PROPHYLAXIE AU POINT DE VUE DES AFFECTIONS HÉRÉDITAIRES
(JUESTION MORALE.
Messieurs ,
J’ai à vous parler aujourd’hui de la prophylaxie au point de vue des affections héréditaires .
Quant à ces dernières, je ne m’étendrai pas beaucoup sur la théorie qu’en a donnée Hahnemann , l’ayant développée en traitant de la pathologie.
Hahnemann, vous ai-je dit, messieurs, admettait trois miasmes ou virus : la psore, la syphilis et la sycose.
Ce qui ne faisait aucun doute pour lui, c’est que la majeure partie des membres qui composent l’humanité apportaient en naissant ces trois germes de mort qui sont les plus grands obstacles à la conservation et à l’amélioration de l’espèce humaine, les seules causes de détérioration et de destruction que nous ayons à combattre et contre lesquels tous nos efforts doivent tendre.
Personne ne saurait échapper aux maladies miasmatiques, depuis le plus pauvre jusqu’au plus riche, ce qui sou-
vent rabat l’orgueil de ce dernier et fait justice de sa vanité; depuis le prolétaire jusqu’à l’aristocrate le plus lier, le plus insolent.
A ce sujet, laissez-moi vous égayer en vous racontant un de ces faits malheureusement trop fréquents.
Appelé il y a seize mois chez M. le duc de T..., habitant du faubourg Saint-Germain, on me présente un enfant de cinq à six mois dont le corps est couvert de durillons, de gerçures, de papules et de taches cuivrées, avec ulcérations à la commissure des lèvres, à l’anus et aux talons. Les deux yeux, mais surtoütrœil gauche, sont le siège de symptômes vénériens intenses et laissent couler une sérosité purulente. — On observe l’obscurcissement presque complet des deux cornées ; — la déglutition et la respiration me paraissent difficiles; je fais ouvrir la bouche à l’enfant, que vois-je? des chancres qui la remplissent. J’étais fixé sur le diagnostic et aux questions que j’adresse à la mère pour savoir quel traitement avait été suivi avant moi, elle me répond qu’on avait ordonné quelques tisanes dépuratives, que du reste deux médecins l’avaient déjà vu avant moi et avaient déclaré que ce ne serait rien, que cependant voyant son enfant ne pas aller mieux, elle avait cru devoir recourir à mes avis. Je la tranquillisai, je la rassurai autant que je pus sur le sort de son enfant, et comme je ne pouvais ni ne devais lui dire ce qui en était, je demandai à voir son mari, on me conduisit donc auprès de lui.
« Eh bien! docteur! que pensez-vous de mon enfant ? me dit le père en me voyant, je vous en prie, parlez-moi avec toute franchise. » A une pareille demande, ma réponse ne se fit pas attendre. « Mon fils, syphilitique -vénérien ! ce n’est pas possible, me dit le père, vous ôtes le premier qui m’ayez tenu un pareil langage. — Il y a erreur de diagnostic. Et de qui voulez-vous qu’il ait hérité de cette dégoûtante maladie? Sa mère et moi nous n’avons jamais été
malades; quant à la nourrice, elle est très-saiqe, car elle nous a été donnée et choisie par l’accoucheur de madame; ainsi donc, docteur, vous vous trompez évidemment. >> Je cherchai à le qnestionner de nouveau; mais quoique n’en obtenant rien, je n’en maintins pas moins mon dire. — Je laissai ma consultation écrite et je pris congé de ce père si vertueux et si chatouilleux en matière de morale.
Huit ou dix mois après cet événement, alors que j e ne pensais plus ni au duc ni à son enfant, vient me consulter un grand personnage qui me dit être le frère de ce fameux duc, il me raconta alors qü’un médecin, dit spécialiste, appelé après moi, avait porté le même diagnostic, ce qui n’avait pas empêché l’enfant, malgré le. traitement prescrit par ce dernier, de mourir quelques semaines après. — Quant aux premiers médecins, ils avaient parfaitement reconnu la maladie, mais ils avaient craint d’en faire part aux parents, cet excès de délicatesse avait été pris par les parents pour de l’ignorance.
Mais voilà la fin de l’histoire : la petite duchesse devint enceinte de nouveau, comme on craignait pour le deuxième enfant le sort du premier, le père vint me trouver, et tout confus m’avoua, mais un peu tard, qu’il avait gagné un an avant son mariage une maladie syphilitique dont il s’était toujours cru guéri, n’ayant plus rien remarqué du côté de la peau. — Déplus, j’appris que la mère avait toujours eu quelques petites dartres qui, sous l’influence de pommades, se passaient pour reparaître quelque temps après sur d’autres parties du corps. — Ces indications me suffirent pour soumettre la mère pendant tout le temps de sa grossesse à un traitement approprié. Puis, quand l’enfant vint au monde je le prophylactisai, et aujourd’hui il est frais, gentil, bien portant, et l’orgueil de parents un peu oublieux de ce qu’ils doivent à l’homœopathie.
Ces maladies miasmatiques, messieurs, s’infiltrent dans
tous les rangs, dans toutes les conditions et' èont profondément enracinées en nous; elles se présentent sous toutes les latitudes, atteignent en un mot toutes les classes de la société, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre.
Bien plus, on a observé et constaté d’une' manière évidente que les personnes qui, de môme que leurs auteurs immédiats, n’avaient jamais été atteintes , à aucune époque de leur vie, de la (jale proprement dite , ou d’une des éruptions comprises sous l’appellation générale de psore , ne sont pas pour cela à l’abri de ces terribles affections qui supposent en elles la présence du miasme psorique. Chez ces personnes on ne peut obtenir l’exemption qu’avec le temps et après un traitement long, continu et bien entendu , car, il est de remarque que le miasme délétère, dont notre organisme naît entaché est d’une ténacité telle, que pour le vaincre, il faudra varier la médication et revenir souvent à la charge.
La psore existe en nous à deux états différents, à l’état interne ou à l’état externe, c’est-à-dire, caché, enfoui dans les profondeurs de l’organisme ou apparent à la surface de la peau. Au premier état, il est cause du grand nombre de désordres qui viennent troubler et enrayer les mouvements réguliers delà vie, etc., scrofules, phthisie , etc. En effet, ce miasme vit et s’entretient aux dépens de certaines parties de notre être, lesquelles étant envahies par un modificateur d’une telle puissance, ne sont que légèrement éprouvées par les modificateurs hygiéniques ou naturels, lesquels sont impropres à neutraliser les effets du premier.
De là pour nous, la nécessité de recourir à des agents naturels si vous voulez, mais qui, en raison de leurs propriétés actives, ne doivent être employés qu’avec une certaine circonspection, et en raison seulement de leur appropriation. Cette médication doit être surtout mise en usage dans la première enfance, au moment où la vitalité
étant moins puissante, moins énergique, se laisse plus facilement opprimer.
À u deuxième état , la psore se manifeste sous forme d’éruptions les plus diverses, présentant l’aspect Je plus différent, extrêmement variables quant au siège, et affectant les malades de vitalité les plus variés. Les sensations qu’ellesexcitent, varient depuis l’indolence la plus complète, jusqu’à la cuisson la plus vive ou le prurit le plus insupportable. Elles peuvent offrir la plus faible altération des secrétions cutanées ou muqueuses, soit en quantité, consistance, couleur ou odeur, comme aussi elles peuvent produire les plus grandes désorganisations. Ainsi elles se présentent indifféremment sous l’aspect de taches, à’ efflorescences et même de simples changements de couleur à la peau, etc., etc. de croûtes, de teignes, de dartres, de pustules, do papules, de vésicules, de bulles, de phlyctènes, d’ulcères, etc., etc., de tumeurs fiscoïdes, strumeuses et cancéreuses, etc. Elles peuvent affecter, en un mot, les manifestations les plus diverses, et cependant, c’est à l’état externe que le virus ou miasme psorique est le moins offensif. Il semble opérer vers la peau, c’est-à-dire loin des centres essentiels à la vie, une sorte de travail d épuratoire, par lequel le principe d’où il procède ou qui le constitue s’affaiblit, ou s’efface plus ou moins complètement.
Ces mille et une transformations sont cause des plus grands chagrins, des plus grandes douleurs, des plus grandes calamités qui affligent les populations et prouvent une fois de plus, toute la valeur de l’hérédité.
Dans une des séances de l’Académie dessciences, tenues au mois de juin 1860, M. Flourens , dans le but de prouver que le sang de la mère communique avec celui du fœtus et que c’est à cette chair coulante, selon l’expression de Bordeu, qu’il emprunte la vitalité, a présenté le squelette d’un fœtus de porc dont les oset les dents sont devenus rouges ,
par cela seul que la mère, pendant les 40 derniers jours de gestation a été nourrie de garance. A l’appui du résultat énoncé par M. Flourens, M. Coste a signalé des faits très curieux et féconds en déductions physiologiques et pathologiques. «Lesimportantes expériences que notre confrère M. Flourens, vient de communiquer à l’Académie, me suggèrent l’idée, dit M. Coste, de signaler un fait curieux de coloration transmise par la mère, non point à l’embryon ou au fœtus développé, mais à l'œuf lui-même et à la sùbstance du germe, avant que cette substance ait subi aucune des transformations dont elle doit devenir le siège, pour créer les premiers linéaments de l’être nouveau. C’est, à mon avis, le témoignage visible de la manière dont l'hérédité marque chaque être d'une empreinte originelle et introduit, avec la vie, les éléments de la santé ou de la maladie, selon que ces éléments proviennent de source pure ou de source viciée.
« Le fait auquel je fais allusion est emprunté aux poissons osseux de la famille des Salmonidés. Lorsque, dans cette famille, la chair des femelles est imprégnée de la matière particulière qui lui donne cette -teinte plus ou moins intense connue sous le nom de couleur saumonée, le contenu des œufs que pondent ces femelles est lui-même imprégné de cette matière colorante, et l'intensité de cette coloration est proportionnée à celle de la mère.
« Si, au contraire, les femelles sont placées dans des conditions où leur clrnir perd cette teinte, les œufs qu’elles pondent dans ces nouvelles circonstances n’en portent plus de trace; ils sont blancs comme la chair de la mère dont ils proviennent.
« Or, si en donnant à la chair de la mère, par le seul fait de l’action des milieux ambiants, une qualité aussi fugitive, on peut faire que cette qualité soit représentée dans la substance du germe, on voit comment, quand il s’agit d’une diathèse cancéreuse, tuberculeuse, etc., le mal de-
vient nécessairement un héritage, et cet héritage ne se borne pas à l’introduction de l’élément morbide dans un point quelconque, mais à son infusion dans l'organisme tout entier, ce qui se démontre par la manière dont cet organisme se constitue. En effet, les premières modifications que subit la matière dans l’œuf consistent dans une segmentation qui convertit cette matière en sphères granuleuses, dont l’assemblage va, par simple juxtaposition, créer, sous le nom de blastoderme, la. forme initiale de l’embryon. Chacune de ces sphères, émanation de la matière primitive altérée, porte donc avec elle une part de l’élément morbide, et cet élément, présent dans tout le nouvel être, donne r explication de la formation des diathèses.
t On voit aussi, par l’expérience de M. Flourens, comment ces transmissions peuvent s’aggraver pendant la gestation, puisque les éléments introduits artificiellement dans l’organisme de la mère passent dans celui du fœtus.
« Mais si la physiologie montre la facilité avec laquelle s’accomplissent ces redoutables transmissions, elle constate aussi que le mal n’est pas irréparable, pourvu qu’on place les sujets qui viennent de naître dans des conditions contraires à celles dans lesquelles ils ont reçu cet héritage.
« En effet, lorsqu’on faitf développer de jeunes saumons dans un milieu différent de celui où leur chair contracte la coloration caractéristique de cette espèce, l’empreinte originelle s’évanouit. Je livre ces faits à la méditation des médecins praticiens. » (V. Courrier médical., p. 134, 30 juin 1860.)
Le langage de M. Coste, vous le voyez, est des plus explicites; pour lui comme pour nous, les diathèses ne peuvent pas plus être révoquées en doute que les maladies héréditaires. Ces deux états morbides peuvent môme être intimement unis et se confondre.
Comment nier en eiïet, que dès l’origine des temps jusqu’à nos jours l’humanité, d’après les témoignages de l’histoire, n’a pas été sous la puissance d’un principe morbide que les anciens appelaient lèpres, éléphantiasis et que nous désignons nous, aujourd’hui, sous l’appellation générique de psore.
Comment nier que la syphilis et la sycose , maladies auxquelles vous reconnaissez le pouvoir de faire les plus grands ravages, no laissent pas de traces évidentes surtout quand elles sont mal traitées. En effet, outre cette psore générale commune môme à la plupart des animaux et pour ainsi dire originelle, la source la plus abondante et peutêtre la plus redoutable de souffrances et d’infirmités réside dans la transmission héréditaire de ces maladies contagieuses miasmatiques, acquises dans le cours de la vie, contre lesquelles l’ancienne médecine n’a eu à opposer que des moyens impuissants, irrationnels qui, loin d’enrayer la maladie, ne servent qu’à lui fournir des armes plus destructives. En cherchant à ne faire disparaître que les manifestations extérieures, on s’expose à refouler de nouveau le miasme ou principe morbide dans les profondeurs de l’organisme, où il donne lieu aux perturbations les plus graves, soit qu’il s’y conserve distinct avec son caractère propre, soit qu’il s’unisse, qu’il se confonde avec la psore originelle. Toutes ces alfections qui se montrent rebelles à toute espèce de traitement sont dues à cette funeste complication de la psore de la syphilis et de la sycose dont le résultat général fut par voie de génération, d’altérer, d’alfaiblir le type primitif de notre race dégénérée.
Ces deux dernières affections, Yàsyphilis et la sycose, sontelles des maladies spéciales, sont-elles dues à un virus particulier ou bien ne sont-elles que des transformations de la psore ?
Cette question pour être résolue, ofire de très-grandes
difficultés. Cependant quand on étudie chacun des trois miasmes dans leurs manifestations spéciales, il n’est pas possible de les confondre, chaque miasme présentant des symptômes qui lui sont propres; la différence des symptômes s’oppose donc à toute identification. Tandis que la syphilis est caractérisée par le chancre; la sycose par l’écoulement blenorrhagique , et les excroissances de la peau ou des membranes muqueuses, la psore tire son caractère de l’éruption cutanée qui lui est propre. Mais à mesure que ces miasmes engendrent de nouvelles maladies, leur faisant subir des transformations successives, la difficulté de les reconnaître devient plus grande. Cependant interrogez encore une fois vos malades avec soin, et vous verrez qu’il peut arriver qu’un miasme psorique, par exemple, étant resté à l’état latent pendant un certain temps, se soit développé subitement sous l’influence d’une première affection syphilitique , par exemple, c’est ce qui vous induit en erreur et qui fait que vous attribuez à la syphilis des symptômes qui ne sont dus qu’à la psore.
Ainsi la syphilis considérée dans sa forme secondaire et tertiaire se manifestera par des exostoses, des périostoses, des pustules syphilitiques, des ulcérations du pharinx, etc.
Ainsi la psore considérée de même dans son action secondaire et tertiaire donnera lieu à une foule de maladies chroniques; comme les dartres, les maladies scrofuleuses sous toutes les formes, les phthisies pulmonaires, les cancers, les hydropisies, les névralgies , etc.
La sycose sera constituée par des végétations de toute sorte et excroissances de la peau ou des muqueuses, comme verrues, loupes, polypes, etc., etc., par certains écoulements chroniques des parties de la génération chez les deux sexes.
Quoiqu’il en soit, si nous devions nous prononcer sur la transformation d’un miasme dans un autre , nous serions
obligés d’avouer notre ignorance, surtout à propos de la transmission par voie d’hérédité. Du reste, je dois vous avouer que la reconnaissance de ces trois miasmes ne pourrait nous conduire à aucune application pratique , car, quand bien même la question serait résolue, le traitement resterait toujours le même. Quand même ces trois miasmes ou virus viendraient à se combiner et à se confondre par la marche du temps, chacun, par cet alliage, perdant sa manifestation particulière , comme il est impossible de les attaquer isolément , c’est par une série de moyens propres à tous et à chacun qu’il faut procéder pour remplir le but qu’on se propose en prophylaxie.
Tel est l’avantage d’une doctrine qui repose sur des lois fixes et invariables , et qui fait que dans une foule de circonstances où il est impossible de découvrir la cause de la maladie que nous avons sous les yeux, nous la traitons cependant, sans nous préoccuper davantage de cette recherche, avec la même confiance, la même sécurité que si cette cause nous était connue ; disons plus, avec la croyance, la conviction même que cette connaissance ne modifierait en rien notre thérapeutique.
Si nous n’avons pas à rechercher la source, l’origine de ces trois maladies miasmatiques, nous avons à chercher les moyens de les anéantir. C’est là le progrès nouveau, le progrès immense que l’homœopathie fait accomplir à la médecine. Heureusement nous n’avons plus à redouter la colère des Papes , comme à [cette fameuse époque (de 1772 à 1826) où le pape crut devoir écrire un bref pour frapper d’anathème un préservatif delà vérole , se fondanl sur ce que ce serait entraver les décrets de la Providèûce, ij(ui a voulu punir les créatures par où elles avaient péché... risinn teneatis... Plus indulgents, plus miséricordieux, plus compatissants, nous voulons l’extinction de toutes ces maladies affreuses et dégoûtantes qui affligent l’espèce lin-
maine, et pour y arriver, nous faisons appel à toutes nos connaissances.
N’est-ce pas encore nous qui épurons les mœurs , on conseillant ou prescrivant le mariage suivant le rapport harmonique qui peut exister entre des tempéraments différents et des constitutions différentes. Je vous le demande, messieurs, quels produits voulez-vous qui naissent de ces monstrueuses unions de la vieillesse avec ses infirmités et de la jeunesse dans toute sa verdeur! Chez l’un , vous avez le cortège inévitable de tous ces symptômes morbides qui annoncent la faiblesse, une altération profonde de la santé, une' décrépitude générale. Chez l’autre, au contraire, c’est la santé dans toute sa force, dans toute sa vigueur, dans tous ses élans; en un mot, c’est la passion viye, généreuse en regard des sentiments, froids, glacials, c’est la vie étreinte par la mort prématurée.
Elevons-nous donc contre ces honteux marchés, flagrants ou cachés, où la femme désireuse d’assouvir l’ardente convoitise qui la dévor refonde tout sentiment naturel pour se livrer tout entière à un homme riche et vieux (pii pourra lui donner de l’argent. Loin de rêver un compagnon à sa jeunesse, elle ne voit dans le mariage qu’un cachemire de l’Inde ou un attelage meklembourgeois.
Pour elle, l’amour est une tempête dans un verre d’eau, son exaltation ne s’élève jamais au - dessus des historiettes.
« Les femmes du monde, au dire d’un certain écrivain et vous les jugerez comme lui un jour, paraissent de vraies poupées organisées qui n’apprenuent aujourd’hui à leurs filles qu’à poser sous toutes les faces, à mentir sous toutes les formes, à dissimuler leurs grâces véritables et à s’en procurer de factices chez leurs couturières, à se moquer des modes de la veille et à deviner celles du lendemain, à juger du mérite d’un homme sur le
vernis de ses bottes, le nœud de sa cravate ou d’après le chiffre de sa fortune, à s’escrimer sur un piano des heures entières, à faire du jour la nuit et de la nuit le jour, à discuter à perte de vue sur des futilités » etc.
Combien, messieurs, sont rares ces rencontres amoureuses où il y a un abandon avouable, un échange franc, mutuel et quelquefois peut-être exagéré des sentiments parfaitement sentis de part et d’autres, ce qui provient de besoins réciproques. Qu’elles sont communes au contraire celles où lapassion brutale sans borne, sans mesure, ne reconnaissant plus aucun frein à ses désirs , s’abandonne aux plus grandes jouissances, jusqu’à extinction complète des forces. Ou bien celles où l’imagination tenant lieu de besoin, qui, pour satisfaire certaines questions d’amour-propre ou de vanité, va au prix de la santé, commander à des sens qui accomplissent de sang-froid jusqu’à épuisement et souvent dans l’orgie un acte qui alors dégénère en habitude, et n’est plus le fruit d’un échange pur de sentiments véritablement honnêtes et délicats, c’est le caprice d’un jour qui satisfait ses désirs, sans même en appeler à la passion.
Où chercher, messieurs, la vraie source et de la dépravation des mœurs, et des calamités habituelles des peuples? Remontez le cours de l’histoire et vous verrez sous l’empire romain, sous les Tibère, lesCaligula, les Néron, les prêtres occupés à tromper les hommes , et les tyrans à les pervertir pour mieux les asservir. Ces peuples, presque toujours fascinés par leurs notions religieuses ou par des fêtions métaphysiques, au lieu de porter les yeux sur les causes naturelles et visibles de leurs misères, attribuaient leurs vices à l’imperfection de leur nature et leurs malheurs à la colère des dieux ; ils offraient au ciel des vœux, des sacrifices, des présents pour obtenir la fin de leursinfortunesqui n’étaient réellement dues qu’à la négligence , à Y ignorance , à la per-
versité de leurs guides , à la folie de leurs institutions , à leurs usages insensés, à leurs opinions fausses, à leurs lois peu raisonnées et surtout au défaut de lumières.
Croyez bien que si l’on remplissait de bonne heure les esprits d’idées vraies, qu’on cultive la raison des hommes, que la justice les gouverne, l’on n’aurait pas besoin d’opposer aux passions la barrière impuissante de la crainte des dieux. Les hommes seront bons et heureux quand ils seront bien instruits, bien gouvernés, châtiés ou méprisés pour le mal et justement récompensés pour le bien qu’ils auront fait à leurs concitoyens.
C’est à nous, médecins, à guérir l’humanité de ses préjugés en rappelant l’esprit humain aux choses naturelles, aux objets intelligibles, aux vérités sensibles, aux connaissances utiles et en dissipant ces vaines chimères qui l’obsèdent. Tout nous prouve, à nous comme à certains philosophes, que la morale et la vertu sont totalement incompatibles avec les notions d’un être infini que ses ministres et ses interprètes ont peint en tout pays comme le plus bizarre, le plus injuste, le plus cruel des tyrans dont pourtant les volontés prétendues doivent servir de règles et de lois aux habitants de la terre.
« Pour démêler les vrais principes de la morale, dit un grand philosophe-, les hommes n’ont besoin ni de théologie, ni de révélation, ni de pur esprit, ils n’ont besoin que de bon sens; ils n’ont qu’à s’interroger, à réfléchir sur leur propre nature, consulter leurs intérêts sensibles, considérer le but de la société et de chacun des membres qui la composent; et ils reconnaîtront aisément que la vertu est l’avantage et que le vice en est le désavantage.
« Disons aux hommes d’être justes, bienfaisants, modérés, sociables , non parce que leurs divinités l’exigent, mais parce qu’il faut plaire aux hommes; disons-leur de
s’abstenir du vice et du crime, non parce qu’on sera puni dans l’autre monde, mais parce qu’on en porte la peine dans le monde où Von est. Cette vérité, toujours nécessaire à l’homme, est faite pour être sentie par tous les esprits Justes ; et les leçons de la raison sont faites pour être suivies par toutes les âmes honnêtes. »
Croyez-le bien, messieurs, ces relâchements dans les mœurs, ces écarts de toute sorte doivent avoir une fin. Aussi, je vous le répète, nous appartient-il, à nous médecins, de prendre en main les intérêts de l’humanité et de prescrire ou d’indiquer des mesures dont l’observance seule ne peut être qu’une garantie pour l’avenir. Comme l’homme est toujours rebelle à la voix du devoir, il faut éveiller son attention, en le prenant par son côté faible. Pour les uns, ce sera l’égoïsme, l’amour-propre, la vanité; pour les autres , l’intérêt, la cupidité, etc., etc.
« Malheureusement, les devoirs de la morale humaine , d’après le philosophe à qui j’emprunte ces grandes vérités, ne sont ni assez connus, ni assez compris, le tort de bien des gens, c’est de s’en croire dispensés, quand ils ne s’accordent pas avec les devoirs divins. Une morale qui est sous la dépendance d’une puissance occulte, ne sert qu’à affaiblir ou détruire les liens qui unissent les hommes entre eux. C’est-à-dire que la religion parusse la morale. En effet, est-il rien de plus propre à rassurer les hommes les plus pervers ou à les enhardir au crime, que de leur persuader qu’il existe un être invisible qui a le droit de leur pardonner les injustices, les rapines, les perfidies, les outrages qu’ils peuvent faire à la société ; encouragés par ces funestes idées, ils s’imaginent pouvoir impunément se nuire les uns aux autres en faisant une réparation convenable à l’être Tout- Puissant.
« La crainte des puissances invisibles est rarement aussi forte que la crainte des puissances visibles. Ainsi, il n’est
guère de courtisan qui craigne, à beaucoup près, autant la colère de l’être infini, que la disgrâce de son maître. Une pension, un titre, un ruban suffisent pour faire oublier et les tourments de l’enfer et les plaisirs de la cour céleste. Les caresses d’une femme l’emportent tous les jours sur les menaces du Très-Haut. Une plaisanterie, un ridicule, un bon mot font plus d’impression sur l’homme du monde que toutes les notions graves de sa religion, rien de plus rare que les conversions sincères.
« Les hommes ne se dégoûtent du monde, en général, que lorsque le monde est dégoûté d’eux ; que de femmes que je connais, qui ne se sont données aux puissances occultes que parce que le monde ne voulait plus d’elles.
Leur vanité trouve dans la dévotion, un rôle qui les oc-
cupe et les dédommage de la ruine de leurs charmes. Des pratiques minutieuses leur font passer le temps ; les cabales, les intrigues, les déclamations, la médisance, le zèle leur fournissent des moyens de s’illustrer et de se faire remarquer. Beaucoup de personnes s’estiment heureuses d’avoir un voile qui couvre et justifie leurs passions, leur orgueil, leur mauvaise humeur, leur colère, leur vengeance, leur impatience, leur rancune, tous leurs défauts, en un mot.
« Ces préjugés, du reste, n’auront qu’un temps; car nulle puissance ne peut être durable, si elle n’est fondée sur la vérité, la raison et l’équité. »
Ceux qui nous vantent si fort l’importance et l’utilité des spéculations abstraites de certaine secte , devraient bien nous montrer les heureux effets qu’elle produit et les avantages qu’elle procure. Que de gens qui, sans se rendre compte de leur sens intime, adhèrent de bouche à la croyance de leurs guides; les écoutent assidûment parler et croiraient faire un grand crime de transgresser aucune des ordonnances auxquelles, dès leur enfance, on leur a dit
de s.e conformer. Quel bien, je vous le demande, peut-il résulter de gens qui n'ont aucune idée de la morale. Aussi les voit-on se permettre toutes les friponneries, les fraudes, les rapines et les excès que la loi ne punit pas.
« Nous croyons, nous, que la morale doit être fondée sur les rapports, les besoins, les intérêts constants de l’humanité. Nous voudrions que cette morale fût obligatoire, ce qui suppose une loi. .Mais cette loi doit naître des rapports éternels et nécessaires des choses entre elles, rapports qui n’ont rien de commun avec l’existence dlun être surnaturel. Les règles de la conduite des hommes doivent découler de leur propre nature qu’ils sont à portée de connaître, et non de la nature divine dont ils n’ont aucune idée. Ces règles nous obligent , c’est-à-dire que nous nous rendons estimables ou méprisables, aimables ou haïssables, dignes ‘de récompenses ou de châtiments, heureux ou malheureux, suivant que nous nous conformons à ces règles, ou que nous nous en écartons. La loi qui oblige l’homme à ne pas se nuire à lui-même, est fondée sur la nature d’un être sensible qui, de quelque façon qu’il soit venu dans ce monde, ou quel que puisse être son sort dans un monde à venir, est forcé par son essence actuelle, de chercher le bien-être et de fuir le mal, d’aimer le plaisir et de craindre la douleur. La loi qui oblige l’homme à ne pas nuire aux autres et à leur faire du bien, est fondée sur la nature des êtres sensibles vivants en société, qui sont par leur essence, forcés de mépriser ceux qui ne leur font aucun bien, et de détester ceux qui s’opposent à leur bonheur.
« En effet, il suffit que l’homme soit ce qu’il est, un être sensible, pour distinguer ce qui lui plaira de ce qui lui déplaira, il suffit qu’un homme sache qu’un autre homme est un être sensible comme lui, pour qu’il ne puisse pas ignorer ce qui lui est utile ou nuisible. Il suffit que l’homme ait besoin
de son semblable, pour qu’il sache qu’il doit craindre d’exciter en lui des sentiments défavorables à lui-même.
u II est du plus grand intérêt pour chacun de nous, de savoir mériter l’approbation, l’estime, la bienveillance des êtres qui nous entourent, et de nous abstenir, de tout ce qui pourrait nous attirer leur blâme, leur mépris et leur ressentiment.
« Puisque la vie n’est qu’un passage, tâchons au moins de le rendre facile, et nous n’y arriverons qu’à la condition d’avoir des égards pour ceux qui cheminent avec nous.
« Tout homme doit faire appel à sa conscience , c’est-àdire à ce témoignage intérieur qu’il se rend à lui-même, d’avoir agi de façon kmériter l'estime ou à encourir la haine de ses semblables. Cette conscience est fondée sur la connaissance évidente que nous avons des hommes, et des sentiments que nos actions doivent produire en eux. Tout homme dont l’esprit se livre à la réflexion, ne peut s’empêcher de connaître ses devoirs, de découvrir les rapports subsistants entre les hommes, de méditer sa propre nature, de démêler ses besoins, ses penchants, ses désirs et de s’apercevoir de ce qu’il doit à des êtres nécessaires à son propre bonheur. Ces réflexions conduisent naturellement à la connaissance de la morale la plus essentielle pour des êtres qui vivent en société.
« Les hommes n’ont donc besoin que de recourir à eux et de s'interroger poiir comprendre que tout excès tend évidemment à les détruire, que pour se conserver il faut s’en abstenir , que pour se faire aimer des autres, il faut leur faire du bien, que leur faire du mal est un sûr moyen de s’attirer leur vengeance et leur haine. Aussi l’être sentant et pensant n’a besoin que de sentir et dépenser, pour découvrir ce qu’il doit faire et pour lui-même et pour les autres. J’éprouve des sensations, un autre en éprouve comme moi: voilà la source de toute morale, et nous ne pouvons juger de
sa bouté que par sa conformité avec lu nature de l’homme. Aussi sommes-nous en droit de la rejeter, si nous la trouvons contraire au bien-être de notre espèce. »
Tout homme qui aime à se replier sur lui-même, à étudier, à chercher les principes des choses, n’a pas pour l’ordinaire des passions bien dangereuses; sa passion la plus forte sera de connaître la vérité, et son ambition de la montrer aux autres. Du côté des mœurs et de l’honnêteté, celui qui réfléchit et raisonne, a un immense avantage sur celui qui se fait un principe de ne pas raisonner.
En général, il ne faut jamais juger des hommes par leurs opinions, ni des opinions par les hommes ; il faut juger des hommes par leur conduite et de leurs opinions par leur conformité avec l’expérience, la raison, Futilité du genre humain. Groyez-le bien, la morale n’est entravée que par certaine croyance du peuple , qui se traduit par un attachement aveugle à des opinions inconnues et à des pratiques mystérieuses qui n’ont pour objet que de rétrécir le cœur et l’intelligence des hommes.
Jetermine en vouscitant le passage suivant que j’ai puisé dans l’ouvrage de Madame Romieu, La femme au xix* siècle, p. 171 et 172, et qui répond parfaitement à mes vues.
Madame Romieu, après avoir étudié la femme dans toutes ses conditions , arrive à établir une comparaison entré les courtisanes d’autrefois et celles de notre époque.
« Les courtisanes antiques faisaient, dit- elle, souvent leurs amants des héros ou des poètes; nos femmes entretenues en font de pâles efféminés, des avortons au physique comme au moral; leur vice est sans grandeur; leur luxe même, étriqué et bourgeois, est de mauvais aloi. Les jeunes Grecs se civilisaient près des Aspasie et des Lais; nos jeunes hommes s’abrutissent au contact des courtisanes modernes. D’où vient donc cette différence entre les femmes dont le genre de vie est également réprouvé
par la morale? de la dissemblance des mœurs dont la principale cause est la religion. Le paganisme divinisait la matière que le christianisme abaisse; dès lors, celles qui étaient les prêtresses des sens conservaient une élévation que ne peuvent posséder les lorettes de notre temps. L’antiquité plaçait sur l’autel Vénus, symbole de la volupté ; les temps modernes la relèguent dans l’atelier du statuaire. »
Comme toutes ces considérations m’entraîneraient beaucoup trop loin, je laisse à d’autres le soin de les traiter.
Dans la prochaine séance, je vous ferai connaître les moyens pharmaceutiques que nous avons en notre pouvoir, afin d’arriver d’une manière certaine à l’extinction des maladies héréditaires.