‹ Cours d'instruction réligieuse, ou, Exposition complète de la doctrineChapitre 12 sur 82 · LEÇON IV · texte numérisé non relu

LEÇON IV

MUte «a premier eommantonieat. ~ im 1* tiharit*.

La foi nous éclaire sur les mystères de Dieu, et nous montre le terme vers lequel nous devons tendre ; l'espérance nous soutient au milieu des épreuves qu'il faut traverser et des sacrifices qu'il faut s'imposer pour y parvenir, en nous faisant envisager la possession de Dieu comme notre bonheur suprême ; la charité nous élève au-dessus des considérions d'intérêt personnel; elle nous fait aimer Dieu, considéré en lui-môme, à raison de ses amabilités et de ses perfections infinies. La charité est ainsi plus parfaite que la foi, plus pure que l'espérance ; elle nous unit à Dieu plus intimement. Nous étudierons aujourd'hui la nature de cette vertu, sa nécessité, et les effets tout divins qu'elle produit dans nos âmes.

§ 1.— LA CHARITÉ, TROISIEME VERTU THEOLOGALE l PRINCIPE, OBJET, MOTIF DE CETTE VERTU.

. I. La charité est une vertu surnaturelle, par la-

! quelle nous aimons Dieu par-dessus toutes choses,

et notre prochain comme nous-mêmes, pour l'amour

de Dieu. Aimer quelqu'un, c'est se complaire en lu et lui vouloir du bien. L'amour véritable supposa l'estime de la personne aimée, estime fondée sur le: bonnes qualités que l'on reconnaît en elle. Dès Ion les intérêts de celui que nous aimons nous deviennen chers, nous nous sentons attirés vers lui ; il s'établi entre nous une conformité de vues et d'inclinations qui tend à nous identifier en quelque sorte, comme si nous n'avions qu'un seul cœur et une seule âme. C'est le portrait que le Saint-Esprit nous a tracé des chrétiens de la primitive Église.

Appliquons ceci à la charité, qui est l'amour par excellence.

Dans l'ordre physique il y a, dit-on, une loi d J attraction et A* affinité qui attire les corps vers leur centre de gravitation, et qui unit ensemble des molécules de matière pour en faire un tout. Dieu a voulu imprimer dans cet ordre de choses sur lequel repose l'œuvr^ de la création, l'image d'une loi bien supérieure, loi d'attraction dans le monde des esprits, qui nous attire tous vers lui. L'âme vient de lui et tend vers lui comme à son centre par le fond de sa nature. Vous nous avez faits pour vous, s'écriait saint Augustin, et notre cœur est dans une perpétuelle agitation jusqu'à ce qu'il repose en vous. Le Saint-Esprit ajoute une disposition nouvelle à cet instinct primitif, pour nous élever à un ordre surnaturel : La charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit gui nous a été donné*. Sous cette divine impulsion, attirés par une action persévérante et excitatrice du Saint-

* Ép. de saint Paul aux Romains, v, 5.

F DE LA eHARITK 73

Esprit, nous sommes inclinés vers Dieu et portés à l'aimer, à nous unir à lui. Yoilà le premier principe de la charité.

C'est à Dieu que nous conduit la charité ; c'est lui qui est l'objet de notre amour, soit que nous le considérions en lui-même, soit que nous le considérions dans ses œuvres, et spécialement dans les créatures qu'il a faites à son image, dans lesquelles nous voyons quelques traits de ses perfections. « Quoi que « tous aimiez, dit saint Augustin, Dieu se présente à « vous. Celui qui a fait toutes choses est meilleur « que toutes ces choses; celui qui en a fait de si « belles est bien plus beau que l'œuvre de ses mains. « Apprenez à aimer le créateur dans la Créature *. » Le saint docteur dit avec beaucoup de vérité et une admirable précision : Personne ne s'aime soi-même qu'en aimant Dieu*. Si s'aimer soi-même c'est se vouloir du friec, si en Dieu seul est le vrai bien, le bien solide et éternel, si nos Ames ne peuvent trouver qu'en lui seul la perfection et la béatitude, il n'est pas douteux que nous ne devions nous aimer en Dieu pour nous aimer véritablement. D'est également en Dieu que nous aimons le prochain, d'abord parce que tout ce qu'il peut y avoir en lui de bon et d'aimable vient de cette source unique de tout bien, et ensuite parce que, si nous l'aimons hors de Dieu, nous ne voulons plus son vrai bonheur.

Ces rapports entre Dieu, nous et le prochain, sont si intimes qu'il n'y a pas trois amours distincts, trois

1 Saint Augustin sur le psaume xxxiz, n» 8.

i Nemo, niiiDeum diligendo, teiptum diligit. Lettre clv, à Macédonius, u' 15.

74 PRBMUW COMMANDEMENT

vertus de charité, mais un seul et même amour pa lequel nous aimons Dieu pour lui-même, nous et l\ prochain par rapport à Dieu. Ceci ressortira mieuj encore de l'explication du motif propre de la charité

II. Le motif de la charité, ce sont les perfections îb finies de Dieu, qui le rendent souverainement aimable De là ressort la distinction de la charité et de l'espérance, et la supériorité incontestable de l'une sd l'autre. Ces deux vertus ont nécessairement le même objet, qui est Dieu, Dieu aimé, Dfeu espéré; l'objet étant identique, la distinction des vertus ne provient que delà différence des motifs qui leur sont propres. Le motif de l'espérance est la bonté de Dieu qui noua rendheureux«nsecommuniquantànous; le motif de la charité sera donc la bonté de Dieu considéré en loimême, sa souveraine amabilité, La formule de l'acte de charité que Ton nous a fait apprendre dès notre enfance exprime très-bien la doctrine que nous énon* çons icit Mon Dieu, je vous aime de tout mon c«vr,è pcp-dessw toute* choses, parce que vous êtes tnfinùnrtt cùmabk*

Il fallait bien qu'il en fût ainsi : serait-il dans l'ordre que Dieu, qui est sans comparaison plus parfait que toutes les créatures, qui est la source unique de tout ce qui est bien, le modèle de tout ee qui est beau, bo dût pas en être aimé d'un amour vrai* pur, désintéressé?... Mais ceci nous conduit aune autre question.

§ 2. «— NJBCESSITB m LA CHARITE : LOI FONDAMENTALE IMPOSÉE A TOUTE CREATURE RAISONNABLE.

I. L'amour de Dieu est la grande loi, 1$ loi fondamentale du Christianisme, loi donnée à nos pères au

d* la charité 75

commencement du monde, très-fréquemment rappelée aux Juifs par Moïse et par les prophètes, expliquée et confirmée par Notre-Seigneur qui renferme tous les commandements dans ce précepte premier : Tu

AIMERAS LB SeîGNBUR DB TOUT TON CŒUR, SB TOUTE TON

ame, bb toutes tbs forcbs. Saint Paul nous dit que la plénitude de la M e$t la charité*

Sous quelque point de vue, en effet, que vous considériez la morale chrétienne) tous verrez que tout tend invariablement à l'amour de Dieu et du prochain, nu en ressort comme de son principe. La foi et l'espérance nous y amènent ; c'est évident* Les diverse» lois que Dieu a faites n'ont d'autre but que d'écarter les obstacles à la charité* ou d'en diriger l'exercice. Oe but une fois atteint, l'ordre, un ordre parfait, .s'établit dans l'homme. La charité soumet l'esprit, le cœur tt la vie entière à l'empire de Dieu; elle nous établit dans une parfaite conformité de vues, d'affections et <ïe désirs avec lui; elle nous fait par conséquent observer tout ce qu'il nous a prescrit, nous rend zélés pour sa gloire, nous porte à nous dévouer à sa cause.

« Vous aimerez le Seigneur de tout votre cœur...» Il n'est pas nécessaire de déterminer avec une précision rigoureuse ce qui, dans le texte sacré, distingue Pâme du cœur; si par Verne il faut entendre la partie la plus élevée de nous-mêmes, l'esprit; et par !e «sur la volonté avec ses inclinations et ses affections. H nous suffit de dire que Dieu, en réunissant ainsi l'âme, le coeur et toutes les forces de l'homme, pour les consacrer à son amour, a voulu nous apprendre que nous devions l'aimer d'un amour pur et dominant, pour lui-même et paiMÎessus toutes choses.

La pureté de l'amour au degré rigoureusemen nécessaire pour l'accomplissement de la loi n< demande pas que nous excluions tout retour sur nous mêmes, tout désir de notre propre bonheur; il suffi' que le motif principal de notre amour soit tiré, non de notre intérêt propre considéré en dehors de Dieu, tel que le désir d'obtenir une récompense ou d'éviter un châtiment, mais de la bonté et des amabilités de Dieu : nous l'aimerons alors réellement pour lui-même. Voyez un enfant bien né, avant que des calculs d'intérêt ou d'autres passions aient altéré en lui les sentiments du respect et de l'amour filial. Il s'estime heureux de l'amitié que son père lui porte et des soins qu'on a de lui; toutefois ce ne sont pas ces soins, ce ne sont pas les biens qu'il attend de son père qui le lui font aimer : il l'aime parce que son cœur est tourné vers lui, parce que son père lui paraît aimable.

Ainsi doit-il en être de notre amour pour Dieu. « Aimons-le purement et chastement, dit saint Au- « gustin ; le cœur n'est pas chaste s'il sert Dieu pour « la récompense. Quoi donc! n'aurons-nous pas une « récompense pour avoir servi Dieu? Assurément « nous l'aurons, mais ce sera Dieu même ; il sera « notre récompense, puisque nous le verrons tel qu'il « est... Ne cherchez rien hors de lui, il vous suffit... a Q'il y ait en vous un amour chaste qui vous fasse « désirer de voir, non le ciel et la terre, ni les mers, « ni les vains spectacles du monde, ni les pierres « précieuses,, mais Dieu ; désirez de voir Dieu? d'aimer u votre Dieu selon cette parole : Mes enfants bien-aimés, « nous sommes les enfants de Dieu; nous ne voyons pM

« encore ce que nous serons, mais nous savons que, quand « il nous aura apparu, nous lui serons semblables, parce « que nous le verrons tel qu'il est* Voilà la vision bien- « heureuse pour laquelle vous devez faire le bien et « vous abstenir du mal. Si vous désirez voir votre « Dieu, si dans ce lieu de pèlerinage vous avez un « amour véritable, vous le reconnaîtrez à ce signe ; « si Dieuvous disait : Faites ce que vous voudrez, satis- « faites vos cupidités, estimez légitime tout ce qu'il « vous plaira, je ne vous en punirai pas, je ne vous « enverrai pas pour cela en enfer, seulement je vous « refuserai ma face, vous ne me verrez pas. Si, à cette « parole, vous vous sentez péniblement affecté, vous « aimez; si, à la menace de ne voir pas Dieu, votre « cœur a frémi, si vous avez considéré comme une « grande peine de ne pas voir votre Dieu, vous aimez « d'un amour pur et chaste, vous aimez gratui- 1 « tement 1 . » Celui qui est dans ces disposition» attend de Dieu la récompense promise; il éprouve une douce satisfaction à l'aimer, mais c'est Dieu même qu'il aime plus que le bonheur qu'il peut éprouver: il l'aime pour lui-même, indépendamment du bien qui doit lui revenir de son amour.

La charité doit être dominante dans le cœur, ou, comme disent les docteurs de l'Église , appréciativement souveraine , de sorte que nous aimions Dieu pardessus toutes choses. Il ne s'agit pas ici d'une vivacité d'affection ni d'une sensibilité plus grande à l'égard de Dieu. Dans les conditions de la vie présente, l'homme peut être plus sensiblement ému, plus vive-

1 Saint Augustin sur le psaume lv, [n° 17; sermon clxxviu,

COURS DUSSTR. III. &

78 PRBMSDi flOMMAHM^ENT

méat affecté de la vue des perso&pe* qui lui sont chères, qu'il ne l'est de l'amour de Dieu; la perte 4'un père, d'une mère, lui fera verser plusde lannesque la perte qu'il a faite de Dieu par un péehé mortel. Ce qui agit immédiatement sur ses organes excite sa sensibilité plus que ce qui ne parvient à lui que par l'intermédiaire de la foi. Il ne dépend pas de nous de changer notre tempérament de refaire nôtre nature, et Dieu, s'aeeomniodant à cette existence que luimême nous a laite, ne nous demande pas ces sensibilités, ni ces émotions* H veut seulement que, nous élevant par les lumières de la foi au-dessus des choses de ce monde, nous le considérions comme le bien suprême, et que, par conséquent, nous l'aimions d'un amour de préférence, plus que toute créature ; il veut que nous sacrifiions à la charité les affections , les jouissances, les choses périssables qui seraient incompatibles avec l'amour que nous lui devons* J Nous connaissons maintenant les conditions de l'amour divin, ce qu'il doit être pour l'accomplissement de la loi. Supposez un homme qui soit touché 4e quelque affection pour Dieu, mais qui tient encore aux jouissances du monde, aux plaisirs, à la poursuite de la fortune, dans des termes inconciliables avec ce que Dieu exige de nous pour observer ses commandements * il y a, sans doute, dans cet homme un commencement de charité* puisqu'il aime Dieu pour ses infinies amabilités; mais tant que son amour demeure plus faible que les inclinations charnelles qui le combattent; tant qu'au lieu de les surmonter il se laisse vaincre, il n'est pas ce qu'il doit être. Or Dieu ne peut pas permettre que le cœur de l'homme

i M LA CHARITÉ *}$

detoeure ainsi partagé entre des affections contradictoires qui se neutralisent. Comme ce serait abjurer la foi qee d'estimer quelque chose au mondé autant que Dietr, ce serait tomber pratiquement dans un semblable désordre, que d'aimer un bien périssable à l'égal de Dieu, ou plus que Dieu. Si quelqu'un aime sm père, <m sa mère, ou m èœuri plut que met, U ri ut pas digne de moi, a dit Notre^Seigneur.

Bien des personnes supposent que la charité parfaite ne peut contenir qu'à des âmes d'élite; c'est une erreur, ou tout au moins une confusion d'idées. La charité a, sans doute, un degré de perfection que n'atteignent que bien rarement ceux qui vivent sur la terre, et qui ne se consomme que dans le ciel. Cest une pureté qui éloigne tout mélange d'imperfection, c'est une vivacité d'amour qui excite des ardeurs extraordinaires, c'est enfin une générosité qui fait préférer , ? la gloire et le bon plaisir de Dieu à tout, non-seulement aux jouissances qui nous sont interdites et que nous ne pourrions nous procurer sans offenser Dieu, soit mortellement, soit véniellement, mais aux choses mêmes qui, tout en étant permises, sont moins agréables à Dieu.

Une pareille perfection est effectivement très-rare : elle ne peut se rencontrer, du moins comme état habituel, que dans un très-petit nombre. Il n'en est pas de môme du simple amour de préférence qui exclut l'affection au péché mortel; il n'est pas aussi difficile d'en produire des actes. Si nous sommes en état de grâce, nous avons en nous-mêmes la vertu infuse de charité qui nous dispose à aimer Dieu pour lui-même, par-dessus toutes choses : nous serait-il

donc bien difficile de faire un acte de vraie charité quand nous sommes dans cette disposition, et que le Saint-Esprit nous pousse à aimer Dieu par les divines excitations de la grâce actuelle? La difficulté sera plus grande pour l'homme qui est en état de péché mortel; mais qu'on ne pense pas qu'elle aille jusqu'à une sorte d'impossibilité morale. Communément, il est vrai, le pécheur ne passera pas d'une manière instantanée, sans nul intermédiaire, de l'état malheureux du péché à l'amour dominant. Les dispositions du cœur ne se modifient pas, ne se transforment pas aussi vite ; ce n'est ordinairement que par degrés que J'on se retire de l'abîme du mal, et que Ton parvient à s'unir à Dieu. Mais si l'âme est fidèle à la grâce, elle produit enfin un acte d'amour pur et dominant.

9 On ne doutera plus de ce que nous disons ici, si l'on considère que cet acte de charité est nécessaire pour j l'accomplissement de la loi ; car il ne viendra dans l'esprit de personne que Dieu laisse un si grand nombre d'hommes dans l'impossibilité morale d'observer un précepte qui est le fondement de la vie chrétienne.

II.Ënétablissantlanécessitéd'aimerDieu,nousavons suffisamment prouvé la nécessité de nous aimer nousmêmes, ce qui, au surplus, n'est pas contesté.

Il n'est pas un seul homme qui ne s'aime, mais il s'en faut bien que tous accomplissent à leur égard le précepte de la charité, c'est-à-dire qu'ils s'aiment véritablement, comme l'exige la loi divine. Il y a un amour dépravé de soi-même, qui a été le principe de la perte du premier homme, et qui est la véritable

» cause de tous nos maux, ainsi que nous l'expliquerons plus à fond, quand le moment sera venu.

L'Apôtre saint Paul, voulant faire la description des excès auxquels certains hommes se livrent pour leur perte éternelle, les peint* d'abord sous ce trait : // y aura des hommes s 9 aimant eux-mêmes* . C'est d'eux qu'il est écrit ailleurs : Celui qui aime F iniquité hait son âme; et dans le saint Évangile : Celui qui aime son âme, la perdra.

Cette affection désordonnée, que les divines Écritures appellent souvent une haine de soi-même, c'est l'amour de soi en dehors de Dieu. Celui qui concentre en lui-môme l'affection qu'il se porte, qui s'aime en lui-même, et non pas en Dieu, est très-malheureux; car il s'éloigne de la lumière qui devait l'éclairer, il se prive des biens qui devaient l'enrichir; il tombe dans une indigence indéfinissable. Séparé de Dieu, qui ^st son principe, sa vie, sa fin dernière, où ira-t-il?... pfl croyait s'arrêter en lui-même, mais son cœur est pour lui un désert inhabitable, depuis que Dieu ne l'habite plus ; il ira donc, cet infortuné, banni de son propre cœur, comme dit saint Augustin, il ira mendier ailleurs ce qu'il ne trouve pas en lui; il descendra dans des régions inférieures ; il se pervertira de plus en plus par les jouissances grossières qu'il cherchera dansl'us&ge des créatures. Voilà comment on s'abaisse, comment on perd la conscience de sa dignité personnelle, comment on se méprise, comment on se perd, quand on s'aime soi-même et sans aimer Dieu ; ce qui nous ramène à cette belle pensée de Saint Augustin,

' Erunt homines seipsos amante*. II Ep. ad Tira., m, 2.

que nous avons déjà citée, mais qu'il est bon de rappeler, comme lai-même y revient souvent dans ses divers écrits : Celui-là seul a su s'aimer, qui a aimé Dieu. S'il n'y a pas de précepte spécial sur l'amour de nous-mêmes, n'en doutons pas, c'est que cet amour est nécessairement compris dans l'amour de Dieu.

III. L'amour du prochain est également compris dans l'amour de Dieu; mais des raisons particulières! demandaient qu'il en fût fait une mention spéciale : Vous aimerez le prochain comme vous-mêmes.

Nous croirions-nous obligés d'aimer tous les hommes, si nous les considérions en dehors de Dieu ?... Nbus en aimerions bien quelques-uns, à raison du plaisir ou de l'intérêt qui nous revient de cette affection; mais, quant aux autres, ils nous seraient tout au moins très-indifférents.

C'était l'état moral du paganisme. Depuis que ^ dogme de la création eut été oublié, les hommes ne connurent plus le lien de la fraternité qui les unit ensemble. Il y avait la famille, la cité, la patrie, mais la grande famille du genre humain avait disparu, et toutes les affections se concentrèrent dans un dur égoïsme et dans un patriotisme exclusif. On dirait des choses effroyables, si l'on essayait de raconter les suites de cet oubli de Dieu, et ce que devinrent les relations d'homme à l'homme, quand ils se furent habitués à ne plus se considérer dans leur père commun. Qu'on se souvienne seulement du despotisme des chefs de famille sur leurs enfants, des maîtres sur leurs esclaves, des peuples vainqueurs sur les nations! yajucues; que Ton pense au dégoût, je dirai à l'avéré

rion que l'on avait pour les pauvres, et alors on S6 fera une faible idée du désordre dans lequel un peuple qui ne connaît pas Dieu peut être entraîné.

Quand Notre-Seigneur voulut régénérer le monde, il lui donna de nouveau le précepte de la charité, il rappela la loi fondamentale t Vous aimerez le Seigneur de tout votre cceur, et vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes. Il dit à tous les hommes, sans distinction de famille, de position sociale, de patrie : Soyez les enfants bien-aimés de votre Père céleste, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les mauvais. Ces paroles portées dans l'univers y opérèrent une révolution immense; on peut dire qu'elles créèrent un monde nouveau. L'Apôtre saint Paul, pénétré d'une sainte joie au spectacle de ce renouvellement de la vraie fraternité, s'écriait dans l'une de ses Épltres : «Il n'y a plus main- « tenant de distinction de peuples; il n'y a plus de « libres ni d'esclaves; il n'y a plus ni Grec, ni Scythe, « ni Barbare; vous êtes tous un en Jésus-Christ 1 . » Dès lors, en effet, les barrières qui séparaient leé peuples se sont abaissées ; le pauvre et le faible, qui n'étaient qu'un objet de dédain, sont devenus un objet de sollicitude, et on peut dire de vénération; car l'Évangile leur a imprimé un caractère religieux en nous les faisant considérer comme les membres de Jésus- Christ.

Qu'on ne vienne plus nous demander quel est notre prochain? La divine charité embrasse tous les hommes, san» nulle exception possible, dans son unité et son universalité; elle n'exclut pas nos ennemis, ni ceux

1 Ép. aux Çolossjens, m, 11,

qui nous font du mal, elle veut que nous les aimions sincèrement, elle nous en fait une obligation spéciale. « Aimez ceux qui vous haïssent, dit Notre^Seigneur, « feites du bien à ceux qui vous calomnient, afin que « vous soyez les vrais fils de votre Père céleste,.. Si « vous n'aimez que ceux qui vous aiment, si vous ne « faites du bien qu'à ceux de qui vous espérez en re- « cevoir, quel mérite aurez-vous? Les païens en font « bien autant; aimez donc vos ennemis, et priez pour « ceux qui vous persécutent l . »

A ce précepte qui, pris dans toute son étendue, devait rencontrer de si fortes oppositions dans le cœur humain, est jointe une grave sanction. Jésus-Christ nous déclare qu'à son tribunal, devant lequel nous comparaîtrons tous un jour, nous serons traités de la môme manière que nous aurons traité les autres. Si nous avons été sévères et impitoyables pour eux, Dieu sera sévère à notre égard ; si nous avons refusé de leur pardonner, lui ne nous pardonnera pas; si nous avons usé d'indulgence, il sera bon et miséricordieux pour nous. Cette règle nous est chaque jour rappelée dans l'Oraison dominicale, où nous demandons à Dieu qu'il nous pardonne nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

L'amour des ennemis, une sincère réconciliation avec ceux qui nous ont fait du mal, ne rencontrent en nous de grandes difficultés que quand nous n'avons pas une vraie charité, un amour surnaturel. Celui qui n'aime le prochain que d'une affection naturelle, à raison de l'agrément, du plaisir ou de l'intérêt qu'il

■ Évang. de saint Matthieu, v, 4445; vu, 2 f

p y trouve, comment pourra-t-il continuer à l'aimer quand, bien loin de retrouver ces mêmes intérêts, il ne verra plus dans le prochain qu'un ennemi ou qu'un ingrat?... Si nous aimons nos frères, comme le veut la loi divine, non pour leurs qualités personnelles, mais en rue de Dieu, et par des motifs surnaturels, ces motifs étant toujours les mêmes, nous pourrons bien sans doute éprouver des répugnances, et des tentations d'aversion, mais il nous sera plus facile d'en triompher.

Cependant, pour ne rien exagérer sur un point de morale qui est fort grave, distinguons ce que demande la charité d'avec ce qu'elle n'exige pas rigoureusement. La charité n'est pas blessée par certaines antipathies ou aversions naturelles qui proviennent ordinairement de l'opposition des caractères, et qui ne sont pas entretenues volontairement; il serait mieux ■r de combattre la répugnance que l'on éprouve à se rencontrer avec certaines personnes, surtout 'quand il y a quelque raison de convenance à les voir; mais enfin, quand cette convenance ne va pas à une obligation rigoureuse, on ne blesse pas la loi divine, pourvu que l'on soit sincèrement disposé à rendre à ces personnes dans l'occasion les services dont elles auraient besoin. A l'égard des ennemis, la charité exige que l'on ne conserve contre eux aucun sentiment de haine, aucun désir de vengeance, et que Ton soit également disposé à remplir à leur égard les devoirs que Dieu nous impose envers tous les hommes. Si c'est nous qui avons offensé le prochain par de mauvais procédés, nous devons faire les premières avances pour nous réconcilier avec lui. Que le soleil ne se couche pas

sur votre colère, nous dit saint Paul ; et Notre-Seigneur, pour nous faire comprendre à quel point il désire que toute amertume soit bannie du cœur de ses enfants, veut que si, au moment d'offrir à Dieu nos dons sur l'autel, nous nous souvenons que nous avons offensé le prochain, nous laissions là notre sacrifice, et que nous allions avant tout nous réconcilier avec notre frère *. Le sacrifice ne peut être agréable à Dïeti, s'il est offert par un cœur qui n'est pas entièrement dégagé de tout sentiment de haine.

Là charité et la prudeïïce ûous doivent diriger dans les démarches à faire pour opérer notre réconciliation avec notre ennemi. Il n'est pas toujours nécessaire de demander pardon, défaire explicitement des excuses; cela pourrait même ne pas toujours convenir, surtout quand c'est un supérieur qui a des torts à se reprocher à l'égard d'un inférieur. 11 peut suffire alors que l'on se serve t des premières occasions qui se présentent, ^ occasions que l'on fait naître au besoin, pour témoigner par des signes de bienveillance le changement de ses dispositions et le désir sincère que tout soit oublié. Si nous n'ayons pas été les agresseurs, il suffit que nous pardonnions sincèrement; nous ne sommes pas tenus de faire les premières avances, si ce n'est cependant que le prochain, à cause de son peu de vertu, ne doive demeurer dans l'inimitié, et ne soit exposé à perdre son âme, si nous ne l'aidons à revenir à Dieu, en lui facilitant les moyens de réconciliation. Nous ne devrions alors consulter que les besoins spirituels et les périls de cette pauvre âme.

1 Êvang. de saint Matthieu, v, 24.

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Voilà tout ce que demande la charité. Elle n'exige pas <jue l'on renonce à la poursuite des intérêts légitimes ; aile n'interdit poinj par conséquent que Ton demande une réparation de fortune ou d'honneur, quand il 7 a lieu. Si Ton peut obtenir une réparation à l'amiable,, par l'intermédiaire d'amis communs, on ne négligera pas de suivre cette voie; elle est bien plus sûre, car le ressentiment se mêle facilement au désir d'une réparation même légitime; aussi le chrétien n'en vient-il h ces moyens extrêmes qu'à défaut

. de tous les autres» Réduit alors à la fâcheuse nécessité de recourir à la justice publique, il veille sur les mouvements de son cœur pour le tenir en garde contre toute anhaosité; et il marche ensuite avec simplicité et dignité, sachant qu'il est dans Tordre de la Providence que satisfaction soit donnée à tout légitime intérêt blessé, .et que les hommes probes trouvent dans

i la magistrature de leurp$tys une $au*Qg&rde contre la malveillance.

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