SEIZIÈME LEÇON
Comment on doit entendre le mot théorie en jardinage.
Messieurs, cette lecon , qui sera très-courte, vous paraîtra peut-être d'abord un hors-d'œuvre ; mais vous re- - connaîtrez bientôt, je l’espère, qu'elle entre dans le plan que je me suis proposé de suivre pour votre instruction horticole théorique et pratique. Votre jeune âge me permet de supposer que vous ne vous êtes pas encore fait une idée nette de ce qu’on appelle généralement théorie, et c’est pour nous occuper de la valeur de ce mot en jardinage que nous sommes aujourd'hui assemblés.
On entend souvent dire : Un tel a de la pratique, mais il n’a pas de théorie ; ou bien , Cet auteur a de la théorie, mais il n’a pas de pratique. On donne à entendre, par là, que la théorie et la pratique sont simultanément néces-. saires pour arriver à la perfection. La pratique, vous la connaissez : voyons donc ce que c’est que la théorie, que les uns dédaignent et dont les autres font grand cas, selon la portée de leur esprit et la rectitude de leur jugement.
Le mot théorie signifie contempler, spéculer. En contemplant une chose, on s’en forme nécessairement une idée vraie ou fausse. Si, quelque temps après, on rencontre une autre chose semblable à la première, on s’en fera naturellement la même idée qu'on s’était faite de la première, et, si la première idée a été compliquée, raisonnée, on l’appliquera naturellement à cette seconde chose; alors ce sera
un acte de théorie, un acte de réminiscence, ou l’application des attributs vrais ou supposés d’une chose observée à une autre chose qui lui ressemble , mais non encore observée. Ainsi la théorie n’est que l'application de ce que l’on sait d’une chose examinée à une autre chose qui lui ressemble ou est la’mième , mais qüe Fon n’a pas encore examinée. c
Premier exemple. Vous recevez de l'Inde deux individus d’une même plante ; mais, comme l'Inde est un trèsgrand pays qui a toute sorte de température, vous ne savez si vos deux plantes seront ici de serre ou de pleine terre à l’air libre; alors le simple bon sens vous dira. qu'il faut en planter une en serre et l’autre en pleine terre : vous faites là une expérience, mais non un acte de théorie. Au bout de quelque temps ; après un hiver rigoureux , vous voyez que la plante, mise en pleine terre.à l'airlibre. végète mieux que celle mise en serre; vous jugez naturellement que l'espèce: de plante que vous avez, recue de l'Inde n’exige pas la serre dans votre.établissement : c’est. encore l'expérience qui vous a appris cela, et. la théorie n’y a aucuve part. |
Deuxième exemple. Quelque temps après, il vous arrive de l'Inde un troisième individu de li même plante ; cette fois, vous n'avez plus besoin d'expérience, c’estle souvenir de ce qui est arrivé aux, individus précédemment reçus qui va vous guider, vous n'hésiterez pas. à planter ce troisième individu en pleine. terre. Eh bien, c’est un acte de théorie que vous faites, c’est le souvenir d’une expérience ; donc la théorie n’est quele fruit de l'expérience.
Troisième exemple. Si vous aviez un espalier d’Abricotiers à tailler, expérience vous apprendrait que lAbricotier-pêche a une manière de végéter autrement que les autres, et qu’il exige une modification particulière dans sa taille ; c'est la pratique qui vous apprendrait cette diffé-
( 219 ) rence. Si, par la suite, vous aviez un Abricotier-péche seul à tailler , vous vous souviendriez qu'il ne veut pas l'être comme les autres ; cette réminiscence:,, fruit de la pratique, est encore de la théorie.
Quatrième exemple. Votre expérience vous a déjà appris que toutes les Protéacées ne réussissent bien qu'en térre de bruyère. Si donc vous receviez une plante mconnue de cette famille, votre expérience acquise vous la ferait planter de suite en terre de bruyère, quoique vous n'ayez Jamais vu cette plante auparavant ; il vous a suffi de reconnaître que c'était une Protéacée. Eh bien, c’est le fruit de l'expérience qui vous a fait planter cette plante en terre de bruyère ; donc vous avez fait un acte de théorie.
Cinquième exemple. Vous recevez un Pêcher nouveau, inconnu ; mais l'expérience vous a déjà appris qu'à Paris le Pêcher ne prospère qu’à l’abri d’un mur : vous plantez donc votre Pécher contre un mur à labri du nord, et, sans vous en douter, vous faites un acte de théorie. À ce sujet ; on raconte qu autrefois on ne connaissait que Îles Pèches de Vigne à Paris; qu'un habitant de Montreuil, ayant mangé une de ces Pêches, en jeta le noyau contre un mur; qu'il en est sorti un Péêcher qui, à la faveur de ce mur, a produit des Pêches plus grosses, plus succulentes, plus colorées que celles des Vignes, et que c’est ce hasard qui. a donné l’idée de cultiver le Pêcher en espalier. Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ce récit, c’est toujours le raisonnement, la réflexion sur des faits antérieurs qui ont donné l’idée de planter les Pêchers contre un mur, de ies y palisser, et c’est encore là de la théorie.
Sixième exemple. Une théorie qui n’est pas basée sur un nombre suffisant d'expériences peut vous induire en erreur ; en voici un exemple. Supposons que vous sachiez parfaitement cultiver les Orangers : vous recevez un Cédratier, qui est une espèce d'Oranger, vous êtes natureilement porté à le cultiver de la même manière; votre
tnéorie, encore incomplète, n’y voit aucun inconvénient : bientôt, cependant, vous vous apercevez que le Cédratier est plus délicat que l'Oranger et qu’il lui faut un autre traitement. |
Puisque la pratique donne l'expérience et que la théorie vient de l'expérience, celui qui a beaucoup de pratique doit avoir aussi beaucoup de théorie. Si, jusqu'ici, la plupart des horticulteurs ont ignoré qu'ils ont de la théorie, c'est parce que les savants ont affublé cette connaissance préventive d’un nom grec dont la signification leur est inconnue : ils ne connaissent pas le nom, mais ils possèdent plus ou moins la chose, selon qu'ils ont plus ou moins de pratique, qu’ils sont plus ou moins bons observateurs, doués d’un plus ou moins bon jugement et d’une plus ou moins bonne mémoire. On me fait . à moi, l'honneur de m'accorder un peu de théorie; eh bien, si, en effet, j’en ai, je ne la dois qu'à ma vieille pratique, qu'à ma constante observation, qu’au souvenir de ce que J'ai fait, de ce que j'ai vu faire, et des résultats heureux ou malheureux obtenus. La théorie n’est pas une science positive , elle est seulement un guide qui nous éclaire dans les nouvelles choses que nous entreprenons , quand ces nouvelles choses ont des rapports avec d’autres que nous
connaissons déjà par expérience; dans ce cas seul, la
théorie nous dira d'avance s’il y a probabilité pour nous de réussir, ou si nous ne devons pas réussir. Enfin, je vous le répète, plus vous aurez de pratique, plus vous aurez d'expérience , et plus vous aurez d'expérience , plus vous aurez de théorie, puisqu’elle n’est autre chose que le fruit de l’expérience.
ee = met Che nee —-