QUATORZIÈME LECON
De la naturalisation et de l'acclimatation des végélaux.
Messieurs, nous allons nous occuper aujourd'hui d’un sujet sur lequel les opinions sont loin d’être d’accord, et cela par deux raisons : la première, c’est que chacun entend à sa manière les mots zaturalisation et acclimatation des végétaux ; la seconde, c'est qu'en voyant que Îles hommes peuvent se faire naturaliser en pays étranger, que les animaux peuvent s’acclimater sous un autre climat que celui sous lequel ils sont nés, on a supposé, sans examen, que les végétaux pouvaient se naturaliser comme l'homme ou s’acclimater comme les animaux. Cette supposition, d’abord vaguement établie, a été érigée en système, vers la fin du siecle dernier, par A. Thoüin, professeur de culture au muséum d'histoire naturelle : ce professeur l’a enseigné dans ses lecons pendant plus de trente ans; et, comme il était d’une vertu exemplaire, d’une bonne foi rare, que son savoir était d’ailleurs fort étendu pour l’époque, son système sur la naturalisation des végétaux a été reçu comme un article de foi par son nombreux auditoire. Depuis lors, ceux qui ne jugent que sur la parole du maitre, et il y en a beaucoup, ont parlé ou écrit sur la naturalisation des végétaux comme d’une chose acquise à la puissance de l’homme. On a répété que, pour obtenir cette métamorphose, il suffisait de faire arriver des végétaux des tropiques aux.îles Canaries, de les cultiver là
( 198 ) pendant quelques années, ensuite de les faire avancer jusqu'aux îles d'Hyères, à Toulon, d’où, après un séjour qu’on n'a Jamais précisé, ils pourraient sans danger être répandus sur le sol de la France. C’est dans cette vue chimérique que le gouvernement entretient encore à Toulon un jardin de naturalisation des végétaux.
Votre jeunesse, messieurs, m'autorise à supposer que vous n’avez pas encore d'idées fixes sur ce système de naturalisation des végétaux , système né d’une intention fort louable, puisqu’elle avait pour but de faire jouir la France des végétaux utiles ou agréables qui croissent dans des régions plus favorisées que la nôtre; mais son auteur ayant négligé de considérer ce qui s'était passé avant lui, ce qui se passait autour de lui, n’a enfanté qu’une utopie contre laquelle mon devoir m’oblige de vous prémunir. On pourra, par la suite, vous citer les ouvrages de quelques hommes de mérite qui croyaient à la naturalisation des végétaux , à leur parfaite acclimatation , qui en citaient même des exemples ; mais vous pourrez vous assurer que ces exemples n’en sont pas : les plantes citées comme naturalisées ou acclimatées étaient tout simplement des plantes qui se trouvaient dans une localité dont la température était à peu près semblable à celle de leur pays natal. Au reste, voyons si, d'après la definition de l'Académie, les végétaux peuvent se naturaliser.
Naturaliser, dit l'Académie, c’est accorder à un étranger les droits et les priviléges dont jouissent les naturels du pays. Un Français se fait naturaliser Anglais, Russe, Américain , parce qu'il peut sans changer sa constitution physique et physiologique se conformer aux lois, aux usages de l'Angleterre , de la Russie, de l'Amérique , jouir des avantages qu'offrent ces divers pays, en supporter les in convénients par sa seule volonté et sa force morale; mais une plante est-elle dans le même cas ? a-t-elle des droits a faire valoir, des devoirs sociaux à remplir, une volonte à
( 199 ) satisfaire ou à faire ployer ? a-t-elle la connaissance de son existence? Les plantes n'ayant jamais donné aucune preuve qu'elles possédassent ces facultés, nous sommes en droit de les leur dénier, et c'est en effet ce que font tous les naturalistes.
Les promoteurs de la naturalisation nous diront, sans doute, que l’Académieadmet aussi la naturalisation des plantes ; mais nous répondrons que, si | Académie, après avoir fixélesensdes mots, rapporte aussi les différentes extensions que j’usage donne à ces mêmes mots, elle ne les donue pas comme siennes. L'usage est un peu despote, et l’Académie lui sacrifie quelquefois, quoiqu'il manque souvent de principeetde raisonnement. Notre position, messieurs, ne nous donne pas le droit d’avoir la même tolérance que l’Académie ; notre genre de travail exige que nous nous efforclons d'introduire dans la langue de l'horticulture la précision que les savants introduisent dans la langue des sciences mathématiques, physiques et naturelles ; et, puisque , d’après la définition de l’Académie française, les mots zaturalisation et naturaliser ne peuvent s'appliquer aux végétaux, je pense que ces deux mots doivent être exclus de notre répertoire.
Je vais, messieurs, vous exposer des, considérations d'un autre ordre qui sont bien faites pour amener tout homme de bon sens à reconnaitre que la naturalisation des végétaux est une idée préconcue , contraire à l’ordre des faits.
On conviendra sans peine qu'il règne une certaine harmonie , un certain enchainement de faits dans la nature; que chaque être vivant est muni d'organes nécessaires à son existence, à ses besoins ; que les oiseaux ont des ailes pour voler; que les poissons ont des nageoires pour naser ; que l’homme a des jambes pour marcher, ete., etc. On conviendra aussi qu'il est dans le plan de la nature que tous les êtres munis de jambes, d'ailes et de nageoires
jouissent de la faculté de se déplacer, de vovager, de chercher leur nourriture, leur bien-être, etc. Mais, quand nous voyons des êtres organisés pour vivre seulement de la vie végétative, attachés au sol qui les a vus naître, privés d’organes locomoteurs, accuserons-nous la nature, si sage, si prévoyunte, d'être assez marätre pour avoir refusé aux végélaux, ses enfants, ausei bien que l’homme superbe, la faculté locomotive, si cette faculté était nécessaire à leur existence, à leurs besoins ? Non, nous ne le pouvons pas. Puisque nous ne pouvons accuser la nature de manquer de sagesse, de prévoyance, c’est reconnaitre qu’elle en a. Dans l'examen de ses œuvres , de ses lois, nous trouvons qu’elle ne fait rien d'inutile , rien de nuisible à son plan. Si le poisson, qui est fait pour nager, sortait de l’eau, il mourrait ; si homme, qui est fait pour marcher, voulait voler, il se tuerait ; si le lion, qui est fait pour se nourrir de viande, n'avait que de l'herbe à manger, il mourrait de faim. Puis, donc, que chaque être, grand ou petit, est muni d'organes nécessaires à son existence , à sa reproduction, et qu’il ne peut, sans danger de mort, intervertir l'usage des organes que la nature lui a donnés, voyons donc si les végétaux, privés d'organes locomoteurs, pourraient voyager impunément.
La science tient pour vrai que les végétaux ne jouissent que de la vie végétative, et la raison ne peut admettre qu'ils jouissent aussi de la vie sensitive; car il serait absurde de supposer que les végétaux, privés d'organes locomoteurs , condamnés à vivre et mourir au lieu qui les a vus naître, fussent aussi condamnés à souffrir le mal qu'ils ne peuvent ni fuir ni éviter. Ce serait un crime de lèsenature que de la croire capable d’une telle barbarie envers les véscétaux, qui sont ses enfants aussi bien que nous. D'un autre côté, pourquoi admettrions-nous que les plantes peuvent jouir de la propriété de vivre sous des températures très- diverses, quand la nature les a condamnées à
( so ) vivre et mourir sur le sol et à la température où elles sont nées ? S'il en était ainsi, la nature aurait accordé aux végétaux une faculté et en même temps leur aurait refusé la possibilité d’en jouir en les attachant au sol qui les voit naitre, ce qui serait une absurdité dont il n’est pas permis de la soupconner.
Il entrait et il est toujours dars le plan de la nature que les végétaux soient privés d'organes locomoteurs; et, comme elle ne fait jamais rien d’inutile ou de contraire à son plan, ce serait méconnaître sa sagesse que de supposer que la plante semée, par sa main puissante, à telle température ne trouve pas là ce qui est nécessaire à son existence, et qu’elle ne lui ait pas donné l'organisme le plus propre, le plus accommodé à ce sol et à cette température.
La nature, ayant orné les parties habitables de la terre d'une infinité de végétaux, a voulu que ces végétaux eussent une modification organique appropriée au climat sous lequel ils devaient vivre ; et, comme il y a un certain nombre de climats , il y a aussi un certain nombre de modifications organiques aecommodées ou propres à chacun de ces climats. Jamais le microscope ne nous fera voir ces modifications organiques dans les végétaux, mais l’expérience de vingt siècles nous pronvequ’eliesexistent ; jamais les plantes des régions équatoriales ne vivront à l'air libre dans les régions boréales.
D'après ce que je viens de vous dire, messieurs, et d’après le sens que l’Académie française attache aux mots naturalisation et naturaliser, ii est clair que ces mots ne sont pas applicables aux végétaux. Quand on vous montrera un végétal soi-disantraturalisé, demandez qu’on vous montre en quoi la nature de ce végétal est changée : si, au moyen du scalpel ou du microscope, on vous fait apercevoir des modifications survenues dans son organisation, alors seulement convenez que nous nous sommes trompé; mais jusque-là ne croyez point à la naturalisation des végétaux.
Voyons maintenant si leur acclimatation est mieux fondée. |
ÆAcclimater, dit l Académie, c’est accoutumer à la température et à l'influence d’un nouveau climat. Cette défnition est claire, et il va nous suffire de savoir ce que c'est qu'un climat pour savoir aussi si les végétaux peuvent s’acclimater. | |
On ne s'entend guère mieux, dans le langage ordinaire, en parlant des climats qu’en parlant de la naturalisation des végétaux. Mon devoir est de tâcher de mettre de la précision dans vos idées à cet égard, comme j'ai tâché de le faire en vous donnant des notions sur les sciences qui ne vous sont pas familières; je vais donc emprunter à la géographie ce que j'ai à vous dire des climats.
Les cinq zones et les 180 degrés de latitude qui divisent la terre d’un pôle à l’autre ne suffisant pas pour mar: quer avec assez de précision la longueur des jours des différents points de la terre, les géographes ont encore subdivisé chacun des deux hémisphères en trente bandes parallèles à l'équateur, et ont donné le nom de climat à chacune de ces bandes. La largeur de chaque bande a été calculée de manière que les habitants qui se trouvent sous le premier climat ont le jour plus long d’une demi-heure ou trente minutes que ceux qui se trouvent sous l'équateur même; que ceux qui se trouvent sous le second climat ont le jour d'une demi-heure ou trente minutes plus long que ceux qui sont sous le premier climat , et ainsi de suite jusqu’au cercle polaire qui termine le vingt-quatrième climat.
Ainsi il ya vingt-quatre climats depuis l’équateur jusqu'au cercle polaire, et chacun de ces climats a pour caractère de jouir de jours trente minutes plus longs que ceux de son voisin du côté de l’équateur, et de trente minutes plus courts que ceux de son voisin du côté du cercle polaire, pendant six mois de l’année. Quant aux sixecli-
mats places entre le cercle polaire et le pôle même, nous pouvons nous dispenser de nous en occuper.
Le jour étant de douze heures sous l’équateur, le jour du premier climat sera de douze heures trente minutes, le jour du second climat sera de treize heures; et, en suivant cette progression, le jour du vingt-quatrième climat de notre hémisphère sera de vingt-quatre heures le 21 juin. La même chose aura lieu six mois après pour l’autre hémisphère.
Puisque les jours d'été sont d'autant plus longs qu'on s'approche davantage du cercle polaire, vous concevez pourquoi il fait plus chaud dans l’été, à Moskou et à Saint- Pétersbourg, qu'à Paris.
Vous devinez déjà que les bandes qui décrivent les climats se rétrécissent de plus en plus à mesure qu'elles sont plus près du cercle polaire : ainsi le premier climat, qui commence à l’équateur, a 8 degrés 34 minutes de largeur (environ 112 myriamèêtres), tandis que le vingt-quatrième climat, qui finit au cercle polaire, n’a que 3 minutes de largeur (moins d'un myriamètre) (r).
Telle est la définition du climat des géographes, et c'est la seule qui ait une précision scientifique ; cependant je ne dois pas vous laisser ignorer que , dans le monde, on donne aussi, par extension, le nom de climat à des localités qui se distinguent par des qualités bonnes ou mauvaises, sans avoir égard à leur position sur le globe ; ainsi on dit que le climat d’un pays est sain, malsain, salutaire , etc. , sans s'occuper qu'il soit loin ou près de l’équateur ou du pôle.
Les climats géographiques mesurent exactement la longueur des jours de tous les pays pendant les diverses saisons de l’année; ils mesureraient aussi exactement les de-
(1) Un degré géographique vaut 2h lieues, ancienne mesure ; une minute vaut la soixantième partie d’un degré.
grés de température, si la surface de la terre était unie ; mais les montagnes et les vallées y causent une grande perturbation. Le premier climat, par exemple, qui se trouve près de l'équateur, serait très-chaud dans toute son étendue, s’il n'avait pas des montagnes três-élevées où le froid peut être aussi rigoureux que sous le vingt-quatrième climat. Les montagnes sont donc la première cause des diverses températures que peut offrir un seul et même climat géographique, et la cause aussi en partie de la diversité des végétaux qui s'y rencontrent, puisqu'une seule et même montagne produit d'autant plus de végétaux divers qu'elle est plus élevée.
Mais, si la température joue un grand rôle dans la production des végétaux, elle n’agit pas seule sur leur diversité ; la nature de la terre, les eaux , l’atmosphère sèche ou humide, le soleil, les vents, les effluves et mille autres choses que nous ne connaissons pas contribuent aussi à leur diversité. Les marais nourrissent des plantes que ne connaissent pas les montagnes; les terres fortes en produisent qu on ne rencontre pas dans les terres légères. Une atmosphère chaude et humide est favorable aux Orchidées épiphytes, et une atmosphère sèche aux Cactées ; enfin, si l’on rencontre dans une même localité plusieurs plantes diverses en genre et espèce, il y en a un nombre infiniment plus orand qui ne peuvent croître et prospérer que sous certaine latitude, sous certain climat appropriés à leur nature.
Abordons maintenant l'acclimatation des végétaux, et voyons si elle peut avoir lieu. D'abord demandons-nous si deux climats, près ou éloignés l’un de FPautre dans le même hémisphère, peuvent être parfaitement égaux en température : la réponse est facile à prévoir ; ce sera non. À présent, voyons les conditions qu'’exige l'acclimatation d’un végétal. Pour qu'un végétal soitacclimaté, il faut qu'il conserve, dans le climat où on l’a transporté, toutes les qualités
et propriétés qu'il possédait dans son climat natal ; car, s’il perdait quelques-unes de ses qualités ou propriétés, on ne pourrait dire logiquement qu'il est acclimaté. Cependant on considère, dans le monde, comme acelimatés, beaucoup de végétaux qui ne le sont réellement pas. Examinons d'abord lacclimatation du chaud vers le froid; nous l’examinerons ensuite du froid vers le chaud.
Le Pécher est considéré comme acclimaté à Paris; mais ce n’est qu'au moyen de murs que nous lui procurons une position artificielle où il trouve à peu près la chaleur de son propre climat, et où il parvient à muürir et donner à ses fruits l'excellente qualité qui les font rechercher. Le Pécher abandonné à lui-même dans nos Vignes, dans nos champs, ne produit que de petits fruits dont les sucs ne peuvent se perfectionuer et qui sont à peine mangeables; donc le Pécher n'est pas acclimaté à Paris, quoiqu’on l’y cultive depuis nous ne savons combien de siècles.
La Vigne est-elle mieux acclimatée à Paris? le vin de Suresne, célèbre par sa mauvaise qualite, vous répond que non. Les plants de Mäcon, de Bordeaux , plantés dans les vignobles de Paris, n'y ont jamais produit que du vin de Suresne, parce qu'on n’a pu y apporter aussi le climat de Mâcon ou de Bordeaux. On a planté des Vignes de l’Archipel, des Canaries à Mäcon , à Bordeaux ; y a-t-on jamais fait du vin de Chypre ou du xerès? non : la Vigne est donc loin d’être aeclimatée à Paris.
Quand le Figuier ne gèle pas à Paris, ses Figues sontelles aussi bonnes , aussi sucrées qu’à Marseille, que dans toute la Grèce ? non certainement.
Quand, de loin en loin, un Pistachier produit des Pistaches à Paris, n'est-ce pas parce qu'il est abrité par un mur ou une maison à l’exposition du midi? Le plein air le tue le plus souvent : donc le Pistachier n’est pas acclimaté à Paris.
L'Érable à sucre croît assez bien sous le climat de Paris ;
mais cet arbre y produit-il l’abondante tymphe sucrée qu'il laisse couler en Pensylvanie? non : donc il n’est pas acclimaté chez nous. | '
L’Astragale adragante vit sous notre climat ; elle vit encore mieux à Marséille ; mais elle ne produit ni à Paris ni à Marseille la gomme qu’elle donne en abondance sur le mont Olympe, son pays natal : donc elle n’est acclimatée ni à Paris ni à Marseille. f
Le Bibaciér résiste assez bien à nos hivers; ses fleurs; quoique venant en contre-saison, s’épanouissent presque chaque année; maïs l'a-t-on jamais vu produire des fruits en plein air à Paris? non : cet arbrisseau est donc loin | d’être acclimaté chez nous. : ls
Le Julibrissin, que depuis deux cents ans on essaye de cultiver en plein air à Paris, à cause de ses belles fleurs aigretiées, a-1-il jamais pu résister à nos rudes hiverss.et, si quelques rares individus ont pu y résister quelquesannées, n'’attestaient-ils pas, par leur air souffrant, combien ils regrettaient le beau ciel du levant, leur pays natal?
Dans le Maryland, le Magnolia glauca est un arbre pyramidal qui s'élève à la hauteur de ro à 12 mètres ; à Paris, il a uu port tout différent et ne s'élève qu’à. la haut: teur de 3 ou 4 mètres.
Parce qu’on voit aux environs de Paris quelques) éhélifs Cyprès chauves, on croit qu ils y sont acclimatés; mais, si on voyait cet arbre colossal en Caroline, son climat natal, on aurait honte des individus de cette espèce: qui végètent languissamment chez nous, loin de leur pays.
Non, messieurs, il ne suffit pas qu’un végétal vive.sous un climat qui n’est pas le sien pour qu'il y soit acclimaté ; il faut encore quil n’ait rien perdu de,ses qualités, deises propriétés, et je ne sais si nous trouverions sous le climat de Paris un seul végétal ligneux étranger qui ait conservé toutes ses propriétés et qualités, si nous pouvions le comparer avec ceux de son espèce restés dans leur pays natal.
Quand on à adopté une opinion sans l'avoir raisonnée, expérimentée, on l’étend ordinairement au delà de sa portée naturelle ; c'est ainsi que les promoteurs de l’acclimatation l’appliquent jusqu'aux plantes annuelles qui parcourent le cercle entier de leur végétation en quelques mois de nos étés. On nous cite comme acclimatés la Reinemarguerite, la Balsamine, la Belle-de-nuit, le Maïs, le Dahlia , la Pomme de terre et la Patate; mais l’acclimatation n’a rien à faire avec ces plantes : elles trouvent dans nos étés la somme de chaleur nécessaire pour croitre ét muürir leurs graines, et elles meurent, voilà tout; pendant nos hivers, leurs graines sont dans un sac, leurs tubercules à la cave, et je ne vois aucun moyen de leur appliquer l’acclimatation : et si l’on veut bien se rappeler que, depuis cinquante, cent , deux cents ans, on sème chaque année les graines de ces plantes, et que toujours elles sont aussi sensibles au froid, à la gelée que la premiére année de leur introduction dans nos cultures, on conviendra qu'il n'ya pas d’acclimatation possible pour elles.
Encore une considération contre la possibilité de l’acclimatation des végétaux du chaud vers le froid. Il y a bien des siècles que l'Oranger et l’Olivier se sont avancés jusque dans le département du Var, et depuis ce tempsils n’ont pas fait un pas de plus, quoique la culture, l’industrie, l'intérêt aïent fait tous les efforts pour les attirer vers le centre de la France : c’est que l’Olivier et l’Oranger ont trouvé dans le Var la limite de la température indispensable à leur existence, et que, tant que l’ordre de choses existera, jamais ils ne s’approcheront davantage du centre dela France. Depuis François [%, nous semons des Myrtes, des Lauriers-roses, des Grenadiers, des Orangers à Paris, et personne ne peut dire qu'ils supportent mieux la température de Paris que du temps de Krançois I*. Ces exemples, visibles pour tout le monde, auraient du suffire aux promoteurs de l’acclimatation pour les con-
( 208 ) vaincre que leur hypothèse était une idée vide de sens.
Nous avons Jusqu'ici considéré l’acclimatation du chaud vers le froid, et nous sommes arrivés à reconnaitre qu’elle est impossible de ce côté, soit pour les végétaux tout venus, soit pour leurs graines ; voyons maintenant si elle est possible du froid vers le chaud.
Un coup d'œil général sur les végétaux semble démontrer qu'ils supportent mieux une augmentation de chaleur qu'une augmentation de froidure; mais personne, que je sache, ne les a encore considérés sous ce rapport. On a bien remarqué, dans les jardins botaniques surtout, que la srande chaleur nuisait à quelques-uns d’entre eux ; mais cette observation de pratique est restée dans le jardinage et n’est pas encore entrée dans la science. Avant d'aller plus loin, je dois vous rappeler, messieurs , que les uns croient et disent qu’un arbre est acclimaté dans un pays lorsqu'il y pousse bien, tandis que les autres croient et disent qu’il y est naturalisé ; mais, pour nous, il faut encore une autre condition, c’est que, pour qu'un végétal soit vraiment naturalisé ou acclimaté, il faut qu’il conserve les qualités et propriétés qu il avait sous son climat natal. Voyons donc si les végétaux s’acclimatent mieux vers le chaud que vers le froid.
J'ai vu à Saint-Domingue un très-fort et bel Olivier âgé d'au moins trente ans, et jamais il n’avait rapporté une seule Olive. M. de Humboldt a vu aussi plusieurs Oliviers dans l'Amérique méridionale, et aucun d’eux ne rapportait de fruit. Le trop de chaleur s'oppose donc à ce que l'Olivier remplisse complétement ses fonctions.
En1817,]jai porté à Cayenne, qui se trouve vers le troisième degré de latitude boréale, une collection de plantes cultivées en France; ces plantes, semées ou piantées avee soin à Cayenne, ont donné le résultat suivant :
Les Péchers ont végeté avec une vigueur dont on m'a aucune idée en France : à l’âge de trois ans, ils paraissaient
( 209 ) en avoir dix; ils conservaient leurs feuilles comme un Oranger : je leur ai fait des amputations considérables et jamais il n’en est sorti de gomme. Pendant les quatre années que je suis resté là, ils n’ont jamais montré ni fleur ni fruit.
Les Poiriers ont à peine poussé; ils languissaient et n’auront probablement pas vécu longtemps.
Les Pommiers languissaient aussi, excepté un Paraüis franc qui poussait , chaque année , des branches trois ou quatre fois plus grosses et plus longues qu’en France; il n’a jamais fleuri.
Un Merisier de nos bois a poussé, en dix-huit mois, une tige haute de 5 mètres et grosse comme le poignet ; iln'a jamais montré de fleurs.
L’Acacia blanc, Robinia pseudo-acacia, y pousse mieux qu’en France. Tous ces arbres conservaient leurs feuilles, mais ne fleurissaient ni ne fructifiaient ; je vous en dirai la cause probable tout à l'heure.
Le Figuier y viendrait assez bien si un kermès ne le dévorait pas ; il donne un peu de Figues assez bonnes.
La Luzerne, medicago sativa, a bien levé; mais le plant a toujours langui, et son produit était presque nul.
Les Melons de France y sont meilleurs qu’en France, quoique les plantes s’y développent moins que dans nos cultures maraïchères.
Nos Pois d'Europe y viennent médiocrement ; ils dégénèrent promptement et semblent retourner à la Bisaille, qui est probablement leur tvpe.
Nos Laitues ny pomment pas, malgré les arrose ments.
Les Raves et les Radis y viennent un peu.
L'Oscille est satisfaisante.
Les Choux pomment un peu, mais ne montent jamais en graine ; ils se ramifñent et on les multiplie de bouture.
Le Céleri vient avec difficulté et ne monte jamais en
graine ; il pullule du pied et on le multiplie comme 1e Artichauts.
Les Asperges ne sont jamais plus grosses que des fétus de paille.
La Pomme de terre produit des tubercules gros comme des Noisettes, rarement gros comme des Noix, et ses tiges restent grêles et fort courtes. Cela peut paraitre étrange à ceux qui savent que la Pomme de terre est originaire du Pérou, qui se trouve aussi dans l'Amérique méridionale ; mais elle croît là sur les hauteurs, où il fait moins chaud qu'à Cayenne, qui est sur Îe bord de la mer.
Je viens de vous promettre de vous dire la raison probable pourquoi le Pêcher, le Poirier, le Pommier ne peuvent pas produire de fruit à Cayenne; la voici : les végétaux, dans la zone torride, poussent toute l’année, excepté une quinzaine de jours, dans la plus grande sécheresse. A nos arbres fruitiers 1l faut un certain temps de repos ou un mouvement de séve très-lent pour que leurs boutons à fruit se forment. Sous la zone torride, ce temps est trop court pour eux , ils ne peuvent pas former de boutons à fruit en quinze jours, et puis la cause qui suspend la végétation à Cayenne est tout opposée à celle qui la suspend en Europe, et des causes différentes peuvent ou doivent produire aussi des effets différents : quoi qu'il en soit, nos arbres fruitiers, dont le fruit naît sur le bois d’un, deux et trois ans, restent stériles sous la zone torride. Il n’en est pas de même pour ceux dont la fleur et le fruit naissent avec et sur le jeune bois, ou ceux qui n’ont pas de boutons à fruit; telle est la Vigne, tels sont les Rosiers : j’ai porté de nos Rosiers bengales à Cayenne en 1817, et ils y fleurissent toute l’année ; la Vigne y donne trois récoltes par an, et elle en donnerait quatre si on la taillait d’une manière mieux raisonnée : on y trouve le Raisin fort bon, mais il ne vaut pas, à beaucoup près, celui de nos treilles.
Par ce que je viens de vous dire des végétaux que j'ai
( œus )
portés et cultivés à Cayenne, pays beaucoup plus chaud que la France, puisqu'il se troure sous la zone torride, il doit vous être démontré, messieurs, que, si le trop de chaleur ne tue pas les végétaux comme le trop de froidure, il leur fait perdre.une plus ou moins grande partie de leurs qualiés et propriétés; donc leur acclimatation complète n’est pas plus possible du froid vers le chaud que du chaud vers le froid. |
Nousvenons de faire bien du chemin, messieurs, pour arriver à une conclusion très-simple que voici : quand on vous montrera un végétal soi-disant zaturalisé, demandez en quoi et comment sa nature est changée ; quand on vous montrera un végétal soi-disant acclimaté, demandez s’il conserve toutes les qualités et propriétés qu'il possédait dans son chimat natal ; et, comme on ne gourra répondre afirmativement ni à l’une ni à l'autre de ces questions, ne croyez ni à la naturalisation ni à l’acclimatation des végétaux. Adoptez pour maximeque, quand un végétal vit à peu près bien dans un pays qui n’est pas le sien, c’est qu'il y trouve à peu près la température de son propre climat : s’ilse trouve dans un milieu favorable à son espèce, il s y développe avec toutes ses qualités; si le milieu dans lequel il se trouve ne lui est pas favorable, il perd d’autant plus de ses qualités et propriétés que le milieu lui convient moins. Enfin souvenez-vous que le vésétal est un être absolument passif ; qu'il ne peut se prêter à rien ; qu'il n’y a pour lui ni jouissance ni souffrance, puisqu'il n’a pas le sentiment de son existence. C’est une vérité désolante pour les génies poétiques qui aiment à passionner. tous les êtres. Quand Castel a dit :
Otez la jalousie et les autres chagrins, On aime chez les fleurs comme chez les humains,
il n'en savait rien, il ne le croyait probablement pas. Un
autre poëte a chanté les amours des plantes... À propos de l’amour des plantes et de ce que je viens de vous dire contre la possibilité de leur naturalisation et de leur acclimatation, nous allons terminer cette lecon par l’explication d’une idée qui n’est jamais venue aux promoteurs de la naturalisation des végétaux , quoiqu'’elle entre assez dans leur sens. On sait que les végétaux ont des sexes ; on a des preuves que le pollen d’une plante a quelquefois fécondé le pistil d’une autre plante, et qu’il en est résulté ce que nous appelons un hybride. Or, puisqu'une plante peut en féconder une autre, quand toutefois elle a de l’analogie avec cette autre, ne pourrait-on pas féconder une plante des pays froids avec le pollen d'une plante des payschauds, ou une plante des pays chauds avec le pollen d’une plante des pays froids ? Si l'opération réussissait, il en résulterait peut-être des plantes qui s’accommoderaient mieux d’une température moyenne que leurs parents : c'est une idée en faveur de laquelle je n’ai aucune donnée certaine, mais qui pourrait être expérimentée.