‹ Cours d'horticultureChapitre 25 sur 70 · TREIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LEÇON

De la dégénérescence des végétaux.

Messieurs, la question qui va nous occuper n est pas très-ancienne ; je crois même qu'elle n'avait jamais été agitée avant la fin du siècle dernier, quand Knight, physiologiste anglais, l’a soulevée au sujet des arbres fruitiers qui, selon lui, étaient dans un état de dégénérescence alarmant. Knight tenait un rang distingué dans la science, son opinion a été partagée par plusieurs personnes de son pays et du continent, et on l'a cru sur parole sans examiner la question de plus haut.

Nous, messieurs, devons être plus difficiles; quand nous manquons d'expérience pour nous guider, il nous faut avoir recours au raisonnement, et c’est ici le cas, car nous n'avons aucune preuve à citer pour ou contre la degénérescence des végétaux , et cependant il faut que nous nous fassions une opinion à cet égard, puisqu il suffit que notre profession soit de nous occuper de végétaux, pour que 10t ou tard on nous fasse des questions à ce sujet. Voici donc comme nous devons procéder pour nous faire une opinion sur la dégénérescence des végétaux.

Il nous faut d’abord diviser les végétaux en deux classes : dans la première, nous placerons toutes les espèces naturelles, c’est-à-dire celles dont la nature seule a orné notre oslobe, et que seule elle entretient et renouvelle depuis que la terre est devenue en état de les nourrir, tels. sont les

arbres des forêts , les plantes des champs , des marais ei des eaux; dans la deuxième , nous placerons les plantes qui, par une cause ou par une autre, sont ce que nous appelons des variétés, tels sont nos arbres fruitiers, la plupart des fleurs de nos jardins, de nos légumes. Par ce moyen, nous séparons ce qui est l'ouvrage de la nature de ce qui est le fruit du hasard ou de l’industrie humaine. Voyons maintenant si les végétaux de ces deux catégories dégénèrent ; commencons d’abord par la première.

Des espèces naturelles. Par dégenérescence, il nous faut entendre un affaiblissement dans les forces vitales des végétaux, un déclin physique qui mène peu à peu à l’anéantissement, et non pas ces altérations individuelles causées par un manque de nourriture, par l’intempérie ou par une influence délétère. Je verrais toute une forêt souffrir, tous ses arbres réduits à l’état d’arbustes, que je ne dirais pas que l'espèce naturelle est dégénérée ; ce seraient des individus qui souffrent, voilà tout. Si nous jetons un regard sur toute la végétation du globe, nous trouverons bien par-ci par-là des végétaux souffrants parce qu'il leur manque quelque chose, mais rien ne nous démontrera que le règne végétal dégénère.

Puisque l'examen ne nous apprend rien, puisque nous n'avons aucune expérience pour nous aider à nous former une opinion sur la dégénérescence ou la non-dégénérescence des espèces naturelles, ayons donc recours au raisonnement , car il faut absolument que nous nous formions une opinion la plus rationnelle possible sur la dégénérescence des espèces naturelles. D'abord la raison nous dit que tout ce qui a eu un commencement doitavoir une fin. Les végétaux n’ont pas toujours existé; ils n existaient certainement pas quand notre globese formait, quand les éléments, quand la matière dont il est formé étaient encore dans un bouleversement, dans des convulsions épouvantables. Les végétaux n'ont pu naître et se développer sur le globe que

quand il a eu pris une forme à peu près stable et une température propre à leur existence. La Flore antédiluvienne, dont Je vous ai parlé dans une des leçons précédentes ; nous offre des preuves irrécusables que, dans ces temps immensément reculés, beaucoup de végétaux étaient plus grands que ceux d'aujourd'hui ; ils ont dû cet avantage à ce qu’à cette époque, dit avec beaucoup de probabilité M. A. Brongniart, notre atmosphère était beaucoup plus chargée d’acide carbonique qu'aujourd'hui. Si à ces deux connaissances nous en ajoutons une autre qui nous est déjà familière, nous pourrons nous former l’opinion rationnelle que les espèces naturelles dégénèrent d’une manière insensible en raisonnant ainsi.

Il est bien établi, en chimie, que l’acide carbonique est la principale nourriture des végétaux ; l’atmosphère d'autrefois en contenant plus que celle d'aujourd'hui, les végétaux de ce temps-là y trouvaient plus de nourriture que ceux des temps modernes : ces derniers , étant moins nourris, doivent devenir moins grands que ceux des temps passés ; et, puisque l’acide carbonique a commencé à diminuer, il n’y a pas de raison pour qu'il ne continue pas de diminuer. Les végétaux, trouvant de moins en moins de nourriture, doivent décroitre dans la même progression ; et, quand enfin l’atmosphère ne contiendra plus d’acide carbonique, les végétaux ne trouveront plus de nourriture: alors la végétation sera forcée de s’éteindre.

Voilà comme nous devons concevoir la dégénérescence des espèces naturelles; mais cette dégénérescence est si lente, que, quand un homme vivrait cinquante générations, il ne s’en apercevrait pas. Au reste, je vous répète que M. Dumas a calculé que notre atmosphère contient encore aujourd'hui assez d'oxygène et d'acide carbonique pour faire vivre les animaux et les végétaux pendant FRE de dix mille ans. | M

Après nous avoir fait uné idée de la dégénérescence

( 194 ) extrêmement lente des espèces naturelles, voyons maintenant la dégénérescence des variétés.

Des variétés. Les variétés ne sont pas des enfants de la nature comme les espèces naturelles; ce sont des végétaux qui, ou par une cause inconnue ou par l'industriehumaine, ont modifié plus où moins leurs caractères naturels ou en ont contracté d’autres que la nature ne reconnait pas, et que, par conséquent, elle ne se charge pas de perpétuer. On signale quatre causes qui peuvent contribuer à faire varier les végétaux : 1° le changement de localité; 2° les diverses natures de terre et leurs divers degrés de fertilité ; 3° les fécondations croisées ; 4° la culture. On accorde à ia culture, surtout, une grande puissance pour forcer les espèces naturelles à varier : cela semble vrai, en effet; mais je conserve un doute qui peut-être un jour se résoudra en une vérité, c'est que la culture est la cause la plus déterminante de la production des variétés, mais qu’elle n’en est pas la cause efhiciente, qu'on ne connaitra probablement jamais.

Quoi qu'il en soit, le mot variété, en horticulture, n’a pas un sens bien déterminé : les uns voient un grand nombre de variétés parmi les Ormes de nos grandes routes; les autres n’en voient que peu ou point; ils n'y voient que des différences individuelles, telles que celles qu’on observe entre les individus de l'espèce homme et entre les individus de l'espèce cheval ou bœuf. Au reste, la règle établie par Linné pour distinguer Îles espèces des variétés n’a plus de valeur depuis que l’'horticulture montre journellementque plusieurs variétés se reproduisent semblables à elles-mêmes par le semis. Le fait est qu’il y a des espèces naturelles dont la stabilité parait inébranlable , d’autres dont la stabilité s ébranle un peu, d’autres enfin qui varient avec la plus grande facilité. Ainsi, depuis bien longtemps on sème des Hêtres, des Chênes, des Ormes, des Bouleaux, et ces genres ne comptent encore que très-peu de variétés :

le genre Noyer, le genre Châtaignier en comptent davantage ; mais le Poirier, le Pommier ont produit et produisent, chaque jour, des variétés innombrables. Plusieurs espèces, parmi nos légumes, varient aussi avec beaucoup de facilité; nos Rosiers ont des variétés à l'infini. Il y a moins d’un demi-siècle que le Dahlia a été introduit des savanes du Mexique dans nos cultures : pendant dix ans il s’est refusé à montrer des fleurs doubles ou pleines ; mais aujourd’hui il en produit avec une telle facilité et une telle variation , que leur distinction n’est presque plus possible.

On a écrit que, quand un végétal était une fois entré dans le champ de la variation, il variait toujours sans pouvoir jamais retourner à son espèce naturelle. On a quelques exemples qui forment une exception à cette assertion; mais elle est vraie dans bien des cas. Quand une variété change en mieux, on dit que c’est un nouveau gain ; quand elle change en mal, on dit qu'elle retourne vers son type, c’est-à-dire vers son espèce naturelle : y arrive-t-elle Ja: mais, c'est ce qui n'est pas encore établi par des observations risoureuses. Je n’ai jamais vu notre Pensée cultivée retourner complétement à la Viola tricolor des champs d’où elle parait être sortie.

Quand une variété provenant de graine parait fixée et qu’elle forme autour d'elle des sous-variétés, elle constitue ce qu’on appelle une race qui se perpétue plus ou moins longtemps avec les soins de la culture. Ainsi on reconnait des races dans tous les genres de légumes qui comptent beaucoup de variétés ; dans les fleurs, telles que la Reine-marguerite, la Balsamine, etc.

Ne croyez pas, messieurs, que les botanistes possèdent une rèsle certaine pour distinguer avec assurance une variété d'une espèce naturelle, ni même pour rapporter une portion de plante à son espèce : on les à vus élever au rang d'espèce une variété que l'horticulture venait de voir

paitre. Quand je suis revenu de Saint-Domingue en 1862, les herbiers du museum contenaient, sous le nom de Fougère, des tiges stériles et rampantes de la Marcgravia umbellata. Depuis peu, l’horticulture a vu la Clematis bicolor sortir de la Clematis florida ; non pas de ses graines, mais par la métamorphose de l’un de ses rameaux. Il existe dans la culture un certain nombre de variétés provenues de cette manière : une branche se panache, ses feuilles prennent des formes inusitées, ses fleurs une autre couleur, une autre dimension, certains appendices ; on greffe de suite cette branche , et souvent tous ces nouveaux caractères, qui n'auraient peut - être pas reparu l’année suivante, se trouvent fixés par la greffe ou la bouture , et prennent rang au nombre des variétés permanentes. L'horculture appelle ces sortes de variétés des accidents ; et, comme ces mélamorphoses ou accidents se montrent aussi souvent dans les bois, dans les lieux incultes que dans les jardins, on ne peut attribuer leur origine à la culture. A ce sujet, je crois devoir vous répéter que nous devons reconnaitre que la culture est une cause déterminante des variétés, mais qu'elle n’en est pas la cause efficiente, que nous ne connaitrons probablement jamais.

Il est encore une autre sorte de variété ; c’est celle qui peut provenir de fécondation croisée entre des espèces d’une organisation analogue. Les variétés de cette sorte sont assez rares dans la nature, mais plus fréquentes dans nos cultures, où elles recoivent le nom d’hybrides. Il est impossible de ne pas reconnaitre que le Magnolia Soulangiana , que vous venez de voir naître dans cet établissement, provient d'une fécondation croisée entre le Magnolia yulan et le M. purpurea. Je dois fixer votre attention un instant sur ce fait. Vous savez que les graines semées avaient été toutes recueillies sur le À7. yulan, et que les quarante ou cinquante individus qui en sont provenus ont tous le facies, les feuilles et le port du Yuan : donc ces

hybrides ont retenu les principaux caractères de leur mère et n'ont pris qu une partie de la couleur des fleurs de leur père, rien de son port ni de ses feuilles ; de sorte que, s’il nous était permis d'étab!r une règle d’aprèsceseul exemple, nous pourrions dire que les hybrides tiennent plus de la mère que du pére. Malheureusement je n’ai pas d'autres preuves pour corroborer ou infirmer cette idée, car nous ne devons tenir aucun compte de ce que disent et fant les horticulteurs pour obtenir des hybrides ; les plantes qu’ils nous présentent comme telles ne me paraissent pas porter la preuve évidente qu’elles soient le résultat de fécondations croisées : ce sont, selon moi, des variétés où la fécondation adultérine n'a pris aucune part.

Enfin, comme il faut qu'une plante existe avant de pouvoir varier, nous pouvons établir en toute süreté que Îles variétés sont moins anciennes que les espèces naturelles. La botanique nous apprend, d’une part, que les plantes varient peu à l’état de nature ; de l’autre part, l’horticulture nous apprend que, dans le domaine de la culture, beaucoup d'espèces varient abondamment. Or la culture a été l’origine de la civilisation , c’est donc à la civilisation que nous devons rapporter l'origine de presque toutes nos variétés ; autre preuve qu elles ne sont pas aussi anciennes que les espèces naturelles. Mais là naturene s’occupe pasde leur conservation, elles ne sont pas ses enfants comme lés espèces , elles sont en quelque sorte entachées d’un péché originel qui se manifeste par la constitution moins robuste de la plupart; ce sont des végétaux en quelque sorie domestiques, condamnés à suivre les vicissitudes des peuples. Combien de variétés nées dans les cultures des peuples civilisés sont disparues après avoir été admirées pendant dix, cent, mille ans ! Les variétés se multiplient en raison de la civilisation. Quand les empires s’écroulent et que la barbarie leur succède, les variétés, fleurs et fruits, disparaissent avec eux, et une nouvelle civilisation en fait

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naître de nouvelles; Les Romains, qui vivaient hier, si l'on compare deux mille ans au temps écoulé depuis l’origine de la culture ou de la civilisation , cultivaient beaucoup de variétés de fleurs et de fruits ; eh bien ! qui pourrait dire avec certitude qu'il en existe encore une parmi nous ? Vous trouverez bien quelques auteurs qui prétendent en reconnaitre plusieurs ; mais rien n’est moins certain, parce que le peu de descriptions qui nous en restent sont trop laconiques et faites sans principes.

N'ayant pu mesurer la lenteur de la dégénérescence des espèces naturelles, nous ne pouvons non plus mesurer celle des variétés ; nous devons la croire plus rapide que celle des espèces, mais infiniment moins que ne l’a dit Knight dans ces derniers temps. Cet auteur, après avoir vu un certain nombre de Pommiers malades, en a conclu que toute la variété était dégénérée et qu’il fallait se hâter de la remplacer par de nouveaux semis. Nous devons considérer l'opinion de Knight comme non avenue; car un homme vivrait-il vingt générations, il ne s’apercevrait pas de la dégénérescence des variétés , c'est-à-dire de leur acheminement vers l’extinction.

La nature ne s’occupant pas de perpétuer les variétés , leur longévité et leur multiplicité dépendent de la durée de la civilisation ; si elle s'éteint chez un peuple, les variétés disparaissent et les espèces naturelles s’y multiplient : alors la nature reprend ses droits, dit Buffon. Dans l’état actuel de la civilisation, l’horticulture possède les moyens de prolonger on ne sait combien l’existence des variétés, quoique, d’après leur origine accidentelle, elles ne puissent être constituées de manière à vivre aussi longtemps que les espèces naturelles.

Le but de cette leçon a été de rechercher si les espèces naturelles et les variétés dégénèrent avec le temps, et je crois que nous sommes arrivés au point de pouvoir uous formuler cette opinion.

( res 1° Oui, les espèces naturelles dégénèrent, mais avec une telle lenteur, que nous n'avons aucun moyen de la mesurer.

2° Oui, les variétés dégénèrent plus rapidement que les espèces naturelles ; mais l'horticulture possède plusieurs moyens d'en prolonger la durée.

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