une doctrine; car émettre et soutenir une proposition aussi fausse serait entraver tous les efforts scientifiques et humanitaires, ce serait établir la médecine sur le scepticisme, et le scepticisme est le néant. Nous trouvons autour de nous des moyens assez abondants , doués de forces assez puissantes, pour qu’à l’aide de l’ observation et de l'expérience, éclairés de principes bien établis, nous puissions nous élever aussi haut que nous le permet le savoir humain et embrasser la thérapeutique entière. Non ! l’art de guérir et de prolonger la vie surtout par les moyens homéopathiques n’est pas un vain mot, seulement c’est une science dans laquelle on n’excelle qu’après de longues veilles et des dévouements de toutes sortes. C’est à l’homme, puisque la science lui offre de toutes parts les instruments de sa régénération physique et morale, c’est, à l’homme, dis-je, de les saisir et de se les approprier lui- même.

Je traiterai, dans la prochaine séance, de la prophylaxie.

Page 1