VINGT-QUATRIÈME LEÇON
Notons de physiologie végétale.
Messieurs, les mots physiologie végétale, signifiant discours sur la nature des végétaux, ont un sens beaucoup plus étendu que celui que leur donnent les botanistes. Selon eux, ces mots ne signifieraient que discours sur les fonctions qu’exercent les organes des végétaux pendant leur vie, et c’est dans ce dernier sens que nous devons les accepter. Remarquez bien, messieurs, qu’il y a une grande différence entre un discours et une explication; je vous préviens de cette différence, car j'ai peu d'explications claires et précises à vous donner sur les fonctions qu’exercent les organes des végétaux, parce que presque toujours il est impossible de les voir fonctionner et qu’on ne peut juger qu’ils fonctionnent que par le résultat.
D’après la diversité des résultats observés, on a cru devoir admettre dans les végétaux diverses forces : 1° une force vitale; 2° une force physique; 5° une force chimique; 4° une force de succion; 5° une force d'attraction ; 6° une force de répulsion; 7° une force mécanique (1). Peut-être ces diffé-
(1) En 1832, Pyrame De Candolle a publié un ouvrage en trois volumes in-8° intitulé, Physiologie végétale , dans lequel l’auteur a exposé et discuté avec une grande sagacité tous les faits et toutes les opinions mises au jour jusqu'alors en physiologie. Depuis cette époque, des expériences nombreuses ont été faites, de nouvelles vues, de nouveaux faits sont venus grossir la masse d’observations , et il est à désirer qu’un homme aussi capable que l'était P. De Candolle donne une nouvelle édition de sa Physiologie, enrichie de toutes les nouvelles découvertes.
rentes forces, excepté la dernière, dérivent-elles toutes de la force vitale et n’en seraient que des modifications : cela serait assez conforme à la simplicité des moyens qu’emploie la nature pour produire les effets les plus différents. En vous exposant les idées reçues et celles qu’on peut admettre en physiologie végétale, je serai obligé de toucher l’anatomie, la botanique et l’horticulture, puisque la physiologie entre dans ces trois sciences, et que, n'ayant guère à vous entretenir que de résultats, il me faudra aller prendre ces résultats où ils se trouvent; il ne me sera pas même possible de vous présenter les forces agissant dans un ordre méthodique, puisqu'il arrive que plusieurs agissent en même temps et dans des temps différents.
En anatomie et en botanique, le plus habile est celui qui voit le mieux par les yeux; en physiologie, le plus habile est celui qui raisonne le plus logiquement, puisque le secours - des sens est presque toujours nul pour lui : il résulte de là que la physiologie végétale ne peut être une science exacte de tous points, puisqu'elle emploie presque toujours dans ses raisonnements un antécédent invisible pour expliquer un conséquent visible.
De la formation de l'embryon dans la graine. Malpighi, : physiologiste italien, est le premier qui s'est occupé sérieusement de la formation de l’embryon dans la graine ; il a publié, en 1675, un ouvrage in-folio avec des figures trèsnettes, mais qui laissent quelque chose à désirer, parce qu’alors le microscope n’était pas perfectionné comme aujourd’hui; et puis on voulait alors que l’embryon se format dans une graine comme le poulet se forme dans un œuf ; de là le chorion, l’amnios que Malpighi trouve dans tous les sacs ovulaires. Aujourd’hui l'ouvrage de Malpighi est bon pour mettre sur la voie, mais il ne conduit pas au but. Parmi plusieurs opinions émises depuis Malpighi sur la formation de l'embryon végétal, voici celle qui me paraît la plus rationnelle jusqu’à un certain point; c’est celle des derniers
maîtres. L’embryon végétal est d’abord une simple cellule adhérente à une partie intérieure du sac ovulaire qui la contient, lequel sac ovulaire adhère lui-même à la plante mère; de sorte que l'embryon est une continuité de la plante qui le produit. Ce sac ovulaire, d’après la loi de la métamorphose admise, est une feuille dont les bords sont soudés, et contient les aliments nécessaires au développement de l’embryon qui bientôt se détache du sac qui le contient et ne vit plus que par les sucs qu’il absorbe par toute sa surface. Quand l’embryon devient visible dans le liquide qui l’entoure, il paraît quelquefois assez loin de la paroi du sac ovulaire qui le contient, ce qui conduit à penser que la première cellule ou vésicule a pu être pédonculée ou sessile sur la paroi intérieure du sac ovulaire. On nomme première phase de la vie d’un embryon végétal le temps qu’il passe à se former dans la graine, et seconde phase le temps qu'il passe depuis la germination jusqu’à ce qu'il cesse de végéter.
Un embryon ne se forme que peu de vaisseaux et de fibres tant qu'il est retenu enfermé dans la graine : il n’est guère alors composé que de cellules contenant de la fécule; mais déjà il a pris plusieurs caractères physiques propres à son espèce : les membranes de ses cellules ont déjà sécrété des sucs qui le distinguent des substances enfermées avec lui dans la graine. Ainsi l'embryon du Sablier, Hura crepitans, enveloppé d’un périsperme doux, est déjà un poison violent. Ceux du Jatropha, du Ricin, de l'Euphorbe sont déjà des purgatifs au milieu de périspermes fort doux. Les embryons qui sont de nature à être colorés se colorent en vert ou autrement, sous les téguments de la graine et sous l’épaisseur d’un périsperme sans le secours de la lumière, de l’air ni de l'oxygène atmosphérique. J’ai trouvé à Cayenne un petit arbre qui fructifie sans fleurs (du moins je les ai cherchées en vain) et dont l'embryon est d’un très-beau bleu d’azur sous un épais périsperme blanc.
De la germination d’un embryon. La force vitale, aidée
des forces physique et chimique, qui ont déterminé la formation de l’embryon, agit plus énergiquement encore pendant sa germination, quand la chaleur et l'humidité sont dans des proportions convenables; mais toutes les espèces végétales n’exigent pas le même degré de chaleur et d’humidité. On a dit que les graines ne germaient qu’à l’obscurité; c’est une erreur, les graines germent à la lumière, au soleil, pourvu qu’elles soient entourées d'humidité convenablement chaude. Ce qui est certain, c’est que, enterrées à une certaine profondeur, qui n’est pas la même pour toutes, elles ne germent plus. La raison qu'on en donne, c’est que les graines ne germant pas sous une machine pneumatique, elles ne trouvent plus autant d'air qu’il leur en faut pour germer à une certaine profondeur dans la terre ; et, comme à certaine profondeur une graine germe tandis que celle d’une autre espèce ne germe pas, on en conclut que toutes les graines ne sont pas douées de la même force vitale.
Une graine, c’est-à-dire un embryon en germination, développe toujours sa radicule avant sa plumule; si la radicule manque ou qu’elle soit empêchée dans son développement, la force vitale fait développer des radicelles qui la remplacent. La radicule du Chène a déjà souvent 4 décimètres de longueur, que la plumule n’a pas encore dépassé la hauteur des cotylédons. |
Quelle que soit la position d’une graine mise en germination, la radicule de son embryon tend toujours à se diriger vers le centre de la terre. Les physiciens ont donné plusieurs explications de cette tendance obstinée , mais aucune d’elles n’est convaincante. En attendant mieux , contentons-nous d'attribuer cette tendance à une force dépendante du plan de la nature.
La radicule est douée d’une grande force de succion, et cette propriété se retrouve dans toutes les extrémités des racines qui naïtront par la suite, soit de la radicule même, soit de toute autre partie de la plante : toutes ces extrémités
(357) étant spongieuses, propres à absorber les liquides, De Candolle les a nommées spongioles.
Le premier nœud vital ou le premier endroit où la force vitale se manifeste dans un embryon en germination est constamment entre la radicule et la plumule, au lieu vulgairement nommé collet : c’est de ce point invisible que partent deux forces, l’une qui descend et fait développer la radicule en racine , l’autre qui monte et fait développer la plumule en tige.
Ici, messieurs, j’aborde un terrain sur lequel je combats depuis longtemps, avec très-peu de compagnons, contre un adversaire puissant sur l'opinion par sa position élevée dans la science; et, comme je désire beaucoup vous faire partager ma conviction, je vais vous exposer l’état de la question, dont l'éveil ne m’appartient pas, mais que je serais glorieux d’avoir soulevée le premier.
Je viens de vous dire que quelque chose que j'appelle avec De Candolle force vitale, placé dans le premier nœud qui unit la radicule à la plumule, faisait, d’une part, grossir et allonger la radicule par en bas, et, de l’autre part, grossir et allonger la plumule par en haut. Qu'on appelle cette force vitale comme on voudra, cela ne fait rien à l'affaire; mais le fait, le résultat est évident ; il est reconnu, avoué par tous les observateurs, même par celui qui en nie les conséquences , conséquences qui conduisent à ce raisonnement : puisqu’un premier nœud vital contient une force propre à produire une racine par en bas et une tige par er haut, le second nœud vital doit avoir la même propriété ou contenir la même force vitale et produire le même résultat; le troisième et les millions de nœuds vitaux qui se développeront successivement sur la tige et sur les rameaux de la plante doivent nécessairement avoir la même propriété que le premier, renfermer la force double qui fait développer des racines par en bas et des rameaux par en haut. En examinant ce qui se passe dans un végétal pendant sa croissance, on est
amené à croire que les choses se passent ainsi, qu’elles ne peuvent même se passer autrement; mais notre adversaire, sans opposer aucune raison tant soit peu valable, n’en convient pas; il nous oppose sa seule force d’inertie : ceux qui n’ont jamais d'autre opinion que celle du maïtre n’osent se prononcer, et la question reste en litige dans la science; mais elle se résoudra un jour en une vérité importante pour la physiologie végétale, croyez-le bien. On a soutenu, pendant des milliers de siècles, que la terre était immobile au centre de l’univers ; on a mis Galilée en prison pour avoir le premier dit le contraire : aujourd’hui on a pitié des croyances de l’antiquité, et on admire la sagacité qu'avait Copernic. Newton, voyant un jour une Pomme tomber d’un Pommier, dit : «Cette Pomme ne tombe pas, elle est attirée. » La parole de Newton a été entendue et comprise par les savants de sa sphère, et depuis, l'attraction résout dans les hautes sciences bien des difficultés qui, sans elle, resteraïient toujours insolubles. Le même Newton avait dit que l’eau contenait un corps comburant, mais il n’avait pu le démontrer. Lavoisier, fait pour l’entendre, arrive; il décompose l’eau et trouve dans l’oxygène le corps annoncé par Newton. Le génie de l’astronome Lahire découvrit, il y a bientôt deux cents ans, que chaque bourgeon, chaque nœud
vital d’un arbre produit des rac'nes par en bas et des rameaux par en haut : il a consigné ce fait, d’une haute importance, dans les Mémoires de l’Acadénue des sciences ; mais ce fait est tombé dans le domaine de la botanique, où l’on ne sait que nombrer, mesurer et comparer, n’a pas été compris, il n’a pas germé, ne s’est pas développé et est resté étouffé jusque vers 1825, que du Petit-Thouars, ayant réhabilité ou retrouvé, l'a professé et publié comme sien. Alors cette découverte m’a frappé comme une vérité nouvelle, et, ayant appris qu'elle était due à Lahire, je Pai le premier préconisée sous le nom de Théorie de Lalnre, nom qui lui est resté, Au moyen de cette théorie, on explique